Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey. Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne."
PRÉFACE
À l’heure où la Russie, en quête de réponses à ses interrogations identitaires, redécouvre et questionne son passé tsariste, la réédition de l’ouvrage de Michel Heller,
Michel Heller est né en Biélorussie (à Mohylev) en août 1922 et mort à Paris en janvier 1997. Il mène des études à la prestigieuse faculté d’histoire de l’Université Lomonossov à Moscou entre 1941 et 1945 et y soutient un doctorat en 1946. Quatre ans plus tard, en 1950, il est arrêté pour « propagande antisoviétique » et déporté dans un camp de travail au Kazakhstan. Libéré en 1956, il émigre en Pologne (son épouse est d’origine polonaise) où le couple demeure jusqu’en 1968 avant de s’installer en France. L’année suivante, Michel Heller commence à enseigner à l’Université Paris IV-Sorbonne en tant qu’assistant, tout en préparant une thèse de troisième cycle sur le monde concentrationnaire et la littérature soviétique (1974) puis une thèse d’État consacrée à l’écrivain Platonov, soutenue en 1982.
Il devient peu à peu un spécialiste renommé de l’histoire soviétique et, outre de nombreux articles pour des grandes revues d’histoire et de sciences politiques, publie des ouvrages qui font aussitôt date. Ainsi des titres :
Ces prises de position, sa dénonciation des manquements soviétiques aux droits de l’homme et son activité éditoriale jugées hostiles au régime, lui valent en 1983, dans un climat de tensions lié à la crise des euromissiles et au retour à la guerre fraîche sinon froide, d’être déchu de la citoyenneté soviétique par Iouri Andropov, alors Secrétaire général du PCUS. Mais dans l’intervalle, cet infatigable humaniste a, heureusement, obtenu la nationalité française.
Chercheur de tout premier plan (ses travaux seront consacrés par une médaille d’argent du CNRS), il enseigne jusqu’à sa retraite en 1990, l’histoire et la littérature soviétiques au département de langues et civilisations slaves de l’Université Paris IV-Sorbonne où il se montre aussi généreux et ouvert à ses étudiants que brillant dans ses réflexions et ferme dans ses analyses.
En 1980, l’auteur de ces lignes, alors inscrite en double licence (russe et histoire) eut le bonheur de compter parmi les étudiants de Michel Heller. Cette année-là, il donnait deux cours, l’un sur la politique extérieure de l’URSS, le second sur la place de la satire dans la littérature soviétique.
Apprécier la subtilité et toute l’intelligence de ses enseignements n’allait pas de soi car la langue russe dont usait Michel Heller, à la fois élégante et subtile, exigeait une maîtrise que beaucoup d’entre nous (et j’en faisais partie) étions bien loin de posséder. Mais nous avions à cœur de progresser, encouragés par sa profonde gentillesse et son indulgence à l’égard des apprentis russophones que nous étions : ses souffrances passées, le déchirement qu’avait dû susciter en lui sa vie d’exil, n’avaient altéré ni sa bienveillance à l’égard de son prochain, ni son amour pour la culture et l’histoire russes qu’il aspirait à transmettre. Nos efforts étaient largement payés de retour car de ces leçons lumineuses prononcées à voix basse, qui tenaient d’ailleurs plus de la causerie voire de l’introspection que d’un cours universitaire
C’est en 1990 que Michel Heller entreprend la préparation de sa magistrale
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Venu à l’histoire tsariste en spécialiste de l’Union soviétique, Michel Heller s’attache souvent, au fil de son récit, à souligner les permanences et les facteurs de continuité entre Russie tsariste et Russie soviétique et à multiplier les passerelles entre les périodes. Cette démarche est à saluer car, par-delà la parenthèse du siècle soviétique, il est plus que jamais aujourd’hui nécessaire de penser l’histoire russe dans une durée qui lui donne tout son sens.
L’ouvrage abonde en bonheurs d’écriture, en formules brillantes, et le rythme ne faiblit jamais. Sur une trame chronologique, Michel Heller introduit de-ci de-là dans son récit de brefs chapitres thématiques qui sont comme autant de respirations, de pauses introduisant des éléments de réflexion sur lesquels l’auteur veut attirer l’attention du lecteur, pour l’entraîner à sa suite dans sa démonstration. Ainsi par exemple, de ses « notices » sur l’eurasisme, sur le faux testament de Pierre le Grand ou sur le 14 décembre 1825, du chapitre intitulé « Pourquoi fallait-il que Pierre vînt ? » ou bien encore des portraits politiques et psychologiques qu’il consacre à Boris Godounov, à Elisabeth Ire, à Alexandre Ier… qui surprennent le lecteur et ajoutent encore au plaisir de la découverte.
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Au fil de cette étude qui jamais ne perd de vue le XXe siècle, il s’agissait donc pour ce grand historien de se pencher sur la nature du régime autocratique, sur les relations nouées entre les monarques et les diverses classes sociales, sur le mode de fonctionnement de la société russe et, en parallèle, de rendre compte du processus qui a peu à peu fait de la Russie un empire. Toutefois, si le prisme d’analyse est essentiellement politique, d’autres questions, cruciales, affleurent dans l’ouvrage : ainsi de la puissance et du rayonnement international du pays, de la nature de l’identité russe et de son rapport au monde extérieur.
Bien sûr, depuis la parution de l’ouvrage en 1997, presque vingt ans se sont écoulés et d’autres travaux ont apporté des éléments de réflexion stimulants à notre connaissance de l’histoire tsariste1. On en sait aujourd’hui beaucoup plus sur l’organisation de l’empire russe, sur les rapports entre le centre et la périphérie, sur la nature complexe des liens entre Russes et minorités, sur la structure bureaucratique de l’État, ou bien encore sur les ressorts symboliques de sa légitimité. Mais ces nouveaux apports n’ôtent rien à l’intérêt du livre de Michel Heller : sa profondeur de champ, la richesse de ses analyses et l’élégance et la vivacité de sa langue dont la belle traduction d’Anne Coldefy donne la mesure (car Michel Heller a conçu et écrit son livre en russe), continuent d’en faire un ouvrage de référence irremplaçable.
Résumer l’
Le livre compte deux parties, la première qui couvre l’histoire de la Russie de ses origines kiéviennes jusqu’à l’avènement de Pierre le Grand ; la seconde qui court du règne de Pierre jusqu’à la chute du régime tsariste en février 1917. Enfin, la conclusion, intitulée « De l’Empire à l’Empire », évoque les grandes phases de l’histoire soviétique et la chute du régime en 1991.
La première partie de l’ouvrage est sans conteste la plus riche et la plus fascinante car l’auteur s’appuie ici sur des sources peu connues – en particulier des chroniques anciennes qui n’avaient pas été traduites en français jusque-là –, et sur une historiographie d’une ampleur vertigineuse. Il rend minutieusement compte de l’émergence, en Russie du sud, du premier pôle politico-culturel russe constitué autour de la dynastie des Ruriki et montre avec précision comment ce pôle, largement pétri de références byzantines, s’est peu à peu individualisé et singularisé. L’ouvrage insiste sur le rôle des princes (Vladimir, Iaroslav), met en avant le dynamisme économique, culturel et religieux de la Russie kiévienne mais aussi les luttes intestines et les crises qui aboutissent au déclin de ce premier pôle russe tandis que les coups de boutoir mongols se multiplient. En parallèle, Michel Heller décrit bien l’ascension de la petite principauté moscovite et il souligne avec pertinence l’importance du facteur religieux dans son essor. Car tandis que la principauté se constitue et se renforce par le glaive, l’épée et la volonté de ses grands princes, sa survie face aux Mongols, puis son indépendance, ont eu très tôt partie liée avec la foi et l’Église orthodoxes.
Sur le « joug tatar », autre objet de débats passionnés dans l’historiographie russe, l’auteur a des pages particulièrement éclairantes : sans nier son impact politique, économique et social, il tend à relativiser la légende noire forgée par l’historiographie tsariste. Cette dernière en effet n’a eu de cesse de décrier l’occupation tatare afin d’exonérer les Russes de toute responsabilité dans le déclin de Kiev, dans l’isolement croissant de la Russie et son éloignement psychologique et politique de l’Europe. Or, sans nier la cruauté de l’invasion et le poids de l’occupation mongole, Michel Heller montre aussi que la petite principauté de Moscou sut tirer parti de cette occupation et réussit bientôt à s’imposer comme un nouveau pôle d’attraction et de rassemblement des terres russes, à se doter d’un État centralisé et finalement à se débarrasser du joug tatar en s’appuyant sur l’Église orthodoxe, instituant dès lors un lien consubstantiel entre sentiment patriotique et sentiment religieux. Par la suite, la chute de Byzance renforce encore les liens entre identité nationale et identité religieuse, en permettant à la Russie de s’ériger en « troisième Rome » et de développer un messianisme national qui va peu à peu devenir constitutif de « l’idée russe ».
L’ouvrage accorde une importance légitime au règne d’Ivan le Terrible – et tout particulièrement au mode de gouvernement répressif et au régime de terreur qu’il met en place ; mais il insiste aussi sur l’importance du Temps des Troubles, cette période souvent négligée ayant constitué au tout début du XVIIe siècle, et Michel Heller en fait la brillante démonstration, un moment clef où le pays ne dût sa survie qu’au ressort du sentiment national. Mais dès lors, et c’est crucial, ce dernier se teinte sinon de xénophobie, du moins d’une profonde défiance à l’égard de l’Europe : d’un côté, l’État aspire à se fermer aux influences extérieures qu’il juge néfastes et à se protéger de l’Occident ; de l’autre, sa volonté de se développer et de gagner en puissance militaire le pousse à s’ouvrir à l’Europe et à faire venir en Russie des milliers d’étrangers qualifiés qu’il tient cependant à l’écart de la population, de peur d’une éventuelle contamination idéologique, religieuse et culturelle : on le voit, et Michel Heller le démontre efficacement, cette oscillation et cette hésitation, entre la tentation de l’ouverture et celle de la fermeture à l’Europe, est ancrée dès avant le règne de Pierre Ier.
La seconde partie de l’ouvrage couvre l’histoire de la Russie de l’avènement de Pierre Ier à la fin du XVIIe siècle jusqu’à la chute de dynastie des Romanov en février 1917.
Pour Michel Heller, et nombre d’historiens partagent son point de vue, le règne de Pierre le Grand constitue un tournant crucial dans l’histoire russe : l’État modernisé, mieux administré, s’ouvre aux influences extérieures pour gagner en efficacité, tandis que l’armée, victorieuse sur plusieurs fronts, permet au pays d’étendre ses frontières et de se constituer
En 1812, confronté à des armées napoléoniennes supérieures en nombre et en expérience, l’empire l’emporte grâce à une cohésion patriotique qui dépasse les clivages sociaux et nationaux et semble réconcilier les élites avec le pouvoir comme les élites entre elles. Mais ce moment si particulier ne dure pas. Le pouvoir ne saisissant pas l’occasion qui s’offrait à lui de conduire le pays vers des réformes politiques et sociales, il se heurte très vite à de nouvelles critiques, de nouvelles contestations auxquelles, soucieux de maintenir intact le régime autocratique, il choisit de répondre par la force. Et ce sera en 1825, tout le sens de l’impitoyable répression à l’encontre du mouvement décembriste. Or, loin de constituer un événement isolé, cette répression, comme le souligne bien Michel Heller, servira de prélude à une évolution de l’empire vers un régime de plus en plus autoritaire, assis sur trois institutions traditionnelles, l’armée, l’Église et la police. Certes, après le fiasco humiliant de la guerre de Crimée qui a révélé au grand jour le retard économique et technologique du pays, le règne d’Alexandre II promeut des réformes, dont celle, courageuse, qui abolit le servage en 1861. Mais le processus réformateur reste timide, sinon timoré : il ne fait pas avancer le pays vers un État de droit pas plus qu’il ne règle la question paysanne.
L’incapacité du régime à penser une réforme ambitieuse et une remise en cause du régime autocratique aura deux conséquences majeures : d’un côté, l’exaspération croissante des élites occidentalisées et leur désillusion face à un mode de gouvernement qu’elles jugent de plus en plus anachronique et de l’autre, l’émergence de mouvements contestataires de plus en plus radicaux, violents et bien structurés qui voudront sa disparition.
Dans le même temps, alors que jusqu’au milieu du XIXe siècle, au nom de l’empire, une certaine tolérance avait prévalu à l’égard des minorités nationales (à l’exception des Juifs ostracisés et victimes de discriminations depuis les débuts de l’histoire russe), c’est un processus de « russification » agressive qui s’engage sous les règnes d’Alexandre III, puis de Nicolas II. Suscitant désormais la frustration ou la colère des élites autres que russes contre le pouvoir, il affaiblit encore un peu plus ce dernier, comme Michel Heller en fait la démonstration.
Au fil des dernières décennies, et alors que le pays entre dans une phase de modernisation industrielle active, le pouvoir refuse toujours d’aller vers un État de droit, comme il refuse au même moment d’entendre les souffrances de la classe ouvrière et de répondre aux aspirations des campagnes auxquelles la réforme de 1861, puis celles de Stolypine, ont laissé un goût d’inachevé. Et c’est dans ce contexte de contestation généralisée que la Première Guerre mondiale, révélant au grand jour le caractère de plus en plus anachronique du régime, sert de catalyseur à la révolution de Février 1917 qui emporte avec elle la dynastie des Romanov.
Malgré les libertés et les droits concédés par le Gouvernement Provisoire, l’expérience libérale ne dure pas et sans doute cet échec tient-il autant aux circonstances difficiles auxquelles le pays doit faire face, qu’au fait que la culture libérale était encore très faiblement implantée en Russie. Quoi qu’il en soit, et Michel Heller y insiste dans sa conclusion, dès son avènement, face aux difficultés qui le menacent de toutes parts (il est confronté à des tentations centrifuges, puis à la guerre civile et à l’intervention étrangère), le nouveau régime soviétique choisit de renouer avec les pratiques autoritaires, policières et répressives du régime tsariste ; mais il va leur donner une ampleur, une échelle et un caractère systématique qui ne disparaîtront qu’avec la chute de l’URSS en 1991.
Au total, l’
Marie-Pierre REY,
Professeur d’histoire russe et soviétique,
Directrice du Centre de Recherches en Histoire des Slaves,
Université Paris I-Panthéon-Sorbonne.
PREMIÈRE PARTIE
AVANT-PROPOS
Observation.
Blaise PASCAL.
L’extraordinaire fragilité de nos représentations du passé saute aux yeux. Dans tous les pays du monde, la vision de l’histoire ne cesse de se transformer : de nouveaux documents apparaissent, les régimes politiques changent, de jeunes historiens entrent en scène qui veulent appréhender le passé à leur façon, imposer de nouvelles méthodes. Nulle part, cependant, le passé n’a subi de bouleversements aussi fréquents et radicaux que dans le pays né de la révolution d’Octobre.
Premier historien marxiste russe, Mikhaïl Pokrovski qui devait occuper, après la révolution, des fonctions administratives lui donnant le pouvoir sur le « front historique », allait formuler le principe du rapport au passé : l’histoire, c’est la politique retournée au passé. On trouvera sans nul doute une parenté entre la formule de Pokrovski et l’idée de Pascal évoquée ci-avant. Avec, toutefois, une différence essentielle : le principe marxiste-léniniste a d’abord une valeur pratique. Pessimiste et cynique, l’écrivain américain Ambrose Bierce en vient à la conclusion que « l’histoire est le récit généralement inexact d’événements le plus souvent insignifiants, engendrés par l’action de gouvernants qui, dans leur immense majorité, sont de fieffés gredins, et de soldats presque tous imbéciles ». La formule de Pokrovski permettait à ceux qui exerçaient la direction politique du pays, de ne retenir du passé que ce dont ils avaient besoin, de décider qui, au temps jadis, était un gredin, un héros ou un imbécile, et qui un grand sage, un prophète ayant su annoncer l’avenir communiste.
En 1931, Staline fait une première démonstration de manipulation du passé, en présentant la Russie comme une malheureuse victime : « L’histoire de la Russie des origines se résume à une succession de coups, subis à cause de son arriération. Il y eut ceux des khans mongols, des beks türks, des féodaux suédois, des
Quelques années passent et le « Petit Père des Peuples » modifie sa vision des choses. Voulant utiliser le nationalisme russe pour consolider le régime, il transforme le passé. La lutte des classes cesse d’être le grand moteur d’évolution, comme l’enseignaient les marxistes ; lui succède l’édification d’un État fort, dont les frontières ne cessent de s’élargir. Approuvé en 1936, le nouveau manuel d’histoire de l’URSS à l’intention des écoliers soviétiques s’ouvre sur la description de l’État d’Ourartou, situé aux environs du lac de Van, en Transcaucasie, au IXe siècle avant notre ère. Pourquoi cet État ? Parce qu’il fut la première formation étatique sur le territoire de la future puissance socialiste.
Au fur et à mesure que s’accroît la tension en Europe dans la seconde moitié des années trente, le passé de la Russie se met à changer, comme au travers d’un kaléidoscope : de nouveaux ennemis sont désignés, les anciens étant temporairement amnistiés. L’histoire de la Russie est présentée, non plus comme une longue chaîne de défaites, mais comme une succession de victoires, à l’est, à l’ouest, au nord, plus brillantes les unes que les autres. Staline donne les directives. Les historiens soviétiques s’en saisissent, les développent, expliquent. Ossip Mandelstam devait noter, non sans orgueil, qu’en Union soviétique, la poésie était considérée avec le plus grand sérieux, puisqu’on tuait même les poètes. Il évoquait ainsi les assassinats perpétrés par l’État pour des vers qui n’avaient pas eu l’heur de plaire au maître du pays. La poésie n’est cependant pas le seul domaine considéré avec un sérieux extrême : on tue, on punit de prison ou de camp toute interprétation erronée (entendre : non conforme aux directives du moment) du passé, du présent et de l’avenir.
Les polémiques sur le passé ne sont pas l’apanage de l’Union soviétique mais elles y prennent le caractère particulier d’un combat pour la « vérité » ; une vérité obligatoire pour tous, avant qu’elle ne change une nouvelle fois, sur ordre d’en haut. Les discussions sur l’origine du mot
L’effondrement, au début des années quatre-vingt-dix, de l’Union soviétique née sur les ruines de l’Empire russe modifie une nouvelle fois le point de vue sur le passé de la Russie. Il peut être envisagé aujourd’hui comme l’histoire de la naissance, de l’essor, de la grandeur et du déclin de l’empire. La notion d’empire, État dirigé par un monarque absolu et englobant des peuples conquis ou ralliés, permet de retrouver l’idée qui sous-tend la politique extérieure et intérieure du pays, son organisation sociale, ses mœurs. Le
Formellement, l’Empire de Russie naît en 1721, lorsque Pierre le Grand, vainqueur de la Guerre du Nord, se déclare empereur. Mais dès le XVe siècle, après la chute de Constantinople, Moscou caresse le rêve de s’en faire l’héritière. Une idée qui, cent ans plus tard, s’exprimera dans la fameuse formule : « Deux Rome sont tombées, la troisième est solide et il n’en sera point de quatrième. » En 1547, Ivan IV le Terrible prend le titre de « tsar de toute la Russie ». Le tsar (transformation du
La célébration de la puissance étatique caractérise de nombreux historiens russes. Historien ukrainien, professeur à l’université de Pétersbourg, Nikolaï Kostomarov (1817-1885) exprime, au milieu du XIXe siècle, son espoir de voir bientôt le temps « où il sera aussi effarant de trouver chez un historien un éloge de la contrainte, fût-elle employée et appliquée aux fins d’unification et de renforcement de l’État, qu’il serait invraisemblable d’entendre approuver aujourd’hui, du haut d’une chaire, les tortures et les bûchers de l’Inquisition, dont l’existence était pourtant justifiée par une visée suprême – unifier la foi – et l’intention on ne peut plus louable de sauver massivement les âmes des feux de l’enfer dans l’au-delà5 ». Si les historiens russes n’ont pas chanté en chœur la contrainte employée pour créer l’empire, tous jugent cependant naturel le processus visant à son extension. Ainsi l’
Deux raisons fondent cette attitude. En premier lieu, la tendance très compréhensible à élargir les frontières jusqu’à des limites naturelles (montagnes, océans). L’État russe déferle comme un rouleau compresseur à travers une gigantesque plaine, apportant civilisation et culture. La seconde raison est l’existence d’un puissant empire dont les historiens étudient le passé, à partir du présent qu’ils vivent. Et, motif supplémentaire de louer un pays auréolé de victoires, le puissant État pour lequel des générations ont œuvré devient, avec une intensité inconnue de la science pré-révolutionnaire, un objet de culte pour les historiens soviétiques. En 1946, l’académicien Evgueni Tarlé s’écrie, enthousiaste : « L’homme qui, pour notre bonheur, dirige notre Patrie, possède, parmi ses nombreux dons, celui de distinguer les mérites de ceux qui ont fidèlement servi le peuple. La génération stalinienne sait bien ce qu’est l’histoire de la Russie, l’amour de la Russie6. »
L’effondrement de l’empire permet d’envisager sous un angle nouveau son histoire, l’importance et la nécessité de ses composantes pour la métropole, l’éventualité d’une existence non impériale de la Russie. Au Pays des Merveilles, Alice s’apitoyait sur la mémoire qui ne fonctionne qu’à reculons, ne retient que le passé. L’histoire, elle, aide parfois à se remémorer l’avenir.
CHAPITRE PREMIER
L’empire des Rurik
1 L’Eurasie
Gueorgui VERNADSKI, Berlin, 1927.
Vladimir VERNADSKI, Moscou, 1941.
Moscou, 1992.
L’Eurasie et l’eurasisme, deux notions qui entrent dans le vocabulaire politique et scientifique en 1921. Un groupe de jeunes chercheurs russes, réfugiés dans l’émigration, fait alors paraître un recueil d’articles intitulé
Prônant la haine de l’Occident et de la « latinité » comme tous leurs prédécesseurs, les Eurasiens insistent sur la nécessité d’une « troisième voie » pour la Russie, entre les deux subcontinents. Cette voie, toutefois, ne passe pas exactement au milieu. Les Eurasiens, en effet, penchent nettement vers l’Orient. Le titre de leur recueil est, sous ce rapport, sans ambiguïté. La révolution d’Octobre leur apparaît comme la preuve de la défaite d’une Russie ayant choisi la voie de l’Occident, et le signe d’un nécessaire virage à l’est. La décision prise par Lénine de ramener la capitale, de Saint-Pétersbourg, ville tournée vers l’Occident, à Moscou, semble démontrer que les bolcheviks ont perçu la nature eurasienne du pays. Le Congrès des Peuples d’Orient, organisé par le Komintern en 1920 à Bakou et déclarant la « guerre sainte » à l’impérialisme, est une preuve supplémentaire de l’eurasisme des bolcheviks. « Bien qu’entourée d’ennemis, déclare alors le délégué de Moscou, la Russie soviétique peut fourbir une arme à l’intention des ouvriers et paysans russes, mais également hindous, perses, anatoliens, et les conduire, unis dans le combat, vers des victoires communes2. »
Les historiens eurasiens lisent la catastrophe consécutive à la révolution à la lumière de l’oscillation perpétuelle entre l’est et l’ouest qui, depuis mille ans, caractérise les peuples d’Eurasie. Gueorgui Vernadski affirme : « Toute l’histoire de l’Eurasie se résume à une suite de tentatives pour créer un État eurasien uni. Des tentatives effectuées de tous côtés, à l’est comme à l’ouest. C’est à cela que tendaient les efforts des Scythes, des Huns, des Khazars, des Turco-Mongols et des Slavo-Russes. Dans ce combat historique, la victoire est revenue aux Slavo-Russes3. »
Traditionnellement, les historiens russes divisaient le passé en différentes périodes, selon le règne de tel ou tel prince ou tsar, et le lieu de sa capitale (Kiev, Moscou, Saint-Pétersbourg). Les marxistes effectuent leur propre découpage, fondé sur la notion de classes. Gueorgui Vernadski propose à son tour une chronologie, « eurasienne », basée sur les rapports entre la steppe et la forêt dans l’histoire russe. Vernadski voit à l’origine du processus historique, les tentatives faites pour réunir steppes et forêts – deux notions auxquelles il donne une valeur, non pas géologique ou botanique, mais bel et bien culturelle. L’historien note le mouvement de balancier du sud et de l’est vers le nord/nord-est. Avec, pour but ultime, l’union de la forêt et de la steppe ou, en d’autres termes, l’extension de l’État russe presque jusqu’aux limites naturelles de l’Eurasie.
Un point retient particulièrement l’attention dans la direction du processus historique défini par Gueorgui Vernadski, au sein de l’espace eurasien : la notion d’« État eurasien uni ». L’unité comme garantie de puissance, est, pour l’historien eurasien, la condition absolue, le grand but à atteindre.
Confrontés à un nouveau méandre – post-révolutionnaire – de l’histoire russe, les Eurasiens en reviennent aux traditionnelles, aux éternelles questions de la Russie : Orient ou Occident ? Autocratie ou démocratie ? Le virage à l’est est, certes, l’affirmation d’une vision optimiste de l’avenir, mais peut-être plus encore le choix d’un nouveau modèle pour une Russie renaissant de ses cendres.
Constatant, à la fin du XIXe siècle, un engouement pour l’« Orient », le philosophe et poète Vladimir Soloviev (1853-1900), ardent partisan d’un rapprochement entre orthodoxie et catholicisme, interroge la Russie : « Quel Orient veux-tu être ? L’Orient de Xerxès ou du Christ ? » Un quart de siècle plus tard, les Eurasiens répondent : au-dessus de la Russie se dresse « l’ombre du grand Gengis Khan, qui a réuni l’Eurasie ». Rejetant le modèle byzantin traditionnel, les Eurasiens prennent pour modèle l’Empire mongol de Gengis et de ses descendants, empire païen, despotique, dont tous les sujets sont soumis aux intérêts de l’État.
La vision eurasienne de l’histoire russe naît d’une situation de crise. Dans un moment d’extase poétique, Alexandre Blok s’écrie, en 1918 : « Scythes nous sommes, et Asiates, aux yeux avides et bridés ! » En avril 1941, signant avec le Japon un pacte de non-agression, Staline affirme, satisfait, au ministre des Affaires étrangères japonais Matsuoka : nous sommes, vous et nous, des Asiates. Le danger d’une guerre avec l’Allemagne, qui terrorise Staline, se fait alors de plus en plus menaçant. En 1992, le cri retentit de nouveau : nous sommes eurasiens ! Comme jamais auparavant, l’État russe, perdant du terrain à l’ouest, espère se refaire une santé en se tournant vers l’est, reprendre des forces et revenir à ses anciennes frontières. Au début des années quatre-vingt, les frontières occidentales de l’empire soviétique, jamais véritablement fixées, dépassaient largement celles de l’Empire de Russie et de l’Eurasie. Cela explique la violence particulière du retour de balancier. Cette onde de choc, toutefois, affecte un territoire dont les frontières naturelles sont marquées, à l’est par l’océan Pacifique, au sud par des déserts, à l’ouest par la Baltique.
2 Le temps et le lieu
Anatole LEROY-BEAULIEU.
La steppe russe est le prolongement des steppes d’Asie et se fond avec la steppe hongroise. Ce continent de steppes – de la mer Jaune au lac Balaton – est peuplé de nomades qui, depuis la préhistoire, franchissent d’énormes distances, à la recherche de pâtures. Venus des profondeurs de l’Asie, les nomades déferlent par vagues sur la steppe. Ils en chassent les habitants qui, à leur tour, occupent les pâtures de peuples plus faibles. Au Ve siècle avant notre ère, Hérodote, père de l’Histoire, visite la colonie grecque d’Olbia sur la rive droite du Boug, et en rapporte un témoignage capital sur les premiers habitants de cet espace qui, plus tard, prendra le nom de steppes russes du sud.
Premier peuple, selon Hérodote, à vivre sur les rives de la mer Noire entre 1000 et 700 avant Jésus-Christ, les Cimmériens laissent peu d’empreintes derrière eux. Leur succèdent les Scythes, nettement mieux connus grâce aux vestiges retrouvés dans leurs monuments funéraires : bijoux en or, vaisselle, armes. Le souvenir s’est aussi préservé de ces cavaliers belliqueux, régnant en maîtres sur le territoire compris entre le Don et le Danube, et effectuant des raids dans la région du Caucase et au-delà. L’image du Scythe, cavalier sans entraves, que ne domine aucune autorité, enflammera l’imagination de la génération qui verra la prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie, et tentera d’apparenter les Russes aux antiques guerriers des steppes.
Les Scythes sont chassés par les Sarmates, venus d’Asie centrale et appartenant au même groupe indo-iranien. Leur victoire s’explique par un équipement et un armement supérieurs : étriers, piques, longs sabres. Les Sarmates dominent la steppe du IIIe siècle avant notre ère au début du IIIe après Jésus-Christ. Le souvenir en est resté, en particulier dans la langue polonaise qui qualifie de « sarmates » les longues moustaches tombantes.
L’invasion suivante, à la différence de toutes celles qui l’ont précédée, vient du nord. La tribu germanique des Goths fait mouvement des rives de la Baltique vers le sud-ouest. La branche orientale de ces envahisseurs, les Ostrogoths, crée un État sur les rives de la mer Noire, entre le Dniestr et le Don. Pour la première fois, un lien est établi entre mer Baltique et mer Noire. À la fin du IVe siècle, les Goths sont chassés par les Huns, peuple d’origine türke. Venus d’Asie, ils s’emparent bientôt des steppes situées entre la Volga et le Danube. Au milieu du Ve siècle, leur roi, Attila, arrive aux portes de Rome : les contours de l’Empire eurasien commencent à se dessiner. Le royaume d’Attila se disloque après sa mort. Aux Huns succèdent des nomades türks, les Avars (ou Obres), qui ont quitté l’Asie à la recherche de pâtures. Leurs raids dévastateurs soumettent non seulement les tribus installées dans la plaine russe méridionale, mais aussi la Germanie et l’Italie. Après un siècle de présence, ils disparaissent aussi subitement qu’ils étaient apparus. La chronique russe a conservé ce dicton : « S’évanouir comme les Obres », désignant une disparition complète et définitive.
L’énumération des tribus nomades surgies des profondeurs du continent pour se sédentariser et disparaître, donne l’impression d’un mouvement incessant, des siècles durant, dans l’espace compris entre les Carpates et le Caucase. Une question se pose alors : qui peuplait en permanence le territoire ?, immédiatement suivie de cette autre interrogation : y avait-il des Slaves parmi ces peuples, et quand sont-ils apparus ?
Le débat sur l’origine des Slaves, lancé il y a bien longtemps, continue de déchaîner les passions avec une intensité croissante. La rareté des sources renforce encore l’âpreté de la querelle, teintée de divergences politiques et idéologiques. Les historiens proposent diverses réponses, souvent contradictoires, aux questions : les Slaves étaient-ils originaires d’Europe de l’Est ? Sinon, d’où sont-ils venus et quand ? Quelle est l’origine de ces
Les querelles des historiens, surtout lorsqu’elles durent depuis des siècles, deviennent à leur tour des sources permettant de mieux comprendre le passé d’un peuple et d’un pays. La
La plupart des chercheurs s’accordent toutefois sur certaines réponses aux questions concernant les débuts de la
À la suite de la
De la fin du VIe siècle au début du IXe siècle, les Slaves continuent de s’établir sur le territoire compris entre le bassin du lac Ilmen et la côte nord-ouest de la mer Noire. La
Vassili Klioutchevski relève, dans la
Le Dniepr devient le grand axe des terres occupées par les Slaves de l’Est, la voie royale, un axe économique vital. Pour Hérodote, il est, après le Nil, le fleuve le plus productif non seulement en Scythie, mais dans l’ensemble du monde. L’historien grec loue les splendides pâtures qui bordent ses rives, la pureté et l’exceptionnelle saveur de ses eaux, l’abondance de ses poissons, la présence de gisements de sels. Il évoque les possibilités offertes par le fleuve qui, avec ses affluents, relie la Baltique à la mer Noire. Cette voie commerciale est utilisée par les innombrables colonies grecques apparues, bien des siècles avant notre ère, sur la côte septentrionale de la mer Noire et la côte orientale de la mer d’Azov : Olbia, Cherson, Théodossia, Phanagoria et d’autres…
La phrase la plus célèbre de la
Les émissaires de Novgorod prirent la mer pour se rendre chez les Varègues, en Scandinavie. Trois frères – Rurik, Sinéous et Trouvor –, accompagnés de leurs
L’histoire de « l’invite aux Normands », relatée dans la
La querelle continue de faire rage aux XIXe et XXe siècles. S’appuyant tous sur les mêmes sources, « pro » et « antinormands » dénichent les arguments les plus convaincants en faveur de leurs thèses respectives. La dispute est attisée par les sentiments patriotiques des adversaires de la théorie « normande ». Dans les années trente, les historiens soviétiques reçoivent l’injonction de tenir les positions « antinormandes » pour seules justes, donc scientifiques. Au plus fort de la guerre contre l’Allemagne, l’académicien Boris Grekov réfute, comme antipatriotique, la théorie de « l’invite faite aux Varègues », dans un article publié par
Il faut avouer que le récit de cet événement est, sous la plume du chroniqueur, extraordinairement confus. Les émissaires de Novgorod sont envoyés, selon Nestor, « au-delà des mers », ce qui n’est guère précis. Viennent ensuite quelques éclaircissements : « Et ils s’en furent chez les Varègues, chez les
On tente aujourd’hui encore de percer ces énigmes historiques. De nouvelles hypothèses et théories se font jour. Des recherches sont entreprises du côté des tribus slaves qui peuplaient les bords de la Baltique et pourraient donner la clef du mystère car, que les Varègues aient été ou non appelés à la rescousse, elles étaient incontestablement d’origine slave. Sur l’île de Rügen dans la Baltique, vit, à compter du VIe siècle, une tribu slave que les chroniques allemandes baptisent du nom de
Les recherches effectuées sur l’histoire de la Vieille Russie, sans fournir de réponse définitive – ce qui semble impossible – aux questions soulevées par ce lointain passé, ont le mérite d’élargir notre connaissance du temps jadis, à condition de ne pas prétendre à la vérité absolue. On sait bien que la vérité ne naît pas de la dispute. Les querelles sur l’origine de l’État et du peuple russes ne touchent toutefois pas un fait unanimement reconnu : au IXe siècle, la
Il y a dans le surgissement de la
La voie commerciale dont le Dniepr est l’épine dorsale, réunit toute la plaine russe en un seul système, ouvrant l’accès au nord-est vers la Baltique, au sud-ouest vers les bassins de la Volga et du Don, la Caspienne, la mer d’Azov et la mer Noire. Elle conduit également de la bande forestière à la zone des steppes. Le long de la voie « des Varègues aux Grecs », les haltes des caravanes se transforment en comptoirs fortifiés, puis en villes. Le nombre élevé de ces villes – la chronique de Nestor ne cite que les plus importantes : Kiev, Pereïaslavl, Tchernigov, Smolensk, Lioubetch, Novgorod, Rostov, Polotsk – témoigne de la vitalité, et de la rentabilité, du négoce. M. Tikhomirov établit une liste de deux cent trente-huit villes, qui, selon certains historiens, ne serait pas complète. Capitale du premier État russe, Kiev y occupe une place particulière. La chronique situe en 862 la fondation de cette « mère des villes russes ».
3 Les voisins : les Khazars, Byzance et les autres
Dicton russe.
La chronique des origines qui relate, au début du XIIe siècle, des événements vieux de deux cents ans, divise le monde tel qu’elle le connaît en trois groupes de population : le « peuple slave », les « gens d’ailleurs », les « étrangers ». La partie consacrée aux Slaves est assez obscure, on y perçoit difficilement le point où s’arrêtent les Slaves et où commence la
Les témoignages des rares voyageurs qui parcourent la région brossent le tableau d’un pays de marécages et de forêts, dont les habitants sont chasseurs, pêcheurs, apiculteurs et laboureurs. En même temps, les hôtes « venus d’ailleurs » notent l’existence d’un grand nombre de cités. « C’est le pays des villes », écrivent-ils. On ne saurait trouver meilleure preuve d’une activité commerciale florissante. La chronique de Nestor nous apprend qu’« en l’an 6367 (859), les Varègues d’au-delà des mers prélevaient le tribut sur les Tchoudes, les Slaves, les Mériens et tous les Krivitchs, cependant que les Khazars le prélevaient sur les Polianes, les Severianes et les Viatitchs… ». Pour le chroniqueur, les tribus finno-slaves sont « des nôtres », tandis que Varègues et Khazars sont les ennemis. Ajoutons que les Varègues se trouvent au début de la voie commerciale, sur la Baltique, et les Khazars à l’autre bout, occupant les steppes menant à la mer Noire, donc à Byzance.
La nature des relations entre les Varègues et les populations locales change au fur et à mesure que les guerriers scandinaves (invités ou venus de leur propre chef) cessent de se limiter à des raids épisodiques pour prélever le tribut et s’implanter solidement sur les territoires conquis. Les villes fortifiées, comptoirs de la voie commerciale, deviennent les capitales de principautés. Mille ans plus tard, Nikolaï Karamzine, auteur de la première histoire de Russie en plusieurs volumes (1808-1824), évoquera cette « fameuse génération varègue à laquelle la Russie est redevable de son existence, de son nom et de sa grandeur… ». Il en ira tout autrement avec les Khazars.
Comme nombre de leurs prédécesseurs türks, les Khazars surgissent dans les steppes de la Russie méridionale, depuis les profondeurs de l’Asie. Pour les philologues, la racine de leur nom,
Depuis un siècle et demi, les écoliers de Russie apprennent le mot « khazar » en même temps que le poème de Pouchkine intitulé
Les relations avec les Khazars (ou plutôt l’attitude à leur égard) commencent à se gâter à la fin des années quarante du XXe siècle. La politique stalinienne d’après-guerre, visant à l’isolement complet du pays, se fonde sur une idéologie d’un nationalisme extrême, dont les mots d’ordre sont l’affirmation de la suprématie russe, la lutte contre « l’admiration béate de l’étranger » et le cosmopolitisme (autrement dit, contre les influences juives). L’État khazar est l’exemple rêvé pour une juste réinterprétation du passé et, par là même, du présent. Au VIIIe siècle, en effet, le prince khazar Bulan et sa cour se convertissent au judaïsme. Rejetant l’islam venu des Arabes et le christianisme, religion de Byzance, le
Cet événement qui, des siècles durant, ne devait intéresser que les historiens, devient, entre les mains des idéologues soviétiques, une arme d’éducation du peuple. En janvier 1952, la
1989 voit la publication d’un ouvrage monumental de Lev Goumilev, intitulé :
Les griefs de Lev Goumilev envers l’État khazar sont multiples : ce dernier a eu le tort, à ses yeux, de subjuguer les tribus slaves et de leur réclamer un tribut, mais aussi d’être une « puissance marchande », autrement dit d’accorder une attention particulière au commerce extérieur – surtout celui des esclaves –, donc d’être soumis à l’influence de l’Occident. Toutefois, le reproche principal – de fait, une accusation – est le judaïsme professé au sommet de l’État. Les peuples des steppes de l’Eurasie ignorant, alors, la notion de religion d’État, le choix du
Le judaïsme vient aux Khazars par des marchands rahdonites, ceux qui, en langue persane, « connaissent les routes ». La situation internationale au milieu du VIIIe siècle explique pourquoi les juifs furent les premiers marchands à trouver le chemin de l’Europe orientale. À compter de la moitié du VIIe siècle, musulmans et chrétiens se livrent une guerre incessante. Considérés comme neutres par les parties en conflit, les anciens citoyens de l’Empire romain d’origine hébraïque peuvent voyager, dans des conditions de relative sécurité, de Marseille en Afrique du Nord, puis vers Constantinople d’où ils gagnent la capitale khazare. Leur « marchandise » principale est constituée par les esclaves, un négoce que Lev Goumilev qualifie de « répugnant ». Loin de nous l’idée de penser le contraire. Mais l’historien n’apprécie pas non plus que les rahdonites se livrent au commerce d’objets de luxe. « Traduit dans le langage du XXe siècle, écrit-il, ce négoce est l’équivalent du trafic de devises et de la vente des stupéfiants6. » On se demandera toutefois s’il convient de considérer le passé, en le « traduisant dans le langage du XXe siècle ». Au VIIIe siècle, le commerce des esclaves est une profession éminemment respectable, de même que celui des objets de luxe ou, pour le XXe siècle, ces opérations de change qui suscitent tant de répulsion chez l’auteur de
La projection de nos concepts – ou de nos phobies – sur le passé, la transformation d’anachronismes en armes de conditionnement idéologique donnent parfois de curieux résultats. Développant sa conception des origines de la Russie, Omeljan Pritsak utilise le témoignage d’un auteur arabe du IXe siècle, Ibn Khurdadhbah, chef des services de renseignement des califes abbassides. Tous les historiens russes le mentionnent, car il est le premier à évoquer l’existence des
L’accès à la mer Noire place les Slaves de l’Est au contact de leur puissant voisin, Byzance. La rencontre avec l’Empire d’Orient aura un rôle décisif dans l’histoire de la Russie. « L’État russe, écrit un historien soviétique, fut à l’origine du développement des relations avec Byzance. Ayant tout intérêt à établir des liens réguliers avec Constantinople, il surmonta, par la force des armes, les obstacles que s’ingéniait à créer la diplomatie byzantine9. » Passons sur la conviction de l’historien qu’il est possible d’établir des contacts solides par la force des armes, et contentons-nous de relever l’anachronisme que constitue, dans ce contexte, l’expression « l’État russe ». Au IXe siècle, bien entendu, ce dernier n’était pas sorti des limbes.
Qu’il y eût le désir, au demeurant très compréhensible, d’être en liaison avec le puissant empire, principal marché de l’époque et aboutissement du chemin menant « aux Grecs », cela ne fait aucun doute. Constantinople et sa richesse ne pouvaient laisser indifférent. Mais les Vikings ne sont commerçants qu’en second ressort ; au premier chef, ils sont pirates, bandits. L’apparition des bateaux varègues devant Constantinople en 860 n’est certes pas présentée, par ceux qui en furent contemporains, comme une entreprise commerciale. Au même moment, d’ailleurs, des cousins scandinaves des Varègues, venus de l’est de la Suède, attaquent l’Europe occidentale : en 845 et 885, les Danois assiègent Paris, en 1016 ils fondent leur royaume en Angleterre ; auparavant, en 839, le prince norvégien Torgsil est devenu roi d’Irlande. Les Vikings s’emparent de nouveaux territoires et y font souche, se mêlant aux populations locales, donnant leurs noms aux États.
Les Varègues, les
Au début du IXe siècle, entre le Don et le Dniepr vivent des Magyars, autre peuple türk. Chassés par les Pétchénègues, nomades de la steppe, ils sont englobés dans l’État khazar, puis gagnent le delta du Danube.
Dans son
Invités (ou venus d’eux-mêmes) à Novgorod, les Varègues découvrent la voie qui mène « aux Grecs » et deviennent partie intégrante de la politique étrangère de Byzance, combattant l’empire, passant des accords avec lui, scellant une union. Byzance devient à son tour partie intégrante de la politique étrangère de la principauté varègue d’Igor, quand ce dernier transfère sa capitale de Novgorod à Kiev. Naît alors la Russie kiévienne, et commence l’histoire de l’État russe. Le changement de capitale (le premier d’une série) donne l’impulsion au balancier de l’Histoire, entraînant la
4 Les premiers pas
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
Les premiers pas sont effectués sur l’eau. En 882, trois ans après la mort de Rurik, prince de Novgorod, maître de nombreuses villes et terres, son successeur, Oleg, part en campagne. Sa
Attirant, par la ruse, les maîtres de la ville, Askold et Dir, sur la berge, Oleg leur annonce qu’il confisque leur pouvoir, sous prétexte qu’ils ne sont pas d’extraction princière, et leur présente le jeune Igor, fils de Rurik, prince et héritier. Askold et Dir sont ensuite tués, et Oleg entreprend de régner à Kiev dont il fait la « mère des villes russes ».
Ainsi la
Le fondateur de la dynastie, Rurik, est une figure mythique ; rien, de son action et de sa vie, n’est absolument démontré. Oleg est, en revanche, le premier personnage attesté de l’histoire russe. Son existence et ses actes sont en effet confirmés par des sources byzantines. Les historiens de l’Empire consignent l’apparition, en 860, des bateaux varègues sous les murs de Constantinople. Mais il s’agit encore d’un ennemi anonyme. En 907, confiant Kiev à Igor, Oleg « marche contre les Grecs ». Il réunit une gigantesque troupe : le chroniqueur n’énumère pas moins de douze tribus participant à la campagne, sans compter les Varègues. « À cheval et en bateau », Oleg part à la conquête de Constantinople. Les chiffres donnent une idée de l’envergure de son armée : deux mille bateaux, transportant chacun « quarante hommes ». Mais, on le sait, les sources anciennes ont tendance à gonfler exagérément l’importance des troupes en campagne. La puissance de l’armée d’Oleg est cependant confirmée par les victoires remportées aux environs de la capitale byzantine, dévastés par les Russes. La
La force d’Oleg est encore attestée par le comportement des Byzantins : affolés par l’invasion russe, ils promettent de payer le tribut qu’exigera le prince. Les Russes signent alors leur premier accord international : la paix est conclue (entérinée en 911), accordant aux Russes le droit de commercer librement dans la capitale de l’empire. Un emplacement leur est réservé dans les faubourgs de la ville, et les deux parties s’entendent sur un mode de règlement des conflits, d’échange et de rachat des prisonniers, de récupération des esclaves et des criminels en fuite, etc.
Les sources byzantines ne mentionnent pas les campagnes d’Oleg, une lacune qui conduit certains historiens à mettre en doute l’authenticité des faits décrits dans la
La
Igor augmente le rayon de ses incursions. En 912-913, il dirige une campagne sur la côte occidentale et méridionale de la Caspienne. Transportée par cinq cents bateaux, la
L’année du traité avec Byzance, Igor, à peine rentré de campagne, repart prélever le tribut sur les Drevlianes. Dans son ouvrage
Les historiens divergent sur les raisons de la conduite d’Igor : les uns y voient la marque d’une cruauté impitoyable, d’autres la preuve de l’indocilité des Drevlianes, les troisièmes la démonstration de l’assurance du prince, le poussant à aller prélever une troisième fois le tribut, dans la simple compagnie de quelques guerriers. Ne disposant d’aucun document particulier et se fondant sur sa seule « intuition », Lev Goumilev perçoit dans la fin tragique d’Igor, « l’influence de Joseph, roi des Khazars ». Vassal du
Après la mort d’Igor, le pouvoir passe, à Kiev, aux mains de sa veuve, Olga. La
Le règne d’Olga, qui durera quelque dix-sept ans, est une période de relative accalmie. La
En 954-955, Olga se convertit à la foi chrétienne. La
Byzance considère, alors, que la conversion d’un souverain fait automatiquement de son pays un vassal de l’Empire. Soucieuse de marquer son indépendance, Olga envoie une ambassade au roi de Germanie Othon Ier, en 959 (des sources allemandes soulignent le fait qu’il s’agit d’une initiative personnelle de la princesse), pour le prier de lui procurer les hiérarques dont les nouveaux chrétiens ont besoin. Le roi ne se hâte guère d’accéder à sa demande. L’affaire traîne en longueur. Pour finir, Adalbert, du monastère Saint-Maximin de Trèves, est envoyé en Russie. Son manque de zèle et la froideur de l’accueil qui lui est réservé par le prince Sviatoslav, alors sur le trône de Kiev, font de sa mission un retentissant échec. Si Adalbert de Trèves parvient à se tirer vivant de l’aventure et à rentrer chez lui, nombre de ses compagnons périssent en route. L’Église de Rome n’a pas su mettre à profit la chance que lui offrait la princesse Olga, faute, sans doute, d’avoir pris conscience que la religion chrétienne était alors, déjà, coupée en deux.
Olga laisse à son fils Sviatoslav – premier prince russe à porter un nom slave – un pays revigoré. Avec un plaisir manifeste, et bien que Sviatoslav eût refusé de se convertir et fût demeuré païen, le chroniqueur nous donne du nouveau prince un portrait fort pittoresque. Il évoque sa démarche de panthère, sa mise simple, ses manières rudes de guerrier (« il ne faisait pas bouillir la viande mais, coupant finement un morceau de cheval, de bœuf, ou de quelque autre bête, il le mettait à rôtir sur les braises et le mangeait sans plus de façons »). Incroyablement actif, énergique, audacieux, respectant les règles de la chevalerie (il a coutume d’avertir ainsi ses ennemis : « Je marche sus à vous ! »), le fils d’Igor et d’Olga est le type même du chef viking, conjuguant les talents de stratège et de bâtisseur d’empire. Vassili Klioutchevski le qualifie de « Varègue fou ». Pour Guennadi Vernadski, qui voit l’histoire russe comme celle du développement du peuple en Eurasie, Sviatoslav Igorievitch a le génie du lien unissant le peuple sur lequel il règne, au lieu – à l’espace géographique – où il lui est échu d’évoluer.
La
Sans prendre le temps d’assurer ses conquêtes, Sviatoslav repart pour une nouvelle campagne, en 967, sur le Danube cette fois. Une invite lui parvient alors de Byzance, accompagnée de mille cinq cents livres d’or. Le
Tandis que la
En 970, le prince partage ses possessions entre ses fils. L’aîné, Iaropolk, reçoit Kiev, le cadet, Oleg, les terres drevlianes, le plus jeune, Vladimir, est convié à régner sur Novgorod. Sviatoslav, quant à lui, s’en retourne à Pereïaslavets. Détenant déjà toute la partie nord-ouest de la Bulgarie, il franchit les Balkans et fait irruption en Thrace. L’avant-garde de sa
En décembre 969, un nouveau coup de force a eu lieu à Constantinople. L’assassinat de Nicéphore Phokas a assis sur le trône Jean Tzimiscès, l’un des généraux les plus talentueux du Xe siècle. Au printemps 971, Tzimiscès entreprend une campagne contre Sviatoslav. Poussés par les Byzantins, les Bulgares se soulèvent contre les envahisseurs russes. La
Léon le Diacre, historien byzantin (il rapporte les événements des années 959-978), a laissé l’unique portrait détaillé du prince-guerrier, tel qu’il apparut aux Byzantins sur les rives du Danube, lors de la rencontre entre Sviatoslav, commandant la garnison assiégée, et l’empereur Jean Tzimiscès.
L’empereur est à cheval, revêtu d’une armure d’or, à la tête de ses cavaliers resplendissant de l’éclat de l’or et de leurs armes. Il s’avance jusqu’au bord du Danube. Sviatoslav s’approche dans une barque, où il rame avec ses guerriers. « Il était de taille moyenne, ni trop grand ni trop petit ; il avait le sourcil épais, les yeux gris-bleu, le nez épaté, le menton glabre, mais sa lèvre supérieure s’ornait de duveteuse moustache. Sa tête était rasée, à l’exception d’un long toupet, signe de haute naissance. Un cou massif, une large poitrine, il était bien bâti, mais avait l’air rude et furieux. Une de ses oreilles portait un anneau, orné d’un rubis et de deux perles. Seule la propreté distinguait son blanc vêtement de celui des autres rameurs. Assis à la poupe du bateau, il eut un bref échange avec l’empereur à propos du traité de paix, et s’en repartit. »
Les huit années de règne de Sviatoslav (peu de temps, en regard de ses prédécesseurs) ont laissé leur empreinte dans l’histoire russe, même si les descendants du plus scandinave (par l’esprit et le physique) des princes de Kiev évaluent diversement l’importance de son action guerrière. On distinguera trois points de vue dominants parmi les historiens. Le premier est partagé par la plupart des chercheurs, qui considèrent que l’anéantissement du
Le deuxième point de vue est représenté par G. Vernadski8 qui découvre, dans l’action de Sviatoslav, un projet politique de grande envergure. En subjuguant les Bulgares du Danube, écrit l’historien, le prince de Kiev se faisait l’héritier des empereurs nomades. Son empire était alors plus vaste que celui des Avars (car Sviatoslav détenait non seulement le Bas-Danube, mais aussi la Basse-Volga – l’empire des Khazars – ou, en renversant la proposition, non seulement la Volga mais aussi le Danube). Un empire comparable au seul empire des Huns (IVe-Ve siècles) qui, à la différence de Sviatoslav, ne possédaient ni Kiev ni Novgorod. Pour Guennadi Vernadski, en abattant les Khazars, Sviatoslav s’adjugeait le titre de
L’opinion de l’historien de l’Eurasie mérite l’attention. En effet, n’ayant aucun moyen, faute de sources, de décider vraiment si l’action de Sviatoslav se fondait sur l’impulsivité ou sur un plan mûrement réfléchi, rien ne nous empêche d’affirmer que les limites de son empire furent une ébauche du futur Empire de Russie qui comprendrait, entre autres, la Volga, le Dniepr, le Danube.
Les deux points de vue évoqués ci-dessus quant aux conséquences de la stratégie de Sviatoslav, sont, en quelque sorte, d’ordre géopolitique. Celui de Lev Goumilev, le plus moderne puisqu’il date de la fin du XXe siècle, est, en revanche, de nature idéologique. Le spécialiste des steppes et de la Russie ancienne part d’une thèse, qu’il résume lapidairement par cette formule : « L’empire khazar est le mauvais génie de la Vieille Russie des IXe-Xe siècles9. » Hypothèse de départ dont Lev Goumilev tire cette conclusion : « La grandiose victoire de Sviatoslav sauva Kiev et la terre russe10… » Le mal immanent de la Khazarie réside dans le judaïsme professé par ses dirigeants. En conséquence, poursuit Lev Goumilev, « l’anéantissement de la communauté juive d’Itil libéra les Khazars et tous les peuples environnants11. » Et d’ajouter : « Le judaïsme disparut sans laisser de traces sur la Volga, cédant le pas à l’islam12. »
Nuisible dans son essence même, la religion juive était grosse, pour l’historien russe contemporain, d’un autre danger : sa proximité avec l’Occident, ses liens avec le catholicisme, la « latinité ». « […] Les pays slaves, explique Lev Goumilev, où le catholicisme triomphait, étaient immédiatement englobés dans le système économique de l’Europe occidentale. » Et de donner aussitôt un exemple : « Le prince polonais Mieszko Ier (960-992) eut à peine le temps d’implanter la foi latine dans son royaume, que, déjà, les juifs y organisaient le commerce du sel, du blé, des fourrures et des vins hongrois13. » Les juifs aident le catholicisme à s’implanter, le catholicisme protège les juifs. Ensemble, ils forment ce système économique et, donc, spirituel occidental européen, dans lequel Lev Goumilev voit la principale menace – un danger mortel – pour la Russie ancienne.
« … L’esprit triste et affamé de Satan, écrit l’historien à propos des juifs, errait par les collines écrasées de soleil du Languedoc, par les champs épanouis de Lombardie, par les défilés montagneux de l’Iran et du Pamir… Mais il ne se montra ni dans la
À en croire les témoins de l’époque et la
La mort de Sviatoslav conclut la première période historique de la
5 Vladimir le Soleil Rouge : le baptême de la Russie
Vladimir VOLKOFF.
Les
L’ère nouvelle commence du vivant même de Sviatoslav. Pour la première fois, le prince partage ses possessions entre ses fils. Combien sont-ils exactement, on ne saurait le dire. La polygamie des Normands, qui l’ont importée dans la
Vladimir a dix ans environ (la date exacte de sa naissance n’est pas connue, on la situe hypothétiquement en 960), lorsqu’il commence à régner sur Novgorod. Son destin bascule au moment où son frère aîné, Iaropolk, honoré du titre de grand-prince puisqu’il règne à Kiev, entreprend une campagne contre son cadet, Oleg, prince des Drevlianes. C’est le premier exemple de ces luttes fratricides qui seront un élément capital de l’histoire russe, des siècles durant. Iaropolk s’empare des possessions de son frère (Oleg est mort au cours de l’empoignade) et part à la conquête de Novgorod. Prudent, Vladimir a quitté la ville. Privé de son trône, il erre quelque deux ans à travers le monde. Les historiens divergent sur les lieux où il a séjourné : la France, l’Italie, peut-être la Scandinavie. Le débat est d’autant plus vif qu’on ne dispose d’aucun témoignage.
Détenant toutes les possessions de ses frères, Iaropolk fait de Kiev la capitale de Russie et affirme la suprématie de son prince. Les chroniqueurs attestent de ses tentatives en vue d’établir des contacts avec le monde occidental : il envoie une ambassade chargée de riches présents à Othon Ier (973), reçoit le légat du pape Benoît VII à Kiev (977). Certains historiens de notre temps lui reprochent d’ailleurs ses « sympathies pro-occidentales ».
En 980, rapporte la
Le règne du grand-prince Vladimir commence par le meurtre d’un frère, ce que son biographe, Vladimir Volkoff, apprécie comme suit : « Ce n’était peut-être pas très moral, mais c’était éminemment politique, et fait avec élégance et même une touche de cynisme1. » Quoi qu’il en soit, conclut l’écrivain, « rarement d’aussi grands résultats ont été atteints avec si peu de moyens2 ».
Ces « grands résultats » sont le trône de Kiev. Vladimir régnera trente-cinq ans. Son biographe songe sans doute au principal « résultat » de son règne, le baptême de la Russie, qui aura lieu à l’initiative et par la volonté du grand-prince.
Le règne de Vladimir s’ouvre sur des campagnes militaires. Le grand-prince se fait en cela le continuateur de la politique des Rurik, soucieux avant tout d’élargir les territoires sur lesquels il peut prélever le tribut. Mais le règne de Vladimir comptera bien des événements inédits. En 981, le grand-prince de Kiev affronte pour la première fois les Liakhs (les Polonais). G. Vernadski y voit même le « début de cette lutte contre l’Occident latin qui allait se poursuivre durant toute l’histoire russe ». On peut aussi considérer cet affrontement comme la première guerre russo-polonaise. La campagne de Vladimir au nord-ouest, vers la Vistule, est couronnée de succès : il s’empare des « villes tcherveniennes », futures Volhynie et Russie galicienne. Les adversaires du grand-prince de Kiev sont alors les tribus slaves de l’Est, unifiées durant la deuxième moitié du Xe siècle. En 965, le premier souverain historique de ce qui constituera le noyau de la Pologne, le prince Mieszko Ier (dynastie des Piast) se convertit au christianisme de rite latin. Le conflit oppose donc chrétiens (le Schisme de l’Église chrétienne n’aura lieu qu’en 1054) et païens, mais annonce déjà les guerres entre Polonais catholiques et Russes orthodoxes.
La campagne suivante (984) est une expédition punitive contre les Radimitchs, tribu slave établie entre la Soj et la Desna, deux affluents du Dniepr. En 985, augmentant l’amplitude de ses mouvements en direction du nord-ouest, Vladimir mène sa
Vladimir, pourtant, ne suit pas le conseil avisé de son oncle. Assurant ses positions au nord, il atteint le Boug qui devient la frontière entre les possessions des Piast et la Russie kiévienne, et se tourne vers le sud. En 972, Sviatoslav avait dû passer, à Dorostol, un accord avec Byzance, aux termes duquel il s’engageait à ne jamais porter atteinte à la Bulgarie et aux colonies byzantines de Crimée. Mais les relations – commerciales et diplomatiques – entre l’empire et Kiev n’étaient pas rompues pour autant. En 986 (ou 987), l’empereur Basile II, qui guerroie en Europe contre les Bulgares, et en Asie contre les troupes soulevées de Bardas Phokas, demande l’aide de Vladimir. Le grand-prince de Kiev réclame alors en paiement la main d’Anne, sœur de l’empereur3. Constantinople accepte, ce qui en dit long sur la situation désespérée de l’empire, car Byzance se refusait catégoriquement à donner des princesses porphyrogénètes en mariage à des étrangers. Vladimir envoie six mille hommes, contribuant ainsi à la défaite de Phokas et de sa troupe, durant l’été 988. Mais l’empereur tarde à honorer sa promesse. Vladimir déclare alors la guerre à Byzance. Au printemps 989, il assiège Cherson, colonie grecque de Crimée. À l’été, la ville est prise. Vladimir, toutefois, la rend à Byzance, sur l’engagement de l’empereur que sa promesse sera tenue. Le grand-prince de Kiev se convertit au christianisme et épouse Anne.
Ici, les sources historiques sont peu nombreuses et divergentes. Les historiens ne s’accordent ni sur le lieu du baptême de Vladimir – Cherson ou Kiev ? –, ni sur les raisons et les circonstances de cet acte. Un seul point ne fait pas de doute : Vladimir adopte la foi chrétienne. Et après lui, sur son ordre, le peuple, la population de la Russie kiévienne se convertit. La
La deuxième moitié du Xe siècle est marquée par le triomphe du monothéisme sur le paganisme : les tribus slaves des bords de la Baltique, les Scandinaves, le prince polonais Mieszko Ier, Géza, roi de Hongrie, adoptent la foi chrétienne ; les Khazars optent pour le judaïsme et les Bulgares de la Volga pour l’islam. Dernier État païen d’Europe orientale, la Russie kiévienne finit par accorder la préférence au christianisme. Malgré les progrès accomplis par la christianisation dans les possessions des Rurik, Vladimir effectue un choix conscient et mûrement réfléchi. La
Le christianisme venu de Rome est rejeté par Vladimir pour la simple raison que ses ancêtres, « nos pères », ne l’ont pas adopté. Les émissaires du judaïsme (leur venue montre que la Khazarie anéantie par Sviatoslav existe malgré tout et que le fils du vainqueur ne nourrit aucune réelle animosité à leur endroit) sont renvoyés, après avoir été contraints d’avouer qu’ils « n’ont pas de pays », que la colère de Dieu s’est déchaînée contre eux, les « dispersant de par le monde ».
Le prince accorde attention et sympathie au « philosophe grec » délégué par Byzance, mais il ne se satisfait pas de ses seuls arguments théologiques et envoie à Constantinople une ambassade qui, auparavant, observe les rites des musulmans et des catholiques. Les émissaires de Kiev rapportent que les musulmans prient « sans joie », que les « temples des Allemands sont dépourvus de beauté ». En revanche, dans les temples grecs, « la beauté et le spectacle » sont tels que les ambassadeurs ne savent plus s’ils sont « au ciel ou sur la terre ». Réunis en conseil, les boïars et les échevins de Kiev se prononcent en faveur de la foi grecque, d’autant plus volontiers que la grand-mère de Vladimir, Olga, « la plus sage qui fût jamais » s’y était déjà convertie. Néanmoins, à la question du prince : « Eh bien, où allons-nous nous faire baptiser ? », ils répondent : « Là où il te plaira. » Vladimir choisit finalement le christianisme de rite byzantin, orthodoxe. C’est un choix spirituel, esthétique et, inévitablement, politique.
Le prince polonais Mieszko Ier renonce au paganisme pour se convertir au christianisme latin en 965. La future Pologne, il est vrai, n’a guère le choix : Othon Ier, roi de Germanie sacré empereur à Rome en 962, exerce une pression sans faille sur les tribus slaves, les contraignant à se faire baptiser. Le
Vladimir a d’autant plus conscience d’être confronté à un choix que, ancien prince de Novgorod, il est familier du modèle hanséatique. Même si les informations manquent sur ses voyages, il est clair qu’il a découvert l’Europe durant ses années d’errance. Il n’est pas exclu que, plus que par la beauté des cérémonies orthodoxes, il ait été séduit par le système étatique byzantin.
En se convertissant en 988 et en s’apparentant, par la même occasion, à l’empereur de Byzance, le grand-prince Vladimir prétend aussi élever le rang de la Russie kiévienne. Il a à cela des raisons objectives. La
L’État accède à une cohésion territoriale, inconnue du temps de Sviatoslav qui rêvait de conquêtes lointaines et dédaignait Kiev. L’historien polonais G. Lowmianski a tenté de calculer la densité de la population au Xe siècle. Partant du principe qu’une famille de six personnes, pratiquant l’assolement biennal avait besoin, pour se nourrir, de vingt-deux hectares de terre, il est parvenu, dans le cas de la Russie kiévienne, à une densité de trois personnes par kilomètre carré, soit une population globale de 4 500 000 âmes. En conséquence, selon les mêmes calculs, la Pologne comptait 1 225 000 habitants, la Bohême et la Moravie 450 000, l’Allemagne 3 500 0005.
La Russie kiévienne, ancêtre de l’État russe, n’est pas encore l’État du peuple russe. Il y manque pour cela, comme l’écrit Vassili Klioutchevski, le peuple lui-même : « Vers la moitié du XIe siècle, seuls existaient ces éléments ethnographiques à partir desquels, au terme d’un processus long et ardu, s’élaborerait le peuple russe6. » Il faudra que s’écoule du temps avant que le christianisme ne devienne le lien spirituel de la population et que les diverses tribus ne se voient automatiquement réunies par l’administration princière. Cette dernière supprime les frontières séparant les tribus, elle retaille les territoires claniques et patrimoniaux, imposant une nouvelle organisation des provinces. Vladimir instaure une forme particulière de gouvernement sur ses terres : envoyant ses fils régner dans les différentes régions de la
L’État est dirigé par le grand-prince de Kiev. Dans
Avec le clergé byzantin, c’est aussi la conception byzantine de la politique qui arrive à Kiev. Le titre de
La Russie adopte le christianisme au Xe siècle, au moment où Byzance connaît un nouvel essor. Sous le règne de Basile II, en effet, elle a retrouvé nombre de ses possessions perdues, défait son ennemi le plus redoutable – la Bulgarie – et travaille à mettre en place l’État byzantin sous sa forme classique. À la base de l’Empire d’Orient, se trouve l’idée de l’unité de la société ou, selon la terminologie grecque, de la communauté. Les intérêts communs sont au-dessus des intérêts individuels. Le patriarche Nicolas le Mystique expliquait : « Vous comprenez bien que le salut de la communauté sauvera les intérêts privés de chacun ; en revanche, si celle-ci périt, quelle protection l’individu gardera-t-il ? Comment nous aider les uns les autres dans le malheur commun, sinon en nous efforçant tous de remédier aux maux dans la mesure de nos forces7 ? »
Tous les citoyens de l’empire – donc, membres de la communauté – sont égaux, car tous sont les enfants de l’empereur. Cette égalité absolue équivaut, en réalité, à une absence générale de droits. Seul le Père – l’empereur – a des droits. Ses sujets sont ses enfants, et ses esclaves. Le pouvoir autocratique de l’empereur est d’origine divine : il est l’oint du Seigneur, l’incarnation de Sa volonté. La nature divine du
Conservant des principes du droit romain, le droit byzantin reconnaît la propriété privée. Mais la jouissance suprême de toutes les possessions en terres revient à l’empereur. Tous les biens immobiliers relèvent de l’État. En d’autres termes, le
Aux IXe et Xe siècles, la hiérarchie du pouvoir est fondée, à Byzance, non sur des rapports de vassalité comme dans le système féodal occidental, mais sur des titres décernés par l’empereur. Nobles et fonctionnaires doivent tous avoir un « rang », sur les dix-huit existants. Près de sept cents ans plus tard, Pierre le Grand, désireux de remettre de l’ordre dans l’administration impériale russe, imaginera une
Le système byzantin – et c’est une autre de ses particularités – ne connaît pas de charges héréditaires. Cela achève de renforcer le pouvoir de l’empereur, mais favorise aussi la mobilité sociale : des soldats distingués aux combats, des paysans, des citadins, des esclaves émancipés rejoignent les rangs de la noblesse d’arme.
La Russie kiévienne de Vladimir, adoptant le modèle byzantin, n’en est qu’au premier stade de l’organisation de l’État. La gestion, la colonisation et la protection des terres sont l’affaire du prince et de sa
La société se répartit entre esclaves et hommes libres, avec, au milieu, des « semi-libres ». Les hommes libres sont les membres de la
Le pouvoir du prince est limité par l’assemblée populaire, le
Le christianisme vient se greffer sur la structure étatique et sociale relativement peu développée de la Russie kiévienne, et lui donne une religion, un modèle politique et une organisation d’État. Évinçant peu à peu les croyances païennes, le christianisme va modeler la spiritualité et la psychologie des tribus slaves, du Dniepr au Ladoga. En se convertissant au christianisme de rite byzantin, Vladimir détermine, pour des siècles, les orientations et les formes de développement de la Russie ; une Russie qui, alors, est le seul État européen à n’avoir jamais été une province de l’Empire romain et qui, en conséquence, n’emprunte pas sa religion à Rome. En 988, toutefois, le christianisme est encore uni. Malgré le conflit de plus en plus aigu entre les branches occidentale et orientale, le pape demeure l’unique chef de l’Église. Le Schisme divise le christianisme en deux camps ennemis. Dès lors, les querelles entre voisins, les guerres territoriales prennent une connotation nouvelle, idéologique. Au Xe siècle, des nœuds de conflits apparaissent qui ne sont toujours pas dénoués à la fin du XXe.
Déplorant, nous l’avons vu, le petit nombre de villes autour de Kiev, Vladimir entreprend d’en bâtir. La défense est leur fonction première. Mais cet aspect de l’action du grand-prince donne aux cités fortifiées une vocation nouvelle. La population citadine se compose de représentants de diverses tribus, transplantés par Vladimir hors de leur région d’origine. La construction des villes est donc aussi un moyen de démanteler les structures tribales. Les citadins cessent d’être des Polianes ou des Drevlianes, pour devenir des Vladimiriens ou des Rostoviens.
Le rôle de bâtisseur que se donne le grand-prince présente encore une particularité : les cités édifiées sur les affluents du Dniepr sont tournées vers l’ouest et le sud-ouest. Elles dessinent ainsi les limites des possessions du prince de Kiev et l’orientation de ses intérêts. En 992, Vladimir part en campagne contre les Croates, petite tribu slave établie à l’ouest, au pied des Carpates. Les historiens polonais notent qu’en mai de la même année, Mieszko Ier est mort et que les querelles mettant aux prises les héritiers du chef des Piast, ont pu inciter le prince de Kiev à attaquer les Croates, vassaux de la principauté de Pologne. Au demeurant les mêmes historiens polonais évoquent une campagne de Vladimir contre les Liakh en 990, dont il n’est pas fait mention dans les chroniques russes. La
La création d’un évêché dans la nouvelle ville de Vladimir-Volhynsk est la preuve tangible de l’orientation antipolonaise et antilatine de l’action militaire du grand-prince. Il a vocation à renforcer le pouvoir du prince de Kiev sur la terre des Boujanes, la Volhynie.
Le fils de Miezsko, Boleslas le Brave s’allie aux Pétchénègues et riposte. La première guerre russo-polonaise va ainsi durer plus de trente ans, menée successivement, de part et d’autre, par le père et le fils : Vladimir et Iaroslav, Mieszko et Boleslas. Aux victoires du grand-prince russe succèdent celles de Boleslas qui, en 1018, soutenant Sviatopolk, fils aîné de Vladimir, entre dans Kiev. Après la mort de Boleslas le Brave en 1025, mettant à profit les luttes fratricides qui déchireront la Pologne, Iaroslav reprendra les territoires perdus, ces « villes tcherveniennes » d’où, en 981, Vladimir était parti en campagne contre l’Occident.
Du temps de Vladimir, l’incursion à l’ouest, le conflit avec la Pologne n’ont pas un caractère de guerre de religion. L’orthodoxie n’est que l’instrument d’une politique. Vladimir élargit ses liens avec l’Occident, en particulier ses liens dynastiques. Avant sa conversion, on trouvait parmi ses innombrables épouses deux Tchèques et une Bulgare. Sviatopolk, son héritier, porte le prénom d’un célèbre prince de Moravie et a épousé une sœur de Boleslas le Brave. Une de ses filles devient la femme de Casimir, neveu de Boleslas. La
Les conflits militaires et la volonté de maintenir des liens avec les « Latins » caractérisent la politique de Vladimir, désireux de marquer son indépendance à l’égard de Byzance. En quête de nourritures spirituelles – livres, icônes –, Vladimir ne s’adresse pas à Constantinople, mais à l’archevêché bulgare d’Ohrid. L’historien Lev Goumilev le soupçonne d’avoir voulu rompre avec la tradition « de Sviatoslav et d’Olga » et « instaurer des contacts avec l’Occident », autrement dit de s’éloigner de l’orthodoxie au profit du catholicisme. Si Goumilev juge dangereuse et nuisible la décision de Vladimir, c’est parce que le clergé d’Ohrid était, de son point de vue « extrêmement savant, trop savant9 ». L’historien fait ici allusion à la propagande « manichéenne et marcionite », très active parmi les Bulgares, à ses progrès, son influence sur le clergé. Le refus du patriarcat de Byzance, deux cents ans durant, de canoniser Vladimir montre que les soupçons de l’historien du XXe siècle étaient partagés, aux XIe-XIIe siècles, par Constantinople.
Il est vrai qu’il y avait eu des précédents. La Moravie, d’abord convertie à l’orthodoxie, n’avait pas tardé à virer au catholicisme, convaincue que le lien avec Rome était plus rentable politiquement. Tant qu’à côté du patriarcat de Constantinople, existe Ohrid, soutenu par la puissante Bulgarie, le prince russe a la possibilité de manœuvrer politiquement. Cette opportunité disparaît après la défaite infligée à la Bulgarie par Basile II, dont l’acharnement lui vaudra le nom de « pourfendeur des Bulgares ».
La mort de Vladimir, en 1015, pose la question de l’héritage. Selon la
Sviatopolk entrera dans l’histoire russe sous le nom de « Maudit ». Toutes les nuances contenues dans le terme russe,
Le chroniqueur évoque les étranges circonstances de la naissance de Sviatopolk. Sa mère était enceinte quand Vladimir la prit pour femme, et le futur « Maudit » était considéré comme le « fils de deux pères ». Mais la véritable raison de la condamnation sans appel du fils aîné de Vladimir le Saint est d’ordre religieux et politique, ou plutôt politico-religieux.
Iaroslav, fils de Vladimir lui aussi et prince de Novgorod, refuse de reconnaître les droits de Sviatopolk au trône de Kiev. À la tête d’une
Pour les historiens eurasiens, Sviatopolk est le premier occidentaliste russe. Ils décèlent dans ses actes une volonté de passer au catholicisme, de se rendre coupable d’une « trahison nationale et religieuse10 ». Une raison supplémentaire de qualifier de « Maudit » l’héritier de Vladimir.
Avant de s’asseoir solidement sur le trône de Kiev, Iaroslav se voit contraint de reconquérir des terres qui ont mis à profit les querelles entre les princes russes pour affirmer leur indépendance. En 1023, son frère Mstislav, prince de Tmoutarakan (presqu’île de Taman) lui déclare la guerre. En 1022, il a vaincu la tribu circassienne des Kassogues établie sur les contreforts du Caucase, et l’a adjointe à sa
Pour d’obscures raisons, Mstislav n’ira pas jusqu’à Kiev. Il signe la paix avec son frère qui accepte un partage de l’État dont, en 1026, le Dniepr devient la frontière. La campagne du prince de Tmoutarakan peut être interprétée comme une tentative pour concrétiser le projet de son grand-père Sviatoslav, mais en sens inverse : du sud vers le nord. Une victoire complète de Mstislav eût en effet rétabli les frontières du
La guerre entreprise par Mstislav aurait pu marquer un tournant dans l’histoire russe. Elle donnait en effet la possibilité d’une « deuxième voie ». Celle-ci n’a pas été choisie, comme tant d’autres d’ailleurs. La Russie a continué de suivre le chemin tracé.
Bloqué sur le Dniepr par Mstislav, le prince de Kiev porte ses efforts vers le nord. Il entreprend de subjuguer les tribus finnoises, part en campagne contre les Tchoudes, consolide ses positions en Livonie où, en 1030, il fonde la ville de Iouriev. Passant de main en main, cette cité prendra ensuite le nom de Dorpat, avant de devenir Tartu. Quant à la Livonie, elle sera rebaptisée Liflandie, puis Estonie. En 1034, Iaroslav est vainqueur des Pétchénègues qui cessent définitivement de menacer Kiev. En 1061, toutefois, un nouvel ennemi surgira des steppes : les Polovtsiens.
Iaroslav poursuit la politique étrangère de Vladimir, maintenant les relations avec l’Occident, et principalement la Scandinavie. Les alliances dynastiques apparentent alors la Russie kiévienne aux plus grands États. Iaroslav donne sa sœur en mariage au prince polonais Boleslas, ses filles aux rois de Pologne, de Norvège, ainsi qu’à Henri Ier de France. Ses fils prennent pour épouses une princesse polonaise, une comtesse allemande, la fille de l’empereur de Byzance Constantin Monomaque. La tentative – manquée – de marier une autre de ses filles à l’empereur germanique Henri III, montre un désir de renforcer encore les liens avec l’Occident.
En 1043, les relations se gâtent avec Byzance. Le fils de Iaroslav, Vladimir, prend la tête d’une campagne contre Constantinople. Les légères barques russes ne résistent pas au feu grégeois, et la
La politique étrangère de Iaroslav le Sage est caractérisée par l’habileté du prince à manœuvrer entre l’Orient et l’Occident, entre Constantinople et Rome, dans une volonté de contrebalancer un penchant naturel pour Byzance d’où le christianisme est arrivé en Russie. Avec l’orthodoxie sont également venus les Grecs : le métropolite qui dirige l’Église russe, et son impressionnante administration, ainsi que des architectes, peintres, verriers et chanteurs byzantins. Iaroslav veut donner à sa capitale la splendeur de Constantinople. Sous son règne apparaissent la cathédrale Sainte-Sophie, la Porte d’Or et nombre d’édifices très impressionnants. Le prince encourage l’instruction, créant des écoles, appelant des copistes pour traduire les textes grecs en slavon.
Mais la présence d’étrangers en grand nombre, leur assurance et leur morgue, la nouveauté que représente la religion ne peuvent pas ne pas susciter le mécontentement et des réactions antibyzantines. Michel Psellos, philosophe grec et l’un des responsables de la politique de Byzance sous le règne de Constantin IX Monomaque (1042-1055), interprète la guerre de 1043 comme le résultat d’une « vieille animosité » : « Cette tribu barbare ne cesse de bouillonner de haine et de fureur… et d’inventer des prétextes pour guerroyer contre nous. »
On trouve une magnifique illustration de l’attitude ambivalente de Kiev à l’égard de Byzance, berceau de l’orthodoxie et empire prétendant au pouvoir spirituel en Russie, donc limitant le pouvoir du grand-prince, dans l’un des premiers monuments de la littérature russe ancienne. La nomination par Iaroslav, aux fonctions de métropolite, d’un ancien prêtre de Beriozovo, faubourg de Kiev – nomination consignée par la
Traité de théologie, manifeste politique et discours enflammé, le
Non moins intéressante est la partie théologique et philosophique du
La question de la « loi » qui emprisonne l’homme par des liens formels, et de la « grâce » qui permet à l’âme de palpiter librement, deviendra par la suite l’un des grands sujets de disputes entre les philosophes russes.
Mais l’actualité du
La nature du patriotisme prôné par Hilarion demeure également l’objet d’un débat des plus animés. Ce patriotisme était-il russe, ou ukrainien ? Pour les historiens russes, le doute n’est pas de mise et ils apportent, à l’appui de leur thèse, de redoutables arguments. Mais ceux avancés par les historiens ukrainiens ne le sont pas moins. Dans son
Sous le règne de Iaroslav le Sage, la puissance kiévienne connaît son plein épanouissement. Après avoir vaincu les Pétchénègues et écarté pour un temps la menace venue des steppes, le grand-prince élargit et consolide ses frontières de l’ouest. À l’intérieur, il travaille à perfectionner l’organisation administrative de son État. C’est à cette époque, également, que sont fixées les premières normes juridiques qui, complétées par les fils de Iaroslav, prendront le nom de
Iaroslav le Sage est le véritable fondateur de la dynastie des Rurik, le chef d’un État qui, écrit Hilarion, « se fait connaître et entendre par toute la terre », ce que confirment les très nombreux voyageurs étrangers de ce temps. Le règne de Iaroslav marque à la fois, pour la Russie kiévienne, le sommet de la grandeur et le début de la décadence. Après la mort du prince, le pouvoir, dans la « nouvelle Terre russe », perd toute caractéristique « despotique ». Aucun des héritiers de Iaroslav ne détiendra « tout le pouvoir russe ». Peu avant de mourir, Iaroslav le Sage partage ses possessions entre ses cinq fils.
Chacun d’eux, de même qu’un neveu de Iaroslav, Vseslav, petit-fils de Vladimir le Soleil Rouge, reçoit un domaine : Iziaslav Kiev et Novgorod, aux deux extrémités de la « voie des Varègues aux Grecs » ; Sviatoslav, Tchernigov, Riazan et la lointaine Tmoutarakan ; Vsevolod, Pereïaslavl, Rostov, Souzdal et Bieloozero ; Viatcheslav, Smolensk ; Igor, Vladimir-Volhynsk ; le neveu, enfin, la principauté de Polotsk. La liste des terres qui leur sont échues en héritage montre d’abord l’envergure des possessions territoriales du grand-prince de Kiev. Iaroslav partage entre ses fils une immense puissance, s’étendant de la mer Blanche à la mer Noire. On est ensuite frappé par l’étroite corrélation entre l’âge de l’héritier et la richesse de la principauté qu’il reçoit. Plus il est vieux, plus il est riche. La grande particularité du régime de succession dans la Russie kiévienne est, phénomène unique en son genre, le principe de rotation. Les princes ne reçoivent des domaines en héritage que pour un temps. Si l’aîné vient à mourir, c’est le cadet qui prend sa place.
Analysant les causes de l’affaiblissement progressif, puis de la décadence de la Russie kiévienne, les historiens citent, parmi les plus importantes, le système politique fondé sur un régime de succession inconnu des autres peuples. La rotation, juste dans son principe puisqu’elle permet à chacun des fils de siéger à son tour sur le trône de Kiev, conduit dans la pratique, pendant près de deux siècles, à d’incessantes guerres fratricides. Plus le nombre des fils héritiers est grand, plus le partage et la rotation deviennent complexes. Des difficultés surgissent, que l’on pourrait surmonter en adoptant un système moins équitable. Si un père meurt avant d’avoir eu sa part de règne, ses fils sont rejetés de la hiérarchie. On voit donc apparaître une catégorie de princes-exclus
L’absence d’un ordre de succession clairement établi ouvre la porte aux susceptibilités, à l’agressivité, à la soif de pouvoir. Les qualités personnelles des prétendants deviennent le prétexte à des empoignades fratricides. De plus, si les fils ont des obligations envers leur père, celles-ci n’existent pas entre les frères et leurs descendants. Les chiffres font état d’un chaos grandissant. Entre la mort de Iaroslav et celle de Vladimir Monomaque, soit une période de soixante et onze ans, le trône de Kiev est occupé par cinq princes (dont certains plusieurs fois chassés, mais revenant après quelque temps). Entre la mort du Monomaque et l’invasion tatare, soit une période de cent quinze ans, Kiev passe de main en main quarante-sept fois (les mêmes étant, là encore, parfois appelés à revenir).
Le système politique est en outre compliqué par le fait que certaines villes participant de la rotation rejettent le prince qui leur échoit et s’en choisissent un autre. Les chroniques regorgent de témoignages du rôle joué par les
Le principe de rotation, la présence non définitive du prince à la tête de la principauté, réduisent son autorité et renforcent le
La Russie kiévienne se transforme en un semblant de fédération de principautés, liées entre elles, non par un contrat politique, mais par des attaches généalogiques. Pour V. Klioutchevski, la Russie du XIIe siècle est gouvernée par un pouvoir suprême, unique sans être individuel. Kiev en demeure le centre, la ville principale, parce qu’elle est la plus riche et la plus puissante, et parce que le système de rotation en part et y conduit. Outre le grand-prince de Kiev, deux de ses frères jouent un rôle politique essentiel : le prince de Tchernigov et celui de Pereïaslavl. Ce triumvirat des aînés de Iaroslav et leurs descendants auront une influence déterminante sur le destin de l’Empire des Rurik.
L’accord entre les fils de Iaroslav est de courte durée. Peu après la mort du grand-prince, les conflits éclatent. Les frères ne referont alliance que peu de temps, pour combattre un nouvel ennemi venu des steppes. Nomades belliqueux, connus sous le noms de Kiptchaks en turc, de Polovtsiens en russe et de Komanoï en grec, ces envahisseurs prennent le relais des Pétchénègues. La Russie luttera contre eux durant tout le XIIe siècle. Tour à tour vainqueurs et vaincus, prenant une part active dans les empoignades fratricides des Rurik, ils demeureront les maîtres de la steppe jusqu’en 1222, date à laquelle les Mongols feront leur apparition. En 1055, les Polovtsiens déferlent sur la principauté de Pereïaslavl et Vsevolod conclut la paix avec eux. En 1061, ils reviennent et, cette fois, s’installent. En 1068, les
Indignés, selon le chroniqueur, que le grand-prince Iziaslav n’ait pas donné aux habitants de la ville des armes pour participer au combat contre les « infidèles », les Kiéviens le chassent. Le prince s’enfuit en Pologne et demande l’aide de Boleslas II le Téméraire, son cousin par sa mère. Le roi de Pologne la lui accorde volontiers et, en mai 1069, il entre dans Kiev avec Iziaslav. L’hostilité des habitants à l’égard des Polonais persuade bientôt leur roi de la nécessité de regagner ses pénates. La politique d’Iziaslav, qui se montre sans pitié avec ses adversaires, et le complot fomenté contre lui par ses frères Sviatoslav et Vsevolod contraignent le grand-prince à un nouvel exil. Il s’adresse de nouveau à Boleslas qui, cette fois, au dire du chroniqueur, « lui enjoignit de passer son chemin ». Iziaslav demande alors l’appui de l’empereur Henri IV. Ce dernier, voyant son intérêt propre, envoie une ambassade à Kiev, pour défendre auprès de Sviatoslav les droits du prince banni. Mais le soutien, essentiellement verbal, de l’empereur ne fait guère impression à Kiev. Iziaslav en appelle au pape Grégoire VII qui, dans une lettre, atteste de ses droits au trône de Kiev et, surtout, persuade Boleslas II d’apporter au banni une aide concrète. En 1076, Iziaslav, appuyé par une
Les avis divergent sur le prix que le grand-prince eut à payer – ou qu’il était prêt à payer – pour le soutien de l’Occident. Rien n’indique formellement qu’il ait renié l’orthodoxie pour se convertir au catholicisme. Quoi qu’il en soit, les Kiéviens l’acceptent une seconde fois. Il est vrai que la présence de guerriers polonais y est sans doute pour quelque chose. Le peu d’empressement que mettent l’empereur et le pape à aider le prince de Kiev s’explique par la lutte que se livrent alors pouvoirs temporel et spirituel en Occident. En janvier 1077, Henri IV passe trois jours dans la neige devant les murailles de Canossa, afin d’obtenir le pardon de Grégoire VII. Le pouvoir temporel se voit finalement humilié et vaincu.
En 1078, un an environ après son retour, Iziaslav meurt en combattant les Polovtsiens amenés par son neveu Oleg, naguère réfugié à Tmoutarakan. Le fils de Iaroslav, Vsevolod, lui succède. Durant les quinze années de son règne et celui de son successeur, Sviatopolk, fils d’Iziaslav, qui occupera le trône pendant vingt ans, les principaux événements seront les guerres contre les Polovtsiens et les rivalités entre princes. Les relations avec Byzance restent importantes, mais les luttes intestines, affaiblissant le pouvoir du prince de Kiev, détruisent l’unité de la politique extérieure. Dans les rapports avec Byzance, cela se traduit en particulier par le désir de chaque principauté de posséder sa propre église autocéphale, son propre métropolite. Il y faut l’autorisation du patriarche qui peut ainsi, dans l’intérêt de l’Empire, mener un jeu subtil, dirigé contre Kiev. Les liens avec l’Occident sont maintenus, en réponse aux « petits jeux » de Byzance. Vsevolod accorde la main de sa fille au comte Henri von Staden. Bientôt veuve, elle épouse ensuite l’empereur Henri IV. Ce mariage est un échec. L’impératrice finit par quitter son mari et dénonce ses diaboliques manigances aux conciles de Constance et de Piacenza. Comme l’explique Lev Goumilev, « Eupraxie était une femme russe. Elle ne put supporter l’ignominie allemande17… » Sans entrer plus en détail dans ces querelles de famille, contentons-nous de noter que le mariage de l’empereur avec la fille du prince de Kiev témoigne de l’importance de la Russie kiévienne.
L’unanimité avec laquelle les historiens russes condamnent les incursions polovtsiennes n’a rien d’étonnant : chaque année, les nomades de la steppe déferlent sur la Russie, pillant, incendiant, semant la ruine sur leur passage, emmenant quantité d’esclaves pris dans les populations. Trois principautés supportent l’essentiel du poids de la lutte contre eux : Tchernigov, Pereïaslavl et la principauté de la Severa. Le caractère interminable du conflit, le sentiment qu’il sera impossible de venir à bout de l’ennemi, qu’on ne peut s’en protéger, s’expliquent non seulement par les qualités guerrières des cavaliers de la steppe, mais aussi par leur mise à profit des luttes entre les princes russes. D’un côté, les princes combattent les « infidèles ». Les gens de la Severa optent pour une tactique défensive : ils organisent la colonisation militaire des confins, construisent des lignes de défense fortifiées le long des fleuves. Ceux de Pereïaslavl – région très ouverte sur la steppe – préfèrent un système de raids réguliers, effectués par les princes pour repousser l’ennemi au-delà des frontières. Mais d’un autre côté, les princes concluent des alliances avec les Polovtsiens qu’ils lancent contre leurs frères et parents ; avec eux, ils pillent villes et villages, réduisent les populations en esclavage. Les princes russes s’allient souvent aux khans polovtsiens, épousant leurs filles. Ces liens de famille, toutefois, n’entravent en rien les nomades de la steppe, non plus que les descendants de Iaroslav le Sage.
La recherche de butin – mode de vie des nomades de la steppe – ne suffit pas à expliquer cette guerre de plus de cent ans contre les Polovtsiens. Vassili Klioutchevski souligne deux points importants dans l’histoire de la Vieille Russie : les steppes sont le fléau de l’État kiévien ; le bien-être et l’aisance de cet État reposent sur l’esclavage. Les marchands d’esclaves, qui représentent la principale force des villes et ont une voix déterminante au
Les couches les plus influentes de la société ayant intérêt aux guerres prometteuses de butin, les campagnes militaires vont bon train. On s’y livre avec d’autant plus d’enthousiasme que l’ennemi principal – le Polovtsien – est l’étranger par excellence, le païen, l’« impur ». Les nomades vaincus (Torkes, Karakalpaks ou « bonnets noirs »), établis dans les limites des principautés russes, sont ainsi désignés : « nos impurs ». L’attitude à leur égard est sans malveillance, mais la ligne de partage religieuse permet de voir dans les « impurs » un éternel ennemi. Précisons toutefois que les guerres intestines opposant les princes russes, orthodoxes, ne sont pas moins cruelles. Ces conflits incessants ne peuvent engendrer des natures douces et sensibles. L’époque est rude et les temps à venir seront plus terribles encore.
Il faudra deux conseils de princes, en 1100 et 1103, pour que Vladimir Vsevolodovitch, héritier du troisième fils de Iaroslav le Sage, qui s’était illustré sur le champ de bataille, parvienne à convaincre les princes de la nécessité de marcher unis contre les Polovtsiens. Dans cette lutte, les Russes connaissent des succès divers, leurs victoires alternant avec les raids dévastateurs des nomades. En 1111, les
En 1113, meurt le grand-prince de Kiev, Sviatopolk. Des vingt années de son règne, essentiellement marquées par les guerres polovtsiennes, l’Histoire gardera principalement le souvenir d’un acte effroyable, même pour cette époque sans tendresse : Sviatopolk fit crever les yeux de son frère Vassilko, qui gênait ses visées politiques. Par une étrange coïncidence, le prince portait le même nom que son lointain parent, le « Maudit », responsable de l’assassinat de ses frères Boris et Gleb. L’aveuglement de Vassilko eut lieu en 1097 et Sviatopolk continua, seize ans encore, à régner sur Kiev.
Après sa mort, les Kiéviens répugnent à reconnaître pour prince le descendant de Sviatoslav, ainsi que le prévoit le régime de succession. Une révolte éclate. Les Kiéviens font appel à Vladimir Vsevolodovitch, qui se donne le nom de Monomaque en mémoire de son grand-père maternel, l’empereur byzantin Constantin IX Monomaque.
6 Apogée et décadence
Vladimir a soixante ans lorsqu’il monte sur le « trône d’or de Kiev », où il demeurera jusqu’à sa mort, en 1125. Le règne de son fils Mstislav durera sept ans. Ces deux décennies, de 1113 à 1132, marqueront l’apogée de la Russie kiévienne. Auteur de la première
La révolte des Kiéviens qui, en 1113, rejettent l’héritier légitime de Sviatopolk et en appellent au Monomaque, s’accompagne d’un pogrom. Les historiens divergent sur les causes de ce soulèvement, sociales, économiques, religieuses. On évoque la dure condition des couches inférieures de la population, l’indignation suscitée par la politique « pro-occidentale » du prince et son soutien aux usuriers juifs qui remplissent le Trésor. La principale source d’information sur le pogrom est l’
L’acharnement des historiens à comprendre, des siècles après, le sens d’événements fort anciens, plonge ses racines dans l’idéologie qui commence à poindre en Russie, aux XIe et XIIe siècles. Des guerres incessantes ont lieu contre les Polovtsiens au sud-est, contre les Polonais, les Hongrois, les Allemands aux frontières occidentales. Autant de conflits très durs, sanglants, destructeurs. Vassili Klioutchevski a beau faire de Vladimir Monomaque « le plus intelligent des Iaroslavitch, doté, en outre, de la plus grande bonté », le grand-prince n’en rappelle pas moins dans son
Les conflits armés de ce temps, surtout lorsqu’ils sont motivés par le pillage, ont un caractère familial, dynastique. Cela vaut tant pour l’ouest que pour le sud. Les liens russo-polovtsiens sont si forts que les historiens eurasiens supposent l’existence d’un unique État polycentriste, englobant la steppe polovtsienne et la Russie kiévienne. D’un autre côté, comme devait le noter l’historien Anatole Leroy-Beaulieu, jamais, jusqu’au XVIIIe siècle, la Russie ne fut plus européenne qu’au temps de la Russie kiévienne4. Cela tient, en premier lieu, aux alliances dynastiques. Il en ressort que les conflits sont bien des affaires de famille. Les guerres entre Vladimir Monomaque et Iaroslav Sviatopoltchitch, prince de Volhynie, éclatèrent parce que le roi de Hongrie, Coloman, renvoya à Kiev sa femme, fille du Monomaque, et que Iaroslav répudia la sienne, petite-fille du grand-prince. Vladimir partit aussitôt en campagne contre la Volhynie, assiégea et prit la ville de Vladimir-Volhynsk. Il accorda son pardon à son parent qui, cependant, trouva refuge en Hongrie, en 1118, auprès d’un autre cousin. En 1123, le prince de Vladimir-Volhynsk marchait sur la ville dont il avait été spolié, à la tête d’une
La situation commence à changer au fur et à mesure que s’accroît l’influence de l’Église. Facteur essentiel de la constitution et de l’unité du peuple, l’Église orthodoxe se renforce dans la lutte contre les ennemis de la vraie foi. La disparition de la puissance khazare a écarté le danger du judaïsme, danger inexistant du côté des nomades de la steppe, « impurs ». Le catholicisme, en revanche, constitue bien une menace. La séparation formelle de 1054 légitimait, s’il en était besoin, l’affrontement des Églises. La littérature religieuse russe de ce temps est tout entière orientée vers la défense de l’orthodoxie. Dans son
Novgorod et Pskov, en liaison constante avec les Allemands catholiques, sont aussi en grand danger, et l’Église ne cesse de les mettre en garde. L’évêque de Novgorod, Niphon (1129-1156), souligne la nécessité, en cas de conversion d’un catholique à l’orthodoxie, de le considérer comme un néophyte. Quant aux habitants de Pskov, ils bannissent leur prince, Vladimir, quand ce dernier accepte de donner la main de sa fille à un catholique. La chronique de Pskov abonde en expressions telles que : « L’Allemand, le Latin impurs »…
La littérature religieuse du temps est presque exclusivement l’affaire des prélats grecs, à l’origine de l’opposition entre l’orthodoxie et l’Ouest, ainsi que de l’hostilité profonde envers les « Latins », ennemis de Byzance. Constantin Kaveline, historien libéral du XIXe siècle, parle, à propos de l’influence byzantine, de « premier esclavage intellectuel » (avant de citer les suivants)5. Dans la seconde moitié du XXe siècle, Dimitri Likhatchev évoque, pour sa part, la « transplantation » des idées, des connaissances et des représentations. La politique réelle fait peu de cas des vibrantes mises en garde de la littérature spirituelle : les princes concluent des alliances matrimoniales et militaires, sans trop se soucier de l’appartenance religieuse ou nationale de leurs amis potentiels.
Les historiens parlent, à propos du règne de Vladimir Monomaque, de triomphe de l’orthodoxie. Ils se réfèrent à la mise en place d’une hiérarchie ecclésiastique complexe, ainsi qu’aux progrès accomplis par la christianisation au sein de la population qui, convertie à l’orthodoxie, se refuse longtemps à rejeter complètement ses anciennes croyances. À telle enseigne, même, que certains historiens emploient le terme de « double foi », à propos des habitants de la Russie kiévienne. Esquissé sous le règne de Vladimir le Soleil Rouge, le
Tous les spécialistes s’accordent à reconnaître que Vladimir Monomaque fut le plus grand chef militaire et homme d’État de la Russie kiévienne. Monument du XIIIe siècle consacré à l’invasion tataro-mongole, le
Demeurée dans la langue russe, l’expression : « Que tu es lourde, chapka du Monomaque », évoque le bonnet enrichi de pierreries du prince Vladimir, que coifferont ensuite tous les tsars moscovites, afin de maintenir le lien avec la
Le déclin de l’Empire des Rurik se poursuivra pendant plusieurs décennies. Les causes en sont multiples. Elles sont d’abord politiques, liées à l’organisation de l’État, au régime de succession. Iziaslav, prince de Volhynie, petit-fils du Monomaque et fils de Mstislav, agrandit sans cérémonies ses domaines au détriment de sa famille et, le premier, formule ce nouveau principe : « La place ne vient pas à la tête, mais la tête à la place. » En d’autres termes, la vaillance et les qualités personnelles du prince, et non plus la rotation, sont désormais ce qui permet d’acquérir des territoires et du pouvoir. L’autorité de Kiev chute brutalement. Il y a aussi à cela des raisons économiques : après les invasions arabes, la Méditerranée a perdu de son importance, et Byzance avec elle. Constantinople tombe en 1204, portant également un coup très rude à Kiev.
Les guerres intestines ne sont plus de même nature, se transformant en conflit entre États ennemis. En 1169, le prince de Rostov-et-Souzdal, Andreï Bogolioubski, petit-fils du Monomaque, organise une coalition et, à la tête d’une gigantesque armée, s’empare de Kiev. Ce n’est pas la première fois que des princes entrent dans la capitale par la force du glaive, pour monter sur le trône. Mais Andreï Bogolioubski a d’autres projets. La ville est saccagée, incendiée, la population tuée ou réduite en esclavage. La
Andreï Bogolioubski est originaire du nord-est. Le déplacement du sud vers le nord-est commence dans la seconde moitié du XIIe siècle. Vladimir Monomaque lui-même accorde une grande valeur à ses domaines de la Volga, hérités de son père Vsevolod. Il effectue de fréquents séjours à Rostov et déploie de nombreux efforts pour en accroître le rôle économique et culturel. Les historiens ne parviennent pas à s’accorder sur le nom du fondateur de la ville de Vladimir : s’agit-il du Monomaque, ou du premier Vladimir, responsable du baptême de la Russie ? Quoi qu’il en soit, lorsque Andreï Bogolioubski devient prince de Rostov-et-Souzdal, Vladimir est déjà un grand centre politique et culturel. Elle deviendra bientôt la capitale de Russie.
Selon la
Des rapports nouveaux s’instaurent entre le prince et ses sujets. Anatole Leroy-Beaulieu voit le sens historique de l’affrontement entre Souzdal et Kiev dans le « choc du régime patrimonial du nord avec l’anarchie patriarcale du midi » ; c’est « le premier triomphe de l’autocratie déjà en germe dans les forêts de l’est, sur les traditions lignagères des Kniazes et les traditions d’indépendance des villes ou des tribus de l’ouest7 ». L’historien français du XIXe siècle ne pouvait prévoir qu’en 1954, à Moscou, sur la place du Soviet, un monument serait élevé en l’honneur de Iouri Dolgorouki dont la
Pesant héritage du XIXe siècle, le nationalisme est inconnu des habitants de la Russie kiévienne. Pour les historiens russes unanimes, le déclin de la puissance kiévienne est aussi un processus d’intégration. La structure étatique s’effondre, mais pour que naisse le peuple, le sentiment de l’unité du peuple. Et l’historien du XIXe siècle conclut : « Mécaniquement soudée en un ensemble politique par les premiers princes de Kiev, à partir d’éléments ethnographiques divers, la Terre russe, en perdant cette unité politique, commence pour la première fois à se percevoir comme un peuple, la composante d’une terre8. » Leroy-Beaulieu, qui ne risque pas d’être taxé de parti pris, éclaire le sens de ce sentiment d’appartenance à un même peuple : « Il n’y eut […] ni lutte de race, ni schisme national entre les nouveaux Russes de la Souzdalie et la
La
Apparue au XVIIIe siècle, la « question nationale » a suscité de vives polémiques qui ne sont pas apaisées depuis. Elles ont retrouvé une brûlante actualité depuis l’effondrement du système soviétique. En 1992, le directeur de l’Institut d’Histoire de l’Académie de Russie (distincte de l’Académie des sciences d’URSS depuis 1988) reconnaît que subsistent des doutes sur une question qui semblait définitivement résolue depuis longtemps et officiellement sanctionnée : « Nous ne savons même pas à quel moment le peuple russe a commencé à se former, à quel moment l’on peut parler de la division du peuple vieux-russe en trois branches, russe, ukrainienne, biélorusse. Les uns affirment que cela s’est produit au temps de la Russie kiévienne (XIe-XIIe siècles), d’autres – dont le point de vue semble plus fondé – repoussent ce processus à la période postmongole (XIVe-XVe siècles)11. »
La foi, la langue, l’écriture communes créent la base d’une unité perçue comme la « Terre russe ». Nulle part, souligne Vassili Klioutchevski, grand connaisseur des sources les plus anciennes, nous « ne rencontrons l’expression de peuple russe ».
7
Le
En 1795, dans une collection de manuscrits de Iaroslavl, l’on découvre, à l’intérieur d’une anthologie manuscrite, la copie d’un poème épique inconnu, le
Les deux mille huit cents mots qui composent le poème font l’objet d’innombrables études (plus de huit cents écrits), d’appréciations et interprétations divergentes, de polémiques acharnées. L’étude du texte et les disputes commencent simultanément et se poursuivent à ce jour. Le
Trois grands points de vue demeurent irréconciliables : le
Les défenseurs du
L’histoire de la campagne du prince Igor contre les Polovtsiens, en 1185, est rapportée par la
On peut supposer que l’auteur du
La complexité de la langue a poussé les spécialistes à en chercher les racines dans la langue populaire et le folklore, ainsi que dans la poésie grecque antique (Homère, Euripide), la littérature byzantine du Moyen Âge, les sagas scandinaves, la
L’hypothèse d’un texte écrit au XIIIe siècle, fondée sur l’idée que l’auteur, « en parlant d’une chose, avait une chose bien différente en tête3 », est une autre tentative de résoudre les mystères du
L’hypothèse, qui déplace l’action et la date d’écriture du
Depuis sa publication, le
Constatant que « la défaite d’Igor Sviatoslavitch eut des conséquences funestes pour toute la Terre russe », le spécialiste n’en estime pas moins que si le
Dans quelle mesure l’auteur du poème épique sur la campagne d’Igor est-il responsable de cet état de choses ? Shakespeare, qui écrivait au XVIIe siècle, n’est pas moins mystérieux que le poète du XIIe ou du XIIIe siècle. On ne débat pas seulement de l’existence de l’auteur de
Un point, en revanche, est plus douteux : quel contenu le poète met-il dans le mot « russe » ? Henryk Paszkiewicz, qui nie l’authenticité du
L’actualité du récit de la défaite du prince Igor au cours des deux cents dernières années – une actualité qui ne peut que croître – est bien là. Le texte retient l’attention par son abondante nomenclature géographique : au sud, la Crimée et le Danube, à l’ouest la Dvina et le Niemen. La « Terre russe », dont les chercheurs font le grand héros du poème, s’étend de la mer Noire et des frontières de la Hongrie à la Lituanie à l’ouest, à Novgorod le Grand au nord, à la Volga à l’est. Pour reprendre l’expression d’Henryk Paszkiewicz : les frontières de la
8 Sur les ruines
Dit de l’ost d’Igor.
Le siècle qui s’écoule de la mort de Mstislav à l’arrivée des Mongols (1132-1223) est entièrement tissé de luttes fratricides entre les princes russes. On peut considérer qu’elles sont à l’origine de l’effondrement de l’Empire des Rurik. Mais il est aussi juste de dire que ce déclin, dont les multiples causes ont été évoquées ci-avant, déclenche les conflits armés entre frères, oncles et neveux. L’époque est marquée par la fin du prestige et de la puissance – ceux de Kiev, du moins – et par un mouvement de colonisation, essentiellement en direction du nord-est. Les historiens ont calculé qu’au milieu du XIIe siècle, il existe quinze principautés. Au début du XIIIe siècle, elles sont près de cinquante et, au XIVe siècle, deux cent cinquante environ. Les plus solides sont celles de Vladimir-et-Souzdal, de Galicie, de Volhynie et la république de Novgorod.
La marche vers le nord-est, où apparaîtra le centre de l’État russe, est avant tout l’affaire des princes de Rostov et Souzdal, deux très anciennes cités de la Russie kiévienne. En plein accord avec l’idée de Taine sur l’importance du moment, du peuple et du territoire dans l’Histoire, nous appliquerons ces catégories à la terre de Souzdal durant la seconde moitié du XIIe siècle et le début du XIIIe siècle. Ancienne composante de la puissance kiévienne, la principauté apparaît sur le devant de la scène au moment où les guerres instestines éclatent, après la mort de Iaropolk. Fils puîné du Monomaque, Iouri Dolgorouki, prince de Souzdal, rêve du trône de Kiev. Pendant plus de huit ans, il combat son neveu Iziaslav, occupant deux fois Kiev et la perdant deux fois, avant de parvenir à ses fins et d’être grand-prince en 1155, deux ans avant sa mort. À ces guerres prennent part presque toutes les branches de la maison Rurik, presque toutes les régions de Russie, mais aussi les voisins, Polovtsiens, Hongrois, Polonais.
Au XIe siècle, le centre de la principauté est Rostov. Iouri Dolgorouki, toutefois, préfère Souzdal, d’où il part en campagne et où il revient invariablement. La conquête de terres et l’élargissement des domaines princiers – forêts, marécages et fleuves – s’effectuent par la construction de cités. Ces dernières sont essentiellement bâties sur les rives de la Volga et de ses affluents, l’Oka, la Kliazma, ainsi que de leurs affluents. Parmi les nouveaux bourgs fortifiés, on trouve Pereïaslavl, Iouriev, Dmitrov et Moscou. Le fils de Iouri, Andreï, transportera la capitale dans la ville de Vladimir, sur la Kliazma.
La guerre que se livrent Souzdal et Kiev traduit la nature des rapports entre le sud-ouest et le nord-est. Une autre illustration est constituée par les migrations de populations, depuis les terres de Kiev, Tchernigov, Pereïaslavl, constamment saccagées, et la Haute-Volga. Les nouveaux venus soumettent, repoussent, englobent et assimilent les tribus finnoises qu’ils trouvent sur place. Ce déplacement n’implique pas seulement, pour les gens du sud, un changement de climat. Les conditions locales contraignent à s’installer en petits groupes, pour gagner de haute lutte une parcelle de terre sur la forêt et les marais. Les paysans partent vers le nord-est, en quête de tranquillité. Les
Sur les terres nouvellement acquises, l’idée du Monomaque, celle d’un pouvoir autocratique et unique, reprend de la vigueur. Elle trouve son expression la plus parfaite dans la personnalité et l’action d’Andreï Iourievitch Bogolioubski. Parmi les facteurs qui ont assuré le succès de ce transport du pouvoir dans la Haute-Volga, le hasard a largement sa part : trois hommes d’État éminents vont se succéder à la tête de la terre souzdalienne, Iouri Dolgorouki et deux de ses fils, Andreï et Vsevolod. En 1149, Iouri devient pour la première fois prince de Kiev ; son fils Vsevolod qui mourra en 1212, succédera à son frère Andreï. Durant ces soixante-trois ans, en deux générations, Kiev tombera définitivement, l’État édifié depuis le IXe siècle s’effondrera et de nouveaux centres de pouvoir verront le jour. Andreï Bogolioubski prendra le titre de grand-prince de Vladimir et le nouvel État se verra doté d’une nouvelle capitale.
Les historiens expliquent diversement les causes de ce changement de capitale : modification des voies commerciales, menace extérieure, sang varègue des princes qui les empêche de demeurer longtemps à la même place. Sans nous attarder sur la validité de ces arguments pris ensemble ou séparément, force nous est, toutefois, de nous étonner : Rurik et ses frères sont venus de Novgorod à Kiev. Seule la mort, sans doute, a empêché Sviatoslav de transférer définitivement sa résidence à Pereïaslavets, sur le Danube. Vladimir cède relativement vite son rôle de capitale à Moscou que Pierre le Grand quittera au profit de Pétersbourg, d’où le pouvoir, enfin, reviendra à Moscou. Les capitales bondissent des rives du Dniepr qui se jette dans la mer Noire, à celles de la Moscova dont les eaux coulent au cœur du continent, puis sur les bords de la Neva et de la Baltique, et avec elles changent les conditions géographiques, le climat, la population. Le centre de gravité se modifie également, ainsi que les ennemis et la direction de ce mouvement qui, jamais, ne s’interrompt. Reste, toutefois, grand moteur de ces déplacements, « l’idée du Monomaque ».
Andreï Bogolioubski occupe une place particulière parmi les bâtisseurs de la principauté souzdalo-vladimirienne. Les historiens russes, tout en lui consacrant un nombre non négligeable de pages, ne lui accordent pas pleinement l’attention qu’il mérite. Peut-être en sont-ils empêchés par la maigreur des sources historiques, ce qui n’aurait pas dû, en revanche, faire reculer les romanciers ; or, la figure du premier grand-prince de Vladimir les laisse manifestement indifférents. Vassili Klioutchevski note : « Il émane de toute la personne d’Andreï un souffle nouveau ; mais ce souffle n’est sans doute pas celui de la bonté. » La soif de pouvoir d’Andreï Bogolioubski, soif d’un pouvoir absolu, non partagé, n’est pas, elle, entièrement nouvelle, même pour les Rurik de la période kiévienne, sans parler des ancêtres anglo-byzantino-polovtsiens. L’intérêt du personnage est ailleurs. La nouveauté d’Andreï vient de ce qu’il apparaît, avec tout ce que cela implique de positif et de cruel, comme le précurseur direct d’Ivan IV le Terrible et de Pierre Ier le Grand. Si Ivan et Pierre avaient besoin d’un modèle, ils ne pouvaient en imaginer de meilleur.
Andreï naît en 1111 sur la terre souzdalienne et, durant les trente-huit premières années de sa vie, il ne quitte pas le nord. Ayant reçu en partage un faubourg de Souzdal, Vladimir, il s’en contente parfaitement. Il se rend à Kiev pour la première fois en 1149, date à laquelle son père monte sur le trône du grand-prince. Commence alors le long combat de Iouri Dolgorouki pour soumettre la capitale. Andreï y témoigne d’une remarquable vaillance, se distinguant même parmi les princes russes du sud, pourtant habitués à se bagarrer constamment. Ayant consolidé ses positions à Kiev, Iouri donne à son fils la petite ville de Vychgorod (à sept kilomètres de la capitale). Mais Andreï n’aime pas le sud. Enfreignant la promesse faite à son père, il rentre secrètement chez lui, à Vladimir, emportant une icône de la Vierge que la légende attribue à saint Luc. Rebaptisée « Vierge de Vladimir », l’icône devient l’une des principales reliques de Russie.
Andreï ne s’installe pas directement à Vladimir, ni dans les cités les plus anciennes de la région, Rostov-et-Souzdal. Il choisit pour résidence un petit village situé à onze kilomètres de Vladimir, Bogolioubovo. De là, il dirigera d’abord la principauté de Vladimir, puis toute la Terre russe. Iouri Dolgorouki laissera le trône de Kiev à son fils qui, le premier, rompant avec la tradition séculaire, préférera gouverner la
Andreï Bogolioubski n’aime ni le sud ni Kiev. À la première occasion, il rentre chez lui, renonçant, lui le petit-fils du Monomaque, à la « mère des villes russes », non parce qu’il préfère le climat de la Haute-Volga, mais parce qu’il sait qu’à Kiev, son pouvoir sera limité. Le règne d’Andreï Bogolioubski clôt le premier chapitre de l’histoire russe, et ouvre le second.
La rupture entre le sud et le nord, entre la Russie kiévienne frappée par le déclin et l’État qui prend la relève, est concrétisée par l’installation du prince Andreï à Vladimir. L’ordre ancien se voit ainsi brisé. Andreï ne renonce pas pour autant au titre de grand-prince, mais il décide d’exercer son pouvoir depuis une autre capitale. C’est une véritable révolution, qui fait voler en éclats le système politique des Rurik. Sous le règne d’Andreï, la hiérarchie du pouvoir explose. Jusqu’alors, le grand-prince, en se transportant à Kiev, laissait ses anciennes possessions à celui de ses parents qui, par l’âge, venait aussitôt après lui. Devenu grand-prince et régnant par là même sur Kiev, Andreï choisit de garder la haute main sur la terre souzdalienne. Cette dernière cesse donc d’être une terre patrimoniale, pour devenir le domaine réservé d’un seul prince. Souzdal sort du cercle des régions de Russie passant de prince en prince. Un nouveau système de pouvoir est né.
Andreï saccage impitoyablement Kiev en 1169 – « les vainqueurs n’épargnèrent ni les temples, ni les femmes, ni les enfants », rapporte le chroniqueur –, et la cède à son frère aîné, Gleb, puis, après la mort rapide de ce dernier, à ses neveux de Smolensk. Et quand ceux-ci refusent de se soumettre aux ordres venus de Vladimir, Andreï les chasse comme valetaille : « Tu n’en fais pas, Roman, selon ma volonté… Eh bien, déguerpis de Kiev, et toi, Mstislav, de Novgorod, toi, David, de Vychgorod… » Le prince Mstislav, dont on prétend qu’il n’éprouve aucune crainte au monde hormis celle de Dieu, répond, offensé : « Tu t’adresses à nous, non pas comme à des princes, mais comme à tes soudards. »
Mstislav a parfaitement saisi le sens profond des changements en cours : au système des relations familiales entre les princes, qui n’excluait pas les conflits et les guerres mais était fondé sur la « hiérarchie » traditionnelle, succède la sujétion politique, qui rabaisse pratiquement les petits princes au rang de la plèbe.
Les historiens divergent dans l’appréciation des motifs d’Andreï Bogolioubski. Les uns s’interrogent : ses actes étaient-ils dictés par le « principe raisonné d’une autocratie responsable, ou par de purs instincts de despote1 » ? D’autres estiment qu’il fut « le premier prince russe à vouloir clairement et fermement instaurer le pouvoir absolu et l’autocratie », le fondateur d’un nouvel ordre étatique2. Les chroniqueurs, surtout méridionaux, qui gardent en mémoire la ruine de Kiev, rivalisent d’éloquence pour décrire le « despotisme » d’Andreï, ses caprices de tyran. « Le prince Andreï était intelligent », rapporte l’un d’eux, « et vaillant dans toutes ses entreprises, mais il les gâtait par son immodération… ». En d’autres termes, ses colères lui faisaient perdre la tête.
La logique qui préside à l’action d’Andreï Bogolioubski permet de considérer sa politique comme la mise en place consciente d’un ordre nouveau. Il suffit de passer en revue les principales décisions du grand-prince, et en premier lieu, le transfert de la capitale. L’empereur Tibère, il est vrai, s’était installé à Capri, mais Rome restait la capitale de l’empire. Andreï, lui, prive Kiev de son rang. Deuxième point, l’humiliation des petits princes, qui se voient transformés en « valets ». Le grand-prince refuse de s’appuyer sur l’aristocratie – les
En avance sur son temps, Andreï Bogolioubski met au point la technique du pouvoir autocratique. L’ambition, alliée à un tempérament capricieux et colérique, brouille le grand-prince avec l’aristocratie et les édiles, mais aussi avec son entourage proche. Le résultat est que vingt conjurés font un jour irruption dans sa chambre. Malgré son âge respectable, le vieux guerrier désarmé résiste à ceux qui sont venus le tuer. En vain. Pendant deux jours, les conjurés refuseront l’autorisation d’inhumer le corps. La révolte est dans la ville, les pillages commencent. Durant près de deux ans, la principauté de Souzdal est déchirée par les guerres intestines. Là encore, le prince Andreï se révèle un précurseur : après la mort d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand, la Russie connaîtra, de même, une période troublée.
Les guerres menées par Andreï contre les Bulgares de la Kama ou Novgorod visaient principalement à renforcer son pouvoir autocratique. Son œuvre de bâtisseur – il devait faire de Vladimir l’une des plus belles villes de Russie, riche en églises et abondamment peuplée d’artisans et de marchands – rehaussa le prestige du grand-prince et de sa capitale. Andreï Bogolioubski déploya aussi des efforts importants pour créer, à Vladimir, une « métropole » indépendante de Kiev. Constantinople ne le lui permit pas, le patriarche voyant d’un œil peu amène le surgissement d’un nouveau centre de pouvoir, manifestement désireux de prendre ses distances.
Évoquant les bonnes et moins bonnes actions d’Andreï, qui a pourtant rang de saint, l’historien du XIXe siècle conclut : « Andreï fut le premier prince grand-russien ; par son action fondatrice, il a montré l’exemple à ses successeurs, ainsi conviés, pour autant que les circonstances le leur permissent, à achever ce que leur ancêtre avait ébauché. »
Les deux années de troubles qui suivent l’assassinat du grand-prince n’anéantissent pas son œuvre. Vladimir demeure la capitale, en dépit des efforts déployés par les « villes aînées » de Rostov-et-Souzdal pour se débarrasser de la cité bien-aimée d’Andreï. Le trône est repris par le frère de ce dernier, Vsevolod, fils puîné de Iouri Dolgorouki et l’un des petits-fils du Monomaque. Les trente-six ans de règne de Vsevolod (1176-1212), surnommé la Grand-Nichée en raison de sa très nombreuse progéniture, sont une période d’essor pour la principauté de Vladimir-Souzdal. L’auteur du
Le déplacement progressif du centre de pouvoir et de la population du sud vers le nord-est modifie le contexte économique du pays, qui, à son tour, influe sur la nature du régime. Les labours et la forêt deviennent les principales sources de revenus. La forêt fournit le matériau de construction des isbas, la tille pour la fabrication des chaussures et de la vaisselle, la cire pour les bougies, le miel et l’hydromel. Les labours sont conquis de haute lutte sur la forêt, et abandonnés après une brève exploitation. Le caractère extensif de l’agriculture contraint à changer fréquemment de lieu d’habitation, à mener une vie mobile, errante.
Imposée par les nécessités économiques, cette complète liberté de mouvement rompt finalement les liens communautaires. Le statut juridique de l’agriculteur et du propriétaire terrien est défini par leur « rang », par le contrat passé avec le prince. La terre appartient au prince, qui l’octroie aux boïars, à ses serviteurs libres, aux institutions religieuses. Elle est travaillée par des paysans libres, des fermiers et des esclaves. Le gigantesque territoire est en quête de peuplement, garantie d’une pleine liberté de mouvement, et la population passe facilement d’un prince à l’autre. La suppression de cette liberté par le propriétaire terrien eût fermé ses domaines à l’afflux des colons.
Le
Le déclin de Kiev est à la fois une cause et une conséquence du renforcement de la terre souzdalo-vladimirienne. L’affaiblissement de la « mère des villes russes » s’accompagne d’un accroissement du rôle des régions sud-ouest de la Russie kiévienne. Le territoire compris entre les Carpates et le Pripiat se divise entre la Volhynie et la Galicie. Ces principautés, qui constituent la partie la plus occidentale de l’empire des Rurik, ont des liens étroits avec la Pologne et la Hongrie et se voient souvent transformées en champs de bataille, opposant les Russes à leurs voisins de l’ouest. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, Galitch est gouvernée par le puissant prince Iaroslav Vladimirovitch, dit «
Osmomysl est marié à la sœur de Vsevolod la Grande-Nichée et il soutient la politique du prince de Souzdal. L’union du nord-est et du sud-ouest est dirigée contre l’ancien centre, Kiev. Elle profite avant tout au grand-prince Vsevolod. Et quand, à la mort de Iaroslav Osmomysl, son fils, Vladimir de Galitch, tentera de consolider son trône repris au roi de Hongrie, il demandera l’aide de son oncle Vsevolod : « Père et Seigneur ! Maintiens Galitch sous mon autorité, et, devant Dieu, je me soumettrai, avec toute la Galicie, à ta volonté. »
Après la mort de Vladimir, Roman, prince de Volhynie, réunit tout le sud-ouest en une seule principauté, dite de Galicie-Volhynie. Brillant chef d’armée, il mène des campagnes victorieuses contre les Hongrois, les Polonais, les Lituaniens, les Polovtsiens. Il vient en aide à l’empereur de Byzance et refuse la couronne royale que lui offre le pape Innocent III, dans l’espoir de convertir le puissant prince russe au catholicisme. En 1205, Roman est tué au cours d’un combat contre les Polonais. Après sa mort, la principauté connaît une période de troubles, typique de ce temps. La politique intérieure du prince de Galicie-Volhynie visait à renforcer son pouvoir personnel. La
En 1203, se forme une coalition antikiévienne, à l’initiative du prince Igor de Tchernigov, naguère prince de Novgorod de la Severa et héros du
Le règne de Vsevolod la Grande-Nichée est marqué par un fait qui témoigne de l’avènement d’une ère nouvelle. Jusqu’alors, les guerres entre les princes avaient pour objet une « place » : on se battait pour le trône, que l’on revendiquait au nom du droit d’aînesse. En 1207, les princes de Riazan décident de résister à la politique de Vsevolod. Le grand-prince fait jeter en prison tous ceux qu’il peut attraper, exige que lui soient livrés tous les autres, leur épouses, et les garde captifs à Vladimir. Les villes de la principauté de Riazan sont désormais gouvernées par des
Au même titre que Kiev, Vladimir-et-Souzdal et la Galicie-Volhynie, Novgorod est une composante essentielle de la Russie kiévienne. Sa construction remonte, au plus tard, au VIIIe siècle. Le légendaire prince Rurik qui devait fonder Kiev, partit vers le sud, ne l’oublions pas, depuis Novgorod. Avant-poste de l’Empire des Rurik au nord-ouest, cité de marchands et de marins, port très actif, elle ressemble et ne ressemble pas tout à la fois aux autres villes russes. De Vladimir le Soleil Rouge à Iaroslav le Sage et Vladimir Monomaque, les plus grands princes de Kiev, bâtisseurs de sa puissance, ont commencé par régner sur Novgorod, y faisant une sorte de stage avant de monter sur le trône de la capitale. L’expérience de Novgorod leur était à la fois un enseignement et une mise en garde.
Le régime politique de la cité des bords du Volkhov est unique en son genre. En ce XXe siècle finissant où la Russie est en quête de traditions démocratiques, la référence à Novgorod est inévitable. Toutes les villes de la Russie kiévienne ont leur
Novgorod est une république « féodale » où tout est décidé par vote. Les décisions sont d’ailleurs prises rapidement : moins de deux mois pour les questions de politique étrangère, un pour les problèmes intérieurs. La ville est divisée en cinq grands quartiers, chacun possédant son responsable, le
Le
Le
Des tribus finnoises vivent librement sur la terre de Novgorod et dans la ville elle-même. Elles ont le droit de se prononcer sur les affaires publiques et sont reconnues comme membres à part entière de la communauté, à condition d’en respecter les usages.
Novgorod mène une politique de colonisation très active, soumettant les terres et populations situées au nord de ses frontières. Les possessions de la république marchande s’étendent de Pskov à Bieloozero et incluent tout le nord, de la mer Blanche à l’océan Glacial Arctique et à l’Oural, et peut-être au-delà. Mais plus les terres soumises sont loin, moins le caractère démocratique de Novgorod y est perceptible. Les colonies fournissent les Novgorodiens en fourrures. Riche en marchandises, importante plaque tournante, la ville entretient un commerce florissant avec les cités occidentales, en particulier allemandes, et l’île de Gotland. Lorsque la Hanse apparaîtra au XIIIe siècle, Novgorod lui offrira des conditions particulières, sous forme d’hôtels de commerce et de comptoirs.
Le régime politique et le caractère particulier de l’économie engendrent une culture novgorodienne, avec ses héros, le marchand Sadko et l’impétueux navigateur Vasska Bouslaïev. Seul le chef de famille jouit du droit de vote au
L’histoire de la ville et de ses institutions politiques atteste d’un modèle alternatif de développement sur la Terre russe. La république « féodale », vivant du négoce et de son action colonisatrice, rappelle par bien des aspects les villes italiennes des XIe-XIVe siècles. Soucieuse de préserver ses voies commerciales, d’élargir ses possessions et de défendre ses frontières, la principauté, dans son organisation politique, évoque aussi Byzance. Assemblée populaire du
Mais en se déplaçant vers le nord-est, les princes de Kiev conservent pieusement « l’idée du Monomaque » : celle d’un pouvoir autocratique unique. Le heurt entre les princes de Vladimir-et-Souzdal et la république de Novgorod est donc inévitable. La situation de Novgorod ne lui est pas favorable : emprisonnée dans le demi-cercle des domaines du grand-prince, la ville peut, certes, résister aux expéditions des
La mort de Vsevolod la Grande-Nichée, en 1212, déclenche la traditionnelle explosion de guerres fratricides, d’autant plus incontournable que Vsevolod a de nombreux fils. Le grand-prince l’a d’ailleurs favorisée, en rompant, peu avant de mourir, avec son aîné Constantin, le privant de son droit d’aînesse au profit de son cadet, Iouri. Ces conflits contribuent à morceler un peu plus le territoire et les possessions. Au début du XIIIe siècle, la grande-principauté de Vladimir comprend quatre
Les princes scellent des alliances, toujours éphémères, ils guerroient contre leurs voisins, poursuivent leurs petits intérêts personnels. Cependant, un nouvel ennemi fait son apparition sur les frontières de l’ouest. Au milieu du XIIe siècle, des marchands et missionnaires allemands déploient une activité croissante à l’embouchure de la Dvina occidentale. Ils parviennent difficilement à convertir les populations païennes locales (Lives, Lettons). En 1200, l’évêque Albert de Buxhövden fonde Riga, à l’embouchure de la Dvina. Deux ans plus tard, il crée l’Ordre des chevaliers Porte-Glaive, vêtus d’une cape blanche à croix rouge, le glaive à l’épaule. Ne reculant devant aucune atrocité, ils convertissent les populations locales au christianisme, étendant bientôt leurs possessions à l’est de Riga. En 1207, le territoire conquis – la Livonie – est vassalisé par l’Ordre, cadeau de l’empereur germanique.
Au sud-est des possessions des Porte-Glaive, apparaît un autre ordre, celui des Chevaliers teutoniques. Fondé pour reconquérir la Terre sainte au XIIe siècle, il est contraint de regagner l’Europe, après l’échec de la troisième croisade et la prise de Jérusalem par Saladin, en 1187. Les Chevaliers teutoniques portent une cape noire, ornée d’une croix blanche. En 1226, le prince polonais Conrad de Mazovie, qui éprouve quelques difficultés à convertir la tribu slave des Prusses, appelle à la rescousse l’ordre teutonique. Les croisés répondent volontiers à son invite, et reçoivent une bulle du pape Grégoire IX, leur assurant le soutien du Vatican. L’ordre étend bientôt son pouvoir sur la terre des Prusses et, en 1237, oblige les Porte-Glaive à fusionner avec lui. Le
Les historiens, principalement soviétiques et eurasiens, perçoivent dans l’action des croisés (français et vénitiens) qui prennent et saccagent Constantinople en 1204, et dans le
L’impression d’« encerclement » éprouvée par les historiens d’aujourd’hui, est un sentiment plus tardif, qui ne peut naître que d’une vision globale du passé, à distance. Absorbés par leurs affaires et leurs conflits locaux, les acteurs de l’époque la perçoivent d’autant moins, sans doute, que, depuis le milieu du XIIe siècle et l’effondrement de la Russie kiévienne, ils perdent la notion de l’unité de la Terre russe. Ils ignorent, en outre, que l’apparition, en 1223 – alors que les croisés prennent de plus en plus d’importance –, de l’armée mongole dans les steppes du Don, signifie la venue d’un nouvel ennemi. Un ennemi qu’il faudra combattre des siècles durant et qui aura un rôle décisif dans l’histoire de la Russie.
CHAPITRE DEUXIÈME
Le joug mongol
Gueorgui VERNADSKI.
1 L’invasion
Chronique laurentienne.
En l’an 1223, des peuples inconnus, surgis « de nulle part », font leur apparition dans les steppes russes du sud. Sur les bords de la rivière Kalka, qui se jette dans la mer d’Azov, les troupes russes livrent bataille à un mystérieux adversaire et sont décimées. Les princes russes coalisés – princes de Kiev, Galitch, Tchernigov, Smolensk – représentent une armée de quatre-vingt mille hommes. Ils se portent au secours des Polovtsiens, incapables de résister à ces cavaliers qui déferlent soudain sur leur territoire.
Les princes ignorent qu’ils sont confrontés à la cavalerie de l’armée mongole, forte de vingt-cinq mille guerriers et envoyée en reconnaissance par Gengis Khan. Elle est commandée par deux chefs de guerre de génie, Djébé et Subötaï. Poursuivant le sultan Mohammed de Khwârezm, les troupes de Gengis ont traversé la Perse, l’Azerbaïdjan, la Géorgie et, par le défilé de Derbent, ont fait irruption dans les steppes du Nord-Caucase. En chemin, elles ont pillé et détruit des villes, défait des armées, anéanti les populations.
Le khan polovtsien Koutan, beau-père de Mstislav le Téméraire, prince de Galitch, prie son gendre de l’aider à défendre ses terres. Réunis à Kiev, les princes russes décident de lui prêter main-forte, mais en marchant sus à l’envahisseur plutôt que de l’attendre. Les chefs d’armée mongols, conformément à leur tactique, reculent pour fatiguer l’ennemi. Mstislav et les Polovtsiens passent à l’attaque avant l’arrivée de la
L’un des raids de cavalerie les plus stupéfiants de l’histoire militaire prend fin. Les Mongols ont effectué leur reconnaissance, ils ont lancé un avertissement dédaigné par les princes russes. Dans les profondeurs de l’Asie, une autre invasion se prépare, d’une ampleur inimaginable. Nul, en effet, ne se représente les dimensions de l’empire conquis par Gengis Khan, au cours de deux décennies de guerres et de victoires. L’année de la mort de Gengis Khan, en 1227, ses possessions s’étendent des frontières de la Corée à la Caspienne, englobant une partie considérable de la Chine, l’Asie centrale, l’Afghanistan, la Perse. Et les limites de l’« Empire des Steppes » ne cessent d’être repoussées. Le « Fléau de Dieu », selon le surnom donné à Gengis par ses contemporains, bâtit des plans très concrets de conquête du monde.
Pour René Grousset, Gengis Khan résume à lui seul douze siècles d’invasions des civilisations sédentaires par les nomades de la steppe. Aucun de ses prédécesseurs n’a laissé derrière lui une aussi effroyable réputation. L’historien donne d’un trait la grande caractéristique de ce conquérant de génie : « Il érigea la terreur en système de gouvernement et le massacre en institution méthodique1. » Et il ajoute : « Dans le cadre de son genre de vie, de son milieu et de sa race, Gengis Khan se présente à nous comme un esprit pondéré, d’un ferme bon sens, remarquablement équilibré, sachant écouter, d’amitié sûre, généreux et affectueux malgré sa sévérité, ayant de réelles qualités d’administrateur, pourvu qu’on entende par là l’administration de populations nomades et non celle de peuples sédentaires2… » À lire l’historien français, l’on pourrait croire qu’il reproche au khan mongol d’incendier des villes et de massacrer leurs habitants, lorsqu’ils résistent à ses armées. Mais, de nombreux témoignages l’indiquent, il a toutes les raisons à cela. D’ailleurs, qui ne se livre à ce genre d’exactions, aux XIIe et XIIIe siècles ? À l’est comme à l’ouest, l’anéantissement de l’adversaire est une façon courante, traditionnelle, de mener la guerre. De même la terreur est-elle un instrument de conditionnement psychologique de l’adversaire, que les Mongols manient avec une rare maestria. Leur renommée, le récit des atrocités qu’ils commettent sur leur passage, affaiblissent la résistance potentielle des peuples devant être soumis.
L’administration de l’Empire mongol, instaurée par Gengis, est avant tout une organisation guerrière. L’État nomade est un État en marche. Le khan, élu par le
La solidité de cette organisation est confirmée après la mort du fondateur de l’empire. Le partage des possessions de Gengis entre ses fils est effectué au
Batou est doté de quelque trente mille guerriers, dont quatre mille Mongols et environ vingt-cinq mille Tatars, l’une des tribus soumises de la steppe. Un historien russe écrit : « Nous pouvons qualifier la domination que Gengis Khan exerça sur nous de joug mongol, car la dynastie était d’origine mongole ; mais il nous est tout aussi loisible de parler de joug tatar, car l’écrasante majorité des conquérants était composée de Tatars ; l’on peut également opter pour l’appellation de joug tataro-mongol3. » L’armée attribuée à Batou (elle n’est en rien supérieure à celles des autres héritiers) doit servir à la conquête du territoire prévu initialement pour Djötchi, et donc pour son fils puisqu’il n’est plus de ce monde. L’
L’armée de Batou porte ses premiers coups contre les Bulgares de la Volga. En 1223, Djébé et Subötaï y avaient subi leur seule et unique défaite. Or les Mongols ont bonne mémoire : ils s’emparent de la capitale, Bolghar – la Grande Ville – et en exterminent les habitants. À cette époque, note le chroniqueur, le grand-prince de Vladimir, Iouri, fêtait le mariage de ses deux fils, inconscient du danger qui le menaçait.
À la fin de 1237, Batou franchit la Volga, faisant ainsi son entrée sur le territoire de la
La terre de Vladimir ne se défend pas mieux : en février 1238, Moscou ainsi que les deux grandes villes de la principauté, Vladimir-et-Souzdal, sont incendiées. La
En 1238, l’armée de Batou reprend des forces en aval du Don et de la Volga. L’année suivante, les Tatars ravagent la Russie méridionale, Tchernigov, Pereïaslavl et, en décembre 1240, au terme d’une résistance acharnée, Kiev est prise et presque entièrement détruite. Vient alors le tour de la Galicie. Le prince Daniel, comme Michel de Tchernigov avant lui, se réfugie en Hongrie. Les principales cités de Galicie-Volhynie sont anéanties. Au début de 1241, les troupes mongoles se séparent : une armée marche sur la Pologne, une autre (conduite par Batou et Subötaï) sur la Hongrie. « Pour la première fois, note l’historien allemand Kantorowicz, l’Asie tout entière était en effet unifiée alors que l’Europe, soumise à de fortes tensions, était désunie, émiettée, décomposée en des milliers de forces antagonistes4. » Franchissant la Vistule le 13 février 1241, la première armée mongole s’empare de Sandomierz, défait l’armée polonaise à Chmielnik et marche sur la capitale, Cracovie. Le prince polonais Boleslas IV se réfugie en Moravie. Sa ville, abandonnée par ses habitants, est livrée aux flammes par les Tatars. Le 9 avril, une armée réunie en toute hâte par le prince Henri de Silésie et composée de chevaliers allemands et slaves, est anéantie par la cavalerie mongole à la bataille de Liegnitz. La première armée mongole s’empare de Breslau et fait route vers le sud. Elle traverse la Moravie et la Slovaquie, débouche dans la plaine hongroise où elle rejoint la seconde armée sur les bords de la Tisza. Entre-temps, la seconde armée – le gros des troupes –, qui opérait en Hongrie, a forcé les défilés des Carpates, à partir de la principauté de Galitch et de la Moldavie. Réunies sous le commandement de Subötaï, les troupes mongoles mettent en déroute les Magyars, le 11 avril 1241.
Aux environs de Noël, les Mongols franchissent le Danube sur la glace et s’emparent de Pest. Le roi Béla de Hongrie se réfugie du côté de l’Adriatique. Subötaï lance à sa poursuite un détachement qui atteint Split et Dubrovnik. Pendant ce temps, Batou marche sur Vienne. Épouvantée, l’Europe prépare sa défense. En mai 1241, à Essling, le roi Conrad de Germanie décrète la paix intérieure et appelle à la croisade contre ceux qu’on nomme alors les « Tartars », par référence à l’Enfer dont ils semblent tout droit sortis.
C’est dans l’Occident lointain que Batou apprend la mort d’Ogödaï. L’élection d’un nouveau grand khan requiert sa présence à Qaraqoroum. Il donne l’ordre à ses armées de regagner les steppes de la Volga. La campagne s’achève. Elle a pour principal effet d’englober la
L’époque du joug mongol – XIIIe-XVe siècles – a laissé, dans la conscience populaire russe, un souvenir précis et sans nuance : celui d’un pouvoir étranger, de l’esclavage, de la contrainte et de l’arbitraire. Dans la mémoire du peuple, le Tatar est l’ennemi, l’infidèle
Les historiens évaluent autrement la période du joug mongol. Auteur de la première histoire monumentale de l’État russe, Nikolaï Karamzine constate que l’invasion de Batou a « révolutionné la Russie » et il insiste sur les « bienfaits du grand malheur ». La ruine de la Russie favorisera en effet son unité. Les guerres entre princes auraient pu, sans cela, se poursuivre cent ans et plus, et mener, au bout du compte, le pays à sa perte. Nikolaï Karamzine conclut : « Moscou est redevable au khan de sa grandeur5. » Un siècle plus tard, Vassili Klioutchevski, l’historien le plus éminent de son temps, caractérise ainsi les princes du nord de la Russie, au XIIIe siècle : « Ils n’avaient guère la mémoire des traditions de leur maison et de leur terre, et les respectaient encore moins, ils se sentaient libres de tout devoir filial et obligation publique… Livrés à eux-mêmes, ils eussent démantelé la Russie en lambeaux d’
L’interprétation du joug prend une coloration très particulière durant la brève période où les historiens marxistes ont la haute main sur l’étude du passé. La condamnation du nationalisme – dont le « chauvinisme grand-russe » – et la reconnaissance de la « lutte des classes » comme moteur de l’histoire permettent à Militsa Netchkina, historienne soviétique en vue, d’écrire : « La cruauté et les “atrocités” des Tatars, que les historiens nationalistes russes se sont complu à décrire sans ménager les couleurs les plus sombres, étaient, à l’époque féodale, les compagnes ordinaires de n’importe quel conflit. Les prisonniers tués, aveuglés, réduits en esclavage, étaient le lot commun dans les échauffourées entre féodaux russes. » L’historienne marxiste découvre que « la population laborieuse des terres soumises par les Tatars considérait souvent ces derniers, au début de sa sujétion, comme des alliés dans la lutte contre les princes russes exploiteurs et l’aristocratie polovtsienne, qui prélevaient de conserve le tribut sur les travailleurs. Aussi y eut-il des cas où les masses se soulevèrent, favorisant les conquêtes tatares. » Militsa Netchkina souligne enfin « l’immense influence culturelle incontestablement exercée par les Tatars, sur les mœurs, le droit, la langue et le quotidien des Russes8 ».
Les historiens du XIXe siècle trouvent eux aussi un aspect positif au joug tatar. Ils lui attribuent un rôle de catalyseur dans la naissance d’un État russe unifié, sous la houlette de Moscou. Les marxistes soviétiques des années vingt et du début des années trente puisent, dans l’épisode de l’invasion tatare, des arguments pour étayer leur thèse du caractère féodal du Moyen Âge russe et de la lutte des classes menée par les travailleurs contre les oppresseurs des XIIIe-XIVe siècles ; ils y voient donc une nouvelle preuve de la justesse de l’enseignement de Marx. Pour Gueorgui Vernadski, dont l’apport à la théorie eurasienne est plus que conséquent, « l’héritage mongol aida le peuple russe à créer le corps de l’État eurasien ». Englobée dans l’immense empire mongol, la Russie eut, en quelque sorte, une préfiguration de son extension potentielle. L’historien et ethnologue Lev Goumilev, « eurasien » convaincu, va même jusqu’à affirmer que « le système des relations russo-tatares en vigueur jusqu’en 1312, doit être qualifié de symbiose9 ». L’année de la rupture est, pour lui, celle où l’islam devint religion d’État chez les Tatars. Or, même en s’accordant avec lui sur cette date parfaitement contestable, force est de constater que la « symbiose » se poursuivit encore pendant trois quarts de siècle.
Le terme de « joug » est sans ambiguïté. En revanche, la notion de « joug tatar » mérite d’être définie, élucidée, commentée. Elle sert, jusqu’à ce jour, à justifier l’arriération de la Russie, à expliquer la voie particulière qu’elle a suivie dans son développement. L’alibi du « joug tatar » est, en fin de compte, une façon de « présenter la note » à l’Occident, sauvé par la Russie de l’invasion mongole. Les atrocités tatares sont restées profondément imprimées dans la conscience russe. Les chroniques des années terribles de l’invasion regorgent de récits sur l’impitoyable cruauté des « Tatars sans foi ni loi ». Cependant, la
La nature du « joug » est avant tout liée à la démographie. Gengis Khan avait laissé en héritage à son fils aîné Djötchi, toutes les terres que les chevaux mongols pourraient atteindre à l’est de l’Irtych. Le fils de Djötchi, Batou, mène ses cavaliers jusqu’au Dniestr et à l’embouchure du Danube. Quelque huit millions de personnes sont ainsi soumises par une armée de trente mille cavaliers. Les historiens réfutent aujourd’hui les récits des contemporains sur les centaines de milliers de « païens sauvages », détruisant tout sur leur passage. La force principale des Mongols, leur « bombe atomique » est le cheval. Chaque cavalier se doit d’en posséder trois, un de rechange et un autre pour son bagage. Une armée, fût-elle de cent mille hommes (or, les chroniqueurs parlent de deux cent cinquante à trois cent mille), aurait besoin d’une quantité de chevaux telle qu’elle ne pourrait trouver à les nourrir que dans certaines régions bien délimitées de l’empire conquis. La première bataille opposant Russes et Tatars sur les bords de la Kalka s’achève, nous l’avons vu, par la victoire des envahisseurs. L’une des raisons en est le petit nombre des guerriers mongols (trente mille) qui donne l’illusion aux armées russo-polovtsiennes de la faiblesse ennemie. En conséquence, les princes n’ont pas besoin de s’unir ni de mener une action concertée. La faiblesse démographique des Mongols exclut, de la même façon, qu’ils occupent les territoires conquis.
La nature du « joug » est également déterminée, pour une large part, par la tolérance que montrent les Tatars sur le plan religieux. Leur religion, la « foi noire », est un système particulier et complexe, visant, comme toutes les religions, à expliquer l’univers, l’âme humaine, les manifestations du monde terrestre et de l’au-delà. Le grand-prince Mongka, rapporte le franciscain Guillaume de Rubrouck en mission dans l’empire mongol dans les années 1253-1254, explique : « Nous autres, Mongols, croyons en un Dieu unique qui se trouve aux Cieux, et dont la volonté nous est révélée par les prophètes10. » Le khan évoque la religion mongole lors d’une dispute réunissant des musulmans, des chrétiens et des bouddhistes, qui répandent librement leurs croyances parmi les populations de l’Empire. Les chrétiens ont un impact considérable dans la Grande Steppe. Ce sont des nestoriens, ceux-là même qui, en 1009, ont converti les Kéraïts, à l’époque le plus important et le plus civilisé des peuples d’Asie centrale de langue mongole. Depuis, le nestorianisme a gagné d’autres peuples de la région, y compris les turcophones.
L’Église nestorienne était apparue à la suite du concile d’Éphèse, après le ralliement des chrétiens orthodoxes de Syrie et de Mésopotamie aux doctrines de Nestorius, patriarche de Constantinople (428-431), condamné par l’assemblée des prélats. Le nestorianisme s’était néanmoins étendu en Perse, en Asie centrale et en Chine occidentale.
Au XIIe siècle, seuls les Mongols ne sont pas baptisés. Mais le christianisme jouit chez eux d’un certain respect : deux fils de Gengis Khan ont épousé des chrétiennes, et des nestoriens célèbrent des offices devant leur tente. Les témoignages des chroniqueurs sur la destruction des églises orthodoxes dans les villes prises par les Tatars, ne sauraient pourtant être mis en doute. On peut discuter des motifs : les Mongols incendient les églises, comme n’importe quels autres édifices, dans ces « villes mauvaises » qui refusent de se rendre et résistent ; les nestoriens, assez nombreux dans l’armée mongole, anéantissent les églises orthodoxes qu’ils jugent « hérétiques » ; les chroniqueurs russes, enfin, des moines, mettent d’autant plus de zèle à souligner le caractère « sans foi ni loi » des envahisseurs, que l’Église russe bénéficie d’une attention particulière des Tatars, qui lui accordent les plus larges privilèges. Gueorgui Vernadski va jusqu’à considérer les Mongols comme de véritables défenseurs de la foi russe11.
La troisième particularité du « joug mongol » est le système de gouvernement. Il ne rappelle en rien, par exemple, le joug ottoman imposé aux Balkans. Nulle part, dans les territoires occupés, les Mongols ne laissent de garnisons ; ils ne peuvent se le permettre, n’étant pas assez nombreux. Partout, ils maintiennent les pouvoirs locaux. Les Tataro-Mongols pratiquent une forme d’administration indirecte des territoires conquis. Leurs exigences se limitent à deux points : la reconnaissance du khan comme autorité suprême et le paiement du tribut. Pour en assurer la collecte, le khan nomme ses représentants, les
En 1243, rentrant de sa campagne en Europe, Batou stoppe son armée dans la région de la Basse-Volga, principale voie commerciale d’Europe de l’Est. Là, sera érigée la ville nomade de Saraï, capitale de l’
La structure de l’Empire mongol signifie d’abord, pour les princes russes, la présence de deux centres de pouvoir : l’un, proche, à Saraï, l’autre, éloigné, à Qaraqoroum. Le premier à le comprendre est le grand-prince de Vladimir, fils de Vsevolod la Grande-Nichée : Iaroslav. Il se rend à Saraï et envoie son fils Constantin à Qaraqoroum. Les distances sont choses relatives : seuls mille deux cent cinquante kilomètres séparent Vladimir de Saraï ; Qaraqoroum, en revanche, se trouve à quatre mille cinq cents kilomètres. Le voyage de Iaroslav est pleinement justifié : Batou, indique la chronique, fait beaucoup d’honneur à son visiteur et le confirme dans son titre de grand-prince de toute la Russie. Il lui cède également Kiev. La ville est en ruine. Jean du Plan Carpin, qui traverse l’antique cité, y compte à peine deux cents constructions et y contemple le spectacle de montagnes de crânes et d’ossements. Cependant, le fait de posséder Kiev, qui demeure le centre de la « métropole » sans avoir encore de métropolite, confère au prince un prestige particulier.
Iaroslav, toutefois, ne s’installe pas à Kiev. Il regagne sa bonne ville de Vladimir, soulignant par là même qu’elle est désormais la capitale de « toute la Russie ». Dans l’ancienne capitale, il délègue un
Le voyage de Iaroslav à Saraï correspond au choix d’une politique qui déterminera pour des siècles le cours de l’histoire russe. Après la décision de Vladimir le Soleil Rouge de se convertir à l’orthodoxie, et celle d’Andreï Bogolioubski qui se détourne du sud au profit du nord-est, le choix de Iaroslav est de première importance. Il ne s’impose pas d’emblée. En arrivant en Russie, les Mongols trouvent trois grandes principautés : celles de Vladimir-et-Souzdal, Tchernigov et Galicie-Volhynie. Leurs querelles incessantes sont l’une des causes essentielles de la faiblesse de la
Iaroslav ne se contente pas d’aller le premier à Saraï, il réussit à persuader Batou qu’il sera le fidèle vassal du puissant khan. Michel de Tchernigov, qui n’avait pas porté secours à Kozelsk, se réfugie en Hongrie, puis en Pologne. Daniel de Galitch, lui, qui n’ignore pas que mille sept cent cinquante kilomètres au moins le séparent de Saraï et qui, disposant d’une armée de soixante mille hommes, a vaincu les troupes polono-russo-hongroises dans la guerre fratricide pour la Volhynie, ne se hâte point d’aller trouver Batou.
La décision de laroslav devient le fondement de la politique qui sera pratiquée, car le choix n’est pas seulement celui du grand-prince de Vladimir-et-Souzdal, il est aussi celui du grand khan de l’
La protection de Batou est la condition
Le quartier général de Batou, à Saraï, est le second centre de pouvoir de l’empire. La capitale impériale, elle, se trouve à Qaraqoroum. Si l’autorisation de Batou est indispensable, elle ne garantit pas le trône : il y faut la sanction de Qaraqoroum. Cet obstacle supplémentaire donne en même temps aux princes russes la possibilité de manœuvrer entre les deux centres, de les jouer l’un contre l’autre. Les khans mongols s’immiscent dans les affaires intérieures russes, et les princes russes dans le règlement des problèmes mongols. Bien souvent, les conséquences en sont tragiques.
En 1245, la régente Törägänä exige la venue du grand-prince Iaroslav pour confirmer son mandat. Homme de Batou qui se trouve en conflit avec Törägänä et son fils Güyük, élu empereur (grand khan), Iaroslav n’est pas confirmé à la tête de la Russie. Invité sous la tente du khan et nourri « de la propre main » de l’impératrice-mère, Iaroslav tombe malade et meurt une semaine plus tard, ne survivant que de dix jours à son rival, Michel de Tchernigov. Le fils de Iaroslav, Alexandre, auquel Törägänä a l’intention de « confier la terre de son père », est convoqué à Qaraqoroum. À Iaroslav, succède son frère, Sviatoslav. Alexandre reçoit en partage Novgorod, Pereïaslavl et quelques autres domaines. Il a effectué le passage obligé par Saraï et se trouve placé devant un choix : Batou, ou Güyük, son ennemi, le fils de Törägänä. Il opte finalement pour Batou et ne répond pas à l’invite de Qaraqoroum.
Iaroslav aura été à l’origine de la politique de collaboration avec les Mongols. Cette politique, Alexandre Nevski va la poursuivre, avec la logique et l’obstination de l’homme d’État qui sait ce qu’il veut, discerne clairement le but à atteindre et fait tout pour y parvenir, sans dédaigner aucun moyen à sa disposition. Le pari sur Batou n’est qu’un détail de la stratégie d’Alexandre. Le maître de l’
La présence de ces deux forces permet de louvoyer, dès qu’il s’agit de forces hostiles, adverses, telles que le sont la papauté et les Mongols. Le choix d’Alexandre n’est pas : Saraï ou Qaraqoroum ? (bien que ce soit très important), mais : les Tatars ou la papauté ? l’Orient ou l’Occident ? Après la fulgurante invasion de Batou, pareille à un typhon, et l’instauration du joug, les princes russes font la preuve que trois possibilités très concrètes s’offrent à eux. La principauté de Vladimir-et-Souzdal choisit de collaborer avec les vainqueurs. À la différence du nord-est, la Russie du Sud-Ouest – la Galicie-Volhynie et son prince, Daniel – cherche un compromis et veut louvoyer entre les Tatars et l’Occident. La troisième issue est la résistance, qui implique avant tout une union étroite avec la papauté. Maître de Kiev pour peu de temps, Michel de Tchernigov nomme l’
L’un des résultats évidents des récits faits par Pierre sur les Tatars au concile, est la mission du franciscain Jean du Plan Carpin, dépêché par le pape à Saraï et Qaraqoroum. Le compte rendu de son voyage –
Alexandre Nevski, pour sa part, n’hésite ni ne doute : la collaboration avec les Tatars est, de son point de vue, la seule politique possible. Parmi les raisons qui le poussent vers cette option, le sentiment aigu de la menace occidentale. Venu, enfant, à Novgorod avec son père Iaroslav, il devient, à seize ans, prince-gouverneur de la république marchande. À vingt ans, en 1240, Alexandre met en déroute, sur la Neva, les chevaliers suédois – cinq mille guerriers transportés sur cent bateaux. La même année, les Tatars prennent Kiev, et cependant, le principal danger pour le prince de Novgorod demeure la pression exercée par l’Occident. En 1242, Alexandre remporte sa célèbre victoire sur le lac Peïpous où, cette fois, il anéantit l’armée de l’Ordre de Livonie.
En 1937, Sergueï Eisenstein écrit le scénario14 de son futur
Le choix d’Alexandre s’explique aussi par un autre motif. Fils de Iaroslav et petit-fils de Vsevolod la Grande-Nichée, il a hérité d’un caractère plutôt abrupt et d’un goût marqué pour le pouvoir absolu. Il entre maintes fois en conflit avec les Novgorodiens qui ont en affection les princes accommodants mais se voient contraints de s’adresser au vainqueur des Suédois et des Porte-Glaive, quand l’envahisseur menace leur ville. Le danger sitôt écarté, ils tentent de se délivrer de ce prince autoritaire et ambitieux. L’apparition des Tatars et le choix d’Alexandre vont limiter considérablement les possibilités de « Monseigneur le Grand Novgorod », dont la dépendance à l’égard des princes de Vladimir-et-Souzdal se trouvera renforcée.
Un historien soviétique écrit avec conviction : « Les boïars de Galicie étaient la force la plus réactionnaire de la
En 1250, après un long séjour au sein de la Horde, les fils de Iaroslav, Alexandre et Andreï – ils se sont rendus à Saraï et à Qaraqoroum –, rentrent au pays, munis tous deux du
Andreï, le plus jeune des frères, obtient le
Le mariage d’Andreï avec la fille de Daniel de Galitch implique une alliance entre Vladimir et Galitch. Un autre frère d’Alexandre, Iaroslav, qui règne sur Tver, vient s’y rallier. Le signal d’un nouveau tour de la roue de l’Histoire est donné par les événements de Qaraqoroum. Avec le soutien décisif de Batou, la régente Oghoul Qaïmich est renversée. Mongka est élu grand khan. Alexandre Nevski se rend alors à Saraï et reçoit le titre de grand-prince de toute la Russie. Autrement dit, en 1252, le fils de Iaroslav devient, à trente-deux ans, grand-prince de Vladimir-et-Souzdal, de Novgorod-et-Pskov, de Polotsk-et-Vitebsk. Il obtient de cette façon les moyens de sa politique.
Le soutien de Batou ne se manifeste pas par la seule attribution du
Le raid de Nevriouï, effroyable de fureur destructrice – les chroniques tiennent le registre des horreurs : populations réduites en esclavage, pillages, viols, incendies –, est la preuve que la puissante Horde soutient Alexandre. En 1248, les légats d’Innocent IV apportent un message du pape au prince Alexandre de Novgorod. Se fondant sur le rapport de Jean du Plan Carpin qui s’était entretenu avec Iaroslav à Qaraqoroum, le pape propose au prince son aide contre les Tatars, en échange de sa conversion au catholicisme. Alexandre refuse : « … nous n’accepterons aucun enseignement de vous. »
Pour comprendre les motivations du choix d’Alexandre en faveur des Tatars, et non des Allemands, il faut imaginer que le prince russe avait perçu le caractère illusoire des promesses d’aide avancées par le pape. L’année 1252 confirme, d’ailleurs, qu’Alexandre a vu juste. Alors que Nevriouï châtie les princes russes mécontents des Tatars et saccage la Russie vladimiro-souzdalienne, l’armée de Kuremsa, chef expérimenté, est envoyée vers la
Ayant assuré ses positions sur le trône de Vladimir, Alexandre entreprend de réaliser le rêve de son père et de son grand-père : la mise au pas de Novgorod. Dans le cas de Vladimir, Alexandre était opposé à son frère Andreï ; dans celui de Novgorod, il lui faut combattre son frère Iaroslav, prince de Tver. Les boïars de Novgorod, qui n’aiment guère et craignent l’impérieux vainqueur des Suédois et des croisés, ont chassé de chez eux le fils d’Alexandre, Vassili, et fait venir Iaroslav à sa place. Le grand-prince de Vladimir, « avec des régiments sans nombre » note la chronique, marche sur la république en révolte. Terrifiés à l’idée d’une incursion de l’armée de Vladimir-et-Souzdal, les Novgorodiens, après quelques hésitations, se plient aux exigences d’Alexandre : ils déposent leur
Cela signifie un renforcement de l’autorité du prince de Vladimir-et-Souzdal, un élargissement de son pouvoir, mais aussi l’extension de l’autorité de la Horde aux terres de Novgorod, que les Tatars n’avaient pu conquérir militairement. En 1257, quand les Novgorodiens se soulèvent contre le tribut imposé par les Tatars, entraînant à leurs côtés le propre fils d’Alexandre, le prince Vassili, le grand-prince écrase lui-même la révolte. Vassili est capturé à Pskov et envoyé à Vladimir ; quant aux meneurs, ils sont châtiés de la plus atroce façon : on leur coupe le nez et on leur crève les yeux.
Les troubles de Novgorod sont l’expression la plus forte du mécontement général engendré par les collectes d’impôts que les Tatars prélèvent, à compter de 1257, comme une taxe d’habitation, une taxe par feu. Pouchkine fera justement remarquer que les Tatars ne ressemblaient pas aux Maures : ayant conquis la Russie, ils n’y apportèrent ni l’algèbre, ni Aristote. Le grand poète aurait pu cependant noter qu’en place d’Aristote et de l’algèbre, les envahisseurs apportèrent un système administratif et financier très au point et d’une redoutable efficacité. La campagne de Batou prend fin en 1240 mais, pendant plus de quinze ans, les Mongols se contentent des présents apportés par les princes russes à Saraï ou Qaraqoroum, et de pillages occasionnels. Puis la machine fiscale commence à fonctionner dans l’empire. En 1230, le chef de l’administration civile de la Chine, envahie par les Mongols, Ye-liu Tch’ou-ts’ai, déclarait au grand khan Ogödaï, héritier du trône de Gengis : « L’empire a été créé à cheval, mais il ne peut être gouverné à cheval19. »
Membre de la maison royale des K’i-tan, peuple de la steppe soumis par les Chinois, Ye-liu Tch’ou-ts’ai passe au service des Mongols. La réforme qu’il préconise, et réalise lorsqu’il devient chancelier de l’empire, transforme la monarchie guerrière en empire bureaucratique. Ye-liu Tch’ou-ts’ai introduit la notion de budget d’État et parvient à persuader Ogödaï qu’il est plus rentable, économiquement, de prélever le tribut que de tuer les populations des villes prises d’assaut (la doctrine militaire mongole exigeait l’extermination des habitants de toute ville qui ne se rendrait pas avant le début de l’assaut).
Ye-liu Tch’ou-ts’ai commence sa réforme budgétaire et financière en imposant les Mongols. À compter de 1231, le peuple de l’empire doit s’acquitter d’un impôt direct, s’élevant à 1 % des revenus par tête. L’aspect le plus étonnant du système mis en place par le chancelier est peut-être la légèreté de l’impôt auquel sont assujettis les Chinois, conquis dans les années trente du XIIIe siècle. Expliquant au grand khan qu’une pression fiscale trop lourde inciterait la population à s’enfuir, ce qui porterait tort au trésor, Ye-liu Tch’ou-ts’ai parvient à n’imposer les Chinois que par feux.
Les habitants des terres russes sont dans le même cas, ce qui revient à dire qu’ils sont moins imposés que les Mongols. Pour préparer la mise en place du système fiscal, on effectue un recensement de la population dans la
À la capitation vient s’ajouter la redevance en chevaux et chariots, pour la poste impériale qui relie l’immense empire par tout un réseau de relais. Les Tatars mettent en place, afin de collecter l’impôt, une gigantesque organisation politico-militaire. Des représentants du khan, les
Selon certains historiens, les meurtres d’usuriers-collecteurs de tribut sont organisés à l’initiative d’Alexandre, qui met à profit le conflit apparu entre le khan de la Horde d’Or, Berké, et le gouvernement central20. Alexandre finit par se rendre à Saraï, et la collecte du tribut est confiée aux princes russes. Peu après – mais Alexandre est déjà mort –, le système
En 1252, Alexandre rentra de Saraï, muni du
La présence du métropolite n’est pas une simple marque extérieure de respect. Cyrille II, chancelier de Daniel de Galitch, avait été nommé métropolite quand Daniel avait obtenu de la Horde le
En accueillant Alexandre Nevski, Cyrille II exprime sa totale approbation de la politique menée par le grand-prince. L’Église soutient inconditionnellement le choix d’Alexandre, sa tactique de pleine collaboration avec les Tatars. Elle a d’ailleurs à cela de très légitimes raisons. Tout d’abord, les Tatars, nous l’avons dit, ont coutume de montrer une absolue tolérance envers les diverses religions. Ils n’empêchent aucunement la diffusion de l’orthodoxie, ne se mêlent pas de la nomination des dignitaires ecclésiastiques. Bien plus, l’Église se voit dispensée de tout tribut. À l’instar des princes, les métropolites reçoivent des
La situation privilégiée de l’Église est assurée par le fait que le métropolite a, comme les princes, directement accès au khan. Il peut ainsi influer sur sa politique : un mot du métropolite est à même de changer la colère du khan en miséricorde, ou l’inverse. Les princes, quant à eux, ont tout intérêt à bénéficier du soutien de l’Église. Dans les églises de Russie, les fidèles prient pour le « tsar libre », ainsi qu’on appelle le khan, lui conférant le titre d’empereur de Byzance, qui, par la suite, sera repris par le grand-prince de Moscou. Recevant le
L’Église russe met à profit sa situation pour s’enrichir, se renforcer, mais aussi pour asseoir l’idée de l’unité de la
Une Église unie est un facteur essentiel pour l’unité de la
Les sermons de Sérapion, évêque de Vladimir, sont l’un des sommets de la littérature du XIIIe siècle, et un modèle d’éducation et d’édification des populations, dans le contexte d’une occupation étrangère. Archimandrite du monastère des Grottes, à Kiev, jusqu’en 1274, Sérapion arrive à Vladimir avec le métropolite Cyrille. Il écrit son premier sermon vers 1230, donc avant l’invasion de Batou, et le cinquième quelque quarante ans plus tard. Le premier est plein du pressentiment d’une catastrophe imminente, de l’attente d’un terrible événement qui semble d’autant plus inéluctable au prédicateur que l’absence d’harmonie intérieure ronge la
Fustigeant, dans un discours aussi accusateur que pathétique, les péchés et les vices des orthodoxes, Sérapion leur oppose, de la façon la plus inattendue, l’occupant dont il fait un modèle : « Les païens eux-mêmes, qui ignorent la parole de Dieu, ne tuent pas leurs coréligionaires, ils ne pillent ni n’accusent, ne calomnient ni ne volent, ne convoitent pas le bien d’autrui ; il n’est pas un infidèle capable de vendre son frère… or, nous nous tenons pour orthodoxes, baptisés dans le nom de Dieu mais, instruits des commandements divins, nous voici débordants de fausseté, d’envie et sans miséricorde : nous pillons et tuons nos frères, nous les vendons aux païens ; à force de délation et d’envie, nous nous dévorerions les uns les autres si nous le pouvions, mais Dieu veille23 ! »
L’audace de la comparaison, l’opposition de l’indignité orthodoxe à la dignité des « païens », des « infidèles », démontrent la profondeur de la décadence morale qui affecte le peuple subjugué et,
L’auteur de la
Sergueï Eisenstein projetait de clore son film par la mort d’Alexandre, à son retour de la Horde. Staline, après lecture du scénario, refusa ce triste final par cette phrase en forme d’oukaze : un aussi bon prince ne peut pas mourir. Mais Staline n’avait pas le pouvoir absolu sur le passé : le 14 novembre 1263, Alexandre Nevski, rentrant de son quatrième voyage à Saraï, rend l’âme. « Le soleil s’est éteint sur la terre de Souzdal ! », déclare le métropolite Cyrille dans son éloge funèbre. Le décès du prince, à quarante-trois ans, après un séjour prolongé au cœur de la Horde, ne peut que susciter le soupçon chez ses contemporains, d’autant que son père, ses frères, ses parents éloignés sont morts empoisonnés. Ajoutons qu’en règle générale, les Tatars assassinent les princes russes à la demande instante de leurs frères ou neveux. Le danger ne se trouve donc pas du côté des seuls Tatars. Notant qu’en 1263, Mindaugas, prince de Lituanie, est égorgé, également à l’âge de quarante-trois ans, Lev Goumilev émet l’hypothèse d’une opération effectuée par les « agents allemands25 ». Alexandre et Mindaugas avaient conclu une alliance contre les Chevaliers teutoniques. En conséquence, ces derniers, selon Goumilev, décidèrent de se débarrasser d’eux.
Il n’est pas difficile de tirer le bilan de la vie et de l’action d’Alexandre Nevski, dans la mesure où les historiens russes font montre, à son égard, d’une rare unanimité. Sergueï Soloviev, auteur d’une monumentale
L’historien ukrainien Nikolaï Kostomarov complète de quelques traits importants le portrait d’Alexandre : « La fréquentation des Mongols devait être riche d’enseignements pour Alexandre et modifier considérablement ses points de vue. Une extraordinaire cohésion des forces, un effacement complet de l’individu, une endurance extrême – telles furent les qualités qui aidèrent les Mongols à effectuer leurs conquêtes –, qualités absolument contraires à celles des Russes du temps… Dès lors, pour s’accommoder de l’invincible occupant, il ne leur restait qu’à s’approprier ses qualités. Ce fut d’autant plus aisé que les Mongols, qui exigeaient soumission et tribut, s’estimant en droit de vivre au compte des vaincus, ne songeaient pas à exercer une contrainte en ce qui concernait leur foi, ou le sentiment de leur appartenance nationale. Au contraire, ils montraient une certaine tolérance philosophique envers la foi et le mode de vie des peuples vaincus, mais dociles27. » La tolérance des Tatars qui, par l’intermédiaire des gouvernants autochtones, administrent les terres conquises, contribue au renforcement du pouvoir local que seule limite la lointaine présence du khan, mais sur laquelle il s’appuie également.
Le biographe soviétique d’Alexandre Nevski conclut : « Il est le père des princes de Moscou, le fondateur d’une politique de renaissance pour la Russie28. » La place centrale occupée par Alexandre dans l’histoire de la
Le premier de ces facteurs permanents est la présence, en Occident, de l’ennemi numéro un. Il existait déjà dans la politique de la Russie kiévienne, mais il prend une importance particulière au temps d’Alexandre, quand la menace devient réalité et que le
La seconde constante est l’orthodoxie. Le baptême selon le rite byzantin, puis le Schisme de l’Église, font de l’orthodoxie un facteur essentiel de méfiance, de suspicion et d’hostilité envers l’Occident. Il est d’ailleurs notable que, pour les Chevaliers teutoniques qui partaient en croisade vers l’Orient avec une croix cousue sur leur cape, les « schismatiques » orthodoxes ne se distinguaient en rien des païens : il était nécessaire de baptiser les uns et les autres par le glaive et le feu. L’Église orthodoxe, anti-occidentale, anticatholique, apparaît avant tout comme un facteur d’unité pour la Russie, une force spirituelle pour le peuple, une autorité unique. En même temps, héritière de l’Église byzantine, elle est en permanence le point d’appui du prince. L’idée du césaro-papisme, d’un système de relations où le chef de l’État dirige aussi l’Église, passe de Constantinople à Kiev, puis à Vladimir, pour triompher à Moscou. La
La troisième constante est le pouvoir autocratique. L’idée du Monomaque, sa conception d’un pouvoir absolu et unique, est venue de Byzance par des voies détournées : à travers les livres, les récits des ambassades russes ou des moines grecs. L’idée de Gengis, celle du pouvoir absolu du khan, est acquise sur le terrain, dans ces écoles que furent Saraï et Qaraqoroum : les princes russes y ont vu de leurs yeux ce que signifiait le pouvoir du « tsar » mongol, du « tsar libre » des chroniques russes. Dans cette école de la soumission absolue, les vaincus ont appris la domination. Alexandre Nevski y fut un élève modèle : faisant de la soumission aux envahisseurs le fondement de sa politique, il châtie impitoyablement tous ceux qui s’y opposent, portant par là même atteinte à son propre pouvoir.
L’école de l’autocratie se révéla aussi l’école de l’empire : le pouvoir absolu exigeait un agrandissement du territoire et des possessions de l’empire, qui, à son tour, avait besoin, pour sa préservation, d’un pouvoir autocratique. Byzance et l’Empire mongol servirent de manuels pratiques.
Le choix d’Alexandre Nevski place la
Après la tentative effectuée par Daniel de Galitch et Andreï, frère d’Alexandre Nevski, pour organiser la résistance contre les Tatars, les princes russes fondent leur politique sur la collaboration la plus étroite avec le khan. Ils la justifient par le fait que les expéditions punitives de Nevriouï et de Kuremsa ont laissé des traces sanglantes ; mais il est clair que cette collaboration coïncide également avec leurs intérêts personnels et étatiques. Lev Goumilev parle d’un « système de contacts ethniques », qu’il définit, nous l’avons vu, comme une « symbiose29 ». Allant jusqu’au bout de sa logique, l’historien russe émet l’hypothèse que l’an 1262, où le khan de la Horde d’Or Berké rompt avec le gouvernement central des Mongols installé à Pékin (qui prendra, en 1271, le nom dynastique chinois de Yüan), marque « la libération de l’Europe orientale du joug mongol ». C’était, souligne l’Eurasien Goumilev, « la première fois que la Russie se libérait des Mongols, et l’immense mérite en revient à Alexandre Nevski30 ». L’on comprend aisément que, puisque le khan mongol Berké avait délivré la Russie des Mongols, point n’était besoin de résister aux « libérateurs ».
Les historiens russes, de Karamzine à Goumilev, évoquent avec plus ou moins de prudence, directement ou par allusions (sans omettre de rappeler les atrocités de l’invasion et du joug, la destruction des villes et l’asservissement des populations), la mise à profit des potentialités qui s’ouvraient pour les principautés russes incluses dans l’
Parallèlement, pendant plus de sept cents ans, la mémoire collective, la conscience russe exprimée dans le folklore et la littérature, voient uniformément dans les Tatars l’ennemi, le « maudit », l’« infidèle », l’incarnation du mal, l’adversaire de la foi et de l’Église orthodoxe. Les chroniques, les monuments littéraires (le
Les témoignages des contemporains, consignés par les chroniqueurs, parviennent aux générations suivantes par des copies le plus souvent tardives, revus et complétés par l’imagination. Il convient en outre de garder présent à l’esprit que les chroniques, et toutes les œuvres de la littérature russe ancienne, sont dues à des moines et des prêtres, et que le clergé jouissait alors de la bienveillance sans faille des autorités mongoles. Les écrits de ces moines, résolument négatifs envers les Tatars, étaient donc l’expression de leurs sentiments personnels et ne coïncidaient pas avec les intérêts politiques des princes. Au fil des siècles, deux représentations du « joug » tatar se dessinent, deux « passés », ou une double vision du passé : l’histoire des événements eux-mêmes, et l’histoire imaginaire, rêvée. La seconde est idéale, peuplée de héros au cœur et à l’âme purs, se sacrifiant pour la foi, la patrie, le peuple. La première est bien réelle ; y opèrent les lois de la politique, affirmant que la fin justifie les moyens, et les trois « constantes d’Alexandre Nevski ».
2 Naissance de Moscou
Métropolite PIERRE.
Cette prophétie du métropolite Pierre au prince de Moscou Ivan Kalita, dans la première décennie du XIVe siècle, devait étonner les générations à venir par sa pénétration et son intuition, et stupéfia sans doute les contemporains. À peine un siècle et demi plus tôt, la chronique mentionnait un petit village, Moscou, où le prince de Vladimir, Iouri Dolgorouki, par la suite grand-prince de Kiev, invitait un de ses parents à venir festoyer. Le chroniqueur jugeait nécessaire de consigner l’événement qui, huit cents ans après, à l’initiative personnelle de Staline, allait être solennellement commémoré comme la date de fondation de la capitale d’un grand État.
Moscou devient ensuite l’une des petites cités de la principauté de Vladimir, et grandit avec elle. En 1299 ou 1300, Vladimir-sur-la-Kliazma se fait capitale religieuse de la
En un siècle et demi, le pouvoir du prince de Moscou, le territoire de la principauté et son autorité s’accroissent si bien, qu’ils laissent prévoir, si telle est la volonté de Dieu, une irrésistible ascension.
Les raisons de cet essor font, aujourd’hui encore, l’objet de vives discussions entre historiens et idéologues. Tous s’accordent à reconnaître que les débuts furent on ne peut plus modestes. Après la mort d’Alexandre Nevski, son fils Dmitri hérite du trône de grand-prince mais, très vite, un autre de ses fils, Andreï, entreprend une guerre sans pitié contre son frère.
Le grand-prince Alexandre laissait à ses héritiers la terre de Vladimir-et-Souzdal, ainsi que le droit de prétendre au trône de Novgorod et de Pskov ; le
La Russie kiévienne, alors, n’existe plus. Kiev n’entre plus en ligne de compte, Smolensk et la terre de Galicie-Volhynie ont fait sécession. Les Lituaniens, qui ont trouvé un remarquable leader en la personne de Mindaugas, ont des vues sur Polotsk et Vitebsk. Grâce aux efforts d’Alexandre, la Russie du Nord-Est s’est renforcée, après avoir subi l’invasion mongole. Ses fils, en revanche, vont faire l’impossible pour détruire le pays.
Après la mort, en 1266, du khan Berké, frère d’adoption d’Alexandre, la Horde d’Or connaît une période de troubles, que les chroniqueurs russes évoquent sous l’appellation de « grande confusion ». Le pouvoir du khan est contesté par le célèbre chef d’armée Nogaï, héritier de Gengis, qui s’est arrogé un domaine quasi indépendant de Saraï, au nord-ouest de la mer Noire (la steppe de Nogaï). Les troubles qui affectent la Horde et l’affaiblissent considérablement, sont mis à profit par les princes russes, non pour se libérer du « joug », mais pour régler leurs propres comptes. Au début des années 1280, commence la guerre entre les fils d’Alexandre : elle durera une quinzaine d’années. Andreï, prince de Gorodets, est résolu à arracher la couronne de grand-prince à son aîné, Dmitri de Pereïaslavl, enfreignant par là même la volonté de son père et l’ordre de succession strictement observé dans la maison Rurik. En 1281, Andreï gagne la Horde et persuade le khan Mongka de lui donner le
Gouvernée par le frère puîné d’Andreï et de Dmitri, Daniel, Moscou demeure un certain temps en dehors des luttes intestines. Sa puissance s’accroît au fur et à mesure que sa population augmente, de nombreux Russes venant y chercher la tranquillité. Le hasard vient rompre cette paix et déclenche une longue guerre fratricide, qui donnera l’impulsion nécessaire et projettera Moscou sur le devant de la scène. En 1302, dernière année de la vie de Daniel, un neveu sans enfant lui laisse Pereïaslavl en héritage. Un cadeau qui renforce considérablement Moscou mais suscite le profond mécontentement du grand-prince Andreï, privé d’un héritage qui, selon les usages, lui revenait. Andreï meurt en 1304. Mais le prince Michel de Tver est encore plus furieux. L’empoignade commence entre Moscou et Tver, première épreuve sur la route de l’avenir.
L’aîné des cinq fils de Daniel, Iouri, qui hérite du trône de Moscou, est un homme énergique et actif ; il s’accroche solidement à Pereïaslavl, dont la population le préfère à Michel de Tver. Les Novgorodiens, offensés par Michel qui prélève sur eux un très lourd tribut pour le compte des Tatars (en se servant au passage), le soutiennent aussi. Seule, Saraï est susceptible de mettre un terme à la discorde. Iouri se rend donc chez le khan pour lui demander le
Le khan Toqtaï se prononce en faveur de Michel, qui se voit doté d’une armée tatare, afin de châtier Novgorod l’indocile. L’échec ne décourage pas Iouri. Il élargit les limites de la principauté de Moscou : une incursion en terre de Smolensk lui permet de prendre Mojaïsk et d’arracher Kolomna au prince de Riazan. En 1313, Toqtaï meurt. Son neveu, Özbeg, lui succède. Son règne – il meurt en 1341 – est l’une des périodes les plus brillantes de l’histoire de la Horde d’Or. C’est alors que l’islam devient la principale religion des Tataro-Mongols, mais les autres religions, en particulier chrétiennes (cela vaut tant pour l’orthodoxie que pour le catholicisme) continuent d’être considérées avec bienveillance. Michel de Tver va trouver Özbeg pour se faire confirmer le
Iouri, parvenu à se sauver après la défaite, et son vainqueur Michel sont convoqués par la Horde. Accusé du meurtre de la sœur du khan, d’insubordination et de tentative de fuite chez les Allemands, avec le trésor, le grand-prince Michel est exécuté, le 22 novembre 1319. Iouri reçoit le
Selon les usages du temps, Alexandre, grand-prince de Vladimir, vit dans sa
Le prince Ivan Kalita de Moscou, frère puîné de Iouri et quatrième fils de Daniel, se rend en hâte à Saraï. L’historien I. Zabeline écrit : « Un orage terrible gagnait toute la
Sous le commandement du prince de Moscou, l’armée mongole saccage effroyablement la terre de Tver, détruisant la capitale de la principauté et réduisant la population en esclavage. Ceux qui parviennent à s’enfuir dans les forêts, y mourront de froid, l’expédition punitive ayant lieu durant l’hiver 1328. Ivan donne la chasse à Alexandre, afin de le remettre à la justice du khan. Pskov refuse de le livrer. Le métropolite Théognoste lance sa malédiction sur les habitants de Pskov et les excommunie, pour avoir accordé l’asile à un criminel ayant enfreint la loi du khan. Alexandre quitte alors Pskov pour la Lituanie.
Le règne d’Ivan marque un tournant important dans l’histoire de la
La politique d’étroite collaboration avec la Horde donne des résultats que le chroniqueur évoque avec un plaisir très compréhensible : « Les maudits cessèrent de conquérir la Terre russe, ils cessèrent de massacrer les chrétiens ; les chrétiens purent se reposer de leur grande fatigue et de l’écrasant fardeau de toutes les violences commises par les Tatars. Dès lors, la paix s’installa sur toute la terre. » Remplissant scrupuleusement ses fonctions de collecteur du tribut pour le khan, sans oublier de remplir son escarcelle, Ivan Kalita fait régner la « paix » dans la principauté de Moscou. On commence à affluer de toutes parts vers ce coin de la Russie du Nord-Est où l’on se sent d’autant plus en sécurité que, comme en atteste un document du XVe siècle, Ivan « débarrassa la Terre russe des brigands », et assura la tranquillité des routes et des cités.
Ivan Kalita vide définitivement la querelle entre Moscou et Tver. Après une dizaine d’années passées en Lituanie, le prince Alexandre de Tver va trouver le khan Özbeg à la Horde, pour implorer son pardon et obtenir l’autorisation de rentrer chez lui. Le khan lui rend sa ville de Tver. Le prince de Moscou gagne alors la Horde en compagnie de ses deux fils et, promettant au khan que ses héritiers et lui le serviront fidèlement, noircit autant que possible son adversaire. Özbeg convoque Alexandre de Tver à Saraï et, le 29 novembre 1339, le fait exécuter, ainsi que son fils Fiodor. La querelle entre Moscou et Tver est réglée.
C. Bestoujev-Rioumine, auteur d’une
Nikolaï Karamzine, auteur de la première véritable histoire de Russie, relate les trois cents années écoulées depuis la mort de Iaroslav le Sage (1054), comme une époque « avare de faits glorieux et riche en règlements de comptes mesquins entre les innombrables souverains, dont l’ombre empourprée par le sang de leurs malheureux sujets, apparaît, furtive, dans la lumière crépusculaire de ces siècles lointains ». Sergueï Soloviev, le plus grand historien russe du XIXe siècle, fin connaisseur des sources littéraires des XIIIe-XIVe siècles, résume lapidairement cette époque : « Les acteurs opèrent en silence, ils guerroient, font la paix, mais ni eux ni les chroniqueurs ne sont capables de dire pour quoi ils se battent, ni à la suite de quoi ils se réconcilient ; dans la ville, à la cour du prince, tout est calme, rien ne filtre ; tous restent enfermés chez eux et dans leurs pensées ; les portes s’ouvrent, des gens s’avancent sur la scène, ils font quelque chose, mais en silence. »
De l’invasion de Batou au règne d’Ivan Kalita, soit de 1238 à 1328, quatorze princes défilent sur le trône de Vladimir. Chacun d’eux règne en moyenne six ans ; en réalité, les princes changent encore plus souvent, car certains, perdant le trône, y reviennent ensuite. La situation est la même dans d’autres principautés. La rareté des sources historiques, la similitude des comportements et des buts poursuivis, font que les princes, au bout du compte, se dépersonnalisent. Sergueï Soloviev reconnaît que l’historien a quelque peine à déceler des traits distinctifs sur leurs visages sans passion. Les princes de la Russie du Nord-Est, écrit Klioutchevski, « confinés dans le nid de leurs
C’est alors que commence l’ascension de Moscou. On avance de multiples explications de ce fait capital de l’histoire russe. Selon les spécialistes et leurs convictions personnelles, le contexte politique ou la mode scientifique du moment, les arguments proposés sont d’ordre géographique, politique, économique, psychologique. Pris ensemble, ils donnent un tableau assez complet de l’événement, tout en démontrant que les réflexions des historiens, leurs querelles constituent une part importante du passé, de la matière historique.
La première explication est géographique. Pour la plupart des historiens, c’est l’évidence même : Moscou est idéalement située, au cœur des forêts, au carrefour des voies de communication fluviales. La Moscova et ses affluents la relient à la Haute-Volga, à l’Oka et au cours supérieur du Dniepr. La ville se trouve donc sur la route qui mène de Tchernigov à Vladimir-sur-la-Kliazma (la route du sud au nord-est), et sur celle qui va de Riazan vers le nord-ouest, en direction de Novgorod. Le fleuve relie Moscou et Riazan par une voie détournée, mais le chemin le plus direct passe par une forêt impénétrable.
Cette situation au carrefour des voies commerciales permet au prince de Moscou des bénéfices économiques non négligeables. La géographie lui apporte d’autres avantages. Tout d’abord, la sécurité : protégée par la barrière des principautés voisines, Riazan, Nijni-Novgorod, Rostov, Iaroslavl, Smolensk, Moscou est nettement moins affectée par les incursions ennemies. De ce fait, la population y afflue, en quête d’un refuge, d’une vie paisible. Les forêts, qui abondent en gibier, les fleuves très poissonneux, l’espace propice à la colonisation attirent à leur tour les colons. « En raison de sa situation géographique, Moscou, réservoir d’eau central, voyait affluer, de tous les points de Russie, des forces nouvelles, fuyant la menace ennemie. » Ainsi Vassili Klioutchevski résume-t-il l’un des facteurs principaux, à ses yeux, de la transformation de Moscou en une puissante principauté russe.
Cette opinion est contestée par d’autres historiens. Sans nier l’importance de la géographie, ils jugent que le rôle commercial des affluents de la Moscova est surévalué, que Nijni-Novgorod, par exemple, ou Tver, étaient des centres de négoce aussi essentiels, sinon plus. Située sur la Volga, fleuve autrement plus important que la Moscova, Tver mène un commerce actif avec « Monseigneur le Grand Novgorod » et, par Smolensk, avec la Lituanie. Moscou, certes, se trouve dans une forêt, mais les forêts sont partout en Russie, et celles qui entourent Moscou ont des essences moins riches qu’ailleurs.
La thèse de l’attrait de Moscou comme refuge, qui aurait grandement contribué à sa puissance par une rapide augmentation de sa population, ne fait pas non plus l’unanimité. Au XIIIe siècle, Tver subit trois raids tatars (1238, 1281, 1284) et Moscou deux (1238, 1293). La différence n’est pas si grande, même si Tver en est extrêmement affaiblie, alors que Moscou ne tarde pas à retrouver sa vigueur. Pour les Tatars, en outre, comme le notent justement certains historiens, la question de l’inaccessibilité d’une région ne se pose pas. La cavalerie mongole arrive, l’été à défaut de l’hiver, là où son khan a décidé de l’envoyer. Le seul problème est le manque de cohésion politique dans les projets de Saraï.
Vassili Klioutchevski ajoute aux raisons de l’essor de Moscou le facteur psychologique ou, pour reprendre son expression, généalogique. Située aux confins de la principauté, la nouvelle ville échoit, au moment du partage, à la famille de Vsevolod la Grande-Nichée. Le prince de Moscou n’a aucun espoir de remonter toute la lignée jusqu’au trône du grand-prince, compte tenu du système de succession en vigueur, fondé sur le droit d’aînesse. Les souverains de Moscou doivent donc assurer leur position et leur richesse par des moyens non traditionnels, en enfreignant les règles et dédaignant le « rang », l’ordre de succession. Aussi « les princes de Moscou entreprennent-ils très tôt d’élaborer une politique particulière ; d’emblée, ils agissent différemment de la tradition, plus vite et plus résolument que les autres ils s’écartent de la ligne familière des relations entre princes, cherchent de nouvelles voies, sans se soucier des traditions et des convenances politiques ». Et Vassili Klioutchevski qualifie les premiers princes moscovites d’« audacieux » et « insolents rapaces6 ».
À la fin du XIIe siècle, la ville à peine fondée, un dicton populaire fait son apparition : « Moscou est bâtie sur le sang. » L’expression vient de ce que le propriétaire de la terre où s’édifie la ville, le boïar Koutchka, familier et parent (par sa femme) d’Andreï Bogolioubski, sera l’assassin du prince. L’intuition prophétique du dicton paraît stupéfiante lorsqu’on sait que, de nombreux siècles plus tard, l’ancien « champ de Koutchka » deviendra la rue de la Loubianka7 et la place Dzerjinski. Il serait cependant injuste de souligner d’un trait trop appuyé le caractère « sanglant » de la politique menée par les princes de Moscou ; elle ne se distinguait pas par une cruauté particulière, en ce temps de toutes les cruautés.
Un autre facteur important de l’ascension de Moscou est la rupture du mode de succession traditionnel, qui avait été l’une des causes du déclin de la Russie kiévienne. À compter d’Ivan Kalita, les princes moscovites accorderont toujours, lors du partage, la plus grosse part à leur fils aîné. Ce « supplément à l’aînesse », comme disent les textes anciens, devient en outre de plus en plus conséquent. Les nouveaux usages se heurtent à une forte résistance, ils engendrent d’impitoyables conflits ; cependant, l’aîné concentre peu à peu entre ses mains de plus en plus de terres et prend de plus en plus de force.
Dans l’éventail des raisons de l’ascension de Moscou, dont chacune a son importance, la principale est sans doute la politique cohérente, immuable, de collaboration avec le khan. Le choix d’Alexandre Nevski fonde désormais la politique moscovite, jusqu’au jour où Moscou, ayant rassemblé les forces nécessaires, sera à même de secouer le « joug tatar ». Le duel entre Moscou et Tver illustre l’importance du facteur politique. Les spécialistes de l’histoire russe ancienne considèrent que rien ne permet de juger les autres princes russes de ce temps moins talentueux que leurs homologues moscovites. Certains historiens estiment que plusieurs générations de princes de Tver se distinguèrent par leur sens de l’initiative, leur énergie, leur force de caractère. Mais, au bout du compte, ils furent vaincus, avant tout parce qu’ils croyaient possible, dès le début du XIVe siècle, de lutter contre les Tatars.
La politique de collaboration avec les Tatars garantit à Moscou la protection de Saraï. Bien plus, elle lui assure le soutien intangible de l’Église orthodoxe. Libre, dispensée du tribut, l’Église se prononce en faveur de la paix avec la Horde, seule assurance d’une vie paisible pour la population, et de la consolidation des positions de l’Église. En rassemblant des terres par tous les moyens, les princes moscovites œuvrent pour la paix : plus le territoire de la principauté est vaste, plus grande est la zone de tranquillité. En outre, la politique de Moscou permet de donner un coup d’arrêt au fractionnement effréné de la Terre russe. Or, l’Église a intérêt à l’unification du pays. Aussi, dans les guerres entre les princes, le clergé prend-il systématiquement le parti de Moscou. Nous avons évoqué le cas du métropolite Théognoste, maudissant et excommuniant les habitants de Pskov qui avaient donné refuge au prince Alexandre de Tver, ennemi d’Ivan Kalita. Dans la lutte qui opposera le petit-fils d’Ivan, Dmitri Donskoï, au prince Boris pour Nijni-Novgorod, le métropolite Alexis enverra saint Serge de Radonège, fondateur du monastère de la Trinité, fermer toutes les églises de la ville et y interdire les offices, jusqu’à ce que les habitants acceptent de soutenir le prince de Moscou.
Les princes moscovites, à leur tour, dotent généreusement l’Église qui consacre la politique de Moscou de son autorité morale et fait de la ville la capitale du pouvoir spirituel. Le métropolite Pierre, qui a quitté Kiev pour Vladimir avant de s’installer à Moscou, prophétise à Ivan Kalita : « Dieu te bénira et te placera plus haut que tous les princes, il étendra la gloire de cette ville plus que d’aucune autre ; ta lignée détiendra ce lieu pour les siècles ; Sa main s’abattra sur l’épaule de vos ennemis… »
La politique de rassemblement menée par Moscou, qui ne s’embarrasse guère du choix des moyens, va à l’encontre de la tendance au fractionnement, dominante dans la
Les premiers princes moscovites se conduisent comme des loups dans une bergerie, qui auraient le soutien du berger. À la suite des historiens russes du XIXe siècle, Anatole Leroy-Beaulieu n’a pas une haute opinion des qualités morales des princes de Moscou : il les juge « rusés, avides, peu chevaleresques, peu scrupuleux ». Mais il apprécie à leur juste valeur les résultats de leur politique : ils « préparent patiemment la grandeur par la bassesse8 ».
Par « grandeur », le savant français entend le puissant État qui naîtra des fondations jetées, sur les bords de la Moscova, par les descendants d’Alexandre Nevski. Si la conscience professionnelle oblige l’historien à énumérer les travers moraux et les crimes des bâtisseurs de l’empire moscovite, il ne peut toutefois les condamner. Les princes de Moscou agissaient comme tous leurs contemporains et ancêtres, et comme le feront leurs successeurs à la tête de l’État. Dans la seconde moitié du XXe siècle, un poète russe écrira : « En politique, qui dit génie, dit malfrat9. » Les premiers princes moscovites ne furent pas des génies. Leur principale qualité fut l’obstination, la cohérence politique, et leurs héritiers en récoltèrent les fruits.
La voie menant à la grandeur fut longue et ardue. Les obstacles ne manquèrent pas. Le plus pénible fut la Lituanie.
3 L’essor de la Lituanie
Vie d’Alexandre Nevski.
Le biographe d’Alexandre Nevski dit vrai : au début du XIIIe siècle, les Lituaniens « grandissent en force ». Ils ont commencé à piller les terres russes beaucoup plus tôt, comme, d’ailleurs, à se protéger des incursions des princes russes. La chronique de Nestor les mentionne parmi les peuples versant un tribut à Kiev. Elle relate les campagnes de Vladimir le Soleil Rouge contre les Lituaniens, en 983, et de Iaroslav le Sage, en 1040. L’absence de détails concernant ces victoires semblerait indiquer l’absence des victoires elles-mêmes : guerriers audacieux, vivant dans d’impénétrables forêts, les Lituaniens défendirent avec succès leur territoire.
Les Lituaniens constituent une des tribus baltes établies, depuis le fond des âges, sur les terres allant de la mer Baltique jusqu’en aval de la Vistule et du Boug occidental. Païens, guerriers braves et féroces, ils vivent, outre de pillages, de chasse et de pêche. Jusqu’au début du XIIIe siècle, ils n’ont ni villes ni organisation d’État, au sens de force politique unificatrice. L’arrivée des Allemands est l’impulsion qui projette les Lituaniens au cœur de la vie politique de l’Europe orientale. En 1226, Conrad de Mazovie en appelle à l’Ordre teutonique, parce qu’il ne peut venir à bout lui-même de la tribu balte des Prusses, voisins des Lituaniens et, comme eux, païens. Installés sur le petit territoire offert par Conrad sur la Vistule inférieure, les croisés ne cessent d’élargir leur possessions, subjuguant les tribus locales qu’ils convertissent au christianisme et, en cas de résistance, anéantissent. En un demi-siècle, ils ont conquis la terre des Prusses, disparus au cours des combats, et soumis les Lettons. Les Lituaniens résistent avec acharnement, réussissant, en même temps, à créer un État fort.
L’apparition de la Lituanie sur la scène de l’Histoire relève de ces énigmes historiques que l’on explique de multiples manières, sans parvenir à épuiser le phénomène. On a calculé qu’à la fin de la période tribale, les trois principaux peuples baltes étaient à peu près égaux par le territoire et la population : près de cent quarante-cinq mille personnes et cinquante-huit mille kilomètres carrés pour la Lettonie, soit 2,5 habitants au kilomètre carré ; cent soixante-dix mille âmes et quarante-deux mille kilomètres carrés pour la Prusse, soit 4 habitants au kilomètre carré ; cent soixante-dix mille personnes et cinquante-huit mille kilomètres carrés pour la Lituanie, soit 3 habitants au kilomètre carré1. Un siècle plus tard, la Lituanie est un adversaire sérieux pour la Horde d’Or et la principauté de Moscou : les domaines du grand-duc de Lituanie s’étendent de la Baltique à la mer Noire.
Peu nombreux, se taillant un empire à la force du glaive, les Lituaniens ne sont cependant pas tout à fait une exception dans l’Histoire. Ils n’ont fait qu’imiter leurs voisins des bords de la Baltique, les Varègues ou Normands qui, au IVe siècle, atteignaient Kiev et entreprenaient d’y édifier leur puissance. Les Varègues suivaient les fleuves, les Lituaniens aussi, mais ils ont, en plus, une cavalerie. Comme les Varègues, les Lituaniens sont païens. La conversion de la Russie au Xe siècle devait jouer, nous l’avons vu, un rôle essentiel dans la création d’un État russe puissant. Les Lituaniens édifient leur État, en restant païens. Ils n’adopteront le christianisme qu’au XIVe siècle – les derniers en Europe.
L’apparition de l’Ordre de Livonie engendre un danger contre lequel les princes lituaniens unissent leurs forces. Entre 1200 et 1236, les Lituaniens effectuent vingt-trois raids contre les Livoniens, et quinze contre les Slaves voisins. Dans les années suivantes, la proportion s’inverse : entre 1237 et 1263, on compte cinq raids contre les Livoniens, et vingt-huit contre les Slaves. La raison en est évidente : les Porte-Croix sont de plus en plus forts, et les principautés russes, déchirées par les guerres intestines, de plus en plus faibles. C’est alors qu’apparaît Mindaugas, l’un des innombrables princes lituaniens. En 1248, il s’empare de Novgorodok, sur le cours supérieur du Niemen, et commence, obstiné et habile, à accroître ses possessions. La chronique rapporte les événements sans fioritures particulières, mais de façon éloquente : « Mindaugas était l’autocrate de toute la Lituanie… Régnant sur la terre lituanienne, il tua ses frères et neveux, chassa les autres et se mit à gouverner seul… »
Les trente années de son règne sont une période de consolidation de l’État lituanien, d’élargissement de son territoire au détriment des terres russes, et de résistance à la pression allemande. En 1250, Mindaugas, qui porte le titre de grand-duc, se convertit au catholicisme et reçoit du pape la couronne royale. Réunissant un nombre suffisant de forces, il met en déroute les Porte-Croix sur le lac Durbé, et revient au paganisme. Il fait massacrer les catholiques de son entourage, sans doute pour mieux affirmer la sincérité de son retour à sa foi originelle.
En 1263, Mindaugas est assassiné par son neveu. Commence alors une longue période de troubles, mais l’État instauré ne s’effondre pas. L’un des éléments essentiels de la consolidation, est l’adoption du principe de transmission de la couronne du père au fils, ou du frère aîné au cadet. À compter de la fin des années 1380, jusqu’en 1572, soit près de trois cents ans, la Lituanie sera gouvernée par une seule et même dynastie.
Le véritable fondateur de la puissance lituanienne est le grand-duc Guédimine, dont le règne s’étend approximativement de 1315 à sa mort, en 1341. La chronique rapporte que, chargé d’une nombreuse famille, il voulut doter ses fils et ses filles de terres et, en conséquence, ne cessa d’élargir ses possessions. Se protégeant, à l’ouest, des Chevaliers teutoniques, Guédimine progresse rapidement au sud et au nord. Sa puissance s’étend de Pskov aux limites méridionales de la terre de Kiev, de la Haute-Volga à la Volhynie. La capitale de l’État est transférée à Vilnius.
Les Slaves représentent une part importante de la population de l’État lituanien. Guédimine porte le titre de grand-duc des Lituaniens, des Samogitiens2 et des Russes. Le terme de « Russe » doit être entendu ici dans un sens religieux, et non ethnique. Les « Russes » en question sont donc, avant tout, orthodoxes. En même temps, l’orthodoxie est porteuse d’une culture bien supérieure à celle, païenne, des Lituaniens. Les Russes servent dans l’armée, on les trouve à la cour (une partie des fils de Guédimine s’est convertie à l’orthodoxie), ils remplissent fréquemment des missions diplomatiques. Le russe (en l’occurrence, un dialecte slave qui deviendra le biélorusse) est la langue parlée par la majorité de la population.
La mort de Guédimine, en 1341 – année où meurent également le khan Özbeg et Ivan Kalita – plonge la Lituanie dans cinq années de troubles : le frère du prince et ses sept fils morcellent le pays. Peu à peu, les deux fils les plus capables de Guédimine – les deux derniers païens de la famille –, Olgerd et Keistutis, prennent le pouvoir en main. Ils régneront en bonne intelligence pendant près de trente ans sur la Lituanie, dont ils feront une grande puissance. Les deux frères se répartissent les tâches et les capitales : à Troki, Keistutis défend les frontières occidentales du pays contre la pression allemande ; à Vilnius, Olgerd s’attache à étendre les possessions lituaniennes, au détriment des principautés russes. Keistutis demeure un païen convaincu. Olgerd, lui, est bienveillant envers l’orthodoxie – sa première femme est une princesse de Vitebsk, la seconde une princesse de Tver –, mais ne renonce pas au paganisme.
Le règne des fils de Guédimine est marqué par une lutte acharnée contre Moscou et représente un moment charnière dans l’Histoire. En 1358, Olgerd formule sa politique de la façon la plus concise et laconique qui soit : « Toute la
En douze ans de règne, le prince de Moscou Siméon le Superbe ne se rend pas moins de cinq fois à Saraï, afin de demander de l’aide contre les Lituaniens. Le « bon khan Chadi-beg », comme le nomment les chroniqueurs, se montre bienveillant envers Siméon et lui apporte son soutien. Olgerd agrandit les frontières de la Lituanie, mettant à profit les querelles des princes russes, mais il laisse aux terres annexées une importante autonomie. Certains historiens évoquent même le caractère fédéral de l’État lituanien, en songeant plus particulièrement à Polotsk, Vitebsk, Smolensk, qui conservent une assez large indépendance. La tolérance religieuse est strictement pratiquée ; bien plus, les princes lituaniens se convertissent à l’orthodoxie pour renforcer leurs positions dans les territoires conquis. Évoquant l’annexion des « terres ukrainiennes » par les Lituaniens, Mihajlo Grouchevski explique la facilité avec laquelle ils remportèrent la victoire, par le fait que « les populations en avaient assez des désordres et de la servitude tatare ». Le pouvoir de la Lituanie était d’autant plus acceptable que « les princes lituaniens n’intervenaient pas dans les affaires locales et ne changeaient rien aux usages. Leur mot d’ordre était : “Nous ne touchons pas à l’ancien, nous n’imposons rien de nouveau”4. »
Les mariages dynastiques sont un instrument capital de la politique lituanienne. Les héritiers de Guédimine sont rattachés par de très nombreux liens à Tver : Olgerd a épousé la fille d’Alexandre de Tver et Ivan de Tver s’est marié avec la fille de Keistutis. Boris, prince de Nijni-Novgorod (qui, au XIVe siècle, devient un important centre de négoce sur la Volga et autour de laquelle sont regroupés de vastes territoires allant presque jusqu’à Moscou), prend pour femme une fille d’Olgerd. Il a pour beaux-frères Ivan de Novossil et Sviatoslav de Karatchev, également voisins des terres moscovites.
À l’instar des princes de Moscou, Olgerd vise le pouvoir autocratique et veut assurer la couronne aux représentants d’une seule dynastie, dont tous les membres auront une terre (chacun de ses douze fils reçoit un domaine), à la condition de se soumettre à l’aîné. Là encore, le modèle, pour le grand-duc de Lituanie, est Moscou. Dans les années du règne d’Olgerd et Keistutis, la Lituanie devient un puissant État militaire, dont l’armée se couvre de gloire. L’écrivain grec Nicéphore Grégoras (mort en 1360) traduit l’opinion communément admise, dans la Constantinople du XIVe siècle, sur la Lituanie : « Soumis à un unique gouvernant, les Lituaniens sont innombrables et fort braves, voire invicibles… Leur roi dépasse en force et en vaillance guerrière tous les princes chrétiens de la
La force militaire, la diplomatie, une politique dynastique permettent à la Lituanie d’étendre ses limites « d’une mer à une autre mer ». Ayant stoppé l’avance des croisés aux frontières occidentales, Olgerd dirige ses forces vers le sud-est. En 1361, il prend Kiev, déjà dépendante de la Lituanie depuis Guédimine, et place sur le trône son fils Vladimir. Poussant plus loin vers le sud, il met en déroute un détachement tatar (1362) sur la Siniaïa Voda, un affluent du Boug, et occupe la Podolie. L’État lituano-russe englobe le territoire de la Russie kiévienne. Affaiblie par des querelles intestines, la Horde préfère s’entendre avec la Lituanie. Le raid d’Olgerd contre Moscou témoigne de cet affaiblissement de l’influence du khan. En 1368, l’armée lituanienne arrive aux portes de la ville ; elle met en pièces les troupes de garde, sans toutefois parvenir à prendre Moscou. Pour la première fois depuis 1238, la capitale de la principauté est en danger. Les Tatars de Batou, alors, s’en étaient emparés et l’avaient saccagée ; à présent, c’est le prince lituanien qui y porte atteinte, accompagné du prince de Tver, Michel Alexandrovitch, pour lequel Moscou est, par excellence, la ville honnie. Les succès impressionnants de la Lituanie ne résolvent pas le principal problème : écarter le grand rival, Moscou, qui empêche la réunion de toutes les terres russes sous le sceptre d’Olgerd. L’échec des projets lituaniens s’explique avant tout par l’attitude de l’Église orthodoxe, qui soutient inconditionnellement Moscou.
En 1351, la « mort noire », la peste, qui s’est abattue en 1348-1349 sur l’Europe occidentale, pénètre dans la
À la fin de 1370 et au début de l’année suivante, Olgerd adresse au patriarche de Constantinople une lettre qui sera examinée à la loupe par les historiens. Le grand-duc de Lituanie y souligne la nécessité de créer une métropole pour ses possessions, qui englobent Kiev, Smolensk, Tver, Nijni-Novgorod et bien d’autres villes. Évoquant son intention de soumettre les territoires de Moscou à la Lituanie, Olgerd nomme deux ennemis mortels contre lesquels il mène une guerre incessante : Moscou et l’Ordre teutonique. La Lituanie opère dans deux directions : elle tente de se protéger des croisés qui continuent à grignoter et dévorer ses terres (en 1362, ils s’emparent de Kaunas ; en 1367 ils font une incursion à Troki, capitale de Keistutis ; en 1377, ils assiègent Vilnius…), et élargit constamment ses domaines, au détriment de Moscou. En 1368, Olgerd arrive aux portes de Moscou ; en 1370, il assiège à nouveau la capitale du prince moscovite ; en 1372, il revient pour la troisième fois. Mais aucun de ces affrontements ne résout rien. Lors de son premier raid, Olgerd reste trois jours devant Moscou, et à peine plus de temps pour le second ; pour le troisième, les
Dans les années 1360-1370, les forces des deux adversaires sont à peu près égales. Bien plus, les parties en présence redoutent de se lancer dans de vraies actions militaires, chacune se sentant menacée sur ses arrières : pour l’une, par les Tatars, pour l’autre, par les croisés allemands. Dans ce contexte, l’Église va jouer un rôle décisif, faisant pencher l’un des plateaux de la balance. Plus que les princes moscovites, le vainqueur d’Olgerd sera le métropolite Alexis. Il obtient de Constantinople la confirmation de Vladimir-sur-la-Kliazma comme capitale de la métropole « de toute la Russie ». Mais, depuis Pierre, le métropolite a sa résidence à Moscou.
Vassili Klioutchevski écrit à propos du métropolite Alexis, devenu un saint de l’Église orthodoxe : « Issu d’une famille de boïars, habitué de tous temps à partager avec les princes la tâche de défendre et d’administrer le pays, le métropolite Alexis emprunta une voie militaire et politique ; il fut successivement le principal conseiller de trois princes moscovites, dirigea leur
L’action d’Alexis a, entre autres résultats, celui de renforcer le pouvoir et l’influence de l’Église sur la vie spirituelle, mais aussi politique, de la principauté de Moscou. « Le pouvoir épiscopal, note, au XIXe siècle, un historien de l’Église, s’éleva à une hauteur jamais atteinte en Russie7. » Un spécialiste contemporain estime, quant à lui, que le métropolite Alexis apporta à la Russie ce que « Grégoire VII donna à l’Église de Rome, Solon à Athènes et Zarathoustra à l’Iran… ».
L’action du métropolite Alexis, aux côtés duquel Serge de Radonège, par la suite un des saints les plus vénérés de Russie, mène son œuvre pastorale, empêche Olgerd de réaliser ses projets. Il ne parvient pas, comme il l’escomptait, à obtenir que Rome déplace l’Ordre teutonique des rives de la Baltique vers les steppes de la mer Noire, pour combattre les Tatars ; il ne réussit pas non plus à reconquérir les terres lituaniennes, perdues dans la lutte contre les croisés ; il n’arrive pas, enfin, à rassembler toute la terre russe sous l’autorité de la Lituanie. Et surtout, il se révèle incapable de vaincre Moscou. Les historiens tentent d’évaluer les opportunités qui se seraient offertes au grand-duc de Lituanie, s’il s’était converti à l’orthodoxie, religion majoritaire dans ses domaines : il eût pu, alors, se substituer à Moscou, comme centre de toutes les principautés orthodoxes, et restaurer, sous l’égide de la Lituanie, la Russie kiévienne.
Olgerd ne fit pas ce choix. Son fils, Jagellon, dernier prince païen en Europe, se convertira au catholicisme et rattachera la Lituanie à la Pologne. Le conflit avec la principauté de Moscou, puis avec l’État moscovite et la Russie, se poursuivra.
Le premier round en est gagné par Moscou : elle tient bon, repousse la menace lituanienne, sans cesser d’agrandir son territoire. Olgerd meurt en 1377, laissant, nous l’avons dit, douze fils. Les héritiers de Keistutis ont également des prétentions au trône, après la mort de leur père, en 1382. La « grande confusion » qui règne en Lituanie délie les mains de Moscou.
4 Le Champ-des-Bécasses
Extrait de la
La bataille du Champ-des-Bécasses, qui oppose les princes russes conduits par Dmitri, grand-prince de Moscou, aux Tatars commandés par le khan Mamaï, est l’une des dates capitales de l’histoire russe. Entre la défaite des
En un siècle et demi, bien des choses ont changé. À commencer par l’adversaire des Tatars. En 1223, quand Djébé et Subötaï, les glorieux chefs de guerre de Gengis, lançaient leurs cavaliers sur les rives de la Kalka, ils trouvaient en face d’eux les
En 1359, le grand-prince Ivan le Rouge et le khan de la Horde d’Or, Berdibeg, meurent tous les deux. L’héritier du prince de Moscou, Dmitri, a neuf ans. La mort de Berdibeg, qui a occupé le trône après l’assassinat de son père et est lui-même tué au bout de deux années de règne, ouvre une période d’anarchie ou, pour reprendre l’expression des chroniqueurs russes, de « grande confusion ». À Saraï, les khans se succèdent à la vitesse de l’éclair ; certains gouvernent moins d’un an, avant d’être assassinés comme leurs prédécesseurs. La Horde perd son unité. Deux khans règnent en même temps. Le grand « faiseur de khans » est Mamaï, qui commande en Crimée et sur les bords de la mer Noire. Ne descendant pas de Gengis, il ne peut prétendre au trône, mais dispose de forces suffisantes pour y placer ceux qui l’agréent.
L’affaiblissement de la Horde, la « grande confusion » ne modifient pas les usages instaurés depuis un siècle et demi. Les boïars de Moscou envoient une ambassade à Saraï, afin de demander le
Les vingt-cinq années suivantes constituent une étape importante dans l’histoire de l’ascension de Moscou. La principauté combat sur quatre fronts : la Horde, la Lituanie, Tver, Riazan. L’ennemi principal est la Lituanie, le grand allié – les Tatars. Mais si Moscou avait affaire, jusqu’à présent, à un État puissant et centralisé, la situation est désormais bien différente : la faiblesse de la Horde, les querelles entre les prétendants au trône de Saraï offrent des possibilités de manœuvre. Des opportunités qui n’échappent pas non plus aux adversaires de Moscou : Tver et Riazan les exploitent abondamment, tout en demandant le soutien d’Olgerd. Des accords se nouent et se dénouent entre les adversaires, mais aucun des deux grands ennemis, Moscou et la Lituanie, ne perd de vue le but final : l’unification de la
La lutte n’a pas un caractère national : des Russes se battent contre des Russes, ils se dévastent mutuellement leurs terres, y mettant le même acharnement qu’à guerroyer contre les Tatars musulmans, ou les Lituaniens païens. Le conflit est de nature politique. Deux conceptions de l’État sont aux prises. Tver, Riazan, Souzdal, les villes riches de la Volga s’opposent au centralisme de Moscou, prônent le séparatisme, rêvent, en bonnes conservatrices, de restaurer les anciens usages, venus de la Russie kiévienne. Leur alliée est la Lituanie qui veut (et y réussit pour beaucoup sous le règne d’Olgerd) rassembler toutes les principautés orthodoxes, en leur laissant une complète autonomie et sans enfreindre les traditions d’une quelconque façon.
La conception politique de Moscou est bien différente. Avec une obstination sans faille, les princes moscovites Danilovitch, héritiers de Daniel, le fils d’Alexandre Nevski, œuvrent à l’édification d’un État centralisé, gouverné par un autocrate. Sur six générations, ils ne poursuivent qu’un but, n’agissent que dans une direction, jusqu’à ce que, sous le règne d’Ivan III, ils parviennent à leurs fins. Selon Vassili Klioutchevski, une qualité essentielle des Danilovitch fut leur « remarquable et constante médiocrité1 ». Le manque de personnalité, l’absence de véritable talent, ou de vices attirant l’attention, les pousse à suivre la voie politique tracée par leurs pères. L’historien souligne, parmi les traits positifs des princes, la force de leur sentiment familial, qui épargne à Moscou, pour une longue période, les guerres intestines ; il relève également leur piété, leur modération et leur prudence, leur capacité à amasser du bien. Énumérant les vertus des bâtisseurs de la principauté de Moscou, Vassili Klioutchevski n’omet pas, toutefois, de les présenter aussi comme des rapaces « guettant en douce leurs voisins2 ».
Dans la litanie des Ivan et des Vassili, qui ne se distinguent guère les uns des autres, le prince Dmitri, entré dans l’Histoire sous le nom de Donskoï, se détache immédiatement. Devenu prince à neuf ans, mort seulement trente ans plus tard, Dmitri doit avant tout sa gloire à sa victoire sur les Tatars, au Champ-des-Bécasses. Le 7 novembre 1941, prononçant un discours sur la place Rouge que les Allemands, aux portes de Moscou, peuvent observer à la jumelle, Staline parle aux soldats des « vaillants représentants de nos grands ancêtres ». Il nomme d’abord Alexandre Nevski, puis Dmitri Donskoï.
La politique étrangère est le principal souci de Dmitri ou, comme en témoignent les contemporains, soutenus en cela par les historiens, du métropolite Alexis qui inspire aussi la politique intérieure du prince de Moscou. Vingt ans durant, jusqu’à sa mort en 1378 (soit les deux premières décennies du règne de Dmitri), Alexis mène une politique visant à renforcer la puissance moscovite. Cela se traduit par un agrandissement du territoire de la principauté et des tentatives pour affaiblir ses adversaires. Le style expressif de la chronique ne laisse aucun doute sur les principes qui fondent la ligne de Dmitri, élaborée par Alexis : « Dmitri amena tous les princes sous son pouvoir, et ceux qui refusaient de se plier à sa volonté, il entreprit de leur porter atteinte. » Le sens de la formule « porter atteinte » apparaît pleinement, ne fût-ce que dans l’épisode avec Michel, prince de Tver. Ayant résolu d’intervenir dans la brouille des princes de Tver, Dmitri convoque pour arbitrage à Moscou Michel et ses boïars, et ordonne aussitôt de les jeter au cachot. L’ambassadeur tatar obtient leur libération. Si Dmitri ne se laisse guère impressionner par le prince de Tver, son dangereux et puissant rival, on peut imaginer qu’il ne risque pas de prendre des gants avec des princes plus faibles.
Tver et Riazan n’ont pas l’intention d’accepter les prétentions moscovites et emploient tous les moyens possibles pour combattre Dmitri. Par trois fois, Michel de Tver « envoie » les
La politique du métropolite Alexis poursuit un autre but que le simple renforcement de la puissance moscovite : la consolidation du pouvoir autocratique du prince. Le métropolite donne sa bénédiction pour l’exécution d’Ivan Veliaminov, fils du défunt et ultime chef du
Le troisième élément essentiel de la politique d’Alexis est le renforcement du rôle de l’Église dans la conduite des affaires de l’État. La place particulière occupée par l’orthodoxie dans la vie spirituelle du pays, son importance en tant que force unissant tous les croyants par-delà les frontières entre les principautés, sont transformées par le métropolite en instrument d’une politique étatique. L’historien contemporain parle de « l’édifice d’une théocratie orthodoxe, bâti par le métropolite Alexis, avec l’aide du supérieur du monastère de la Trinité, Serge de Radonège3. » Par bien des aspects, l’action d’Alexis aux côtés du jeune Dmitri rappelle celle de Richelieu auprès de Louis XIII. Dans les deux cas, la suite de l’histoire est la même : ayant atteint leur majorité, le prince et le roi rejettent les conseils de leurs mentors, affirmant ainsi leur autonomie. Résolu, abrupt, « digne précurseur d’Ivan le Terrible4 », Dmitri prend avec assurance le pouvoir en main. Malgré la résistance d’Alexis, qui ne souhaite pas qu’un prince le remplace aux fonctions de guide spirituel, et l’opposition de Serge et de l’évêque de Souzdal, Dmitri ne cède pas. Son candidat, Mitiaï, meurt en se rendant à Constantinople pour y recevoir la mitre. Dmitri refuse d’accueillir le nouveau métropolite à Moscou, le soupçonnant d’avoir fait empoisonner Mitiaï. Il faudra attendre 1381 pour que le prince moscovite convie à venir dans sa capitale le métropolite de Kiev, qui bénéficie du soutien de Serge.
La mort d’Alexis ne modifie pas les fondements de la politique moscovite. Mais, du vivant même du métropolite, Moscou montre des velléités d’indépendance à l’égard des Tatars et commence à utiliser dans ses intérêts la « grande confusion » de la Horde. Lorsqu’en 1375, Michel de Tver obtient de Saraï le
En 1380, le « perfide et orgueilleux prince de la Horde de la Volga, Mamaï5 », réunit une armée qu’il mène contre Moscou. Nikolaï Kostomarov énumère les acteurs de cette campagne : le khan Mamaï a « engagé des gens de Khiva, des Bourtasses, des Lassis, il a fait alliance avec le prince Jagellon de Lituanie et les Génois de la mer Noire ». Il aurait pu inclure dans sa liste les participants russes. Le prince de Riazan, Oleg, ne se contenta pas de rallier Mamaï, il envoya également un émissaire au grand-duc lituanien Jagellon, avec cette invite : « Je t’annonce une heureuse nouvelle, grand-duc Jagellon de Lituanie ! Je sais que tu as formé depuis longtemps le projet de chasser le prince Dmitri et de t’emparer de Moscou. Notre heure est venue. Car le grand khan Mamaï lui marche sus, avec une immense armée. Joignons-nous à lui6. » Jagellon accepte ; préparant sa campagne contre Moscou, il assure ses arrières, en signant un pacte avec l’Ordre.
À la coalition bigarrée de Mamaï s’oppose l’armée de Dmitri, composée de princes russes gravitant autour Moscou, mais aussi de deux princes lituaniens, deux fils d’Olgerd brouillés avec Jagellon. Mamaï a concentré sur ses arrières les troupes du khan Toqtamich, qui vise le trône de la Horde d’Or et soutient donc Dmitri. Gueorgui Vernadski note que « ce fut un grand bonheur pour Dmitri d’avoir, auparavant, brisé la résistance des princes de Tver. Certes, il n’y eut pas de détachements de Tver aux côtés de Dmitri, au Champ-des-Bécasses, mais au moins n’y en eut-il pas contre lui7. » Les Novgorodiens non plus ne prennent pas part à la campagne contre Mamaï, opposés qu’ils sont aux projets de conquêtes de Moscou et craignant pour leurs usages, menacés par la politique autocratique des princes moscovites.
Le prince Dmitri décide de se porter à la rencontre de l’ennemi. Aux environs du 15 août 1380, les troupes russes sont réunies à Kolomna, près de Moscou et, à travers la terre de Riazan, gagnent le Don. Le 8 septembre, au Champ-des-Bécasses, à l’embouchure de la Nepriavda, a lieu le choc des deux armées. La
La signification de la bataille du Champs-des-Bécasses excède largement le cadre d’une victoire militaire, de la défaite d’une armée ennemie, permettant d’éviter un raid sur Moscou. La victoire est payée au prix fort : la fine fleur de l’armée russe tombe au champ d’honneur. L’écrasement de l’armée de Mamaï n’implique pas encore, ainsi que le croient les vainqueurs, la fin du joug tatar : deux ans plus tard, le khan Toqtamich livrera Moscou aux flammes. Mais la victoire contre Mamaï est capitale sur le plan moral. Vassili Klioutchevski écrit : « Le peuple, habitué à trembler au seul nom des Tatars, se dressa contre ceux qui l’avaient asservi ; il ne trouva pas seulement le courage de s’insurger, il partit au-devant des armées tatares dans l’immensité de la steppe et s’abattit, indestructible muraille, sur l’ennemi, l’ensevelissant sous les os de ses milliers de morts8. » La bataille contre Mamaï est le signe d’un éveil du sentiment national, directement lié au sentiment religieux. Pour les combattants et leurs descendants, la bénédiction donnée aux troupes de Dmitri par Serge de Radonège, est d’une importance vitale. Elle fait de la bataille contre l’armée de Mamaï un combat pour la foi, le choc des orthodoxes contre les infidèles (païens, musulmans et catholiques, ces derniers étant représentés par les Génois) et les renégats (Russes servant dans l’armée du prince lituanien).
La victoire sur les hétérodoxes est obtenue sous la conduite du prince de Moscou. La bataille du Champ-des-Bécasses devient donc un événement essentiel dans l’histoire de Moscou. Elle confirme en effet, de la façon la plus convaincante, le droit de la ville fondée par Iouri Dolgorouki à devenir le centre de la Russie.
La place occupée par la bataille du Champ-des-Bécasses dans l’histoire russe explique l’intérêt que lui portent les historiens, mais aussi les idéologues qui cherchent à utiliser la défaite de Mamaï pour étayer leurs idées. Le point de vue traditionnel sur les événements de 1380 est formulé brièvement dans le manuel scolaire adopté en 1992, après que tous les autres eurent été rejetés comme peu fiables : sous le règne de Dmitri Donskoï, « l’union des principautés se fit autour de Moscou pour combattre la Horde d’Or »9. Le manuel laisse de côté tout l’entrelacs des intérêts contradictoires défendus par les innombrables acteurs de l’événement, ne retenant que l’essentiel : les principautés russes sont réunies par Moscou pour lutter contre le joug tatar.
Vers les années soixante-dix, les historiens et publicistes soviétiques commencent à formuler un point de vue un peu différent. Ils portent une minutieuse attention aux colonies génoises installées en Crimée aux XIe-XIIe siècles, entraînant les rives de la mer Noire dans un négoce particulièrement actif. La Crimée compte alors parmi les possessions de Mamaï, et le khan tatar a recours aux services des Génois. En Crimée vivent aussi des juifs, descendants des Khazars. Une nouvelle conception se fait donc jour, en Union soviétique, qui présente la bataille du Champ-des-Bécasses comme un combat entre la
Lev Goumilev fonde ses « programmes » sur sa propre interprétation des sources disponibles. Et lorsque les témoignages viennent à manquer, l’historien, de son propre aveu, « complète » ceux qui existent, en les inscrivant dans un contexte plus large et en les examinant du point de vue du XXe siècle. Lev Goumilev reconnaît que le premier programme était le plus populaire à Moscou, non seulement parmi les boïars, mais aussi dans le milieu ecclésiastique. Pour l’historien, le confesseur de Dmitri, Mitiaï, que le prince destinait à devenir métropolite, en était le premier partisan. La meilleure preuve des sentiments « pro-Mamaï » de Mitiaï est, selon Lev Goumilev, l’autorisation qu’il reçut de traverser les possessions du khan lors de son voyage à Constantinople, ainsi que la soudaine mort du prélat. Si les contemporains et Dmitri Donskoï lui-même soupçonnèrent un empoisonnement, Lev Goumilev, lui, n’a aucun doute sur ce point. Il considère cependant que ce meurtre était une mesure nécessaire : « Mitiaï ne faisait que gêner la consolidation de la Terre russe et sa puissance, aussi se débarrassa-t-on de lui. La Russie valait d’être sauvée12. » Sans nous appesantir sur la question des moyens et des fins, relevons une contradiction : Mitiaï qui, de l’avis de Goumilev, agissait contre les intérêts de la Russie, était le confesseur et le candidat de Dmitri qui, selon ses contemporains et ses descendants, ouvrit la voie de la libération du joug tatar. L’historien fait fi de cette contradiction, expliquant les « erreurs politiques » du prince par « sa jeunesse et son peu de talent13 », et ses actions plus heureuses par l’influence de l’Église orthodoxe qui corrigeait ses erreurs.
Il existe, dans le schéma de Lev Goumilev, une contradiction plus grave. L’allié naturel – selon lui – de Moscou, le khan Toqtamich, ravage impitoyablement la ville, deux ans après le Champ-des-Bécasses qui avait vu la défaite de son ennemi, Mamaï. Là encore, l’historien lève la contradiction, en l’expliquant par le complot. Les princes de Souzdal, depuis longtemps adversaires irréconciliables de Moscou, envoyèrent une dénonciation au khan tatar, accusant Dmitri de s’entendre secrètement avec la Lituanie, alliée de Mamaï. Toqtamich, « Sibérien confiant et naïf14 », prit ces accusations pour argent comptant et s’en fut guerroyer contre Moscou.
La victoire du Champ-des-Bécasses a, nous l’avons vu, un immense impact moral. Mais la « grande confusion » a pris fin dans la Horde. La mort de Mamaï ouvre à Toqtamich le chemin de Saraï. Le khan des Hordes blanche et bleue devient également celui de la Horde d’Or. Le territoire de l’
Le joug tatar se maintiendra encore un siècle, même si la nature des relations entre le khan et les principautés soumises se transformera, les deux parties ayant besoin l’une de l’autre. Toqtamich, qui croit à sa bonne étoile et se prend pour le nouveau Gengis Khan, déclare la guerre à Timour. En 1370, Timour, dit Timour lenk (le Boiteux) ou Tamerlan, se décrète empereur, après avoir conquis l’Asie centrale. La capitale de son empire est Samarkand, d’où le nouveau conquérant part en campagne aux quatre coins du monde. Sans s’arrêter un instant pour affermir son pouvoir, Timour s’empare du Khwârezm, de la Perse, de l’Inde, de la Syrie, et meurt en 1405, lors d’une campagne contre la Chine. En 1376, Toqtamich, prétendant au trône de Saraï, est venu le trouver à Samarkand pour lui demander son soutien. Timour l’aide, en effet, à combattre Mamaï et à redresser l’
Moscou éprouve elle aussi le besoin pressant d’un allié, ou d’un protecteur puissant. Après le raid de Toqtamich, Dmitri Donskoï rétablit la collecte du tribut versé au khan. Le poids du tribut n’est pas excessif. Il a été calculé que, même pendant la pénible année 1389, Dmitri paya cinq mille roubles, soit, compte tenu de la densité de la population, cinquante kopecks par personne16. Si cet impôt est humiliant, il permet aussi au prince de Moscou d’exercer une pression sur les
La position de Moscou est rendue plus délicate par la décision du grand-duc lituanien Jagellon de se convertir au catholicisme, condition
La décision de Jagellon est motivée par le désir de trouver de l’aide dans le combat qu’il mène contre l’Ordre, lequel continue, obstiné, impitoyable, à christianiser les Lituaniens, dévorant leur territoire. Son baptême volontaire prive les croisés du prétexte qui justifiait leur conquête de la Lituanie. Le prince avait le choix entre l’orthodoxie et le catholicisme. L’immense majorité de ses sujets est orthodoxe. À la fin du XVe siècle, le grand-duché de Lituanie couvre quelque huit cent mille kilomètres carrés, dont moins de soixante-dix mille, soit 10 % de la superficie, sont peuplés de Lituaniens d’origine. En 1384, Jagellon a entrepris des pourparlers avec Dmitri Donskoï, concernant son éventuelle conversion à l’orthodoxie et son mariage avec la fille du prince de Moscou18. Ces projets stagnent, Jagellon voulant se marier avant de devenir orthodoxe. La véritable raison de l’échec des pourparlers est toutefois le désir du prince lituanien d’arracher à Moscou la promesse de l’aider à combattre l’Ordre. Après le raid dévastateur de Toqtamich, Dmitri Donskoï n’est pas en état de partir en guerre contre les croisés. Jagellon se tourne donc du côté de Cracovie.
À l’âge de vingt-six ans, le prince lituanien prend pour épouse une princesse polonaise de onze ans, monte sur le trône et fonde la dynastie des Jagellons. Lui succède, à la tête de la Lituanie, un cousin du roi de Pologne, Witowt, qui prend le titre de grand-duc de Lituanie et de Russie. Avec l’appui de la Pologne, la Lituanie devient un adversaire beaucoup plus redoutable. Cependant, convertie au catholicisme, elle cesse d’être la rivale de Moscou dans l’unification des principautés orthodoxes. Witowt s’occupe activement d’élargir les frontières de la Lituanie, poursuivant en cela l’œuvre de ses pères. Sous son règne, la Lituanie s’étend de la Baltique à la mer Noire. Le caractère de cette expansion s’est pourtant modifié. Les princes païens montraient de la tolérance envers l’orthodoxie des populations conquises. Witowt le catholique, lui, entreprend de les convertir à sa foi.
En 1389, une autre mauvaise nouvelle parvient à Moscou : en Serbie, la coalition serbo-bosniaque a été mise en déroute, à la bataille de Kossovo-Polje (le Champ-des-Merles), par l’armée du sultan turc Murat Ier. Les États slaves des Balkans – Serbie et Bulgarie – passent pour près de cinq siècles sous domination ottomane. Le grand fondement de l’orthodoxie, Byzance, qui paie déjà le tribut aux Turcs depuis les années 1370, est vassalisé par le sultan, et s’affaiblit de plus en plus, déchiré par les intrigues. En 1398, l’empereur Manuel II demande l’aide de Moscou. Mais le prince Vassili Ier a trop de soucis sur son propre territoire et manque par trop de puissance pour soutenir l’empereur. Le déclin politique et militaire de Byzance engendre une détérioration des rapports entre la métropole de Moscou et le patriarcat de Constantinople, qui s’oppose de toutes ses forces aux velléités d’indépendance de cette métropole lointaine.
Le biographe de Dmitri Donskoï, notant que l’Histoire « en a gardé le souvenir, comme du vainqueur des Tatars », n’en estime pas moins que « sa politique intérieure fut également remarquable, peut-être plus brillante encore19 ». Nous avons évoqué les grandes orientations de cette politique : agrandissement des possessions de Moscou, renforcement du pouvoir autocratique du prince. Le testament de Dmitri est le digne couronnement de son œuvre. Depuis Ivan Kalita, nous l’avons vu, les princes moscovites, lorsqu’ils partagent leurs domaines, en attribuent une plus large part à leurs aînés. Au début du XVe siècle, le « supplément à l’aînesse » prend de telles proportions qu’il fait de cet avantage matériel une véritable force politique. L’accroissement constant, plusieurs générations durant, de la
Le testament de Dmitri ne permet pas, malgré tout, d’occuper le trône sans l’autorisation du khan. Vassili Ier obtient l’investiture en 1389. Il gardera la couronne de Moscou jusqu’à sa mort, en 1425. Les historiens russes ne portent pas un intérêt excessif à Vassili Dmitrievitch. Pourtant, les trente-six années de son règne sont une période de rudes épreuves pour Moscou. Bien que Vassili Ier ne semble pas avoir frappé les chroniqueurs par des talents particuliers, il possède manifestement les qualités nécessaires à son temps. Prudent mais sachant, au besoin, se montrer résolu, il a un art de la diplomatie qu’il met maintes fois à profit.
Sa première épreuve, Vassili la subit à Saraï. En 1383, Dmitri envoie son fils trouver le khan qui, en dépit des accords passés, a cédé aux instances (et aux présents) du prince de Tver et accordé le
L’évasion de Vassili ne nuira pas aux relations entre le prince moscovite et le khan. Après la mort de son père, Vassili n’obtient pas seulement le
L’acquisition de Nijni renforce Moscou et déplace les limites de la principauté loin à l’est. La chose n’est pas sans risque, mais elle offre un champ de manœuvres que les continuateurs de la politique de Vassili ne manqueront pas de mettre à profit.
L’agrandissement du territoire, qui porte en même temps un coup aux adversaires de Moscou dans les autres principautés, est l’une des trois grandes orientations de la politique moscovite. Les deux autres concernent les relations avec les Tatars et la Lituanie. Les rapports entre Moscou et la Horde sont déterminés par la guerre entre Toqtamich et Timour-Tamerlan. Pendant plus de dix ans, sur d’énormes distances – de l’Amou-Daria à l’Irtych, du Terek à l’Oka –, les héritiers de Gengis guerroient contre les Türks, nouveaux prétendants à la suprématie en Eurasie. En 1387, Toqtamich, devenu khan de la Horde d’Or avec l’aide de Timour, profite de ce que le « Boiteux de fer » se bat en Perse pour attaquer les terres de son bienfaiteur. Timour rentre en hâte et met Toqtamich en déroute. Un an plus tard, ayant repris des forces, le khan de la Horde agresse à nouveau Timour. Un détachement de Moscou combat aux côtés des Tatars. Une fois encore, l’armée de Timour remporte la victoire.
Avec un entêtement stupéfiant, Toqtamich s’efforce sans cesse de vaincre l’armée de Timour-Tamerlan et subit défaite sur défaite. Invariablement, Tamerlan, sa victoire assurée, se refuse à rester sur les territoires conquis ; il regagne ses terres, ne laissant que ruines et cendres dans les villes prises, massacrant leurs défenseurs et emmenant avec lui nombre de prisonniers. Les Türks à peine partis, le khan de la Horde d’Or se manifeste à nouveau. En 1393, Toqtamich, depuis Tana (Azov), adresse une lettre au roi de Pologne, exigeant de lui qu’il paie le tribut. En 1395, Tamerlan décide d’en finir avec son adversaire décidément trop remuant. Il choisit, cette fois, la voie la plus directe, à travers le Caucase, pour gagner les principales villes de la Horde d’Or : Saraï et Astrakhan. Sur les bords du Terek, l’armée de Toqtamich est mise en déroute. Le khan s’enfuit. Timour-Tamerlan saccage Tana, Saraï et remonte vers le nord, menant son armée contre le tributaire du khan de la Horde, Moscou. Réunissant une importante armée, le prince Vassili marche vers l’Oka, frontière de la principauté de Moscou. La chronique évoque, en cette circonstance, un enthousiasme religieux qui rappelle les sentiments animant les Russes à la veille du combat contre Mamaï. Sur ordre du grand-prince et du métropolite Cyprien, l’icône miraculeuse de la Vierge, qu’Andreï Bogolioubski avait prise à Kiev, est transportée de Vladimir à Moscou. Après avoir mis à sac la ville russe de Ielets, Timour renonce et quitte la terre de Riazan en direction du sud. La guerre que se livrent Toqtamich et Tamerlan entraîne dans son tourbillon sanglant tous les peuples du continent eurasien et a un impact considérable sur les relations entre Moscou et la Lituanie. Dans le triangle Toqtamich-Vassili-Witowt, les alliances changent continuellement, selon l’issue des combats : les adversaires d’hier se liguent contre les amis de la veille, puis se séparent et créent de nouvelles unions. Chacune des parties en présence poursuit ses propres buts, consistant essentiellement en un élargissement du territoire sur lequel elle exerce son autorité.
Devenu grand-duc de Lituanie en 1392, Witowt poursuit la politique d’Olgerd, s’efforçant d’assurer son hégémonie sur le monde orthodoxe d’Europe orientale. En 1395, profitant de ce que Moscou est occupée à repousser l’attaque de Tamerlan, Witowt s’empare de la principauté de Smolensk. L’année suivante, le prince lituanien inclut dans ses possessions la ville de Liouboutsk, sur l’Oka, s’immisçant ainsi entre Moscou et Riazan. Il projette d’effectuer, par le sud, un mouvement tournant autour la principauté de Moscou. Vaincu pour la énième fois, Toqtamich, cependant, se réfugie en Lituanie. Witowt décide alors d’aider le khan destitué à retrouver son trône. Avec un protégé à Saraï, la Lituanie disposerait d’un sérieux instrument de pression sur Moscou.
En 1399, sur les bords de la Worskla, affluent du Dniepr, la puissante troupe de Witowt, magnifiquement armée – elle dispose, entre autres, d’une artillerie – et composée pour l’essentiel de soldats de Russie occidentale, est littéralement anéantie par les Tatars que commandent le khan de la Horde d’Or, Timour Qoutlough, et le célèbre chef d’armée Idiqou. Moscou peut enfin respirer. Les Lituaniens perdent Smolensk. Witowt, toutefois, ne tarde pas à reconstituer ses forces. En 1404, il s’empare de Viazma, reprend Smolensk l’année suivante ; pour deux siècles et demi, la ville devient la frontière pour laquelle Russes et Polonais ne cesseront de se battre.
Le danger lituanien acquiert une acuité particulière aux yeux de Moscou, après la conversion de la Lituanie à la « foi latine », au catholicisme. Un catholicisme particulièrement agressif envers la population orthodoxe du grand-duché. La résistance opposée par la majorité de la population pousse Witowt à chercher un moyen de réunir les Églises, de faire une « union ». Un temps, il lui semble que le fondement de cette union pourrait être le programme des hussites, mais les idées des protestants tchèques n’éveillent guère d’écho parmi les orthodoxes de Lituanie. Witowt obtient la création d’une métropole orthodoxe pour la
Le danger lituanien contraint Moscou à demander l’aide de la Horde. Une demande d’autant plus pressante que Witowt devient plus puissant. Laissant Moscou en paix quelque temps, le prince lituanien concentre son attention sur la menace que les croisés font peser sur son pays. En effet, bien qu’après le baptême de la Lituanie, l’action de l’Ordre teutonique semble avoir perdu son sens, les « chiens-chevaliers » refusent de renoncer à leur projet de créer un État puissant sur le territoire de l’Europe orientale. En 1410, les forces conjuguées de Lituanie, de Pologne et des principautés russes de l’ouest mettent en déroute l’Ordre teutonique, à la bataille de Grunwald (Tannenberg, pour les Allemands). Cette victoire brise définitivement l’Ordre teutonique : un siècle plus tard, ses possessions sont transformées en État laïc (1525), dépendant de la Pologne. Un État – la Prusse – qui fera beaucoup parler de lui par la suite. La bataille de Grunwald, sur laquelle des informations vagues et contradictoires nous sont parvenues par les chroniqueurs (en particulier le Polonais Dlugoch), devient le symbole de l’affrontement entre Slaves et Allemands. Pour ces derniers, la défaite est une tache noire de leur histoire, une honte qui ne sera lavée, dans leur esprit, qu’en août 1914, par la défaite de l’armée russe en Prusse-Orientale, à la bataille de Tannenberg. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la bataille de Grunwald deviendra, dans la propagande soviétique, « un exemple historique de l’unité militaire des Slaves et des Baltes ». La victoire est portée au compte des « Russes, Lituaniens, Polonais et Tchèques20 ». L’historien pourrait ajouter les Tatars à la liste, car l’armée de Jagellon-Witowt comptait quelques-uns de leurs détachements.
La bataille de Grunwald-Tannenberg, où s’affrontent, d’un côté Polonais, Lituaniens, un régiment de Smolensk et des
L’heureuse issue de la bataille renforce considérablement Witowt, qui réussit à supprimer la menace occidentale pesant sur la Lituanie. En 1411, le protégé du grand-duc lituanien prend le pouvoir dans la Horde. Moscou y voit un tel danger qu’après une interruption de quinze ans, elle décide de recommencer à payer le tribut au khan. Vassili Ier se rend à Saraï, « avec quantité de richesses ». En 1413, la Diète polono-lituanienne entérine un nouveau traité d’union entre les deux États. Le grand-duché de Lituanie reconnaît la souveraineté de la couronne polonaise, en échange de quoi la noblesse lituanienne bénéficie de tous les droits et privilèges de la
En 1425, le grand-prince de Moscou, Vassili Ier, meurt. Durant les trente-six années de son règne, il a remporté d’importants succès dans son projet de « rassemblement des terres » : il a « obtenu » Mourom et ses
La mort de Witowt, qui engendre une période de troubles en Lituanie, est aussi le signal de la « grande confusion » dans la principauté de Moscou. L’une des grandes raisons du renforcement de Moscou avait été la transmission pacifique de la couronne, de père en fils, depuis quatre générations : de la mort de Daniel à celle de Vassili Ier. Un système nouveau, qui rompait avec les anciens usages fondés sur l’aînesse.
Iouri, fils de Dmitri Donskoï, prend le parti de « l’Ancien », en refusant de prêter serment à son neveu. Il justifie son attitude en s’appuyant notamment, sur le testament spirituel de Dmitri. En 1431, Iouri et Vassili se rendent chez le khan, afin qu’il tranche leur querelle. Le litige se prolonge, jusqu’à ce que le khan prenne sa décision. Les chroniqueurs mettent le choix tatar au compte de l’habileté d’un boïar de Moscou, Vsevolojski, qui démontre à Saraï que le fondement du droit ne se trouve pas dans les vieilles chroniques ni les parchemins morts (le testament de Donskoï), mais dans la volonté du khan lui-même. Force nous est de constater qu’au début du XVe siècle, on sait déjà très bien, à Moscou, ce qu’est le pouvoir absolu. Le khan apprécie les arguments du diplomate moscovite et tranche en faveur de Vassili.
Or, la volonté du khan n’a plus, depuis beau temps, valeur de décision intangible. Avec l’aide des princes de Riazan et Mojaïsk, Iouri renverse Vassili. Une longue guerre commence, qui sera poursuivie, après la mort de Iouri en 1434, par ses fils Vassili le Louche et Dmitri Chemiaka. La lutte est particulièrement rude, même pour l’époque. Vassili fait prisonnier son cousin du même nom et lui crève les yeux (d’où son surnom de « le Louche »). Tombant à son tour entre les mains de Dmitri, il subit le même sort, ce qui lui vaut de devenir Vassili II l’Aveugle. Quant à Dmitri Chemiaka, il est empoisonné en 1450, après sa défaite. Cette guerre fratricide de deux décennies s’achève par la victoire du nouvel ordre – moscovite – de succession.
Le règne de Vassili II est très tumultueux. Avec le laconisme qui le caractérise, Vassili Klioutchevski brosse ce portrait du prince : « Ayant commencé à régner presque enfant, doux et placide, Vassili semblait ne point convenir pour le rôle combatif qui lui était échu. Vaincu maintes fois, détroussé, emprisonné et finalement aveuglé, il ne ressortit pas moins de cette lutte de dix-neuf ans avec des acquis qui laissaient loin derrière tout ce que les longs efforts de son père et de son grand-père avaient accompli21. » Parmi les innombrables événements de son règne, deux se détachent particulièrement pour leur signification historique, qui a peut-être partiellement échappé aux contemporains. Le premier est lié à l’Église. Vassili décide de placer sur le siège métropolitain vacant l’évêque de Riazan, Jonas, et l’envoie à Constantinople pour qu’il soit confirmé dans ses fonctions. Byzance rejette sa candidature et nomme à sa place le Grec Isidore. Membre du concile réuni à Ferrare en 1438 puis transféré à Florence, Isidore « accepte l’Union » ; en d’autres termes, il approuve la décision du concile de réunir les Églises d’Orient et d’Occident. Arrivé de Florence à Moscou, le métropolite officie selon le nouveau rite, prononce le nom du pape de Rome avant celui du patriarche de Constantinople et donne lecture de la définition de l’Union, proposée par le concile. Le grand-prince Vassili perçoit dans l’attitude d’Isidore une trahison de l’orthodoxie et fait jeter en prison ce « faux pasteur22 ». En 1441, l’assemblée des évêques russes choisit Jonas pour métropolite.
L’Église russe ne devient pas seulement nationale, elle est également autocéphale, indépendante de Byzance. Tout aussi important est le fait qu’en acceptant l’Union, Byzance perd son rôle de siège, et de rempart, de l’orthodoxie. Le peuple de Byzance et le bas-clergé rejettent l’Union, les évêques, qui l’ont reconnue, sont contraints de se réfugier à Rome. Mais un coup très dur est porté au prestige de l’Église byzantine. Moscou se déclare alors seule gardienne de l’orthodoxie.
Le second événement lourd de conséquences historiques a trait aux « affaires tatares ». Certains historiens le situent très exactement en 1452, mais le fait dont il s’agit, la création du khanat de Kassimov, n’est que l’aboutissement d’un processus nettement antérieur. Dans les années 1430, le déclin de la Horde d’Or se précipite. L’affaiblissement du pouvoir central conduit certains khans à guerroyer contre Moscou (en attaquant aussi d’autres principautés), à leurs risques et périls, et d’autres à passer au service du prince moscovite. Vassili les accueille volontiers – ces guerriers expérimentés renforcent considérablement la
Mais il apparaît bientôt que Vassili compte beaucoup plus de partisans que ne l’imaginait son adversaire. Le clergé est en particulier le principal soutien du prince aveugle. En 1447, un concile condamne catégoriquement l’usurpateur, comparant les prétentions de Iouri, père de Dmitri Chemiaka, au trône de Moscou, au péché commis par notre ancêtre à tous, Adam, qui, inspiré par le diable, avait voulu se faire l’égal de Dieu. Le clergé russe déclare seul juste l’ordre de succession au trône de grand-prince, allant du père au fils. Cet ordre est qualifié d’« immémorial », comme s’il appartenait aux usages les plus anciens de la
De retour à Moscou, Vassili poursuit la politique qui consiste à attirer les Tatars à son service. En 1452, il donne en jouissance à vie une petite ville de l’Oka au prince tatar Kassim. Aux confins sud-est de la principauté de Moscou, apparaît ainsi un royaume tatar vassal du grand-prince, chargé en particulier de défendre les frontières moscovites, menacées depuis la création du khanat de Kazan. Le khan de Kazan, Mahmet, et le prince Kassim sont parents, ce qui renforce encore leur inimitié. La politique de Vassili fait de Moscou un pôle d’attraction pour ce qui reste de la Horde d’Or. Le khanat de Crimée devient indépendant, cependant que le nombre des Tatars au service de Moscou va croissant. Le khan de la Horde d’Or se trouve toujours à Saraï, mais sa marge d’action est désormais très limitée. Le joug tatar touche à sa fin. Le fils de Vassili, Ivan III, décrétera d’ailleurs la complète libération de la Russie.
Le testament de Vassili II fait le bilan de quatre décennies de règne. L’époque troublée de la lutte pour le trône de Moscou n’a pas empêché le grand-prince d’obtenir de remarquables résultats. L’on ira même jusqu’à dire que les troubles, la « grande confusion », ont écrasé les partisans des usages anciens venus de la Russie kiévienne, favorisant la victoire finale de Moscou. Au moment où Vassili montait sur le trône, la
Gueorgui Vernadski, qui divise l’histoire russe en différentes périodes, voit dans l’année 1452 et la fondation du khanat de Kassimov, indépendant de Moscou, la fin de l’époque commencée en 1238, avec l’invasion tatare. La plupart des historiens inclinent cependant à considérer comme marquant la fin du « joug » tatar et le début d’une ère nouvelle, l’année 1462 où, après la mort de Vassili II l’Aveugle, son fils devient grand-prince sous le nom d’Ivan III. La légitimité de Moscou à réunir toute la
CHAPITRE TROISIÈME
L’état moscovite
Gueorgui FEDOTOV1.
Soucieux d’assurer à son fils aîné le trône de Moscou, Vassili II l’Aveugle partage avec lui, de son vivant, la conduite de l’État ; le grand-prince, il est vrai, garde un souvenir cuisant de ce qu’il a dû lui-même endurer.
Après la mort de son père, Ivan III reprend donc sans difficultés les rênes de la principauté. Il les gardera fermement en main pendant quarante-trois ans et poursuivra la politique de son grand-père et de son père. Un siècle durant, Vassili Ier (1389-1425), Vassili II l’Aveugle (1425-1462) et Ivan III le Grand (1462-1505) poursuivent le même but, avec une stupéfiante obstination : renforcer leur pouvoir. Or, l’accroissement de l’autorité du grand-prince passe par l’élargissement du territoire placé sous sa juridiction.
À bien des égards, la politique des princes de Moscou jette les bases de l’État tsariste moscovite, puis de l’empire pétersbourgeois. Vassili Klioutchevski écrit : « L’État moscovite fut conçu au XIVe siècle, sous la pression du joug tatare, il s’édifia et s’agrandit aux XVe et XVIe siècles, dans une lutte acharnée pour sa survie, à l’ouest, au sud et au sud-est2. » L’historien américain Mark Raeff réfute l’idée d’un danger menaçant la principauté, puis l’État moscovite, entre le XIVe et le XVe siècles ; il recourt, pour caractériser la politique de Moscou, à une notion utilisée par les chercheurs spécialistes de la Rome antique : « L’impérialisme défensif », qui définit l’expansionnisme de la Ville éternelle, d’abord en Italie, puis de plus en plus loin. Car chaque territoire nouvellement acquis a des voisins qui, à leur tour, représentent une menace ; du moins faut-il le croire, puisqu’ils deviennent la cible de la prochaine conquête.
1 Souverain de toute la Russie
Sigismond de HERBERSTEIN.
Les
La chronologie jointe à l’article « Russie » du
La politique étrangère est le souci majeur d’Ivan III. Beaucoup plus tard, après la brusque disparition de l’Union soviétique, une nouvelle expression géopolitique fera son apparition : « l’étranger proche ». Elle désigne les ex-républiques soviétiques devenues indépendantes, et traduit un refus inconscient de laisser les anciennes composantes de l’URSS rejoindre « l’étranger lointain » – autant dire, un autre monde. Toutes proportions gardées, l’on peut estimer qu’il existe, pour la Moscovie de la seconde moitié du XVe siècle, un étranger « proche » et « lointain ». Le second englobe toutes les terres situées hors de la principauté de Moscou ; le premier, lui, est constitué par les
Le rassemblement de la
Dans la seconde moitié du XVe siècle, la
Le « rassemblement » de Moscou – un inlassable accroissement de son territoire – fonde la politique de tous ses princes. Ivan III poursuit l’œuvre de ses ancêtres. Le droit au « départ », liberté fondamentale au temps des
Œuvrant activement à l’anéantissement des
Ivan III conduit en vaste front sa politique extérieure, agissant simultanément dans plusieurs directions. En 1471, le grand-prince moscovite marche sur Novgorod. La république marchande est alors déchirée par un conflit social : l’élite des boïars et des marchands, transformée en véritable oligarchie, détient tout le pouvoir. Le
La résistance novgorodienne n’a pas l’ombre d’une chance face à l’armée russo-tatare. Elle est mise en pièces sur les bords de la Chelogne. Novgorod renonce dès lors à tout contact avec la Lituanie, et est contrainte de payer à Moscou une énorme contribution. Dans l’incapacité d’apporter une aide directe à son alliée, le roi Casimir dresse contre Moscou le khan de la Horde d’Or, Ahmed, qui marche jusqu’à l’Oka, puis s’arrête. Ivan III a envoyé contre lui des Tatars amis, prêts à frapper la Horde sur ses arrières, si elle continue sa progression vers Moscou. Ahmed rebrousse chemin et regagne en hâte ses steppes.
Le parti moscovite de Novgorod ne cesse de demander le soutien du prince de Moscou, contre ses adversaires. En 1475, Ivan III part pour Novgorod, afin de juger par lui-même et d’en finir avec les partisans des anciennes franchises. En 1478, il lance une nouvelle campagne contre la ville. Selon le chroniqueur, aux Novgorodiens qui s’enquièrent de ce qu’il leur veut, Ivan répond : « La cloche du
La soumission de Novgorod a des conséquences économiques et stratégiques très importantes. Devenues moscovites, les possessions septentrionales de Novgorod élargissent les limites de Moscou jusqu’à l’océan Glacial arctique et constituent la place d’armes d’une future progression à travers la Sibérie, en direction du Pacifique. Plus grande encore est la signification politique des victoires d’Ivan III : un système, étranger à la conception moscovite du pouvoir absolu, est désormais liquidé. Les conflits sociaux qui déchiraient Novgorod, et lui furent finalement fatals, sont, pour la plupart des historiens russes, la raison fondamentale de l’annexion de cette ancienne démocratie de Russie, de cette cité franche par Moscou.
Novgorod dérangeait Moscou ; le
La politique novgorodienne d’Ivan III est directement liée aux rapports de Moscou avec ses deux principaux adversaires : la Lituanie prétendait au rôle de tuteur de Novgorod et avait conclu une alliance avec la Horde d’Or qui, à son tour, avait besoin de l’aide lituanienne dans sa lutte contre le prince moscovite. Le khan Ahmed, allié de la Lituanie, avait, nous l’avons vu, entrepris pour la soutenir une campagne contre Ivan III, en 1472 ; il était reparti sans parvenir à ses fins, ni même livrer bataille.
Huit ans plus tard, il tente une nouvelle campagne. Au cours de l’été 1480, sur les bords de l’Ougra, affluent de l’Oka et frontière entre les possessions moscovites et lituaniennes, Russes et Tatars s’affrontent du regard. Ils demeurent longtemps sur des rives opposées et se séparent sans combattre. Car les Russes ont aussi un allié parmi les Tatars : les détachements du khan de Crimée, Menghi-Ghireï, avec lequel Ivan III a conclu un traité d’aide mutuelle.
Les historiens russes ont coutume de voir, dans le non-affrontement de l’Ougra, la fin officielle du « joug » tatar, le signe de la délivrance. Ivan III refuse de payer plus avant le tribut à la Horde d’Or. Moscou, cependant, n’en est pas pour autant libérée du danger tatar : les incursions dans la
Le caractère conventionnel de la date de libération, la mise en parallèle d’un non-événement – le pseudo-affrontement de 1480 – avec les événements sanglants qui l’ont précédé – invasion de Batou, prise de Kiev, destruction de Moscou, bataille du Champ-des-Bécasses – montrent toute la relativité du « joug » au XVe siècle. On a coutume de parler de « deux cent cinquante années de joug tatar ». La formule vise à expliquer la nature de l’État russe, la psychologie du peuple, et bien d’autres choses encore. En 1905, le statisticien allemand Rudolf Martin écrit un ouvrage intitulé :
Le lien entre l’attitude de la Russie à l’égard de l’Occident et la période tatare, est particulièrement important. Une brouille avec l’Occident, le mécontentement de la Russie à son égard suscitent généralement une évocation émue de la Horde d’Or, une bouffée de sympathie et d’affection envers l’Asie. Il s’agit le plus souvent de moments de crise et de faiblesse pour la Russie. Ainsi la première moitié du XIXe siècle, marquée par l’invasion napoléonienne et l’insurrection polonaise de 1830, est-elle une période d’ardente tatarophilie. La littérature s’attendrit alors sur le « bon temps » du passé tatar. Raphaël Zotov, dramaturge populaire, écrit en 1823 une pièce intitulée :
Kazan est au centre de la politique orientale d’Ivan III. Elle représente un changement dans la répartition des forces. Sur les ruines de la Horde d’Or, trois khanats se sont érigés. Le premier, dans les années trente du XVe siècle, est le khanat de Crimée ; puis viennent, dans les années quarante, celui de Kazan et, dans les années soixante, celui d’Astrakhan. Le dernier est le plus faible ; occupant les territoires situés entre la Basse-Volga et l’embouchure du Don, le Kouban et le Terek, il n’a pas un rôle important dans le jeu politique. Le khanat de Crimée qui englobe, outre la Crimée, un territoire considérable, limité à l’est par le cours inférieur du Don, à l’ouest par l’embouchure du Dniepr, et au nord par une ligne allant jusqu’à Ielets et Tambov, est, au temps d’Ivan III, l’allié de Moscou. Le prince moscovite veut à toute force asseoir un de ses hommes sur le trône de Kazan et placer le khanat sous sa dépendance. Il participe activement à la lutte fratricide que se livrent les prétendants, soutenant son favori contre les autres. Par cinq fois, les armées de Moscou, renforcées par des détachements tatars amis, marchent sur Kazan. En 1487, les troupes du
Menghi-Ghireï, khan de Crimée qui combat la Horde d’Or, jouit du soutien inconditionnel de Moscou, ce qui lui permet, en 1502, de défaire le dernier khan de la Horde, définitivement anéantie. Agissant par l’intermédiaire de ses vassaux et des chefs tatars alliés, Ivan III obtient de réels succès dans sa politique orientale.
Voisines et rivales de toujours, Moscou et la Lituanie, semblables des années durant, commencent à changer sous la pression de forces qui poussent les deux États dans des directions différentes. Si l’on adopte le point de vue d’Arnold Toynbee, pour lequel chaque peuple réagit à sa façon au défi des facteurs géographiques et politiques – ce qui constitue l’histoire d’un peuple et d’un État –, il apparaît que Moscou et la Lituanie ont des réactions diamétralement opposées à un environnement géopolitique similaire. Tandis que Moscou est le théâtre d’un processus centripète, menant au renforcement du pouvoir du grand-prince et de sa capitale, on assiste en Lituanie à un mouvement centrifuge, dont le résultat est un affaiblissement du pouvoir du grand-duc et un élargissement des droits des princes locaux et des
En 1492, après la mort du roi de Pologne Casimir, également grand-duc de Lituanie, le trône lituanien est occupé par son fils Alexandre. Un autre fils de Casimir, Jean Albert, est élu roi de Pologne. L’Union polono-lituanienne, réalisée jusqu’alors au travers d’une même personne, est temporairement rompue. Ivan III en profite pour attaquer la Lituanie. Les princes orthodoxes qui, passés au service de Moscou, se plaignent de persécutions religieuses, lui servent de prétexte. En 1494, Alexandre signe un traité de paix et accepte de céder à Moscou les territoires situés sur le cours supérieur de l’Oka,
Une nouvelle guerre commence. La Lituanie appelle à la rescousse l’Ordre de Livonie ; Moscou a de son côté les khans de Crimée et de Kazan. En mai 1500, les armées moscovites font irruption en Lituanie. En juillet, sur les bords de la Vedrocha, elles mettent en déroute l’armée d’Alexandre ; les détachements tatars prennent Briansk, Viazma, Dorogobouj, Poutivl, franchissent la Vistule et s’enfoncent à l’intérieur de la Pologne. En 1501, l’armée moscovito-tatare bat à nouveau les Lituaniens et l’emporte sur les chevaliers de Livonie, commandés par le grand-maître von Plettenberg. Au plus fort du conflit (1501), Alexandre est élu roi de Pologne et restaure l’Union polono-lituanienne. Toutefois, la noblesse lituano-russe refuse de la reconnaître. En 1503, Alexandre signe un armistice de six ans avec Moscou : Ivan III conserve toutes ses conquêtes occidentales.
La politique extérieure d’Ivan III, qui élargit considérablement le territoire de la principauté de Moscou, est l’exemple même de « l’impérialisme défensif ». À la fin du XVe siècle, le grand-prince moscovite peut, à plein droit, se qualifier de « souverain de toute la Russie ». Les victoires matérielles – territoriales – reçoivent ainsi un fondement idéologique.
2 La « Troisième Rome »
Philothée de Pskov.
La célèbre prophétie du moine Philothée est formulée dans son
L’opinion se répand peu à peu que « le souverain russe a vocation à remplacer l’empereur byzantin, que les Russes sont appelés à succéder aux Grecs et à prendre la première place parmi les peuples orthodoxes, parce qu’ils sont meilleurs chrétiens qu’eux1 ». L’auteur de la biographie de Philothée note que « ni à l’ouest de l’Europe ni même en Grèce, nul ne tira, de l’Union de Florence et de la chute de Constantinople, la même conclusion que les Russes érudits2 ». En Russie, cette conclusion est exprimée et diffusée par le biais des textes littéraires. Après la chute de Constantinople, le
La conception politique de l’autocratie moscovite et de « Moscou, Troisième Rome » naît dans les monastères. Cela s’explique par le fait qu’ils sont alors l’unique lieu de savoir, mais aussi parce qu’ils représentent une force réelle, impliquée depuis longtemps dans la vie politique, par leur action spirituelle et leurs missions. Les monastères apparaissent dans la
Les contributions reçues et l’action colonisatrice des moines (ils s’installent en des lieux isolés où ils sont rejoints par des laïcs, une colonie apparaît ainsi) augmentent les domaines des monastères. Leurs
Selon certaines sources, à la fin du XVe siècle, le tiers du territoire de l’État appartient aux monastères. L’ampleur de ces biens suscite une double réaction. D’une part, on voit se constituer, parmi les moines, un mouvement dit des « non-thésauriseurs », en signe de protestation contre les richesses terrestres accumulées par les monastères. Leur principal porte-parole est Nil de la Sora (né vers 1433-mort en 1508), qui prône la « pensée, le cœur et non la chair » comme lieu privilégié de « l’exploit monastique ». D’autre part, les vastes possessions des monastères intéressent de plus en plus le prince de Moscou. La lutte menée par Ivan III contre les princes patrimoniaux et contre Novgorod et Pskov, l’entraîne inéluctablement vers un conflit avec les monastères.
En décembre 1477, le grand-prince moscovite, qui fait le siège de Novgorod, exige des assiégés une partie des terres appartenant à l’archevêque et aux monastères ; il les distribue ensuite, au titre de
Cette question des biens est au centre d’une ardente dispute sur la nature des monastères, leur vocation, leurs rapports avec le peuple et le souverain. La position exceptionnelle des monastères – unique lieu de savoir – transforme le débat en véritable atelier, où sera forgée l’idéologie dominante. La seconde moitié du XVe siècle et le début du XVIe constituent une époque d’intense bouillonnement spirituel, théologique, politique et culturel, l’une des périodes les plus importantes de l’histoire moscovite. Au travers de débats passionnés et sans concession, naît l’idée du caractère particulier de l’État moscovite et de l’État russe en général, de la mission de Moscou – capitale de la
Le mariage d’Ivan III devient un élément capital de l’ère nouvelle en gestation. La première femme d’Ivan, Maria de Tver, meurt en 1467. En 1472, âgé de trente-deux ans, le grand-prince de Moscou, souverain de toute la Russie, prend pour épouse une princesse byzantine, Sophie Paléologue, nièce de Constantin XI, dernier empereur de Byzance, mort les armes à la main lors du siège de Constantinople par les Turcs. Sophie est la fille de Thomas Paléologue, régent de la Morée (le Péloponnèse), réfugié à Rome après la prise de la presqu’île par les Turcs. À la mort de Thomas, Sophie et deux de ses frères se retrouvent sous la tutelle du pape. L’idée d’une alliance entre le souverain moscovite et la princesse byzantine naît au Vatican, où l’on espère ainsi amener Moscou à rallier l’Union de Florence. Mais à Moscou, on a d’autres idées en tête. Vassili Klioutchevski écrit : « Surmontant sa répugnance religieuse, Ivan III fit venir la princesse d’Italie et l’épousa en 1472. » La fiancée est accompagnée, pour le voyage, par un légat du pape, Antoine. La procession de traîneaux est précédée de la croix catholique. Le métropolite déclare alors au grand-prince : « S’il entre avec sa croix par une porte de ta bonne ville de Moscou, moi, ton père, j’en sortirai par une autre. »
Devenue l’épouse du souverain moscovite, la princesse impose un cérémonial complexe et très strict. De nouveaux titres sont créés, sur le modèle byzantin. Le grand-prince de Moscou adopte pour armoiries l’aigle bicéphale de Byzance. Par sa présence même, Sophie légitime les prétentions de Moscou à être l’héritière de la « deuxième » Rome défunte. Reste la question – formelle – du « joug » tatar et du tribut versé au khan. Le problème sera réglé en 1480.
Sûr de lui, impitoyable, Ivan III ne néglige aucun moyen de renforcer son pouvoir, dévorant les
Sur la voie du pouvoir absolu, se dresse un obstacle : l’Église. La
Une hérésie apparue en cette seconde moitié du XVe siècle, et l’attitude de l’Église et du prince à son égard, reflètent bien la querelle opposant pouvoirs spirituel et temporel. Que la plus grave des hérésies de l’histoire de la
L’hérésie des « judaïsants », selon le nom donné par les contemporains, ou hérésie « moscovito-novgorodienne », pour reprendre la pudique formulation des historiens soviétiques, est mal connue et les quelques informations dont nous disposons proviennent essentiellement de ses adversaires. À en croire les chroniqueurs, l’hérésie est apportée à Novgorod par le juif Zakhar, qui fait son apparition dans la cité en 1471. D’où le nom de « secte des judaïsants », donné aux hérétiques. Cette version sera retenue par les historiens russes et, à leur suite, par les écrivains du XIXe siècle : le juif Zakhar deviendra ainsi un héros du roman
Ne disposant que de rares informations sur l’hérésie, les historiens estiment que « le facteur juif ne joua pas, en l’occurrence, de rôle particulier, se limitant à quelques rites5 » ; ou encore, qu’on « ne relève pas, dans leur foi [
L’hérésie se répand d’abord en secret, les hérétiques continuant d’observer tous les rites orthodoxes. En 1480, Ivan III ramène de Novgorod, en qualité d’« érudits », deux prêtres qu’il juge fort sympathiques et qui appartiennent aux « judaïsants ». Occupant les fonctions importantes de protopopes des cathédrales de l’Assomption et de Saint-Michel-Archange au Kremlin, ils se livrent à une propagande active de leurs idées et font, à Moscou, d’innombrables émules. Parmi ces derniers, le favori du grand-prince, Fiodor Kouritsyne, que l’on tient pour le premier ministre russe des Affaires étrangères. Diplomate de talent, Fiodor Kouritsyne voyage beaucoup et est ouvert aux idées nouvelles. On lui attribue l’
L’hérésie est officiellement révélée à Novgorod, en 1487. La chronique rapporte que quelques prêtres pris de boisson « se mirent à blasphémer contre la foi orthodoxe ». Le fait parvient aux oreilles de l’archevêque Gennade, qui mène une enquête et déclare la guerre aux hérétiques. En 1488, Gennade parvient, non sans difficulté et contre l’avis du grand-prince et du métropolite, à persuader les évêques de réunir un concile pour condamner l’hérésie et bannir ceux qui refuseront d’abjurer.
La diffusion de l’hérésie n’est stoppée que pour peu de temps. Les efforts inlassablement déployés par Gennade débouchent, en 1491, sur un nouveau concile : cette fois, les « judaïsants » les plus connus des milieux ecclésiastiques sont anathémisés et condamnés à la prison. Gennade, il est vrai, n’obtient pas la peine capitale, mais, ayant entendu parler de l’Inquisition récemment instaurée en Espagne, il organise à Novgorod une sorte d’autodafé. Ces mesures n’arrêtent pas les hérétiques. Le mouvement prend d’autant plus d’ampleur que, selon le calendrier orthodoxe, l’an 1492 sera celui de la fin du monde : il clôt, en effet, les sept mille années dévolues à l’existence du monde (depuis sa création, en 5508). Le courant apocalyptique, l’attente de la fin de l’histoire suscitent un intérêt pour l’astrologie (« le charme de la loi des étoiles », comme on désigne alors la tentation de se passionner pour les astres), et les prophéties. À côté d’intérêts très concrets, l’effervescence des esprits est un terrain d’élection pour le mouvement des judaïsants.
Ennemi numéro un de l’hérésie, Gennade appelle à la rescousse le supérieur du monastère de Volokolamsk – qui dépend de l’évêché de Novgorod –, Joseph de Volok (1439-1515). Appelant les autorités laïques à persécuter sans pitié les hérétiques, les prêches de Joseph de Volok se heurtent à l’opposition d’un moine de Saint-Cyrille de Bieloozero, Nil de la Sora (né vers 1433 et mort en 1508), et de ses disciples, connus sous le nom de «
En 1498, Ivan III fait un choix et décide de couronner son aîné, Dmitri, « de son vivant même et après, grand-prince de Vladimir, Moscou et Novgorod ». Pour les hérétiques, cela signifie la fin des persécutions. Mais Sophie réussit à dissuader son époux ; bientôt, les partisans d’Elena tombent en disgrâce, certains sont exécutés, d’autres contraints de recevoir la tonsure. En 1502, Elena et Dmitri sont jetés en prison, et Vassili déclaré héritier du trône. « Ne suis-je pas libre de disposer du sort de mon petit-fils et de mes enfants ? J’accorderai la couronne à celui de mon choix », déclare Ivan III. Ce revirement a aussitôt des conséquences politiques : au concile de 1503, le grand-prince renonce au projet de séculariser les domaines des monastères ; à celui de 1504, les hérétiques sont anathémisés, certains montent même au bûcher, les uns à Moscou – parmi eux, le propre frère de Fiodor Kouritsyne, défunt à l’époque –, d’autres à Novgorod. Beaucoup sont emprisonnés ou cloîtrés.
La défaite des « judaïsants », conséquence de la décision du grand-prince de renoncer à son projet, trop audacieux et radical, de séculariser les biens des monastères, tout en préservant et en renforçant son pouvoir sur l’Église (les nominations aux fonctions ecclésiastiques dépendent désormais de lui, et le
V. Jmakine, qui rédige son étude à la fin du XIXe siècle, voit en Joseph de Volok l’incarnation des « insuffisances du moment ». Le rôle du supérieur du monastère de Volokalamsk dans la formation de l’idéologie russe, va cependant bien au-delà. Au milieu du XXe siècle, un historien soviétique placera très haut le « rationalisme politique et théologique » de Joseph de Volok : « Visant à renforcer le pouvoir autocratique de Moscou, la ligne politique de Joseph de Volok avait incontestablement une fonction de progrès et correspondait beaucoup plus à la nouvelle situation de l’État unifié que l’humanisme conservateur, en quelque sorte, des
Fils de boïar, originaire de Lituanie, Joseph de Volok (dans le siècle, Ivan Sanine) est une personnalité hors du commun et l’auteur d’une conception politique qui sera à la base de l’idéologie russe ; il sera sans nul doute une source d’inspiration pour les futurs maîtres des esprits et des âmes. Son biographe écrit : « Il ne pardonnait aucune offense, ne supportait pas la critique. Rares étaient, parmi ses contemporains, ceux qui pouvaient défendre leurs positions aussi énergiquement et systématiquement que lui, qu’ils eussent ou non raison. Dans la dispute avec ses ennemis, il se montrait sans complaisance ni pitié. Entêté, obstiné, doué d’une grande présence d’esprit, pesant toutes ses chances et tenant un compte précis des coups, il poursuivait inexorablement son but : mettre l’adversaire hors jeu, l’obliger à rendre les armes, à cesser le combat. Il passait d’ordinaire de la défense à l’attaque et ne s’apaisait que lorsque l’ennemi, défait, était écrasé pour de bon10. » On a peine à croire qu’en se penchant, en 1959, sur la personnalité de ce Joseph du XVe siècle, l’auteur n’ait pas eu en tête un autre Joseph, du XXe siècle lui, mort quelques années plus tôt. N’oublions pas que Joseph Djougachvili (Staline dans le siècle) s’était familiarisé avec les idées « joséphiennes », durant ses années d’études au séminaire. La référence à V. Oulianov (Lénine) serait tout aussi valable, dans la mesure où il fut le maître à penser direct de Staline, ainsi que l’héritier des procédés idéologiques de Joseph de Volok.
Joseph de Volok formule sa conception de la théocratie orthodoxe, dans un ouvrage intitulé
La question de la liberté individuelle occupe une place centrale dans le système de pensée des « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs ». Vivement opposé à toute forme d’arbitraire, Nil de la Sora défend la liberté individuelle, considérant que le moine (comme tout individu) ne doit se soumettre qu’à une autorité : celle des « Écritures ». Joseph de Volok, lui, prône la hiérarchie la plus stricte, exigeant une obéissance absolue des inférieurs aux supérieurs. Son monastère est recherché par des hommes en quête de soumission : « La négation des droits de l’individu, les manifestations d’une volonté unique, la règle sévère imposée aux moines dans tous leurs actes, avaient une incidence particulière sur leur profil moral. Les traits personnels du moine éduqué au monastère de Volokalamsk s’effaçaient peu à peu sous l’effet méthodique de la discipline qui y régnait ; il se fondait progressivement avec le milieu, l’environnement… Compte tenu de la nature de la règle, les hommes les plus susceptibles d’entrer dans ce monastère étaient ceux qui n’accordaient pas de valeur spécifique à l’initiative individuelle et à l’indépendance14. »
Ces différentes approches de la liberté apparaissent très nettement dans le rôle accordé aux « Écritures ». Pour Nil de la Sora, la « mise à l’épreuve » des livres sacrés, autrement dit leur étude critique, est la principale obligation du moine. Consacrant une grande partie de son temps à les recopier, il en fait simultanément une évaluation ; confrontant les sources, il en produit une synthèse, la plus juste possible, celle qui, selon son expression « correspond le mieux à la raison et à la vérité ». Joseph de Volok, en revanche, rejette ces prétentions à la « sagesse » et tient pour « Écritures saintes » presque tous les textes de l’Église. L’un de ses disciples aura cette formule sans ambiguïté : « L’opinion est la mère de tous les vices, l’opinion est une seconde chute15. »
Résumant les théories politiques, ecclésiastiques et sociales de Joseph de Volok, A. Pypine, historien de la littérature vivant au XIXe siècle, déclare clairement : « Leur signification est évidente : c’est une soumission pleine et entière de la société à une certaine tradition, fondée sur une autorité religieuse en partie authentique, en partie douteuse, ne tolérant aucune forme nouvelle de vie ni aucune nouvelle pensée, les rejetant avec toute l’intolérance du fanatisme, les menaçant de l’anathème et du châtiment, réduisant l’existence morale aux rites et l’instruction à une assimilation docile de la tradition, à une stagnation obstinée. » Pour A. Pypine, l’activité littéraire de Joseph de Volok « ne fut pas seulement extraordinairement caractéristique du mode d’instruction forgé au cours des siècles précédents » ; ce « mode » lui-même devint « dominant au cours des deux siècles suivants, avant la réforme pétrovienne16 ».
Les historiens, russes et occidentaux, interprètent diversement l’origine, le déroulement et les conséquences du conflit entre « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs », entre Nil de la Sora et Joseph de Volok. N. Kostomarov affirme que l’un de ces courants « se fondait sur l’autorité », et l’autre « sur l’autopersuasion », que « l’un prônait la soumission, l’autre le conseil », que l’un « visait la sévérité, l’autre l’humilité » ; et il rattache le « courant » de Joseph à Moscou, et celui de Nil à Novgorod17. Le théologien du XXe siècle Gueorgui Florovski voit dans la victoire des « joséphiens » une rupture avec la tradition byzantine et le triomphe du principe russe et moscovite. Les historiens soviétiques, qui s’en tiennent au marxisme le plus orthodoxe, considèrent Nil de la Sora essentiellement comme « le porte-parole des intérêts » des boïars… « dans la mesure où l’enrichissement économique de l’Église, l’extension de ses biens territoriaux se reflétaient négativement sur l’économie des boïars…18 » ; à l’inverse, ils font de Joseph de Volok le défenseur des intérêts du haut clergé régulier. Tous accordent cependant la victoire à Joseph de Volok et y voient un fait d’une importance capitale pour l’avenir de la Russie. L’attitude de l’Église envers les protagonistes est éloquente : Joseph de Volok est canonisé en 1591, soixante-seize ans après sa mort. Trois cent soixante-quinze ans après la mort du
La lutte contre les hérétiques, la défense des biens des monastères et la tumultueuse action de Joseph de Volok fournissent, en fin de compte, une théorie du pouvoir aux souverains moscovites. Des chercheurs travaillant sur l’héritage littéraire du « furieux Joseph », mettent en évidence une évolution dans ses points de vue, qu’ils jugent impossible à apprécier sans prendre en considération le changement subi par sa vision du pouvoir de l’Église et du pouvoir du prince. Ils ont sans nul doute raison. Toutefois, dans l’histoire russe, le rôle de Joseph de Volok est sans nuance : il apparaît comme l’auteur d’un système achevé d’absolutisme théocratique, devenu la théorie du pouvoir des souverains moscovites. Si l’évolution du supérieur du monastère de Volokalamsk est intéressante pour ses biographes, leurs conclusions définitives sont, elles, capitales pour l’histoire de l’État russe.
Deux éléments essentiels fondent le système de l’absolutisme théocratique moscovite : la nature divine du souverain et les relations entre pouvoirs spirituel et temporel. De ces deux éléments, le premier l’emporte incontestablement sur le second. Joseph de Volok est l’auteur de plusieurs formules appelées à devenir célèbres : « Le tsar est par son être semblable à tous les hommes, mais par son pouvoir il s’apparente au Dieu souverain20 » ; « … oyez, tsars et princes, et rappelez-vous… que Dieu s’est choisi à travers vous une place sur la terre et qu’en vous plaçant sur le trône, il vous a élevés jusqu’à lui21 ». L’idée du pouvoir divin du prince ne revient pas à Joseph de Volok. Ses fameuses formules ne sont que la traduction littérale des textes d’Agapet, auteur byzantin du VIe siècle. L’affirmation selon laquelle le tsar ne ressemble qu’en apparence aux autres hommes et que son pouvoir en fait l’égal de Dieu, se trouve déjà dans la
Joseph de Volok élabore sa vision du prince moscovite, de plus en plus fréquemment qualifié de tsar dans les dernières années du règne d’Ivan III et au début de celui de Vassili III. Il souligne dans ses épîtres que le souverain moscovite règne en monarque absolu sur la Russie, que les princes patrimoniaux doivent lui témoigner « la soumission et l’obéissance qui lui sont dues », en d’autres termes lui céder en toutes choses.
La nature divine du pouvoir princier (du pouvoir du tsar) détermine à son tour les relations entre celui-ci et l’Église. V. Jmakine donne une définition exhaustive des rapports entre pouvoirs spirituel et temporel, dans la perception de Joseph : « […] Les théories de Joseph de Volok, sur les rapports entre le pouvoir de l’Église et celui de l’État, placent l’État en position de serviteur de l’Église, et l’Église en position de servante de l’État ; le pouvoir étatique devient le champion des intérêts de l’Église, en échange de quoi l’Église cède au pouvoir étatique sa liberté et son indépendance, se transformant en instrument docile du souverain. La formule des rapports entre les deux pouvoirs élaborée par Joseph, évoque, par sa nature, un contrat ou un compromis profitable aux deux parties : le pouvoir étatique obtient le droit de s’immiscer dans tous les domaines de la vie religieuse et d’exercer sur elle une certaine influence. Par ailleurs, l’Église, en renonçant à son indépendance et à quelques-uns de ses droits en faveur du pouvoir temporel, acquiert par là même la possibilité de préserver les privilèges qui lui furent accordés dans le passé et qui ne se rattachaient en rien à sa vocation immédiate et véritable23. »
Les deux pouvoirs se soutiennent mutuellement, un système extraordinairement stable se met en place, solidement ancré dans la réalité terrestre, tout en œuvrant pour le dessein de Dieu. Au XIXe siècle, le spécialiste de Joseph de Volok note : « […] La justice et l’administration ne sont que l’incarnation de la vérité de Dieu sur la terre, et il ne saurait donc être question d’une stricte répartition des fonctions entre pouvoirs étatique et religieux24. » Au milieu du XXe siècle, un chercheur soviétique écrit, approbateur, que « le supérieur de Volokalamsk était incontestablement et objectivement favorable à un pouvoir centralisé, contre l’émiettement féodal »25.
La place de Joseph de Volok dans l’histoire russe est définie par sa « théorie du pouvoir des souverains moscovites ». Mais cette théorie n’eût sans doute pas acquis une telle importance – et ne l’eût pas gardée au fil des siècles – sans ses farouches partisans. L’historien du XIXe siècle M. Diakonov relève un fait capital : « […] Joseph… est à la tête d’une école et d’un parti que ses propres adversaires ont baptisés de son nom, qualifiant ses partisans de très maléfiques et pernicieux moines joséphiens26. » Au supérieur du monastère de Volokalamsk revient donc la gloire d’avoir fondé le premier parti russe, celui des « joséphiens ». Et que ceux-ci fussent, selon l’expression de l’historien, « très maléfiques et pernicieux », est parfaitement secondaire. L’important est que Joseph ait disposé d’une école et créé un parti.
Joseph de Volok élabore la théorie d’un État puissant, autocratique. « Joséphien » zélé, Philothée, moine de Pskov, donne à cet État un dessein. Dans son épître à Vassili III, fils d’Ivan et de la princesse byzantine Sophie, il formule le programme messianique de Moscou. Évoquant la première Rome rongée par le paganisme et finalement tombée, puis la seconde anéantie par les coups des infidèles, il a cette prophétie : deux Rome sont tombées, la Troisième est solide et il n’en sera pas de quatrième. L’histoire s’est accomplie : tous les royaumes orthodoxes sont réunis « dans ton unique royaume ». Et « dans la cité de Moscou sauvée par Dieu », l’Église, dans la cathédrale de l’Assomption (cathédrale conciliaire de Moscou, au sens propre et idéal du terme), apparaît plus éclatante que le soleil et rayonne sur l’univers entier ». Les prophéties de Philothée connaissent la plus vaste diffusion en Russie et, jusqu’au règne de Pierre le Grand, elles entrent mot pour mot – « Moscou, Troisième Rome » – dans le rite de couronnement des tsars moscovites.
La seule foi chrétienne authentique est l’orthodoxie, l’unique gardienne de la foi est Moscou, incarnée par le souverain autocrate. La conception du pouvoir des souverains moscovites a pour fondement les succès remportés par Ivan III en politique extérieure et intérieure. En 1487, le chevalier allemand Nicolas Poppel rapporte à Nuremberg qu’au cours d’un voyage en Europe du Nord-Est, il a découvert la présence d’un État fort, indépendant : la Moscovie. L’empereur Frédéric III et les princes du Saint-Empire romain germanique l’écoutent, ébahis. Les marchands et les géographes connaissaient, bien sûr, l’existence de la grande-principauté de Moscou. Mais les informations concernant la puissance du jeune État et son indépendance arrachée au khan tatar, sont une surprise. Une bonne surprise, au demeurant, car aux frontières de l’empire, les Jagellons polonais font pression. Or, au dire de Poppel, la Moscovie est une ennemie de longue date de la Lituanie et de la Pologne. Le chevalier voyageur est aussitôt dépêché à Moscou, où il arrive en 1489, en qualité d’ambassadeur impérial. Frédéric III propose une alliance entre la fille d’Ivan et un de ses neveux, le
Au moment où Nicolas Poppel effectue son premier voyage, six ans se sont écoulés depuis que Moscou a formellement cessé d’être assujettie à la Horde d’Or. Huit ans plus tôt, Ivan III soumettait Novgorod, Moscou prenait en main les contacts avec l’Occident et déclarait son intention de prendre part à la lutte pour la suprématie dans la Baltique. L’Occident ne comprend pas encore l’importance de cette nouvelle force, il n’en mesure pas l’envergure.
3 Moscou et le monde
Oswald SPENGLER1.
Célèbre auteur du
L’idée de l’arriération de la Russie n’appartient pas à Oswald Spengler : il s’est contenté de l’exprimer clairement et de façon convaincante. Les voyageurs et diplomates, les artisans et mercenaires qui affluent, au XVe siècle, dans la principauté de Moscou, fournissent de très nombreux témoignages du « retard » de la Moscovie sur l’Occident. Les habitants de cet État en plein essor semblent eux-mêmes confirmer cette impression ; à ceci près qu’ils interprètent cette « arriération » comme une « différence », une « dissemblance ». Un sentiment qui ne quittera jamais la conscience russe. Ce peuple qui se rattache au monde chrétien – mais à sa branche orthodoxe – veut à la fois être partie intégrante du monde occidental, et demeurer à l’extérieur. La nécessité de rattraper l’Occident dans certains domaines, et avant tout celui des armes, est bien souvent perçue comme une volonté d’imiter les « Latins », ennemis de l’Église et de la vraie foi. Attirance et répulsion, intérêt et mépris, ce mélange de sentiments contradictoires définit les rapports de Moscou avec le monde extérieur. Mais ces sentiments déterminent aussi l’attitude du monde à l’égard de Moscou. Moscou fascine et effraie. Sous le règne d’Ivan III et de son successeur, les étrangers sont très nombreux à faire leur apparition dans la cité russe. On leur aménage un quartier spécial : la
Au XVe siècle, l’Europe sort du Moyen Âge. Une civilisation s’érige, fondamentalement différente de la civilisation moscovite. Très naturellement, les étrangers comparent ce qu’ils voient à ce qu’ils connaissent et, pleins de stupeur, parfois d’effroi, souvent de répulsion, relèvent les différences. Très naturellement aussi, leur propre modèle leur semble le meilleur, et le modèle étranger condamnable. Depuis Sigismond de Herberstein qui nous laisse son remarquable ouvrage sur la Moscovie d’Ivan III, les voyageurs étrangers notent la toute-puissance du grand-prince (puis du tsar), la soumission de la population, la cruauté des mœurs. La justesse de ces observations ne fait aucun doute, mais il convient de ne pas oublier que les XVe et XVIe siècles (comme, d’ailleurs, les siècles précédents) sont une époque sans pitié. Contemporain d’Ivan III, le roi de France, Louis XI, tout entier tendu vers les buts qu’il s’est fixé et qu’il compte bien atteindre par n’importe quels moyens, dépasse en cruauté le prince russe. Le roi d’Angleterre Henri VIII, contemporain de Vassili III, est un tyran et l’ennemi acharné des féodaux. Au temps de Vassili III, l’Espagne est gouvernée par les Rois-Catholiques, Ferdinand et Isabelle : l’Inquisition qu’ils instaurent est un puissant instrument de renforcement du pouvoir absolu. Ivan III, enfin, a pour contemporain, dans cette Italie d’où lui vient une fiancée, César Borgia, célèbre pour sa cruauté et son manque absolu de principes dans le choix des moyens politiques.
L’État moscovite, qui étonne tant les voyageurs étrangers, n’est donc pas plus cruel que l’époque elle-même, et le processus de centralisation et de liquidation progressive des féodaux en Occident correspond exactement à la disparition des principautés patrimoniales, englobées par Moscou. Le grand trait distinctif de la Moscovie est l’anéantissement de l’individu par l’État, lequel s’incarne dans le souverain de droit divin. La doctrine – car il s’agit bien de cela – la nature divine du pouvoir exercé par le souverain moscovite, lui donne une nouvelle légitimité. Avant que ne soit proclamée cette essence « divine » du prince, ce dernier tirait son pouvoir de l’héritage reçu de son père et de son grand-père. Désormais, le pouvoir suprême du prince est libre de toute juridiction terrestre. Le pouvoir « de droit divin » transforme tous les sujets du souverain moscovite en êtres de second ordre, complètement soumis.
Le terme
Analysant « l’automne du Moyen Âge » – la vie occidentale aux XIVe-XVe siècles –, J. Huizinga en donne les trois principaux éléments : vaillance, honneur, amour. Autant de qualités individuelles qui n’ont pas leur place dans la vie moscovite. On ne peut montrer de vaillance que dans le service du prince ; dans une société où tous sont « esclaves » du souverain, la notion d’honneur prend un sens particulier ; quant à l’amour courtois inventé par les troubadours provençaux du XIIe siècle, quant à l’amour charnel passionné chanté par Dante, Pétrarque et tant d’autres poètes, il ne peut constituer un élément de la vie de la
Les grandes caractéristiques de la vie russe sont : patience, soumission, piété. Elles fondent une culture différente, des stéréotypes de comportement sans rapport avec ceux de l’Occident. Auteur des
Dimitri Likhatchev, l’un des meilleurs spécialistes de la littérature russe ancienne, laisse de côté les causes pour s’intéresser aux particularités de la culture russe. Il part d’une affirmation discutable : la littérature russe serait « plus ancienne que les littératures française, anglaise, allemande », car ses « débuts remontent à la seconde moitié du Xe siècle6 ». Et de poursuivre : « … la littérature russe ancienne ne recèle pas d’effets géniaux, sa voix est faible. Elle n’a ni Shakespeare ni Dante. C’est un chœur, avec peu ou pas de solistes, et l’unisson y domine » ; la « littérature russe ancienne est plus proche du folklore que de la création individualisée des écrivains des temps modernes », « la littérature de la
L’orthodoxie joue un rôle décisif dans la formation de cette culture qui, à son tour, modèle la vision du monde des Russes et leur comportement. Des facteurs matériels entrent aussi en ligne de compte dans l’élaboration du comportement et de la mentalité : un type d’agriculture nécessitant de fréquents déplacements vers de nouveaux territoires, après épuisement des anciens ; des mouvements également commandés par le besoin de fuir un danger. L’absence d’attachement à un lieu explique, entre autres, que la Moscou de bois brûle régulièrement tous les cinq ou dix ans ; les chroniqueurs s’étonnent de ce que, sous le règne d’Ivan Kalita, quatre gros incendies aient lieu en quinze ans, mais la capitale de la grande-principauté est réduite en cendres à peu près aussi souvent sous Ivan III. Or, invariablement, la ville est reconstruite en bois ; s’il est vrai que c’est le matériau le plus facilement accessible, la possibilité de bâtir la cité en pierre existe bel et bien, mais les Moscovites n’y ont pas souvent recourt.
Le pouvoir absolu des souverains moscovites est également un élément essentiel de la culture et de la vie spirituelle et matérielle. Les historiens et publicistes russes en recherchent l’origine aux environs du XVIe siècle. Joseph de Volok, Philothée et leurs disciples et continuateurs en trouvent l’explication dans le passé lointain, la tradition byzantine héritée par Vladimir le Soleil Rouge et Vladimir II Monomaque, tout en rattachant la généalogie des autocrates à l’empereur romain Auguste. Les chercheurs du XIXe siècle donnent des explications rationnelles, évoquant un processus de développement influencé par les conditions géopolitiques du nord-est. Certains soulignent le rôle du joug mongol, qui suscita le besoin d’un prince fort, protégeant la population ; d’autres mettent en évidence l’impact du modèle mongol de pouvoir sur les souverains moscovites. Auteur d’un ouvrage intitulé
Ivan III comprend la nécessité du pouvoir absolu (son petit-fils, Ivan le Terrible, méditera beaucoup sur le sujet), y voyant la garantie de l’ordre pour l’État. Dans une lettre à sa fille mariée au grand-prince de Lituanie, Ivan explique : « J’ai entendu parler du désordre de la terre lituanienne, au temps où les souverains y étaient nombreux ; tu sais pour ta part quel désordre régnait sur notre terre au temps de mon père, puis, après sa mort, quels problèmes il y eut entre moi et mes frères, et sans doute as-tu toi-même souvenance de certaines choses8. » Ivan III rappelle à sa fille la « grande confusion » qui sévissait sous le règne de son père, Vassili II, contraint, de longues années durant, de guerroyer contre son oncle et ses fils ; il évoque sa propre lutte contre ses frères. Le grand-prince de Moscou parle aussi des difficultés rencontrées par son gendre, Alexandre, tant en Lituanie qu’en Pologne dont il a été élu roi. Ivan III fait part à sa fille de sa vision des choses parce qu’en 1503, elle a écrit une lettre ouverte, soutenant publiquement son mari et dénonçant la politique perfide de son père.
Radicalement contraire, la structure politique des deux États qui, depuis longtemps déjà, luttent pour la suprématie en Europe orientale, est pour partie à l’origine des guerres incessantes que se livrent Moscou et l’Union polono-lituanienne. En même temps, le destin de ces deux États offre une illustration parfaite des vices et des vertus de l’autocratie et de la monarchie républicaine.
Les guerres de conquêtes d’Ivan III et de son fils Vassili III permettent d’englober dans les limites de la principauté de Moscou tous les territoires peuplés de Grands-Russiens. Cela, les historiens le reconnaissent comme un fait incontestable. En revanche, la définition du terme de « Grands-Russiens » pose problème et les disputes concernant le moment précis où se forme la nation « grand-russe » et sa composition ethnique, sont sans fin. Les questions nationales, essentiellement théoriques au XIXe siècle et retenant principalement l’attention des historiens, prennent, dans les dernières décennies du XXe siècle, un caractère d’une brûlante actualité politique.
Les origines slaves de la Russie kiévienne ne prêtent pas à polémique, bien qu’il n’y ait pas accord sur le rôle et l’importance des Normands, fondateurs de l’État administré par la dynastie des Rurik. La composition ethnique de la Russie moscovite fait, elle, l’objet de virulentes disputes.
Iouri Dolgorouki et son fils Andreï Bogolioubski se déplacent vers le nord-est et entreprennent de coloniser des territoires déjà peuplés. Les futures principautés de Souzdal, Vladimir, Moscou sont occupées par des tribus finnoises : Mériens, Vesses, Mouromiens et autres. Ils sont assimilés par les nouveaux venus et christianisés, ils perdent leur langue et adoptent celle des colonisateurs. M. Pokrovski qui, en marxiste orthodoxe, n’accorde guère d’attention aux problèmes nationaux, voit les « Grands-Russiens » comme un mélange ethnique, finnois pour les quatre cinquièmes, et slave pour le reste9. Pokrovski fait ici allusion à la première étape de la colonisation entreprise au XIIe siècle. Au XIVe siècle, au moment où s’amorce le déclin de la Horde d’Or, la population moscovite comprend un grand nombre de Tatars, passés au service du grand-prince.
La formation de l’ethnos grand-russien va de pair avec son éloignement des autres peuples slaves qui, à leur tour, assimilent les tribus non slaves voisines. Au XIVe siècle, constate laconiquement Lev Goumilev, l’ancien ethnos russe se scinde en plusieurs parties : « Les
Cette division a des causes politiques : tandis que les principautés russes du nord-est sont peu à peu dévorées par Moscou, les populations de Petite-Russie et de Russie Blanche sont intégrées dans la grande-principauté lituano-russe, puis dans le royaume polono-lituanien. Petits-Russiens (Ukrainiens) et Biélorusses perdent, pour de longs siècles, leur qualité d’acteurs de l’histoire. Les Grands-Russiens, à l’inverse, réunis sous l’autorité de la principauté de Moscou, entrent dans l’histoire. L’unification, par les princes moscovites, de la
Trois princes moscovites marquent l’ensemble du XVe siècle : Vassili Ier qui, monté sur le trône en 1389, apporte l’héritage du XIVe siècle, Vassili II et Ivan III, mort en 1505, qui fait entrer cet héritage dans le XVIe siècle. La création, en un siècle, d’un État incluant tout le territoire de la
Les historiens russes voient dans cette politique une nécessité absolue. Le plus grand d’entre eux, sans nul doute Vassili Klioutchevski, savant doué d’une puissante pénétration, écrivain talentueux, homme aux idées libérales, est aujourd’hui encore le plus lisible des auteurs de gigantesques histoires de Russie. Pour lui, le principal moteur de l’action des princes moscovites fut « l’intérêt supérieur de la défense de l’État contre les ennemis extérieurs ». Klioutchevski tire le bilan de cette période historique : « L’État moscovite fut conçu au XIVe siècle sous un joug étranger, il s’édifia et s’agrandit aux XVe et XVIe siècles, en menant une lutte acharnée pour sa survie, à l’ouest, au sud et au sud-est. » L’historien voit dans la menace planant sur l’État un trait positif : « La lutte extérieure contint également les conflits intérieurs. À l’intérieur, les rivaux faisaient la paix contre des ennemis extérieurs communs, les désaccords politiques et sociaux s’estompaient devant le danger national et religieux11. »
La menace extérieure – menace pour l’intégrité de l’État, l’indépendance nationale, la religion –, instrument majeur de rassemblement du peuple autour de celui qui incarne son unité, est à la base de la politique extérieure et intérieure de Moscou.
Au début du XVIe siècle, Moscou connaît le monde incomparablement mieux que ce dernier ne la connaît. Il faut attendre le milieu du XVe siècle pour qu’apparaissent en Occident de brefs commentaires d’étrangers, venus par hasard en territoire russe. La liste bibliographique de ces témoignages, établie en 1845 par l’historien russe F. Adelung, ne retient, pour le XVe siècle, que trois récits de voyages à l’est : l’un du Flamand Gilbert de Lannois, les autres de deux Vénitiens, Josaphat Barbaro et Ambroise Contarini. Moscou, toutefois, n’était pas leur destination première et ils ne la virent qu’en passant : ils visaient Novgorod et la Perse. Rien d’étonnant, donc, à ce que l’Occident se fît, des terres qui s’ouvraient au-delà de la Pologne, une idée souvent fantastique, tant du point de vue de l’administration, des us et coutumes, que de la géographie.
La première source majeure d’information sur l’État moscovite est la relation du diplomate allemand Sigismond de Herberstein. Il se rend à Moscou, nous l’avons dit, à deux reprises, en 1517 et 1526 ; il connaît le russe et inclut dans ses
4 Le tsar terrible
Sigismond de HERBERSTEIN, 15491.
L’émissaire impérial s’adonne à ces réflexions sur l’interdépendance de la société et de la tyrannie, après s’être familiarisé avec la Moscou de Vassili III. Il note que le pouvoir du prince moscovite est considérablement plus vaste que celui dont disposent les gouvernants occidentaux. Trois siècles plus tard en 1863, l’écrivain russe Alexis Tolstoï, achevant un roman sur l’époque d’Ivan IV, reconnaît qu’à la lecture des sources, le livre lui « tombait souvent des mains », qu’il « jetait sa plume, indigné, moins à l’idée qu’Ivan IV eût pu exister qu’à la pensée que pareille société eût pu être ; une société qui le considérait sans révolte2 ».
Le surnom de « Terrible » avait déjà été attribué à Ivan III. Il ne devait toutefois s’attacher vraiment qu’à la personne de son petit-fils. Les traductions déforment le véritable sens du terme russe :
Vassili III est le maillon indispensable entre le règne d’Ivan III, son père, et celui d’Ivan IV, son fils. Poursuivant la politique intérieure et extérieure de son père, réalisant tout ce qui y était en germe, Vassili III porte toujours officiellement le titre de grand-prince de Moscou, mais il transmet à son fils un État et un pouvoir au sein de cet État, qui permet à Ivan IV de se faire couronner tsar.
Vassili III est le fils – et non l’époux – d’une princesse byzantine. Son fils Ivan le Terrible en tirera assez de gloire pour expliquer aux Polonais qu’il s’estime au-dessus de l’empereur germanique et du roi de France, car sa lignée descend de l’empereur romain Auguste. « Hormis nous et le sultan de Turquie, déclare orgueilleusement le tsar russe, aucun État n’a de souverain dont la famille règne sans discontinuer depuis deux cents ans. » Vassili III n’oubliera jamais ses origines. Mais l’essentiel de son pouvoir lui est légué par son père Ivan III.
Depuis Daniel Alexandrovitch, tous les princes moscovites ont augmenté la part réservée à leur aîné, dans une volonté de lui conférer une force supérieure à celle de ses frères, les princes patrimoniaux. Le testament d’Ivan III achève le processus : le grand-prince laisse à son fils aîné et héritier plus de soixante régions – villes et faubourgs, districts, terres –, tandis que ses quatre frères se partagent à peine trente villes, dont la plupart sont de peu d’importance par l’étendue et la richesse. L’aîné jouit en outre d’avantages politiques considérables. Jusqu’alors, tous les fils du grand-prince se partageaient Moscou, chacun collectant (dans la partie qui lui revenait) les taxes, les impôts directs et indirects. Le testament d’Ivan cède tous les droits de Moscou au fils aîné, de même que le pouvoir judiciaire, auparavant détenu par les princes patrimoniaux sur leurs territoires propres. Chaque prince patrimonial pouvait également battre monnaie, à l’instar du grand-prince. Le testament en fait désormais la prérogative exclusive du grand-prince. Enfin, Ivan III prive les princes patrimoniaux qui mourraient sans descendance, du droit de transmettre leurs terres à l’héritier de leur choix ; elles passent dorénavant entre les mains du grand-prince. M. Diakonov note qu’au XVe siècle, « la volonté des souverains prend de plus en plus d’importance, comme force créatrice de droit ». Le testament d’Ivan III est la démonstration de la volonté toute-puissante du grand-prince. Pour V. Klioutchevski, « le successeur d’Ivan III monte sur le trône de la grande-principauté, plus souverain que ne l’était Ivan lui-même. »
En 1492, le métropolite Zossime, qualifie Ivan III, dans son message pascal, de « souverain autocrate de toute la Russie, nouveau tsar Constantin de la nouvelle Constantinople, Moscou, souverain de toute la Terre russe et de nombreuses autres terres ». Trente ans plus tard, la formule du métropolite devient le titre officiel du souverain moscovite. La charte adressée par Vassili III aux Nenets établis sur les bords de l’Ob, pour leur annoncer qu’ils sont désormais ses sujets, commence par ces mots : « Le grand souverain Vassili, par la volonté de Dieu tsar et souverain de toute la Russie, grand-prince de Vladimir, Moscou, Novgorod, Pskov, Smolensk, Tver, Perm, Iougra, Viatka, des Bulgares et autres3… ».
Sept ans après l’avènement de Vassili III, Sigismond de Herberstein est à Moscou. L’émissaire de Maximilien est frappé par le pouvoir dont dispose le grand-prince : « Par le pouvoir qu’il exerce sur ses sujets, il l’emporte aisément sur tous les monarques du monde ; il a en outre achevé ce qu’avait entrepris son père, privant de leurs villes et fiefs tous les princes et autres figures influentes ; tous sont réduits par lui dans le même esclavage, de sorte que s’il ordonne à un sujet de vivre à sa cour, de partir à la guerre ou d’administrer une ambassade, celui-ci se voit contraint de tout payer de ses deniers ; son pouvoir s’applique autant au clergé qu’aux laïcs, il dispose à son gré et sans le moindre obstacle de la vie et des biens de chacun. »
Ivan III ne jouissait pas encore d’un tel pouvoir. Lorsqu’en 1480, il avait soudain abandonné son armée, postée sur les bords de l’Oka en vue de stopper l’invasion du khan tatar, les habitants de Moscou l’avaient accueilli comme un couard, ayant fui le combat et ouvert aux Tatars la voie de la capitale. Trente plus tard, cela paraît invraisemblable. Quand le boïar Bersen a l’audace de se plaindre que le grand-prince décide de tout avec son favori Ivan Chigoneï-Podjeguine, il est aussitôt décapité. Au diacre Fiodor Jareny, qui exprime également son mécontentement, on coupe la langue et on fait donner le fouet. Le métropolite, qui condamne Vassili III, est déchu de sa dignité et enfermé dans un monastère. Lui succède un disciple de Joseph de Volok, Daniel. Quand Vassili III décide de divorcer, après vingt ans de mariage avec Solomonia Sabourova, sous prétexte qu’elle est stérile, Daniel lui en donne l’autorisation, au mépris de toutes les lois de l’Église, et oblige la princesse à prendre le voile. Il célèbre les noces du grand-prince avec la jeune Elena Glinskaïa qui, quatre plus tard, lui donne un héritier, baptisé Ivan.
C’est à Vassili III que Philothée adresse sa célèbre
À la politique traditionnelle de « concentration du pouvoir » correspond celle, non moins traditionnelle, sur le plan extérieur, de « rassemblement de la
Les quelque trente années du règne de Vassili III sont entièrement occupées par des guerres. À la fois offensives et défensives, elles se déroulent sur deux fronts : au sud et à l’ouest. L’ennemi méridional de Moscou est la Crimée. Le khan Menghi-Ghireï rompt l’union conclue avec Moscou au temps d’Ivan III et, nouant des relations d’amitié avec la Lituanie, menace constamment les frontières de l’État moscovite. La cavalerie tatare fait de fréquentes incursions, pénétrant de plus en plus avant dans le pays, atteignant parfois Moscou et réduisant chaque fois en esclavage des milliers de prisonniers. La principale cause de la guerre qui opposera Moscou et la Crimée pendant deux siècles, est leur rivalité à propos de Kazan. Les hommes placés par Vassili sur le trône de la principauté sont contraints de lutter contre les partisans du khan de Crimée. Les empoignades constantes entre les prétendants obligent Moscou à envoyer des troupes pour défendre ses alliés. Vassili III entreprend une politique de protection des marges méridionales de l’Empire moscovite contre les incursions tatares ; il est ainsi le premier à organiser un « service de garde ». Chaque été, des régiments de surveillance sont envoyés le long de la frontière sud, qui suit le cours de l’Oka (le mot « rive » –
À l’ouest, les opérations militaires sont plus réussies. L’armistice de six ans, signé en 1503 par Ivan III et le roi polonais Alexandre, est rompu en 1507. Un seigneur lituanien, Mikhaïl Glinski, se soulève à Wilno et demande l’aide de Moscou, qui la lui accorde volontiers. Le nouveau grand-duc de Lituanie et roi de Pologne, Sigismond, se hâte de gagner la capitale lituanienne, aussitôt après son couronnement à Cracovie. Il parvient à repousser les troupes moscovites et à mettre Glinski en fuite. En 1508, un nouveau traité de paix est conclu, qui sera rompu par Moscou en 1512. Une guerre de dix ans commence, avec des fortunes diverses. La grande cible des opérations est la ville de Smolensk, assiégée par les armées de Moscou trois ans durant. En 1522, la paix est encore une fois signée, qui cède Smolensk à Moscou.
Au cours du conflit, les troupes moscovites subissent néanmoins, en 1514, à Orcha, une lourde défaite. Commandées, selon la tradition, par deux
Le prince Constantin Ostrojski est orthodoxe, mais ses terres se trouvent sur le territoire du grand-duché de Lituanie. On peut, dès cette époque, parler de Biélorusses, bien qu’il n’existe pas d’État biélorusse, même si, depuis 1992, certains historiens de Minsk évoquent un « État biélorusso-lituanien ». La bataille de 1514 permet ainsi d’adapter le passé au nouveau contexte. Les historiens biélorusses écrivent : Constantin Ostrojski « mit brillamment à profit son talent tactique et anéantit l’immense armée de la puissance moscovite. Cette victoire permit de préserver la souveraineté du pays. Le Saint-Empire romain refusa de faire bloc avec Moscou… Toute l’Europe apprit la victoire de Constantin Ostrojski sur Moscou. Elle fut fêtée par le pape, à Rome, et l’empereur Maximilien devint le défenseur des intérêts du grand-duché de Lituanie, en Occident. En 1518, pour convaincre le grand-maître de l’Ordre allemand de ne pas soutenir Moscou dans ses guerres de conquêtes, il écrit : « L’intégrité de la Lituanie… est profitable à l’ensemble de l’Europe, la puissance de la Moscovie, elle, est dangereuse5. » Gonflant démesurément l’importance de cette bataille, livrée au fin fond d’une région de forêts et de marécages, les historiens biélorusses se gardent de toute allusion à la Pologne, pourtant directement liée à la Lituanie et principal adversaire de Moscou en Occident. En 1525, après une guerre contre l’Ordre allemand, la Prusse est sécularisée et vassalisée par le royaume de Pologne. Le grand-maître de l’Ordre, Albert de Hohenzollern, devient un fidèle sujet de Varsovie. En 1561, la Pologne s’empare de l’ancien territoire de l’Ordre de Livonie, le
Les relations avec la principauté de Moldavie, objet des soins attentifs de la Turquie et de la Pologne, occupent une place importante dans la politique extérieure de Moscou. Partiellement composée d’anciennes terres russes situées sur les rives du Prouth et du Sereth, la principauté moldave est orthodoxe et, jusqu’à l’invasion turque, pour moitié de culture slavo-russe. Le russe est la langue de l’administration d’État, les actes des princes moldaves sont rédigés en cyrillique. Contemporain d’Ivan III, le
Le titre de Vassili III, dans la charte qu’il adresse aux Nenets, met en évidence un autre axe de la politique extérieure menée par l’État moscovite : le nord. Parmi les possessions du grand-prince, on relève les territoires suivants : Perm, Iougra, Viatka. Les sources russes des XIIe-XVIIe siècles baptisent Iougra les territoires compris entre la Petchora et le nord de l’Oural. Ces terres appartenaient à Novgorod qui y prélevait sur les populations un tribut en fourrures et en défenses de morses. La soumission de Novgorod remet le nord entre les mains de Moscou. À compter du milieu du XVe siècle, Iougra est intégrée dans l’État moscovite ; les principautés locales des Khantys et des Mansis sont liquidées au terme de quelques expéditions militaires, organisées sous le règne d’Ivan III. Son fils poursuit la progression vers le nord et confie à son tour la mission à son fils ; sous le règne d’Ivan IV, les frontières de l’État russe s’étendront loin au-delà de l’Oural.
La conception politique russe continue de se former sous Vassili III. Elle naît dans la lutte – non encore achevée – entre « thésauriseurs » (« joséphiens ») et « non-thésauriseurs », dans les disputes théologiques. Il ne saurait en être autrement : toute l’érudition du pays est concentrée dans les monastères, les religieux sont alors les seuls puits de science. En conséquence, les querelles théologiques se transforment en discussions acharnées sur la nature du pouvoir princier et ses rapports avec le pouvoir de l’Église. L’action de Maxime le Grec a une immense influence sur le développement intellectuel de la
Le rôle de Maxime le Grec est inestimable. À en croire ses contemporains, il est le premier à apporter à Moscou, avec un retard de vingt ans, la nouvelle de la découverte de l’Amérique. La
Maxime le Grec apporte quelque chose de plus important que la nouvelle de la découverte d’un Nouveau Monde lointain. Il a séjourné en Albanie et à Corfou, à Venise, Paris et Florence, et incarne l’intérêt que les Occidentaux commencent à montrer pour l’Antiquité, les nouveaux courants qui émergent à l’ouest. Sa cellule au monastère Saint-Siméon devient le lieu de rassemblement des Moscovites qui s’y entretiennent des « livres et coutumes de
Maxime le Grec cristallise l’intérêt à l’égard de l’Occident, suscité par l’afflux d’étrangers à Moscou et la manifestation, dans la
« Non-thésauriseur » convaincu, Maxime le Grec condamne violemment les moines « thésauriseurs », qu’il compare à des parasites se goinfrant toute la journée de douceurs, tandis que les paysans travaillant pour leur compte « vivent éternellement dans le manque et la misère… ». Ennemi acharné des « hérétiques » et des « Latins », Maxime le Grec est proche de l’« hésychasme », mystique dont les maîtres furent principalement Grégoire le Sinaïte (mort en 1342) et Grégoire Palamas (1296-1359). Les tenants de l’« hésychasme » – Grégoire Palamas en particulier – s’opposent violemment à la « latinité » et à son principal idéologue, Thomas d’Aquin. Ils rejettent catégoriquement l’« aristotélisation » du christianisme, autrement dit le recours aux théories d’Aristote dans la recherche de la vérité. Ils prônent, non la raison, mais la foi. « Car la foi ne nous est pas transmise par les syllogismes d’Aristote, mais par la force de l’Esprit saint8… » L’aspect le plus important de l’« hésychasme » est la « contemplation » de l’énergie divine, qui ne demande aucun effort intellectuel. Maxime le Grec se distingue toutefois de l’« hésychasme » le plus orthodoxe, par le simple fait qu’il encourage l’étude des sciences : pour lui, les sciences, l’instruction, la raison aident l’homme à prendre conscience de l’impuissance de l’intellect et l’amènent à « la philosophie intérieure donnée par Dieu » – la foi.
Dans la Moscou du XVIe siècle, les considérations théologiques ont un caractère politique évident et sont liées à deux questions : quels doivent être les rapports entre pouvoirs spirituel et temporel ? le pouvoir du grand-prince doit-il être absolu ou restreint ? Parmi les familiers de la cellule de Maxime, se trouve, nous l’avons dit, le prince Vassili Patrikeïev, qui a reçu la tonsure pour avoir pris part au conflit dynastique, en soutenant le petit-fils d’Ivan III, Dmitri. Vassili Patrikeïev descend en ligne directe du grand-duc de Lituanie Guédimine et du grand-prince de Moscou Vassili Ier Dmitrievitch ; il est donc logique qu’il se montre opposé aux tendances absolutistes d’Ivan III.
Le prince Andreï Kourbski, descendant des Rurik et principal dénonciateur de l’autocratie moscovite, est également très lié à Maxime le Grec. On doit à la plume de Maxime le Grec un
Le grand crime de Maxime le Grec et de ses disciples est de critiquer la doctrine de l’absolutisme théocratique qui, par les efforts incessants des « joséphiens », devient l’idéologie moscovite officielle. Cette critique, s’ajoutant à la mise en doute de la nature divine du pouvoir exercé par le souverain, est perçue comme un coup porté à la doctrine.
On ne saurait reprocher à Maxime le Grec et à ses disciples de montrer de la complaisance envers les hérétiques ou les « Latins ». Peut-être, en revanche, sont-ils trop doux pour les hérétiques condamnés et repentis. Dans l’ensemble, cependant, ils restent fermes dans leurs convictions. Maxime le Grec n’a pas de doute dans ce domaine, et il l’écrit : « Les Latins se sont laissés séduire, non seulement par les doctrines hellène et romaine, mais également par les livres juifs et arabes… Leurs tentatives pour réconcilier l’irréconciliable, apportent le malheur au monde10. » Les doutes de Maxime le Grec sont ailleurs. Le boïar Ivan Bersen-Beklemichev se plaint que, depuis l’arrivée dans la
Le principal reproche adressé au prince par les adversaires des « joséphiens » est qu’il intervient dans les affaires du clergé et de l’Église. L’idéal prôné par Maxime le Grec est une symphonie des pouvoirs spirituel et temporel. Il estime également que le pouvoir du prince – dans le domaine temporel – est restreint par une loi morale suprême.
Maxime le Grec est condamné à trois reprises : on lui reproche d’insignifiantes erreurs dans ses traductions, dues à une connaissance insuffisante de la langue russe ; on l’accuse aussi, de la façon la plus fantastique, d’espionnage au profit du sultan de Turquie. Entre 1525 et 1551, il est reclus en différents monastères et ne recouvre la liberté que cinq ans avant de mourir. Vassili Patrikeïev et Bersen-Beklemichev sont condamnés avec lui.
Les historiens russes d’avant la révolution voient dans le processus de transformation des
Le processus de transformation de la
Dans la
Le processus de formation d’un droit étatique s’effectue par le biais des anciennes coutumes et leur remplacement progressif. Vassili Tatichtchev, qui a recours, pour son
Ivan III, qui a mis un terme au « joug » tatar, se soucie désormais, non plus de sa
L’hésitation entre les deux principes – un maître et propriétaire indépendant, ou le détenteur d’un pouvoir étatique suprême – caractérise les règnes d’Ivan III, Vassili III et Ivan IV, autrement dit du père, du fils et du petit-fils qui couvrent à eux trois plus d’un siècle d’histoire de la Grande-Russie, « conduisant l’État à de profonds bouleversements et la dynastie des rassembleurs à sa perte16 ».
5 La régence des Sept-Boïars
Nikolaï KARAMZINE.
L’auteur des
Le
Les « hommes de service » servent directement le souverain, les grades « taillables » le servent indirectement, en payant les redevendances qui alimentent le trésor.
Les boïars se composent de la caste supérieure des serviteurs du grand-prince ; ils ont des relations personnelles avec lui, qui rappellent celles des princes de l’ancienne
La naissance, la possession de vastes domaines fondent l’aristocratie à s’opposer aux velléités de pouvoir absolu manifestées par les princes de Moscou. Leur résistance passe avant tout par la défense de leurs droits et de leurs privilèges. Au nombre des privilèges essentiels, la participation à la conduite des affaires de l’État, par le biais de l’appartenance à la Douma des Boïars. Les princes de Kiev consultaient constamment les membres les plus illustres de leur
La Douma a voix au chapitre pour toutes les affaires de l’État. Mais il s’agit bien d’une « voix » : elle est là pour discuter. Il n’y a aucune règle, aucun règlement, tout ne dépend, en fin de compte, que du prince. La formule de la décision princière s’applique à tous les domaines : « Nous, grand-prince, jugeons, ou quiconque en aura reçu l’ordre de nous-même. »
Si, dans l’Europe féodale, la place dans la société, les droits et devoirs des couches sociales sont fixés par des normes juridiques strictes, des lois et des règles, la
À compter d’Ivan III, les grands-princes nomment les conseillers de leur choix, rompant par là même avec la tradition. Ils en ont conscience, leur entourage aussi. Défendant leurs privilèges et leurs places dans le système de pouvoir, les boïars adoptent des positions conservatrices, tandis que les souverains moscovites, qui violent les anciennes normes, font figure de révolutionnaires.
Quatre siècles plus tard, en 1920, réfléchissant au coup d’État bolchevique qui a bouleversé la Russie, le poète Maximilian Volochine résume ainsi l’histoire russe : « Il y a de l’autocrate chez les commissaires, et les tsars ont l’étincelle du révolutionnaire. »
Un nouveau type de serviteur princier, le
La structure des « gens de taille » n’est pas plus simple. Dans les villes, elle se compose de négociants (divisés en
La population « de taille » rurale – les paysans – est répartie selon le statut juridique de la terre (domaines privés ou appartenant au souverain) et la force de travail, ou les moyens à disposition (exploitation de lopins plus ou moins grands). L’impôt prélévé sur les paysans est calculé selon ces critères. Les paysans employés sur les terres du souverain, sont des hommes libres, mais fixés à la société villageoise dont ils dépendent ; ceux qui sont employés par des propriétaires privés portent le nom de
La structure sociale de la société moscovite a pour particularité de comprendre une catégorie de gens « non taillables », qui ne servent pas le souverain et ne paient pas de redevances. Ils se divisent en deux groupes : les « libres » et les « esclaves »
Vassili Klioutchevski distingue quatre formes d’esclavage, depuis l’esclavage complet, sans conditions ni limites, qui se transmet de génération en génération, jusqu’à des formes plus temporaires et assorties de conditions1. Auteur d’une histoire de la Pologne, Norman Davies présente la structure sociale du pays comme un ordre fondé sur le droit : « Les années de règne des Jagellons (XIVe-XVIe siècles) virent la formation de cinq catégories distinctes – cinq couches sociales… Chacune d’elles était régie par des lois et des règles particulières, et les limites de sa zone d’activité étaient exactement définies par un code spécifique de prescriptions juridiques2. » La situation des couches sociales dans l’État moscovite est bien différente. Elle se résume à un schéma très simple : celui qui possède des terres, assure le service de l’armée ; celui qui travaille la terre d’un autre, paie la redevance. Le grand-prince incarne l’État. Le régime politique moscovite est fondé sur une répartition, entre les sujets du prince, d’obligations qui ne sont aucunement liées à des droits.
La volonté du prince et la coutume ancienne constituent la base du système politique. Le clergé leur est également soumis, couche sociale particulière, non seulement par son rôle au sein de l’État, mais aussi par sa capacité de défendre ses droits.
Ivan IV hérite d’un État dont la finalité principale est de faire la guerre : une monarchie guerrière, dotée d’un puissant pouvoir centralisé, avec une population concentrée en « gens de service » et « gens de taille », un maigre embryon d’initiative sociale et de développement commercial et industriel. Vassili Klioutchevski résume les récits des voyageurs étrangers qui séjournent dans la Moscovie des XVe-XVIIIe siècles. Aux XVe et XVIe siècles, écrit-il, « les affaires militaires n’étaient pas seulement au premier plan, elles n’occupaient pas seulement la première place dans la conduite de l’État, elles masquaient aussi tout le reste ; le service des armes concentrait toute la noblesse au service de l’État, et les autres, les branches non militaires n’étaient pas seulement secondaires, elles lui étaient soumises, vouées à servir ses intérêts3 ».
Il existe différents critères d’évaluation d’un régime étatique : les progrès réalisés dans le développement de la science et de la culture, le niveau de vie de la population, les dimensions territoriales, la puissance de l’armée. L’État moscovite met en place un système correspondant à ses besoins, dont le principal est la défense des frontières contre de belliqueux voisins. En remplissant cette mission qui, de l’avis des stratèges, implique un élargissement constant des limites de la principauté, Moscou se transforme en monarchie militaire.
Sa stratégie, défensive et offensive, nécessite une immense armée. Chaque année, au printemps et en été, Moscou envoie trois armées sur les frontières les plus menacées : la première protège la ligne de l’Oka aux environs de Kolomna ; la deuxième campe sur les bords de la Kliazma à proximité de Vladimir ; la troisième est concentrée sur la frontière lituanienne. À l’automne, les « hommes de service » regagnent leurs domaines campagnards. Le prince de Moscou n’a pas les moyens d’entretenir ces troupes, qui doivent subvenir elles-mêmes à leur besoin. Le régime politique moscovite a ceci de particulier que les sujets du prince servent gratuitement l’État. Le prince, en effet, ne les rétribue pas. Il leur donne, en revanche, la possibilité de se nourrir, en leur cédant, pour la durée de leur service, des
Le critère de viabilité du régime est sa conformité aux besoins de l’État. La preuve de sa viabilité est contenue dans les victoires remportées par Moscou, qui repousse sans cesse ses ennemis, aux quatre coins de l’univers. La force du système politique moscovite ne devient une faiblesse qu’au moment où l’unique lieu naturel du pouvoir, le souverain, disparaît. C’est pourquoi Ivan III, prévoyant, codirige l’État avec son héritier, ce qui permet à Vassili III d’en reprendre les rênes sans encombre. Sa mort est en revanche le signal de la confusion, d’une lutte acharnée pour le pouvoir, opposant les prétendants au trône de Moscou, d’autant plus nombreux que l’héritier légitime est plus faible.
Les sources, innombrables, qui évoquent diversement la mort de Vassili III et son testament, permettent aux historiens d’émettre les hypothèses les plus variées quant aux dernières volontés du grand-prince. Vassili lègue sans conteste le trône de grand-prince à son fils Ivan, mais en attendant sa majorité (fixée à l’âge de seize ans, au XVIe siècle), il en confie le soin à un conseil de tutelle composé de sept boïars. L’honneur fait à ces derniers suscite le mécontentement de la Douma des Boïars. Le frère de Vassili III, Iouri, ne cache pas, lui non plus, qu’il aspire au pouvoir. Quelques jours après le décès du grand-prince, Ivan, âgé de trois ans, est couronné, mais la lutte entre tous ceux qui souhaitent assurer la régence, ne s’arrête pas pour autant. La mère d’Ivan, Elena, l’emporte finalement. Aidée de son favori, le
La régence d’Elena dure moins de cinq ans. En 1538, elle meurt prématurément. Au dire des contemporains, elle aurait été empoisonnée par les boïars. C’est aussi l’opinion de son fils, qui lui vouait un amour passionné et qui se retrouve complètement orphelin. Elena est la première femme à régner en Moscovie ; elle fait preuve de qualités qu’elle lègue à son fils : une volonté de fer, un caractère indomptable. Tandis qu’elle est au pouvoir, les anciennes pièces de monnaie, de poids divers, sont remplacées par une pièce unique, le kopeck (où figure un cavalier armé d’une lance). La guerre alors entreprise contre la Lituanie (1534-1537) se solde par un échec, et Moscou perd Gomel. Les historiens reprochent à Elena de se trop soucier des intrigues de cour, ce qui s’explique aisément par la faiblesse de son pouvoir.
Les intrigues, les querelles intestines qui commencent après la mort de la régente, tournent bientôt en véritables troubles : les Chouïski, les Bielski, se battent au pied du trône occupé par un enfant qui n’a pas la moindre influence. L’Église est entraînée dans les empoignades entre boïars : Daniel, puis Josaphat se voient privés de leur chaire de métropolite ; seul, Macaire réussira à s’y maintenir et jouera un rôle essentiel dans le développement spirituel du jeune héritier.
6 Les années de réformes
Prédiction d’un fol-en-Christ à Elena Glinskaïa,
lors de sa grossesse.
Ivan IV le Terrible, qui occupe dans l’histoire russe une place tout à fait particulière, est le plus connu des tsars de Russie. Au Panthéon des souverains, il n’est égalé que par Pierre le Grand. Les deux tsars suscitent, au long des siècles, des disputes incessantes entre les historiens, qui cherchent à les situer dans le processus historique, à définir leur rôle dans l’édification de l’État et la formation des habitants de cet État. L’attitude des historiens, gens cultivés, à l’égard d’Ivan et de Pierre va servir de critère politique, elle sera l’expression des rapports que les époques suivantes entretiendront avec la réalité. Nikolaï Karamzine, éminent historien et idéologue sans faille de l’autocratie, présente le règne d’Ivan IV le Terrible avant tout comme une série de crimes sanglants. Cependant, à compter des années trente, les historiens soviétiques, s’adaptant aux goûts du « Petit Père des Peuples » qui rejette le modèle pétrovien pour celui d’Ivan IV, font du Terrible un « tsar progressiste ».
Nikolaï Karamzine relève un étonnant phénomène : le plus cruel des tsars russes demeure un héros positif dans la mémoire populaire, le folklore russe. Karamzine conclut son récit des années ivaniennes par ces mots saisissants : « L’histoire est plus rancunière que le peuple. » La justesse de cette observation, faite au début du XIXe siècle, l’exactitude de la déduction se voient confirmées à la fin du XXe : le grand rival du Terrible en matière de crimes, Joseph Staline, apparaît de plus en plus dans la mémoire du peuple comme le maître, sévère mais juste, d’un pays fort, maintenu dans un ordre strict.
La renommée d’Ivan IV vient aussi de ce que, pour la première fois, on dispose d’informations – en quantité jamais vue jusqu’alors – sur la vie et la personnalité d’un souverain russe. Aux relations des étrangers qui, au XVIe siècle, font le voyage de Moscou pour diverses raisons ou servent directement le tsar, s’ajoute – et c’est, là encore, une première – l’
Vassili Klioutchevski se fonde sur les notes autobiographiques d’Ivan pour brosser un éblouissant portrait psychologique du tsar enfant : très tôt, s’imprime profondément dans l’âme de l’orphelin un sentiment de solitude et d’abandon ; les manifestations révoltantes de l’arbitraire des boïars et l’atmosphère de violence dans laquelle il grandit, transforment sa nervosité naturelle en crainte constante, confinant au détraquement nerveux… ; au fil des ans, la suspicion et la méfiance envers le genre humain se développent en lui. L’historien russe de notre temps R. Skrynnikov rend, certes, hommage au talent d’écrivain de Klioutchevski, mais il n’en met pas moins en doute ses sources elles-mêmes, les Mémoires d’Ivan. Pour R. Skrynnikov, il convient de se rappeler qu’Ivan vécut jusqu’à sept ans entouré de l’affection de sa mère (or ce sont les années durant lesquelles le caractère d’un individu se forge pour l’essentiel), que les tuteurs de l’enfant ne le mêlaient pas à leurs querelles, qu’il était choyé et non brimé (si l’on exclut les restrictions imposées par le cérémonial de la cour). Pour l’historien contemporain, Ivan n’était donc pas « véritablement fondé à accuser les boïars de lui avoir manqué de respect » et les récriminations ultérieures du tsar « semblent le fruit de récits qui lui furent faits par d’autres2 ».
Quels que soient les véritables souvenirs d’enfance d’Ivan, il n’en demeure pas moins – et c’est l’essentiel – que le tsar nourrit au fond de lui un lourd ressentiment envers ses tuteurs et l’ensemble des boïars. « Vous autres, boïars, ne cesse-t-il d’écrire à Kourbski, êtes toujours des ennemis. » Il n’est pas d’historien qui, faisant référence à Andreï Kourbski, n’évoque la cruauté manifestée par Ivan dès l’enfance ; on rapporte qu’il torturait les animaux et, à l’âge de douze ans, jetait du toit les « créatures sans mots », chats et chiens, puis, à quatorze, « se mit à abattre des hommes ». Les groupes de boïars rivaux tentent de s’assurer le soutien du jeune grand-prince et le montent contre leurs adversaires. En décembre 1453, le « grand courroux » éclate : furieux contre Andreï Chouïski qui, de fait, dirige l’État, Ivan ordonne à ses piqueurs de s’emparer de lui. Zélés, les serviteurs étranglent le régent. « Dès lors, note le chroniqueur, les boïars se mirent à craindre le souverain et à lui montrer obéissance. »
Le chroniqueur dit vrai en ce qui concerne la peur ; pour l’obéissance, il exagère quelque peu. Bien du temps passera encore, avant qu’Ivan n’obtienne la soumission complète des boïars.
Ivan décide de fêter sa majorité en se mariant. Le chroniqueur rapporte qu’il s’adresse au métropolite, lui fait part de son intention et ajoute : « Ma première pensée fut de me chercher une fiancée en d’autres royaumes ; toutefois, ayant réfléchi mûrement, je renonce à cette idée. Privé de parents dès ma petite enfance et élevé en orphelin, je puis ne pas m’accorder de tempérament avec une étrangère ; dans ce cas, la vie conjugale m’apportera-t-elle le bonheur ? Je souhaite trouver une fiancée en Russie… » Les sages craintes d’Ivan quant à une éventuelle incompatibilité de « tempéraments » avec une étrangère ne sont pas, en réalité, le fruit d’une profonde réflexion sur les rapports conjugaux. Le tsar fait simplement, en quelque sorte, contre mauvaise fortune bon cœur. Dès 1543 en effet, Moscou envoie une ambassade en Pologne, avec mission de chercher une fiancée pour le souverain. D’autres tentatives du même genre sont effectuées par la suite, mais aucune n’est couronnée de succès : Moscou, alors, n’attire pas ses voisins. L’orgueilleux Ivan décide donc de trouver une fiancée chez lui, rompant ainsi avec la tradition familiale : son grand-père n’avait-il pas épousé la Grecque Sophie, et son père la Lituanienne Elena ? La décision d’Ivan ne peut que réjouir les partisans d’un retour au passé lointain. Leur point de vue est exprimé par Kourbski dans son
Le rituel du choix d’une fiancée parmi les jeunes filles russes répond à des règles très strictes, élaborées et éprouvées lorsque Vassili III épousa sa première femme. Ivan élit Anastassia, fille du défunt Roman Iourievitch Zakharine-Kochkine, de vieille noblesse. C’est un bon choix : Ivan aime ardemment son épouse. L’un des parents de cette dernière fondera par la suite la dynastie des Romanov.
Avant la noce, Ivan Vassilievitch décide de se faire couronner tsar, un titre que son grand-père et son père n’avaient porté que subsidiairement à celui de grand-prince. Ivan III n’en usait que parfois, quant à Vassili III, il y recourut lors d’un projet de traité avec l’empereur Maximilien, que Vienne refusa de signer.
Les diplomates russes n’ignorent pas que l’adoption d’un nouveau titre est régie par des règles strictes ; aussi, pour éviter des complications, attendront-ils avant d’informer les États étrangers du couronnement d’Ivan. Pour les habitants de la Moscovie, ces subtilités diplomatiques sont sans importance : devenu tsar en sa quatorzième année de règne, Ivan se transforme par là même en monarque absolu. L’idée de la « Troisième Rome » a désormais une base concrète : le
Dans un premier temps, ni le couronnement ni le mariage ne modifient en rien la situation du pays, non plus que le comportement d’Ivan. Les Glinski ont succédé aux Chouïski et dictent leur loi avec la même impudence. Quant à Ivan, il aime plus, selon Karamzine, « à montrer qu’il est tsar par ses caprices effrénés que par un sage gouvernement… ». L’historien constate : « Jamais la Russie ne fut plus mal dirigée. » Et d’ajouter : « Pour la rédemption d’Ivan, il fallait que Moscou brûlât ! »
Moscou brûle souvent – et, dirions-nous, volontiers –, depuis sa fondation. Les incendies anéantissent la capitale de la principauté, tous les cinq ou dix ans. I. Zabeline, historien de Moscou, imagine que « les gens, offensés et furieux mettaient le feu à cette ville honnie ». Rien de plus simple, d’ailleurs, que de la livrer aux flammes, puisqu’elle est bâtie en bois. Le premier édifice de pierre ne date que de 1470. Au XVIIe siècle, Moscou ne comptera guère plus de deux cents maisons de pierre. Évoquant l’ampleur de ces désastres, les chroniqueurs ne considèrent que le nombre d’églises réduites en cendres, ils n’ont aucune idée du nombre de maisons détruites et de victimes. Les étrangers ont, pour leur part, une notion très variable des dimensions de la ville. Les Anglais (Richard Chancellor y séjourne en 1553 et Giles Fletcher en 1558) la voient plus grande que Londres ; d’autres (Sigismond de Herberstein, 1517) la jugent deux fois plus vaste que Florence et Prague ; au début du XVIIe siècle, Jacques Margeret note que l’enceinte de bois de Moscou est plus longue que celle de Paris. Les premiers chiffres vraiment précis concernant le nombre de foyers moscovites n’apparaîtront qu’en 1701. Au milieu du XVIe siècle, la ville compte environ cent mille habitants.
Le 21 juin 1547, un incendie éclate qui ne laisse rien de la cité. I. Zabeline relève, en un peu plus de cinq siècles, cinq incendies qui réduisent la ville en cendres, et parmi eux celui de 1547. Il est suivi d’un soulèvement. Le 26 juin, les Moscovites font irruption au Kremlin et tuent l’oncle du tsar, Iouri Glinski. Le tsar se réfugie au bourg de Vorobievo, aux environs de Moscou, avec la cour. La populace se lance à ses trousses, exigeant qu’il lui livre les Glinski honnis, accusés d’avoir mis le feu à la ville par des pratiques de sorcellerie. Ivan se refuse à livrer ses parents. On parvient à persuader les Moscovites insurgés de rentrer chez eux.
L’incendie et l’émeute mettent un terme au gouvernement des « Sept-Boïars ». Une ère de réformes s’ouvre, conduite par le tsar qui prête une oreille attentive aux propos des conseillers qu’il s’est lui-même choisis.
7 Le temps des succès
Gueorgui VERNADSKI.
Se plaignant de son malheureux sort et des traîtres qui s’acharnent à lui mettre des bâtons dans les roues, Ivan rappelle, dans sa lettre à Kourbski, « comment tout a commencé » : « Il y avait en ce temps-là, à notre cour, ce chien d’Alexis… qui, aux jours de notre jeunesse, était déjà parvenu, on ne sait comment, à sortir de sa condition de
D’une main ferme et résolue, Ivan Vassilievitch réécrit le passé. Le temps des réformes, seconde période de son règne (si l’on considère que son enfance, durant laquelle le pouvoir était détenu par les boïars, fut la première), est qualifié par les historiens d’époque de la «
Au milieu du XVe siècle, la population de la
Noble lituanien arrivé à Moscou dans les années 1540, Ivachko Peresvetov (ainsi signe-t-il ses écrits), craignant d’attaquer de front les usages moscovites, imagine une utopie dans laquelle il dépeint le royaume idéal de Mehmet-Saltan (le sultan turc Mohammed II). Ivan Peresvetov ne sait pas grand-chose de la situation réelle dans l’empire du vainqueur de Constantinople. Mais cela ne l’émeut guère. Son utopie est d’abord, comme le veut la loi du genre, une critique d’un système existant, puis un projet de changement. Rejoignant Fiodor Karpov, Peresvetov prône avant tout la nécessité de la « terreur » : « Sans la terreur, le tsar n’est pas en mesure de tenir son royaume. » De même, impossible, sans elle, d’« instaurer… la vérité ». La terreur est nécessaire contre ceux qui font le mal. Pour Peresvetov, il est clair que tout le « mal », toutes les « offenses » et les « servitudes » de l’État viennent des boïars, des seigneurs. « Une terre asservie [
Ivan Peresvetov propose une réforme radicale : la suppression du
Ivan Peresvetov livre son projet en 1549, au moment même où, après l’incendie de Moscou et l’émeute des citadins, le jeune tsar, entouré de nouveaux conseillers, entame des réformes. Les deux principaux conseils suggérés par Peresvetov ne peuvent que susciter l’intérêt d’Ivan : ils correspondent à ses idées et à son état d’esprit. Le premier concerne la méthode de gouvernement. Peresvetov le formule sous la forme d’un aphorisme : « Le tsar ne peut se passer de la terreur ; tel un cheval sans bride sous le tsar, est un royaume sans terreur. » Le second conseil porte sur les fondements de l’État : Peresvetov propose d’exproprier la terre. Quinze ans plus tard, le conseil sera d’actualité pour les « janissaires » ; le tsar leur donnera le nom d’
En 1550, un
Les réformes amorcées touchent aux fondements mêmes du système politique. En 1551, un concile a lieu, qui prend le nom de
Un an plus tard, en 1551, les
Le concile ordonne de fermer les débits de boissons, apparus à cette époque à Moscou. Cette résolution est un épisode supplémentaire de la lutte que se livrent, depuis des siècles, intérêts de l’État et bonnes intentions. Le Vénitien Josaphat Barbaro note, en 1436, que le droit de fabriquer des boissons alcoolisées (hydromel et bière) appartient entièrement au Trésor et que le prince Ivan III veille jalousement à ce que ses intérêts ne soient pas lésés. Un siècle plus tard, l’Italien Alberto Campense, informant le pape Clément VII des affaires moscovites, ne manque pas de mentionner (1523) que les habitants de Moscou n’ont l’autorisation de boire que les jours de fêtes : « Ce travers national [
Au XVIe siècle, la Russie moscovite fait connaissance avec la vodka. Inventée par les Arabes au IXe siècle
Le concile relève des erreurs de copistes dans les livres saints. Elles s’expliquent par l’ignorance du clergé, elle-même la conséquence de l’absence d’écoles. Le concile rappelle, nostalgique, qu’« autrefois, on trouvait des établissements d’enseignement dans le royaume de Russie, à Moscou et dans le Grand Novgorod, et que, dans d’autres villes, nombreux étaient ceux qui apprenaient à écrire, à chanter et à lire, aussi y avait-il beaucoup plus d’instruction ». On décide d’ouvrir une imprimerie à Moscou, où les livres seront réalisés d’après les modèles les plus exacts. En même temps, le concile condamne les ouvrages mécréants et hérétiques : le recueil de sagesse moyenâgeuse qui porte, en Russie, le nom d’
La question des possessions domaniales de l’Église reste l’une des plus importantes. La querelle entre « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs » continue d’être très vive. La terre est une richesse majeure et, plus le souverain en possède, plus il est puissant. Mais l’Église défend fermement ses biens. Le conflit s’achève sur une demi-mesure. En mai 1551, un
De nombreuses autres résolutions du concile des
Les innovations apportées dans l’administration locale sont une illustration éloquente des réformes. Le système du
Le paradoxe de la réforme en révèle la grande finalité : englober l’ensemble de la population dans l’appareil autocratique d’État en construction. La France des XIIe-XIIIe siècles (Philippe Auguste, Louis X), l’Angleterre de la fin du XIIIe et du début du XIVe (Édouard Ier) avaient instauré, elles aussi, un système d’autogestion communautaire. La différence fondamentale avec la réforme entreprise en Moscovie, est que les pouvoirs locaux doivent désormais s’occuper des affaires de l’État tout entier, et non plus uniquement de celles de leur région. Ils sont en outre placés sous le contrôle du gouvernement central.
La réforme la plus importante est d’ordre militaire. Elle commence en 1550, date à laquelle, sur l’ordre du tsar, sont rassemblés mille des « meilleurs hommes de service », enfants de boïars et de nobles, pour former un « régiment moscovite ». Elle s’achève en 1556, par un
Le caractère bâtard des autres réformes, leur inachèvement ont moins d’importance que le succès représenté par la nouvelle organisation de la chose militaire. « Le service des armes, écrit Vassili Klioutchevski, concentrait tous les aspects de l’action étatique, et les autres domaines – non militaires – de l’administration de l’État n’étaient que secondaires ; ils étaient cependant soumis aux intérêts de celui-ci, avaient vocation à le servir7. » Quatre siècles et demi plus tard, un publiciste moscovite, critiquant vivement les réformes démocratiques de Boris Eltsine, leur opposera « le bon vieux temps. Jusqu’à la
La grande force militaire de l’État moscovite demeure la cavalerie, formée par les boïars, leurs enfants, les propriétaires terriens. Ils se présentent en armes et à cheval sur le lieu de rassemblement, fixé par le
La nouvelle organisation de l’armée, qui dépend désormais directement et fortement du pouvoir central, donne au tsar des moyens supplémentaires pour renforcer la puissance autocratique. En perdant leur suprématie au sein de l’armée, les boïars perdent aussi leur importance politique et étatique. Le rôle des petits et moyens propriétaires, hommes de service, s’accroît en revanche.
8 Vers l’est et vers l’ouest
Ivan IV LE TERRIBLE.
La réforme militaire donne les moyens d’atteindre le grand but : la réalisation du programme de politique étrangère, élaboré par la
À partir des années 1460, Moscou s’intéresse de plus en plus à ce qui se passe dans la ville de Kazan, où se forment deux partis, l’un en faveur de la Crimée, l’autre moscovite, soutenant chacun « son » prétendant au trône du khanat. Les campagnes d’Ivan IV le Terrible sont la continuation de la politique menée par son père, qui envoyait ses troupes comme un argument de poids en faveur du candidat de Moscou. En 1551, sur le conseil du shah Ali que Moscou, par trois fois, place sur le trône de Kazan et que, par trois fois, les habitants de la ville chassent de chez eux, Ivan fait édifier sur la rive droite (escarpée) de la Volga, la ville de Sviïajsk. Disposant ainsi d’une base solide, il se lance à la conquête de Kazan.
Ivan n’a pas besoin de chercher à justifier cette entreprise : les raids tatars, en effet, ruinent la
En octobre 1992, le Tatarstan célèbre le quatre cent quarantième anniversaire de la prise de Kazan par les Russes, comme un jour de deuil, marqué par la perte de l’indépendance nationale. Reconnaissant, dans une lettre aux
La conquête du khanat de Kazan et le rattachement de son territoire à l’État moscovite constituent un événement d’une extrême importance dans l’histoire de l’Empire russe. Pour la première fois, Moscou sort largement des limites ethnographiques et religieuses de la Grande-Russie, et se trouve confrontée à la nécessité d’aller toujours plus loin, à des fins défensives. La conquête de Kazan ne met pas un terme à la guerre : la population, en effet, continue de lutter. Pour pacifier la région, il convient de s’assurer une solide maîtrise de tout le cours de la Volga. En 1554, les troupes de Moscou occupent Astrakhan. En 1556, le khanat d’Astrakhan est englobé dans l’État moscovite.
La région de la Volga est désormais entièrement aux mains des Russes et Moscou se trouve au voisinage direct de la Perse, de l’autre côté de la Caspienne. La Horde de Nogaï se livre à un commerce actif avec la
L’historien français Alexandre Bennigsen qui analyse, au milieu du XXe siècle, les documents diplomatiques ottomans conservés à Constantinople dans les archives du palais de Topkapi, ainsi que les textes moscovites concernant les « affaires de Nogaï » publiés à la fin du XVIIIe siècle4, parvient à la conviction que « la prise de Kazan passa inaperçue de la Sublime Porte5 ». Des tentatives avaient été effectuées en 1497 pour instaurer des relations officielles entre Moscou et Constantinople ; Ivan III avait alors dépêché une ambassade dans la capitale de la Sublime Porte. Mais le comportement de l’ambassadeur, Mikhaïl Plechtcheïev, avait manifestement déplu aux autorités turques (sans que l’on sache exactement ce qui s’était passé), et l’ambassade s’en était retournée honteusement chez elle. Cela n’avait pas empêché le développement d’un commerce intensif entre Moscou et les Turcs.
Les Ottomans achètent aux Russes des zibelines, des défenses de morses, des faucons et de l’ambre ; ils paient en or et pierres précieuses. Le négoce des fourrures avec la Porte est, au XVIe siècle, la grande source de métaux précieux pour l’État moscovite. Les diplomates turcs, eux, voient la Moscovie comme une contrée riche mais sauvage et inconnue, ne présentant ni intérêt ni grand danger. En outre, lorsque Moscou entreprend la conquête de la Volga musulmane, la Porte est entièrement absorbée par sa lutte contre les Safavides perses et les préparatifs d’une expédition à l’ouest, contre la Transylvanie. Le sultan pousse alors le khan de Crimée à entrer en guerre contre la Pologne – la Lituanie –, ennemie de Moscou.
L’élargissement des frontières de la Moscovie apporte des avantages économiques considérables : de nouvelles voies commerciales s’ouvrent, Moscou acquiert de nouvelles terres fertiles. Plus encore, le souverain moscovite devient le maître des peuples musulmans installés sur les territoires conquis. Ivan le Terrible en a pleinement conscience et cela se traduit, entre autres, par une attitude que l’on pourrait qualifier de scrupuleuse envers l’islam. Dans la charte d’investiture remise à Gouri, nommé archevêque de Kazan, le tsar exige que les
En 1452, alors que s’amorçait le déclin de la Horde d’Or, Ivan III créait, nous l’avons dit, le khanat tatar vassal de Kassimov. Cent ans plus tard, Ivan IV détient la majeure partie de l’héritage de Batou. Ne reste que la Crimée, ennemi puissant, inquiétant. Après Kazan et Astrakhan, toutefois, une campagne contre le khan de Crimée devient envisageable. Mais Ivan renonce à poursuivre plus loin au sud, pour se tourner vers l’ouest.
La décision d’entrer en guerre contre la Livonie est prise par le tsar contre l’avis de ses plus proches conseillers. Dans sa missive au prince Kourbski, Ivan évoque en détail et, à son habitude, avec beaucoup de tempérament, les divergences sur les questions de politique étrangère, les débats concernant l’orientation de l’expansion. « Comment oublier, reproche amèrement le tsar à son ancien ami, les sempiternelles objections du pope Sylvestre, d’Alexis et de vous tous à la campagne contre les villes germaniques, et la possibilité par vous donnée aux Livoniens de rassembler des forces une année durant, à cause de la perfide proposition du roi de Danemark ? Sans vos diaboliques menées, l’Allemagne eût été, cette année-là, avec l’aide de Dieu, tout entière soumise à la foi orthodoxe7. »
La lourde accusation portée par le tsar contre Kourbski et ses frères d’idées a trait à un épisode de la guerre de Livonie, commencée en janvier 1558 et achevée en 1582, soit près d’un quart de siècle plus tard. Après de brillants succès de départ, les
Ivan le Terrible évoque les divergences en politique étrangère dans sa lettre à Kourbski, en 1564. Mais le débat a commencé bien avant. Le sud ou l’ouest ? La Crimée ou la Livonie ? Le choix dépend à la fois de questions géopolitiques et de problèmes intérieurs. Le programme d’Alexis Adachev et d’Andreï Kourbski peut sembler s’inscrire dans leur vision du développement de l’État moscovite. Les membres de la
Revenant à la querelle du XVIe sur les orientations de la politique extérieure moscovite, les historiens du XIXe siècle en formulent les deux conceptions fondamentales. N. Kostomarov soutient que les campagnes en direction du sud auraient pu libérer la
Après les critiques incendaires formulées par le Comité central contre la deuxième partie du film
Divers et contradictoires, les commentaires des historiens font appel aux mêmes sources, au demeurant relativement peu nombreuses. La principale est la correspondance d’Ivan le Terrible et de Kourbski, ainsi que l’ouvrage du prince, intitulé très exactement :
En 1558, les troupes moscovites font irruption en Livonie, commandées par l’ancien khan de Kazan, devenu tsar de Kassimov, shah Ali. Une partie considérable de l’armée est composée de Tatars. La présence d’une cavalerie tatare a sans doute, entre autres, poussé le tsar à se lancer dans la guerre : il se sait détenteur d’une force puissante. Mais la faiblesse de la Livonie constitue un prétexte autrement plus sérieux. Au XVIe siècle, l’État livonien – les possessions des Porte-Glaive – commence à décliner. Le protestantisme gagne ses villes, sapant les fondements de l’Ordre. La population, en outre, d’origine finnoise et lituanienne, est hostile aux envahisseurs allemands. Le conflit entre pouvoir laïc et spirituel, entre cités et chevaliers, entre l’Ordre et l’empereur, s’intensifie.
La Livonie déclinante a le tort de se trouver entre la Moscovie, dont la puissance s’accroît, et la Baltique. Le rattachement de Novgorod à l’État moscovite a contraint Moscou à poursuivre sa progression vers la mer. Les villes livoniennes – Riga, Narva et bien d’autres – ont pris en main le commerce avec la Hanse, bloquant la
Faible, déchirée par les luttes intestines, la Livonie ne montre guère de résistance. Le boïar Alexis Basmanov prend par surprise la forteresse de Narva, réputée inexpugnable. Dorpat est conquise. Les Tchérémisses de shah Ali ravagent la Livonie méridionale. Atteignant presque Reval et Riga, shah Ali revient à Moscou, à l’automne 1558. L’année suivante, les armées russo-tatares, commandées par Toqtamich et le prince Mikoulinski, entrent en Courlande, infligeant une nouvelle défaite aux forces des Porte-Glaive. La progression de l’armée moscovite est interrompue à la demande d’Adachev : l’Ordre a obtenu une trêve de mai à novembre. C’est à cela qu’Ivan fait allusion, cinq ans plus tard, dans sa lettre à Kourbski, où il laisse éclater sa fureur contre « la traîtrise de ce chien d’Alexis ». Adachev juge pourtant nécessaire d’interrompre la guerre contre la Livonie, parce qu’il monte une expédition contre les Tatars de Crimée.
Rejetant la politique d’Adachev, Ivan accepte les propositions de paix de la Crimée et envoie en Livonie une forte armée, commandée par le prince Kourbski. En 1560, la puissante forteresse de Fellin tombe. C’est la résidence du maître de l’Ordre. Les chevaliers sont défaits. La résistance livonienne est brisée.
En trois campagnes, Moscou s’ouvre la voie des rives de la Baltique. Mais il apparaît bientôt que la guerre de Livonie ne fait que commencer. Les succès de l’artillerie russe ont un immense impact en Occident ; l’apparition d’une nouvelle puissance sème l’effroi. Les historiens citent volontiers la prédiction contenue dans une lettre de Calvin au tout début de la guerre : « S’il est donné à une quelconque puissance d’Europe de grandir, c’est bien à celle-ci10. » Les craintes des États occidentaux et le refus des chevaliers de Livonie de devenir sujets de Moscou transforment la région de la Baltique en théâtre d’un conflit international.
Pour la première fois, l’État moscovite est acteur de la politique européenne. Pour la première fois, Ivan le Terrible montre ses talents diplomatiques, s’affranchissant, avec une assurance croissante, de l’influence des conseillers du cercle d’Alexis Adachev. La Livonie vaincue part en morceaux que s’approprient ses voisins, espérant ainsi mettre de la distance entre eux et Moscou. Kettler, le maître de l’Ordre, cède la Livonie à la Pologne, en échange de la Courlande et d’un titre ducal héréditaire. La Livonie proprement dite (la Liflandie) fait union avec la Lituanie. L’Estonie (et la ville de Reval) passent sous contrôle suédois. L’île d’Esel accepte la tutelle de Magnus, duc de Danemark.
Un nœud se forme qu’il faudra plus d’un siècle et demi pour dénouer. Au cours de cette guerre pour les régions de la Baltique, les pays scandinaves, la Pologne et la Lituanie useront leurs forces, tandis que la Russie se transformera en grande puissance.
Les Habsbourg montrent le plus vif intérêt pour les événements de Livonie. Ils sont (l’empereur germanique Ferdinand Ier et son parent le roi d’Espagne Philippe II) les principaux ennemis du sultan en Europe, et les succès remportés par Ivan à l’est, ses campagnes contre la Crimée ne peuvent que les réjouir. Le brusque revirement de Moscou en direction de l’ouest déçoit profondément l’empereur. En 1560, Ferdinand Ier dépêche une ambassade à Ivan, porteuse d’une lettre où il demande que cesse la guerre contre l’Ordre, son vassal. Moscou entretient des relations avec le Saint-Empire romain germanique depuis le XIVe siècle. Peu désireux de gâter ses rapports avec les Habsbourg mais n’ayant pas non plus l’intention de mettre un terme aux hostilités, Ivan donne un motif inattendu à ses campagnes contre les Livoniens. Le problème, écrit le tsar à l’empereur11, est que les Livoniens ont « enfreint les Commandements de Dieu » et « se sont laissés prendre à l’enseignement de Luther. Le tsar orthodoxe qui, sa vie durant, n’éprouvera que mépris pour « l’hérésie latine », se fait soudain le champion du catholicisme contre les luthériens. En novembre 1561, Ferdinand Ier que la réponse d’Ivan laisse manifestement insatisfait, interdit la navigation sur la Narova, s’efforçant de couper Moscou de l’approvisionnement occidental. Mais le négoce avec la Moscovie s’est entre-temps organisé par le nord, à l’initiative de marchands anglais, lorsque, en 1553, le capitaine Richard Chancellor a, pour la première fois, jeté l’ancre à l’embouchure de la Dvina septentrionale et été amené à Moscou (à travers Kholmogory). Dès lors, des relations commerciales constantes s’établissent entre Russes et Anglais.
Percevant, du côté de la Pologne et de la Lituanie, la principale menace pour la réalisation de ses plans, Ivan conclut un traité avec le Danemark, il accorde un armistice de vingt ans aux Suédois et concentre l’essentiel de ses forces contre la Lituanie. À l’automne 1562, à la tête d’une innombrable troupe, Ivan marche sur Polotsk, citadelle frontière barrant l’accès à la capitale lituanienne. Le siège commence en janvier 1563. Le 15 février, la forteresse implore la grâce du vainqueur. La victoire de Polotsk marque le triomphe suprême de Moscou durant la première phase de la guerre de Livonie. L’année suivante, les armées russes subissent une terrible défaite sur les bords de l’Oula : les Lituaniens anéantissent les troupes venues de Polotsk pour faire la jonction avec celles de Smolensk ; les soldats de Moscou sont contraints de quitter le territoire lituanien.
Ce revers militaire a des conséquences très lourdes, en politique extérieure et intérieure. À l’automne 1564, l’armée polono-lituanienne marche sur Polotsk, dans la ferme intention de reprendre ce point stratégique. Simultanément, les Tatars de Crimée font mouvement, au sud, contre la Moscovie, rompant l’accord passé avec Ivan. La menace de guerre apparaît sur deux fronts. Toutefois, Polonais et Lituaniens rebroussent chemin, après avoir stationné devant Polotsk, sans se risquer à donner l’assaut. De son côté, le khan Devlet-Ghireï, renonce à marcher sur Moscou et se tourne vers Riazan qui repousse les attaques de la Horde. La Horde de Crimée regagne ses steppes. Mais à l’intérieur de la Moscovie, des événements autrement importants ont lieu.
9 Apologie de la Moscovie
Extrait de la première lettre d’IVAN à KOURBSKI.
Le choix de la politique extérieure, les premiers succès remportés dans la guerre de Livonie renforcent le désir d’Ivan le Terrible de s’affranchir de ses conseillers, de consolider son pouvoir autocratique. Dans sa première missive à Kourbski, le tsar ne cesse de se lamenter que ses conseillers le persécutent : « Quand bien même nous leur proposions quelque bonne idée, rien ne leur convenait, cependant que leurs plus mauvais, leurs plus effroyables conseils étaient tenus pour bons ! Ainsi en était-il dans les affaires extérieures ; dans celles de l’intérieur, je n’avais de liberté en rien, même dans les plus petites, les plus insignifiantes des entreprises. La manière de me chausser, de dormir, tout se faisait selon leur désir, j’étais, moi, comme un nourrisson1. »
La correspondance d’Ivan le Terrible avec son ami d’enfance devenu par la suite son proche conseiller, le talentueux chef d’armée Andreï Kourbski, est un document unique dans l’histoire russe. Il représente une mine capitale d’informations – la seule pour certains événements. On y trouve exprimées les opinions – quelques historiens parlent même de « programmes » – du tsar et de son adversaire. Le ton très libre des auteurs à l’égard des événements et des hommes ajoute encore au caractère exceptionnel de la correspondance. En ce qui concerne le tsar, il n’y a là rien d’étonnant, quant à Andreï Kourbski, il acquiert cette liberté en se réfugiant en Lituanie. À la fin de 1563 – ou au début de 1564, selon d’autres sources –, le prince Kourbski, envoyé à Iouriev en qualité de
« Le prince Kourbski a fui le courroux du tsar… » – ainsi commence une célèbre ballade d’A. Tolstoï (1817-1875) auquel les commentateurs soviétiques reprocheront d’avoir brossé (dans la ballade et d’autres œuvres) un portrait « erroné » d’Ivan le Terrible « parce qu’il n’a pas compris le caractère progressiste de son action2 ». Andreï Kourbski a toutes les raisons de craindre la colère du tsar : d’une part, loin d’être récompensé pour avoir conduit le régiment d’avant-garde qui a vaincu en Livonie et pris Polotsk, il a été envoyé en quasi-exil à Iouriev ; d’autre part, à Moscou, les exécutions de « puissants de ce monde » vont bon train.
Les persécutions commencent en 1560, après la mort, le 7 août, de l’épouse d’Ivan, Anastassia. Ivan a vécu treize ans et demi avec elle, ils ont eu six enfants. Selon les témoignages de contemporains, le tsar était très attaché à sa femme, et les historiens, Karamzine en tête, notent l’influence bienfaisante qu’elle exerçait sur le Terrible. Ils indiquent en outre que le tsar entreprit de persécuter et de tuer les boïars, après le décès d’Anastassia. Dans sa seconde missive à Kourbski, où il réitère ses lamentations, affirmant que les mauvais conseillers « ont pris mon pouvoir et gouverné comme bon leur semblait, m’écartant de l’administration de l’État », Ivan lui-même s’exclame, amer : « Que de malheurs j’ai souffert, par vous, que d’humiliations, que d’offenses et de reproches ! » Puis il lance cette terrible accusation : « Et pourquoi m’avez-vous séparé de mon épouse ? Si vous ne m’aviez pas privé de ma jeune femme, il n’y aurait point eu de sacrifice de Chronos3. »
Le dieu grec Chronos, qui avait dévoré ses enfants parce qu’on lui avait prédit que l’un d’eux le renverserait, apparaît à plusieurs reprises dans la correspondance d’Ivan et de Kourbski, sous la plume de l’un comme de l’autre. Dans sa deuxième lettre, le tsar accuse Adachev, Sylvestre et Kourbski d’avoir tué sa « jeune beauté », justifiant par là même le début des exécutions. Ivan n’a aucune raison sérieuse de soupçonner ses ennemis d’avoir empoisonné Anastassia (il n’en souffle d’ailleurs mot dans sa première lettre), mais le désir de trouver un prétexte à la répression contre les boïars le pousse à proférer cette accusation. Le tsar en a d’autres en réserve, réelles ou imaginaires, auxquelles, pour ces dernières, il finit peut-être par croire, lorsqu’il les expose dans ses missives au « traître ».
Contemporain des événements, Albert Schlichting rapporte qu’après la victoire de Polotsk, Ivan entreprend d’anéantir ceux de ses familiers qui lui conseillaient de renoncer à guerroyer contre « les peuples chrétiens », pour se retourner contre « les ennemis de la croix du Christ », Tatars et Turcs4. La principale accusation formulée dans la première lettre à Kourbski est celle d’un complot contre le tsar.
Goebbels considérait qu’on ne connaissait vraiment l’histoire que par le cinéma, et que le passé se trouvait, en conséquence, entre les mains des réalisateurs. Tous ceux qui ont vu
Sergueï Eisenstein n’a pas inventé l’histoire de la maladie d’Ivan. Elle est rapportée dans la première lettre à Kourbski : « Lorsque… ainsi qu’il arrive parfois aux hommes, je tombai fortement malade, ceux que tu dis bienveillants, le pope Sylvestre et votre chef Adachev en tête, se soulevèrent, tels des ivrognes. Ayant résolu que nous n’étions déjà plus, sans se soucier de notre âme ni de la leur…, ils décidèrent de placer sur le trône notre parent lointain, le prince Vladimir, et, comme autant d’Hérode, de faire périr notre nouveau-né, à nous donné par Dieu5. »
La principale source d’informations concernant la maladie du tsar et le refus des boïars et des proches conseillers d’Ivan de prêter serment à l’héritier « au berceau » (il est âgé de six mois), Dmitri, est le
L’analyse des ajouts, apportés sur l’ordre et sous l’évidente dictée d’Ivan, à cette chronique officielle de la Moscovie qu’est le
Alexis Adachev, détenteur d’une petite
La correspondance d’Ivan le Terrible et de Kourbski reflète,
Auteur d’un remarquable portrait psychologique du Terrible, Vassili Klioutchevski note : « Ivan est l’un des meilleurs orateurs et écrivains du XVIe siècle, parce qu’il était le Moscovite le plus virulent de son temps9. » L’historien fait allusion au ton passionné des missives, à la conviction fanatique que nourrit Ivan d’être dans son bon droit, à sa fureur contre son adversaire, combinée à une ironie assassine. Le programme d’Ivan est simple : le tsar est un monarque absolu, car il tient de Dieu son pouvoir. Sa conception est parfaitement formulée dans l’aphorisme que citent immanquablement les historiens : « Nous sommes libres de gracier nos esclaves
Le biographe soviétique d’Ivan le Terrible souligne comme un trait essentiel de sa vision politique le lien indissoluble entre théorie et pratique : « L’action pratique se hausse ici au niveau de la théorie, et la théorie elle-même apparaît comme un guide direct pour l’action pratique, déterminant et orientant cette action10. » L’idée, très juste au demeurant, de l’historien soviétique a ceci de remarquable qu’elle paraphrase la célèbre formule de Staline : le marxisme n’est pas un dogme, mais un guide pour l’action.
Le ton pathétique de la lettre d’Ivan vise à défendre et justifier son pouvoir sans limite. Le destinataire en est Andreï Kourbski mais, très vite, le tsar abandonne le « tu » pour passer au « vous » et englober tous ses ennemis, les traîtres, les boïars qui ont porté atteinte à son pouvoir. « Les autocrates russes, déclare Ivan, se référant à l’histoire, ont d’emblée gouverné eux-mêmes leur État, et non les boïars et seigneurs. » La théorie et la référence au passé permettent au tsar de passer à la pratique : en essayant de limiter son pouvoir, les boïars se rendent coupables de trahison, et le tsar peut à plein droit châtier les traîtres, ainsi qu’ils le méritent : « Tu veux ne pas craindre le pouvoir ? Fais le bien ! Mais si tu commets le mal, sois empli d’effroi, car ce n’est pas pour rien que le tsar est armé du glaive, mais pour porter la vengeance chez les scélérats et la louange chez les vertueux11. » Andreï Kourbski ouvre le feu. Réfugié en Lituanie, il envoie une lettre au tsar, dans laquelle il accuse, explique, se justifie. Une légende veut que la missive ait été apportée à Moscou par un serviteur du prince, Vassili Chibanov. Le tsar, ayant transpercé de son sceptre le pied du messager, entendit la lecture qu’on lui faisait de la lettre et, complimentant Vassili Chibanov pour sa fidélité au prince, le fit exécuter. Les historiens, il est vrai, émettent quelques doutes sur la véracité de l’histoire. Ce qui est incontestable, en revanche, c’est qu’Ivan répond à Kourbski.
Deux faits expliquent l’importance du prince Kourbski dans l’histoire russe. D’une part, il se soustrait à l’autorité du tsar et en donne publiquement les raisons. On pourrait ainsi le considérer comme le premier émigré russe, s’il ne refusait lui-même cette définition. Héritier de la vieille lignée des princes patrimoniaux de Iaroslavl, Andreï Kourbski s’estime en droit de quitter un suzerain avec lequel les relations se sont détériorées, pour passer au service d’un autre. Le droit au départ est un immense privilège des princes patrimoniaux, auquel les grands-princes de Moscou s’attaquent dès le règne d’Ivan III. Sous Ivan le Terrible, le départ devient trahison ; toutefois, le tsar lui-même ne se résout pas à l’interdire : il n’aime pas, en effet, à rompre avec les anciens usages. Désireux, cependant, de faire obstacle aux éventuels transfuges, Ivan oblige les boïars à lui jurer fidélité sur la croix. Au milieu des années 1550, en dépit de leur serment, les boïars moscovites cherchent à gagner la Lituanie. Ce mouvement centrifuge prend des proportions inquiétantes. La répression qui s’abat sur les fuyards capturés et leurs familles en pousse d’autres à s’enfuir à leur tour, ce qui suscite de nouvelles vagues de répressions.
Le deuxième fait concerne les opinions d’Andreï Kourbski. Les reproches, les accusations et arguments du prince s’ordonnent en un système que l’on peut considérer comme un programme politique.
Depuis plus de quatre cents ans, la personnalité de Kourbski, les raisons de sa fuite, la justesse de ses accusations, ses théories et opinions suscitent des débats passionnés. Ivan reproche à Kourbski toute une série de crimes : trahison, violation du serment, désir de restaurer l’
Les réactions contradictoires suscitées par Andreï Kourbski concernent, non l’activité littéraire du prince, mais les différents jugements portés sur l’action d’Ivan le Terrible. Le plus récent biographe du tsar voit dans la lettre de Kourbski « le seul document, ou presque, formulant ouvertement le programme de l’opposition boïare en Russie, à la veille de l’
Devenu sujet du roi de Pologne, Andreï Kourbski ne cesse pas un instant de se considérer comme russe, autrement dit orthodoxe. Il combat Moscou mais déteste et méprise la Pologne, accuse catholiques et protestants d’« innovations et oscillations mécréantes », oppose avec orgueil la pure langue slave – le russe – à « la barbarie polonaise ». Ne se sentant de devoir envers quiconque, Andreï Kourbski, cinq ans après sa fuite, prend part à la guerre contre Moscou aux côtés de Sigismond II Auguste, puis décide d’influer sur la politique étrangère russe. Il s’adresse à un agent de l’empereur allemand en Pologne pour suggérer une union entre l’Empire et le souverain russe, contre le sultan. Informé de la proposition par son agent, l’abbé Czyr, Maximilien se montre extraordinairement intéressé : une année durant, des pourparlers ont lieu entre Kourbski et un représentant de l’empereur. S’ils n’ont aucune chance d’aboutir, le prince n’étant pas mandaté par Moscou, ils montrent la certitude du transfuge d’être habilité à les mener et sa conviction de chaque seconde que Moscou se doit de guerroyer au sud17.
K. Waliszewski note que les idéaux de Kourbski furent réalisés en Pologne et qu’il s’agissait d’« idéaux anarchiques, dangereux et mortels pour son pays ». L’historien polonais conclut son chapitre sur Kourbski par ces mots : « Dans la lutte entre l’ancien et le nouvel ordre, Kourbski fut le champion le plus brillant du passé. » Mais voir dans le programme d’Andreï Kourbski une « défense du passé » implique de placer l’action d’Ivan le Terrible en prise directe sur l’avenir. Le conflit opposant Ivan le Terrible et le prince Kourbski peut être perçu comme celui de deux modèles : moscovite et polonais, autocratique et monarcho-républicain.
La correspondance entre le tsar de toute la Russie et son vassal infidèle excède largement le cadre d’une querelle personnelle entre deux anciens amis devenus ennemis irréconciliables. Déjà, N. Kostomarov posait la question du but visé par la réponse d’Ivan le Terrible aux accusations de Kourbski. L’auteur de l’article
Spécialiste de l’
10
L’
Chronique universelle, 1617.
Le métropolite PHILIPPE à IVAN, 1568.
Joseph STALINE, 1947.
En février 1565, un
L’
Le débat s’ouvre dès le XVIe siècle et se poursuit de nos jours. Les faits en sont connus. La chronique officielle les rapporte et des témoins nous en ont laissé le récit ; la chronique en donne les grandes lignes, les contemporains des événements précisent les détails, décrivent le comportement des acteurs, victimes et bourreaux. Que les témoins, pour la plupart, soient des étrangers ayant à régler des comptes avec le tsar et Moscou, donne un tour particulier à leur relation. L’Allemand Heinrich Staden1 est un
La chronique expose en détail le déroulement des événements. Le 3 décembre 1564, un train de centaines de traîneaux chargés du trésor du souverain, de précieuses reliques sacrées (icônes, crucifix) prises aux églises, quitte Moscou, emportant le tsar, la tsarine Maria Temrioukovna – une Kabardine, épousée par Ivan peu après la mort d’Anastassia –, les tsarévitchs et les familiers de la cour, avec femmes et enfants. Ayant erré quelque temps aux environs de la capitale, le tsar s’arrête au Faubourg d’Alexandrov
Un mois durant, Moscou ne sait ni ne comprend ce qui se passe. Les souverains moscovites ont en effet coutume, même lorsqu’ils s’absentent peu de temps, de nommer des hommes pour conduire l’État. Ivan, lui, a abandonné Moscou sans désigner personne, laissant la ville privée de gouvernement. Terrifiés, les Moscovites qui ont gardé le souvenir des luttes sanglantes durant les années d’enfance et de jeunesse du tsar, craignent une émeute de la populace et l’arbitraire des boïars. En même temps que la lettre adressée à ces derniers et au métropolite, le tsar envoie une autre missive aux marchands ainsi qu’« à toute la chrétienté de la ville de Moscou ». Une délégation conduite par le métropolite et composée d’ecclésiastiques, de boïars et « de toutes sortes de Moscovites », se rend alors au Faubourg d’Alexandrov, afin de prier le tsar de revenir sur le trône.
La députation doit écouter les accusations que le tsar formule à l’encontre, non pas d’individus précis, mais, pour reprendre une formule moderne, de la structure d’État, de tous les « hommes de service », du premier boïar au dernier clerc. Le tsar les charge de tous les péchés de l’univers, depuis le pillage du Trésor jusqu’à la trahison des intérêts de l’État en politique extérieure. Ivan pose comme condition à son retour à Moscou que tous, sans exception, acceptent de lui laisser un pouvoir illimité. Cela implique que le clergé renonce à son droit traditionnel d’intercéder en faveur des hommes tombés en disgrâce, et les boïars aux très anciennes garanties d’une justice princière véritablement équitable. En même temps, le tsar exige la possibilité de créer une troupe personnelle de « réserve » (l’
Toutes les conditions posées par le tsar sont unanimement acceptées et, au début de février, Ivan IV rentre triomphalement à Moscou. Conçu depuis bien longtemps et soigneusement préparé, le coup de force a réussi. Le petit-fils d’Ivan III a réalisé l’utopie : il détient désormais ce pouvoir absolu, illimité, que prônaient Philothée et Ivan Peresvetov. Un système de pouvoir autocratique sans frein s’instaure, tel que la Russie n’en a jamais connu.
Taube et Kruze notent qu’à son retour après deux mois d’absence, Ivan est presque méconnaissable : il n’a plus ni cheveux ni barbe. Certains historiens expliquent ce phénomène par les tourments d’un tsar qui, croyant fanatiquement au caractère divin de sa fonction, supportait mal l’idée d’une éventuelle abdication. D’autres explications sont possibles. Le tsar auquel Kourbski, dans ses lettres, reproche souvent sa couardise, qu’il dit toujours prêt à « prendre ses jambes à son cou et se cacher », craignait peut-être que son coup de force n’échouât.
Ivan ordonne la construction des Quartiers de l’
Quels sont-ils et, surtout, contre qui le coup de force était-il dirigé ? La réponse qui vient aussitôt à l’esprit – contre ceux qui limitaient le pouvoir du tsar – est insuffisante, parce que trop générale et suscitant d’autres questions. Le point de vue de N. Karamzine, qui dénie à l’
La rareté des sources empêche les historiens de percer les secrets de l’époque d’Ivan le Terrible. On ne peut qu’émettre des hypothèses, sur la base des quelques témoignages laissés par les contemporains et les chroniqueurs officiels. Sergueï Platonov (1860-1933), l’un des plus brillants spécialistes des XVIe-XVIIe siècles, considère que presque toutes les possessions territoriales princières, du moins les plus centrales, furent englobées dans l’
Les opinions, diamétralement opposées, des historiens sur l’un des épisodes capitaux de l’histoire russe conduisent à s’interroger sur les possibilités réelles de sonder le passé. Chaque historien découvre dans l’époque d’Ivan et dans la figure du tsar ce qu’il veut bien y trouver, ce que sa vision du monde et son époque lui permettent d’y déceler. Les tenants de la théorie d’une finalité de l’histoire entrevoient, dans les actes du Terrible, des plans, une stratégie, des objectifs. En revanche, ceux qui ne croient pas aux « lois historiques » y voient la manifestation du tempérament du tsar et y relèvent des signes de folie.
Historiens, intellectuels et écrivains ont une approche théorique d’Ivan le Terrible, qu’ils appréhendent comme une figure du passé, un personnage historique. À la recherche d’un modèle d’action concret, Staline, lui, se fixe d’abord sur Pierre le Grand, puis lui préfère Ivan IV. La célébration du père de l’
Expliquant la signification de la politique d’Ivan, Staline commence par un véritable traité de cruauté : « Ivan le Terrible était très cruel. On peut, bien sûr, le montrer, mais il faut également montrer pourquoi il était indispensable qu’il le fût. » Pour Staline, qui s’y entend en matière de cruauté, le caractère d’Ivan pèche par quelques faiblesses : « L’une des erreurs d’Ivan le Terrible fut de n’avoir pas su liquider les cinq grandes familles féodales qui demeuraient encore, de n’avoir pas mené jusqu’au bout le combat contre les féodaux. S’il l’avait fait, la
Staline, qui se met à l’école du passé, qualifie de progressiste la politique d’Ivan, parce qu’il observe la progression du féodalisme vers l’absolutisme à travers des lunettes marxistes, comme un mouvement vers l’avant. Mais Staline, praticien et bâtisseur d’un État totalitaire, critique la tactique du tsar, expliquant ses lacunes par sa faiblesse de caractère, le sentiment que les exécutions perpétrées constituent un péché qu’il faut absolument laver. Devant le remarquable et progressiste chef d’État que représente le Terrible aux yeux de Staline, ce dernier, lointain héritier du tsar, veut apparaître plus immense et progressiste encore ; il tire donc les leçons des erreurs commises par le créateur de l’
Arrestations, exils, tortures, exécutions sont le résultat d’innombrables procès, la répression, impitoyable, arbitraire, frappe la société. La célèbre formule de la « grande terreur » – nul n’est irremplaçable – aurait pu être inventée dans les années de l’
Si Ivan ne peut s’accommoder de l’appareil boïar, il n’a pas, cependant, la possibilité de l’anéantir complètement car il n’y a rien pour le remplacer. L’
Dans une de ses lettres, Kourbski rappelle à Ivan qu’un jour où le tsar rendait visite à Vassian Toporkov, partisan de Joseph de Volok, dans son monastère, pour lui demander des conseils sur la meilleure façon de régner et de maintenir les seigneurs dans l’obéissance, le moine avait répondu : « Ne garde pas à tes côtés de conseiller plus intelligent que toi. » Ivan se garde de répliquer au récit de Kourbski, et il n’est pas exclu que le conseil de Vassian l’ait inspiré dans le choix de ses conseillers de l’
Vassili Klioutchevski conclut : « Soupçonnant l’ensemble des boïars de trahison, [le tsar] se jeta sur les suspects, les fauchant les uns après les autres, mais il laissa leur classe administrer la
Pour R. Skrynnikov, la solution de l’« énigme de l’
Après les premières exécutions de 1565, vient un répit, rompu en 1567 par une nouvelle période de « grande terreur » qui durera plus de trois ans. Le mécontentement, croissant parmi les boïars, s’exprime dans des propos séditieux qui parviennent aux oreilles du tsar et augmentent sa peur d’un complot qui lui ôterait le trône, et peut-être la vie. Les Lituaniens promettent par courrier leur soutien aux boïars de Moscou, pour le cas où ils entreprendraient une action contre le tsar. Le tsar intercepte les messages, demande sans ménagement des comptes aux boïars, feint d’accepter les propositions qui lui sont faites dans l’espoir de tout apprendre d’un complot qui, manifestement, n’existe pas. On n’en trouve, en tout cas, aucune trace, sinon dans les témoignages de H. Staden et A. Schlichting, les seuls à avoir laissé des écrits ; mais il faut garder présent à l’esprit qu’ils tiraient leurs informations des cercles de l’
Difficile, en l’absence de documents, de déterminer où s’arrêtent les propos séditieux et où commence la conspiration ! Ivan le Terrible croit sans nul doute à la réalité du danger. En 1556, il ordonne la construction d’une « ville de pierre » sur la rive escarpée de la Vologda et envisage d’y transporter sa capitale. Entourée d’impénétrables forêts, reliée à la mer Blanche par la Dvina et la Soukhona, la nouvelle capitale présenterait, comparée à Moscou, de nombreux avantages. Le prince Sviatoslav, rappelons-le, rêvait de quitter Kiev pour Pereïaslavl ; son descendant, Andreï Bogolioubski, réalisa ce rêve en gagnant les forêts impénétrables de la région de Moscou. Pierre le Grand, lui, mettra à exécution le plan d’Ivan : Vologda se trouve à peu près à mi-chemin de Moscou et de Saint-Pétersbourg, lorsqu’on se dirige vers le nord.
Ivan le Terrible se réfugie fréquemment à Vologda, y passant au total quelque trois ans et cinq mois. En 1567, cependant, il mande au palais de l’
Trois années durant, les exécutions se succèdent, parfois au terme de procès, parfois sans. Le métropolite Philippe tente d’intercéder en faveur des victimes des persécutions et, en présence du tsar, prononce, à la cathédrale de l’Assomption, un sermon sur la nécessité de supprimer l’
L’exécution des « conspirateurs » s’accompagne de l’assassinat de leurs parents et serviteurs. Quand Ivan découvre que les fils du « complot » remontent à Novgorod, il gagne, en janvier 1570, avec l’armée des
La terreur suit sa propre logique : les ennemis sont de plus en plus nombreux. Après les familles princières, vient le tour des notables moscovites non titrés, puis de l’Église ; ensuite, ce sont la mise à sac de Novgorod et l’anéantissement du sommet de l’administration. Chaque exécution met en lumière de nouveaux noms, entraîne de nouvelles exécutions. Dans la seconde moitié des années 1570, les initiateurs de l’
Les massacres perpétrés au plus haut niveau de la société russe ne peuvent rester sans incidence sur les autres couches sociales : des paysans émigrent vers des régions plus tranquilles, le commerce est anéanti, le pays ruiné. L’anéantissement des chefs de l’
La confiance du tsar envers la cour de l’
Affolé, Ivan se réfugie dans le nord et ne rentre à Moscou qu’à la mi-juin. Après une enquête sur les causes de la catastrophe, trois des six
S. Vesselovski fait remarquer que si Ivan, en créant l’
Si l’on accepte ce jugement sur l’
Les contemporains rapportent les horreurs dues à la cruauté d’Ivan. À partir de la fin du XVe et jusqu’au XVIIe siècle, l’histoire de Dracula connaît un franc succès en Russie. Cette popularité vient pour une bonne part de ce que, très vite, la figure de Dracula est associée dans l’esprit du lecteur russe à celle d’Ivan le Terrible, en raison de sa cruauté effrénée et de son extrême arbitraire14. Mais cette cruauté n’est pas l’apanage de Moscou ou de la Valachie. Les historiens français notent, à propos des guerres de Religion en France dans les années 1562-1593, soit l’époque d’Ivan le Terrible : « Les adversaires s’y montrèrent en général d’une atroce cruauté15. »
Il faut donc, manifestement, chercher les raisons de l’empreinte laissée par Ivan le Terrible dans le pouvoir absolument illimité du souverain, qui se traduit souvent par des crises soudaines, allant jusqu’à la folie. Le goût du tsar pour les comportements spectaculaires a aussi son importance ; Ivan s’y entend à donner à ses actes la forme d’un tragique spectacle : brusque départ de Moscou, brutale division du pays en deux, costume noir des
Ayant fait la démonstration de ce que peut être un tsar russe, le Terrible crée le modèle, difficilement accessible, de ce qu’il devrait être. Élevant à des hauteurs incroyables le seuil de l’arbitraire et de la cruauté, Ivan le Terrible permet à ses descendants de paraître modérés et sages, à peu de frais. Pierre le Grand peut faire tout ce que bon lui semble parce qu’avant lui, il y a eu Ivan. Staline cherche à justifier ses actes, en se déclarant l’héritier du Terrible.
La cruauté de l’autocrate est désormais perçue comme un attribut indispensable du pouvoir, avant tout parce que la grande cible de la colère du tsar est constituée par les boïars, les seigneurs. Ivan le Terrible devient ainsi un des tsars les plus prisés et populaires du folklore russe : terreur des puissants, il passe pour le défenseur des faibles, pour un authentique tsar russe, dupé par ses serviteurs les plus proches et opprimant son peuple jusqu’à ce qu’enfin, il apprenne la vérité. Alors, malheur à ceux qui ont osé offenser les petits ! L’effroyable cruauté avec laquelle le châtiment touche l’entourage le plus proche du souverain, élève le tsar plus haut encore, au-dessus des simples mortels. L’absence totale de droits devant le tsar se transforme en égalité de tous ses sujets.
11 La fin du règne
Propos d’Ivan sur lui-même dans une lettre au monastère
Saint-Cyrille de Bieloozero.
Nikolaï KARAMZINE.
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
La suppression de l’
Dans une « supplique » adressée au nouveau « grand-prince de toute la Russie », le « tsar Siméon », Ivan, qui signe « Petit-Ivan Vassiliev » ou « Petit-Ivan de Moscou », demande qu’un «
Un an plus tard, le « tsar » Siméon est « renversé » et envoyé à Tver. Les anciens gouverneurs de l’«
Les contemporains, effarés, et les historiens, plus que perplexes, ont tenté de comprendre pourquoi Ivan le Terrible avait voulu se transformer en « Petit-Ivan de Moscou ». Dans un entretien avec l’ambassadeur d’Élisabeth Ire d’Angleterre, D. Sylvester, le Terrible justifie sa décision par « le comportement criminel et les manigances de nos sujets, qui se rebiffent et s’opposent à nous ; au lieu de se soumettre loyalement, ils fomentent des complots contre notre personne1 ». Il est à noter que le tsar ne cède pas le trône à son fils aîné, Ivan, âgé de vingt et un ans en 1575, mais à un étranger. Cela peut s’expliquer par une volonté de ne pas mêler l’héritier légitime à la politique de répression, mais aussi par un désir de montrer à son fils que le tsar peut confier l’État à qui il veut.
La « politique » familiale d’Ivan le Terrible reflète bien toute la frénésie du prince. Les historiens divergent sur le nombre de ses épouses : les uns parlent de sept, d’autres de huit. Dans son
Le père d’Élisabeth Ire, Henri VIII, dépasse cependant Ivan IV par le nombre de ses épouses légitimes, dont il se débarrasse aussi radicalement que le tsar moscovite, quand elles commencent à l’ennuyer. Peut-être faut-il voir dans le nombre de femmes un indice du degré de tyrannie exercée, une volonté de donner une preuve tangible du pouvoir détenu.
Le mépris que témoigne le tsar de toute la Russie aux « faux » rois de Pologne élus, est peut-être partiellement alimenté par l’histoire du mariage de Sigismond II Auguste avec Barbara Radziwill. En 1548, la Diète, après avoir entendu le roi, lui suggère de se séparer de la belle Barbara. Sigismond accepte. Un monarque absolu n’a pas de tels problèmes.
La quête du pouvoir absolu est une des constantes du règne d’Ivan le Terrible. L’intérêt inlassable du tsar pour la politique étrangère en est une autre. S’il délègue souvent les affaires intérieures à des conseillers-favoris, il dirige personnellement les affaires extérieures, la diplomatie, du moins après la suppression de la
Les missives d’Ivan à Élisabeth Ire d’Angleterre, au roi de Suède Jean III, au roi de Pologne Étienne Bathory, les récits des étrangers qui rencontrent le tsar, offrent une preuve convaincante des talents diplomatiques du souverain moscovite. Irascible, capable d’irrépressibles colères, il lui arrive fréquemment d’user, pour tout argument, de la menace et de l’injure ; mais en cas de nécessité, il sait se faire persuasif et captiver ses interlocuteurs par son savoir, sa culture, ses façons accommodantes qui sont bien souvent un piège.
De ces talents diplomatiques, Ivan a bien besoin : le grand objectif de sa politique étrangère – la conquête de la Livonie et l’accès à la Baltique – entraîne Moscou au cœur de la politique européenne. Car la Lituanie, la Suède, le Danemark ont eux aussi des prétentions sur la Livonie. Les Habsbourg, qui se considèrent nominalement comme les suzerains de l’Ordre de Livonie, tentent d’empêcher Moscou de parvenir à ses fins, en persuadant Ivan de se tourner vers le sud, contre « l’ennemi commun » : l’Empire ottoman. En 1553, le navire de Richard Chancellor, membre d’une grande expédition organisée pour atteindre les Indes par les mers du Nord, est rabattu par la tempête vers les rives de la mer Blanche. Amené à Moscou, Chancellor est reçu par le tsar, « avec ses compagnons », et festoie « à la table du souverain2 ». Des relations de commerce s’instaurent entre Russes et Anglais. Quand l’empereur allemand, en 1560, décrète le blocus de la ville russe de Narva en réponse à l’intervention d’Ivan en Livonie, Élisabeth Ire refuse de lui apporter son soutien et continue de protéger la « Compagnie moscovite » que les Anglais ont créée pour faire du négoce avec l’État russe. Le Vatican suit également de près le cours des événements dans la Baltique : il souhaite en effet entraîner Moscou dans une alliance antiturque et ne désespère pas de parvenir à une réunion des Églises.
En 1556, deuxième année d’existence de l’
La guerre, donc, continue : le désir d’Ivan de conquérir la Livonie et d’obtenir un accès à la mer est inébranlable. Le conflit dure encore plus de quinze ans et ruine le pays. Les redevances ne cessent d’augmenter, les paysans s’enfuient vers les marges de la Moscovie, où la main de Moscou ne peut les atteindre. La population citadine fuit, elle aussi, surtout celle du centre et du nord-ouest. Moscou voit le nombre de ses habitants diminuer d’un tiers. La famine et la peste des années 1569-1571 sont un coup supplémentaire. Et cependant, le tsar continue d’arracher au pays les moyens nécessaires à sa politique.
En 1569, survient un événement dont la signification n’apparaît pas immédiatement à Moscou : une Union est scellée à Lublin, entre la Pologne et la Lituanie. Les liens tissés de longue date entre les deux pays changent de nature, pour donner bientôt naissance à un État unique : la
La candidature d’Ivan au trône de Pologne est proposée par une série de magnats lituaniens orthodoxes, qui militent en faveur d’un roi slave (il n’est pas d’autre Slave parmi les prétendants). Certes, les échos des horreurs commises par l’
Ivan suggère en outre d’élire au trône de Pologne Maximilien, fils de l’empereur d’Autriche. Moscou s’est entendue secrètement avec Vienne pour liquider la
Avec le soutien actif du sultan de Turquie, désireux d’empêcher le renforcement des Habsbourg, Étienne Bathory, guerrier expérimenté, souverain, depuis 1571, de la petite principauté de Transylvanie, est élu roi de la République lituano-polonaise, en décembre 1575. Il est âgé de quarante-deux ans, soit trois de moins qu’Ivan le Terrible.
Auparavant, mettant à profit l’instabilité de la situation en Pologne, le tsar moscovite remporte de brillantes victoires. La
Les victoires d’Ivan sont d’autant plus considérables que la frontière méridionale continue d’être menaçante. Le père d’Ivan, Vassili III, avait entrepris de mettre en place un service de surveillance, protégeant l’accès à la principauté de Moscou par le sud. La frontière en était la rive de l’Oka. Après la prise de Kazan et d’Astrakhan, commence une colonisation forcée des régions de la Volga et du
Les Tatars, toutefois, qui se contentent de piller villes et campagnes et de réduire les prisonniers en esclavage, semblent, vus de Moscou, un moindre danger, car on peut les acheter. L’un des khans de Crimée déclare même à Nagoï, l’ambassadeur russe, que le Tatar aime celui qui le paie le plus. Certes, le roi de Pologne peut mettre à profit ce penchant des Tatars pour les présents, mais les Russes n’ont pas moins de possibilités.
La frontière méridionale s’embrase en 1569, date à laquelle, découvrant enfin la menace moscovite, le sultan turc Sélim II tente, depuis le Don, de gagner la Volga et de s’emparer d’Astrakhan. Le premier heurt turco-russe se solde par une défaite pour le sultan, mais le conflit entre les deux États durera des siècles. Ambassadeur d’Ivan auprès du sultan, Novossiltsev use d’un argument qui montre bien la nouvelle situation de la
À l’automne 1577, la tâche que s’est fixée Ivan le Terrible, semble accomplie. Tout le territoire de la Livonie situé le long de la Dvina (soit la Liflandie et l’Estlandie), à l’exception des deux forteresses de Reval et Riga, est aux mains des Russes. Moscou ouvre un large front sur la Baltique, en s’emparant du littoral des golfes de Finlande et de Riga. En 1578, la Pologne entre à son tour dans le conflit. Auparavant, déjà, elle soutenait la Lituanie dans son combat pour la Livonie ; mais, cette fois – et c’est une première –, la Pologne, dirigée par un roi énergique, qui sait ce qu’il veut, engage la guerre avec l’État moscovite. Une guerre dont la Livonie est le premier champ de bataille.
Durant sa campagne électorale, Étienne Bathory a promis de « défendre la chrétienté ». Il ne songe pas particulièrement aux Turcs, dont il prise la culture et reconnaît l’autorité sur sa principauté de Transylvanie. À ses yeux, l’« ennemi de la chrétienté » est Moscou. L’historien polonais K. Waliszewski qui, tout en souhaitant n’offenser personne par cette affirmation, qualifie la Pologne d’« expression historique suprême de la race slave7 », voit en Étienne Bathory « le représentant authentique de ce pays ». Car, écrit K. Waliszewski, « il comprit que la Pologne, telle qu’il la percevait – civilisée, civile, libérale, impétueuse, catholique –, était appelée à dévorer sa grande voisine et à lui imposer sa culture, son régime politique et sa religion. Dans le cas contraire, elle eût risqué d’être dévorée elle-même et soumise à des usages étrangers8 ».
L’arrivée d’Étienne Bathory sur la scène historique est le fait du hasard. Henri III aurait pu demeurer sur le trône de Pologne. L’archiduc Maximilien avait, s’il le souhaitait, des chances d’emporter la couronne polonaise. Dans ces deux hypothèses, Ivan aurait pu conserver les rivages de la Baltique à l’État moscovite. Il en fut tout autrement : magyar, ignorant la langue polonaise et s’entretenant avec ses sujets en latin, vassal du sultan turc, Étienne Bathory comprit mieux que l’immense majorité des Polonais de son temps ce qu’il fallait à la Pologne. Norman Davies, historien anglais du XXe siècle, auteur passionné d’une histoire de la Pologne, écrit : « La Moscou d’Ivan vivait, prisonnière de son propre système de valeurs, un système pathologique, elle vivait dans un monde fermé… La résistance qui lui fut opposée [
Apparu par hasard sur la scène historique, Étienne Bathory retarde d’un siècle la progression de Moscou. Le roi polonais mourra (peut-être empoisonné), désespéré par l’ingratitude de ses sujets. Outre ses succès militaires, il laissera la célèbre formule : on peut tout faire pour les Polonais, mais avec eux, rien.
Une fois sur le trône, Étienne Bathory entreprend de réorganiser l’armée de Pologne. Il triple l’infanterie, l’arme de mousquets, de sabres, de haches (jusqu’alors, elle n’était munie que de lances). La cavalerie est renforcée par les hussards « ailés », dont la réputation traversera l’Europe (Gogol les représentera de façon très pittoresque dans son
L’armée moscovite est numériquement supérieure, elle compte, elle aussi, des mercenaires (sans parler des Tatars). Quand le manque de munitions vient à se faire sentir, Ivan négocie avec la reine d’Angleterre l’envoi de trois navires chargés de plomb, de cuivre, de salpêtre et de poudre. Mais, globalement, les troupes russes sont moins bien équipées et instruites que celles de Pologne.
La guerre, menée par Étienne Bathory contre l’armée russe dans les années 1577-1582, lui apporte la victoire. Après les premiers succès du roi polonais (prise de Polotsk et de Velikié Louki), les Suédois se lancent activement dans des opérations militaires contre Moscou. Les troupes polono-lituaniennes assiègent Pskov. En deux ans, les conquêtes de nombreuses années sont perdues. La ferme conviction du tsar selon laquelle « celui qui frappe est meilleur, et celui que l’on frappe et ligote, moins bon », est mise à rude épreuve. Vaincu sur le champ de bataille, Ivan passe à l’offensive diplomatique. En août 1580, il demande le concours du nouvel empereur allemand, Rodolphe II, lui expliquant qu’il est la victime des « souverains musulmans et d’Étienne Bathory, l’homme du sultan ». Pour la première fois, un émissaire du tsar russe apporte une missive au pape, contenant les mêmes accusations contre le roi de Pologne. Le tsar moscovite promet, si Rome lui apporte son aide, de se dresser contre les infidèles. Dans une lettre à Étienne Bathory, Ivan insiste sur ses droits à posséder la Livonie, terre ayant de tout temps appartenu à ses ancêtres, et menace le roi de Pologne, au cas où il refuserait de conclure la paix, d’une guerre de quarante-cinquante ans. Plus encore, il réfute l’argument du roi concernant ses propres droits à la Livonie, pays catholique. De la façon la plus inattendue, Ivan le Terrible se réfère au concile de Florence (1439) où, en présence du métropolite Isidore, l’Union avait été scellée entre les Églises catholique et orthodoxe. Les décisions du « concile latin » avaient alors été sévèrement condamnées par l’Église russe, et Isidore désavoué. L’allusion d’Ivan aux résolutions du concile, selon lesquelles « la foi grecque et la foi romaine doivent ne faire qu’une10 », est adressée au roi de Pologne, le tsar étant convaincu que le Vatican en sera informé. Il ne se trompe pas. Rome dépêche à Moscou, en qualité de médiateur, le jésuite Antonio Possevino. L’espoir d’une réunion des Églises est un appât irrésistible.
En janvier 1582, avec la médiation active de Possevino, une trêve est conclue pour dix ans à Zapolsk. Moscou cède à la Pologne toutes ses conquêtes de Livonie, Bathory rend les villes russes de Velikié Louki, Kholm et quelques autres, mais garde Polotsk. La seule consolation des Russes est leur victoire de Pskov : malgré les efforts interminablement déployés par les troupes polonaises, la forteresse soutient le siège et reste possession russe. En août 1583, une trêve de trois ans est signée avec la Suède, qui garde tous les territoires qu’elle a conquis : l’Estlandie et quelques villes, russes depuis le fond des âges. Moscou se voit donc complètement coupée du golfe de Finlande (hormis une petite enclave, comprenant l’embouchure de la Neva).
Cette guerre de vingt-cinq ans pour la Baltique se solde par la défaite de Moscou. C’est la politique du tsar qui, en l’occurrence, est vaincue – une politique qui a coûté quantité de vies humaines et ruiné le pays. Mais Ivan refuse de se rendre. La paix de Zapolsk à peine conclue, il entreprend de se chercher des alliés pour poursuivre la guerre. Il s’adresse à la reine d’Angleterre, adversaire des Habsbourg. Dans une lettre, envoyée en octobre 1570, Ivan, furieux contre Élisabeth Ire, l’avait attaquée sans ménagement sur l’influence, trop grande à son goût, des « hommes de négoce » dans les affaires anglaises. Et il ajoutait : « Quant à toi, tu prétends préserver ton honneur de vierge, mais tu te conduis comme une mauvaise fille. » Les circonstances contraignent toutefois le tsar à changer de ton. En février 1584, un mois avant sa mort, le Terrible s’entretient avec l’ambassadeur anglais.
L’échec de la guerre de Livonie retarde d’un siècle l’avancée de la Russie à l’ouest. Cette défaite est toutefois un peu compensée par l’acquisition de territoires illimités, à l’est. En 1583, arrivent à Moscou des émissaires de l’
En janvier 1581, le fils aîné du tsar, Ivan Ivanovitch, meurt. Les circonstances de sa mort – à la suite de blessures qui lui furent infligées par le Terrible – restent incomplètement élucidées. Les contemporains, dont l’Anglais Jerome Gorsey installé à Moscou, ou Antonio Possevino, arrivé à la cour quelques jours après le décès du tsarévitch, en donnent des versions différentes qui, par la suite, seront adoptées ou rejetées, selon les goûts, par les historiens, les écrivains et les peintres. Le tableau d’Ilia Repine, un des chefs-d’œuvre de la Galerie Tretiakov à Moscou, montre un tsar halluciné, serrant dans ses bras son fils ensanglanté. Le tsarévitch porte une blessure à la tempe, infligée par son père à l’aide de son sceptre qui gît non loin de là. L’historien français Alain Besançon note que, dans sa première missive à Kourbski, Ivan rappelle : « Souviens-toi du plus grand des tsars, Constantin ; souviens-toi qu’au nom du royaume, il tua son propre fils. » Et d’ajouter que Constantin « compte parmi les saints11 ». Treize ans après cette lettre, Ivan tue lui aussi son fils.
Quelles qu’aient été les circonstances de la mort de l’héritier du trône moscovite, les conséquences en sont catastrophiques et seront encore perceptibles des dizaines d’années plus tard.
Ivan Ivanovitch disparu, l’héritier légitime est le second fils d’Anastassia, Fiodor. L’ambassadeur anglais Giles Fletcher caractérise le futur tsar Fiodor de la façon la plus laconique et la plus expressive qui soit : « Il est simple et faible d’esprit…, peu apte aux affaires politiques et superstitieux à l’extrême12. » Le Terrible a un autre fils, Dmitri, né de sa dernière femme – la septième –, Maria Nagaïa, épousée en 1580. Mais les doutes sur la légitimité de ce mariage jettent une ombre sur celle de l’héritier. Dix ans passeront, et le destin du tsarévitch Dmitri ébranlera la Russie moscovite.
Le 19 mars 1584, Ivan IV le Terrible s’éteint à l’âge de cinquante-quatre ans, ayant tout juste le temps de recevoir la tonsure sur sa couche funèbre. Depuis les années 1560, le tsar a consciemment et inébranlablement poursuivi deux objectifs : l’édification de son pouvoir absolu et l’accès à la mer Baltique. Il a échoué pour le second, mais réussi pour le premier. Le mouvement vers l’ouest sera poursuivi par les héritiers du premier tsar moscovite. Le pouvoir absolu d’Ivan servira de modèle à tous les tsars à venir.
En s’appropriant la totalité du pouvoir au sein de l’État, Ivan en favorise la centralisation. Mais cette centralisation est le résultat de la concentration du pouvoir entre les mains du tsar, et non l’inverse. En exprimant sa ferme conviction d’incarner le pouvoir de Dieu sur la terre, Ivan le Terrible nie avec insistance ses origines russes. Il ne cesse de le répéter : je ne suis pas russe, je suis « allemand », faisant ici allusion aux origines lituaniennes de sa mère et au sang grec de sa grand-mère. Ivan se perçoit comme un « Allemand », en d’autres termes comme un prince d’ailleurs, régnant sur un pays dont le peuple lui est profondément étranger. De ce point de vue, il est un authentique héritier de Rurik.
Si le mot n’est pas encore prononcé – il le sera par Pierre le Grand –, l’État moscovite n’en devient pas moins, sous Ivan, un empire. Les historiens, russes et étrangers, continuent de chercher aujourd’hui la réponse à cette question : pourquoi le peuple russe a-t-il supporté la terreur de l’
Vassili Klioutchevski le souligne : c’est une lutte « pour sa survie » que mène l’État moscovite. Et il précise : une lutte pour la civilisation chrétienne au sud-est, et pour l’unité nationale à l’ouest. En d’autres termes, d’un côté, on guerroie contre les musulmans qui sont anéantis ou convertis à la vraie foi, de l’autre on livre bataille pour inclure dans les limites de l’État russe les orthodoxes vivant en Lituanie et en Pologne. L’histoire montre que ces deux objectifs ont de tout temps été les arguments fondamentaux des bâtisseurs d’empires. Mais, il en est un troisième. Les historiens qui donnent une base matérialiste aux événements passés, indiquent que les souverains moscovites n’avaient qu’un moyen de rétribuer la classe des « hommes de service » : leur octroyer des terres. D’où la nécessité de conquérir des territoires non peuplés et fertiles.
Un quatrième objectif est peut-être plus important encore que les trois précédents : le besoin de trouver un fondement idéologique à la construction de l’empire. Les théories du « royaume orthodoxe » et de « Moscou, Troisième Rome », formulées tout à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, sont codifiées dans les années 1560, avec la bénédiction du métropolite Macaire, père spirituel extrêmement influent d’Ivan, et avec l’étroite participation du confesseur du tsar, Andreï (devenu par la suite le métropolite Athanase), très influent lui aussi. Un ouvrage est réalisé, intitulé
Pour Ivan IV le Terrible, religieux fanatique, l’authenticité de l’idéologie formulée dans le
Staline, exégète le plus convaincant de la politique d’Ivan, souligne un aspect précieux de l’idéologie du tsar : « La sagesse d’Ivan le Terrible fut d’adopter un point de vue national et de ne pas tolérer d’étrangers chez lui, gardant ainsi son pays des influences extérieures14. » Staline, qui entame à ce moment un combat décisif contre « l’idolâtrie de l’étranger », a besoin d’un prédécesseur royal à opposer aux autres tsars, y compris à Pierre le Grand et Catherine II. Il ne se trompe pas, toutefois, sur la méfiance d’Ivan à l’égard des étrangers – une méfiance qui se mêlait chez lui d’intérêt et de sympathie pour certains hôtes occidentaux, venus sous divers prétextes à Moscou. Sa vie durant, Ivan rêve de partir en Angleterre, mais l’accès des étrangers à la Russie est strictement limité (et complètement interdit aux juifs). Dans le jeu diplomatique, le tsar peut feindre de considérer Rome, ou Vienne, avec bienveillance ; il n’empêche que dans les disputes avec des luthériens ou des catholiques, il se montre un champion impitoyable et frénétique de la foi orthodoxe.
Les presque quarante années de règne d’Ivan le Terrible sont le moment où la civilisation moscovite prend forme, pour l’essentiel. On compare souvent la Moscovie aux tyrannies asiatiques, on lui découvre aussi des analogies avec les pays d’Europe occidentale qui, aux XIIIe et XIVe siècles, ne dédaignant aucun moyen, édifièrent des États centralisés. On trouvera, enfin, une ressemblance considérable entre la civilisation moscovite qui s’édifie, dans ses grandes lignes, au temps d’Ivan IV, et celle de l’empire espagnol. La Russie moscovite, comme l’Espagne, a connu le joug d’envahisseurs étrangers et, en les combattant, a forgé son caractère national. Comme l’Espagne, elle a fait de la lutte contre les infidèles son objectif religieux. Dans
Les idéologues moscovites du XVIe siècle soulignent les points communs entre le tsarat de Russie et le vieil Israël, dont la capitale d’Ivan IV se veut l’héritière. C’est sur l’Ancien Testament, et en particulier le Livre des Rois, qu’Ivan fonde son argumentation, dans ses lettres à ses adversaires. Il porte au fond de l’âme la conviction inébranlable que la Bible parle de lui, et par sa bouche.
Pour de multiples raisons partiellement évoquées ci-dessus, Ivan IV le Terrible aura joué un rôle clef dans l’histoire de l’empire de Russie. L’une des principales est sa politique étrangère. Vassili Klioutchevski, qui envisage tous les aspects de l’action et de la personnalité du premier tsar russe, conclut le chapitre de son règne par des considérations sur la place de l’État moscovite parmi les autres États d’Europe. « Notre peuple, écrit l’historien dans les lignes qu’il consacre à la mission du peuple russe, fut placé par le destin aux portes orientales de l’Europe, pour la garder de l’Asie rapace qui prétendait y faire irruption. Des siècles durant, il a épuisé ses forces à repousser la pression asiate… Tournée vers l’ouest et ses richesses coloniales, la cannelle et autres clous de girofle, cette Europe sentait que derrière, à l’est, du côté de l’Oural et de l’Altaï, rien ne la menaçait… » Pour Klioutchevski, « l’Europe, tranquille et ingrate », ne s’aperçut pas que, « déplaçant ses deux grands quartiers militaires du Dniepr et de la Kliazma, l’état-major de ce combat vint se fixer sur les rives de la Moscova où, au XVIe siècle, se forma le centre d’un État qui passa enfin de la défense à l’attaque des nids asiates, sauvant la culture européenne des agressions tatares. Ainsi nous retrouvâmes-nous à l’arrière-garde de l’Europe, à défendre les arrières de sa civilisation »17.
Vassili Klioutchevski exprime ici le point de vue traditionnel sur l’histoire de la Russie ancienne. C’est ainsi que l’on fait de nécessité (la situation géographique) vertu (la défense de la civilisation chrétienne). Cette interprétation du passé n’appartient pas aux seuls historiens russes. La Pologne s’est toujours qualifiée, et continue de le faire, de tête de pont de la chrétienté. Les Serbes s’enorgueillissent de la bataille de Kossovo (1389) où, vaincus, ils se sacrifièrent pour contenir les Turcs. Des siècles durant, l’Europe a repoussé la pression des Mongols, des Arabes, des Turcs : Poitiers, Lépante, Varna, Vienne, autant de batailles – et il en est beaucoup d’autres – qui traduisent ces conflits de peuples et de civilisations.
Vassili Klioutchevski a pleinement raison d’évoquer la lutte séculaire de la
CHAPITRE QUATRIÈME
Le temps des troubles
Nikolaï KOSTOMAROV.
Le mot
Si ces trois périodes présentent bien des différences, elles ont pourtant un trait commun, que Kostomarov résume ainsi : « Le trône demeura vide. » En 1917, Nicolas II abdique, en son nom et celui de son fils. Au milieu des années quatre-vingt, la mort successive de trois secrétaires généraux ébranle les fondements de la légitimité soviétique. La formule trouvée par l’auteur de la
Les historiens russes ne parviennent pas à s’accorder sur le début des Troubles. Pour N. Kostomarov, « les temps malins adviennent le 15 mai 15911 », jour marqué par la mort d’un enfant de sept ans, le tsarévitch Dmitri, dernier fils d’Ivan IV le Terrible. V. Klioutchevski, lui, voit dans le décès de Fiodor Ivanovitch, en 1598, l’instant où tout commence2. Certains chercheurs estiment que le malheur vint lorsque Ivan tua son fils aîné. Enfin, rien n’interdit – bien au contraire – de situer le point de départ des Troubles à la mort d’Ivan IV le Terrible, le 19 mars 1584. La mort d’un monarque déstabilise bien souvent la vie d’un État. En Pologne, la disparition du roi entraîna, comme il fallait s’y attendre, de grands bouleversements. La France elle-même, bien que le trône passât systématiquement à l’héritier légitime, connut un « temps des troubles » au XVIe siècle, qui ne prit fin qu’après le couronnement d’Henri IV, en 1589.
En Russie, les difficultés naturelles de la transmission du pouvoir sont encore renforcées par le caractère particulier de l’État moscovite et du tsar défunt. La monarchie absolue exige un monarque absolu, surtout quand l’État est confronté à une crise. Le monarchiste Vassili Choulguine déterminera la cause de la crise traversée par la Russie à la veille de la révolution de Février 1917 : la Russie était alors une « autocratie sans autocrate ».
Après la mort de cet autocrate modèle que fut Ivan IV le Terrible, ses héritiers – Fiodor, faible d’esprit, et Dmitri, en bas âge – sont effrayants d’incapacité à remplir leurs fonctions de tsar, annonçant par là même une période d’arbitraire effréné des boïars, qui semble plus pénible et plus effroyable que la toute-puissance légitime du tsar.
Tous s’accordent, en revanche, sur l’année où s’achève le « Temps des Troubles », 1613, date à laquelle le premier Romanov, Michel, est élu tsar. Il en ressort que, selon les spécialistes, le « Temps des Troubles » s’étend sur deux ou trois décennies.
La durée et le caractère dramatique des événements qui bouleversent toutes les couches de la population russe, font la preuve que les racines de la crise plongent au plus profond de l’organisme étatique et de son passé. L’histoire de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècles est relativement bien connue, malgré des « taches blanches », mais la signification des troubles, elle, reste obscure. Il ne s’agit pas d’une révolution politique, aucun des acteurs ne proposant de nouveau programme sur ce plan, même si des éléments de nature politique sont indiscutablement présents (surtout en ce qui concerne l’étranger). Ce n’est pas un bouleversement social, nul ne revendiquant un changement radical de la société, même si, là encore, les motifs sociaux ont incontestablement leur part.
Chacune des explications avancées – et elles sont légion, car les historiens se sont passionnés pour cette époque tragique, semée d’orages et de tempêtes – met en lumière une des facettes du problème et contient une parcelle de vérité. Et si l’on réunit tous les motifs, toutes les impulsions plus ou moins évidentes, il apparaît que le grand moteur du « Temps des Troubles » fut la recherche d’un tsar.
Ivan IV le Terrible laisse, à sa mort, trois contradictions fondamentales, surgies au cours du processus d’édification de l’État moscovite centralisé. La première est politique. Il convient ici de rendre à Ivan ce qui lui appartient : cette contradiction – entre le pouvoir autocratique du souverain et l’administration aristocratique (boïare) –, il a tenté de la résoudre, à l’aide, entre autres, de l’
La seconde contradiction, d’ordre social, découle du programme de politique étrangère élaboré par le tsar moscovite : l’effort de guerre, pour la défense et l’expansion, impliquait une exploitation toujours plus lourde de la population taillable, entraînant une fuite des habitants vers les marches, et le dépeuplement des régions centrales. La terre étant la principale source de revenus du tsar, le mouvement vers le sud eut pour effet d’augmenter la superficie des terres fertiles laissées à l’abandon, les paysans fuyant les impôts et l’oppression. Le second grand moteur du « Temps des Troubles » fut donc la recherche de main-d’œuvre et le processus d’asservissement des paysans.
La troisième contradiction est d’ordre moral. Dans un poème intitulé
La grande particularité des « Troubles » réside dans le lien indissoluble unissant problèmes intérieurs et extérieurs. En trois décennies – depuis la mort d’Ivan IV le Terrible jusqu’à l’élection de Michel Romanov –, cinq tsars se succèdent sur le trône moscovite. C’est en soi un fait inhabituel, les longs règnes ayant été une des raisons de l’ascension de Moscou. Les querelles dynastiques – à l’origine du kaléïdoscope du Kremlin – entraînent les puissances étrangères dans la politique moscovite, dans des proportions jamais vues jusqu’alors. Il suffit, pour le comprendre, de préciser que parmi les cinq tsars mentionnés, se trouve l’héritier de Pologne, Ladislas. Le chapitre inévitablement consacré, par les manuels soviétiques d’histoire de Russie, à « la lutte du peuple russe contre l’intervention polono-suédoise », évite généralement de rappeler que les étrangers franchirent les limites de la
Les mouvements sociaux – fuite des paysans et des citadins vers le sud et les terres fertiles au-delà de l’Oka – étaient eux aussi gros de conflits avec l’extérieur. Les territoires non peuplés – le
Pour la première fois, se pose donc la question de l’Ukraine qui jouera un rôle essentiel dans l’histoire de l’Empire russe. Dans l’esprit des Russes, les steppes méridionales qui s’étendent jusqu’à la mer Noire forment les « marches » (d’où, nous l’avons vu, l’apparition du mot « Ukraine »), ce que les Polonais ne contestent pas. La population de l’Ukraine est orthodoxe et, à cette époque où la religion – et non la nationalité, notion obscure – détermine la place de l’homme dans l’espace, elle se sent liée aux Russes, en raison même de leur orthodoxie commune.
Les historiens ukrainiens voient dans la Russie kiévienne un embryon de leur État. La chute de Kiev et l’invasion tatare mettent un terme à l’autonomie de ce peuple, son territoire devient une composante de l’empire mongol, du grand-duché de Lituanie et du royaume de Pologne. Ce sont les Cosaques qui inscrivent l’Ukraine sur la carte de l’histoire. Comme dans une infinité d’autres cas, les historiens ne parviennent pas à s’entendre sur leur origine, ni sur celle du mot lui-même. Au XVIIe siècle, d’ingénieux philologues établissent un rapprochement entre les mots
Les premières informations sur les Cosaques apparaissent à la fin du XVe siècle. Le chroniqueur polonais Marcin Bielski, dont un oncle sera le premier
Au début du XVIe siècle, le nombre des Cosaques s’est considérablement accru. Ils ne se contentent plus de se protéger des incursions tatares, ils attaquent désormais les possessions du khan de Crimée et même du sultan turc. Au milieu du XVIe siècle, Dimitr Wisniewiecki crée sur les îles du Dniepr, à l’abri d’infranchissables rapides, la célèbre «
L’Union de Lublin est, nous l’avons dit, un moment important dans l’histoire de la Cosaquerie et de l’Ukraine. Si la Pologne n’a pas de population rurale libre, en Lituanie en revanche, les neuf dixièmes des paysans ignorent le servage. Quand l’ordre polonais s’instaure en Ukraine, commence l’asservissement des paysans. Cette atteinte à la liberté des Cosaques suscite une résistance. Étienne Bathory trouve alors une solution : n’ayant pas la possibilité d’anéantir la Cosaquerie, il la prend à son service. Un registre est établi, qui recense les « Cosaques du roi ». Bathory crée six régiments, comptant chacun mille cavaliers. Quant aux Cosaques non recensés, ils sont considérés comme des « hors-la-loi », des « brigands ». La Diète polonaise, toutefois, n’entérine pas le programme du roi. Mais l’idée d’utiliser les Cosaques pour servir militairement la couronne de Pologne, est adoptée.
Le nombre des Cosaques ne cesse de croître, particulièrement dans la seconde moitié du XVIe siècle. De tous côtés, on gagne la
1 Le régent et le tsar
Nikolai KOSTOMAROV.
Un précis d’histoire russe paru à Moscou en 1992, présente ainsi l’événement : « Après la mort d’Ivan IV le Terrible, son fils, Fiodor Ivanovitch lui succéda sur le trône ; c’était un être indécis et souffreteux, qui n’avait pas l’envergure d’un chef d’État1. » Sur la question de l’indécision et de la nature maladive de Fiodor, tous, contemporains et historiens, sont d’accord. Quant au fait qu’il n’eût pas « l’envergure d’un chef d’État », c’est là un jugement que l’on attribue généralement au souhait récent des historiens soviétiques de flatter quelque peu la personne du tsar. Les historiens russes d’avant la révolution s’en tiennent, eux, le plus souvent, au rapport de l’ambassadeur polonais Lew Sapieha à son roi. Se trouvant à Moscou immédiatement après la mort d’Ivan, l’émissaire se présente au nouveau tsar : « On dit de lui qu’il n’a guère d’intelligence, écrit le prince Sapieha ; j’ai noté pour ma part, tant par mes propres observations que par les propos qui m’étaient rapportés, qu’il n’en avait point du tout. »
Le manque d’intelligence n’empêche pas de régner. Les sujets de Fiodor le considèrent avec une certaine bienveillance, ils apprécient hautement son goût des sonneries de cloches et voient en lui un « bienheureux ». Le tsar Fiodor, d’ailleurs, ne plaît pas seulement aux Russes. Les magnats lituaniens orthodoxes soutiennent énergiquement sa candidature pour le trône de Pologne. Un roi faible et simple d’esprit conviendrait également très bien à une partie de la
Fiodor peut régner, mais il ne peut diriger l’État. À travers Fiodor, fait observer Vassili Klioutchevski, la dynastie dégénère à vue d’œil. Le tsar a grandi au milieu des atrocités de l’
Les Godounov, Dmitri et son neveu Fiodor, s’immiscent dans le cercle des intimes du tsar, durant les dernières années de la vie d’Ivan. Karamzine est à l’origine de la « légende de Boris Godounov ». Pouchkine qui, dans sa tragédie
Dmitri Godounov a été chambellan d’Ivan. Il assurait donc le confort quotidien du tsar, mais commandait aussi la garde du palais. Quand les enfants de Fiodor, frère de Dmitri, se retrouvèrent orphelins, leur oncle prit avec lui à la cour Boris et sa sœur Irina. Le chambellan du tsar ne pouvait éviter d’entrer dans l’
Se trouvant à la cour au moment où le tsar, qui soupçonne de trahison les vieilles familles princières et boïares, s’entoure d’hommes nouveaux, entièrement dévoués à sa personne, Dmitri Godounov entreprend de tisser un réseau de liens matrimoniaux. Son neveu Boris épouse, nous l’avons vu, Maria, fille du bourreau en chef de l’
Un an après son mariage, Fiodor devient l’héritier en titre, suite à la mort de son frère aîné, tué par Ivan IV le Terrible. Trois ans plus tard, après le décès du Terrible, Fiodor monte sur le trône.
L’assassinat de l’héritier légitime est un hasard. L’état du cadet, en revanche, répond, en quelque sorte, à des lois. Ivan IV le Terrible connaissait son fils. Dans son testament, il nommait un conseil de régence dans lequel il incluait deux représentants de la noblesse (de ces féodaux que Staline lui reprochera de n’avoir pas achevés), les princes Ivan Mstislavski et Ivan Chouïski,
Auteur de la biographie la plus récente de Boris Godounov, R. Skrynnikov a travaillé dans les archives de Varsovie et de Vienne, et découvert les rapports des ambassadeurs polonais et autrichien qui connaissaient parfaitement la situation à Moscou. Il ressort de leurs notes que Boris Godounov ne fut pas inclus dans le conseil de régence. Cela ne l’empêcha pas (peut-être même en fut-il stimulé) de prendre une part active à la lutte pour le pouvoir opposant les régents – qui entraînaient avec eux la population de Moscou – désireux de gagner de l’ascendant sur le tsar.
Les contemporains de Fiodor qui, après le « Temps des Troubles », ont décrit son règne, avec ses rébellions, ses guerres, son intervention étrangère, en parlent comme d’un « temps de répit après les massacres et les terreurs de l’
Manœuvrant habilement, Boris Godounov réussit à se débarrasser des différents régents. Le premier à tomber est Bogdan Bielski qui, de connivence avec la famille de la dernière épouse d’Ivan, Maria Nagaïa, tente de faire prévaloir les droits du tsarévitch Dmitri. Le tsarévitch et sa mère sont relégués à Ouglitch, Bielski est exilé. La maladie frappe Nikita Romanov, privant le conseil de régence d’un membre très influent, mais sa famille soutient Boris, comme un allié contre la haute aristocratie qui menace le tsar Fiodor.
Le
Dans toutes ces considérations, Boris Godounov a été oublié. Homme limité, aisément influençable, le prince Mstislavski est bientôt mis hors-jeu. En revanche, la lutte opposant Boris à la puissante famille Chouïski qui, comme après la mort de Vassili III, prétend occuper la première place dans l’État, dure plus d’un an et demi. Malgré une alliance avec le métropolite Denis, les Chouïski, qui exigent l’annulation du mariage de Fiodor et d’Irina, perdent la partie. Les membres les plus en vue de cette famille sont envoyés en relégation ; quant au métropolite, il est privé de sa dignité et contraint à recevoir la tonsure. Six marchands, qui avaient soulevé la populace moscovite contre le tsar, sont en outre exécutés.
Les Chouïski sont également accusés de collusion avec la Pologne. Les sympathies polonaises de la haute aristocratie moscovite sont alors connues de tous. Les seigneurs russes raffolent des usages en vigueur dans la
En plus de son importante dignité d’écuyer, Boris reçoit les titres de boïar le plus proche du souverain et de gouverneur-général de Kazan et d’Astrakhan. Après la défaite du conseil de régence, la totalité du pouvoir est concentrée entre ses mains. Politique expérimenté, Boris connaît le prix de l’argent. Le tsar lui octroie de gigantesques possessions – terres, villes et villages – et il devient l’un des hommes les plus fortunés de l’État. Boris choisit comme métropolite une de ses créatures, Job, archevêque de Rostov. Les ambassadeurs étrangers lui présentent leurs lettres de créance et il les reçoit avec la majesté d’un tsar. Klioutchevski écrit de lui qu’il « gouverna avec intelligence et prudence7 », mais Kostomarov note : « La condition du peuple fut meilleure au temps de Boris que sous le règne du Terrible, pour la simple raison qu’on ne trouve guère d’époque pire dans l’Histoire8. »
Ivan laissait à son jeune fils un lourd héritage : un pays ruiné, des conflits extérieurs en cours. Pour la première fois en Russie – mais non la dernière –, les affaires de l’État sont conduites, non par le monarque lui-même, mais par un de ses hommes de confiance. Au nom du tsar, Boris poursuit, à l’intérieur comme à l’extérieur, la politique d’Ivan le Terrible, sans toutefois ses fantastiques excès et débordements. La grande ligne stratégique du tsar de Russie reste donc inchangée : on continue de viser l’affaiblissement des boïars, condition nécessaire au renforcement du pouvoir autocratique ; on soutient la moyenne noblesse, rempart de l’autocratie ; on défend les frontières, en les élargissant dans la mesure du possible.
Sous le règne de Fiodor, ou plus exactement du régent Godounov, on achève de fixer les paysans à la terre par l’instauration du servage. Le Code paysan
Les historiens russes n’ont pas réussi à trouver dans les archives une quelconque loi interdisant les pratiques de la Saint-Georges. L’asservissement s’effectue progressivement. Les cadastres mentionnés dans le Code – et établis à la suite du recensement des terres effectué dans les années 1580 et au début des années 1590 – servent de fondement juridique au servage. La nouvelle situation est régie par une série d’
Le grand-père d’Ivan le Terrible, Ivan III, avait déjà entrepris de lutter contre les « départs » : le droit des princes patrimoniaux à « partir » chez un autre suzerain. Ivan IV supprime une bonne fois ce vieux privilège. Son héritier (ou plutôt, Godounov au nom du tsar) interdit à son tour le « départ » des paysans, asservissant ainsi presque toute la population. Les raisons économiques de cette mesure sont assez évidentes. Le besoin de main-d’œuvre avait poussé les seigneurs polonais à instaurer le servage dans les steppes du sud de la Russie. D’autres pays ont connu cette pratique. Mais l’État moscovite, lui, ne vise pas à limiter la circulation des personnes pour de simples raisons économiques.
Les marchands russes ne peuvent se rendre librement à l’étranger et les exceptions à cette règle ne sont possibles que sur décret spécial du tsar. L’interdiction est ferme, bien qu’évidemment désavantageuse, d’autant que les marchands étrangers sont autorisés à aller et venir en Russie. Lorsque, après la mort d’Étienne Bathory, la Diète polonaise s’apprête à élire un nouveau roi, les ambassadeurs moscovites qui œuvrent pour la candidature de Fiodor, accèdent à nombre d’exigences des Polonais, mais refusent catégoriquement de laisser les Russes se rendre librement en Pologne et en Lituanie ; ils ne protestent pas, en revanche, contre la venue de Polonais et de Lituaniens en Moscovie. Les ambassadeurs justifient ainsi leur position : « Il est contraire aux usages de la Moscovie que les Moscovites aillent partout à leur gré, sans injonction du souverain. » Le pouvoir autocratique exige l’asservissement complet des sujets au tsar. N’oublions pas, en outre, que Moscou se vit comme un monde à part. Toute velléité d’en sortir, fût-ce temporairement, relève de la trahison.
Un événement capital va marquer le règne de Fiodor et renforcer encore l’idée selon laquelle Moscou occuperait une place particulière dans le monde. En 1586, le patriarche d’Antioche, Joachim, est de passage à Moscou. Les quatre patriarcats qui existent alors – Constantinople, Alexandrie, Antioche, Jérusalem – se trouvent sur des territoires englobés dans l’Empire ottoman et survivent péniblement. Ils font d’ailleurs souvent appel à l’aide du tsar moscovite orthodoxe. Cette fois encore, Joachim vient demander une aumône. On lui soumet alors le projet de créer un patriarcat à Moscou.
Au dire des contemporains, le tsar Fiodor prend un immense intérêt aux pourparlers ; les affaires de l’Église lui sont si chères qu’il participe personnellement aux discussions. Mais Boris Godounov tient, comme toujours, le rôle principal. Nikolaï Kostomarov, qui ne montre guère de bienveillance à l’égard du régent, tout en appréciant ses talents, estime que Boris forma le projet d’instaurer un patriarcat à Moscou, parce qu’il « ne songeait qu’à son intérêt personnel et optait toujours pour ce qui pouvait conférer plus d’importance et d’éclat à son gouvernement10 ». Le biographe le plus récent de Godounov souligne, lui, le fait que « les révoltes antiféodales, les querelles entre les boïars et la complète incapacité de Fiodor avaient affaibli le système autocratique de gouvernement11 ». Ces facteurs ont sans nul doute leur importance, de même que la déposition du métropolite Denis, expression du conflit opposant au pouvoir temporel un pouvoir spirituel mécontent, redoutant de perdre les avantages fiscaux dont bénéficient les monastères.
L’essentiel, pourtant, est ailleurs. James Billington qualifie l’État moscovite de civilisation religieuse organique. En un siècle, l’idée de « Moscou – Troisième Rome », apparue à la fin du XVe et au début du XVIe siècle, est devenue l’idéologie officielle. La riche Église moscovite regarde de haut les patriarcats pauvres d’Orient, soumis aux
La charte d’investiture du patriarche fait officiellement de la Russie le véritable rempart de l’Église orthodoxe : « L’ancienne Rome, est tombée, victime de l’hérésie apolinarienne… la deuxième Rome, Constantinople… est aux mains des Turcs impies, le grand royaume de Russie, ô pieux tsar, est donc la Troisième Rome, qui les surpasse toutes par sa dévotion ; toute la piété du monde est réunie en ton seul royaume, et tu es, ici-bas, l’unique tsar chrétien… »
L’historien russe du XXe siècle rejette l’hypothèse selon laquelle il conviendrait d’interpréter la reconnaissance officielle de la doctrine « Moscou – Troisième Rome » comme une volonté du royaume que dirige Boris de prétendre au rôle de centre d’un nouvel empire mondial, héritier de l’ancienne Rome et de Byzance. Pour lui, la défaite subie dans la guerre de Livonie a tant affaibli l’État moscovite qu’il ne peut songer qu’à garder ses frontières et à retrouver les territoires russes perdus. L’historien réfute également l’idée que l’Église russe ait alors souhaité régenter l’Église orthodoxe mondiale. La doctrine « Moscou – Troisième Rome », écrit R. Skrynnikov, « était essentiellement l’expression d’un désir d’en finir avec le statut inférieur de Moscou par rapport aux autres centres de l’orthodoxie… Elle traduisait une nouvelle répartition des forces au sein de l’Église orthodoxe universelle12 ».
Vaincue sur le champ de bataille, ruinée par la guerre et la politique de l’
La mort du Terrible semble au roi de la
La mort d’Étienne Bathory interrompt les préparatifs de guerre. Il importe à présent d’élire un nouveau roi. Certains historiens russes estiment que Boris Godounov avait la possibilité de promouvoir la candidature de Fiodor : les magnats lituaniens, qui composaient le parti russe, demandaient deux cent mille roubles pour soudoyer les autres députés de la Diète. Après bien des hésitations, Boris leur adresse vingt mille roubles, promettant d’en envoyer soixante-mille autres par la suite. Mais il est trop tard. Le parti de l’héritier de Suède, Sigismond, est soutenu par une puissante armée que commande le chancelier Jan Zamoïski ; celui de l’archiduc Maximilien de Habsbourg a la faveur du pape et l’or espagnol, largement distribué par l’ambassadeur d’Espagne. Fiodor est l’unique vaincu : les deux autres candidats sont élus par les fractions rivales. Jan Zamoïski met en déroute l’armée de Maximilien ; fait prisonnier, l’archiduc est contraint de renoncer à ses prétentions au trône polonais. Sigismond III Vasa, fils du roi Jean III de Suède, ceint la couronne de la
Mettant à profit les dissensions polono-suédoises (à deux reprises, Sigismond va réclamer son héritage en Suède : en 1592, en compagnie de jésuites et du nonce du Vatican, puis en 1598 avec une armée), ainsi que l’offensive du khan de Crimée en Pologne – qui achève de l’affaiblir – (en août 1589, les Tatars apparaissent aux environs de Tarnopol et de Lvov), Moscou se dresse contre la Suède. Le tsar Fiodor conduit personnellement ses troupes, Boris Godounov est également présent. Durant l’hiver 1590, les Russes reprennent les territoires perdus au cours de la guerre de Livonie, mais l’assaut de Narva, dirigé par Godounov qui ne brille pas par ses talents de stratège, se solde par un échec. Aux termes du traité passé entre les deux parties en conflit, les Suédois cèdent les forteresses d’Ivangorod et de Koporié, mais conservent Narva. Le grand but de l’agression russe – la conquête de Narva et la restauration de la navigation dans la région – n’est donc pas atteint. On en revient toutefois à la situation d’avant la guerre de Livonie.
Mécontent de l’issue du conflit, le roi de Suède entame des opérations militaires, en 1591. Il est prévu que les Suédois attaqueront Novgorod et Pskov, tandis que les troupes de Crimée et de Turquie, comptant quelque cent mille cavaliers, feront irruption en Russie. Le 4 juillet 1591, la Horde tatare est aux portes de Moscou. Mais dans la nuit, pour une raison que les historiens ne sont pas parvenus à élucider, la panique s’empare soudain du camp tatar qui, abandonnant ses convois, se lance dans une fuite éperdue. L’échec du khan refroidit les ardeurs de l’armée suédoise. En mai 1595, à Tiavzine, une « paix définitive » est signée entre Moscou et Stockholm. Le blocus maritime du littoral russe est maintenu. La Suède, qui possède une flotte importante et se constitue une armée appelée à devenir l’une des plus puissantes d’Europe, se donne pour but de transformer la Baltique en lac suédois. À la fin du XVIe siècle, Moscou ne dispose pas des forces nécessaires pour contrecarrer les plans de la Suède.
Poursuivant la politique d’Ivan le Terrible, Boris conclut un accord avec l’Angleterre. Élisabeth Ire tente d’obtenir des franchises pour les négociants anglais, en même temps qu’une interdiction de commercer pour les autres pays ; la souveraine demande en outre l’autorisation de chercher une voie terrestre vers la Chine, et le concours des Russes à cette fin. Rejetant la demande d’exclusivité, Boris exempte une compagnie de droits de douane. Seul le commerce de gros est autorisé. La Russie exporte alors principalement du lin, du chanvre, du poisson, du caviar, des peaux, du goudron, de la potasse, du lard, de la cire, du miel et des fourrures. Les échanges se limitent essentiellement à du troc ; précisons que la cire ne pouvait être échangée que contre de la poudre, du salpêtre et du soufre, indispensables à l’armée.
Au sud, le régent de l’État moscovite accorde une attention toute particulière à la construction de villes, permettant de fixer plus solidement les limites de la
En 1586, le roi Alexandre de Kakhétie demande la protection du souverain moscovite. La Kakhétie est un des petits États issus de la dislocation de la Géorgie, au XVe siècle ; elle occupe les vallées situées entre les principales chaînes du Caucase et de Kakhétie, en Géorgie orientale. Sa conversion au christianisme, sous la haute main du tsar, étend les frontières de la Moscovie jusqu’au Caucase, mais elle est grosse de conflits avec la Turquie, la Perse et les peuples de montagnards qui ont des vues sur son territoire. Boris ne veut pas se heurter aux puissants États musulmans : il n’offre donc au roi Alexandre qu’une aide insignifiante. Le seul résultat tangible de l’élargissement des frontières moscovites sera la fortification d’une ville sur la rivière Terek.
En choisissant en secondes noces la princesse kabardine Maria Temrioukovna, Ivan IV le Terrible avait déjà montré un intérêt pour le Caucase. La décision du roi de Kakhétie témoigne, elle, de l’attrait exercé par le
La conquête de la Sibérie aura une immense importance pour l’avenir de la Russie. Elle a commencé sous Ivan le Terrible, avec l’expédition de Iermak : six cent quarante Cosaques du Don, renforcés de deux cents soldats, sont alors envoyés vers les profondeurs sibériennes ; l’expédition est entièrement organisée et financée par la famille Stroganov, dont l’histoire est unique en son genre en Russie. Descendants de paysans du Pomorié (région côtière du nord de la Russie), ils sont devenus immensément riches, détenant les sauneries et le monopole du commerce avec les populations autochtones. En 1558, Ivan le Terrible accorde aux Stroganov des terres le long de la Kama et dans l’Oural, en tout plus de dix millions d’hectares. Le tsar les exempte d’impôts, ne gardant par-devers lui que les droits sur d’éventuelles mines d’argent, de cuivre et de plomb. Le pouvoir, dans la région, est entièrement aux mains des Stroganov : ils rendent la justice, n’ayant à répondre que devant le tsar lui-même, bâtissent des forteresses, entretiennent une armée et fondent des canons. L’expédition de Iermak est organisée pour défendre leurs possessions contre les tribus locales, unifiées, en 1556, par le khan Koutchoum.
Munis d’armes à feu ignorées de leurs adversaires, les Cosaques de Iermak mettent Koutchoum en déroute et atteignent les rives de l’Irtych. Au début de l’histoire soviétique, les historiens marxistes, qui ne font aucune distinction entre les colonisateurs anglais, français et russes, écrivent à propos de la conquête de la Sibérie : « Le détachement de Iermak vainquit Koutchoum, tsar des Tatars sibériens, et s’enfonça dans les profondeurs de la Sibérie, éclaboussant sa route du sang tatar, vogoul et ostiak15. » La mort de Iermak, qui se noie dans l’Irtych en 1584, freine l’avancée des Russes. Elle se poursuit toutefois, d’une autre manière : la conquête de ces espaces infinis est désormais menée par l’État. Des
C’est alors qu’a lieu la « découverte » de la Chine. En 1567, sans doute à leur initiative propre, deux Cosaques, Petrov et Ialytchev, arrivent à Pékin. N’étant porteur ni de présents ni de parchemin officiel, ils ne sont pas reçus par l’empereur. En 1608, le prince Volynski,
Le temps « de répit après les massacres et les terreurs de l’
Les recherches les plus récentes sur les circonstances d’une des morts les plus mystérieuses de l’histoire russe, ayant fait, dix ans plus tard, d’innombrables victimes au cœur de la guerre civile, réfutent la version d’un assassinat commandité par Boris. R. Skrynnikov aboutit à cette conclusion paradoxale : « Les documents réunis par l’enquête ont montré que Boris n’était pas impliqué dans la mort du tsarévitch. Et pour cette raison, les historiens ont refusé d’admettre leur authenticité18. » Le parti pris contre Boris devait déterminer le point de vue de Karamzine et des historiens ultérieurs.
La commission d’enquête dépêchée de Moscou à Ouglitch, établit les faits en interrogeant les témoins (nul, toutefois, n’a vraiment assisté à la mort de Dmitri). La commission est dirigée par Vassili Chouïski, l’un des principaux adversaires de Boris qui a fait tuer un de ses frères et relégué l’autre dans un monastère où il a succombé. Vassili lui-même vient tout juste de rentrer d’exil. Par la suite, Chouïski modifiera à plusieurs reprises, au gré des circonstances politiques, sa version de la mort du tsarévitch, ce qui jette une ombre sérieuse sur les résultats de l’enquête. Les conclusions de la commission sont péremptoires : l’enfant, qui souffrait d’épilepsie, jouait au couteau dans la cour de la maison où il résidait ; pris d’une crise soudaine, il s’effondra sur la lame et se trancha la gorge.
La mère du tsarévitch, Maria Nagaïa, ses frères, et toute leurs parenté déclarent aussitôt que le tsarévitch a été assassiné par les hommes de Boris. Une révolte éclate à Ouglitch, quinze partisans de Boris sont tués, ce qui fournit au régent un prétexte idéal pour régler ses comptes avec les Nagoï : Maria est enfermée dans un couvent, ses frères sont exécutés.
Il est, bien sûr, un argument de poids en faveur de la culpabilité de Godounov : la disparition du tsarévitch lui était profitable. Si Dmitri avait atteint sa majorité, il aurait pu prétendre au trône. Mais selon les auteurs des études les plus récentes, Boris n’avait aucun intérêt à faire assassiner le tsarévitch. On ne pouvait, en effet, exclure qu’un héritier légitime naquît dans la famille de Fiodor. Irina, son épouse, allait d’ailleurs justifier cet espoir en donnant naissance à une fille, Feodossia, en 1592. L’enfant, il est vrai, vivra peu (et l’on accusera immédiatement Boris Godounov de sa mort). Parmi les proches parents du tsar – après la mort de Dmitri –, les Romanov, et non Boris, avaient le plus de chances de monter sur le trône. Par ailleurs, la situation était tendue dans le pays, qui craignait une attaque des Suédois et des Tatars, et le moindre incident était gros de troubles.
Le patriarche Job entérine de son autorité les conclusions de la commission : innocence de Boris, culpabilité des Nagoï qui ont monté le peuple contre le tsar et le régent. Quinze ans plus tard, quand le tsarévitch Dmitri rejoindra les rangs des saints orthodoxes, l’Église fera officiellement de sa mort un assassinat : comment imaginer, en effet, qu’un saint se tue lui-même, fût-ce accidentellement ?
Un autre événement, qui achèvera de mettre le feu aux poudres, se déroule en dehors de l’État moscovite, sur le territoire de la
En entraînant une partie des fidèles hors de l’Église orthodoxe, la
L’historien anglais Norman Davies, passionné par la Pologne objet de ses recherches, reconnaît que Sigismond III était un catholique plus que fervent et un enthousiaste de la Contre-Réforme, mais il souligne que la
Dans les années 1965, l’historien de la
2 Le tsar Boris
Nikolaï KARAMZINE.
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
Le 7 janvier 1598, le tsar Fiodor s’éteint. Le trône d’Ivan Kalita (l’Escarcelle) est vacant, la dynastie des Rurik s’achève. L’héritière légitime est la tsarine Irina qui, du vivant du tsar, passait pour la « première conseillère de son époux » et participait, à égalité avec les boïars, à la conduite des affaires de l’État. C’est là un argument supplémentaire pour les historiens qui mettent en doute l’implication de Boris dans la mort de Dmitri. Le tsarévitch ne venait qu’en deuxième position, après Irina, dans l’ordre de succession au trône.
On commence donc à prêter serment à la tsarine. Mais, neuf jours plus tard, elle prend le voile. Le trône est à nouveau vacant. S’ouvre alors une période d’interrègne.
Spécialiste du Temps des Troubles, S. Platonov note que la haute aristocratie est si affaiblie par la politique du Terrible et la régence de Godounov, qu’aucun de ses représentants « ne cherche à monter sur le trône, après la mort de Fiodor1 ». Les prétendants sont les Romanov, parents du tsar défunt, le vieil
Le patriarche Job joue un rôle capital dans l’élection de Godounov. À la demande de la tsarine, il convoque un
Rencontrant une résistance au sein de la Douma des Boïars, Boris s’appuie sur la noblesse et recourt à une arme puissante : le soutien du peuple. Ses agitateurs organisent à Moscou un mouvement en sa faveur. Élu par le
C’est dans cette même cathédrale que Boris est couronné en septembre 1598. Il confère des titres élevés et d’importantes charges à de nombreux notables, dont ses anciens amis Romanov et Bielski, devenus ses adversaires à la veille des élections. En secret (mais la chose s’ébruite vite), le tsar fait le serment de ne pas verser le sang pendant cinq ans. Ainsi le trône de Moscou est-il occupé, pour la première fois, par un tsar « élu ».
On peut parler du phénomène Godounov. Ses années de régence – les historiens sont unanimes sur ce point – constituent une période paisible, un répit après l’ère du Terrible. Le règne de Boris, après son élection, commence tout aussi tranquillement : il est la continuité de sa politique précédente. Cela ne l’empêche pas d’être un des tsars les plus contestés de l’histoire russe : on le tient pour un parvenu, un souverain illégitime, alors même que son élection se déroule dans le strict respect des lois et des usages.
Le portrait de Boris Godounov, appelé par la suite à fonder toutes les descriptions du tsar Boris, nous vient des
Les témoignages d’étrangers sont précieux, non seulement parce qu’ils offrent un regard extérieur, mais aussi parce qu’à compter de 1576, on ne tient plus de chroniques en Russie. L’antique coutume consistant à fixer les événements les plus marquants (selon le chroniqueur) de la politique extérieure et intérieure, a été abandonnée sur l’ordre d’Ivan le Terrible. Les seules sources russes dont nous disposons sont donc des relations sporadiques, dues à la plume de chroniqueurs locaux et écrivant à titre privé, ainsi que les souvenirs de quelques contemporains. Le tsar Boris y est dépeint comme doué d’innombrables vertus, on prétend qu’il surpasse, d’apparence et d’esprit, tous ses prédécesseurs. Les contemporains relèvent aussi des traits négatifs : une soif insatiable de pouvoir, une tendance à accorder foi aux déclarations des mouchards.
Auteur d’une
L’historien relève un autre trait de caractère : « Tout le bien dont son esprit était capable, était bridé par un égoïsme étroit et une extraordinaire fausseté, imprégnant tout son être, se reflétant dans le moindre de ses actes. Cette dernière qualité, au demeurant, devint alors le dénominateur commun des Moscovites du temps. Ce vice était en germe depuis longtemps, mais il fut, pour l’essentiel, cultivé et développé par le règne du Terrible qui était lui-même le mensonge incarné3. »
Boris Godounov, les documents historiques en témoignent, n’est pas un modèle de vertu. Il possède toutefois nombre de ces qualités qui font les grands souverains. L’histoire connaît peu d’exemples de monarques sans reproche. Comment, donc, expliquer les réactions négatives à l’égard du tsar Boris ? L’époque qui suit la mort d’Ivan le Terrible et le début du Temps des Troubles sont hantés par cette question : à quoi un tsar russe doit-il ressembler ? L’extinction de la dynastie, la nécessité de choisir un nouveau souverain donnent l’opportunité aux Russes d’exprimer, de diverses manières, leur vision du monarque et des qualités indispensables au tsar.
N. Karamzine le reconnaît : « Tourmenté par sa conscience [
Contemporain des événements, Jerome Gorsey, qui vante d’abord sans mélange les qualités du tsar Boris, change bientôt d’opinion. Il le qualifie d’« usurpateur », notion qu’il traduit en russe par l’expression : « Tyran meurtrier7. »
On pardonne tout aux prédécesseurs de Boris sur le trône moscovite. Il est le seul à ne pas bénéficier de l’indulgence de ses sujets, le seul à être accusé de tous les maux, de tous les crimes survenus de son vivant. Le bruit court qu’il a mené les Tatars aux portes de Moscou, incendié la capitale, organisé la famine. Et quand le tsar ouvre les greniers royaux pour nourrir les affamés, on lui reproche l’afflux de miséreux à Moscou : il n’y a pas de pain pour tout le monde et des milliers de personnes meurent de faim. Mais les principaux griefs ont un caractère « dynastique » : Boris a tué Dmitri, le fils du Terrible ; la fille de Fiodor, Feodossia, est morte sur son ordre, à l’âge d’un an ; le vieux Siméon Bekboulatovitch, jadis nommé tsar de Moscou par Ivan, a été aveuglé à sa demande. On a ainsi le sentiment que, n’étant pas de sang royal, Boris anéantit tous ses rivaux légitimes, assurant par là même son droit à la couronne.
C’est à Boris, aussi, qu’on attribue l’idée du
Des raisons politiques expliquent l’impopularité croissante du tsar Boris. À la cour de Fiodor, le régent, en continuant d’affaiblir les princes patrimoniaux, se fait le chef reconnu de la noblesse de palais, de la vieille noblesse moscovite. Sur le chemin du trône, Boris rencontre, non les descendants des Rurik et des Guédimine, mais ses propres alliés, les Romanov et les Bielski. Après son élection, Boris ne ménage pas les titres et les charges à l’aristocratie princière, sans pour autant se la concilier, car il demeure intraitable sur le chapitre de son pouvoir absolu. Ses amis d’hier deviennent ses principaux adversaires. Godounov se retrouve dans un complet isolement, bénéficiant du seul soutien des membres de sa famille, dont il a empli la Douma.
La solitude engendre la peur et le soupçon. Un parent du tsar, Semion Godounov, dirige la police politique, encourageant vivement la délation qui devient presque un sport national en Russie. Un contemporain note qu’on dénonce plus encore que sous le règne du Terrible : « Prêtres, moines, sacristains, nonnes se dénonçaient les uns les autres ; les femmes dénonçaient leurs maris, les enfants leurs pères ; pour éviter pareilles horreurs, les hommes se cachaient de leurs femmes, et ces maudites délations firent couler bien du sang innocent, beaucoup moururent sous la torture, d’autres furent exécutés, d’autres encore traînés de prison en prison et ruinés, avec toute leur maisonnée. » Sur dénonciation du trésorier Alexandre Romanov, un « dossier » est ouvert contre toute sa famille. Tous les accusés (l’acte d’accusation les présente comme « des malfaiteurs et des traîtres, jouant de leurs origines et de leurs charges pour parvenir au trône ») sont condamnés : Fiodor Nikititch est contraint de recevoir la tonsure, ce qui exclut pour lui toute chance de ceindre la couronne royale, et envoyé sur la Dvina septentrionale ; sa femme est reléguée dans un couvent, leurs enfants, frères et parents exilés dans de lointains monastères.
Bogdan Bielski est condamné à son tour. Le
La politique n’explique cependant pas la situation de plus en plus instable dans laquelle se trouve Boris. Le problème est que le premier tsar « élu » ne fait pas figure de vrai tsar. Il lui manque la légitimité indispensable. Conscient de sa faiblesse – l’absence de sang royal dans ses veines –, Boris décide, nous l’avons vu, de convier le peuple à prendre part aux élections. On voit ainsi apparaître une étrange formule : la « popularité du tsar ». Boris, en effet, cherche à fonder sa légitimité sur cette popularité. L’historien italien Guglielmo Ferrero estime que le principe de légitimité est la justification du pouvoir, autrement dit du droit à commander8. Déjà, au temps d’Ivan III, le souverain moscovite avait pour justification de son pouvoir, l’origine divine de ce dernier. Ce principe s’était affirmé sous Vassili III et, sous le règne d’Ivan IV, il ne faisait plus l’objet d’aucune contestation. Le caractère divin du pouvoir tsariste exclut le besoin d’une consultation populaire. Bien plus, le recours au peuple démontre le manque d’assurance de l’élu et jette le doute sur la réalité de son « droit à commander ». Pouchkine, par l’image des « enfants sanglants passant devant les yeux », impute à Boris Godounov une conscience rongée par le remords. Ferrero pose cette question : « Le pouvoir obtenu par un coup de force n’aurait-il pas la diabolique faculté d’emplir chacun d’effroi, à commencer par celui qui s’en est emparé ? » Boris Godounov est arrivé au pouvoir par la voie légale, mais il est et reste un parvenu. Sans doute est-ce pour cela qu’il vit dans la terreur. Car tous savent, et lui en particulier, que sa présence sur le trône n’est pas claire.
3 Les imposteurs
Maximilian VOLOCHINE.
Dans le livre qu’il consacre aux Faux-Dmitri, Prosper Mérimée fait remarquer : « Les révolutions, comme les maladies, s’annoncent par un malaise vague dont on ne comprend l’importance que lorsqu’on en a vu les suites1. » Une sorte de rumeur souterraine se répand à travers l’État moscovite après l’élection de Boris, qui s’amplifie au fur et à mesure que s’accroît le mécontentement de toutes les couches de la population. Une paix de vingt ans a été signée avec la Pologne. La guerre de Livonie a pris fin. Vaincu aux portes de Moscou, le khan de Crimée est aux prises avec les incursions cosaques. Boris Godounov s’attache à développer les relations commerciales et d’autres contacts avec l’Occident. Aux yeux de certains historiens, il apparaît comme un « occidentaliste », précurseur de Pierre le Grand. « Aucun des précédents tsars moscovites ne montra la bienveillance que témoigna Boris aux étrangers », note Kostomarov2. Les marchands allemands, naguère venus des villes de Livonie s’établir dans la
Les contemporains rapportent que Boris encourage la suppression des barbes (à la manière occidentale). Toutefois, la manifestation la plus inattendue de l’intérêt que le tsar porte à l’Occident est l’envoi à l’étranger, à des fins d’instruction, d’un groupe de « garçons de Russie », des jeunes nobles. On en ignore le nombre exact. Sergueï Platonov parle de dix-huit (répartis par groupes de six en Angleterre, en France et en Allemagne), James Billington de trente3. Les historiens s’accordent en revanche sur le fait que tous (sauf, peut-être, deux) restent en Occident. Le résultat de cette expérience audacieuse et manquée est sans doute l’instauration définitive (jusqu’à Pierre le Grand) de cette règle dont parle Grigori Kotochikhine : « On n’envoie pas ses enfants dans les autres États pour s’y instruire et y connaître les mœurs étrangères ; on craint en effet que, familiarisés avec les croyances et les usages de ces États et ayant goûté à la bienheureuse liberté, ils ne s’avisent de renier leur foi pour en adopter d’autres, et ne se soucient point de retrouver leurs maisons et leurs familles, qu’ils n’y songent même pas4. »
La famine est le catalyseur de tous les mouvements qui, après la mort d’Ivan IV, ébranlent les fondements de la Moscovie. Elle se déclare en 1601 et dure trois ans. En 1602, les gens meurent par milliers et dizaines de milliers. Rien qu’à Moscou, rapporte Jacques Margeret, on compte cent vingt mille victimes5. Le gouvernement fait de son mieux, mais l’ampleur de la catastrophe, l’immensité du territoire où sévit la famine sont telles que tous les efforts restent vains. On ne peut ni acheter ni recevoir de blé. Il n’est plus qu’une solution : le pillage.
Les bandes pillardes se déchaînent à travers la Russie et arrivent aux portes de Moscou. En août 1603, une véritable bataille oppose, sous les murs de la capitale, les « pillards » dirigés par Khlopko Kossolap, et les troupes du tsar placées sous le commandement de Basmanov, célèbre chef militaire du Terrible. Le
Jusqu’à une date très récente, les historiens soviétiques interprétaient unanimement le Temps des Troubles comme une époque de « révoltes antiféodales de masse », une guerre paysanne. Khlopko Kossolap y apparaissait donc comme le chef des insurgés, le leader d’un mouvement populaire6. R. Skrynnikov, l’un des meilleurs spécialistes de cette époque, écrit : « Les documents officiels visaient à discréditer les manifestations de la base, les qualifiant de “menées de bandits”7. » Il ne peut ignorer, bien sûr, que tous les historiens « prémarxistes » parlaient aussi de pillards et de bandits, en décrivant les événements du Temps des Troubles. Ainsi S. Platonov évoque-t-il la « bande pillarde du “sage” Khlopko », et il signale qu’après la défaite, les « pillards se débandèrent8 ». R. Skrynnikov publie sa biographie de Boris Godounov, dont est extraite la citation ci-dessus, en 1978. Dix ans plus tard, dans une biographie de Grigori Otrepiev, l’historien se permet d’émettre quelques doutes : « Peut-on vraiment voir dans les “manifestations” des bandits une lutte des masses opprimées contre le féodalisme ? » interroge Skrynnikov9. Et il en vient à la conclusion qu’il est « difficile de délimiter la frontière entre les pillages de bandits et les émeutes de miséreux affamés ». Il songe alors aux révoltes de 1602-1603.
En soulignant le caractère « antiféodal » des mouvements armés du Temps des Troubles, les historiens soviétiques entérinent d’abord la théorie contestable de l’existence du féodalisme en Russie, confirmant par là même la justesse de la doctrine marxiste sur le sens de l’histoire ; ils trouvent en outre les ancêtres dont les bolcheviks ont besoin. Parallèlement, les historiens insistent sur l’importance de la Saint-Georges, période d’une semaine pendant laquelle, nous l’avons dit, les paysans pouvaient passer d’un maître à l’autre. En 1601, année désastreuse sur le plan des récoltes et premier signal d’alarme, Boris Godounov restaure la Saint-Georges, mais en ajoutant de nombreuses restrictions à la loi. Il ne tarde pas toutefois – dès 1603 – à revenir sur sa propre décision et abolit définitivement ce système. La possibilité de changer de propriétaire donnait au paysan une impression de liberté, tout en limitant l’arbitraire du seigneur. La disparition de la Saint-Georges signifie l’asservissement complet des paysans, réduits en esclavage. Il ne leur reste qu’une issue vers la liberté : la fuite vers le sud et le
Une sélection naturelle s’effectue : les fuyards sont les plus audacieux, les plus capables d’initiative, les plus épris de liberté. Bien souvent, les
Le capitaine Margeret rapporte que les rumeurs selon lesquelles le tsarévitch Dmitri – Dmitri Ivanovitch, comme il l’écrit – serait vivant, commencent à se répandre à Moscou en 1600. Puis le bruit court qu’en Lituanie, ou en Ukraine polonaise, le tsarévitch rescapé réunit une armée pour marcher sur Moscou. On parle de la survie de Dmitri deux ans avant que Iouri Bogdanovitch Otrepiev,
Le besoin d’un
Il reste à ce jour nombre d’énigmes concernant le premier imposteur russe, entré dans l’histoire sous le nom de Faux-Dmitri. Tous, cependant, sont d’accord sur un point : le vrai tsarévitch Dmitri est bien mort, qu’il ait été assassiné ou qu’il ait péri accidentellement. La plupart des historiens pensent également que le premier imposteur est le moins défroqué Grigori Otrepiev. Dans sa biographie du Faux-Dmitri écrite sur la base de sources historiques des plus sérieuses, Prosper Mérimée énumère une série de points obscurs, contradictoires, qui lui permettent de mettre en doute la version communément admise. Il relève ainsi l’excellente connaissance qu’a l’imposteur de la langue polonaise, ses remarquables qualités de cavalier, son audace. « […] Dans quel couvent en eût-on trouvé
La biographie du Faux-Dmitri est aujourd’hui bien mieux connue qu’au XIXe siècle. Des documents ont été découverts, démontrant que l’imposteur était bien Grigori Otrepiev. De nombreuses questions demeurent cependant sans réponse. L’énigme du Faux-Dmitri n’est pas complètement élucidée.
Les dates, en particulier, sont surprenantes. Un tout jeune homme apparaît (on suppose qu’il est né en 1582 et aurait donc l’âge du tsarévitch Dmitri) qui, en l’espace de six mois, s’empare du trône de Moscou. Il règne onze mois moins quelques jours, est tué, ses cendres sont tirées au canon en direction de l’Occident. « Il fut comme un brillant météore qui éclate tout à coup dans les ténèbres, et disparaît sans laisser sa trace », écrit l’auteur de
Tous sont loin de priser l’imposteur autant que l’écrivain français. L’Église lance l’anathème sur Grigori Otrepiev, on l’accuse d’avoir embrassé (secrètement) le catholicisme, d’avoir signé un pacte avec les Jésuites, de vouloir convertir Moscou à la foi latine.
À sa manière savoureuse et laconique, Vassili Klioutchevski explique ainsi l’origine de l’imposteur : « On accusait les Polonais de l’avoir fabriqué en sous-main ; mais le gâteau avait simplement été cuit dans le four polonais ; la pâte, elle, avait levé à Moscou12. » En d’autres termes : le Faux-Dmitri est une invention de Moscou, concrétisée avec l’aide des Polonais. Boris Godounov, en tout cas, n’en doute pas, qui déclare aux boïars, en apprenant l’apparition du Faux-Dmitri : c’est vous qui placez un imposteur en travers de ma route !
Évoquant le « levain moscovite », Vassili Klioutchevski donne même des précisions : « C’est à la tête des boïars les plus persécutés par Boris, où les Romanov occupaient la première place, que, selon toute vraisemblance, mûrit l’idée de l’imposteur13. » À la fin du XIXe siècle, l’historien est déjà en mesure d’affirmer que Grigori Otrepiev est au service des Romanov ; mais, comme le note un autre historien dans la seconde moitié du XXe siècle, « sous le règne des Romanov, il n’était pas sans danger ou, à tout le moins, il semblait inconvenant d’évoquer ce fait de la biographie d’un voleur et renégat de la foi14 ». À présent qu’il n’est plus inconvenant d’écrire sur le sujet, le biographe d’Otrepiev rapporte que Grigori servit chez Michel Romanov, puis chez son parent le prince Tcherkasski. Et lorsque le tsar Boris fit emprisonner les boïars Fiodor Nikititch Romanov et Boris Kamboulatovitch Tcherkasski, Otrepiev, alors Iouri de son prénom, reçut la tonsure, afin d’éviter le sort de ses maîtres. C’est à cette époque, seulement, qu’il prit le prénom de Grigori.
La ruine de la maison Romanov et la décision d’Otrepiev, âgé de vingt ans, remontent à l’année 1600. Grigori ne se contente pas de se faire moine, il part dans des monastères de province, le plus loin possible de la capitale. Il ne tarde cependant pas à réapparaître au Kremlin : sur la recommandation de son grand-père, Elizari Zamiatnia, naguère chargé du maintien de l’ordre au centre de Moscou, Grigori est accepté au monastère du Miracle, où Zamiatnia s’est alors retiré. Plus tard, les chroniqueurs, ébahis par les capacités de Grigori Otrepiev, les expliqueront par de possibles liens avec des forces obscures. R. Skrynnikov écrit : « La carrière monastique d’Otrepiev semblait fantastique. D’abord servant du moine Zamiatnia, puis de l’archimandrite et diacre, il fut finalement attaché à la cour du patriarche. » Cette extraordinaire ascension s’effectue en un an seulement. Elle est due aux dons hors du commun du jeune homme. « Il assimilait en quelques mois ce qui, pour d’autres, nécessitait une vie entière15. »
Ensuite, commencent les mystères. Grigori Otrepiev s’enfuit du monastère. Il réapparaît au monastère des Grottes à Kiev, puis dans la
Indubitablement, les boïars russes (et avant tout les Romanov), comme les magnats lituaniens, avaient des raisons d’être mécontents de Boris. Nous avons évoqué le conflit opposant Godounov à ses alliés Romanov. À la fin du XVIe siècle, les princes polono-lituaniens Ostrojski, Wisniewiecki et Zbarajski repoussent les limites de leurs domaines loin à l’intérieur de la
Parmi les « inventeurs » du Faux-Dmitri, les chercheurs citent invariablement, et non sans raison, les Jésuites. Claudio Rangoni, nonce du pape à la cour polonaise, est présent lors de l’audience accordée par Sigismond III à l’imposteur, et favorise activement la réalisation des plans du prétendant au trône.
La multitude des inspirateurs et « inventeurs » du Faux-Dmitri n’explique pas complètement l’origine de l’idée, le projet de se déclarer tout soudain le tsarévitch Dmitri, miraculeusement rescapé.
L’histoire documentée du Faux-Dmitri commence en 1601, date à laquelle il apparaît à la cour du prince Constantin Ostrojski, ardent défenseur de l’orthodoxie et adversaire acharné de l’union des Églises. Pour des raisons mal éclaircies, le prince Ostrojski ordonne de chasser le moindre défroqué qui trouve refuge à Rochtcha, un centre de l’arianisme. La secte d’Arius18 qui se nomme aussi secte des Frères polonais, devait jouer un rôle important dans la Réforme en Pologne. Les partisans de l’arianisme rejettent le dogme de la Sainte-Trinité, ils considèrent le Christ, non comme Dieu, mais comme un homme inspiré par Dieu, un intermédiaire entre Dieu et les hommes, et exigent le respect inconditionnel de la liberté de conscience. Après un séjour à « l’école de la libre-pensée », comme l’écrit N. Kostomarov19, Grigori Otrepiev doté d’un vernis d’« éducation polonaise libérale », passe au service de l’ennemi du prince Ostrojski, le prince Adam Wisniewiecki.
Grigori Otrepiev « révèle » ses origines royales à Adam Wisniewiecki et parvient à le persuader qu’il est le fils d’Ivan IV le Terrible. Le prince est-il vraiment convaincu ? Rien ne permet de l’affirmer. Toujours est-il que dans une lettre à l’
À la fin du mois de mars 1604, Georges Mniszek organise, à Cracovie, une rencontre entre le roi de Pologne et l’imposteur. Le nonce du pape, Claudio Rangoni, est présent et convainc le monarque de soutenir ce prétendant au trône moscovite, qui s’engage à convertir la Russie à la vraie foi : le catholicisme. Le roi alloue au Faux-Dmitri une rente de quarante mille zlotys et lui souhaite de réussir dans son entreprise. Cette politique d’aide à l’imposteur se heurte cependant à une résistance clairement formulée de la Diète, qui se fait ici l’interprète de la plupart des nobles polono-lituaniens. En 1600, la
Au préalable, un contrat de mariage est signé, aux termes duquel le fiancé promet à sa future épouse de l’or, des pierreries, ainsi que les villes de Pskov et Nijni-Novgorod. À son futur beau-père, il garantit un million de zlotys, ainsi que les terres de Smolensk et de Novgorod-Severski (qu’il avait d’ailleurs, auparavant, promises au roi). Le « tsarévitch » embrasse (secrètement !) le catholicisme, il assure aux Jésuites qu’il les aidera par tous les moyens à convertir la Russie.
De retour de Cracovie, le Faux-Dmitri réunit une armée pour marcher sur Moscou. Les descriptions faites de sa composition dépendent toutes de l’opinion des historiens sur l’entreprise de l’imposteur. R. Skrynnikov écrit : « Parmi ceux qui s’apprêtaient à louer leur épée au “tsarévitch” moscovite, on trouvait des vétérans de Bathory et tout un “ramas” de maraudeurs et de gibiers de potence22. » L’historien polonais, qui condamne les projets aventureux du roi et des Jésuites, propose cette énumération : « Troupes privées des seigneurs polonais, volontaires de toutes sortes, Cosaques, gueusaille rêvant de pillages – voilà de quoi se composait l’armée de l’imposteur23. » Pour Nikolaï Kostomarov, les troupes « dudit Dmitri » se présentent différemment : « Tout ce que la Russie méridionale comptait de bouillonnant, de hardi, répondit d’un seul chœur à l’appel dudit tsarévitch de Moscou24. »
Sergueï Platonov, dont l’ouvrage sur le Temps des Troubles reste fort précieux aujourd’hui encore, qualifie « l’équipe de l’imposteur » de « ramas », en précisant toutefois que « la principale force de l’imposteur n’était pas là25 ». Pour lui, l’imposteur est parvenu, par de « séduisantes missives » et ambassades, à soulever le peuple contre Boris, à le retourner en sa faveur, lui, l’héritier légitime. On organisa ainsi, écrit S. Platonov, « une révolte des régions méridionales de l’État contre le gouvernement de Moscou »26.
Que les couches inférieures de la société soient mécontentes de la politique de Boris, voilà qui ne fait aucun doute. De la même façon, il est incontestable que l’espoir naît de la venue d’un « bon tsar », fils du « bon Ivan le Terrible », sous le règne duquel existait la Saint-Georges, donnant au paysan un sentiment de liberté. On comprend moins, en revanche, à quel « État » fait allusion Sergueï Platonov. Ou plutôt, il est évident qu’il parle de l’État moscovite. Or, la majeure partie de la
L’Ukraine, qui ne porte pas encore ce nom, est en ébullition, n’attendant qu’une occasion de se libérer des seigneurs. Les appels du Faux-Dmitri rencontrent un écho immédiat, avant tout auprès des Cosaques. Leur appui au « tsarévitch » sera capital pour la victoire du prétendant au trône moscovite. Certes, cela ne saurait suffire, l’armée de Moscou disposant de la puissance nécessaire pour battre la troupe disparate « de Mniszek ». Mais l’entreprise du Faux-Dmitri n’a rien d’une simple campagne militaire.
Le 13 octobre 1604, l’armée de l’imposteur franchit la frontière russe et commence aussitôt sa progression. La nouvelle alarme sérieusement Moscou. Boris décrète la mobilisation générale – pour la première fois après un répit de treize ans – et confie le commandement des troupes, sinon aux meilleurs, du moins aux mieux nés des chefs d’armée : Mstislavski, Chouïski, Troubetskoï, Golitsyne. Le 23 octobre, les hommes de l’imposteur passent le Dniepr : les habitants de Kiev leur assurent les moyens de transports que leur a refusés le
Déjà, cependant, les revers de fortune sur le champ de bataille semblent n’avoir plus d’importance. Les mercenaires, trop inconstants, ont été remplacés par des Zaporogues et des détachements de Cosaques du Don ; les paysans affluent dans le camp du Faux-Dmitri, les habitants des villes ouvrent leurs portes à l’imposteur, lui livrant bien souvent, pieds et poings liés, leurs
Le raisonnement de l’
P. Pierling, prêtre catholique et historien français, le « savant père » comme devait le surnommer son éditeur russe, consacre le premier volume de sa monumentale étude intitulée
Expliquant en quoi l’
Le mouvement social est l’un des moteurs de la crise étatique. Vassili Klioutchevski note cette « particularité des Troubles : y prennent part, à tour de rôle, toutes les classes de Russie, dans l’ordre qui était le leur au sein de la société russe d’alors, selon la place qu’elles occupaient dans l’État et l’échelle sociale des rangs ». L’historien est catégorique : au sommet de l’échelle, se trouvent les boïars ; c’est d’eux que part la révolte30.
L’apparition de l’imposteur englobe dans les Troubles ceux qui occupent les échelons inférieurs. Toutefois, la victoire du Faux-Dmitri est garantie, non par ce mouvement de la base, mais par le soutien du sommet. Une même idée réunit les diverses couches de la société russe : toutes, sans exception, rejettent le tsar qui occupe le trône de Moscou. Qu’elles aient à cela des raisons différentes importe peu : toutes sont unanimes à lui dénier ses droits. Chez Pouchkine, Dmitri l’Imposteur déclare orgueilleusement : « C’est l’ombre du Terrible qui m’a nommé Dmitri et adopté fils… » Le poète a su déceler la grande arme du Faux-Dmitri – la foi : on croit qu’est apparu, sauvé par la Providence, le tsar légitime ; cette foi attire à lui le peuple qui doute de la légitimité de Boris. Plus important encore est le fait que le « tsarévitch » soit le fils du Terrible, resté dans les mémoires comme un « bon tsar ». Une logique implacable entraîne les hommes vers l’imposteur : seul un tsar légitime peut être un bon tsar, seul un bon tsar peut être un tsar légitime. Si la légitimité de « Dmitri » est secondaire pour les boïars de haute naissance, leur visée première étant de renverser Boris, elle est, en revanche, pour les couches inférieures, la condition indispensable de sa « bonté ».
L’incursion de « l’armée de Mniszek » dans l’État moscovite n’est pas une guerre de la Pologne ni de la
Rangoni adresse sa première missive concernant l’imposteur en novembre 1603. Et, dès le mois de mai 1604, Clément VIII, répondant à une lettre de « Dmitri », l’appelle « cher fils et noble seigneur ».
Claudio Rangoni, évêque de Reggio est arrivé, en qualité de nonce du pape, à la cour de Sigismond III, en 1599. Un paragraphe des directives qui lui ont été remises, concerne les affaires moscovites. Dix-sept ans se sont écoulés depuis qu’Antonio Possevino a visité le Kremlin et eu une dispute théologique avec Ivan IV le Terrible. La situation a changé au sein de l’État moscovite, mais la politique du Vatican est restée la même. Le nonce du pape est censé œuvrer en faveur d’une alliance étroite entre la Pologne et Moscou, qui devrait conduire à l’union des Églises. En venant demander l’appui polonais, le « tsarévitch » semble exaucer les prières de Rangoni. L’entrevue de Cracovie fait du nonce un ardent partisan de l’imposteur. Le portrait laissé par Rangoni montre que le jeune prétendant produit une impression profonde à l’émissaire du Vatican : « Dmitri a toute l’apparence d’un jeune homme de bonne éducation ; il a le teint basané et une grosse verrue sur le nez, au niveau de l’œil droit ; ses mains, fines et blanches, attestent la noblesse de son extraction ; son verbe est audacieux ; il y a, en effet, dans sa démarche et ses manières, quelque chose de majestueux. » Après quelques entretiens avec le « tsarévitch », le nonce du pape précise : « On lui donnerait vingt-quatre ans [
Les portraits flatteurs du prétendant qui se dit prêt, en outre, à se convertir, la promesse qu’il fait d’œuvrer en faveur de la conversion du peuple russe, ont finalement raison des préventions de Clément VIII. Mais le soutien du Vatican est essentiellement moral. Le pape n’envoie pas d’argent – ce nerf de la guerre, selon Napoléon. Il faut donc s’en procurer dans les territoires « libérés ». Des Jésuites, aumôniers des armées, sont dépêchés dans la troupe « de Mniszek », à l’intention des mercenaires catholiques. Deux prêtres jésuites accompagnent en outre constamment l’imposteur, au titre de directeurs de conscience. Jeunes, inexpérimentés, subjugués par les manières affables du prétendant, ils s’occupent de son âme et font des rapports dans lesquels ils consignent les propos du « tsarévitch ». Ils ne sont toutefois guère en mesure de lui donner des conseils pratiques, tant militaires que politiques.
Parmi les mystères entourant l’ascension du Faux-Dmitri, se trouve l’absence d’information sur ses conseillers éventuels. Les lettres et rapports des pères Nikolaï Czirzowski et Andrzej Lawicki, les comptes rendus du nonce ne soufflent mot de la présence à ses côtés d’auxiliaires susceptibles de l’aider dans l’élaboration de ses plans, ou dans la mise au point d’une stratégie pour prendre le trône de Moscou. Or, le Faux-Dmitri a un plan. L’implication de toutes les couches de la société russe dans les « Troubles », évoquée par Klioutchevski, s’effectue de façon anarchique, au fur et à mesure des événements. Le plan du Faux-Dmitri (ou de ses conseillers secrets, s’il en existe) consiste à rassembler la Steppe contre Moscou. Dans deux missives au nonce du pape (14 avril et 13 mai 1605), le prétendant au trône rapporte qu’il envoie des messagers dans les bassins du Don, de la Volga, du Terek et du fleuve Oural, dans l’espoir de soulever Cosaques et Tatars, et de les faire marcher sur la capitale de l’État dont il veut s’emparer. Encerclée, Moscou sera alors contrainte de se rendre.
Deux points retiennent l’attention dans ce projet. Analysant la correspondance du Faux-Dmitri, le père Pierling note que le « tsarévitch » se montre extraordinairement loquace lorsqu’il évoque les Tatars et les Cosaques, mais qu’il est incroyablement réservé sur ses contacts avec les Russes. Pour l’historien, cela peut masquer l’existence d’un lien entre le Faux-Dmitri et un groupe de boïars. Le seul document à l’appui de cette hypothèse est un rapport de Pierre Arkudi, Grec voyageant en Pologne, au pape Paul V33.
Le second point est nettement plus important. Le plan du Faux-Dmitri, qui devait si remarquablement réussir, entraîne dans l’orbite de la politique moscovite l’Ukraine et sa population, principalement les Cosaques. Les Ukrainiens arrivent à Moscou avec le Faux-Dmitri ; mais, par là même, et bien que les contemporains n’en aient pas vraiment conscience, Moscou arrive en Ukraine. Une partie considérable des terres ukrainiennes entrant dans la composition de la
Le 1er mai 1604, encore à Sambor, l’imposteur approuve un document dans lequel il est appelé : le « Très glorieux et invincible Dmitri Ivanovitch, empereur de la Grande Russie… ». Un siècle plus tard, Pierre le Grand prendra le titre d’empereur
Le 1er avril 1605, le tsar Boris meurt subitement. Cette mort brutale, à cinquante-trois ans, suscite des rumeurs : on parle d’empoisonnement, de suicide. Dans ses préparatifs de campagne, le Faux-Dmitri a prévu ce décès : ses lettres évoquent simplement sa crainte qu’il ne survienne trop tôt pour la réalisation de ses plans. Avant de mourir, Boris a nommé corégent son fils Fiodor âgé de seize ans, de sorte que la succession au trône s’effectue sans difficulté. Le mécontentement général à l’égard de Boris s’étend à son héritier. Le jeune homme se retrouve complètement seul, avec pour unique soutien le clan familial.
Fiodor fonde tous ses espoirs sur un
Un complot contre Fiodor est ourdi à Kromy. Les conjurés entrent en contact avec le camp de l’imposteur. Un unique document – le rapport de Pierre Arkudi – évoque les conditions posées par les conspirateurs pour reconnaître le « tsarévitch » comme étant le vrai Dmitri, fils d’Ivan IV le Terrible : il ne sera pas porté atteinte à la foi orthodoxe ; le pouvoir autocratique restera ce qu’il était sous Ivan IV ; le tsar n’accordera pas la dignité de boïar à des étrangers ni ne les nommera à la Douma ; il sera libre, en revanche, d’en prendre à son service et de les autoriser à acquérir une terre et d’autres biens dans l’État russe ; les étrangers au service du palais pourront bâtir, en terre russe, des églises catholiques.
En admettant que cet accord soit authentique (les événements ultérieurs le laissent penser), il apparaît que le Faux-Dmitri n’exige pas (comme il l’avait promis à Sambor) des privilèges particuliers pour l’Église catholique à Moscou. On peut y voir une tactique : le prétendant veut s’assurer le soutien des conjurés. Cependant, Dmitri gardera par la suite toute son indépendance, jamais il ne sera une marionnette entre les mains des Jésuites.
Piotr Basmanov rejoint les rangs des conjurés et, au dire d’un témoin – le directeur de conscience de l’imposteur, Andrzej Lawicki –, proclame le « tsarévitch » héritier légitime de la couronne et descendant authentique des tsars russes ; puis il baise la croix en signe de loyauté. L’armée de Kromy se disperse : les uns se réfugient à Moscou, d’autres passent à l’imposteur.
Les définitions du Temps des Troubles ne manquent pas. On peut ainsi le considérer comme une période de trahisons. Les trahisons du serment, de la croix et, bien sûr, de la parole donnée, deviennent monnaie courante. L’époque regorge d’exemples de reniements, de passages d’un camp à l’autre. Cela touche avant tout les figures les plus connues, dont parlent les témoins des événements. Mais le petit peuple, complètement perdu dans les prétendants, les imposteurs, les vrais et les faux tsars, varie tout aussi facilement, et rapidement, dans ses attachements.
Piotr Basmanov, qui trahit Fiodor pour rallier « Dmitri », est le mieux né de tous les « transfuges ». Ayant prêté serment au « fils du Terrible », il lui restera fidèle et mourra en défendant le tsar, tué par Mikhaïl Tatichtchev que, peu de temps avant le coup de force, il aura sauvé de la colère de « Dmitri ». Le prince Golitsyne, l’un des
Après l’effondrement de l’armée de Kromy, l’imposteur progresse lentement vers Moscou, recevant les boïars qui accourent faire allégeance, dépêchant dans la capitale des ambassades porteuses de missives au nom de l’héritier légitime, qui appellent à renverser le fils de Godounov.
Le 30 juin 1605, l’imposteur fait une entrée triomphale à Moscou. En octobre 1604, le Faux-Dmitri, franchissait la frontière de l’État moscovite avec une poignée de mercenaires ; moins d’un an plus tard, il entre au Kremlin, accompagné de la haute noblesse russe et sous les vivats de la foule. Le trône est libre : aiguillonnés par les missives du « tsarévitch » et par ses émissaires, les Moscovites ont fait irruption au palais, arrêté le tsar et sa mère (tués par la suite) et mis en pièces la parenté de Godounov. La chronique rapporte que les caves du palais furent mises à sac et que le calme ne revint dans la ville que quand tous furent ivres morts.
Le Faux-Dmitri a un ennemi irréconciliable en la personne du patriarche Job qui qualifie le prétendant d’auxiliaire des « juifs, des Latins et des luthériens ». Parmi les premières mesures prises par « Dmitri », on trouve la dégradation de Job et sa rélégation dans un monastère. Le nouveau tsar place à la tête de l’Église orthodoxe un Grec, Ignace, évêque de Riazan, l’un des premiers ecclésiastiques à avoir reconnu « Dmitri Ivanovitch ». Léger, joyeux, connaissant bien l’Occident et beaucoup plus tolérant que Job, le nouveau patriarche convient on ne peut mieux au style du Faux-Dmitri.
Le 18 juillet, la tsarine Maria, devenue la nonne Marfa, regagne la capitale. Elle reconnaît son fils Dmitri dans la personne de l’imposteur. Des retrouvailles touchantes ont lieu devant la foule ébahie : la mère et le fils tombent dans les bras l’un de l’autre en sanglotant, et dissipent ainsi tous les doutes. Le 30 juillet, le patriarche Ignace couronne le nouveau tsar dans la cathédrale de l’Assomption. C’est l’apothéose de la plus extraordinaire aventure de l’histoire russe.
Juristes et théologiens peuvent débattre à loisir sur le sens et la valeur de l’onction. Quoi qu’il en soit, « Dmitri » fait un tsar plus légitime que Boris Godounov, pour la simple raison que, dans l’esprit du peuple et de tous ceux qui assistent à la cérémonie du couronnement, il est l’héritier d’Ivan IV, le continuateur de la dynastie des Rurik. Devant Dieu et devant les hommes, Dmitri devient le tsar légitime.
La conspiration contre le tsar Dmitri commence avant même son couronnement, dès l’entrée triomphale de l’imposteur à Moscou. Elle est vite découverte ; Vassili Chouïski, ses frères et nombre de leurs partisans sont arrêtés, accusés de répandre le bruit que le tsar n’est autre que le moine défroqué Grigori Otrepiev, et de vouloir attenter à ses jours. Pour juger ce boïar de haute naissance qu’est Vassili Chouïski, un
Le biographe le plus récent de Grigori Otrepiev émet quelques réserves sur la version, communément admise par les historiens, du « complot de Chouïski », en se fondant sur le fait que Dmitri avait été chaleureusement accueilli par la population à son arrivée à Moscou, qu’il se trouvait au sommet de sa gloire et que, « dans ces conditions, projeter un coup d’État eût été une folie ». L’historien considère que le nouveau tsar était, au contraire, le plus pressé d’agir, car il redoutait les Chouïski. Et il ajoute : « S’il n’y avait pas eu conspiration, il eût fallu l’inventer34. » Dans la mesure où, onze mois plus tard, alors que la popularité du tsar reste considérable, Vassili Chouïski fomente un complot, les arguments contre la réalité de la première conspiration ne sont pas tout à fait convaincants. Plus fondées semblent les hypothèses des historiens qui estiment que les princes et boïars de haute naissance, après avoir utilisé le Faux-Dmitri contre Godounov, s’empressent de se débarrasser du nouveau tsar, avant qu’il ne s’installe trop solidement sur le trône.
Les onze mois de règne de Dmitri peuvent être divisés en deux parties : les projets et la réalité. Le nouveau tsar passe en effet des rêves au réel. Ses plans et chimères, l’imposteur les évoque dans ses lettres à Rangoni, dans ses conversations avec son directeur de conscience et les Jésuites qui lui servent de secrétaire et qui, à leur tour, les consignent dans leurs correspondances et leurs journaux intimes. L’action du tsar Dmitri, elle, est contenue dans les actes officiels et les innombrables témoignages de contemporains, russes ou étrangers. À la fin de 1605, un livre paraît à Venise, modestement intitulé :
L’extraordinaire succès de « Dmitri » – qui frappe de stupeur à la fois ceux qui voient en lui un imposteur et ceux qui le tiennent sincèrement pour le « tsarévitch » miraculeusement sauvé – engendre, chez les hommes qui lui sont plus ou moins liés, les rêves les plus fous. Cela vaut non seulement pour les Mniszek, la nouvelle parenté du tsar, mais aussi pour le roi Sigismond III et le Vatican. Le pape Paul V déduit des rapports de Rangoni que Dmitri incarne le tsar moscovite idéal dont le Vatican rêve depuis si longtemps : catholique fervent, partisan de l’Union, il est dévoué au Saint-Siège et ennemi de l’islam. Paul V invite les Mniszek, le roi Sigismond III, les Jésuites à soutenir le tsar de toutes les façons.
Les rêves du roi de Pologne sont évoqués en détail dans les instructions remises aux ambassadeurs qui doivent accompagner Marina Mniszek à Moscou. Elles sont datées du 6 février 1606. Sigismond III projette un partage de l’État moscovite. Les ambassadeurs ont pour mission d’obtenir l’accord de Dmitri pour un rattachement à la
Les plans de Sigismond III sont les rêves personnels du roi et n’ont pas le soutien de la plupart des nobles. En avril 1606, les adversaires du roi déclenchent un de ces soulèvements (les
À l’origine de ces fantastiques projets qui ont vocation à changer le cours de l’histoire russe et européenne, se trouvent les rêves, les plans et les promesses de l’imposteur. À Sambor où son dessein insensé de se déclarer fils d’Ivan IV le Terrible trouve un premier appui, à Cracovie où il est reçu par le roi, dans ses conversations avec le nonce Rangoni, le Faux-Dmitri promet tout ce dont rêvent ses interlocuteurs : aux Mniszek d’extraordinaires richesses, au roi de Pologne les terres russes, au pape la réunion des Églises et une croisade contre l’islam. Une fois sur le trône de Moscou, « Dmitri » commence à louvoyer. Sigismond III, écrit le père Pierling, « comptait sur une gratitude sans bornes de Dmitri et rappelait avec insistance les bienfaits dont il avait, naguère, couvert le “tsarévitch”… Avec l’aplomb et la présomption du parvenu, Dmitri oubliait les promesses des jours sombres, il retardait tant qu’il pouvait le moment de les tenir35 ».
On peut en effet expliquer l’attitude fuyante du tsar, oublieux des promesses du prétendant qu’il fut, par la « présomption du parvenu ». Mais on peut aussi voir dans son peu d’empressement à répondre aux exigences du roi et du Vatican, le calcul lucide d’un homme politique qui prend en compte le changement du rapport de forces et les conséquences qu’auraient pour lui des concessions inconsidérées, contraires aux intérêts de l’État moscovite.
Les projets de réformes conçus par le tsar Dmitri sont extrêmement intéressants. On les connaît essentiellement, là encore, par les lettres et les souvenirs des interlocuteurs du tsar. Le biographe du Faux-Dmitri fait cet aveu : « Il est très difficile de se faire une idée un peu précise de son gouvernement. Après sa mort, en effet, les nouvelles autorités ordonnèrent de brûler tous ses actes et autres documents36 ». Mais il est difficile de tout anéantir. Les documents épargnés et les témoignages font état de vastes desseins, ils indiquent l’orientation des projets de réformes qui ne furent pas réalisés en raison de l’opposition des proches du tsar et de l’infime laps de temps qui lui fut dévolu. Les évaluations différentes, souvent contradictoires, des plans et de l’action de l’imposteur couronné, reflètent l’opinion des historiens et le point de vue sur le passé dominant à leur époque.
Se référant aux témoignages d’étrangers, Vassili Klioutchevski cite ces propos de Piotr Basmanov : « Le tsar n’est pas le fils du Terrible, mais on le reconnaît pour tsar parce qu’on lui a prêté serment et qu’il n’en est pas, actuellement, de meilleur37 ». Tout permet de penser que Piotr Basmanov était convaincu de ce qu’il disait, puisqu’il devait mourir en défendant « Dmitri ». Un historien du XXe siècle cite la même source que Klioutchevski38, mais il s’interrompt au milieu : « […] Bien qu’il ne soit pas le fils du tsar Ivan Vassilievitch, il est maintenant notre souverain39… » L’argument selon lequel, dans l’instant, « il n’en est pas de meilleur » est discutable, même si, incontestablement, Piotr Basmanov connaissait bien les prétendants au trône de Moscou. Les paroles et les actes de « Dmitri » montrent qu’il fut un tsar différent de ses prédécesseurs.
De nombreux contemporains font état de sa vision du pouvoir : « Je dispose, dit-il, de deux moyens de diriger le royaume : l’un est de me transformer en tyran, l’autre de me montrer bienveillant à tous. Je préfère la seconde solution. » Dans une pièce intitulée
Cette pièce du dramaturge russe le plus populaire du XIXe siècle connut une carrière scénique très brève. À l’époque soviétique, elle ne devait jamais être montée. Le désir de refuser la peur comme instrument du pouvoir ne suscite pas l’assentiment général.
De nombreuses idées du Faux-Dmitri semblent ainsi surprenantes, étrangères, hérétiques. Sur un point seulement, il observe sans faillir la tradition moscovite : il croit fermement en la nécessité de la plus totale autocratie. Le titre d’empereur, auquel il se montre très attaché, au risque de se brouiller avec le roi de Pologne, est pour lui un attribut fondamental de l’autocrate russe.
Une fois sur le trône, le Faux-Dmitri forme des plans et agit fébrilement, comme s’il pressentait que le temps lui fera défaut. Des historiens reprochent au tsar d’avoir engrangé trop peu de résultats, tout en reconnaissant que les résistances aux réformes étaient immenses. Les boïars résistent, furieux que le souverain ait rapproché de lui ses parents de basse extraction, les Nagoï ; ils en veulent au « bon tsar » qui tente de soulager la misère des paysans, interdisant aux seigneurs d’exiger le retour de ceux qui ont fui durant la famine. Les émoluments de tous les serviteurs de l’État sont doublés, et les pots-de-vin bannis. Des contrôleurs spécialement nommés sont chargés d’y veiller.
Sur ordre du tsar, on entreprend la rédaction d’un code général des lois : les
Très au fait de la vie monastique, l’imposteur voue à tout ce qui en relève une hostilité sans réserve. Sur la voie qui le mène à Moscou, il fait de multiples allusions à ses projets de réforme des monastères. Devenu tsar, il ne se risque cependant pas à toucher aux fondements du système, et n’ose suivre les traces de ses « ancêtres », Ivan III et Ivan IV, qui avaient confisqué les terres et les biens des moines. Cela ne lui épargne pas la vive animosité du clergé orthodoxe, le patriarche Ignace excepté. Les monastères sont choqués de devoir verser à « Dmitri » une somme relativement modeste pour les besoins de la cour, ils l’accusent de renier la foi orthodoxe, lui reprochent son esprit de tolérance.
Abraham Palitsine, cellerier de la Trinité-Saint-Serge, contemporain des Troubles qui devait changer maintes fois de camp et de protecteur, nous laisse un document capital pour l’histoire de son temps, sous la forme d’un
Il est aisé de comprendre la rage d’Abraham Palitsine, témoin des pires entorses aux traditions de l’Église orthodoxe et aux usages moscovites, de la part du tsar et des étrangers qui l’entourent. Converti secrètement au catholicisme, « Dmitri » n’est cependant pas un adversaire acharné de l’orthodoxie. Il envoie ainsi de l’argent à la confrérie de Lvov, rempart de l’orthodoxie dans la
L’avènement du Faux-Dmitri stimule fortement le négoce en Russie. Des marchands viennent de Pologne, d’Allemagne, quelques-uns d’Italie. Les Anglais, qui connaissent bien la Moscovie depuis l’époque d’Ivan le Terrible, montrent un intérêt tout particulier. Nikolaï Kostomarov, très bienveillant envers le Faux-Dmitri, écrit : « Tous eurent la possibilité de s’occuper d’artisanat et de commerce ; toutes les restrictions concernant les voyages hors de Russie et en Russie, les déplacements à l’intérieur de l’État, furent supprimées. » « Je ne veux brider personne, déclarait Dmitri. Que mes domaines soient en toutes choses libres. J’enrichirai mon État par un libre commerce. Que partout se répande la gloire de mon règne et de mon État42 ». Les Anglais qui séjournent dans le royaume de Dmitri, notent qu’en effet, il a fait de son pays un État libre.
Nikolaï Kostomarov exagère quelque peu ces « libertés » : l’état du pays est tel qu’il ne permet pas de circuler sans encombre. Il est toutefois incontestable – comme en témoignent les adversaires de « Dmitri » eux-mêmes – que le tsar a le projet d’instaurer la liberté du commerce et celle de se déplacer hors de Russie et en Russie. Il rêve également de favoriser l’instruction. Il fait ainsi part de ses plans à ses correspondants : « Dès que, par la volonté divine, je deviendrai tsar, je créerai des écoles, afin qu’on apprenne dans mon État à lire et à écrire ; je fonderai une université à Moscou, j’enverrai des Russes en terre étrangère et convierai chez moi des étrangers intelligents et savants43. »
L’étonnante histoire de l’imposteur devenu tsar pose une question à laquelle on ne peut donner qu’une réponse approximative : Grégoire Otrepiev croyait-il sincèrement être le fils du Terrible miraculeusement sauvé, ou feignait-il seulement d’en être convaincu ? Jouait-il consciemment un rôle, ou bien le masque s’était-il à ce point fondu à son visage que l’homme avait fini par se persuader de son origine royale ? Le comportement du Faux-Dmitri fait indirectement la preuve de sa foi illimitée en lui-même, en son droit à ceindre la couronne moscovite, en son destin. Excellent spécialiste des « Troubles », S. Platonov conteste la « tendance de certains historiens à présenter l’imposteur comme un homme doué d’une intelligence et d’une habileté hors du commun44 ». L’historien reproche surtout au tsar le nombre impressionnant d’étrangers dans son entourage, qui irrite les Moscovites. À l’inverse, Vassili Klioutchevski parle en ces termes du Faux-Dmitri : « Extrêmement doué, l’esprit toujours en alerte, il résolvait facilement, à la Douma des Boïars, les questions les plus complexes45… » Le tsar Dmitri se conduit comme si le moindre doute ne l’avait jamais effleuré. Il enfreint les traditions des souverains moscovites, ne suit que son bon vouloir. Dans la pièce d’Ostrovski, Vassili Chouïski parle de l’attitude « indécente » du tsar : « Moscou a accoutumé de voir son grand tsar orthodoxe prier avec le peuple la seule divinité et, de sa hauteur inaccessible, observer strictement les lois de l’Église, se réjouir pieusement pour les fêtes, puis, aux jours de carême, la mise modeste, faire, avec son peuple, acte de repentir. »
On reproche au tsar de ne pas prendre de repos après le repas, de ne pas aller à l’étuve, de manger du veau que les Russes dédaignent. On le voit avec effarement quitter ses « hauteurs inaccessibles » pour se rendre à la « Cour aux Canons » où l’on fabrique des armes, du mortier, et travailler comme les autres. La tête pleine de campagnes militaires, le tsar s’intéresse de près à l’armée, il organise des jeux guerriers – des manœuvres – auxquels il participe personnellement.
Les plans et l’action de « Dmitri », son comportement si peu conforme aux rigides usages de la cour moscovite, évoquent un autre tsar russe, Pierre le Grand, apparu un siècle plus tard. Pierre obtiendra d’être reconnu mondialement comme le premier empereur russe officiel, titre que, cent ans plus tôt, le Faux-Dmitri revendiquait pour le tsar. L’imposteur couronné et le tsar russe légitime manifestent le même intérêt passionné envers l’Occident où ils séjournent tous les deux, ils s’entourent d’étrangers, veulent instruire leur peuple, encouragent le commerce, prennent soin de l’armée, bref, ne se conduisent pas comme il sied à un tsar.
Il va de soi que ce qui, pour le Faux-Dmitri, n’est qu’une ébauche, l’expression vague d’idées floues et de sentiments inconscients, deviendra pour Pierre de la grande politique. Mais si l’on considère que le Faux-Dmitri demeure moins d’un an sur le trône, alors que Pierre régnera quelque quarante ans, il apparaît que l’histoire a permis, en la personne du Faux-Dmitri, une répétition générale, avant l’entrée en scène de Pierre le Grand. Grigori Otrepiev est un usurpateur qui a conquis le trône ; Pierre le Grand, lui, sera le troisième tsar légitime de la dynastie Romanov, mais le peuple le tiendra pour un imposteur, tant sa conduite et son action s’écarteront de la norme fixée pour un « grand tsar orthodoxe ».
L’action du tsar Dmitri suscite le mécontentement des grandes familles boïares et de certains cercles ecclésiastiques. Le peuple – en d’autres termes, les Moscovites – irrité par la conduite et l’entourage du tsar, lui garde malgré tout sa foi. Mais la réalité objective de la politique du tsar est sans commune mesure avec la soif de pouvoir de l’éternel prétendant au trône, Vassili Chouïski. Ce dernier tisse patiemment la trame de son complot. Au début de 1606, les conjurés (Vassili Chouïski et Vassili Golitsyne) informent Sigismond III que Moscou est prête à placer sur le trône le fils du roi de Pologne, Ladislas. Ce projet existe bel et bien, mais le contact établi avec Sigismond vise à éclaircir ce que serait l’attitude du roi, si le Faux-Dmitri, que les conjurés tiennent pour l’homme des Polonais, venait à être renversé. Il n’a pas été trouvé, à ce jour, de documents attestant d’une aide de Sigismond III aux conjurés. On sait toutefois que le roi est mécontent de l’attitude du Faux-Dmitri, qui se refuse à satisfaire ses exigences. De plus, Varsovie est envahie par une rumeur, selon laquelle le tsar moscovite se préparerait à attaquer la Pologne, en vue de s’emparer du trône. Des informations parviennent au roi : « Dmitri » serait en relations avec Nicolas Zebrzidowski et d’autres adversaires de Sigismond III.
L’idée d’une « menace moscovite » sérieuse est exprimée, sous la plume de l’historien polonais de notre temps, par cette phrase lugubre : « Au printemps maussade de 1606, le destin nous adressa un sourire torve et cruel46. » En clair : l’assassinat de « Dmitri » sauve la Pologne d’une agression moscovite.
Le final s’ouvre sur l’entrée à Moscou d’un cortège nuptial. Le 24 avril, la fiancée, entourée d’une innombrable suite, arrive enfin chez son promis qui l’attend depuis longtemps. Incapables de s’accorder sur quoi que ce soit, les historiens ne parviennent pas plus à s’entendre sur les qualités féminines de Marina Mniszek. Le talentueux Prosper Mérimée écrit que la fille de Georges Mniszek « se faisait remarquer par sa grâce et sa beauté, parmi les femmes de son pays…47 ». À l’appui de ses dires, l’écrivain français cite l’immense poète russe Alexandre Pouchkine, qui déclarait un jour : « Il n’est pas au monde de reine plus belle qu’une fille de Pologne48. » Balayant tout lyrisme, l’historien russe du XXe siècle constate, cruel : « Marina Mniszek ne possédait ni beauté ni charme féminin. Les portraitistes, largement rétribués par les seigneurs de Sambor, suèrent sang et eau pour enjoliver ses traits. Mais son portrait d’apparat lui-même montre que la future tsarine n’offrait pas un minois très séduisant… Sa constitution chétive et sa petite taille ne correspondaient guère aux critères de beauté de l’époque49. » L’historien pourrait préciser : aux critères russes de beauté, car les contemporains polonais et étrangers voyaient tout autrement celle qui allait régner – peu de temps – à Moscou.
La capitale russe est frappée, non par l’apparence de la royale fiancée, mais par son immense cortège, armé jusqu’à la provocation. La plupart des historiens évoquent la désagréable impression d’invasion étrangère produite par la horde des étrangers, qui se comportent comme en pays conquis. Les témoins sont unanimes à évoquer les blonds soldats, importunant les femmes, saccageant les boutiques. Ils divergent en revanche sur la question de savoir qui sont ces étrangers. Pour les uns, ce sont des Polonais, parfois qualifiés de «
En langage plus moderne, on pourrait dire qu’avec le Faux-Dmitri, puis dans le cortège nuptial, arrivent à Moscou des Ukrainiens, ces habitants des marches de la
Le 8 mai 1606, a lieu le mariage de « Dmitri » et de Marina, et les préparatifs du complot entrent dans leur phase terminale. Le bruit est activement répandu dans le peuple que le tsar est un « infidèle », qu’il n’est pas baptisé, qu’il favorise les étrangers. Mais la popularité du Faux-Dmitri reste très grande. Aussi, avant de lancer la foule sur le Kremlin dans la nuit du 16 au 17 mai, en ouvrant préalablement les portes des prisons, Vassili Chouïski et ses hommes jettent-ils ce cri d’alarme : les Polonais veulent tuer le tsar !
Le Faux-Dmitri a maintes fois été averti qu’un complot était en préparation mais, comme toujours en pareil cas, la victime ne croit pas au danger. À Mniszek qui propose de prendre des mesures de sécurité, le tsar répond : « Je sais où je règne ; je n’ai pas d’ennemis ; je régente la vie et la mort51. » Le Faux-Dmitri gardera jusqu’au bout cette certitude de son invulnérabilité.
« Sans rien soupçonner, l’empereur Dmitri Ivanovitch fut assassiné sauvagement à six heures du matin », rapporte le capitaine Margeret avec un laconisme bien militaire52. Le commandant de la garde explique son absence à son poste par la maladie. Mais la rumeur se répandra que, complice des conjurés, il aurait relevé ses hommes. D’autres bruits – beaucoup plus vraisemblables – prétendent que Vassili Chouïski avait, au nom du tsar, considérablement réduit le nombre des gardes. Après la victoire des conjurés et le couronnement de Vassili Chouïski, Jacques Margeret refusera de servir le nouveau tsar et regagnera sa Bourgogne natale.
Les vainqueurs s’acharnent sur le corps du tsar légitime qui est dépecé et brûlé. Ses cendres, nous l’avons vu, sont tirées au canon en direction de la Pologne. Le souvenir lui-même de l’imposteur doit être anéanti. Le massacre des « Latins » fait de nombreuses victimes de part et d’autre, car les hôtes armés du Faux-Dmitri résistent. Margeret affirme que mille sept cent cinq Polonais sont tués. D’autres sources font état d’environ cinq cents victimes. Quelque trois cents Moscovites périssent également. Peu désireux de gâcher leurs relations avec la
Après l’assassinat du tsar, les conjurés vainqueurs siègent pendant trois jours, pour décider de qui montera sur le trône. Le plus ancien descendant de la lignée des Rurik, le prince Fiodor Mstislavski, qui n’a pas pris part au complot, refuse la couronne au profit de Vassili Chouïski, qui vient juste après lui par la naissance. Le prince Vassili Golitsyne, témoin de l’assassinat de deux souverains – Fiodor Borissovitch et le Faux-Dmitri – est aussi candidat, de même que certains Romanov. Finalement, c’est Vassili Chouïski qui ceint la couronne.
4 Tsars et imposteurs
Maximilian VOLOCHINE.
Le magnifique portrait de Vassili Chouïski peint par V. Klioutchevski n’a besoin d’être ni complété ni commenté : « C’était un homme d’âge, un boïar de cinquante-quatre ans, pas très grand, myope, ne payant pas de mine ; il était loin d’être bête, mais plus rusé qu’intelligent ; menteur et intrigant à l’extrême ; il était passé par l’eau et le feu, avait vu de près le billot et n’en avait point tâté par la seule miséricorde de l’imposteur, contre lequel il œuvrait en sourdine, grand amateur de ragots et craignant assez les sorciers1. »
Depuis la mort de Fiodor Ivanovitch, huit années seulement ont passé, et voici qu’un troisième tsar monte sur le trône de Moscou. Ce
Le tsar Vassili explique que le tsar Dmitri n’était autre que l’imposteur Grigori Otrepiev, qu’il voulait anéantir l’orthodoxie et donner les terres russes aux Polonais ; c’est pourquoi il a été renversé et tué. Vassili, lui, monte sur le trône selon toutes les règles de succession, au titre de représentant de la branche aînée des Rurik, et conformément au choix du peuple moscovite. Le nouveau tsar ouvre son règne par un serment sur la croix : il jure de ne pas abuser du pouvoir qui lui est confié ; un acte qui n’impressionnera guère les contemporains mais suscitera des querelles passionnées entre les historiens.
Une chose est claire pour Vassili Klioutchevski : « L’avènement du prince Vassili fit date dans notre histoire politique. En montant sur le trône, il limita son pouvoir et exposa officiellement les conditions de cette restriction dans une note diffusée à travers le pays, où il prêtait serment pour son couronnement2. » L’historien reconnaît que « la note du serment » est trop laconique et floue, qu’elle donne l’impression d’un brouillon. Mais l’essentiel est dans son contenu : l’obligation, prise sous serment par le souverain, de rendre « une justice authentiquement juste », conforme à la loi, et non à son seul bon vouloir.
S. Platonov, pour sa part, se refuse à voir dans les promesses de Vassili la moindre diminution du pouvoir autocratique ; le nouveau tsar, note-t-il, « déclara tout net qu’il “tiendrait l’État” de la même façon que les grands souverains qui l’avaient précédé. Il se contenta de promettre qu’il ne ferait pas un mauvais usage de son pouvoir absolu, à la différence de ceux qui avaient régné immédiatement avant lui : le Terrible et Boris3 ». Pour Nikolaï Karamzine, qui écrit son histoire de l’État russe près d’un siècle avant Platonov et Klioutchevski, tout est clair : « Issu de l’ancienne lignée des princes de Souzdal, courtisan du tsar Boris, condamné à mort et gracié par le Faux-Dmitri, il renversa l’usurpateur imprudent et, pour sa récompense, en reçut le sceptre ensanglanté de la Douma des Boïars ; il trahit ainsi solennellement l’autocratie, jurant de ne condamner personne sans le conseil de la Douma, de ne priver quiconque de ses domaines et de ne pas déclarer la guerre4. »
Karamzine n’a aucun doute sur ce point : Vassili est traître à l’autocratie, dès lors qu’il promet de restreindre son pouvoir au profit des boïars ou, pour reprendre son expression, de « l’hydre aux mille têtes de l’aristocratie ». Peu importe que la promesse soit de pure forme et que le « serment sur la croix » n’empêche en rien Vassili Chouïski de se placer sous le signe de l’arbitraire le plus pur ! Ce qui compte, c’est le coup porté à la notion même de pouvoir absolu de droit divin. Nikolaï Karamzine a incontestablement raison : le tsar Vassili est un traître, mais sa trahison résulte de l’affaiblissement de l’État qui a perdu sa base la plus solide – le pouvoir autocratique du souverain ; ce fondement de l’État moscovite, bâti tout au long du XVIe siècle, vacille soudain. Le « serment sur la croix » de Vassili Chouïski est à la fois la conséquence et la cause de ces ébranlements souterrains.
L’élection de Vassili inaugure une période de sept ans durant laquelle les Troubles vont atteindre un point culminant : l’État moscovite s’y effondrera, pour entamer ensuite son redressement, se découvrant tout soudain des forces vitales aussi puissantes qu’insoupçonnées. Contemporain des événements, Abraham Palitsine résume de façon lapidaire la situation après l’avènement du tsar Vassili : « Et la Russie s’installa tout entière dans l’ambiguïté : d’un côté, ceux qui l’aimaient, de l’autre, ceux qui le haïssaient5. » Le drame du nouveau tsar est que bien peu l’affectionnent, alors qu’il a des ennemis en grand nombre. Moscou, d’abord, l’apprécie – sa populace du moins, qui a participé au renversement du Faux-Dmitri, au massacre et au pillage des « Polonais ». À Moscou, la « rue », pour reprendre l’expression d’un contemporain, est alors prête à changer de souverain chaque semaine, dans l’espoir de nouvelles opportunités de pillages.
La province, en revanche, toutes les «
La province se dresse contre Moscou, les marches contre le centre. La faiblesse du pouvoir central, le déni de légitimité du nouveau tsar inversent le processus séculaire de rassemblement de l’État autour de Moscou. Le mécontentement à l’égard du tsar suscite une réaction paradoxale : on cherche, et on trouve – facilement –, un imposteur. « L’imposture, note Vassili Klioutchevski, était en passe de devenir le stéréotype de la pensée politique russe, dans lequel se déversait tout le mécontentement social6. »
Les contemporains des Troubles en ont une parfaite conscience. À peine trois semaines après son avènement, Vassili Chouïski entreprend d’organiser le transfert de la dépouille du tsarévitch Dmitri, d’Ouglitch à Moscou. Il veut ainsi confirmer le fait de l’assassinat et, par là même, l’usurpation de Grigori Otrepiev, prévenant ainsi – comme s’il pressentait que la chose fût possible – la renaissance de « Dmitri ». L’assassinat de l’imposteur, son écartèlement, l’incinération de son corps, ses cendres répandues aux quatre coins du monde semblent insuffisants. Énumérant les sévices infligés à la dépouille de l’imposteur, afin de l’anéantir, le poète Maximilian Volochine déclare, au nom de « Dmetrius Imperator » : « C’est alors que je devins innombrable… »
Les imposteurs poussent littéralement comme des champignons. Aucun pays au monde n’en a connu autant que la Russie. « Le premier Faux-Dmitri donna le signal, et l’imposture devint, pour l’État, une maladie chronique : dès lors, et presque jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, rares furent les règnes qui se déroulèrent sans apparition d’imposteurs7. » Spécialiste des utopies sociales et de leurs légendes, K. Tchistov voit dans l’imposture la concrétisation du mythe populaire russe des « libérateurs indestructibles »8.
Rien qu’à l’époque des Troubles, les historiens dénombrent douze imposteurs. Ils sont à ce point nécessaires qu’ils surgissent sans même se doter d’une raison d’être un peu valable. Le capitaine Margeret est le premier à relever l’apparition, parmi les Cosaques de la Volga, d’un « jeune prince se donnant le titre de tsar Pierre », qui serait un fils « authentique » du tsar Fiodor Ivanovitch et d’Irina Godounova. Or, Fiodor, on l’a vu, n’avait pas de fils et son seul enfant, une fille, était mort prématurément. La légende explique l’existence de ce fils miraculeux par le fait que, nouveau-né, il aurait été échangé contre une fille. Chaque détachement cosaque veut avoir son « tsarévitch » ; on voit ainsi apparaître un « très auguste prince Ivan », un Laurent, un Fiodor et beaucoup, beaucoup d’autres.
Mais l’imposteur numéro un, celui qu’on espère avec impatience, reste le « tsar Dmitri ». Son renversement, perçu par le peuple comme une trahison des boïars, ajoute encore à la popularité croissante de son nom. Peu après la mort du tsar « Dmitri », la rumeur se répand qu’il a survécu. Un rôle important est ici joué par Marina Mniszek. Elle a tout perdu mais elle est saine et sauve, et elle passe à l’action. Dans son
L’année qui suit l’élection de Vassili peut être considérée comme un temps d’imposture sans imposteur. La province, qui se refuse à reconnaître le nouveau tsar, brandit l’étendard de la révolte et se cherche un « Dmitri ». Poutivl qui, trois ans plus tôt, était le grand-quartier général du premier Faux-Dmitri, devient le centre de la rébellion antimoscovite. Le prince Grigori Chakhovskoï,
Exceptionnellement doué pour le métier des armes, Ivan Bolotnikov prend la tête d’une armée qui ne cesse de croître et qui voit en lui le
Les chercheurs qui ne sont pas prisonniers d’idées toutes faites notent, eux, la très faible participation des paysans au mouvement de Bolotnikov, essentiellement composé de Cosaques (du Terek, du Iaïk, du Don), d’habitants des villes de la Russie centrale et du sud-ouest, des petite et moyenne noblesses de Riazan (dont le leader est Procope Liapounov) et de Toula (sous la conduite d’Istoma Pachkov), de déserteurs des armées lancées contre Bolotnikov. Abraham Palitsine évoque aussi la présence, parmi les « brigands », de Tatars de Crimée et de la Horde de Nogaï.
Peu à peu, toutes les couches de la société sont impliquées dans les troubles, qui débouchent sur la guerre de Bolotnikov. Les classes inférieures et moyennes le rallient, chacune défendant ses propres intérêts. Si les proclamations d’Ivan Bolotnikov n’ont pas été conservées, le radicalisme absolu d’une partie des insurgés – les couches inférieures de la population – transparaît de la façon la plus évidente dans les réactions qu’elles suscitent du côté des autorités moscovites. Un historien soviétique cite le chroniqueur : « Et au dire des boïars, des
Le mot d’ordre de Bolotnikov, repris trois cents ans plus tard dans la formule léniniste : « Pillez les pillards », constitue une des grandes forces du mouvement, mais l’idée principale reste la certitude que l’on pille et l’on tue les ennemis du tsar-libérateur légitime, Dmitri.
L’extraordinaire épopée du Faux-Dmitri se répète : reprenant l’itinéraire du premier imposteur, la troupe de Bolotnikov, partie en campagne au cours de l’été 1606, est aux portes de Moscou dès le mois d’octobre. Simultanément, l’armée noble de I. Pachkov et de P. Liapounov s’avance vers la capitale. Le nombre des nobles, cependant, n’y est guère élevé ; la base de l’armée insurgée, qui met en déroute les troupes régulières du gouvernement, est composée de Cosaques, de gens des faubourgs, de paysans, de
Les nobles marchent sur Moscou pour renverser Vassili, le tsar boïar, et le remplacer sur le trône par « leur » tsar, Dmitri. Bolotnikov appelle les Moscovites à faire justice aux boïars, à piller et passer par le feu les biens des possédants. « L’action commune de ces deux groupes sociaux relevait d’un simple malentendu », écrit S. Platonov. La rupture est inévitable pour une autre raison : il n’y a pas de « tsar Dmitri » dans le camp de Bolotnikov. Une délégation de Moscovites s’y rend dans l’espoir de le rencontrer, et s’en repart fort marrie ; les nobles ralliés au « grand
Les natifs de Riazan, conduits par Liapounov, sont les premiers à quitter Bolotnikov, suivis par d’autres détachements nobles, lors du combat mené par les insurgés contre les armées du tsar. Bolotnikov bat en retraite à Kalouga, puis à Toula. Mais il faut attendre octobre 1607 pour que les troupes du tsar s’emparent de cette dernière ville, au terme d’un long siège. La répression est féroce. Parmi les nombreux prisonniers, le « tsar Pierre », qui accompagnait Bolotnikov, est exécuté. Le leader de la révolte est transporté à Kargopol, aveuglé et noyé.
La défaite des troupes de Bolotnikov est, pour Vassili, un répit de courte durée. Une partie considérable du territoire refuse toujours, en effet, de lui prêter serment. On continue d’attendre l’imposteur, et il finit par arriver.
Vassili Klioutchevski, sans conteste le plus spirituel des historiens russes, qualifie Sambor – le domaine des Mniszek – de « fabrique d’imposteurs ». C’est donc là qu’on s’adresse pour trouver l’homme providentiel tant espéré. Georges Mniszek et Marina sont toujours dans leur exil moscovite, mais l’épouse de Georges, restée sur ses terres, prend une part active aux recherches. Au cours de l’été 1607, « Dmitri » est trouvé. La figure du second Faux-Dmitri est encore plus énigmatique que celle du premier. Les historiens ne s’y sont guère intéressés, en partie, peut-être, parce que Philarète, père du futur tsar Michel, devait le reconnaître pour le vrai tsar. Divers documents et auteurs avancent différents noms, depuis celui d’un natif du lieu, Matveï Veriovkine, jusqu’à celui du fils d’Andreï Kourbski qui, un temps, avait rallié le premier Faux-Dmitri. Dans une étude toute récente, R. Skrynnikov parvient à la conclusion que le second Faux-Dmitri était un maître d’école de Chklov, converti à l’orthodoxie mais gardant en permanence avec lui le Talmud – un juif du nom de Bogdanko.
La personnalité du nouveau prétendant au trône reste également mal connue parce qu’il dut endosser le costume tout prêt – et n’attendant que lui – d’une figure légendaire qui avait existé. Il lui suffit de se présenter comme le tsar Dmitri miraculeusement resté en vie, pour que des milliers de personnes – population locale, Cosaques du Don conduits par l’
Au printemps 1608, l’armée du second Faux-Dmitri part en campagne, visant Moscou. Ne rencontrant qu’une faible résistance du côté des troupes moscovites, le « tsar Dmitri » s’arrête à quelques verstes de la capitale, au bourg de Touchino. Du premier Faux-Dmitri, on disait qu’il était le « moine défroqué » Grigori Otrepiev ; le second, lui, dont on ignore – et veut ignorer – le vrai nom, est simplement qualifié de « Brigand ». Dans la langue russe de ce temps, cela signifie un vaurien, un dupeur, mais aussi un félon et un bandit de grand chemin. Le second Faux-Dmitri entrera dans l’histoire russe sous l’appellation de « Brigand de Touchino », lieu où il établit son quartier général.
À Touchino, le « tsar légitime » est rejoint par de nouveaux partisans, dont de nombreux Polonais ; le frère du chancelier lituanien Lew Sapieha, le prince Jan-Petr Sapieha, et le prince Roman Rozynski fournissent d’importants détachements. Vassili Chouïski signe avec le roi de Pologne un traité de paix de quatre ans (plus exactement de trois ans et onze mois), aux termes duquel les deux parties s’engagent à ne pas intervenir dans les affaires intérieures de l’un et l’autre États. Sigismond III promet même de rappeler de Moscovie tous les ressortissants de la
N’ayant pas les moyens d’entreprendre un siège en règle de Moscou, les « Touchiniens » tentent de bloquer toutes les voies conduisant à la capitale. Ils n’y parviennent pas. En septembre 1609, « l’
Le « Brigand » ne parvient pas à prendre Moscou, le tsar Vassili ne parvient pas à vaincre le « Brigand » ou, au moins, à l’éloigner de la capitale. L’État moscovite se scinde en partisans du « tsar Dmitri » et partisans du tsar Vassili. Le sud, qui a vécu le renversement de « Dmitri » comme une défaite personnelle, rallie le second Faux-Dmitri ; le nord, lui, préfère le tsar moscovite. Convaincu de sa faiblesse, Vassili cherche de l’aide à l’étranger. Il envoie vers le nord son neveu, le prince Mikhaïl Skopine-Chouïski – qui, malgré son jeune âge (vingt-quatre ans), a déjà fait la preuve de talents militaires hors du commun –, « recruter des soldats étrangers ». Le 29 février 1609, le prince Skopine-Chouïski signe un accord avec la Suède. En échange de soldats fournis par ce pays, Moscou cède à son ennemi traditionnel la terre d’Ijora (Ivangorod, Iam, Koporié, Korela), reconquise sous le règne de Fiodor Ivanovitch. Chouïski renonce aux prétentions russes sur la Livonie et s’engage à entrer en guerre contre la Pologne. En août, l’armée relativement peu nombreuse du prince Skopine-Chouïski, soutenue par quinze mille mercenaires suédois placés sous le commandement des généraux de La Gardie et Horn, arrive aux environs de Moscou. « L’intervention suédoise », comme devaient l’écrire les historiens soviétiques, permet de remporter une série de victoires sur le « Brigand », qui se maintient toutefois à Touchino.
L’accord passé avec la Suède est perçu par Sigismond III comme une violation du traité tout juste conclu entre Moscou et la
Touchino est devenu une sorte de deuxième capitale ; sous le règne du second Faux-Dmitri, une cour y est installée, formée de boïars de plus ou moins vieilles lignées, et de nobles. La première place y revient au métropolite Philarète (Fiodor Romanov, dans le siècle). Les contemporains divergent à son propos : les uns le considèrent comme l’otage du « Brigand », d’autres se sentent fondés à voir dans son séjour un libre choix de sa part. Philarète avait été nommé métropolite par le premier Faux-Dmitri. Le « Brigand de Touchino » le fait patriarche, sans se soucier de l’existence à Moscou d’un autre patriarche, Hermogène. L’État moscovite se retrouve donc doté de deux tsars – l’un au Kremlin, l’autre à Touchino –, de deux patriarches, de deux Doumas des boïars et de deux administrations.
La catastrophe n’est pas seulement politique, elle est aussi morale ; c’est l’époque où le mot « transfuge », l’expression « retourner sa veste » apparaissent dans la langue russe, désignant tous ceux qui, avec la plus grande aisance et sans remords particuliers, passent d’un camp à l’autre, et retour. La facilité avec laquelle s’accomplissent les trahisons, et leur impunité, en encouragent d’autres. Les marchands de Moscou fournissent des vivres au camp de Touchino, et même la poudre dont le « Brigand » a besoin pour mitrailler leur ville.
Le 10 mars 1610, le prince Mikhaïl Skopine-Chouïski réussit à briser le siège et entre dans la capitale. L’imposteur se réfugie à Kalouga. La confusion qui s’ensuit dans le camp de Touchino dégénère en empoignade entre Polonais et Cosaques. Ces derniers suivent le second Faux-Dmitri qui trouve, à Kalouga, le soutien des «
La classe dirigeante de l’État moscovite se trouve devant un triple choix : le tsar Vassili, l’imposteur ou le roi de Pologne. Les adversaires de Vassili, qui forment la cour de Touchino, mécontents de l’imposteur, trop dépendant, à leur gré, des détachements polonais, entreprennent de rechercher un accord avec Sigismond III. L’idée de placer l’héritier polonais sur le trône russe avait déjà été émise au temps du premier Faux-Dmitri. Au début de 1610, elle prend une forme concrète. Après de brefs pourparlers dans le camp du roi de Pologne, établi aux abords de Smolensk, les émissaires des « Touchiniens » signent, le 4 février 1610, un accord aux termes duquel ils reconnaissent pour tsar de Russie le fils de Sigismond, Ladislas. La délégation russe est conduite par le prince
Cette biographie en dents de scie n’empêche pas Mikhaïl Saltykov de conclure un accord dans lequel, pour reprendre l’expression de Vassili Klioutchevski, la pensée politique russe atteint à un degré de puissance, unique dans l’histoire des actes officiels de ce temps14. Le traité garantit avant tout l’intangibilité de la religion orthodoxe (Ladislas doit se convertir à la « vraie foi ») et du régime étatique. Parallèlement – et Klioutchevski voit là l’évolution de la pensée politique russe –, le pouvoir du tsar est nettement plus limité que ne le promettait Vassili dans son « serment sur la croix ». Le caractère paradoxal de l’accord réside dans le fait que la partie russe tente de garantir le maintien de l’ordre traditionnel, tout en restreignant le pouvoir du futur tsar par la Douma, le tribunal des boïars et le conseil « de toute la terre », en d’autres termes un
Philarète, qui se hâte de passer dans le camp du roi de Pologne, est capturé par les troupes de Vassili Chouïski et transféré à Moscou, comme un prisonnier arraché aux Polonais. Il est devenu un propagandiste très actif de l’idée d’une union avec la
Un petit détachement commandé par l’
Privée de son armée, Moscou répond à la menace en renversant le tsar. Les adversaires de Vassili Chouïski soulèvent la foule contre lui, de la même façon qu’il l’avait fait lui-même contre le Faux-Dmitri. Pour cette fois, on évite le bain de sang : Vassili est relégué d’autorité au monastère du Miracle, d’où, dix ans plus tôt, s’était enfui Grigori Otrepiev. Le pouvoir est confié à la Douma des Boïars, qui se compose alors de sept membres. Comme précédemment, le soin de l’État est laissé à un « gouvernement des Sept-Boïars »
Le pouvoir étatique s’est effondré. Ne restent plus que d’innombrables prétendants. Il importe, en premier lieu, de choisir entre le « Brigand » et les Polonais. Ces derniers sont nombreux dans l’armée du second Faux-Dmitri, mais ils s’y sont enrôlés de leur propre initiative et ne servent qu’eux-mêmes. L’armée de Zolkiewski, elle, représente la
Le principal obstacle rencontré par Ladislas sur la voie du trône moscovite se trouve être son père. Sigismond III est défavorable au projet, parce que son fils, avant de régner en Russie, doit embrasser la foi orthodoxe. Mais il est surtout mécontent de voir son héritier occuper une place sur laquelle il lorgne lui-même. Le nonce du pape écrit de Varsovie au Vatican : « La couronne du tsar sur le front de Sigismond III m’a paru la meilleure garantie de la renaissance religieuse des Moscovites16. »
Lorsque, devant Smolensk, les boïars qui parlementent avec le roi, s’engagent sous serment à observer le traité, Sigismond III se refuse à les imiter. Pour les boïars – mais l’
La chute du tsar Vassili et l’élection de Ladislas fournissent aux Suédois un prétexte pour faire irruption dans l’État moscovite. En août 1610, les troupes de Jacques de La Gardie qui, peu auparavant, était l’allié de Skopine-Chouïski, assiègent Novgorod. À la fin de 1610 et au début de 1611, les Suédois s’emparent d’une partie considérable du littoral.
Dans sa très ironique
Cosaques et Polonais, Polonais et Cosaques forment la base des armées qui guerroient dans les immensités moscovites. Sigismond III amène devant Smolensk dix-sept mille Polonais et dix mille Cosaques, sans compter les Tatars lituaniens. Dans le camp de Touchino, vingt mille Polonais et plus de quarante mille Cosaques sont réunis autour de l’imposteur. Impossible, également, de distinguer Polonais et Cosaques dans leur comportement envers les populations : tous pillent, saccagent, violent de la même façon.
Le pouvoir est paralysé. Le
La paralysie du pouvoir est avant tout le résultat d’un échec de la politique menée par la couche dirigeante. Après l’effondrement de la politique de leur tsar, Vassili Chouïski, les boïars font une ultime tentative pour préserver leur pouvoir, en choisissant l’héritier de Pologne. S. Platonov écrit : « L’essai d’union politique avec la
Les boïars sont gênés dans leur entreprise par le roi de Pologne Sigismond III, que ses ambitions et son fanatisme religieux aveuglent. À la fin de 1610, le pouvoir est détenu, à Moscou, par la garnison polonaise sous le commandement d’Alexandre Gonciewski, qui se conduit comme en pays conquis. Les Moscovites commençant à s’agiter, l’occupant instaure l’État d’exception.
L’assassinat du second Faux-Dmitri19, modifie la situation : un ennemi disparaît, le « Brigand de Touchino », le « tsar cosaque » qui semblait à beaucoup un danger plus terrible que les Polonais. La disparition du « Brigand » (tué le 10 décembre) ne laisse plus qu’un ennemi : les occupants de Moscou. Le nouveau contexte est évoqué par la seule autorité restée sans tache, du point de vue tant des Polonais que des « Touchiniens » : le patriarche Hermogène.
Hermogène avait accepté de prêter serment à Ladislas, car ce dernier avait promis d’embrasser l’orthodoxie. Mais à la cathédrale de l’Assomption, il interdit à ses ouailles de prêter serment sur la croix à un roi catholique. Les Troubles entrent dans une nouvelle phase, une phase nationale. Jusqu’à présent, la grande ligne de démarcation était constituée par la religion. Désormais, le patriarche Hermogène appelle à se dresser contre l’envahisseur étranger. La position du patriarche, qui s’insurge à la fois contre les Polonais occupant Moscou, et contre les boïars soutenant l’occupant (le principal « collabo » est Mikhaïl Saltykov), nécessite d’autant plus de courage que le haut-clergé est loin de partager son point de vue. Membre de l’ambassade dépêchée à Sigismond, Abraham Palitsine accepte de soutenir les prétentions du roi au trône russe et est autorisé à rentrer chez lui, muni d’un parchemin garantissant la protection du monastère de la Trinité-Saint-Serge. La plupart des autres délégués sont retenus par les Polonais pour de longues années. Le patriarche Hermogène est arrêté par Gonciewski et, le 17 février 1611, il meurt en prison. Les missives qu’il a envoyées en différentes villes donnent l’impulsion nécessaire pour organiser la libération de Moscou : un mouvement de sursaut national se forme, qui va prendre le nom de « première levée en masse »
La première ville à se soulever est Riazan qui trouve, en la personne du
Même mort, l’imposteur se refuse à disparaître et il est, à sa façon, « présent » aux portes de Moscou. Marina Mniszek, en effet, qui ne veut pas renoncer à son rêve du trône moscovite et a donné, en janvier 1611, un fils au second Faux-Dmitri, se lie à Ivan Zarucki. En dépit de sa condition de moine, Abraham Palitsine sait parfois s’exprimer dans une langue vigoureuse : « Et la chienne demeura avec son chiot. Le Polonais Ivan Zarucki passa avec elle un pacte diabolique, prétendant les servir, elle et son bâtard21. »
Arrivée aux portes de Moscou, la milice populaire assiège la garnison polonaise barricadée au Kremlin et décide d’instaurer un nouveau système de pouvoir, susceptible de tirer le pays de la crise. À l’initiative de Procope Liapounov, un « arrêt » est élaboré, approuvé par toute la troupe, le 30 juin. C’est un document unique dans l’histoire politique russe. Il indique que le pouvoir suprême est détenu, dans le pays, par « toute la terre » russe, autrement dit par l’ensemble de l’armée qui a envoyé des représentants au conseil de « la terre russe ». Le gouvernement des « Trois-Chefs » devient un gouvernement provisoire, censé rendre des comptes au conseil, ce dernier pouvant à plein droit remplacer les membres du triumvirat. La justice reste le domaine du gouvernement, mais les condamnations à mort doivent être approuvées par le conseil. La question de la possession des terres est réexaminée : toutes les récompenses accordées sur ce plan par le « Brigand » et Sigismond sont déclarées nulles et non avenues ; les « anciens » Cosaques obtiennent le droit de posséder des terres et de devenir des « hommes de service » ; les « nouveaux » Cosaques, eux – en d’autres termes, les serfs en fuite – sont rendus à leurs maîtres. Du point de vue administratif, on instaure un système de
L’« Arrêt du 30 juin » se passe fort bien du tsar : le pouvoir suprême appartient à la troupe dont les « hommes de service » – la moyenne noblesse de province – se sentent le noyau dur. Les décisions prises par « toute la terre » russe sont manifestement dirigées contre les Cosaques et la paysannerie, puisqu’elles renforcent le servage. Le 22 juillet, Procope Liapounov est tué par les Cosaques, la partie citadine de la milice populaire se disperse. Dans le camp installé aux portes de Moscou, le pouvoir passe aux mains de l’
L’État se retrouve privé de pouvoir. Le 3 juin 1611, les Polonais prennent Smolensk et, le 16 juillet, les Suédois s’emparent de Novgorod. Les anciens alliés – rappelons que les soldats suédois sont commandés par La Gardie et Horn qui, peu auparavant, se battaient dans l’armée de Skopine-Chouïski – non seulement se rendent aisément maîtres du littoral, mais cèdent leurs conquêtes au prince Philippe, frère du roi de Suède Gustave-Adolphe, qui fait alors valoir ses prétentions au trône de Moscou.
Les Troubles atteignent leur point culminant. Les vieilles familles boïares sont définitivement discréditées ; la noblesse de cour, qui défend son propre programme politique, n’a pas la puissance nécessaire pour le mettre en pratique ; quant aux couches inférieures de la société, elles n’ont ni programme ni organisation et ne peuvent exprimer leur mécontentement que de façon anarchique. Le discrédit qui affecte la couche dirigeante, la perte de son pouvoir laissent un vide, à l’origine, pour partie, du tourbillon social. Abraham Palitsine note que tous s’efforcent alors de se hisser au-dessus de leur condition : les esclaves veulent devenir des maîtres, les soldats du rang se veulent boïars. « L’État, résume Vassili Klioutchevski, privé de centre, commença à se désagréger ; chaque ville, ou presque, agissait à sa guise… L’État se transformait en une fédération informe et agitée22. »
L’effondrement de l’État entraîne des pertes territoriales qui ramènent les frontières occidentales de la Moscovie au moins cent ans en arrière. Conquise en 1534, Smolensk est perdue. La voie de la Baltique est fermée.
La catastrophe du Temps des Troubles apparaît, vue de la fin du XXe siècle, comme un modèle d’effondrement étatique ; en 1917 et en 1990, l’empire tsariste et l’Union soviétique tomberont, pour l’essentiel, de la même manière : discrédit de l’élite, absence de leaders, mouvements spontanés, disparition du centre et autonomisation (recherche de souveraineté) des diverses composantes. Non sans effroi, Vassili Klioutchevski use d’un terme qui sonne étrangement pour une oreille russe de la fin du XIXe siècle : « fédération ». Mais la première Constitution soviétique (juillet 1918) proclamera la création de la Fédération de Russie (RSFSR). La fédération (une fédération authentique) deviendra le grand mot d’ordre des réformateurs russes des années 1990.
Le Temps des Troubles fait une démonstration magistrale de la façon dont s’effondre un État. Parallèlement – dans la dernière période des Troubles – une autre démonstration est effectuée, concernant un processus autrement plus complexe et mystérieux : celui de la renaissance d’un État. Après l’échec de la première « milice populaire », l’Église reprend l’initiative du rassemblement des forces nationales. Le patriarche Hermogène lance, nous l’avons dit, aux quatre coins du pays des appels à s’unir et à se rendre à Moscou, soulignant le danger représenté par le « Petit-Brigand » – en d’autres termes par les Cosaques de Zarucki. Supérieur de la Trinité-Saint-Serge, l’archimandrite Denis invite à marcher sus aux Polonais. On désigne, bien sûr, les ennemis contre lesquels il convient de s’armer et de se battre.
Nijni-Novgorod, riche cité de la Volga, est la première à répondre présente. À l’invite d’un commerçant peu fortuné, le boucher Kouzma Minine, « homme de grand tempérament et de dons exceptionnels23 », les habitants de la ville, les « gens des faubourgs » décident de se donner les moyens de mobiliser une armée. L’appel lancé par Minine à ses concitoyens se trouve dans toutes les anthologies russes : « Je suis prêt à faire don à la cause de mon domaine et de tout ce que je possède sans rien garder par-devers moi ; bien plus, gageant ma maison, ma femme et mes enfants, je suis prêt à tout donner pour le bien et le service de la Patrie. » Que Kouzma Minine soit prêt à « gager sa femme et ses enfants » est un signe du temps et la marque même du patriotisme. Signe du temps, car il ne s’agit point d’une formule rhétorique : il est alors relativement commun de « gager » sa femme, ses enfants et soi-même, en d’autres termes de se faire serf, pour une durée permettant d’acquérir un capital. On place à la tête de la nouvelle armée populaire le prince Dmitri Pojarski,
Privé de centre, l’État commence à se restaurer, remplaçant les liens verticaux par l’horizontalité. Les villes entreprennent de s’entendre entre elles, en évitant Moscou. À une vitesse surprenante, d’autres villes s’allient à Nijni. Le nord de l’État moscovite, peu touché par les opérations militaires, devient le centre du mouvement. Le nord se dresse ainsi contre le sud. Le programme, élaboré à Nijni-Novgorod et diffusé dans les autres villes à la fin de 1611, appelle à marcher de conserve « sus aux Polonais et aux Lituaniens », mais désigne comme principal adversaire les Cosaques-brigands qui soutiennent « le fils de la Marinka », le « Petit-Brigand ». Les habitants de Nijni-Novgorod proposent à « toute la terre » russe d’élire un nouveau souverain, « à la grâce de Dieu ».
Le soulèvement du nord contre le sud oppose les partisans de l’ancien ordre, lassés du chaos des Troubles, aux forces qui aspirent à détruire le passé et à apporter des changements dans la vie moscovite. Pojarski prend en compte l’expérience malheureuse de Procope Liapounov, qui avait choisi les Cosaques pour alliés. Cantonné près de quatre mois à Iaroslavl, il réunit une armée, arrache aux Suédois une promesse de neutralité, en s’engageant à soutenir la candidature du prince Philippe lors de l’élection du tsar, et marche sur Moscou, afin de repousser le détachement polonais de l’
En octobre 1612, la garnison polonaise, après avoir dévoré, faute de mieux, les parchemins des textes sacrés, les cierges, les selles et les brides, et commencé à manger les cadavres, finit par se rendre. Moscou est libérée. En janvier 1613, les délégués de cinquante villes gagnent la capitale, incendiée et ruinée. On procède à l’élection d’un nouveau souverain.
Le
Nous ne disposons pas de documents où seraient consignés les débats du
Une fois exclu les candidats indésirables, on commence à discuter des candidatures satisfaisantes. Elles sont peu nombreuses. Le prince Vassili Golitsyne, dont les titres de noblesse et les capacités conviendraient parfaitement, est captif des Polonais. Le prince Mstislavski se dérobe. Vassili Klioutchevski constate, impitoyable : « L’État moscovite sortait sans héros d’effroyables troubles ; il fut tiré du malheur par de braves gens, mais de moyenne condition. » Le 7 février, le
La candidature de Michel Fiodorovitch Romanov ne suscite pas d’opposition. Le 21 février 1613, Michel Romanov est proclamé tsar au Grand Palais du Kremlin, qui porte encore les marques de deux ans d’occupation polonaise. Une nouvelle dynastie monte sur le trône. Le Temps des Troubles est – officiellement – terminé.
5 Le bilan du Temps des Troubles
Abraham PALITSINE.
Pour Abraham Palitsine, comme pour tous les contemporains, la fin du Temps des Troubles est marquée par l’élection d’un tsar et la liquidation du chaos qui régnait en maître sur l’immensité moscovite. En 1922, une maison d’édition de l’émigration russe à Berlin réédite les
Le motif de l’élection de Michel explique pour une bonne part la nature de l’État en ruine, puis celle de l’État qui renaîtra de ses cendres. Avant d’évoquer les querelles des historiens sur les points communs et les différences entre la Moscovie de la fin du XVIe et celle du début du XVIIe siècle, il importe de souligner que le principe fondant le choix du nouveau tsar est accepté par les Moscovites avec les plus grandes difficultés. On eût dit, écrira Vassili Klioutchevski, qu’on leur demandait de choisir leurs père et mère. La notion, solidement enracinée, du caractère divin du « père-tsar », permettra cependant pour une bonne part à Michel d’être facilement adopté. Jeune homme frêle et maladif (il est né en juin 1596), ne manifestant pas de talent particulier dans aucun domaine, il descend de la vieille famille boïare, mais non titrée, des Romanov. Anastassia Romanova, première épouse du Terrible, a toutefois allié les siens à la famille du tsar. Les historiens ne manquent jamais d’évoquer que le père d’Anastassia, Nikita Romanov, devait demeurer dans la mémoire et les légendes populaires comme le modèle du boïar, défenseur des faibles et des opprimés. Son fils Fiodor (qui deviendra le patriarche Philarète) a toutes les qualités d’un homme d’État mais, au moment de l’élection, nous l’avons vu, il est captif en Pologne. Son rôle, bien que très important, restera secondaire, comparé à celui de Michel. Ce dernier, en effet, est cousin par sa mère du tsar Fiodor et peut donc – ce qu’il ne manque pas de faire – se déclarer l’héritier direct d’Ivan IV. Ce lien dynastique, aussi distendu soit-il, permet de voir dans le candidat désigné, comme l’écrit Palitsine, un tsar « élu de Dieu » et « donné par Dieu ». Le tsar Michel a donc, aux yeux des Moscovites, la légitimité indispensable au souverain.
Mais il est une autre légitimité. Au sein de la « milice » de Dmitri Pojarski, les Cosaques constituent une partie importante des forces armées. Tous ceux qui prétendaient à diriger l’État ou, au minimum, à prendre une part active à la conduite de ses affaires, sont partis avec Ivan Zarucki, dispersés par les miliciens. En revanche, ceux d’entre eux qui se sont ralliés à Pojarski, conduits par le prince Troubetskoï, continuent d’exercer leur pression sur le
Lié familialement à la dynastie éteinte, Michel, dont la réputation n’a pas été entachée au cours des Troubles, est accepté par les membres du
L’élection du nouveau tsar est une résultante importante du Temps des Troubles, dont elle marque la fin. Il n’y a pas le moindre doute sur ce point, et si les historiens se sont querellés – et continuent de le faire –, c’est sur les autres résultantes, sur les changements apportés par les Troubles, sur la situation de l’État et de ses habitants au XVIIe siècle, après vingt-cinq ans de guerres, de coups de force, de morts et de ruines.
La question des conséquences du Temps des Troubles se résume, en fin de compte, à tenter de répondre à une autre question : un retour vers le passé et l’ancien mode de gouvernement est-il possible après une révolution ? En d’autres termes : l’histoire peut-elle revenir en arrière ? Nikolaï Kostomarov est catégorique : « Le plus souvent, les ébranlements de ce genre étaient suivis de transformations dans le régime politique, social et moral du pays qui les avait subis ; or, notre époque troublée ne changea rien, elle n’apporta rien de nouveau au mécanisme d’État, aux conceptions en vigueur, à la nature de la vie sociale, aux mœurs et aux visées ; rien, en tout cas, qui, découlant des événements qui l’avaient marquée, eût entraîné le cours de la vie russe sur une nouvelle voie, dans un sens qui lui fût ou non favorable. L’effroyable chamboulement renversa tout de fond en comble et engendra pour le peuple d’innombrables fléaux… mais ce terrible châtiment divin ne laissa pas d’empreinte dans l’organisation de notre vie… L’autocratie ne fut en rien restreinte et reprit aussitôt sa forme précédente, absolue… Les leçons du Temps des Troubles s’effacèrent sans laisser de traces, l’énorme masse populaire s’enlisa plus profondément qu’avant les bouleversements, dans le silence et le néant3. »
L’opinion du libéral Kostomarov coïncide avec celle du chantre de l’autocratie, Nikolaï Karamzine, formulée un demi-siècle plus tôt. Seul le signe change : ce qui est objet de critique pour Kostomarov, est salué avec enthousiasme par Karamzine : « […] on nomma unanimement Michel autocrate, monarque absolu… ceux qu’animaient l’amour de la patrie s’en remirent entièrement à Dieu et au Souverain. » L’historien ajoute : « Le choix de la personne de Michel démontrait en lui-même une volonté sincère d’affermir le pouvoir absolu4. » Dans la dernière décennie du XXe siècle, Lev Goumilev partage aussi ce point de vue : « Les hommes de ce temps considéraient (non sans raison) qu’il ne suffisait point, pour être plus assuré du lendemain, de nommer un gouvernement sans visage ; il fallait un souverain qui fût le symbole du pouvoir et auquel on pût s’adresser comme à un homme5. »
Spécialiste du Temps des Troubles, S. Platonov conteste l’opinion de Kostomarov et d’autres historiens, selon lesquels les Troubles n’auraient rien changé au cours de l’histoire moscovite, la vie, en fin de compte, reprenant comme avant, « ainsi qu’il était sous le règne des grands souverains d’antan ». Pour lui, « les Troubles ont transformé la vie moscovite à bien des égards6 ».
Incontestablement, des changements ont lieu. On assiste tout d’abord à un renouvellement de la classe dirigeante : les vieilles familles boïares, les héritiers des « petits princes » quittent la scène, remplacés par le
Cependant, malgré tous les changements, l’État et le peuple en reviennent à l’autocratie, au tsar « donné par Dieu ». Le Temps des Troubles a fait la démonstration que pouvait exister un État dirigé par des tsars « douteux », voire – bien que peu de temps – sans souverain sur le trône. Des brèches se sont ouvertes pour des initiatives et des actions indépendantes dans la vie politique. Le XVIIe siècle sera consacré par les monarques à la recherche d’un moyen de préserver la monarchie absolue et d’extirper toute velléité de la restreindre.
Les pertes territoriales constituent une conséquence importante des Troubles. Durant les premières années du règne de Michel, des traités de paix sont conclus avec la Pologne et la Suède, confirmant l’interdiction, pour Moscou, de tout accès à la Baltique. Arnold Toynbee voit dans les événements qui vont suivre la preuve de la justesse de sa théorie du défi et de la réponse. Pour lui, la puissante pression exercée sur la Russie par le monde occidental au XVIIe siècle – qui devait amener l’armée polonaise à Moscou et donner aux Suédois le littoral de la Baltique – fut « le principal point de concentration des forces vitales russes ». À cette pression, écrit l’historien anglais, « Pierre le Grand allait répondre en construisant, en 1703, Saint-Pétersbourg, sur le territoire repris par les armes aux Suédois10… »
6 Un pénible rétablissement
Nikolaï KARAMZINE.
L’histoire de la Russie s’organise – avant même l’apparition de la notion de « Russie » – autour de grandes tâches, que l’on peut qualifier de visées stratégiques : rassemblement des terres autour de Moscou ; victoire sur le « joug » tatar ; édification d’un État centralisé ; lutte pour l’accès à la mer, etc. La première moitié du XVIIe siècle est un temps de restauration de l’État, le temps de sa remise en ordre. Le Temps des Troubles, nous l’avons dit, a montré par l’exemple comment un État pouvait s’effondrer. Le règne du premier Romanov permet de répondre à la question : comment un État peut-il être restauré ? Il va de soi que les deux démonstrations n’ont pas valeur universelle et qu’elles s’appliquent essentiellement à l’État moscovite, à la façon dont il s’est effondré, puis reconstitué.
Le rétablissement commence par l’élection, à la tête d’un État atteint par une crise très profonde, d’un jeune homme chétif qui évoque, pour les contemporains, le tsar Fiodor. Klioutchevski reconnaît qu’on a élu, non pas le plus capable, mais bien le plus commode. K. Waliszewski est plus cruel : « L’avènement du premier Romanov, qui devait mettre un terme au Temps des Troubles, est une splendide réfutation du proverbe populaire qui veut que, pour faire un ragoût, il faut avoir le lièvre1. » En outre, la mère de Michel, la révérende Marfa, « intrigante fantasque » (toujours selon Klioutchevski), tient la bride courte à son fils. Le père du jeune homme, appelé par la suite à jouer un rôle capital dans la vie de l’État, se trouve, nous l’avons vu, au moment de son élection, dans les geôles polonaises.
Michel Romanov monte sur le trône dans un pays entièrement ruiné : villes et villages sont en cendres, les paysans quittent les labours et fuient pour tenter de sauver leur vie, le Trésor est vide, l’armée en déroute. Pire : comme devait le dire la mère de Michel, qui ne souhaitait guère que son fils devînt tsar, les gens de Moscou « ont sombré dans la pire des veuleries ». Nikolaï Kostomarov constate : « La triste histoire vécue par la société russe donna des fruits amers. » L’historien qualifie durement la génération issue des Troubles de « pitoyable, mesquine, une génération de gens bornés, obtus, peu susceptibles de se situer au-dessus de leurs intérêts quotidiens2 ».
C’est dans ce contexte qu’on entreprend la restauration de l’État. Après son élection, Michel s’engage sous serment, dans un acte écrit, à restreindre son pouvoir. Le document officiel n’a pas été retrouvé et la seule source sur laquelle se fondent les historiens est une mention de l’événement par Grigori Kotochikhine. Le témoignage de Kotochikhine, contemporain et homme plein d’expérience et de savoir, est confirmé par quelques précédents : tous les tsars, à partir d’Ivan IV le Terrible, ont promis de juger selon les anciennes lois, de ne jamais rendre la justice ni condamner selon leur bon vouloir, de ne pas instaurer de nouvelles lois ni de nouveaux impôts sans le consentement du
Représentatifs, les
Malgré le caractère limité de ses fonctions, le
La restauration de l’État implique avant tout que soit rétabli un minimum d’ordre. La première mesure dans ce sens consistera à mettre au pas les bandes de brigands qui se déchaînent à travers la Russie. Parmi ces derniers, on en trouve de « nobles », qui se battent pour le droit et contre l’arbitraire ; il en est aussi de très ordinaires, qui pillent tous ceux qui tombent sous leur couteau. Longtemps encore, Ivan Zarucki, accompagné de Marina Mniszek et de son fils, le « Petit-Brigand », continue d’inquiéter Moscou. Tentant d’échapper à ses poursuivants, le détachement de Zarucki s’enfonce de plus en plus loin vers le sud. En juin 1614, près de six cents Cosaques de la Volga – tout ce qui reste dans le camp de Zarucki – sont encerclés par les
Dans les régions septentrionales – de Kholmogory à Arkhanguelsk –, les bandes de Balovien et d’autres chefs font toujours la loi ; les bandits aiment particulièrement à emplir de poudre la bouche et les oreilles de leurs victimes, et à y mettre le feu.
Au centre, c’est Alexander Jozef Lissowski, talentueux commandant de cavalerie et bandit sans pitié, qui mène la danse. Il ne mourra qu’en 1616, vraisemblablement empoisonné. Les « Lissowskiens » sont si bien connus en Russie, en Pologne et dans d’autres pays d’Europe, que la Diète de la
La situation, déjà sombre, de la Russie est aggravée par la présence sur son territoire de deux armées ennemies : les Suédois tiennent le littoral de la Baltique et Novgorod ; les Polonais n’ont pas perdu l’espoir de placer Ladislas sur le trône de Moscou : n’est-il pas formellement tsar, légalement élu par le
La tentative effectuée pour collecter un impôt se solde par un échec : personne ne veut payer, et quand les collecteurs réussissent à réunir un peu d’argent, ils le gardent pour eux. En 1616, le
Ruinée par les guerres et les exactions, la population n’est pas en état de payer ce que lui demande l’État. Les impôts lui sont littéralement arrachés à coups de trique. On rosse ceux qui se refusent à payer jusqu’à ce qu’ils sortent leur argent, ou que mort s’ensuive. En 1620, le tsar déclare aux marchands moscovites assemblés : « Chacun de vous sait que dans l’État moscovite, règne l’indigence, du fait de la guerre et de nos péchés ; le Trésor est vide, le souverain ne collecte rien, sinon les taxes de douane et l’argent des débits de boissons6. » On encourage de toutes les façons la consommation d’alcool, dont la vente est un monopole du tsar : « Hormis les débits du souverain, nul n’a la vente des boissons. » On cherche à emprunter. John Merick, qui dirige la « Compagnie moscovite des marchands anglais » (née au XVIe siècle, elle règne sur le marché moscovite), accorde au tsar un prêt de cent mille livres7.
Le problème numéro un est la guerre qui se déroule sur deux fronts à la fois. Il devient urgent de signer la paix avec la Pologne et la Suède. On commence par engager des pourparlers avec les Suédois, leurs prétentions étant exclusivement territoriales. Par ailleurs, Gustave-Adolphe n’est pas en bons termes avec la Pologne et le Danemark, et il nourrit des projets ambitieux concernant l’Allemagne. Des Anglais (John Merick) et des Hollandais prennent part aux négociations, en qualité de médiateurs. Les ambassadeurs russes dépêchés en Hollande à ce sujet sont si pauvres qu’à Amsterdam, on leur offre mille florins pour leur entretien. Malgré cette pénible situation, malgré la défaite des troupes moscovites dans les empoignades avec les Suédois, les pourparlers sont longs et difficiles. Enfin, le 27 février 1617, la paix est définitivement signée. Les Russes retrouvent Novgorod, Staraïa Ladoga, Gdov et leurs environs ; la Suède conserve le littoral, Ivangorod, Iam, Koporié, Orechek, Korela et leurs districts. L’État moscovite perd l’accès à la mer Baltique et trouve par là même un but de politique étrangère pour les cent ans à venir.
La victoire de la Suède, qui compte quelque neuf cent mille habitants et un million deux cent cinquante mille avec la Finlande, est l’œuvre de son jeune roi Gustave-Adolphe, qui encourage le développement industriel du pays – la Suède devient le premier producteur et exportateur européen de fer et de cuivre – et entreprend de réformer le système des finances, de l’administration et de l’instruction. Il trouve ainsi les moyens et la possibilité de créer une armée, la meilleure du monde, sans doute, dans les années 1630, au moment où elle s’engage dans la guerre de Trente Ans.
Les rapports avec la Pologne sont autrement plus complexes. L’héritier, Ladislas, continue de se considérer comme le tsar moscovite et espère bien monter sur le trône, au Kremlin. Son père, Sigismond III, a fini par admettre qu’il n’y parviendrait pas lui-même. Il se résout donc à se contenter de ce qu’il a obtenu : la prise de Smolensk, un triomphe à Varsovie, avec démonstration publique du tsar de Moscou – Vassili Chouïski –, prisonnier. Le 7 avril 1617, à la cathédrale de Varsovie, le chef de l’Église polonaise, l’archevêque Gembicki, bénit Ladislas qui part en campagne contre Moscou, et lui remet le glaive et le gonfalon. L’héritier prend la route au cours de l’été 1617. Ses troupes ont à leur tête l’
Après un assaut malheureux, l’armée de Ladislas bat en retraite et s’arrête à Touchino. Étrangement, ce lieu attire tous ceux qui rêvent de ceindre la couronne moscovite. Les troupes de Moscou l’y suivent, mais elles sont trop faibles pour attaquer l’adversaire qui, de son côté, n’ose passer à l’offensive. Le 1er décembre 1618, Moscou et Varsovie signent, à Déoulino, un accord de paix pour quatorze ans et demi. Moscou se résigne à la perte de Smolensk et n’obtient pas de Ladislas qu’il renonce définitivement à ses prétentions au trône russe. Le tsar Michel obtient cependant un traité et le retour de son père, Philarète, enfin libéré de sa captivité polonaise. On verra un lointain écho des événements survenus au début du XVIIe siècle, et une preuve de ce que le passé peut offrir aux hommes politiques, dans une décision prise, au cours de l’été 1993, par les autorités de la jeune république souveraine d’Ukraine : le premier bâtiment de la flotte ukrainienne porte le nom de
Le retour du père du tsar engendre des changements au Kremlin. Jusqu’à présent, Michel, jeune et faible, était entièrement soumis à sa mère et à la famille de celle-ci, les Saltykov. D’autocrate, il n’avait que le nom. Nommé patriarche peu après son arrivée à Moscou (la cérémonie est célébrée par le patriarche universel Théophane, alors dans la capitale moscovite), Philarète est élevé à la dignité de
Les étrangers rapportent qu’après le retour de Philarète, des bouleversements ont lieu dans tous les
La reconstruction de l’État a pour visée première de remplir les caisses. On procède au recensement de la population et des terres – on établit un cadastre –, pour brosser un tableau de l’état du pays et faciliter la collecte de l’impôt. Les abus dont se rendent coupables les fonctionnaires chargés du recensement – ils portent sur les registres de fausses informations, moyennant des pots-de-vin – attirent l’attention du
L’État ne dédaigne aucun moyen pour trouver de l’argent : il prélève des impôts sur tout, s’adjuge le monopole des marchandises destinées à l’exportation. En 1635, le commerce du lin est ainsi monopolisé, en 1642, celui du salpêtre. L’État recourt également volontiers au système des affermages.
Pour lutter contre le brigandage qui a pris des proportions effarantes, on remet à l’honneur le système d’autonomie relative octroyé par Ivan le Terrible aux communes, avec des administrateurs élus. Le pays est divisé en unités administratives
La diminution de la population – conséquence des guerres, des années de famine, des départs vers la Steppe et les marches, loin des régions en ruine – entraîne un manque aigu de main-d’œuvre paysanne. Les nobles se plaignent de ne pouvoir « servir » dans les rangs de l’armée, parce qu’ils n’ont pas de paysans pour cultiver leurs terres. On s’attache donc à fixer les paysans à la terre, et le servage se voit renforcé. Notant que « la Pologne ignorait le servage en tant que tel : chaque paysan pouvait quitter son seigneur s’il le souhaitait », Lev Goumilev considère que « l’absence de servage créait, pour les paysans, des conditions de vie inférieures à celle du servage instauré dans la Russie moscovite »8. En réalité, le servage existe bel et bien en Pologne, il est même particulièrement dur en Ukraine ; mais il importe à l’historien russe de démontrer que la vie collective, sous la protection attentive du souverain, vaut mille fois mieux qu’une liberté angoissante, où l’individu ploie sous le joug de l’impôt. Les opinions de Lev Goumilev, ardent propagandiste de « la voie » russe, rejoignent étonnamment celles du Hollandais Isaak Massa évoquées ci-avant.
La grande particularité de la reconstruction entreprise, réside dans une volonté d’en revenir, autant que faire se peut, aux vieilles traditions moscovites, fortement ébranlées durant les Troubles. On assiste à une restauration du système autocratique, qui s’effectue sans résistance, son principal adversaire – la couche supérieure des boïars – ayant été défait et discrédité. « Les idées d’une monarchie élue et limitée, qui avaient mûri pendant les Troubles, ne lancèrent pas de racines profondes », note l’historien A. Kizevetter9.
Le règne du premier Romanov est marqué par un afflux d’étrangers à Moscou. Ils étaient déjà présents dans la capitale de la principauté au temps d’Ivan III, Ivan le Terrible entretenait des liens étroits avec certains d’entre eux, et les imposteurs ouvraient largement la porte aux aventuriers en tout genre, dont le séjour ne devait pas laisser de bons souvenirs à la population. Le pays n’en demeure pas moins fermé, et le nombre important d’étrangers qui visitent la Moscovie pour une raison ou une autre, n’y change rien. Tout, dans l’État moscovite, paraît étrange, incompréhensible, parfois repoussant aux étrangers ; et les étrangers font la même impression aux autochtones. Les croyances, les usages, la géographie, le climat – autant d’éléments générateurs d’incompréhension mutuelle, autant d’éléments étrangers, ce qui, le plus souvent, revient à dire : hostiles.
Les deux grandes tâches auxquelles est confronté le tsar Michel, les deux principaux facteurs de redressement du pays – l’argent et l’armée – sont liés aux étrangers. L’étranger est source de revenus – de ces revenus qui font si cruellement défaut. Cela peut se traduire en termes de prêts – ainsi les cent mille livres (transformées en vingt mille, « grâce » aux intermédiaires) reçues des Anglais –, de taxes douanières prélevées pour l’entrée ou le transit des marchandises sur le territoire moscovite. Les relations hostiles avec la Pologne catholique déterminent l’orientation « protestante » de la politique extérieure (en particulier commerciale) de Moscou. Les grands partenaires de la Moscovie sont l’Angleterre, la Hollande, la Suède (après la signature du traité de paix), le duché du Holstein. Les détails des relations entre la compagnie des négociants du Holstein et l’État moscovite sont bien connus, grâce à Adam Oléarius, mathématicien et bibliothécaire à la cour du duc, membre de l’ambassade envoyée à Moscou. Sa
L’autorisation faite aux étrangers de créer toutes sortes d’« institutions utiles », joue un rôle important dans les relations avec l’extérieur : on construit des usines produisant du fer, des canons, des boulets et du verre ; on installe des tanneries de peau d’élan, des fabriques de montres et d’objets en or. Ces entreprises emploient presque exclusivement des étrangers. La Russie de ce temps ignore les artisans, et le gouvernement n’encourage guère, chez les Russes, un apprentissage qui implique des contacts suivis ; car si on a besoin des étrangers, on ne cesse pas pour autant de s’en méfier, de les suspecter, de voir en eux des « Latins » et des « luthériens », donc des ennemis de la vraie foi chrétienne. L’industrie suscite la même défiance. Les étrangers obtiennent des avantages et des privilèges (pour lesquels ils paient), mais ils ne sont autorisés à bâtir leurs usines que loin des villes et des populations.
Oscillant entre la nécessité et les sentiments, la politique menée envers les étrangers au temps de Michel suscite des réactions diamétralement opposées parmi les historiens. L’historien polono-français K. Waliszewski écrit, au début du XXe siècle, que Michel et Philarète « laissèrent exploiter le pays par les étrangers et empêchèrent son libre développement ». À la fin du XXe siècle, Lev Goumilev déclare : « À la différence d’Ivan le Terrible et de l’entourage des imposteurs, le gouvernement, au temps de Michel Romanov, instaura de sévères restrictions pour les négociants étrangers… Dans le commerce extérieur, l’État russe entreprit de se laisser guider sans réserve par les intérêts de ses propres marchands. »
Chaque chercheur pourrait citer des faits pour étayer son point de vue. Waliszewski pourrait ainsi se référer aux plaintes des marchands de Pskov qui souffraient de la concurrence des Suédois, ainsi que des larges privilèges accordés aux Hollandais. Lev Goumilev, lui, juge essentielle la décision du
Les diverses appréciations de la politique menée par le premier Romanov dans le domaine du commerce extérieur, tiennent aussi au fait que, pour Michel et Philarète, l’essentiel est l’intérêt de l’État, tel qu’ils le comprennent, autrement dit l’intérêt du souverain. Tout le reste est secondaire. Il est autrement plus important de percevoir immédiatement de l’argent frais – en échange de privilèges, de facilités particulières – que d’avoir des visées à long terme, de favoriser le développement des villes ou de soulager un peu les populations. Les passions personnelles du tsar jouent aussi leur rôle. Michel s’entoure de médecins, d’apothicaires, d’oculistes, d’alchimistes, d’horlogers (le tsar raffole des horloges et, lorsqu’il déjeune, il en a toujours deux à côté de lui), de facteurs d’orgues.
Adam Oléarius rapporte qu’à Moscou, à l’époque où il y séjourne, vivent de nombreux étrangers, dont un millier de familles protestantes. Elles s’installèrent d’abord où bon leur sembla et bâtirent partout leurs maisons de prières (leurs temples). Les prêtres s’élevèrent contre ces pratiques, voyant une menace dans ce voisinage des Russes et des « luthériens ». Tous les temples furent alors détruits, un seul fut autorisé, à la
Les étrangers vivant à Moscou au service de la cour dépendent du
Les étrangers sont avant tout nécessaires à l’armée où ils servent depuis bien longtemps. Durant la seconde moitié du XVIe siècle, le nombre des mercenaires présents dans l’infanterie, indique Fletcher, atteint quatre mille trois cents hommes, se répartissant comme suit : près de quatre mille Cosaques (Tcherkesses), près de cent cinquante Hollandais et Écossais, une centaine de Grecs, Turcs, Danois et Suédois. L’infanterie prenant une importance croissante dans l’armée moscovite, on voit grimper le nombre des
Les armées européennes de l’époque font couramment appel à des mercenaires étrangers. La meilleure d’entre elles – l’armée suédoise – est composée aux quatre cinquièmes d’Écossais, d’Anglais, d’Allemands. Mais dans l’armée de Gustave-Adolphe, tous les officiers sont suédois. L’armée moscovite, elle, fait appel à des mercenaires, officiers et instructeurs. Dans les années 1626-1632, elle compte quelque cinq mille fantassins non russes. Les instructions pour l’enrôlement stipulent que l’on peut engager des hommes de toutes nations, mais pas des catholiques.
Le besoin de spécialistes des armes est une évidence pour le gouvernement. On en enrôle au prix fort, et on les considère avec méfiance et circonspection. Augustin Meyerberg qui publie à Paris, en 1661, le récit de son voyage à Moscou, cite des officiers étrangers servant dans l’armée russe. Malgré leur solde élevée, beaucoup regrettent d’être allés chercher fortune en Moscovie ; et ils ne peuvent rentrer chez eux, même au terme de leur contrat. Si rien ne persuade un étranger de continuer à servir au-delà du délai fixé – ni les récompenses, ni les appâts les plus divers –, on relègue l’obstiné tellement loin dans les profondeurs de la Russie, qu’il n’imagine pas être un jour en mesure d’en sortir12.
L’histoire du mariage raté de la fille de Michel, Irina, avec un prince étranger peut être considérée comme l’exemple même de l’attitude à l’égard de l’extérieur. Aucun historien du règne du premier Romanov n’a pu éviter de narrer cette triste affaire, que l’on pourrait intituler : « Le roman de Woldemar ». En 1643, arrive à Moscou, avec une suite de trois cents personnes, le fils du roi de Danemark, Christian IV, Woldemar. Auparavant, au terme de longs pourparlers, un accord est intervenu : le prince héritier prend pour épouse la princesse Irina ; elle lui apporte en dot les principautés de Souzdal et Iaroslavl, et il conserve sa foi protestante. On évite de lui montrer un portrait de la fiancée, par crainte de pratiques de sorcellerie. C’est d’ailleurs dans l’ordre des choses : les mœurs moscovites veulent que l’époux voie sa jeune épouse pour la première fois dans la chambre nuptiale.
Grigori Kotochikhine, qui décrit les coutumes des mariages et les possibilités de substitution des fiancées, conclut : « Nulle part au monde, il n’est tromperie plus grande sur les jeunes filles que dans l’État moscovite ; car ils [
Le caractère volontairement fermé de l’État moscovite, dicté par la peur et une incroyable assurance, par la suspicion et l’orgueil, est encore renforcé par la conscience que le pays a besoin des étrangers honnis. On les paie cher, mais on les considère toujours comme des espions, ou des otages. La guerre devient le moyen le plus simple et le plus direct de sortir de l’enfermement, tout en demeurant la meilleure façon de garder ses distances.
Le recrutement de mercenaires, l’accroissement de l’armée et son perfectionnement poursuivent un but très précis. À compter de 1626, on prépare méthodiquement une guerre contre la Pologne. La trêve touche à sa fin et Moscou rassemble ses forces, bien résolue à reconquérir les terres russes dont s’est emparée la
La campagne commence sous les meilleurs auspices, de nombreuses villes sont prises, mais l’armée s’arrête devant Smolensk et entame un siège qui ne donne aucun résultat pendant huit mois. Entre-temps, le problème de l’élection étant réglé, le nouveau roi Ladislas IV marche sur Smolensk et, à son tour, assiège les assaillants. En février 1634, les Russes capitulent, contraints d’accepter les conditions des vainqueurs. Le 1er octobre 1633, Philarète est mort, déjà conscient de la défaite. Le tsar Michel châtie sans pitié les commandants vaincus : Mikhaïl Cheïne, Arthème Izmaïlov et son fils sont exécutés, leurs subordonnés ont droit au knout et à l’exil. La dureté du châtiment est liée à la mort du patriarche, qui protégeait Cheïne, et au retour des parents maternels du tsar, les Saltykov, qui haïssent le
Les historiens russes parlent de la « catastrophe de Smolensk ». Il est vrai que la défaite subie par Cheïne est écrasante. Mais les Polonais ne mettent pas à profit leur victoire, bien que Moscou, en pleine guerre à l’ouest, doive en plus faire face à une terrible incursion au sud : des détachements de Tatars de Crimée arrivent aux abords de la capitale. Ladislas IV est cependant le premier à proposer d’entamer des pourparlers de paix. Le rêve de la couronne suédoise, qui ne laissait pas Sigismond III en repos (on la déposa à côté de son cercueil), tourmente aussi son fils qui préfère Stockholm à Moscou. Le 16 novembre 1632, Gustave-Adolphe est tué à la bataille de Lützen. Son héritière, Christine, est âgée de six ans. Ladislas IV se persuade alors que son heure est venue. Il se refuse à prendre en compte le fait que ni ses sujets polono-lituaniens ni les Suédois ne veulent d’aventures au nord. La régularisation des relations avec Moscou est la condition permettant au roi de Pologne de mener à bien ses projets suédois.
En 1635, d’abord au Kremlin puis à Varsovie, la paix est définitivement conclue entre le
Au début de février 1635, les ambassadeurs de Pologne sont reçus au Palais à Facettes par le tsar, et lui baisent la main. La tradition moscovite veut que si le tsar tend sa main à baiser à des gens d’une autre confession, il la lave aussitôt dans une cuvette placée à côté de son trône. Cet usage choque parfois les étrangers.
Les conditions de la paix de la Polianovka, qui auraient pu être plus dures pour Moscou, montrent un trait essentiel de la diplomatie et de la politique étrangère moscovites. Les pertes territoriales sont lourdes, mais elles sont inévitables – conséquence d’une sévère défaite militaire – et elles restent malgré tout limitées : Ladislas IV n’exige quasiment rien, hormis ce que la Pologne détient déjà. Les ambassadeurs moscovites défendent avant tout ce qui est le plus important pour eux, pour le tsar et pour l’État : le caractère particulier du
Un exemple supplémentaire de l’attitude des Russes envers leur territoire, facteur important mais non exclusif de la puissance étatique, est le « siège d’Azov », la prise de la forteresse par les Cosaques et la réaction de Moscou à cette victoire. Depuis 1627, Moscou et Istanbul mènent des pourparlers secrets : en guerre contre la Pologne, la Turquie encourage Moscou qui se prépare alors à entrer en conflit avec Varsovie. Le Grec chypriote Cyrille, nommé patriarche de Constantinople en 1621, est un ennemi juré des « Latins », qu’il connaît bien pour avoir enseigné de longues années dans les écoles orthodoxes d’Ostrog et de Wilno. Lors de la signature de l’Union, il se trouvait à Brest-Litovsk, parmi les adversaires les plus actifs de la réunion des Églises. Cette attitude devait lui conférer une grande autorité parmi les Cosaques zaporogues.
Le patriarche pousse Moscou à rejoindre l’alliance des États protestants qui combattent les Habsbourg, et la Pologne qui leur est liée. Le premier allié des protestants est la France catholique, ennemie de l’Empire. Le gouvernement moscovite se refuse cependant à entrer dans la guerre de Trente Ans, n’y percevant aucun intérêt particulier et se montrant peu enclin à user dans cette aventure les dernières forces d’un pays ruiné. Il voit pourtant tout autrement la guerre menée contre la Pologne, pour des terres ayant « de tout temps » appartenu à la Russie.
En juin 1637, le tsar Michel reçoit un « présent » : les Cosaques prennent la ville d’Azov, sous domination turque. Le premier Faux-Dmitri avait été tué alors qu’il préparait une campagne contre Azov, située à l’embouchure du Don et empêchant l’accès des Russes à la mer Noire. Le tsar reproche aux Cosaques leur initiative personnelle, sans pourtant rendre la ville où il envoie des armes, des munitions et du blé. Quand la Turquie parvient à vaincre les Perses avec lesquels elle était en guerre, quand le sultan Ibrahim succède à Murat défunt, une gigantesque armée turque assiège Azov. Le
Le tsar décide finalement de faire la paix avec les Turcs et de leur céder Azov. Le refus de soumettre à l’impôt le clergé et les monastères, comme le suggéraient les nobles de cour et les descendants des boïars des districts septentrionaux, joue manifestement un rôle, de même, sans doute, que la conscience d’un danger à augmenter la conscription. Mais avant tout, le tsar refuse de se lancer dans l’entreprise aventureuse où veulent le précipiter les « libres Cosaques », qui ne prennent guère en compte les intérêts de Moscou. Azov ne deviendra russe qu’en 1696, conquise par une armée ayant à sa tête le petit-fils de Michel : Pierre le Grand.
En avril 1642, un émissaire du sultan arrive à Moscou et le tsar adresse aux Cosaques du Don l’ordre de regagner leurs pénates. Une avancée dans les profondeurs du sud semble prématurée à l’État moscovite. En attendant, on mène – particulièrement activement dans les années 1635-1638 – des travaux de fortifications à la frontière méridionale, où les Tatars de Crimée ont coutume de faire des incursions, réduisant les populations en esclavage. Des villes sont bâties (ainsi Tambov, en 1635), des remparts de terre, des places-fortes.
Au temps des « Troubles », l’État moscovite, affaibli, a perdu des territoires à l’ouest. Poursuivant la politique de ses prédécesseurs, Michel Romanov, à l’instar d’Ivan le Terrible ou de Boris Godounov, tente d’accéder à la mer. Mais les rivages de la Baltique restent aux mains de l’ennemi, plus puissant et doté d’une technique militaire plus élaborée.
Grâce à une plus grande concentration de forces, l’État moscovite réussit à protéger ses frontières méridionales, sans se décider – Azov l’a montré – à aller de l’avant. La situation se présente très différemment à l’est. Le Temps des Troubles lui-même n’a pas stoppé l’avancée des Russes en Sibérie. Sous le règne de Michel, la progression vers l’océan s’accélère. L’autorité de Moscou est renforcée par des moyens administratifs et dynastiques traditionnels : le petit-fils du tsar Koutchoum, adversaire de Iermak, a été nommé tsar de Kassimov, en 1614. Et surtout, le pouvoir de l’État moscovite est assuré en Orient par la conquête de terres, la construction de fortifications, le prélèvement du
La principale richesse de la Sibérie est constituée par ses fourrures, dont la vente vient heureusement compléter les revenus du Trésor moscovite. Il est clair que la conquête de ces immenses territoires ne peut être préservée que par l’installation de Russes. On a avant tout besoin de cultivateurs, de « paysans laboureurs » comme on dit alors. On demande des volontaires ; des terres leur sont accordées, ainsi que de l’argent pour emménager et des facilités fiscales durant quelques années. Ils sont censés verser le dixième du produit de leurs labours au Trésor. Les volontaires n’étant toutefois pas en nombre suffisant, le gouvernement déplace de force des paysans, des territoires proches, déjà exploités, vers les régions lointaines. Certains s’enfuient. On voit se répéter la situation un temps familière aux régions centrales de l’État moscovite : des fuyards, des « hommes libres » font leur apparition en Sibérie. Les historiens notent que les défauts caractéristiques des Russes à cette époque se manifestent en Sibérie avec une force particulière. La faiblesse du pouvoir, les autochtones dont il est aisé de venir à bout, le climat spécifique créent les conditions pour que se révèlent les meilleurs et les pires traits de caractère. L’ivrognerie atteint des proportions telles que le gouvernement décide de fermer les débits de boissons à Tobolsk, ce qui serait impensable en n’importe quel autre point de Moscovie, sauf à vouloir porter un coup fatal au Trésor.
Les pertes occidentales ne peuvent être compensées par les conquêtes à l’est, mais l’État, mû par une impulsion intérieure, veut s’étendre de tous côtés. L’histoire russe a ceci de particulier qu’un coup d’arrêt dans une direction, n’empêche pas des réussites ailleurs. L’est offre de remarquables perspectives. En 1636, les Cosaques de Tomsk informent Moscou de l’existence du fleuve Amour et, peu après, annoncent qu’ils ont atteint ses rives. Des émissaires du prince Kourakine,
Le 12 juin 1645, le tsar Michel s’éteint, à l’âge de quarante-neuf ans, après trente-deux ans de règne. Son biographe conclut le récit de la vie du premier Romanov, en énumérant ses traits de caractère : « Michel Fiodorovitch était pensif, timide, docile, doux et religieux. » Il lui échut de diriger un État qui, frappé par une terrible catastrophe, semblait s’être définitivement effondré, avoir cessé d’exister.
Le tsar laisse à son héritier un pays en situation très difficile, mais qui revient progressivement à lui. Michel aura été très soutenu par l’autorité de son père, le patriarche, qui assuma l’essentiel de la charge étatique. Mais la présence d’hommes d’État talentueux au pouvoir n’explique pas complètement la fin de la crise. Au nombre des principaux facteurs de rétablissement, se trouve la volonté de restaurer avant tout le système de gouvernement. À compter de 1625, le tsar prend officiellement le titre d’autocrate. Simultanément, de nombreuses lois sont adoptées, visant à organiser la structure administrative, principalement la bureaucratie centrale. Grigori Kotochikhine donne la liste – en décrivant leur organisation et leurs fonctions – des trente-cinq
La situation internationale est un facteur important de stabilisation. Michel aura mené trois guerres, une contre la Suède, deux contre la Pologne, et les aura perdues toutes les trois. Moscou subit donc des pertes territoriales, mais n’en fait pas un drame. Vassili Klioutchevski constate : « L’État du tsar Michel fut plus faible que ceux des tsars Ivan et Fiodor, mais il fut nettement moins isolé en Europe16. » La guerre de Trente Ans (1618-1648), qui coïncide avec le règne de Michel, fait de l’État moscovite, principalement en raison de sa situation géographique, un partenaire envié. L’hostilité marquée de l’Église orthodoxe envers les « Latins » (catholiques) attire sur Moscou l’attention des protestants engagés dans la guerre (et de la France, leur alliée). Certes, la Moscovie n’aime pas plus les « luthériens ». Grand expert en linguistique, Ivan le Terrible avait découvert que le nom de Luther venait du mot russe
D’un côté, la situation en politique extérieure apporte à la Moscovie une aide des pays occidentaux adversaires des Habsbourg catholiques ; d’un autre côté, elle détermine le rôle joué à Moscou par les États protestants : Hollande, Danemark, Angleterre, Suède. Les pays du nord apportent à Moscou les nouvelles techniques militaires (en 1632, les Hollandais construisent à Toula la première usine moderne d’armement et l’arsenal), la tactique et le système de formation des soldats (en 1647, le premier manuel en langue russe d’entraînement des fantassins est publié en Hollande). Les usages administratifs, l’organisation de la machine bureaucratique sont également, pour beaucoup, empruntés aux protestants.
7 Alexis le Très-Paisible
Grigori KOTOCHIKHINE.
Après la mort de Michel, la Russie ne connaît aucun problème de succession. Le bonheur conjugal n’avait pourtant pas été donné facilement au premier Romanov. En 1616, il avait pris pour femme la fille d’un noble de cour sans fortune, Maria Khlopova. La mère du tsar s’y était vivement opposée et avait tout fait pour briser cette union. Huit ans plus tard, en 1624, le tsar se remariait avec la fille du prince Vladimir Dolgorouki, prénommée elle aussi Maria. Elle devait mourir au bout de quatre mois, manifestement empoisonnée. C’est en 1626 seulement, que Michel trouva enfin une nouvelle épouse, agréée par tous : Eudoxie Strechneva, fille d’un noble de petite lignée. Elle lui donna dix enfants, dont six moururent en bas âge. À la mort du tsar, restaient l’héritier, Alexis, et trois filles : Irina, Anna et Tatiana.
Alexis Mikhaïlovitch monte sur le trône, comme son père, à seize ans. Il étonne ses contemporains par sa douceur, son affabilité, et entrera dans l’histoire russe sous le nom de « Très-Paisible ». Les lettres d’Alexis Mikhaïlovitch – il aime écrire et se montre prolixe – confirment les impressions de ceux qui ont l’occasion de le rencontrer. À l’humeur débonnaire du tsar succèdent parfois des accès de colère, mais qui ne durent pas.
Dès l’âge de cinq ans, on lui apprend à lire. Ses premières lectures sont des
Les biographes d’Alexis Mikhaïlovitch notent que la bibliothèque du futur tsar compte, au milieu des ouvrages religieux, un lexique et une grammaire édités en Lituanie, ainsi qu’une
Les rapports entre le monarque et son conseiller sont très amicaux – une autre caractéristique d’Alexis : le tsar s’attache vivement à ses proches dont il se sépare difficilement, même quand les circonstances l’exigent. Nature contemplative, passive, Alexis Mikhaïlovitch est influençable, et la plupart de ses conseillers ne manquent pas d’en profiter. Rejoignant l’opinion des contemporains, étrangers pour la plupart, Sergueï Soloviev tient Boris Morozov pour un administrateur intelligent qui, toutefois, selon l’historien, « ne sut pas s’élever au-dessus de la condition de simple
Intelligent, plutôt instruit pour son temps, grand lecteur et volontiers écrivain – on lui doit un ouvrage sur la chasse au faucon dont il est un passionné (Le
La notion de « succès » est, on le sait, éminemment relative. C’est particulièrement net dans le domaine historique où les succès d’hier deviennent parfois les échecs de demain, et inversement. Sous le règne d’Alexis, l’État moscovite mène d’incessantes guerres qui se soldent, pour la plupart, par des échecs ; il est en outre secoué par des soulèvements, des rébellions, des révoltes. Les impôts pèsent de plus en plus lourdement sur le pays, et l’Église orthodoxe traverse une des épreuves les plus terribles de son histoire. Et cependant, Moscou se fait de plus en plus puissante. Ses grands voisins – la
Dans les premières années du XVIe siècle, la prédiction du moine Philothée : « Moscou, Troisième Rome », était l’expression d’un rêve insensé, d’une foi irrationnelle en une prédestination divine, de la conviction que la capitale d’une petite principauté perdue au milieu des forêts, était appelée à devenir le centre du véritable empire chrétien. Au milieu du XVIIe siècle, après tous les bouleversements subis par l’État moscovite, apparaît le fondement concret permettant de croire que la réalisation de la prophétie est possible.
Les historiens, philosophes, sociologues, idéologues donnent à ce phénomène de nombreuses explications. On cherche – et on trouve – l’origine de la spécificité de l’histoire et du caractère russes dans la géographie (l’espace et le climat, les forêts et les fleuves), l’ethnographie (le mélange de Slaves, de Finnois, de Tatars), la géopolitique (la situation en Eurasie). Mais aussi différentes que soient les théories « historio-sophiques », elles ont un dénominateur commun : toutes mettent en évidence les rapports entre l’État et ses sujets, et en font un phénomène déterminant. Vassili Klioutchevski résume lapidairement l’histoire russe : l’État prenait de l’embonpoint, le peuple s’étiolait.
Le point de vue de Klioutchevski n’a jamais, à ce jour, suscité de contestations. Seul, change, selon les historiens, le jugement de valeur : les uns soulignent la réussite de l’État, malgré l’étiolement du peuple ; d’autres – principalement, les marxistes –, plaçant à égalité l’État et le peuple, voient dans la lutte des classes l’instrument du renforcement de l’État. Nikolaï Berdiaev constate « l’échec spirituel de l’idée : “Moscou, Troisième Rome” », et l’explique par le fait que cette « idéologie », favorisa la consolidation et la puissance de l’État moscovite, de l’autocratie tsariste, mais non « l’épanouissement de l’Église ni le développement de la vie spirituelle1 ».
Nikolaï Berdiaev semble paraphraser Klioutchevski : quand l’État prend de l’embonpoint, la vie spirituelle s’étiole. Mais alors, se pose la question de savoir pourquoi il en est ainsi. Une question qui entraîne nombre de réponses. La première est d’ordre messianique. Les sujets de l’État moscovite, écrit Nikolaï Berdiaev, se vivent comme un peuple élu. Et le philosophe ajoute : « La vocation religieuse russe, vocation hors du commun, est liée à la force et à la grandeur de l’État russe, à l’importance exceptionnelle du tsar russe2. »
Les historiens prérévolutionnaires expliquent le besoin d’un État fort par la réalité de la menace étrangère, la nécessité d’édifier une véritable puissance dans la plaine eurasienne. Les historiens soviétiques, qui qualifient de progressiste l’État centralisé parce qu’il est plus puissant qu’un État fractionné, lui attribuent comme mission de construire le socialisme.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’historien Ivan Zabeline donne la formule détaillée du « principe du
L’historien poursuit son raisonnement : comment une société de ce type serait-elle plus intelligente et audacieuse – autrement dit, plus libre –, alors qu’elle est ignorante et intellectuellement sous-développée ? alors qu’elle vit recluse, de l’enfance à la vieillesse, dans des « appartements secrets », en d’autres termes dans des conditions de tutelle et de censure constantes ? alors qu’elle ne voit rien ni personne et, donc, ne connaît que ses proches, ne tire d’enseignement que du cercle familial et des préceptes du
Ivan Zabeline fait ces remarques dans les années soixante du XIXe siècle, époque de grandes réformes qui vont changer la vie de la société, susciter l’épanouissement des « libres mouvements de l’esprit et de la libre volonté ». Désireux de trouver l’origine des particularismes de la société, de l’homme et de l’État russes, l’historien se tourne vers les temps anciens et découvre que le
Les relations du
La nature de ces relations fondées sur le
La place de l’individu au sein de la société est indiquée par le
Ivan Zabeline réfute l’explication avancée par certains de ses compatriotes historiens, selon laquelle l’autocratie russe serait une « idée tatare », une forme de pouvoir importée et imposée par Batou. Pour lui, « l’autocratie, sous sa forme absolutiste des XVIe et XVIIe siècles, apparut comme une fleur rare, le fruit de la culture générée par le
Durant le règne d’Alexis Mikhaïlovitch le Très-Paisible, qui va durer trente et un ans, des événements ont lieu, d’une importance exceptionnelle dans l’histoire russe ; l’Ukraine tombe « sous la coupe » du tsar moscovite ; l’Église orthodoxe se scinde en partisans des réformes initiées par le patriarche Nikone, et « vieux-croyants », adversaires des innovations. L’État mène en outre des guerres contre la
8 L’automne de la Moscovie
Chronique.
Oswald SPENGLER.
Un temps nouveau advient à Moscou, et la pendule de la Tour du Kremlin en témoigne. Les mœurs changent. En 1648, Alexis Mikhaïlovitch, souverain âgé de dix-neuf ans, ordonne d’annoncer à toutes les villes l’interdiction des « jeux laïcs, œuvre du diable, des chansons et ignominies (les spectacles) sataniques ». Les contrevenants auront droit, la première fois, à une bastonnade en règle et, en cas de récidive, referont connaissance avec le bâton, puis seront exilés. Tous les instruments de musique doivent en outre être confisqués et détruits.
En 1672, le tsar Alexis permet cependant à une troupe ambulante d’acteurs allemands, de passage à Moscou, de montrer « son art » au palais et de présenter la
L’époque n’est toutefois guère joyeuse, et le jeune tsar en prend conscience très tôt. À peine âgé de dix-huit ans, il décide de se marier. On réunit près de deux cents jeunes filles, puis on en propose six au tsar, qui choisit celle qui lui plaît. Pour Boris Morozov, organisateur du mariage, le choix d’Alexis est erroné. Le précepteur du tsarévitch assume le gouvernement de l’État depuis que son élève a accédé au trône, et il veut, à travers ce mariage, conforter sa situation. Le tsar prend pour fiancée la fille aînée du noble de cour Ilia Miloslavski, Maria. Morozov épousera sa cadette. Les premières noces d’Alexis ont lieu le 16 janvier 1648. C’est un mariage heureux, Alexis aime beaucoup sa femme qui lui donnera treize enfants. Le mariage de Morozov, âgé de soixante ans, avec la toute jeune Anna Miloslavskaïa, n’apporte pas le bonheur au favori du tsar. Médecin anglais d’Alexis, S. Collins s’autorise quelques commérages dans une relation des dix années qu’il a passées à Moscou : « Au lieu d’enfants, ce fut la jalousie qui naquit chez les Morozov, et la jeune épouse du vieux boïar eut à faire connaissance avec une lanière de cuir, grosse comme un doigt. »
Mais les problèmes conjugaux ne sont pas les plus importants. Le 25 mai 1648, la foule des Moscovites arrête le tsar qui rentre de l’église, pour se plaindre du gouvernement de Morozov et de ses hommes de main, Léonce Plechtcheïev, chargé du
L’indignation suscitée par l’impôt sur le sel, instauré en 1647, est si grande qu’on ne tarde pas à le supprimer. Mais le ressentiment reste très vif et les Moscovites, qui ont bien d’autres causes de mécontentement, exigent que soient châtiés les initiateurs de la taxe. Le tsar parvient à persuader la foule de se disperser. Un soulèvement n’en éclate pas moins par la suite, avec d’autant plus de violence : les insurgés font irruption au Kremlin, mettent à sac la maison de Morozov et de ses adjoints. L’émeute se poursuit le lendemain. Afin de sauver son ami et précepteur, le tsar jette en pâture à la foule Plechtcheïev et Trakhaniotov, mais il refuse de livrer Boris Morozov. L’incendie qui se déclare dans la ville détourne l’attention des émeutiers. La rumeur publique prétendra que les flammes s’apaisèrent, dès lors qu’on entreprit de jeter dans le brasier le corps de Plechtcheïev. Selon Oléarius, après cela, en effet, le feu se calma. Les troubles de Moscou entreront dans l’histoire sous l’appellation de « Révolte du Sel ».
Les impôts, nous l’avons dit, sont la première cause de l’émeute. La très lourde pression fiscale exercée sur la population moscovite explique les explosions et soulèvements incessants, ainsi que la révolte de Stepan Razine, qui ébranlent la capitale russe au XVIIe siècle, particulièrement sous le règne du Très-Paisible. Mais il est d’autres raisons : les effets du Temps des Troubles se font toujours sentir ; les étrangers sont en grand nombre à Moscou et les signes manifestes de leur influence suscitent le mécontement. L’asservissement des paysans est en outre achevé (au niveau législatif), et les sévères restrictions faites aux droits des citadins équivalent à leur assignation à résidence. Le Schisme
Au
Pressurés sans pitié par les négociants en alcool, les Moscovites croient sincèrement que dans « les estaminets d’État », les boissons seront moins chères. Leurs revendications révèlent aussi une volonté de ne laisser s’enrichir personne, excepté l’État. En 1652, la question des débits de boissons est examinée par le
Pour S. Collins, qui séjourne à Moscou au temps du monopole sur les alcools, les débits de la capitale fournissent annuellement au Trésor du tsar entre dix et vingt mille roubles. Un contemporain note que les estaminets sont en grand nombre. Les Moscovites avaient vu juste : les boissons « d’État » sont en effet moins chères que celles des débits privés. Le prix en est fixé à cinquante kopecks le seau (douze litres). Un chercheur de notre temps, auteur de la première histoire de la vodka en Russie, souligne la priorité accordée à l’invention d’une nouvelle boisson populaire – la vodka –, tout en reconnaissant que le nom de cette boisson lui-même n’apparaît pas avant le XIXe siècle. Jusqu’alors, la vodka est appelée, en russe, « vin de blé » (la vodka étant principalement fabriquée à base de céréales), ou encore « vin brûlé » (traduction de l’allemand
L’impôt le plus important est néanmoins prélevé sur la terre. Autre impôt très lourd, la redevance spéciale destinée à l’entretien des
En 1656, durant la guerre contre la Pologne, le gouvernement de Moscou trouve un moyen simple et pratique de remplir les caisses de l’État : on frappe un rouble de cuivre dont on calque officiellement le cours sur celui du rouble-argent. La valeur respective des deux métaux est de 62,5 pour 1. On entreprend ensuite de racheter les pièces d’argent contre des roubles de cuivre. Nombreux sont les Russes séduits par cette nouvelle monnaie, si facile à fabriquer : les roubles-cuivre se multiplient, dépassant largement les émissions d’État. Leur cours dégringole, tandis que les prix grimpent. Le mécontentement populaire atteint au point de rupture, lorsqu’on apprend que le beau-père du tsar, Ilia Miloslavski, alors à la tête de cinq
Le 25 juillet 1663, Moscou explose : la foule se précipite à Kolomenskoïé, où se trouve le tsar, exigeant que lui soient livrés les fautifs de sa pénible condition. Le tsar paraît sur le perron du palais et tente de calmer les Moscovites. Mais, selon un témoin, ces derniers le saisissent par les boutons de son habit, en criant : « Comment pourrions-nous croire quoi que ce soit ? » Le tsar prend Dieu à témoin et tope avec un des émeutiers. Cependant, la « Révolte du Cuivre » se poursuit deux jours encore et ne cesse qu’avec l’intervention des
Les Révoltes du Sel (ou des Estaminets) (1648) et du Cuivre (1662) frappent les esprits des contemporains et des historiens, parce qu’elles ébranlent la capitale de l’État. Toutefois, les quinze années qui s’écoulent entre les deux soulèvements moscovites, sont caractérisées par des troubles incessants, qui éclatent dans les régions les plus diverses de Moscovie : Novgorod, Pskov, Veliki Oustioug, Koursk, Voronej, Totma, et bien d’autres. La géographie des émeutes montre que le centre, le sud et le nord du pays sont principalement touchés. Il s’agit, pour l’essentiel, de révoltes urbaines. Mais à partir de la seconde moitié des années 1660, des désordres se font jour sur le Don, parmi les Cosaques et les paysans ; en 1670-1671, ils se transformeront, sous la conduite de Stepan Razine, en véritable guerre paysanne.
Toutes les couches de la population sont mécontentes, mais les soulèvements, les émeutes, les révoltes sont dirigés contre les usages et pratiques en vigueur, et non contre l’ordre établi, au centre duquel se trouve le tsar. Alexis croit fermement que son pouvoir lui vient de Dieu, lui est inspiré par Dieu. Doux et sensible, il n’en rejette pas moins catégoriquement l’idée que ses sujets puissent avoir des droits et les faire valoir auprès du pouvoir suprême. « À qui refuses-tu d’obéir ? » reproche le tsar à un boïar qui n’a pas exécuté son ordre. « Au Christ lui-même ? » Le peuple a la même image du tsar : il incarne la justice absolue. On cherche protection auprès de lui contre l’arbitraire des autorités, on lui demande aide et assistance. Le tsar intervient, quand des suppliques lui parviennent, il se mêle du travail des
Les soulèvements populaires sont dirigés contre les boïars et les fonctionnaires des
Bien souvent, la
Quelques semaines après la Révolte du Sel, le tsar, qui a pris conseil des dignitaires de l’Église et de la Douma des Boïars, ordonne de réviser les lois en vigueur. K. Waliszewski montre que la législation sera la grande tâche du siècle et ajoute : « Sous ce rapport, Moscou devança la France de Louis XIV et de Colbert, où il fallut attendre 1663 pour que l’on s’attaquât à l’élaboration d’un “droit français”4. » Une commission présidée par le prince Nikita Obolenski, se met à l’œuvre, le 16 juillet 1648. Elle a pour mission de choisir, dans « les règles édictées par les apôtres, les écrits des Pères de l’Église et les lois byzantines » (le
Indubitablement, l’
L’
Le Code établit, involontairement peut-être, une classification précise de la situation sociale de tous les groupes de population, et fixe les châtiments pour toute injure faite à l’honneur. Les
Jusqu’alors, la structure sociale moscovite se caractérise par sa mobilité ; on trouve, entre les groupes, des sous-groupes : les « gens des faubourgs » s’occupent d’agriculture, les paysans de commerce, et ceux qui souhaitent se libérer de la taille, concluent avec un propriétaire terrien une
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Au cours des deux siècles suivants, le servage, l’asservissement des paysans, donc de l’immense majorité de la population, constitueront la grande particularité du système étatique russe, l’origine de sa puissance et de sa faiblesse, un élément déterminant dans la transformation de l’État moscovite en Empire de Russie et dans le retard pris par le pays. La nature de l’asservissement évoluera avec le temps, mais restera pour l’essentiel telle que l’
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La « liberté individuelle » dont parle Vassili Klioutchevski, est la « liberté du servage », en admettant qu’il soit possible de combiner deux notions aussi contradictoires. Le serf peut considérer qu’il est « libre », car à la différence du
L’apparition, aux XVIe-XVIIe siècles, de l’
Historien et juriste conservateur, Boris Tchitcherine (1828-1904) présente, avec une extrême concision, l’histoire russe comme un processus d’asservissement. Au Moyen Âge, bien qu’il existât des esclaves, une part considérable de la population était libre. Boïars, serviteurs et paysans allaient d’une place à une autre, d’une principauté à une autre, ne se liant que temporairement, sur la base d’un libre contrat. Cet état nomade est incompatible avec le nouvel ordre étatique. Quand les tsars moscovites entreprennent de bâtir l’édifice de l’État uni, ils imposent la corvée à toutes les couches de la société. Les déplacements sont interdits, la liberté disparaît. « On fixa d’abord les boïars et les serviteurs : d’hommes libres, ils se transformèrent en
« Le servage généralisé, conclut Boris Tchitcherine, contribua incontestablement au développement social ; grâce à lui, la Russie devint un État puissant et instruit6. »
En fixant la population, en définissant très précisément la position des
Le premier procédé auquel il est recouru est la centralisation. L’
Le système archaïque des
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L’État policier ne se contente pas de fixer des normes juridiques, il a le souci du bien-être de ses sujets. L’État policier moscovite pousse ce souci à l’extrême, allant jusqu’à interdire (sauf en cas de très grandes difficultés financières) de fumer ou de priser. Au plus fort de la campagne dirigée contre le tabac (« l’herbe du diable »), on coupe le nez des fumeurs pris en flagrant délit. On fixe aussi des normes pour l’usage de la vodka (encouragé en cas de nécessité fiscale). La fréquentation des églises est très exactement prescrite, ainsi que les dévotions annuelles obligatoires.
Les châtiments en vigueur dans la Moscovie du XVIIe siècle ne sont certes pas plus cruels que ceux des États européens de l’époque. Ils sont simplement appliqués plus souvent, pour la simple raison que l’État se soucie plus de ses enfants. L’
9 Le Schisme
Alexandre SOLJÉNITSYNE (1974).
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
La définition froide et objective du
À partir du XVIe siècle, l’Église catholique a connu la Réforme et la Contre-Réforme, deux notions qu’on ne saurait appliquer à l’Église orthodoxe. Les schismatiques (
Le Schisme, qui sera l’un des événements les plus importants du XVIIe siècle et dont les effets se font encore sentir à la fin du XXe siècle, est provoqué par une multitude de problèmes religieux, politiques et psychologiques. Il reflète toutes les grandes questions de la vie russe : la place et la nature de la foi, les relations entre l’Église et l’État, le rôle de l’orthodoxie russe, la lutte entre l’Ancien et le Nouveau, le rapport à l’art et à la science.
Depuis l’époque de Maxime le Grec, des différences sont constatées dans les livres sacrés. Au long des siècles, les copistes ont accumulé les erreurs de rédaction et d’interprétation. En son temps déjà, le patriarche Philarète avait ordonné de réunir, dans toutes les villes, les anciennes copies et de commencer à comparer et corriger les textes. Son successeur, le patriarche Joseph poursuit la tâche, rassemblant à Moscou les correcteurs chargés de vérifier les traductions. Cependant, les vérificateurs eux-mêmes n’inspirent pas spécialement confiance. Convié à Moscou, le Grec Arsène écrit à leur propos : « Certains connaissent à peine l’alphabet, d’autres ignorent vraisemblablement ce que sont les consonnes, les voyelles, les diphtongues ; quant à comprendre les huit parties du discours et autres choses similaires : le genre, le nombre, les temps, les personnes, les modes, les voix – tout cela, manifestement, ne leur a jamais effleuré l’esprit. »
En 1652, sur la prière instante du tsar, Nikone est nommé patriarche, après la mort de Joseph. Il se fait longuement prier et n’accepte cette dignité qu’après avoir vu le tsar le supplier à genoux. « Me respectera-t-on comme le grand pasteur et le père suprême, et me laissera-t-on organiser l’Église ? » demande Nikone. Le tsar, les autorités religieuses et les boïars jurent de se soumettre en tout au futur patriarche.
Vassili Klioutchevski est catégorique : « De tous les Russes du XVIIe siècle, je ne connais pas homme plus étonnant ni figure plus imposante que Nikone1. Un jugement stupéfiant, quand on sait que Pierre le Grand est généralement tenu pour le « grand homme du XVIIe siècle ». Nikolaï Kostomarov confirme cette appréciation : « Le patriarche Nikone est l’une des figures les plus imposantes et les plus puissantes de l’histoire russe2. »
Par la rapidité et la soudaineté de son ascension, le sixième patriarche russe ne peut être comparé qu’au premier Faux-Dmitri. Nikone naît en 1605, dans une famille de paysans. Par la suite, ses ennemis ne manqueront pas une occasion de rappeler que son père était tchérémis, et sa mère tatare. Très tôt, il apprend à lire et à écrire, se passionne pour les livres sacrés et, à vingt ans, devient prêtre. Son instruction attire l’attention des marchands de Moscou qui invitent le jeune pope dans la capitale. Ce dernier, ébranlé par la mort de ses trois enfants, persuade sa femme de prendre le voile et entre lui-même au monastère, sous le nom de Nikone. Élu supérieur du monastère de Kojosersk, il arrive à Moscou en 1646, pour se présenter au tsar, comme le veut la tradition. Ce moine de quarante ans produit un effet indélébile sur Alexis. À la demande du tsar, Nikone est nommé archimandrite du monastère Novospasski, où se trouve le tombeau de la famille Romanov et où Alexis fait de fréquentes visites. En 1648, il devient métropolite de Novgorod, prenant ainsi la deuxième place dans la hiérarchie de l’Église.
À Novgorod, le métropolite révèle des traits de caractère qui, par la suite – lorsqu’il deviendra patriarche –, se manifesteront dans toute leur ampleur : ambition, humeur abrupte, sans réplique. Le tsar lui offre un soutien constant. En 1651, Nikone fait la démonstration de sa conception des rapports entre l’Église et le tsar, en persuadant Alexis de transférer les cendres du saint métropolite Philippe, tué sur l’ordre d’Ivan le Terrible, du monastère de Solovki à la cathédrale de l’Assomption, à Moscou. Dans une missive adressée au monastère, le souverain, sur les conseils de Nikone, supplie le saint de pardonner au tsar Ivan le péché commis « par déraison, envie et fureur sans frein ». La cérémonie vise à démontrer la suprématie de l’Église et la justesse de ses positions, et à prouver que le pouvoir temporel a tort, lorsqu’il porte atteinte au pouvoir ecclésiastique.
Nous l’avons dit, les causes du Schisme sont multiples. La forme prise par le conflit qui va déchirer l’Église orthodoxe, est directement liée au caractère du patriarche et à la nature de ses relations avec le tsar. Les lettres adressées par Alexis à Nikone produisent une étrange impression. Le tsar y nomme le patriarche : « Grand soleil rayonnant » ; « mentor des âmes et des corps » ; « mon très-aimé et frère d’armes » ; « ami à moi »… Certes, sous le règne du père d’Alexis, Michel, le patriarche Philarète partageait le trône avec le tsar. Mais Philarète était le père de Michel. Alexis, lui, place le patriarche à ses côtés, parce qu’il a une foi illimitée en lui, qu’il lui fait confiance et l’aime. Nikone, pour sa part, s’intitule : « Grand souverain et très sage Nikone, archevêque de Moscou et de toutes les Russies, Grande, Petite et Blanche, ainsi que de nombreux diocèses, patriarche de la terre et de la mer. »
Le patriarche Nikone accepte de diriger l’Église russe orthodoxe, afin d’y mettre de l’ordre et, avant tout, d’en renforcer la discipline. Il veut également mener à bien la révision des livres sacrés entreprise depuis longtemps.
Le Schisme est souvent présenté comme la lutte de l’Ancien et du Nouveau ; ce n’est pas pour rien que les adversaires de Nikone se nomment « vieux-croyants ». La chose, pourtant, n’est pas si claire. Le véritable défenseur du passé est Nikone qui décide d’en revenir aux sources premières, aux anciens textes byzantins, afin de purifier le rituel russe de tout nouvel élément, de toutes les modifications nées des erreurs d’interprétation et de copie. Au premier abord, il n’y a là aucun prétexte sérieux à d’effroyables persécutions et répressions. Parmi les changements, on trouve la graphie du nom du Christ : au lieu de
La querelle ne paraît futile qu’au premier regard. Les adversaires de Nikone se situent en terrain solide, celui de la tradition. Anatole Leroy-Beaulieu décèle, dans cette dispute confuse et moyenâgeuse, la grande cause du Schisme : « Le culte minutieux de la lettre, le formalisme. » Pour le peuple russe, écrit l’auteur de
L’hostilité envers les modifications imposées par Nikone a deux fondements. Le premier est une attitude soupçonneuse et hautaine à l’égard de la raison et du savoir scientifique. Pour trouver les vrais textes originaux, ordre est donné par Nikone, nous l’avons dit, de rassembler les anciens livres et manuscrits, et de les vérifier. On en fait grief au patriarche. « Un sentiment de crainte et de dégoût, écrit Vassili Klioutchevski, s’emparait du Russe encore imprégné du mode de pensée ancien, à l’idée de la sagesse hellène, rhétorique et philosophique. » L’historien cite un ancien texte russe : « Car je ne suis pas instruit par le verbe et la raison, je ne suis pas instruit par la dialectique, la rhétorique et la philosophie, mais j’ai en ai moi la raison du Christ5. »
Le second fondement est l’attitude à l’égard des Grecs et du passé byzantin. Le tsar Alexis nourrit une vive sympathie pour tout ce qui est grec, considérant qu’il s’agit là de la part la plus ancienne du monde orthodoxe. Cette grécophilie lui vient de son grand-père, le patriarche Philarète, qui voyait dans le tsar moscovite l’héritier des tsars grecs orthodoxes (des empereurs byzantins). Alexis ne se tient pas seulement pour le tsar de toute la Russie, il est aussi le tsar universel, le tsar de l’Orient orthodoxe tout entier. Grécophile lui aussi, Nikone le soutient sur ce point avec enthousiasme. Les modifications apportées aux livres sacrés sont, pour Nikone, un moyen essentiel de supprimer les désaccords avec l’Église grecque, nés, précisément, en raison des erreurs contenues dans les textes russes.
Les adversaires de Nikone ne contestent aucunement le caractère universel du tsar russe. Ils réfutent en revanche la nécessité d’aller chercher auprès des Grecs les sources de la véritable orthodoxie. À la grécophilie de Nikone, ses ennemis opposent leur grécophobie. Ils voient dans la chute de Byzance un châtiment mérité pour l’acceptation (fût-elle temporaire) de la réunion des Églises, lors du concile de Florence. Ils se refusent en outre à reconnaître l’autorité de l’Église grecque, qui subit le joug turc. Du point de vue des adversaires de Nikone, l’Église grecque doit, au contraire, adopter les textes et les rites russes.
Vassili Klioutchevski qualifie de « vice organique de la société religieuse russe ancienne » le fait qu’elle « se considère comme seule détentrice de la vraie foi dans le monde, qu’elle tient pour seule juste sa conception du divin, qu’elle présente le Créateur de l’univers comme
Le patriarche est un ennemi aussi acharné de la « latinité » que son principal adversaire, Avvakoum, qui deviendra la figure emblématique du Schisme. Ils ne divergent que sur un point : Avvakoum se contente de ce qui a été obtenu, il ne vise qu’à protéger la « Troisième Rome » des ennemis menaçant la véritable orthodoxie, qu’à s’isoler du monde extérieur et à vivre dans son univers moscovite. Le patriarche, lui, cherche un moyen de transformer l’Église russe en Église universelle, en sortant des limites de Moscou et en attirant dans la capitale tout ce qui peut favoriser le renforcement, l’élargissement de l’influence et du pouvoir de l’orthodoxie, de la foi russe.
En surface, la querelle ne concerne que les rites russes, contestés par le patriarche avec la fougue qui le caractérise : signe de croix avec deux doigts, croix à huit branches (au lieu des quatre grecques), processions orientées ou non vers le soleil, ainsi qu’une série d’autres, originels ou apparus à la suite des déformations subies par les textes sacrés. En profondeur, cependant, la querelle vise la nature de l’État russe. Religieuse, elle est également politique, mais aussi psychologique.
Un historien soviétique écrit : dans les années 1660-1680, apparaît le Schisme, « nouvelle forme de mouvement de masse antiféodal dans l’histoire russe »8. Cette affirmation se fonde sur la participation des vieux-croyants aux émeutes et révoltes, en particulier au soulèvement de Stepan Razine. En réalité, le Schisme n’a aucune orientation antiféodale. De nombreux « féodaux » rompent au contraire avec l’Église « nikonienne » et subissent le martyre pour défendre leur foi. En témoigne l’un des joyaux de la Galerie Tretiakov, à Moscou : le tableau de V. Sourikov (1848-1916), intitulé
Le Schisme est un soulèvement
Le conflit entre les deux conceptions de l’État russe est inévitable. Le martyre enduré par Fedossia Morozova et Eudoxie Ouroussova, représentantes de la plus haute aristocratie moscovite et exhortées à céder par le tsar et le patriarche, prouve que les partisans de la politique d’« ouverture » sont déterminés à aller jusqu’au bout. Cette politique n’est pas celle du seul Nikone, qui s’attache surtout à mettre de l’ordre dans l’Église (tout en ayant, il faut l’avouer, de plus vastes ambitions) ; elle est aussi celle du tsar et de ses plus proches conseillers. Ces derniers changent : à Boris Morozov succèdent Athanase Ordyne-Nachtchokine, chancelier et chef du
L’élargissement des relations avec la Petite-Russie, entrepris sous le règne de Michel, se poursuit et se renforce sous Alexis. Pour Nikolaï Kostomarov, « le transfert de savants kiéviens à Moscou fut un événement capital dans l’histoire de la culture russe du XVIIe siècle9 ». Il s’agit avant tout de « savants théologiens ». Dans les années 1630-1640, le métropolite de Kiev, Pierre Mohila (1633-1647) a remis de l’ordre dans le rituel orthodoxe, devançant Nikone de plusieurs dizaines d’années, sans rien déclencher en Ukraine de semblable aux protestations des « vieux-croyants ». La grande œuvre de Pierre Mohila est la création, à Kiev, d’une Académie théologique préparant des « savants théologiens » tels que n’en connaît pas, alors, l’Église moscovite. Ossip Rtichtchev, ministre de la Cour qui jouit de la confiance d’Alexis, fait venir à Moscou le moine de Kiev Épiphane Slavinetski, étudiant puis enseignant à l’Académie de Pierre Mohila. Avec le groupe de moines qui l’accompagne, ainsi que le moine grec Arsène, Épiphane assume la tâche de réviser les textes sacrés et d’en préparer une nouvelle édition. Nikone, qui accueille avec suspicion les nouveaux venus, ne tarde cependant pas à considérer d’un autre œil Épiphane Slavinetski. Dès lors, il le soutient dans son travail. Le fait que la révision soit effectuée par des moines de Kiev qui, à l’Académie, ont étudié le latin et ont été en contact direct avec les catholiques polonais, ainsi que par le Grec Arsène, catholique converti à l’orthodoxie, suscite la méfiance, voire l’hostilité envers les « nikoniens ».
Deux siècles après les « réformes sans âme de Nikone », Alexandre Soljénitsyne est convaincu que celles-ci sont à l’origine « des persécutions et de l’écrasement de l’esprit national russe10 ». Nikone formule son credo au concile de 1656, déclarant : je suis russe, fils de Russe, mais ma foi est grecque. Le patriarche n’est pas moins russe que ses adversaires, et surtout le premier d’entre eux, le protopope Avvakoum. Le patriarche ne hait pas moins la foi latine – de même la langue latine – que les adversaires des modifications apportées aux textes sacrés. « Pourquoi t’adresses-tu à moi dans cette maudite langue latine ? » lance Nikone à la face du métropolite de Gaza, le Grec Païs Ligaridès, venu tenter de ramener à la raison le patriarche brouillé avec le tsar. Le reproche fait par Alexandre Soljénitsyne à Nikone n’est donc fondé que si l’auteur de
Le Schisme est une querelle religieuse, un conflit divisant l’Église et les fidèles. Toutefois, à la fin de son patriarcat, dans un entretien avec un ancien adversaire repenti, Ivan Neronov, sur les textes sacrés anciens et révisés, Nikone reconnaîtra : « Les uns et les autres sont bons ; qu’on officie avec ceux qu’on voudra, peu importe. » Dans une bien plus grande mesure, le Schisme est politique. Sans en avoir conscience peut-être, les « vieux-croyants » se posent en adversaires de l’idée impériale. À compter du XVe siècle, en effet, Moscou est en marche, avec des coups d’arrêt mais sans dévier de sa route, vers l’empire. Les « vieux-croyants », eux, font précisément dévier l’État, rejetant, sous prétexte de défendre l’Ancien, la dynamique d’élargissement des frontières et de développement. Nikone construit à proximité de Moscou un monastère, véritable palais, baptisé la Nouvelle Jérusalem. Dans une salle, une plaque proclame : ici est le centre de la terre. Des siècles plus tard, Maïakovski écrira : « La terre, on le sait, commence au Kremlin. » Pour Nikone il est évident que le centre de l’univers se situe dans la capitale de la « Troisième Rome ». Mais il est clair aussi que la transformation de Moscou en capitale de l’Église orthodoxe universelle – son but – n’est possible qu’avec l’aide des Grecs. Au péril de leur vie, les « vieux-croyants » défendent ce qui a été réalisé. Pour eux, le but est atteint, ils n’ont pas de doute sur ce point : la vraie foi orthodoxe est la foi russe, tout ce qui n’en relève pas ne relève pas de l’orthodoxie.
En 1937, Nikolaï Berdiaev écrit : « Le royaume orthodoxe moscovite était un État totalitaire11. » Sans conférer alors à cette expression, encore peu usitée avant-guerre, son sens ultérieur, le philosophe veut souligner le caractère indissociable, au sein de l’État moscovite, de l’orthodoxie (de la foi) et du tsar (du pouvoir). À titre d’exemple, Nikolaï Berdiaev cite « le remarquable théoricien de la monarchie absolue », qui prônait la nécessité pour le tsar, non seulement de diriger l’État, mais également d’œuvrer au salut des âmes.
Le vrai tsar est le gardien de la foi. En portant atteinte aux anciens rites russes, le tsar Alexis montre qu’il ne peut être le vrai tsar. Le pouvoir est donc détenu par l’antéchrist. On assiste à une rupture de la « totalité », du lien organique entre le pouvoir et la foi. L’État moscovite, qui se vit comme la « Troisième Rome », est à la fois le royaume du Christ, le royaume de la justice-vérité
Les « vieux-croyants » mettent en doute l’authenticité du tsar, ils le soupçonnent de trahison. Un coup non moins lourd est porté à l’idée de la « Troisième Rome » par le champion de la révision des textes et du rétablissement des rites dans leur pureté originelle, ennemi numéro un des « vieux-croyants », le patriarche Nikone. Ce dernier, en effet, remet en question le second terme de la formule de la « Troisième Rome » : « la foi et le pouvoir ». Le patriarche est convaincu que « la part ecclésiastique doit l’emporter », autrement dit que le pouvoir de l’Église est supérieur à celui du tsar. Slavophile connu, Iouri Samarine (1819-1876) écrira que Nikone voulait « instaurer en Russie un papisme national privé13 ».
Outre les facteurs religieux et politiques, des facteurs psychologiques et personnels entrent en ligne de compte. Dans la préface à l’édition révisée du Missel de 1655, le tsar Alexis et le patriarche Nikone apparaissent comme une « dualité élue de Dieu et dotée de la sagesse divine », derrière laquelle « tous les vivants en leur pouvoir… et sous leur unique conduite souveraine, doivent glorifier, par des chants de joie, notre vrai Dieu qui les a élevés ».
Dans l’État moscovite, qui dit double pouvoir, dit troubles. La position occupée par Nikone suscite le mécontentement croissant de la Cour. Le patriarche, il est vrai, fait ce qu’il faut pour dresser tout le monde contre lui. Son despotisme sans bornes, son tempérament volcanique, son orgueil démesuré effraient et indignent ceux qui tombent sous son autorité. Il se montre sévère, intraitable, souvent mesquin dans les choses administratives. Pour surveiller le clergé, il dispose de sa propre police et des
Ayant perçu le changement d’attitude du tsar à son égard, Nikone renonce au patriarcat, en juillet 1658. L’indécision d’Alexis, qui ne veut pas juger trop sévèrement son ancien ami, les querelles des dignitaires de l’Église sur la procédure permettant de lui retirer sa dignité de patriarche, laissent l’Église privée de chef jusqu’en novembre 1666. En présence des patriarches d’Alexandrie et d’Antioche, le concile condamne Nikone pour avoir qualifié le tsar de partisan de la latinité et accusé l’Église russe d’adopter les dogmes latins ; il décide de le démettre de sa dignité et de l’exiler au monastère de Saint-Théraponte, à Bieloozero. Il connaîtra par la suite une réclusion plus dure au monastère Saint-Cyrille de Bieloozero, où il mourra en 1681.
Les historiens relèvent (à travers les témoignages de contemporains) nombre de traits positifs dans le caractère de Nikone. Mais ce sont les traits négatifs qui jouent le rôle principal dans sa chute et, ce qui est plus grave, dans le Schisme de l’Église russe. Tout laisse supposer que la révision des livres sacrés pouvait se faire sans explosion. L’exemple du métropolite de Kiev, Pierre Mohila, en fournit une preuve convaincante. On est également fondé à penser que si Nikone n’avait pas quitté le trône patriarcal, abandonnant l’Église à elle-même au cœur même du conflit, le Schisme n’eût pas pris cette tournure de répression ouverte, impitoyable, de la part de l’Église officielle, ni de résistance désespérée, sous la forme de fuite au plus profond des forêts, de fuite au désert et de suicides collectifs par le feu, de la part des « vieux-croyants ».
Les partisans des anciens rites, éprouvés et confirmés à leurs yeux par le fait que les saints de Russie s’étaient adressés à Dieu par leur intermédiaire et en avaient été entendus, produisent des prédicateurs talentueux, propagateurs passionnés de la « vraie foi ». L’un des premiers et plus éminents combattants des innovations de Nikone est, nous l’avons dit, le protopope Avvakoum (1620-1681). Les points communs entre les deux grands acteurs du Schisme, sont stupéfiants. Comme Nikone, Avvakoum est issu d’une famille paysanne. Il se fait connaître par sa ferveur religieuse et ses exorcismes. En 1647, il entre, en même temps que le futur patriarche, dans le cercle des Amis de Dieu dont le tsar est un familier, et compte bientôt au nombre de ses dirigeants. Voyant dans les « innovations » une atteinte à l’orthodoxie, il déclare la guerre à Nikone et aux « nikoniens », montrant une assurance (dans ses sermons diffusés à travers la Russie, il se qualifie d’« envoyé » de Jésus-Christ), une volonté de pouvoir (spirituel), une intolérance sans bornes.
Le symbole de sa foi est simple, il n’admet aucune interprétation : « Je hurlerai jusqu’à la mort… et qu’il en soit ainsi dans les siècles des siècles ! » Au nom de ce principe, Avvakoum endurera d’effroyables souffrances. Il passera les quatorze dernières années de sa vie dans une prison souterraine, à Poustozersk, dans l’Extrême-Nord, au pain sec et à l’eau. Une insolente missive adressée au tsar Fiodor, fils d’Alexis Mikhaïlovitch, dans laquelle il dénoncera son père défunt et le patriarche Joachim, décidera de son destin. Le 1er avril 1682, il montera au bûcher avec deux de ses compagnons.
Ennemi convaincu de la science – « car le rhéteur et le philosophe ne sauraient être des chrétiens » –, arborant fièrement son « ignorance » – il se dit « homme simple et fort plein d’ignorance » –, Avvakoum laisse néanmoins derrière lui cinquante textes divers : entretiens religieux, dispute sur des questions de dogmes, essais théologiques. Une place particulière revient à sa
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L’une des conséquences les plus graves du Schisme est, pour l’Église, la perte du rôle politique qu’elle jouait depuis de nombreux siècles. Certes, elle conserve quelques privilèges : des domaines, un droit de justice, mais elle le doit uniquement à l’indécision et aux hésitations du tsar Alexis. Nettement plus résolu, Pierre le Grand soumettra définitivement l’Église à l’État.
L’affaiblissement de l’Église vient du renforcement du pouvoir étatique. Évoquant la révolte du monastère de Solovki qui rejeta les livres révisés et, quelques années durant, repoussa les armées du tsar bien décidé à l’obliger, par la force des armes, à prier « correctement », Nikolaï Kostomarov conclut : « On peut affirmer sans crainte que la moitié de la Grande Russie se détacha alors de l’Église… Tout ce que le peuple russe recelait de mécontents du pouvoir temporel et spirituel, rallia le Schisme16. » Paul Milioukov ne dit pas autre chose, même s’il le formule un peu différemment : « Peu nombreux furent ceux qui suivirent l’Église [
L’analyse sociologique des partisans de l’Ancien permet d’élucider le sens de l’expression « la moitié de la Grande Russie », employée par Nikolaï Kostomarov. Les prêtres du rang sont les premiers à s’élever contre les innovations de Nikone. Ils sont ensuite rejoints par les « gens des faubourgs », les citadins écrasés sous le poids des impôts et qui trouvent en Nikone un terrible adversaire ; ces mêmes citadins subissent en outre la concurrence des négociants étrangers qui jouissent, nous l’avons vu, dans l’État moscovite, d’une série de privilèges. La population des faubourgs, beaucoup plus énergique et entreprenante que la paysannerie, plus cossue aussi, représente une force sociale impressionnante. Elle est d’autant plus importante qu’elle est ralliée pour partie par l’armée des
Le coup assené par le Schisme à l’idée de la « Troisième Rome » la transforme, sans pourtant l’anéantir. La prédiction de Philothée, devenue le fondement idéologique de l’étroite union entre l’État et l’Église, aura profité aux deux, favorisant leur ascension. L’État retire de son alliance avec l’Église tout ce qu’elle pouvait lui offrir, et quand sa partenaire est affaiblie, il la réduit à son service. Au début du siècle suivant, l’État russe deviendra officiellement l’empire de Russie, et Moscou cèdera la place à la nouvelle capitale de la « Troisième Rome » : Saint-Pétersbourg.
La doctrine de base sera alors définitivement transformée : dans la notion de « Russie orthodoxe », le premier terme, la Russie, autrement dit l’État, l’aura emporté.
En 1993, un écrivain russe déclarera : « La Russie, voilà notre foi !… Dieu veut que la Russie renaisse, elle est le cerveau et le cœur de la planète18. »
10 Au sud et au nord
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
L’histoire russe n’est pas la seule à connaître le passage du défensif à l’offensif ; il est rare que les succès remportés dans la défense d’un pays n’engendrent pas une attitude plus belliqueuse. Vassili Klioutchevski constate que cette évolution s’effectue « indépendamment de la volonté » de Moscou, mais il ajoute que ces guerres « furent la suite directe de la politique d’unification menée par la dynastie précédente, une lutte pour les parties de la Terre russe que l’État moscovite ne détenait pas encore1 ». Le très populaire historien russe du XIXe siècle résume magnifiquement l’essentiel du point de vue traditionnellement adopté à l’égard d’un épisode capital dans l’histoire de l’Empire russe : le rattachement de la Petite-Russie à l’État moscovite.
La formule « indépendamment de la volonté des hommes politiques moscovites » traduit le comportement attentiste du tsar Alexis qui, longtemps, ne se résolut pas à accepter le cadeau inouï que représentait la Petite-Russie. La « suite directe de la politique d’unification » fait référence à la ligne stratégique ininterrompue qui s’étend d’Ivan IV Rurikovitch, dont la prise de Kazan est une première pierre à l’édifice impérial, à Alexis Romanov qui accepte finalement ce qui n’avait jusqu’alors jamais appartenu à la Moscovie, mais, de nombreux siècles auparavant, avait été partie intégrante de la Terre russe : le territoire de l’ancienne Russie kiévienne. Pour Vassili Klioutchevski, le fait n’est pas douteux : « l’unification » est réalisée. Ses collègues historiens ne le contestent pas, quelles que soient leurs opinions politiques, de même que les spécialistes soviétiques qui se consacrent à l’étude du passé. Les historiens occidentaux partagent également ce point de vue. À la fin du XIXe siècle, Anatole Leroy-Beaulieu écrit que « l’ukrainophilisme et les poètes malo-russes
« La question de la Petite-Russie » – ainsi certains historiens désignent-ils les événements de la seconde moitié du XVIIe siècle – est, avant de concerner la Moscovie, un problème intérieur polonais. Au milieu du XVIIe siècle, les frontières de l’Ukraine sont à chercher sur les cartes de la
Après l’invasion de Batou, la
La dure condition des paysans ukrainiens est cependant peut-être moins rude que celle de la paysannerie russe, exploitée par des seigneurs russes orthodoxes. La grande différence entre l’Ukraine et l’État moscovite tient à l’existence de la cosaquerie. La création, au milieu du XVIe siècle, de la
Les Cosaques sont donc utiles, mais ils n’en font qu’à leur tête et sont dangereux. Leur activité principale, « le pain des Cosaques » ainsi qu’ils disent eux-mêmes, consiste à effectuer des raids sur les terres turques et tatares. Cavaliers hors pair, ils s’y entendent également comme personne à manœuvrer leurs
Les Cosaques du roi de Pologne se divisent en régiments commandés par des colonels élus ; l’armée tout entière choisit un
Outre les Cosaques enregistrés, on trouve des Cosaques libres de la
Avec le renforcement du servage, la liberté cosaque attire des paysans toujours plus nombreux, venus des marches polonaises. Le conflit s’aggrave, des révoltes éclatent les unes après les autres, férocement réprimées par Varsovie. Le conflit national et social est brutalement rendu plus aigu par le conflit religieux. L’Union de Brest-Litovsk, en 1569, a donné le signal des attaques contre l’Église orthodoxe : les églises sont supprimées, la hiérarchie ecclésiastique liquidée, les croyants persécutés. Les Cosaques prennent la défense de la foi. Non que leur zèle religieux soit particulièrement intense. Comment le serait-il, d’ailleurs ? La région du Zaporojié ne possède pas une seule église, et les prêtres n’y sont pas autorisés. En outre, au cours de leurs raids, les Cosaques pillent avec le même enthousiasme lieux de culte orthodoxes et catholiques. Les Cosaques ne brandissent donc l’étendard de l’orthodoxie que parce qu’il sanctifie leur lutte. En 1620, le chef des Cosaques zaporogues, Piotr Sagaïdatchny qui, au Temps des Troubles, avait soutenu les Polonais contre Moscou, parvient à convaincre le patriarche de Jérusalem, de passage à Kiev, de consacrer le métropolite de Kiev et d’ordonner des évêques.
Les Polonais les plus lucides ont parfaitement conscience de la dure condition des paysans ukrainiens. On voit ainsi se répandre parmi eux un quatrain en latin, expliquant parfaitement la cause des révoltes : « Le glorieux royaume de Pologne est le Ciel des nobles, le paradis des juifs et l’enfer des paysans4. » Le mécontentement des paysans et des Cosaques se déverse en soulèvements armés. Les Cosaques, en effet, militaires professionnels, ne sont pas les seuls à détenir des armes. Les paysans, fréquentes victimes des incursions tatares, en ont aussi. Les révoltes successives ne sont pas dirigées contre le pouvoir du roi, elles lui sont au contraire une sorte d’adresse : on le prie de rétablir la justice foulée aux pieds par les seigneurs, les juifs, les prélats catholiques et uniates.
En 1632, une délégation cosaque, arrivée à Varsovie après la mort de Sigismond III et revendiquant le droit de participer à l’élection du nouveau roi – elle allègue du fait que les Cosaques sont autant une part de l’organisme étatique de la
L’écrasement d’une nouvelle révolte, en 1638, semble mettre un terme à la cosaquerie. Le Registre est réduit à mille deux cents hommes, on retire aux Cosaques le droit de choisir leur
L’injure personnelle faite au
Préparant le soulèvement, Bogdan Khmelnitski ne se contente pas d’envoyer par toute l’Ukraine des messagers incitant les populations à combattre pour la foi et contre les
L’armée tataro-cosaque multiplie les victoires les plus fracassantes sur les Polonais (aux Eaux-Jaunes –
La mort du roi Ladislas en mai 1648, aussitôt après la défaite polonaise des Eaux-Jaunes, détourne l’attention de Varsovie du conflit qui se déroule en Ukraine. Cosaques et Tatars mettent ce répit à profit et, sous la conduite de Khmelnitski, assiègent Lvov, arrivent aux portes de Zamosc, pénétrant directement en territoire polonais. La voie de Varsovie semble désormais ouverte à l’
Kostomarov a raison de voir en Khmelnitski un « fils de son siècle » et de souligner la nature profondément polonaise de l’
La défaite de l’armée polonaise est le signal d’un effroyable massacre des Polonais et des juifs. Le pogrom, entré dans l’histoire du peuple juif sous le nom de « Catastrophe », dépasse tout ce qu’a connu l’Europe depuis les croisades. Le nombre exact des victimes n’a jamais pu être établi. Les morts se comptent pas dizaines de milliers, près de sept cents hameaux et bourgs sont détruits. Les contemporains ont gardé la mémoire de la cruauté monstrueuse avec laquelle Cosaques et paysans se vengent des juifs, n’épargnant ni les femmes ni les enfants. C’est à cette époque que l’archimandrite Joachim Galiatovski, auteur prolixe d’ouvrages sur le catholicisme, l’islam et le judaïsme, lance cet appel, dans un ouvrage intitulé
Rien ne permet de penser que les Cosaques et les paysans qui égorgent, noient et tuent « de toutes les façons » les juifs, aient jamais lu Joachim Galiatovski. Quoi qu’il en soit, ses livres reflètent parfaitement les sentiments du clergé orthodoxe en Ukraine.
Au cours de l’été 1649, l’immense armée de Khmelnitski, forte, selon certaines sources, d’au moins cent cinquante mille Cosaques et paysans (ces derniers se considérant comme des Cosaques) et soutenue par les Tatars de Crimée amenés par le khan Islam-Ghireï, marche contre les Polonais. La bataille de Zboriv commence bien pour les Cosaques qui font irruption dans le camp polonais où se trouve le roi Jean-Casimir, nouvellement élu (c’est le frère de Ladislas). Mais ils n’obtiennent pas la victoire définitive : le khan de Crimée, ayant reçu du roi présents et promesses, abandonne le combat.
Le traité de Zboriv est signé. Dix ans plus tôt, les termes en eussent paru grandioses. En 1649, ils semblent insuffisants. La
Bogdan Khmelnitski se contente d’une large autonomie, sans pourtant se résoudre à rompre définitivement avec la
La Diète polonaise refuse de liquider l’Union – l’une des principales exigences cosaques – et d’accueillir le métropolite au Sénat. La guerre est donc inévitable. En mai 1650, à Berestetchko, l’armée tataro-cosaque de Khmelnitski et les troupes polonaises s’affrontent à nouveau. Au cœur de la bataille, les Tatars prennent la fuite, enlevant l’
Depuis le début de la révolte, Bogdan Khmelnitski demande l’aide de Moscou qui ne s’empresse guère de la lui accorder, et cela pour plusieurs raisons. Les Cosaques – les Tcherkassiens, comme on les appelle – ne bénéficient pas d’une sympathie particulière : le souvenir est encore vif des Zarucki, Lissowski, ainsi que des régiments cosaques dont disposaient les imposteurs. L’émeute moscovite de 1648 est un exemple tout frais de ce dont est capable la
La diplomatie moscovite se montre lente, prudente, elle attend que la situation soit mûre. L’important est de ne pas opposer une fin de non-recevoir à Khmelnitski, tout en maintenant des relations normales avec la Pologne. En juillet 1650, un ambassadeur vient présenter les doléances de Moscou à Varsovie. Tout d’abord, dans certains documents officiels, les Polonais ont déformé le titre du tsar ; ensuite, des « livres déshonorants » ont été publiés en Pologne, dans lesquels on manquait de respect au tsar et au peuple de Moscovie. L’ambassadeur exige que les ouvrages en question soient livrés aux flammes et que les propriétaires des imprimeries, imprimeurs et propriétaires des domaines où se trouvent ces imprimeries, soient châtiés. Les Polonais brûlent quelques livres, mais rejettent les autres demandes, et s’étonnent que le tsar menace d’entrer en guerre sous des prétextes aussi futiles. Trois ans plus tard, un nouvel ambassadeur arrive à Varsovie, avec les mêmes doléances. Et se voit signifier le même refus sans réplique. Cette fois, pourtant, les Polonais ont le choix : le tsar accepte de pardonner l’injure faite à son honneur, si l’Union est liquidée et si l’on cesse de persécuter les orthodoxes sur le territoire de la
Ces nouvelles exigences, inacceptables pour les Polonais, signifient que Moscou a pris une décision. Le 1er octobre 1653, Alexis convoque le
Les ambassadeurs moscovites arrivent le 31 décembre 1653 à Pereïaslavl, où se trouve l’état-major de Bogdan Khmelnitski. Le 8 janvier, la
Le
Après avoir prêté serment et promis de respecter l’accord, les délégués de la
Le clergé de Petite-Russie se montre réservé à l’extrême et refuse longtemps de prêter serment au tsar. En juillet 1654, il envoie une députation à Moscou, porteuse de diverses demandes : maintenir l’Église orthodoxe de Petite-Russie sous l’autorité du patriarche de Constantinople (autrement dit, ne pas la placer sous la juridiction du patriarche moscovite) ; ne pas nommer de Moscovites dans les hauts lieux religieux de Petite-Russie ; ne pas transférer à Moscou les individus condamnés par le tribunal ecclésiastique. Ce n’est qu’après avoir obtenu satisfaction, que le clergé de Petite-Russie prête serment au tsar.
Bogdan Khmelnitski et son armée zaporogue entrent en guerre contre les Polonais en 1648 ; mais après leurs victoires, ils se mettent à rêver d’une Ukraine indépendante. Et Moscou leur apparaît comme un protecteur, un défenseur. Dans la capitale moscovite, en revanche, on tient la Petite-Russie pour un sujet du tsar, auquel on accepte, temporairement, de laisser quelques marques d’autonomie, tout en s’empressant d’envoyer dans la région des
Cosaques, membres du clergé et cités marchandent leurs droits et privilèges. Seule, la condition des paysans demeure inchangée, touchée ni par les succès militaires de Khmelnitski, ni par la décision de la
Les témoins de l’époque notent que peu, après s’être placé « sous la haute main du tsar » et en avoir éprouvé la lourdeur, Khmelnitski commence à se lamenter, répétant : « Ce n’est pas ce que je voulais et il n’aurait pas dû en être ainsi. » Mais il est un peu tard pour se désoler : Moscou est entrée en guerre contre la Pologne, afin de défendre ses nouvelles possessions. Le prétexte est toujours le même : des erreurs dans le titre du tsar et des livres antimoscovites. Affaiblie par le conflit qui l’a opposée aux Cosaques, la Pologne multiplie les défaites. L’armée russe part en campagne en février 1654 et, en septembre, Smolensk capitule. La garnison polonaise dépose les armes aux pieds du vainqueur là où, en 1634, l’armée du
Au cours de l’été 1654, l’État moscovite est frappé par une épidémie de peste. Chargé de gérer les affaires du pays à Moscou en l’absence du tsar parti à la guerre, Nikone réussit à persuader la tsarine et la Cour de quitter la capitale, puis s’en éloigne à son tour. L’épidémie est effroyable, la mortalité (là où des informations ont pu être collectées) oscille entre 85 et 97 %. L’armée moscovite n’en continue pas moins ses opérations victorieuses, ce qui donne une idée de la puissance de l’État. En 1655, les troupes russes s’emparent de la Biélorussie et des principales villes lituaniennes : Vilnius, Kovno, Grodno. Alexis devient ainsi « tsar et grand-prince de toutes les Russie, Grande, Petite et Blanche ». En mars 1656, le
Déjà engagée dans une guerre contre la Pologne, Moscou lance un défi à la Turquie. Au même moment, éclate un conflit avec la Suède. Renonçant au trône, la reine Christine abdique en faveur de son cousin, Charles-Gustave, couronné sous le nom de Charles X. Assaillie par Moscou, la Pologne semble aux Suédois une proie magnifique. Le moment paraît opportun pour vider de vieilles querelles. En juillet 1655, l’armée suédoise déferle sur la
La rencontre des deux grands ennemis de la Pologne est inévitable. Elle a lieu en Lituanie, où arrivent les troupes suédoises et où se trouvent déjà les régiments moscovites. Le « Grand
Le nœud « petit-russien » se fait de plus en plus serré. La guerre commence entre la Suède et Moscou. À leur habitude, les Suédois marchent en direction de Pskov. Ils n’atteignent pas la ville, se contentent de mettre à sac le monastère de la Petchora. Le prince transylvanien Rakoczi se jette à son tour dans la bagarre, allié à la Suède. Bogdan Khmelnitski, qui envisage sérieusement de rompre avec Moscou, entre en pourparlers avec lui. Charles X, Rakoczi et Khmelnitski établissent un plan de partage de la Pologne : le roi de Suède exprime le souhait de régner sur le centre du pays, la Poméranie et Dantzig, ainsi que la Livonie ; le prince transylvanien aurait, lui, la Petite-Russie, la Mazovie et la Lituanie, ainsi que le titre de roi. Radziwill et les Cosaques obtiendraient également quelques miettes.
Frédéric-Guillaume, électeur de Brandebourg, fait montre d’un extraordinaire esprit d’à propos. Détenteur de la petite principauté de Brandebourg-et-Prusse, vassale de la Pologne, il réussit à obtenir son indépendance, en se plaçant sous suzeraineté suédoise, puis il se libère de cette tutelle, en se proposant comme médiateur dans le conflit suédo-moscovite. Moscou refuse mais, pour la première fois dans l’histoire, la Prusse fait parler d’elle sur le terrain diplomatique.
En octobre 1656, la paix est signée à Vilnius, entre Moscou et Varsovie. Les termes en sont assez inattendus : en échange de la promesse ferme qu’à la mort de Jean-Casimir, le tsar Alexis sera élu roi de Pologne, les Russes rendent tous les territoires conquis. Le traité de Vilnius est l’exact reflet de la querelle qui oppose les conseillers du tsar sur l’orientation à donner à la politique étrangère moscovite. Le rattachement de la Petite-Russie contraint à choisir entre le Sud et l’Ouest. Athanase Ordyne-Nachtchokine, le plus proche conseiller d’Alexis dans les années 1650 et 1660, remarquable diplomate et homme d’État, qui sera, entre 1667 et 1671, le premier chancelier russe et anticipera maintes réformes de Pierre le Grand, est opposé à l’orientation « petite-russienne ». Il ne cesse de répéter que la Petite-Russie ne vaut pas les sacrifices consentis pour elle, que la grande visée de la politique étrangère moscovite doit être la conquête du littoral de la Baltique, l’accès à la mer. En conséquence, estime Ordyne-Nachtchokine, l’ennemi numéro un de Moscou est la Suède, et non la Pologne. Les Ukrainiens, eux, tiennent le chancelier pour leur principal adversaire, à Moscou. Nikone est également partisan d’une réconciliation avec la Pologne ; il rêve en effet d’une union des peuples chrétiens contre les infidèles.
Le traité est conclu avec la Pologne, sans que Khmelnitski en soit informé. Les représentants qu’il envoie à Vilnius ne sont pas acceptés à la table des négociations. On leur fait valoir que Khmelnitski et les Cosaques, étant de simples sujets, n’ont pas à donner leur avis là où les ambassadeurs des souverains décident de leur sort. Khmelnitski réplique par la signature d’un accord secret contre la Pologne, avec la Suède et Rakoczi. La mort de Bogdan Khmelnitski, au cours de l’été 1657, met brutalement un terme à ces projets. Mais les soucis avec la Petite-Russie ne font que commencer pour Moscou.
L’héritier de Khmelnitski, son fils Iouri, âgé de seize ans, avait été élu de son vivant même. Après la mort de son père, il renonce, écrasé par la lourdeur de la tâche qui l’attend, et les Cosaques optent pour un compagnon d’armes de l’
L’
L’un des articles les plus importants de l’accord est la reconnaissance par la Pologne de l’Ukraine autonome, baptisée Grande-Principauté Russe. Cela signifie que la
Au terme de débats houleux, la Diète entérine le traité. Pour certains historiens, la Pologne n’a pas la moindre intention d’en respecter les conditions. Quoi qu’il en soit, l’accord montre qu’une partie de la
Moscou se hâte de terminer la guerre qui l’oppose à la Suède depuis plus de trois ans. Signée en 1661, au terme de longs pourparlers, la paix de Kardis confirme la perte par Moscou de toutes ses conquêtes de Livonie. Une deuxième guerre commence avec la Pologne. Cette fois, les armées moscovites subissent défaite sur défaite, ce qui n’empêche pas le pouvoir du tsar de se renforcer en Petite-Russie. Moscou joue habilement des désaccords entre la
La Petite-Russie connaît alors son « Temps des Troubles » : les
On commence à chercher de la place sur la carte, à chercher aussi un protecteur, à défaut d’allié. Un demi-siècle durant, l’Ukraine expérimente toutes les alliances possibles avec ses voisins. Khmelnitski avait choisi Moscou, Vyhovski la Pologne, Petro Dorochenko, lui, opte (en 1668) pour le sultan turc (la
L’État moscovite, qui ne s’était guère hâté de répondre à l’appel de Khmelnitski, ne ménage ni ses efforts ni ses moyens, une fois prise la décision du rattachement de la Petite-Russie, pour conserver le territoire acquis. Les échecs enregistrés au cours de la deuxième guerre contre la Pologne poussent le tsar Alexis à rechercher une solution pacifique. Athanase Ordyne-Nachtchokine ne cesse, de son côté, de vanter les mérites de la paix – voire d’une alliance – avec la Pologne. Le roi de Pologne, à son tour, donne son accord pour des pourparlers avec Moscou : le choix de l’
Aux termes du traité d’Androussovo (1667), la Pologne conserve la Lituanie, tandis que Moscou récupère Smolensk, la Sévérie et l’Ukraine de la rive gauche. Ordyne-Nachtchokine, qui mène les pourparlers, obtient en outre Kiev, pourtant située sur la rive droite. Le diplomate russe réussit à persuader les Polonais de céder la ville à Moscou pour deux ans. La « mère des villes russes » ne sera jamais rendue à la Pologne. Les contemporains apprécient à sa juste valeur la victoire d’Ordyne-Nachtchokine : « Le retentissement, par toute l’Europe, de cette paix de treize ans attendue par tous les peuples chrétiens, offre à Nachtchokine un immense monument dans le cœur des générations à venir9. »
Au cours des pourparlers, Ordyne-Nachtchokine doit lutter, non seulement contre les arguments avancés par les Polonais, mais aussi contre la résistance d’Alexis qui juge son diplomate trop conciliant. Ordyne-Nachtchokine tente de convaincre le tsar de faire la paix avec la Pologne, en restant modéré sur les exigences : « Visons Polotsk et Vitebsk, mais si les Polonais s’entêtent, alors, quel besoin avons-nous de ces villes ? » Les villes en question resteront à la Pologne. Toutefois, dans son rapport au tsar, Ordyne évoque aussi la possibilité de se retirer de toute la Petite-Russie, et pas seulement de la rive droite, au nom d’une alliance solide avec la Pologne. Une éventualité qu’Alexis rejette avec la dernière énergie : « Il n’est pas digne qu’un chien mange ne fût-ce qu’un morceau du pain orthodoxe [
Le diplomate russe ne cherche pas à faire alliance avec la Pologne parce qu’il nourrit une tendresse particulière envers les Polonais ; il les tient au contraire pour un peuple « fort vacillant, sans cœur et inconstant ». L’union avec la Pologne lui apparaît simplement comme un début de réalisation de son grand projet. Une fois la paix signée entre Moscou et Varsovie, les chrétiens orthodoxes vivant sous l’autorité du sultan (Moldaves, Valaques), se rallieront au tsar orthodoxe ; puis viendront les peuples slaves, de l’Adriatique à la « mer des Allemands » et à « l’océan du Nord ». Or, le fondement de cette future puissance doit être l’union dynastique avec la Pologne, après l’accession du tsar moscovite au trône polonais.
Dans le dernier quart du XVIIe siècle, ce plan semble relever de la plus haute fantaisie : cinquante ans seulement se sont écoulés depuis le « Temps des Troubles », qui semblait avoir rayé Moscou de la carte géopolitique. Pourtant, il se passera moins d’un siècle avant que l’utopique projet d’Athanase Ordyne-Nachtchokine ne commence à devenir réalité.
Moscou se voit contrainte, [
Vassili Klioutchevski critique la politique extérieure du tsar Alexis, dont il explique les échecs principalement par la « question petite-russienne ». Pour l’historien russe, cette question, « par son action directe ou indirecte, compliqua la politique étrangère de Moscou11 », « la rendit plus ardue, la gâta, l’enlisa dans les inextricables querelles petites-russiennes, fractionna ses forces dans la lutte contre la Pologne…12 ». Historien moderne de la Pologne, Norman Davies porte un jugement très différent sur la politique d’Alexis : « De fait, l’Ukraine tomba sous la dépendance de Moscou. Les éternelles prétentions de la principauté de Moscou au statut d’“Empire de Russie” eurent vite un fondement réel13. »
Les reproches de Vassili Klioutchevski peuvent sembler étranges : toute conquête, en effet, « complique » la politique, de nouveaux voisins apparaissent, et il faut digérer le territoire avalé. Les raisons du mécontentement exprimé par l’historien s’éclairent cependant, lorsqu’il écrit que dans le traité d’Androussovo, Moscou renonce, en raison des « inextricables querelles petites-russiennes », à « la Lituanie et la Biélorussie, de même qu’à la Volhynie et à la Podolie », et se maintient « tout juste dans l’Ukraine de la rive gauche, avec Kiev de l’autre côté du Dniepr ». Les reproches de Vassili Klioutchevski tiennent uniquement au fait que le rattachement de la Petite-Russie à Moscou s’accomplit moins vite et moins bien qu’il ne le souhaiterait.
Un simple regard sur la carte balaie tous les doutes : un coup très rude est porté à la
Le rattachement de la Petite-Russie à l’État moscovite a des conséquences immédiates, mais surtout des conséquences plus lointaines, qui apparaîtront peu à peu et auront une influence décisive sur le destin du pays. Parmi les premières, évidentes, il y a, nous l’avons dit, l’affaiblissement de la Pologne, donc, le renforcement de Moscou. Parmi les secondes, notons une fois encore le transfert à Moscou du « monde savant de Kiev », pour reprendre l’expression de Kostomarov.
Au début du XVIIe siècle, le capitaine Jacques Margeret constatait : « L’ignorance du peuple russe est mère de sa piété ; le peuple russe hait l’étude, en particulier le latin ; il ignore les écoles et les universités ; seuls les prêtres enseignent aux jeunes gens à lire et à écrire, encore que bien peu soient vraiment concernés14. » L’État ne souffre pas de l’ignorance de la population ; en cas de nécessité, il loue les services d’étrangers en qualité de techniciens. La question de l’instruction est soulevée par l’Église, lorsqu’on entreprend de réviser les textes sacrés. Il faut, en premier lieu, des correcteurs. Puis, quand survient le Schisme, on a besoin de prédicateurs, capables de démontrer la justesse des points de vue de l’Église officielle. Le savoir devient une arme dans la lutte contre les vieux-croyants, dont le grand idéologue, le protopope Avvakoum, affirmait, nous l’avons vu, que « le rhéteur et le philosophe ne peuvent être chrétiens », et tirait orgueil de son ignorance. L’Église déclare l’alphabétisation obligatoire, certes pas pour la population, mais pour le clergé. Le concile de 1666-1667 décide : « Nous ordonnons que tout prêtre enseigne la lecture et l’écriture à ses enfants. »
Mais cela ne suffit pas car les prêtres sont loin, eux-mêmes, de savoir tous lire et écrire. Le besoin d’écoles commence à se faire sentir. Le recours aux Ukrainiens orthodoxes, instruits et proches par la langue, est inévitable. L’Église orthodoxe moscovite, qui vit en parfaite symbiose avec l’État, pourrait fort bien demeurer dans la certitude tranquille de sa piété, convaincue qu’étant l’Église de la « Troisième Rome », il ne lui faut d’autre savoir que celui donné par les apôtres. L’orthodoxie ukrainienne, elle, ne jouit pas de la protection de l’État qui, à compter de Sigismond III, lui mène une guerre à mort ; elle est en outre persécutée par l’Église catholique et contrainte de résister à l’Union qui lui prend des fidèles. L’instruction est une arme terrible contre l’orthodoxie. Les collèges jésuites poussent comme des champignons, à Vilnius, Polotsk, Iaroslavl de Galicie, Lvov, Loutsk, Peremysl, puis en 1620 à Kiev, en 1624 à Ostrog, etc. L’instruction offre de multiples possibilités à la
Pierre Mohila, héritier d’une grande famille moldave, est nommé, nous l’avons vu, métropolite de Kiev, en 1633. Ses efforts aboutissent à la création du collège, puis de l’Académie de Kiev, qui dispense un enseignement aux orthodoxes. Biographe du métropolite de Kiev, N. Kostomarov écrit : « L’idéal de Mohila était un Russe qui, gardant solidement sa foi et sa langue, eût été, par son degré d’instruction et ses facultés spirituelles, sur un pied d’égalité avec les Polonais auxquels le destin l’avait lié sur le plan étatique15. »
L’Académie de Kiev et ses élèves deviennent la source à laquelle Moscou puise des « spécialistes », susceptibles de l’aider à élever le niveau d’instruction du clergé moscovite et à combattre le Schisme.
En 1640, Pierre Mohila écrit au tsar pour tenter de le persuader d’installer à Moscou un monastère où des moines de Kiev enseigneraient la lecture et l’écriture grecques et slavonnes. Son projet est réalisé, après un temps, par le boïar le plus proche d’Alexis, précepteur de son fils aîné, Fiodor Rtichtchev. Parmi les savants de Kiev qu’il convie à Moscou, se trouve un élève de l’Académie de Kiev, appelé par la suite à y enseigner, Épiphane Slavinetski. Il devient le principal correcteur des livres religieux, le traducteur des Pères de l’Église, et se voit confier la retraduction de la Bible. Il aura le temps d’achever, avant sa mort, le Nouveau Testament et le Pentateuque.
Un autre élève de l’Académie de Kiev, Siméon de Polotsk, appelé à Moscou par le tsar, jouera un rôle important dans le développement de la culture. On lui doit des essais théologiques soutenant, au plus fort de la lutte contre les schismatiques, le point de vue officiel ; mais il écrit aussi en mètre syllabique rimé des comédies représentées devant le tsar. Ce sont les débuts de la littérature russe profane, même si Siméon de Polotsk tire les sujets de ses comédies des Saintes Écritures.
Le transfert du « monde savant de Kiev » à Moscou est un processus difficile. Pour commencer, la source des connaissances paraît suspecte, contaminée par la « latinité », et la langue latine est considérée comme « maudite ». La science semble incroyablement pesante. Alors que l’alphabétisation commence péniblement à se répandre, voici que l’on prétend qu’il existe une grammaire distinguant les parties du discours, les propositions, etc.16. La première
L’influence petite-russienne transparaît partout : en théologie, bien sûr – c’est la science des sciences –, mais aussi en littérature, dans les questions d’éducation et de morale. Le
Par la Petite-Russie, arrive à Moscou un style architectural particulier, appelé « baroque ukrainien ». Il vient d’Occident, à travers la Pologne et la Petite-Russie. De nombreuses églises sont construites, à Moscou et dans la région, contre la tradition. Les innovations architecturales permettent de mesurer la puissance de l’influence étrangère, car le gouvernement de Moscou a coutume de surveiller très strictement le respect des normes en vigueur ; le modèle est alors la Cathédrale de l’Assomption, édifiée sous Ivan III, et il est prescrit de « ne rien créer selon son imagination ».
À Moscou, le « monde savant de Kiev » se heurte à une résistance farouche. Ce n’est pourtant pas un affrontement entre « progressistes » et « réactionnaires ». Avvakoum reprend mot pour mot la formule du prédicateur petit-russien Jan Vichenski : « Va ton chemin, sage Latin, avec ta foi et ta sagesse ; et nous irons notre chemin, avec notre foi et notre stupidité apostolique. » Nikolaï Kostomarov conclut par ces mots son portrait de l’historien et prédicateur Joachim Galiatovski, auteur d’ouvrages contre les juifs, les musulmans et les catholiques : « Avec toute son ignorance, ses croyances populaires inoculées dès le plus jeune âge et que l’école n’avait pas réussi à extirper (il est vrai qu’elle ne s’y était guère efforcée), avec sa crédulité envers le mot imprimé, sa servilité devant tout ce qui prétend relever de l’Église orthodoxe, sa sauvagerie absolue, prête à brûler, noyer, égorger tout ce qui ne croit pas comme il convient, mais aussi avec un don incontestable, perceptible dans l’harmonie de ses formulations, la clarté de son verbe, le caractère accessible de son discours et, plus encore, cette vivacité qui est toujours la marque du talent…, Galiatovski, plus qu’aucun autre, peut être qualifié de représentant de son siècle dans la littérature russe méridionale17. »
L’apparition des Petits-Russiens suscite la critique à Moscou, car cette science dont ils s’enorgueillissent humilie le clergé local ; le non-respect des traditions paraît en outre saper les fondements, et la préférence accordée au latin sur le grec semble une contamination de la religion. Toutefois, les disputes, littéralement acharnées, contraignent l’Église moscovite à s’initier à de nouvelles idées, à débattre de ce qui, la veille encore, était vérité intangible. En 1691, au tout début du règne de Pierre le Grand, le concile de Moscou déclarera anti-orthodoxes les écrits de Siméon de Polotsk, de son disciple Sylvestre Medvedev, exécuté pour avoir participé à un complot politique, de Galiatovski, de Pierre Mohila et d’autres représentants du « monde savant de Kiev ». Dix ans plus tard toutefois, à l’initiative de Pierre le Grand, les Petits-Russiens deviendront les enseignants de l’Académie ecclésiastique de Moscou, créée en 1686. Dans cette Académie, qui se voudra « gréco-latino-slave », l’enseignement sera dispensé à la manière de Kiev et la plupart des élèves viendront de Petite-Russie. Enfin, les fonctions les plus importantes au sein du clergé seront tenues par des Petits-Russiens.
L’Académie moscovite serait, selon l’historien S. Soloviev, « une citadelle voulue par l’Église orthodoxe pour elle-même, en vue de l’inévitable confrontation avec l’Occident qui prônait une autre foi ; elle ne fut pas seulement un établissement d’enseignement, elle fonctionna aussi comme une redoutable Inquisition ». Cependant, malgré cette fonction de contrôle et de défense, la création de l’Académie ecclésiastique allait jouer un rôle important dans le relèvement du niveau d’instruction du clergé orthodoxe. Là encore, ce fut une des conséquences de l’intégration de la Petite-Russie orientale à l’État moscovite.
Lev Goumilev, qui voit dans le conflit entre les traditions orthodoxes moscovites et ukrainiennes la cause du Schisme, insiste sur la justesse du choix effectué par la Petite-Russie en faveur de Moscou, car « il n’y avait, au sein de la Russie, aucune discrimination à l’égard des Ukrainiens ». La remarque est juste, mais elle ne vaut que pour les Ukrainiens individuellement, et non pour l’Ukraine en tant que partie de l’État moscovite, puis de l’Empire de Russie. Comme la Pologne l’avait fait avant elle, Moscou avale la classe dirigeante de Petite-Russie. Si les Polonais s’efforçaient de récupérer, par le biais de la religion, l’élite des territoires conquis, les Russes préfèrent offrir aux Ukrainiens la possibilité de participer à la vie de l’État, dans l’administration, l’armée, l’Église.
La percée au sud-ouest n’est pas le seul résultat de la politique expansionniste menée par Moscou. Celle-ci s’oriente aussi vers le Nord, la Sibérie. Les conquistadors russes,
En atteignant l’Amour, les Russes rencontrent pour la première fois la Chine, qui prétend que ce territoire appartient à son empereur. En 1652, Khabarov défait un détachement chinois, qui gênait sa progression. Le conflit qui éclate avec cette puissance inconnue éveille l’intérêt de Moscou. En 1654, l’ambassadeur Fiodor Baïkov est envoyé en Chine, porteur d’une lettre du tsar Alexis, énumérant tous les titres du souverain moscovite et retraçant sa généalogie, depuis l’empereur Auguste et son parent le prince Rurik. Les instructions faites à Baïkov (elles montrent que Moscou dispose de quelque information sur la Chine) interdisent à l’émissaire de tomber face contre terre devant l’empereur et de lui baiser les pieds, mais non la main18. Fiodor Baïkov, qui respecte ces ordres à la lettre, n’est pas reçu par l’empereur.
En 1665, les Russes bâtissent la forteresse d’Albazine autour de laquelle, dans le quart de siècle suivant, se concentrera le conflit russo-chinois. En 1683, les Chinois assiègent la forteresse, la prennent et la détruisent en 1685. Les Russes la rebâtissent, et les Chinois l’assiègent à nouveau, en 1686.
En 1675, un émissaire russe, Nicolas Spafari, est reçu par l’empereur, mais il refuse de se prosterner jusqu’à terre et sa mission, comme la précédente, s’achève sans résultat. Les relations diplomatiques se font plus fréquentes, les points de litige se multiplient, les Russes assujettissant des peuples placés sous la dépendance de l’empereur.
En 1689, s’ouvrent, à Nertchinsk, des pourparlers entre les deux parties. La délégation chinoise est accompagnée par une armée de dix mille hommes. Deux jésuites, Gerbillon et Pereiza, venus avec les Chinois, servent d’interprètes. En août, le traité de Nertchinsk est signé, fixant la frontière entre les deux États ; elle passe le long des rivières Argoun et Goritsa. D’un commun accord, Albazine est détruite et la garnison russe évacuée. Les deux parties s’entendent également sur les conditions du commerce russo-chinois.
Le traité de Nertchinsk est signé durant la dernière année de la régence de Sophie, sœur de Pierre le Grand : l’État moscovite traverse alors une nouvelle crise dynastique. L’une des conséquences du traité est l’abandon par les Russes de la région de l’Amour qui se trouvait entre leurs mains. Mais la progression n’est pas finie pour autant ; elle est simplement stoppée. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Empire de Russie reprendra tous les territoires perdus à la fin du XVIIe siècle.
L’historien moderne de la Pologne, Norman Davies note la constance de l’État moscovite qui, en cas d’échec, repousse la réalisation d’un projet mais n’y renonce jamais ; il qualifie ce trait de « magnifique fermeté des Moscovites, caractérisant toute leur histoire19 ». L’historien russe Milioukov, lui, citant les documents diplomatiques des XVe et XVIe siècles qui illustrent l’élargissement de la principauté de Moscou, écrit : « Le pas lourd, mesuré de “l’hôte de pierre” moscovite est à même de produire, sur le lecteur le plus dépassionné des rapports d’ambassade les plus secs, l’impression d’un suffocant cauchemar20. » Il convient de rappeler que l’auteur de cette image frappante, Paul Milioukov, se fixera comme tâche principale, lorsqu’il deviendra ministre des Affaires étrangères en 1917, de prendre Constantinople et les Détroits, autrement dit de poursuivre l’agrandissement de l’Empire de Russie, devenu entre-temps une république démocratique.
11 Deux observateurs : Grigori Kotochikhine et Iouri Krijanitch
Ils ne se ressemblent pas. D’un côté, le Russe Grigori Karpovitch Kotochikhine, né en 1630 (ou un peu plus tard), décapité à Stockholm en 1667 ; de l’autre, le Croate Iouri Krijanitch, né en 1618, prêtre catholique venu en 1659 à Moscou, exilé un an plus tard en Sibérie (à Tobolsk), expulsé de l’État moscovite en 1677 et mort en 1683. Ils ont pourtant en commun d’avoir laissé des témoignages inestimables sur la Moscovie du XVIIe siècle. Dans les deux cas, leurs écrits n’ont été découverts que deux siècles plus tard ; ignorés de leurs contemporains, ils sont devenus une source d’information capitale pour les générations suivantes.
Si la vie de Grigori Kotochikhine n’a pas fourni la matière d’un roman historique captivant, c’est sans doute que le genre était encore trop peu prisé dans la littérature russe ; il est possible aussi que l’auteur de l’ouvrage
Scribe, puis petit clerc au
Les activités d’espionnage de Grigori Kotochikhine s’interrompent bientôt : on l’envoie diriger la chancellerie de l’armée moscovite, stationnée aux environs de Smolensk. Peu après, le prince Tcherkasski, qui commande les troupes, est rappelé à Moscou. Lui succède le prince Dolgorouki, qui exige de Kotochikhine une dénonciation mensongère de son prédécesseur. Comprenant que l’acceptation et le refus peuvent également lui être fatals, Kotochikhine s’enfuit en Pologne, au cours de l’été 1664. Il offre ses services au roi mais, les conditions le laissant insatisfait, il part pour Stockholm. En 1666, il entre aux archives d’État où on lui propose de consigner ce qu’il sait de la Russie, contre un traitement de trois cents rixedales. L’auteur de la préface à la première édition suédoise de l’ouvrage
Au cours d’une querelle avec le maître de la maison où il est installé, qui l’accuse d’avoir séduit sa femme, Kotochikhine blesse mortellement le mari jaloux. En novembre 1667, il est décapité. Juste avant de mourir, il se convertit au luthérianisme.
En 1837, S. Soloviev, professeur à l’université d’Helsingfors, trouve aux archives d’État de Stockholm, une traduction de l’ouvrage de Kotochikhine et, un an plus tard, l’original à la bibliothèque de l’université d’Upsala. Trois ans passent encore, puis, en 1840, le livre est publié en Russie et présenté à l’empereur Nicolas Ier. Il connaîtra deux nouvelles éditions au XIXe siècle, en 1859 et 1884. Au XXe siècle,
La personnalité de l’auteur n’est pas moins intéressante que son livre. On a coutume de qualifier Andreï Kourbski de premier émigré russe. Ce n’est pas tout à fait juste, nous l’avons dit, la fuite de l’ami d’Ivan IV le Terrible étant avant tout la réaction d’un féodal offensé par son suzerain, une manifestation du libre-arbitre d’un prince, considérant qu’il a parfaitement le droit de quitter le grand-prince de Moscou. La fuite de Grigori Kotochikhine, petit fonctionnaire du
La
C’est une nouvelle génération de Russes, née après le Temps des Troubles. Grigori Kotochikhine en est un représentant. C’est un « fonctionnaire ordinaire », mais l’homme, lui, ne l’est pas. L’auteur de la préface à la première édition suédoise de
Les historiens qui, à compter du XIXe siècle, utilisent l’ouvrage de Grigori Kotochikhine, y découvrent peu d’erreurs. L’essai du premier émigré russe a d’autant plus de valeur qu’il est le premier du genre. « Jusqu’à la seconde moitié du XVIIe siècle, constate un spécialiste des récits d’étrangers sur la Russie, nous ne connaissons pas un seul ouvrage russe brossant un tableau d’ensemble de la société de l’époque6. » Avant Grigori Kotochikhine, seuls les étrangers écrivent sur la Russie : la distance leur permet de percevoir ce qui demeure caché aux Russes ; mais cette même distance restreint leur compréhension de certains aspects de la vie, qui leur sont inconnus, sinon étrangers.
Kotochikhine connaît l’État moscovite de l’intérieur, et il le connaît remarquablement. Le plus volumineux chapitre de son ouvrage est consacré aux organes centraux du pouvoir, aux
Grigori Kotochikhine écrit sa relation, nous l’avons vu, à la demande des Suédois, adversaires de Moscou. À aucun moment toutefois, l’auteur ne cherche à complaire à son commanditaire. Il parle peu des troupes moscovites, ce qui doit pourtant intéresser tout spécialement les Suédois. Kotochikhine fait en sorte de présenter l’État de la façon la plus exacte et la plus véridique, parce qu’il y a vécu lui-même et qu’il l’a fui. Sa familiarité du monde non moscovite – Pologne, Livonie, Suède – lui permet de voir les usages moscovites sous leur véritable jour. Grigori Kotochikhine ne généralise pas, il exprime, avec une grande retenue, son point de vue sur ce qu’il décrit. Et cependant, son récit ne laisse aucun doute sur la grande conclusion de l’auteur : l’État moscovite est mal agencé, en retard sur l’Occident, non seulement sur le plan de l’instruction, mais jusque dans ses mœurs.
L’auteur de
Le prince Andreï Kourbski voyait la cause de tous les maux moscovites dans le pouvoir autocratique du grand-prince. Le clerc Grigori Kotochikhine la décèle, lui, dans l’ignorance et le manque d’instruction. Il raconte qu’aux séances de la Douma des Boïars, « certains boïars, les yeux baissés sur leurs barbes, n’ouvrent pas la bouche, car le tsar choisit nombre d’entre eux non pour leur intelligence mais pour leur grande lignée, et beaucoup ne savent ni lire ni écrire ». De la même façon, l’auteur déplore que « dans l’État moscovite, le beau sexe ne sache ni lire ni écrire… » Kotochikhine explique ce défaut d’instruction par le repli de Moscou sur elle-même, son éloignement de l’Europe. Un quart de siècle plus tard, maintes de ses critiques seront à la base des changements qui ébranleront la Russie, au temps des réformes de Pierre le Grand.
L’ouvrage de Grigori Kotochikhine décrit un État moscovite ayant achevé son histoire et attendant les changements nécessaires à sa survie. La première édition russe du livre suscite un intérêt aigu : la description de l’État moscovite dans la seconde moitié du XVIIe siècle devient un objet de dispute entre occidentalistes et slavophiles, deux courants intellectuels tout juste apparus au sein de la société russe. Pour les occidentalistes, l’ouvrage de Kotochikhine est l’argument le plus fort en faveur des réformes réalisées par Pierre. V. Bielinski exulte : « Nos lecteurs trouveront un tableau très juste de la vie sociale et familiale russe… Que d’asiatisme, que de barbarie !… Que de rituels humiliants pour la dignité humaine… Tout cela fut la conséquence d’un développement historique isolé de l’Europe, le résultat de l’influence des hordes tatares7. » Les occidentalistes expliquent la fuite de Grigori par l’impossibilité, pour un homme un peu évolué, de ne pas suffoquer dans l’atmosphère moscovite. Les slavophiles extrémistes, eux, rejettent le témoignage de Kotochikhine (faute de pouvoir le réfuter par des documents), sous prétexte qu’il est un « ennemi du peuple ». Auteur de la théorie officielle de la
En 1993, un spécialiste russe de la littérature de l’émigration – dont il est désormais possible de parler sans la couvrir d’injures – accorde une grande valeur aux écrits de Kotochikhine, malgré la personnalité de leur auteur : « Dans la lointaine Stockholm, l’immoral transfuge Grégoire Kotochikhine, au regard acéré, réalisa, grâce à l’argent suédois, un livre talentueux sur l’État moscovite, étincelle de vérité vraie dans l’emphase des légendes et l’étiquette officielle9. » Le débat sur le passé russe est sans fin et il ramène constamment à la surface le récit véridique d’une époque charnière, écrit par un témoin que le docteur Ierné, auteur suédois de la première biographie de Grigori Kotochikhine écrite en 1881, qualifiait de «
Grigori Kotochikhine est le fondateur de la littérature contestataire. Son contemporain, Iouri Krijanitch est, lui, le prototype de l’étranger à ce point fasciné par la Russie qu’il y voit l’incarnation d’une voie particulière de développement. Dans les trois siècles qui suivront, des étrangers visiteront la Russie et, dans leurs récits de ce qu’ils y auront vu, ils choisiront, souvent sans en avoir conscience, tantôt le modèle de Kotochikhine, tantôt celui de Krijanitch.
Le destin de Iouri Krijanitch et de ses œuvres pourrait, là encore, fournir la matière d’un roman. Né en Croatie en 1617, Krijanitch fait ses études au séminaire catholique de Vienne. Ensuite, à Rome, il se prépare à devenir missionnaire parmi les Serbes orthodoxes et à œuvrer en faveur de l’Union. En 1646, il arrive pour la première fois en Moscovie où il passe quatre ans, se consacrant à sa tâche. Il revient en 1660 mais, dissimulant son catholicisme et son rang de chanoine, il se fait passer pour un Serbe. En 1661, pour une raison inconnue, Iouri Krijanitch est envoyé en relégation à Tobolsk, à l’époque l’un des centres russes les plus importants de Sibérie. Il y demeure plus de quinze ans, jusqu’à la mort du tsar Alexis. Expulsé de Russie, il se rend en Pologne. Après 1680, sa trace se perd. Les manuscrits de ses innombrables écrits d’exil parviennent on ne sait comment à Moscou, où ils prendront la poussière pendant un siècle et demi, sur les rayons de la Bibliothèque du Synode.
Découverts par l’historien P. Bezsonov, les travaux de Iouri Krijanitch sont partiellement publiés en 1859, en annexe à la revue
Les historiens divergent sur le degré d’audience dont bénéficient les écrits de Krijanitch. Les uns affirment que le tsar les possède (le boïar Morozov fut d’abord le protecteur de l’hôte slave), ainsi que le
Une vaste instruction, souvent bien supérieure au niveau moscovite, une magnifique connaissance de l’Occident que ne pouvaient avoir les habitants de Moscou, son lieu de naissance, aussi – la Croatie, pays slave, champ de bataille où s’affrontent Turcs et Allemands –, permettent à louri Krijanitch de percevoir, de comprendre et d’exprimer ce qu’éprouvent les Russes. L’auteur de la
Iouri Krijanitch découvre la mission slave de la Russie, dont Moscou n’a pas encore vraiment pris conscience. À ses yeux, cette mission consiste à sauver les peuples slaves et, en premier lieu, le peuple russe, en grand danger, dans la seconde moitié du XVIIe siècle, d’être contaminé par le poison étranger. Un chapitre de la
L’immense impact de la formule de Philothée vient de sa simplicité : deux Rome sont tombées, la Troisième, Moscou, est solide, et il n’en sera point de quatrième. Dès lors, tout est clair, l’avenir n’est plus un mystère. Cette simplicité, cette limpidité tiennent avant tout à la « solidité » de Moscou. Moscou n’a pas seulement le mérite d’exister, elle grandit. Depuis l’époque de Philothée, depuis le début du XVIe siècle, la principauté, puis le
La présence tatare en Russie eut un immense impact sur tous les aspects de la vie russe au Moyen Âge. Les étrangers qui séjournent dans l’État moscovite aux XVIe et XVIIe siècles, notent l’étrange assiette – de leur point de vue – des cavaliers russes. C’est en fait la manière de monter tatare, jambes repliées. Un temps, elle avait paru un progrès de l’art militaire, lorsqu’il avait fallu combattre les Tatars qui ne connaissaient que l’arc et le sabre. Mais lorsque apparaît un autre ennemi – la cavalerie polono-lituanienne, armée de piques –, la manière tatare semble inadaptée : le cavalier russe est jeté à bas de sa selle au premier coup de pique. On change donc de technique.
Les étrangers venus de l’Ouest commencent leur percée dans la principauté de Moscou, sous le règne d’Ivan III. Ivan IV le Terrible, à son tour, les protège. Le Temps des Troubles leur ouvre toute grande la voie de la Russie moscovite. Au fur et à mesure que s’apaise la crise, le nombre et la situation des étrangers se voient réglementés. À la fin du XVIIe siècle, la
Les étrangers jouent un rôle aussi important dans l’armée moscovite que dans le commerce et l’industrie. Le recensement de 1696 fait état de deux cent trente et un généraux et officiers étrangers (aspirants inclus) dans la cavalerie, et de sept cent vingt-trois dans l’infanterie. Meyerberg, l’ambassadeur de l’empereur, dénombre déjà plus de cent généraux et colonels. Le recensement de 1632 ne mentionnait que cent cinq officiers étrangers. Il est vrai qu’à l’époque, l’armée organisée sur le modèle occidental (infanterie et cavalerie) ne comptait que six mille cent dix-huit hommes. À la fin du siècle, ce chiffre est multiplié par quinze. Le nombre des professionnels étrangers, chargés de créer à Moscou une armée à l’européenne, a augmenté en conséquence15.
La présence importante, et même très importante, d’étrangers aux fonctions clefs de l’État moscovite, les progrès de l’influence occidentale dans la culture, sensibles dans la transformation des mœurs et dans l’habillement – principalement à la Cour –, témoignent du surgissement de nouveaux problèmes dont la résolution ne peut être différée. Le choc entre la structure intellectuelle moscovite traditionnelle et la nécessité de développer l’État devient de plus en plus inéluctable.
L’une des causes du Schisme avait été le sentiment de ce conflit, la peur de l’influence étrangère menaçant la pureté de l’orthodoxie. La révolte contre la révision des textes sacrés était la réaction orthodoxe au rôle croissant des étrangers. Maxime le Grec avait aussi parlé de la nécessité de corriger les traductions, sans rencontrer de résistance. Un siècle plus tard, l’action de Nikone coupait l’Église en deux.
Iouri Krijanitch formule l’idée d’une réaction nationaliste à l’offensive étrangère. Comme tous les autres peuples, les Russes ont, chevillée au corps, la notion de ce qui est « leur » et de ce qui est « autre ». Mais dans l’État moscovite, le signe distinctif est l’appartenance religieuse. Pour Krijanitch toutefois, le facteur définissant le caractère unique de la Russie, est la slavité, et non l’orthodoxie. Iouri Krijanitch vient donc à Moscou en qualité de professeur du sentiment national et de prophète mettant en garde contre le terrible danger qui plane sur Moscou. Trois cents ans plus tard, la dénonciation passionnée des effroyables résultats de la
Pour Iouri Krijanitch, la Russie est à un carrefour. Deux voies s’offrent à elle : l’une vers les inquiétants lointains du Nouveau, l’autre vers les ténèbres profondes de l’Ancien. « Deux peuples soumettent, par des appâts opposés, la Russie à la tentation, deux peuples qui l’attirent dans des directions contraires et la déchirent. Ce sont les Allemands et les Grecs17. » L’auteur de la
Iouri Krijanitch évoque la possibilité d’une troisième voie, entre « le passé grec » et « la nouveauté allemande ». La défense de l’originalité nationale russe nécessite, selon lui, de très strictes mesures d’interdiction. Il propose ainsi de chasser du pays les négociants et officiers (colonels) étrangers. Dans un chapitre particulier de son livre, intitulé « De la chasse aux étrangers », le chantre du royaume slave évoque la « glorieuse loi xénophobe de Sparte », ou « purification du peuple et de l’État des mauvaises herbes18. » Krijanitch approuve chaudement l’interdiction faite aux hérétiques, aux juifs et aux Tziganes de vivre en Russie.
Les intérêts du « royaume slave » dont rêve Iouri Krijanitch, lui dictent des projets visant à organiser toute la vie de l’État moscovite, appelé à unir les Slaves. Pour lui, la supériorité du mode de vie russe sur le plan spirituel ne fait pas de doute. Les Européens « tiennent la jouissance pour la vocation suprême de l’homme » ; les Russes, eux, « vivent dans une simplicité toute chrétienne : l’homme russe, après avoir dormi dans n’importe quelles conditions, sur un banc ou sur son poêle, son vêtement en guise de couverture et une botte de paille pour tout matelas, se hâte dès potron-minet à son travail ou au service du tsar. L’étranger, lui, se prélasse jusqu’à midi dans la douceur des oreillers et des édredons de plume et, à peine levé, s’installe devant une goûteuse collation19 ».
Krijanitch perçoit tous les défauts de la vie russe. Il note, en particulier, qu’il « n’est nulle part au monde ivrognerie plus vile, plus repoussante et plus terrible qu’en Russie, et que la faute en revient aux estaminets ». Mais les améliorations qu’il propose doivent, il en est convaincu, transformer Moscou en centre puissant de la slavité.
Le système étatique moscovite est l’autocratie ou, pour reprendre l’expression de Krijanitch, « l’absolutisme achevé », et il lui semble « le gouvernement le meilleur ». L’autocratie permettra de supprimer, par le biais de changements indispensables, le seul obstacle au développement de la Russie : l’ignorance, le niveau insuffisant de culture. La source de tous les maux est une mauvaise législation. Le tsar autocrate est en mesure d’effectuer les réformes qui s’imposent et de délivrer la Russie de tous ses malheurs. « L’absolutisme achevé » paraît à Krijanitch un système de gouvernement incomparablement plus humain que le modèle polonais : « En Russie, il n’est qu’un maître qui a droit de vie et de mort sur ses sujets. Mais chez les Polonais, autant de maîtres – autant de rois et de tyrans, autant de boïars – autant de juges et de bourreaux20 ». Le mode de gouvernement polonais est le pire des systèmes : « Si l’on faisait le tour du monde à la recherche du plus mauvais gouvernement, ou si l’on voulait inventer par exprès le pire moyen de gouverner, on ne pourrait mieux trouver que celui en usage aujourd’hui dans la Terre polonaise. » Les grands, les effroyables dangers contre lesquels Krijanitch met en garde Moscou, sont : le libre-arbitre, l’« étrangeolâtrie », le gouvernement étranger21.
Le prophète d’une « troisième voie » « médiane », auteur de la
Le programme de politique étrangère élaboré par Krijanitch oriente la Russie vers le sud. Ne voyant aucune nécessité de progresser à l’est et au nord, vers la Sibérie et la Chine, Krijanitch juge également inutile la lutte pour la mer des Varègues (la Baltique). La principale tâche, estime-t-il, est la conquête de la Crimée qui fournira vin, pain, huile, miel, sans parler des chevaux pour l’armée. L’auteur de la
Venu de l’extérieur, Iouri Krijanitch perçoit – souvent comme à travers une loupe grossissante – nombre de problèmes essentiels de l’État moscovite et de ses habitants. Il constate l’absence d’une loi de succession au trône, qu’il juge indispensable ; l’avenir, sur ce plan, ne tardera pas à lui donner raison. Toutefois, le plus important dans les écrits de Krijanitch ne réside pas dans les détails, mais dans le sentiment d’un danger : celui que représente le choix inévitable, pour Moscou, entre l’Orient et l’Occident.
Négligé en son temps, Iouri Krijanitch est lu avec attention aux XIXe et XXe siècles. Les tenants de points de vue radicalement contraires puisent des arguments dans ses écrits : les occidentalistes s’appuient sur lui pour exiger des réformes, les slavophiles trouvent chez lui un éloge de l’absolutisme. Les uns et les autres se tournent vers la
Les avis radicalement contraires de deux historiens du XIXe siècle sur l’héritage de Krijanitch, donnent la mesure de son apport à la pensée politique russe et des réactions qu’il suscite. Nikolaï Kostomarov rend hommage à sa perspicacité : Krijanitch a su déceler le danger menaçant la Russie du côté allemand, et les conséquences désastreuses que risquait d’entraîner « le désir de singer la culture étrangère ». Kostomarov écrit : « L’homme russe ne devint pas moins ignorant, moins pauvre ni opprimé, parce que la Russie connut un afflux d’étrangers, occupant les fonctions d’État et de service, les fauteuils de l’Académie, les chaires professorales, et détenant les ateliers d’artisans, les fabriques, les usines et les magasins d’approvisionnement du pays. L’isba enfumée du paysan ne se trouva pas améliorée, ni élargi l’horizon de la compréhension et du savoir paysans, parce que le propriétaire fut soudain un demi-Russe, qu’il aménagea sa maison sur le modèle européen, qu’il se mit à s’exprimer en allemand ou en français et permit aux étrangers de s’enrichir dans les capitales russes, au compte du labeur paysan. L’esprit russe n’acquit pas la faculté de créer par lui-même dans le domaine de la science, de la littérature, des arts, parce qu’en Russie des étrangers, ou des Russes qui l’étaient devenus, écrivaient en langue étrangère, pour les étrangers et non pour les Russes. » Kostomarov reconnaît néanmoins que Iouri Krijanitch tombe dans l’extrême, l’absurde, lorsqu’il exige des mesures restrictives très dures contre les étrangers. Mais « il avait raison quant aux craintes qui le poussèrent à cette absurdité23. »
Paul Milioukov considère, lui aussi, que nombre de menaces contre lesquelles Krijanitch mettait en garde durant le règne d’Alexis, étaient appelées à se réaliser : l’aspect extérieur de la culture européenne est repris mécaniquement, sans la moindre adaptation ; les nourritures fines, les lits moelleux, l’élégante osiveté de la classe dirigeante, le luxe des maisons, de l’ameublement, du costume deviennent des phénomènes courants ; la Russie subit même un « gouvernement étranger », lorsqu’une femme d’origine étrangère monte sur le trône. Et cependant, constate l’historien, il n’y eut pas de dénationalisation de la Russie, qui assimila peu à peu les éléments de la culture étrangère, d’abord adoptés automatiquement. La dose de poison étranger ingérée par l’organisme russe ne lui fut pas fatale, comme le craignait Krijanitch. Cette dose, conclut Paul Milioukov, lui suffisait à peine « pour produire l’effet d’un vaccin24. »
La deuxième découverte capitale (avec l’idée nationale) faite par Iouri Krijanitch, l’idée slave, ne devait jamais devenir dominante dans la pensée politique russe, même si elle eut du succès à diverses époques et se refléta sur la politique extérieure. L’idée slave, la notion de «
12 Dans l’attente de Pierre
Iouri KRIJANITCH.
Le tsar Alexis meurt le 30 janvier 1676, à l’âge de quarante-sept ans, après un règne de trente et un ans. Soixante-trois années se sont écoulées depuis l’avènement du premier Romanov. Le père et le fils ont dirigé l’État durant la période de la reconstruction du pays faisant suite au Temps des Troubles. Ce relèvement s’est effectué selon des schémas anciens, qui ont permis des progrès rapides et importants pour l’État. Parallèlement, la situation de la population, saignée à blanc par les exactions, s’est dégradée.
Nikolaï Kostomarov brosse un tableau de la situation sous le règne des deux premiers Romanov : « Ce fut une période où les gens des
Il est de plus en plus clair que les modes traditionnels de gouvernement et de vie ont fait leur temps. Les influences étrangères, porteuses de nouvelles idées et de nouveaux usages, frappent avec une insistance croissante aux murs du Kremlin. Indécis, préférant laisser l’initiative à ses conseillers les plus proches dont il changeait régulièrement, le tsar Alexis « n’allait nulle part et ne tenait pas même debout : il reposait simplement en toute quiétude sur les débris de l’Ancien et du Nouveau, sans comprendre d’où venaient les choses, se contentant de choisir pour sa couche ce qui lui était le plus doux2. »
Le premier souci du monarque était de donner un héritier au trône. L’absence d’un continuateur légitime de la dynastie des Rurik avait été une des raisons du Temps des Troubles. Le tsar Alexis, lui, laissait trop d’héritiers. Il comptait à sa mort deux fils et six filles du premier lit, un fils et deux filles du second. La situation se compliquait encore du fait que la famille était divisée en deux branches, selon l’origine de chacune des tsarines : les Miloslavski et les Narychkine.
Pour une raison inconnue, les filles du premier mariage débordent d’énergie et de santé, tandis que les fils, Fiodor et Ivan, sont faibles et souffreteux. La seconde épouse du tsar, Natalia Narychkina, a, elle, mis au monde un garçon solide et intelligent, Pierre, mais le puissant clan des Miloslavski est bien résolu à placer sur le trône l’héritier légitime, Fiodor, âgé de quinze ans, à peine capable de se mouvoir, atteint qu’il est par une maladie incurable. L’héritier a eu pour précepteur Siméon de Polotsk, qui a inculqué à son élève l’amour des sciences. Le biographe de Fiodor indique que « le tsar connaissait bien le latin et d’autres langues étrangères, ainsi que les mathématiques », qu’il « aimait la poésie et la musique3. » L’instruction du jeune tsar est la marque des temps nouveaux. Les querelles qui opposent les boïars dès le couronnement de Fiodor, s’inscrivent au contraire dans la poursuite des traditions séculaires.
« Les six années de règne de Fiodor Alexeïevitch, résume l’auteur de sa biographie, s’écoulèrent sans laisser de traces dans l’histoire4 ». Sur le plan intérieur, les principaux événements sont les persécutions à l’encontre des partisans des Narychkine. Le premier à en être victime est le plus proche conseiller d’Alexis dans les dernières années de son règne, le boïar Artamon Matveïev.
Le jeune tsar, ou plutôt ses conseillers, mènent à bien ce qu’Alexis n’a pas eu le temps d’achever. Des mesures sont prises pour simplifier l’administration, entraînant un élargissement du pouvoir des
Fiodor instaure à Moscou l’Académie slavo-gréco-latine, premier institut supérieur de théologie en Russie. Russes et Grecs y sont seuls admis et, pour ces derniers, sur une attestation du patriarche prouvant qu’ils professent bien la vraie foi orthodoxe. L’
Le biographe de Fiodor indique que « la première idée politique du jeune tsar fut de reprendre l’Ingermanland [
La Turquie, qui a pris sous sa protection l’Ukraine de la rive droite, s’apprête à s’emparer de la rive gauche. En 1668, les troupes moscovites sont mises en déroute à Tchiguirine. Par ailleurs, les relations avec la Pologne ne sont toujours pas régularisées. Toutefois, l’activité diplomatique déployée par Moscou – une ambassade à Vienne et à Paris pour s’assurer des soutiens dans la guerre contre la Turquie, et des pourparlers avec les Polonais – commence à porter ses fruits. En 1680, un traité de paix est signé avec la Pologne : une délégation de la
Originaire de Bohême, Tanner accompagne l’ambassade polonaise à Moscou et, en 1689, fait paraître en latin, à Nuremberg, une description de la capitale du tsar Fiodor Alexeïevitch. Le diplomate attentif a enregistré quantité de détails sur la ville et la vie de ses habitants. Il décrit dans les moindres nuances le somptueux accueil fait aux ambassadeurs, le festin solennel au cours duquel deux cents plats sont servis, mais tous de poisson : on a confectionné, à base d’esturgeon et de farine, une multitude d’oies, poules, dindes et canards. Tanner relève l’existence d’innombrables églises (on lui affirme qu’il y en a mille sept cents) dont les coupoles confèrent à la cité une majestueuse beauté. Mais deux rues seulement sont pavées de traverses de bois dans toute la capitale : le tsar emprunte l’une d’elles lorsqu’il quitte la ville ; la seconde mène du palais au
Tanner visite la ville jusque dans ses moindres recoins, il s’entretient avec les Moscovites, teste leur nourriture et leurs boissons. Il remarque qu’à chaque coin de rue et à chaque carrefour sont postés des marchands de
La mort du tsar Fiodor, le 27 avril 1682, ne surprend personne – on s’attendait depuis longtemps à ce que s’éteignît ce tsar de santé fragile – mais plonge le pays dans la confusion. L’absence d’une loi de succession engendre une situation assez proche des jours angoissants qui suivirent le décès d’Ivan le Terrible. De nouveau, il importe de choisirs entre deux héritiers : Ivan, seize ans, malade ou, pour reprendre la prudente expression des contemporains, « à l’esprit endommagé », et Pierre, garçon débordant de santé mais n’ayant que dix ans.
Le jour de la mort de Fiodor, le patriarche Joachim réunit les dignitaires civils et religieux et propose d’élire aussitôt le tsar. La majorité est favorable à Pierre, mais une partie de l’assemblée continue à défendre les droits du fils aîné, Ivan. Sur la place devant le Kremlin, se trouvent tous les « rangs [
Rien n’interdit de penser que l’élection de Pierre Alexeïevitch au trône de « tsar et autocrate de toutes les Russie, Grande, Petite et Blanche » n’eût pas rencontré de résistance sérieuse, n’eût été l’apparition sur la scène politique d’un facteur inconnu jusqu’alors en Russie : les femmes. Alexis, nous l’avons dit, laisse, à sa mort, six filles jeunes et solides. La vie au
Avec le soutien de deux filles du tsar Michel, le
Fantassins armés d’arquebuses, les
Soulignant la nécessité d’une loi de succession au trône, louri Krijanitch évoquait le danger de voir apparaître, en qualité de « faiseurs de rois », des janissaires et autres gardes prétoriennes. Les événements qui suivent la mort de Fiodor, vont démontrer sa perspicacité. Les contemporains sont unanimes : Sophie donne le signal du coup d’État. Enfreignant tous les usages, elle suit le cercueil de Fiodor jusque dans la cathédrale, attirant l’attention par ses bruyantes manifestations de tristesse. À la sortie de l’office, elle s’adresse au peuple, en déclarant : « Notre frère, le tsar Fiodor a été empoisonné par nos ennemis ; notre frère Ivan n’a pas été choisi pour régner. Nous ne sommes plus que de pauvres orphelins. Accordez-nous la vie et laissez-nous partir en terre étrangère, chez les rois chrétiens8. » Ivan le Terrible eût pu être fier de sa lointaine descendante.
Selon le témoignage d’un contemporain, les propos de Sophie font une forte impression sur le peuple de Moscou. Quant aux
Trois jours durant, le pouvoir à Moscou est entre les mains des
Sophie gratifie les rebelles de dix roubles chacun ; ordre est donné de vendre au prix le plus bas les biens des boïars en disgrâce aux seuls
À la demande des
Avant elle, deux femmes seulement ont gouverné l’État russe : la princesse Olga à Kiev, et Elena Glinskaïa, régente durant l’enfance de son fils, le futur Ivan IV le Terrible. Après Pierre le Grand, la plus grande partie du XVIIIe siècle sera marquée par la présence de femmes sur le trône russe. La régence de Sophie ouvre en quelque sorte une époque de suprématie du « sexe faible » en Russie. Le règne des impératrices ne sera dans l’ensemble ni meilleur ni pire que celui des empereurs. Un rôle important sera joué par les conseillers des tsarines, mais cela vaut également pour les tsars.
La régence de Sophie commence le 16 mai 1682, date à laquelle elle nomme ses principaux ministres. Le prince Vassili Golitsyne devient chancelier et prend la tête du
La satisfaction de toutes les exigences des
L’indécision du pouvoir apparaît aussi dans son attitude envers la crise spirituelle que traverse le pays. Le Schisme de l’Église continue de troubler les esprits. Les historiens relèvent l’extraordinaire nervosité de la société : « À Moscou, riches demeures et pauvres isbas, rues et places publiques… retentissaient de discussions et de disputes, de jugements et de raisonnements sur la meilleure façon de croire et de sauver son âme ; on discutait et disputait de la vraie foi, de l’ancienne piété et de l’impiété nouvelle, de la manière de joindre les doigts pour se signer, du nombre d’alleluia à prononcer, de prosphores à utiliser pour le service et de branches à représenter pour la croix, de l’exacte transcription du nom de Jésus12… » Siméon de Polotsk note qu’enfants et adultes parlent théologie, que des disputes ont lieu jusque dans les forêts et sur les foires, pour ne rien dire des estaminets. Le précepteur de Fiodor, auteur d’éloges en vers à l’intention de Sophie, constate non sans étonnement que les femmes elles-mêmes prennent part au débat.
Les sympathies du nouveau chef des
Une nouvelle menace apparaît en la personne du prince Khovanski. Chef du
Privés de commandement, retranchés au Kremlin, les
« Dans les affaires intérieures, écrit Kostomarov à propos de cet épisode de sept années, il ne se produisit aucun changement notable, hormis quelques transformations dans l’administration14. » A. Brikner parle, lui, de « l’insignifiance qui caractérise la régence de la princesse Sophie ». Cependant, le besoin de réformes devient d’autant plus aigu que l’influence occidentale se fait plus sentir à Moscou. Le réformateur est d’ailleurs tout trouvé : le chancelier Vassili Golitsyne. « Occidentaliste » convaincu, jouissant des faveurs de la régente, il a toute possibilité de réaliser les transformations nécessaires.
Le prince Vassili Golitsyne est parfaitement préparé à effectuer des réformes. Sa bibliothèque renferme quantité d’ouvrages latins, polonais et allemands, concernant les sciences de l’État, la théologie, l’histoire de l’Église, la dramaturgie, l’art vétérinaire, la géographie, la zoologie, et bien d’autres domaines. L’inventaire de ses livres mentionne également un
La politique étrangère de l’État moscovite repose tout entière sur le prince Golitsyne, en sa qualité de chef du
Moscou se trouve placée devant un choix : l’union avec la Pologne contre les Tatars, ou avec les Tatars contre la Pologne. Dans ses considérations sur la politique extérieure de la Russie, Iouri Krijanitch tentait de démontrer la nécessité et l’intérêt de faire la paix avec la Pologne et la Suède, et la guerre avec les Tatars, en vue de conquérir la Crimée. Vassili Golitsyne partage ce point de vue. Il correspond à la répartition des forces sur l’échiquier politique. En réponse à l’expansion ottomane, on voit apparaître, au début des années 1680, une coalition antiturque dont l’âme est Rome et les participants les plus actifs – Venise, la Pologne et l’Autriche. Moscou est conviée à rejoindre l’alliance, après avoir pris parti contre la Crimée. En 1683, le roi de Pologne Jean Sobieski met en déroute les Turcs à Vienne, stoppant leur progression en Europe. En 1684, les Vénitiens entreprennent des opérations militaires contre les Turcs et les chassent de Grèce. En janvier 1684, une paix temporaire a été signée avec la Pologne à Androussovo, et les pourparlers commencent en vue d’une « paix perpétuelle ». Mais les Polonais se refusent à céder définitivement Kiev, et les Russes, dans ces conditions, n’ont pas l’intention d’apporter leur aide contre les Turcs.
Le camp moscovite compte aussi ses adversaires de l’accord polono-russe. Leur principal interprète est l’
Le débat sur l’orientation de l’offensive, les divergences sur l’intérêt ou le caractère néfaste d’une guerre contre la Crimée, reflètent les points de vue contradictoires sur la mission de la Russie. Deux siècles plus tard, un théoricien du nationalisme russe, Nikolaï Danilevski reprendra presque mot pour mot les arguments de l’
En 1927, l’historien G. Vernadski, chantre de l’eurasisme, critique violemment la décision prise par V. Golitsyne de faire alliance avec la Pologne et de se lancer dans une campagne contre la Crimée : « Moscou partit à la queue de la coalition latino-uniate16. » En 1992, Lev Goumilev, historien et eurasien, tient des propos sans ambiguité : Sophie et Vassili Golitsyne « cédèrent aux exhortations des jésuites polonais, contre l’avis d’un chef de guerre aussi expérimenté que Samoïlovitch17 ».
Au début de 1686, des diplomates polonais arrivent à Moscou. Après sept semaines de pourparlers, auxquels participe personnellement le chancelier Golitsyne, la Russie et la Pologne signent une paix perpétuelle : Moscou obtient Kiev (après avoir versé cent quarante-six mille roubles) et accepte de rompre la paix avec le sultan et le khan. Les contemporains apprécient hautement cet accord avec la Pologne, dans lequel ils voient un immense succès de la diplomatie russe.
La guerre déclenchée contre le sultan par la coalition antiturque, place Moscou devant un pénible dilemme. Sa non-participation signifierait qu’en cas de victoire des Turcs sur les Polonais, on pourrait s’attendre à voir les janissaires aux portes de Kiev ; mais en cas de victoire des Polonais, la
Soulignant encore l’importance qu’elle accorde à cette victoire diplomatique – la conclusion d’une « paix perpétuelle » avec la Pologne – la régente Sophie commence à se qualifier d’« autocrate » et à songer à la couronne. Reste à conquérir la Crimée. Lev Goumilev fait très justement remarquer que l’
Vassili Golitsyne demande au général Gordon un conseil d’expert et la rédaction d’une note où il exprimerait son point de vue sur une éventuelle campagne de Crimée. Le général se lance dans des considérations d’ordre politique ; il fait remarquer qu’une défaite risquerait d’affaiblir la position de la régente, s’arrête en détail sur l’état des troupes (en soulignant le manque de discipline), énumère les avantages : une campagne permettrait de libérer des milliers de prisonniers, d’épargner à la chrétienté le joug d’une « engeance pernicieuse, maudite et répugnante », de venger les outrages séculaires. Et surtout, le général Gordon, tout en dressant la liste des obstacles (pour gagner Perekop, il faut plusieurs jours de marche dans la steppe aride), affirme que la victoire est assurée.
À l’automne 1686, la campagne de Crimée est lancée. Une lettre du patriarche Dionissi de Constantinople, suppliant les tsars et la régente de ne pas commencer la guerre car les Turcs se retourneront contre les chrétiens de Grèce, reste sans effet. En 1687, l’armée moscovite marche sur la Crimée, commandée par le prince Golitsyne. Elle bat en retraite, avant même d’atteindre Perekop. En 1689, Golitsyne lance une deuxième campagne, qui se solde également par une défaite complète. La chaleur, effroyable, le manque d’eau et de fourrage pour les chevaux, et surtout la nullité du commandant, empêchent de conquérir la Crimée.
On rejette la responsabilité de la défaite sur Samoïlovitch, qui se voit déchu de sa dignité d’
L’échec des campagnes de Crimée ébranle considérablement la position de Sophie. L’absence de mesures sérieuses de rétablissement de l’ordre au sein de l’État entraîne un accroissement du mécontentement, encore alimenté par la prédominance à la Cour du parti latino-polonais. Contemporain et parent de Pierre, le prince Kourakine évoque ses souvenirs de la régence de Sophie : « Les manières sont imposées à la noblesse et à la Cour selon la mode polonaise, depuis les équipages jusqu’à la construction des maisons, aux parures et à l’art de la table18. » L’histoire russe ne connaît pas d’autre moment où la Pologne fut à ce point en vogue à la Cour. Ce phénomène creuse encore la fracture entre la couche dirigeante et le peuple, elle contribue à augmenter la tension. Toutefois, la principale cause de la chute prochaine de la régente, est son frère, le tsar Pierre. Le 27 janvier 1689, il épouse Eudoxie Lopoukhina. Or, selon la coutume russe, un homme marié est majeur.
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
Naissance de l’empire de Russie
Fiodor TIOUTTCHEV.
1 Pourquoi fallait-il que Pierre vînt ?
Sergueï SOLOVIEV.
Ainsi, l’un des principaux historiens russes du XIXe siècle traduit-il l’apparition de Pierre Ier. Un point de vue qui n’est certes pas unanimement partagé. Aucun tsar russe n’aura fait autant couler d’encre que Pierre, aucun souverain n’aura suscité autant de querelles acharnées. Le débat sur l’action d’un autre tsar très populaire, Ivan IV le Terrible, se poursuit, nous l’avons vu, aujourd’hui encore. Mais, dans ce cas précis, les divergences portent essentiellement sur les méthodes de gouvernement et le degré de cruauté indispensable au souverain. Les disputes à propos de Pierre concernent les fins et les moyens, les voies de développement du pays et le choix des compagnons d’armes, la vision de la Russie et de l’Occident. Les jugements émis sur le premier empereur russe
Auteur d’une gigantesque histoire de la Russie, Sergueï Soloviev conclut, au terme d’une analyse scientifique du passé, à la nécessité de l’apparition d’un guide, attendu par le peuple. Alexandre Soumarokov (1717-1777), l’un des plus célèbres poètes et dramaturges de la période qui suit le règne de Pierre, n’a besoin que d’un souffle d’inspiration pour écrire : « Izmaïlovskoïé, Bethléem russe, qui a engendré Pierre. » Un siècle plus tard, le rationaliste Vissarion Bielinski (1811-1848), démocrate révolutionnaire, critique très influent et l’un des pères spirituels de l’intelligentsia russe, ne doute pas un instant, lui non plus, de l’origine divine de Pierre : « Pierre le Grand est le phénomène le plus grandiose, non seulement de notre histoire, mais de l’histoire de l’humanité ; il est la divinité qui nous a fait naître à la vie, qui a insufflé une âme vivante au corps colossal, mais plongé dans une mortelle somnolence, de la Russie ancienne. »
La nature divine des souverains moscovites, nous l’avons dit, était tenue pour certaine au temps de la
Cet enthousiasme à l’égard de Pierre est loin d’être la règle. Au cours des douze lectures publiques qu’il fait pour le bicentenaire de la naissance du tsar, Sergueï Soloviev évoque en détail sa vision de ce « très grand acteur historique, incarnation la plus complète de l’esprit du peuple ». Auteur d’une histoire de Russie depuis les temps les plus anciens, en vingt-neuf volumes, l’historien sait pertinemment qu’il n’y eut pas d’autre tsar russe aussi incompris et haï du peuple que Pierre le Grand. Les innombrables soulèvements, révoltes, complots qui emplissent son règne, étaient aussi le lot de ses prédécesseurs. Mais on tenait pour responsables de tous les troubles les boïars entourant le souverain. Sous le règne de Pierre, c’est le tsar lui-même qui est désigné par l’ensemble du peuple comme la cause de tous les maux. La légitimité de Pierre n’est à aucun moment remise en question, à la différence, nous l’avons vu, de Boris Godounov et Vassili Chouïski, dont on savait qu’ils n’étaient pas d’origine royale ; ils n’étaient pas, de ce fait, considérés comme de « vrais tsars », ce qui laissait la porte ouverte à tous les « imposteurs ».
Le comportement et l’action de Pierre vont engendrer, en revanche, la légende d’une substitution. Sa conduite, impensable pour un tsar, trouve ainsi son explication logique : il n’est pas le vrai tsar, on l’a substitué au souverain authentique. Plusieurs versions ont cours : la substitution s’est faite au moment de sa naissance, ou lors de son voyage à l’étranger ; à la place du vrai tsar, on a mis un Allemand, car seul un Allemand peut se comporter comme Pierre. Un Allemand, ou bien l’Antéchrist. Cette légende du tsar-Antéchrist est particulièrement répandue parmi les vieux-croyants.
Le rôle de Pierre dans l’histoire de la Russie est défini d’un côté par son action, de l’autre par la constante actualité des réponses que le grand tsar donne à deux questions essentielles : comment gouverner la Russie et vers quoi la mener ? Le grand débat apparu en Russie au XIXe siècle et qui se poursuit à la fin du XXe, toujours sous sa dénomination initiale de querelle entre « slavophiles » et « occidentalistes », est centré sur l’appréciation de l’action de Pierre Ier et son héritage. La ligne de partage entre les représentants de ces deux grands courants d’idées n’est pas toujours claire et paraît souvent bien conventionnelle. L’attitude à l’égard de Pierre permet d’éclaircir le sens de la dispute. C. Aksakov (1817-1860), l’un des grands idéologues slavophiles, accuse Pierre de deux péchés : il a brisé l’harmonie de toujours entre le peuple russe et le pouvoir ; ses réformes avaient un caractère antinational. Les slavophiles opposent radicalement la période moscovite, « nationale », de l’histoire russe, à celle, « antinationale », de Pétersbourg.
Quelques dizaines d’années avant la naissance du mouvement slavophile, Nikolaï Karamzine résume les grands vices de l’action pétrovienne, sans nier pour autant que « cette main puissante donne une nouvelle impulsion à la Russie ; nous ne reviendrons plus en arrière2 ». Écrite en 1811, à la demande de la grande-duchesse Catherine, sœur cadette de l’empereur Alexandre Ier et l’une des femmes les plus cultivées et les plus brillantes de son temps, la
L’auteur de la
Alexandre Pouchkine qui, dans son poème
Disciple de Soloviev, le plus brillant et le plus talentueux des historiens russes, Vassili Klioutchevski ne partage pourtant pas l’enthousiasme de son maître à l’égard des transformations de Pierre. Il les juge limitées par un objectif très pratique : « La réforme accomplie par Pierre le Grand n’avait pas pour but de rebâtir l’ordre politique, social ou moral ; elle visait simplement à armer l’État russe et le peuple de recettes toutes faites, intellectuelles et matérielles, venues d’Europe occidentale5… » La résistance du peuple contraint Pierre à recourir à des méthodes brutales, qui donnent l’impression d’une révolution. En réalité, estime Klioutchevski, l’œuvre de Pierre s’apparente « plus à un ébranlement qu’à un bouleversement6 ». L’historien reproche surtout à Pierre l’absence, dans son État, « à côté du pouvoir et de la loi, d’un élément moteur, d’une personnalité libre, d’un citoyen7 ».
Les disputes scientifiques et idéologiques autour de Pierre Ier et de son œuvre se poursuivent jusqu’à la révolution de 1917, date à laquelle un nouvel ébranlement fait vaciller le pays et contraint à se tourner vers le passé pour mieux cerner le présent. L’époque de Pierre devient un point de référence, permettant de comprendre – ou de tenter de le faire – la nature et le sens de la révolution bolchevique. Presque simultanément, deux écrivains se tournent vers Pierre : en 1918, Alexis Tolstoï écrit
Boris Pilniak a un tout autre point de vue. Le portrait impitoyable, dévastateur, qu’il brosse de Pierre, est sans équivalent dans la littérature et l’historiographie russes. Seuls les vieux-croyants, qui voyaient dans le fondateur de Pétersbourg l’incarnation de l’Antéchrist, parlaient de Pierre en ces termes. « Un homme, dont l’âme ne trouvait de plaisir que dans l’action. Un homme doté de facultés géniales. Un homme anormal, toujours ivre, syphilitique, neurasthénique, souffrant de crises psychasthéniques de mélancolie et de fureur, qui devait tuer son fils de ses propres mains. Un monarque incapable de se restreindre en quoi que ce fût, de comprendre la nécessité de se maîtriser – un despote. Un homme sans le moindre sens des responsabilités, méprisant tout, inapte, jusqu’à la fin de ses jours, à saisir tant la logique historique que la physiologie de la vie du peuple. Un maniaque. Un couard. Terrorisé dans son enfance, il en avait conçu la haine de l’Ancien, acceptait aveuglément le Nouveau, vivait avec des étrangers qui affluaient de toutes parts, attirés par l’appât de l’argent facile ; un homme à l’éducation de caserne, qui tenait pour un idéal les mœurs des matelots hollandais. Un homme demeuré jusqu’à la mort un enfant, aimant le jeu par-dessus tout et qui, sa vie durant, joua à la guerre, aux bateaux, aux parades, aux assemblées, aux illuminations, à l’Europe10… »
Boris Pilniak énumère longtemps encore les faiblesses, les tares et les crimes du premier empereur de Russie. L’écrivain se complaît à sa propre audace, à la résolution avec laquelle il s’immisce dans les dédales de la conscience et de l’inconscient du tsar. Mais Pilniak a surtout besoin de démasquer Pierre pour présenter la révolution d’Octobre comme un phénomène authentiquement russe, autrement dit antipétrovien.
Dans le roman
Boris Pilniak n’a pas compris la nature du coup d’État bolchevik (il n’allait pas tarder à s’en apercevoir à ses dépens), mais surtout, il n’a pas saisi le caractère et les visées des leaders d’Octobre. Eux, aimaient Pierre le Grand. Lénine formule, avec clarté et concision, son opinion de l’empereur : « … Pierre accéléra l’adoption du mode occidental par la
L’évolution du point de vue de Staline sur le tsar réformateur coïncide avec les fluctuations de sa vision des fins du coup d’État bolchevik. En 1931, dans un entretien avec l’écrivain allemand Emil Ludwig, Staline, admettant, avec son interlocuteur, que « Pierre le Grand fit beaucoup pour le développement de son pays et pour implanter en Russie la culture occidentale », ajoute cependant : « Oui, bien sûr, Pierre le Grand a fait beaucoup pour l’ascension de la classe des propriétaires terriens et le développement de la classe marchande naissante… Il a fait beaucoup pour l’instauration et le renforcement de l’État national des propriétaires et des négociants14. »
Quelques années plus tard, Staline rejette le jargon et les catégories marxistes, et impose la glorification de « l’État national ». Répondant au souhait du Grand Guide, Alexis Tolstoï écrit son roman
Dans les années poststaliniennes, le premier empereur russe est présenté par les historiens comme un grand monarque, bâtisseur d’un puissant État centralisé, mais usant parfois de méthodes excessivement brutales. La figure de Pierre Ier redevient d’une brûlante actualité au milieu des années 1980, lorsque commence la
Cette séduisante idée du « grand bond » poussera manifestement, à la fin de 1993, le bloc des partis libéraux et démocratiques à se présenter aux élections législatives, avec pour emblème la statue de Pierre le Grand à Pétersbourg (un cavalier faisant se cabrer le cheval Russie), auréolée d’un programme en trois mots : « Liberté. Propriété. Légalité. » Le bloc ainsi formé prend le nom de « Choix de Russie ».
L’actualité récurrente de Pierre rend plus ardue l’appréciation de son œuvre et de sa personne, que celles d’autres monarques russes. Le mythe de Pierre – grand bâtisseur de l’État ou Antéchrist, souverain russe progressiste par excellence ou « tsar substitué » – imprègne le point de vue des historiens, des politiciens et des idéologues. Une chose est sûre : nul, dans l’histoire russe, n’occupe autant de place que Pierre. Et, comme le confirment les événements de la fin du XXe siècle, son mythe est peut-être plus important que l’action réelle du tsar-charpentier.
2 Les années de formation
Devise choisie par Pierre pour son sceau.
Malgré une étude intensive de l’époque de Pierre, de son action et de sa personne, de nombreuses énigmes, obscurités et divergences demeurent. Pourtant, documents et souvenirs, dus à la plume d’étrangers et de Russes, abondent. Vassili Klioutchevski qui ne considère pas, comme Sergueï Soloviev, que les réformes de Pierre ont un caractère révolutionnaire, écrit : « Ce fut une révolution, non dans les visées et les résultats, mais dans les procédés et dans l’impression que fit la réforme sur les esprits et les nerfs des contemporains1. » Les esprits et les nerfs sont en effet mis à rude épreuve, et pas seulement ceux des contemporains, comme en témoignent les décennies écoulées depuis ces propos de Klioutchevski. Le choc subi, y compris par les lointains descendants de Pierre, imprègne les points de vue sur le bâtisseur de Pétersbourg.
La plupart des contemporains s’accordent, dans leurs écrits, sur l’enfance, l’adolescence et la jeunesse de Pierre. On commence d’ordinaire par les événements qui devaient bouleverser l’enfant de dix ans et dont il porterait toute sa vie la marque : la révolte des
L’exécution sommaire des parents de la seconde épouse d’Alexis Mikhaïlovitch libère une place au Kremlin pour la régente Sophie, troisième fille d’Alexis et de sa première femme, Maria Miloslavskaïa. Les sept années de régence sont, pour Pierre, une époque de mûrissement. Très tôt, le tsarevitch apprend à lire et à écrire : alphabet, syllabes, lecture du
Ne se montrant au Kremlin qu’à l’occasion de cérémonies officielles requérant la présence du tsar Pierre, Natalia et son fils vivent pour l’essentiel à Preobrajenskoïé et Kolomenskoïé, deux bourgs des environs de Moscou. Pierre ignorera donc l’instruction traditionnelle : son écriture restera, pour reprendre la formule d’un chercheur, « plus qu’effroyable », et il dédaignera la grammaire et l’orthographe. Il n’en sera pas de même pour les connaissances qui lui paraîtront utiles, qu’il assimilera rapidement et solidement.
Livré à lui-même, Pierre ne fait que ce qu’il lui plaît. Il se passionne pour deux domaines : la guerre et la technique. L’un et l’autre sont liés. Les jeux guerriers qu’il organise avec ses « régiments pour rire », deviennent de plus en plus sérieux. De vrais canons remplacent bientôt les jouets de bois. L’apparition de véritables armes à feu dans ses jeux, éveille l’intérêt de Pierre pour les métiers de menuisier, charpentier, tourneur. Les livres du palais, où sont consignées les dépenses de la famille royale, contiennent la liste des objets commandés à l’intention du jeune tsar : d’abord des jouets guerriers, puis de vrais armes, enfin un « établi de menuisier », une « panoplie de forgeron », etc. En 1686 – Pierre a alors quatorze ans –, les livres font état de la livraison, à Preobrajenskoïé, d’une importante quantité de matériau de construction : on bâtit, en effet, à proximité du bourg et selon le souhait de Pierre, une « ville pour rire » – une forteresse qui prendra le nom de Pressbourg.
La construction de fortifications, l’apparition de l’artillerie conduisent l’enfant à se familiariser avec les plans, les mesures, l’arithmétique. On a coutume, depuis le règne d’Alexis Mikhaïlovitch où la Cour éprouva le besoin de disposer de spécialistes, de s’adresser à la
Dans le canot remis en état, le jeune Pierre peut naviguer sur la Iaouza, bien que ce ne soit pas très commode car la rivière est étroite. Cependant, sur l’autre berge, se trouve la
Pierre grandit, ses jeux deviennent de plus en plus sérieux. À partir de son « armée pour rire », deux régiments sont formés : le Preobrajenski et le Semionovski, qui seront le noyau de la nouvelle armée régulière. L’engouement du jeune tsar pour les étrangers qui l’aident à créer une force militaire et lui font découvrir un monde nouveau, est de plus en plus manifeste. L’entière liberté laissée à l’adolescent, l’absence de traditions restrictives et de surveillance parentale développent en lui le rejet de toute contrainte et l’incapacité à supporter que son moindre caprice reste insatisfait.
La seule intervention importante, et malheureuse, de sa mère dans sa vie, écrit P. Milioukov, sera de le marier à Eudoxie Lopoukhina. La tsarine est pressée : son fils a seize ans et huit mois. Jolie mais indifférente à Pierre, Eudoxie est la fille d’un petit nobliau : les Narychkine ne veulent pas d’une alliance avec une grande lignée, susceptible de leur faire concurrence. La fiancée amène avec elle à la Cour au moins trente parents pauvres, tous Lopoukhine. Les cercles proches de Sophie en conçoivent une irritation qui rejaillit sur Natalia et Pierre. Ce n’est pas la seule raison de la tension croissante qui s’installe entre la régente et le tsar : Pierre est désormais majeur, puisque marié, or la régente songe de plus en plus à la couronne pour elle-même ; ils sont donc naturellement adversaires. Les partisans des deux camps font tout pour que les relations se gâtent. Sophie craint une attaque de ceux qu’elle nomme les « palefreniers de Preobrajenskoïé », et prépare les
Dans la nuit du 7 au 8 août 1689, on prévient Pierre, à Preobrajenskoïé, qu’une troupe armée marche sur son palais pour « l’anéantir ». Les historiens ignorent à ce jour si le danger était réel et qui a lancé la nouvelle d’un mouvement des ennemis du tsar en direction de Preobrajenskoïé. On sait seulement qu’apprenant la menace imminente, Pierre s’enfuit au galop, en pleine nuit et en chemise, au monastère de la Trinité, abandonnant sa mère et sa femme, enceinte. Par la suite, Pierre ne montrera plus la moindre couardise ; à l’heure du danger, il fera au contraire toujours preuve de vaillance. Il se peut que sa fuite soit liée à ses souvenirs enfantins de la révolte des
Cantonné aux environs du monastère de la Trinité où il fait venir sa famille et ses troupes fidèles, Pierre exige que Sophie renonce au pouvoir. Les boïars et les
Jusqu’alors, Pierre fréquentait surtout des artisans étrangers ; or voici que le rejoignent au monastère de la Trinité des militaires qui connaissent l’Europe et ont vu une vie différente de la vie moscovite. Certains resteront de longues années dans l’entourage de Pierre. Patrik Gordon est de ceux-là, de même que le préféré des étrangers, le Genevois Franz Lefort, venu à Moscou au temps d’Alexis Mikhaïlovitch ; il devait servir dans l’armée et y faire carrière, sans toutefois se distinguer particulièrement des autres colonels. Jusqu’à sa mort, Lefort sera l’un des hommes les plus proches de Pierre ; il racontera l’Europe au tsar, lui enseignera à boire et à bambocher. Parent de la tsarine Natalia (donc, du tsar), le prince Boris Kourakine a laissé des carnets passionnants sur l’époque de Pierre. Nombre de ses remarques sont entrées dans l’historiographie, sans référence à leur auteur. Kourakine qualifie Franz Lefort de « débauché français », mais il ajoute qu’il n’a pas la morgue de nombreux étrangers et que, jouissant de la bienveillance du tsar, il ne fait de tort à personne.
Assuré de la victoire, Pierre exige qu’on lui livre le chef du
Le 6 septembre 1689, Pierre écrit une lettre à son frère Ivan, lui expliquant la nécessité d’écarter Sophie du pouvoir et, se disant prêt à respecter son frère « comme un père », lui demande de l’autoriser à le libérer du fardeau des affaires d’État. Ivan est ainsi écarté lui aussi ; il ne remplira plus que nominalement ses obligations de tsar, jusqu’à sa mort en 1696.
Le 12 septembre, au nom de Pierre, de nouveaux responsables sont désignés pour toutes les administrations centrales de la Moscovie. « On peut considérer le 12 septembre, écrit le biographe du tsar, comme le véritable commencement du règne de Pierre. » Élu tsar à dix ans, Pierre demeure seul sur le trône à dix-sept ans (et quatre mois), mais il ne règne pas pour autant. Le pouvoir ne l’intéresse pas. Il incombe donc à la tsarine Natalia de gouverner le pays, mais comme, selon Boris Kourakine, elle est «
L’un des traits du nouveau gouvernement est une attitude franchement hostile à l’égard des étrangers, en réaction à l’occidentalisme de la Cour de Sophie. Un rôle important est joué dans la lutte contre « la clique étrangère » par le patriarche Joachim. Dans son testament (le patriarche meurt le 17 mars 1690), il insiste : « On ne doit pas fréquenter les latins, les luthériens, les calvinistes, les Tatars impies… » C’est à cette époque que des mesures sont prises pour compliquer les relations avec l’Occident (on renforce la censure des correspondances, on limite le nombre des entrées en Russie) ; en octobre 1689, Quirinus Kulman, mi-polonais mi-allemand, arrivé à Moscou en avril de la même année pour faire de la Moscovie le cinquième royaume de l’Apocalypse, celui où apparaîtra le Christ afin d’instaurer le royaume millénaire, est conduit au bûcher sur la place Rouge. Kulman est déclaré hérétique et brûlé vif, avec ses disciples et ses livres.
Dans le même temps, Pierre commence à fréquenter ouvertement la
D’autres raisons, psychologiques, pousseront Pierre à jouer au « concile » jusqu’à la fin de sa vie, à tourner en dérision les rites de l’Église. La réforme de Nikone, qui changera radicalement les rapports entre l’Église et l’État, sera ainsi préparée de longue date par ces parodies blasphématoires. De la même façon, la passion juvénile de Pierre pour la navigation sur la Iaouza donnera l’impulsion pour la création de la flotte, et les jeux militaires conduiront à la formation de la nouvelle armée.
Pierre n’invente rien de vraiment nouveau : son père, nous l’avons vu, aimait les spectacles, il aimait faire bombance, soûler les boïars et le clergé, il s’intéressait à la flotte. La différence entre le père et le fils n’est toutefois pas uniquement une question de tempérament. Toutes les qualités naturelles de Pierre, ses engouements, ses passions, ses sentiments, ses désirs prennent une tournure qualitativement différente après sa rencontre avec la
Les amusements occupent entièrement le jeune monarque qui se dispense aussi, peut-être, de gouverner l’État parce qu’on ne lui demande pas son avis. Après la mort du patriarche Joachim, Pierre propose son candidat, Markel, métropolite de Pskov, mais la tsarine Natalia et les ecclésiastiques de son entourage veulent imposer le métropolite de Kazan, Adrien. Sept ans plus tard, le tsar évoquera cet épisode, à l’étranger. Son biographe rapporte : « Quand mourut le dernier patriarche de Moscou, il voulut nommer à sa place un homme savant, qui avait beaucoup voyagé et parlait le latin, l’italien et le français ; mais les Russes supplièrent bruyamment le tsar de n’en rien faire, pour les raisons suivantes : d’abord parce qu’il connaissait des langues barbares, ensuite parce que sa barbe n’était pas assez longue et ne convenait pas à la dignité de patriarche, enfin parce que son cocher voyageait le plus souvent sur le siège de la voiture, et non à cheval, comme l’exigeaient les usages5. »
Écarté des affaires de l’État, Pierre se consacre à ce qui l’intéresse, et avant tout à la flotte. Par deux fois, il se rend à Arkhanguelsk pour voir la mer et l’unique port maritime russe ; il ordonne la construction de deux navires. Il organise des manœuvres militaires auxquelles prennent part ses « régiments pour rire ». Le biographe du tsar note qu’il « servait Neptune et Mars, à l’instar de Bacchus, sans frein ni restriction6 ».
En janvier 1694, meurt la tsarine Natalia, à moins de quarante-cinq ans. Le tsar n’a pas encore vingt-deux ans. Pierre fait ses seconds débuts de tsar. Il commence par une guerre. Voltaire, qui écrira l’histoire de Pierre d’après des documents reçus de Pétersbourg, relève que le tsar a le choix, pour ses opérations militaires, entre la Turquie, la Suède et la Chine. En théorie, la chose est vraie. Mais la Chine est trop loin, et la Suède trop puissante ; ne restent que la Turquie et son vassal, le khan de Crimée. Les historiens expliquent diversement la décision prise, en 1695, d’engager les hostilités avec le puissant Empire ottoman. Il est vrai que les deux pays ont un vieux compte à régler, que les relations se sont détériorées, surtout depuis les raids sanglants des Tatars en Petite-Russie ; mais il y a aussi le désir d’accéder à la mer Noire, un des moteurs de la politique étrangère russe depuis le XVIe siècle. Le Faux-Dmitri, rappelons-le, avait été tué à la veille d’une campagne contre les Tatars. Le besoin de la mer Noire est devenu lancinant depuis le rattachement de la Petite-Russie. Sous le règne du père de Pierre, les Cosaques avaient pris Azov mais, nous l’avons vu, à la demande de Moscou qui avait conscience de son incapacité à conserver ce port, ils avaient été contraints de le rendre. Par deux fois, la régente Sophie avait tenté de s’emparer de la Crimée, en vain.
Dans son célèbre ouvrage antirusse,
Déclenchée par Pierre, la campagne de Crimée ressemble à une réédition des expéditions de Vassili Golitsyne. Le véritable objectif est Azov, qui ferme l’accès à la mer Noire depuis le Don. La grande cause des échecs de Vassili Golitsyne avait été, nous l’avons vu, la steppe aride qu’il fallait absolument traverser pour s’emparer de la presqu’île. Le plan de Pierre, visiblement élaboré par Patrik Gordon, prévoit un mouvement en direction de la Crimée par des voies détournées, ainsi que, grande innovation, le transport d’une partie des troupes et du matériel par voie fluviale. La gigantesque armée, organisée à l’ancienne – cent vingt mille hommes conduits par le boïar Boris Cheremetiev –, doit mener une action contre les fortifications turques du Dniepr, conjointement avec les Cosaques. L’armée nouvelle, de son côté, commandée par le boïar Artamon Golovine, Patrik Gordon et Franz Lefort, gagne Azov et lance l’assaut de la forteresse, défendue par une garnison de huit mille Turcs.
Pierre se trouve dans la « nouvelle armée », au rang de « bombardier du régiment Preobrajenski », et s’occupe avant tout de l’artillerie. La direction collective de l’assaut se révèle un échec complet, les commandants ne parvenant jamais à se mettre d’accord. L’impréparation des soldats et des officiers, la résistance acharnée de la garnison, la puissante défense d’Azov – tout concourt à la défaite des Russes. Après un siège de trois mois et trois assauts repoussés avec de lourdes pertes pour les assaillants, on décide de renoncer. La retraite à travers la steppe, sous le harcèlement des Tatars, entraîne de nombreuses victimes supplémentaires. Les pertes sont plus considérables que celles enregistrées lors des campagnes de Golitsyne.
Le premier échec du tsar Pierre révèle un de ses principaux traits de caractère : la défaite déclenche en lui un sursaut d’énergie, il mobilise toutes ses forces pour recommencer et réussir. « L’échec, note Sergueï Soloviev, fit apparaître le grand homme : Pierre ne se découragea point, il sortit au contraire grandi du malheur et fit preuve d’une énergie stupéfiante pour effacer la défaite et assurer le succès de la campagne suivante. »
On entreprend de préparer une seconde tentative. Il est décidé d’attaquer Azov, non seulement par terre mais aussi par mer. Il importe donc d’avoir des navires que l’on commence à construire au chantier naval de Voronej. Déjà, sous le règne du tsar Michel, on y avait fabriqué des embarcations à fond plat ; les forêts profondes de la région, riches en chênes, tilleuls, pins, fournissent un remarquable matériau de construction. Pierre ordonne de construire des galères, selon un modèle apporté de Hollande. La première galère prend le nom de
Au printemps 1696, Azov est de nouveau assiégée, par terre et par mer, cette fois. En juillet, la forteresse se rend. La victoire fait un effet d’autant plus prodigieux que les troupes russes avaient depuis longtemps perdu la notion du succès. La victoire sur le sultan augmente l’importance de Moscou aux yeux de l’Occident, qui mène une lutte inlassable contre l’Empire ottoman. Moscou assiste à un incroyable triomphe. Un arc grandiose est édifié, d’au moins dix mètres de hauteur, orné d’emblèmes et d’inscriptions absolument incompréhensibles aux Moscovites : on s’est inspiré des triomphes des empereurs romains. Partout, ce ne sont que couronnes de lauriers, inscriptions célébrant les exploits d’Hercule et de Mars ; on a traduit en russe les fameuses paroles de César : «
Pierre, cependant, juge insuffisante sa victoire ; il sent qu’il doit la consolider et se convaincre plus avant de ses possibilités. Il invite la Douma des Boïars à « saisir la Fortune par les cheveux » et à trouver les moyens de réaliser son projet : construire une flotte et accéder à la mer Noire, afin de poursuivre la guerre contre les Turcs. Or, pour construire la flotte, on manque d’argent et de techniciens. On instaure donc un impôt spécial, très lourd : tous les habitants de l’État moscovite participent à la création de la flotte. On organise des « compagnies », sortes de groupements de propriétaires terriens, tant religieux que profanes, contraints de prendre en charge la construction d’un navire ; les marchands doivent aussi construire les leurs. Des spécialistes, constructeurs de bateaux, charpentiers, sont mandés de l’étranger. Le tsar amène de force des ouvriers, il déplace à Azov trois mille
Paul Milioukov, qui s’est penché sur l’état de l’économie russe au temps des réformes de Pierre, constate : « Les bateaux construits par les “compagnies” se révélèrent inutilisables, et toute cette première flotte, qui avait coûté près de neuf cent mille roubles de l’époque (le Trésor recueillait annuellement environ un million et demi de roubles d’impôts), ne put être employée à aucun but pratique7. » Les campagnes militaires dont on ne voit pas la fin, car Pierre se prépare à combattre les « infidèles », la construction fébrile de la flotte, la lourde imposition, le très grand nombre d’étrangers dans l’entourage du tsar, suscitent un mécontentement croissant.
Dans sa biographie de Pierre, Sergueï Platonov écrit : « […] L’observateur tardif de son action durant cette période est prêt à voir en lui, non pas l’homme politique et l’homme d’État parvenus à maturité, mais un jeune utopiste et fantaisiste, alliant de façon originale un fort tempérament et une intelligence aiguë à une naïveté politique et un infantilisme sans frein8. » L’historien se considère comme cet « observateur tardif ». Il s’attaque à la biographie du tsar réformateur pour le bicentenaire de sa mort. Mais on fête parallèlement le huitième anniversaire de la révolution d’Octobre. Au même moment (1926), le grand écrivain Andreï Platonov écrit un récit historique,
Les détracteurs de Pierre eux-mêmes, contemporains ou « observateurs tardifs », ne peuvent lui dénier une cohérence. Comprenant la nécessité d’avoir ses propres spécialistes, Pierre envoie à l’étranger soixante et un jeunes nobles (dont vingt-trois ont des titres princiers), accompagnés de soldats (un pour chacun). Puis, en mars 1697, il part lui-même à l’étranger, au milieu d’une imposante délégation. À la tête de cette ambassade se trouvent Fiodor Golovine, gouverneur de Sibérie, et l’amiral Lefort. Le tsar, lui, voyage incognito, baptisé pour la circonstance capitaine Pierre Mikhaïlov. Il entre dans le désir constant de Pierre de rester dans l’ombre, en poussant ses serviteurs sur le devant de la scène – une part de ce jeu qu’affectionne le tsar, mais aussi la conviction sincère que d’autres en savent plus que lui et qu’il doit apprendre.
Le tsar quitte le pays malgré les signes manifestes d’un mécontentement croissant. Au début de 1697, le moine Abraham remet à Pierre une dénonciation de son action de tsar. Au nombre des principaux reproches, se trouve les « jeux » qu’affectionne le tsar, au lieu de s’occuper des affaires de l’État. Le moine est soumis à la torture et il dénonce de nombreuses personnes accusant Pierre et son mode de gouvernement « qui déplaît à Dieu ». En février, à deux semaines du départ, on informe le tsar d’un complot fomenté par le colonel de
Aussitôt après l’exécution des conjurés, le 9 mars 1697, Pierre part pour l’étranger. Durant son absence, il confie le gouvernement de l’État à son oncle, Lev Narychkine, chef du
La « Grande Ambassade », comme on l’appelle officiellement, compte plus de deux cents hommes. Ils forment la suite du premier ambassadeur, Franz Lefort, du second, Fiodor Golovine, diplomate expérimenté qui a signé le traité de Nertchinsk avec la Chine en 1689, et du troisième, Prokofi Voznitsyne, clerc de la Douma et diplomate professionnel. La suite comprend également, nous l’avons dit, le « capitaine Pierre Mikhaïlov ».
Officiellement, la raison qui pousse le tsar à décider d’envoyer une ambassade à l’empereur, aux rois d’Angleterre et de Danemark, au pape, en Hollande, à l’électeur de Brandebourg et à Venise, est d’ordre diplomatique : elle vise à « conforter l’amitié et l’amour éprouvés de longue date pour toutes les affaires chrétiennes, en vue d’affaiblir les ennemis de la Croix du Seigneur, le sultan turc, le khan de Crimée et toutes les hordes
Hors des frontières de Russie, Pierre ne tarde pas à se convaincre que l’Europe est surtout préoccupée de la guerre entre Habsbourg et Bourbons. Puis il apprend que l’empereur s’apprête à conclure la paix avec le sultan, sans même en avoir averti la Russie. Le tsar ne s’en indigne pas particulièrement, la diplomatie n’étant pas, alors, son principal centre d’intérêt. Si Pierre quitte sans remords son pays, c’est qu’il ne l’a, de fait, pas vraiment gouverné jusqu’à présent. Il est attiré à l’étranger par la curiosité, le désir de voir et d’apprendre ce qu’il ne connaît pas encore, dans les domaines qui le passionnent. Ambassadeur de France à Stockholm, le comte d’Avaux, qui suit la progression de la délégation russe en Europe, rapporte à Louis XIV ce voyage « si bizarre et qui est en effet si fort contre le bon sens9 ».
Pierre sait parfaitement pourquoi il est parti. Les innombrables lettres qu’il envoie à Moscou de l’étranger portent un cachet de cire représentant un jeune charpentier, entouré d’armes et d’instruments de navigation, avec cette devise : « Car je suis au rang de l’élève, et j’exige que l’on m’instruise. » Le tsar veut apprendre et il se rend là où il peut trouver des maîtres. Par la suite, dans un préambule au Règlement de Marine, il expliquera ainsi l’objectif de son voyage : « Afin que ce domaine nouveau (la construction de la flotte) s’implantât pour toujours en Russie, le souverain conçut l’idée d’initier son peuple à cet art et, dans ce but, il envoya un grand nombre d’hommes de noble naissance en Hollande et en d’autres États, étudier l’architecture et la navigation. Et, plus extraordinaire, comme si le monarque eût éprouvé de la honte à demeurer à la traîne de ses sujets dans cet art, il prit la tête de la marche en Hollande10. »
Pierre voyage seize mois à travers l’Europe : de Riga, où les Russes sont mal accueillis, l’ambassade gagne la Courlande où elle est fort bien reçue, puis le Brandebourg qui deviendra bientôt la Prusse, enfin la Hollande et l’Angleterre. Pierre séjournera dans ces derniers pays pendant neuf mois, passant le plus clair de son temps sur les chantiers navals. L’ambassade russe arrive ensuite dans la capitale de l’Empire, Vienne, étape sur la route de Venise. Mais la nouvelle qu’une révolte des
Pierre veut tout voir, et il voit beaucoup de choses. S’il s’intéresse principalement aux bateaux, il n’en visite pas moins les musées, un cabinet anatomique à Leyde, le Parlement de Londres ; il rencontre des monarques, des hommes d’État, des savants. Partout, il se montre égal à lui-même : remarquant le dégoût de certains membres de sa suite à la vue d’un corps à la morgue, il leur ordonne d’en déchiqueter les muscles avec les dents. Dans l’un des premiers romans de l’époque soviétique (1922), le héros, un tchékiste, expliquant que le spectacle de la mort violente corrompt, cite en exemple Pierre Ier et son ordre de déchiqueter un cadavre à coups de dents : « C’est autre chose, il n’y avait rien là de dépravant. Ce qui est nécessaire, ne corrompt pas11. »
Karamzine reproche à Pierre d’avoir voulu faire « la Hollande en Russie ». Au début du XIXe siècle, cela semble un peu ridicule, mais à la fin du XVIe, la Hollande (les Pays-Bas, les États-Généraux, comme on appelle alors ce pays en Russie) est l’une des grandes puissances européennes, un État au sommet de sa puissance et de sa richesse, tant matérielle que culturelle. Pierre aime la Hollande – sans l’avoir jamais vue – depuis son enfance. Les Hollandais de la
Le tsar n’est pas déçu par la rencontre avec le pays de ses rêves. La maisonnette de Saardam, dans laquelle Pierre vit incognito, deviendra par la suite un lieu de pèlerinage. Napoléon lui-même y fera une brève visite. Et quand le futur Alexandre II s’y rendra, son compagnon de voyage, le poète Vassili Joukovski, écrira au crayon sur un des murs : « Au-dessus de cette humble chaumière, Volent les saints anges. Recueille-toi, Grand Prince : Ici est le berceau de Ton Empire. Ici est née la grande Russie. » On peut y voir une outrance poétique et considérer que l’Empire de Russie n’est pas né dans la maisonnette de Saardam. Il n’empêche que les vers de Joukovski reflètent l’impression produite sur les générations suivantes par le voyage de Pierre en Europe. Dans la Russie de la fin du XVIIe siècle, en revanche, l’absence prolongée du tsar effraie, elle donne naissance aux rumeurs angoissées de la substitution et de la proche venue de l’Antéchrist.
Pierre regarde l’Europe, et l’Europe regarde le tsar. Le représentant de l’Autriche à Moscou tranquillise l’empereur, l’informant que le voyage du tsar ne peut être considéré comme un fait inouï, car au Xe siècle, déjà, un souverain russe s’est rendu à la Cour de l’empereur Henri IV, à Worms. Le diplomate fait allusion au voyage effectué en Europe occidentale par le grand-prince Iziaslav Iaroslavovitch, en 1075. Mais depuis six cents ans, l’Europe n’a pas vu de monarque russe.
À compter du milieu du XVIe siècle, nous l’avons dit, des relations de voyageurs, découvrant ce pays étranger et lointain qu’est la Russie, font leur apparition : Herberstein (1549-1556), Possevino (1568), Fletcher (1591), Petrey (1615), Oléarius (1656). À partir de 1629, on trouve des informations sur la Russie dans une revue populaire du XVIIe siècle,
Les biographes de Pierre ne peuvent s’empêcher de citer l’opinion de deux princesses allemandes – celles de Hanovre et de Brandebourg –, la mère et la fille, que le tsar rencontre au début de son périple. La fille, Sophie-Charlotte, déclare : « Il est visible qu’on ne lui a pas même appris à manger, mais j’ai apprécié ses façons naturelles et sans contrainte. » Sa mère, Sophie, estime que « s’il avait reçu une meilleure éducation, il serait un homme parfait, car il a maintes qualités et un esprit extraordinaire ». Tous ceux qui voient Pierre au cours de son voyage et laissent un témoignage, partagent l’avis des princesses : le tsar est talentueux, intelligent, vivant et sans la moindre éducation ; il ignore la façon de se conduire en Europe.
Étonnés par son aspect et son comportement, son infinie curiosité et ses étranges mœurs, les contemporains se montrent unanimes : par son séjour en Europe, Pierre fait la preuve de sa volonté de progrès, il veut passer des ténèbres à la lumière. Les uns, dont Leibniz, convaincus de la force et de l’intelligence du tsar, ne doutent pas qu’il réussisse. D’autres sont plus sceptiques. Ruzzini, diplomate vénitien, résume leur point de vue : « On ne saurait dire si les observations faites par le tsar au cours de son voyage et l’invitation faite à de nombreuses personnes de venir en Russie enseigner ses sujets et développer les métiers, suffiront à transformer ce peuple barbare en peuple civilisé et à le pousser à l’action. Si l’esprit et la force de volonté du peuple étaient en rapport avec les dimensions gigantesques de ce
L’action de Pierre, à un degré nettement plus important que pour ses prédécesseurs, est double. Le moindre de ses actes est une explosion dont la puissance est démultipliée par les ondes de choc qui se propagent dans le temps et continuent d’agir des siècles après la mort du « tsar bolchevik ».
Sergueï Soloviev écrit : « Pierre partit du sang et il revint au sang. » Pierre part en Europe, après l’exécution du colonel des
À la fin du mois de mai, les
Le simple nom d’Ivan Mikhaïlovitch Miloslavski, resté, pour Pierre, l’organisateur de la première révolte des
De retour à Moscou, Pierre est bien résolu à en finir une bonne fois avec ces
Pierre n’est sans doute pas plus cruel que ne l’était son père, qui fit montre de la plus extrême brutalité pour réprimer les innombrables soulèvements de son règne. Il n’est pas plus cruel que les
En dépit de recherches plus que zélées, Pierre ne parvient pas à trouver le lien rattachant la révolte des
Le règne de Pierre commence pour la troisième fois. Mais cette fois est la bonne. Le tsar a concentré entre ses mains tout le pouvoir possible.
3 La Guerre du Nord
Alexandre POUCHKINE.
Dans un poème consacré à la bataille de Poltava où l’armée suédoise, longtemps considérée comme la meilleure d’Europe, est défaite, Alexandre Pouchkine raconte comment la Russie atteint l’« âge d’homme ». Le poète n’hésite pas un instant sur l’identité de l’artisan de la victoire ; il affirme que la Russie se renforce dans les plus dures épreuves, « avec le génie de Pierre ». Le biographe allemand de Pierre intitule son chapitre sur la guerre contre la Suède : « La guerre comme destin. » Il a toutes les raisons pour cela. Pierre ne devient vraiment tsar de Russie – et pas seulement par le titre – qu’à la fin de 1698. En 1700, commence la Guerre du Nord, la plus longue de tout le XVIIIe siècle, puisqu’elle ne s’achèvera qu’en 1721. Pierre mourra, lui, en 1725. La guerre contre la Suède occupe donc presque tout son règne, elle est l’axe sur lequel viennent s’articuler les réformes. La guerre est à l’origine de tous les changements : elle modifie les frontières de l’État, fait entrer la Russie dans le concert (souvent une cacophonie) des grandes puissances, influe sur l’administration, les finances, l’économie. L’écrasement de la dernière révolte des
Pierre, nous l’avons dit, est parti à l’étranger avec l’idée d’une croisade contre les Turcs, pour laquelle il espère le soutien de la Sainte Ligue, afin de conquérir la Crimée. Il rentre avec des projets de guerre pour la Baltique. Sur le fond, la politique étrangère russe ne change pas. Seules varient les priorités, la cible vers laquelle les coups devront être portés. À peine instauré, l’État moscovite s’était cherché un accès à la mer, au sud et l’ouest. Le mouvement en direction de « la grande eau » était à la fois défensif (des ennemis mortels menaçaient Moscou au sud et à l’ouest) et offensif (il permettait à l’État d’agrandir constamment son territoire).
Les campagnes d’Azov menées par Pierre ne sont que la poursuite de la politique orientale des souverains moscovites, la réalisation du rêve du Faux-Dmitri et de la régente Sophie. De la même façon, la guerre entreprise pour le littoral de la Baltique s’inscrit dans la suite de la politique traditionnelle : le grand-père et le père de Pierre ont tous deux combattu les Suédois. Les historiens évoquent les multiples raisons ayant poussé Pierre à déclarer la guerre à la puissante Suède. Lui-même a rapporté plus d’une fois comment ce projet lui était venu.
L’une des premières haltes effectuées par le tsar sur la route de l’Europe occidentale, est Riga où, nous l’avons dit, il est très mal reçu. Des années après, il ne l’a pas oublié et seule, semble-t-il, la prise de la ville en 1710 parviendra à effacer ce souvenir cuisant. Un autre motif, plus sérieux (même si Pierre considère l’affront qui lui a été infligé comme un prétexte plus que suffisant), est le désir de reprendre les « antiques terres russes ». L’académicien Tarlé, historien soviétique, rappelle que « la Russie fut contrainte d’abandonner ses possessions littorales dès le XVIe siècle » et que « la lutte d’Ivan le Terrible pour l’accès du peuple russe à la mer ne fut pas couronnée de succès, qu’elle se solda même par la perte d’un territoire précieux1 ».
Un siècle avant Tarlé, Sergueï Soloviev évoque la légitimité historique du retour à la mer « par où avait commencé la Terre russe et où elle devait revenir, afin de trouver les moyens de poursuivre son existence historique2 ». Au XIXe siècle, l’historien russe étaye son argumentation par une allusion aux Varègues, venus du littoral de la Baltique construire l’État kiévien. L’historien soviétique, lui, utilise en complément l’imparable témoignage de Marx et Engels qui « ont déclaré maintes fois… que la Russie ne pouvait se développer normalement, sans libre accès à la mer3 ».
Tous les souverains moscovites ont souhaité avoir des ports maritimes, et nombre d’entre eux ont guerroyé par accéder à « l’eau ». Pierre rêve de la mer plus que les autres, parce qu’il éprouve pour elle, et pour la navigation, une véritable passion. Mais de très grandes puissances font obstacle à Moscou : l’Empire ottoman et la Suède. La réalisation du rêve maritime implique une union avec d’autres États, ennemis de la Turquie et des Suédois. Les tentatives de conquérir la Crimée, puis la campagne victorieuse d’Azov n’ont été rendues possibles que par l’existence d’une forte alliance antiturque, dont le centre était l’Empire des Habsbourg.
Le voyage de Pierre à l’étranger persuade le tsar russe qu’il n’a pas d’alliés potentiels pour une guerre contre les Turcs : l’Autriche s’apprête à signer la paix avec la Sublime Porte. Dans le même temps, Pierre entrevoit la possibilité de trouver des alliés contre la Suède. Rentrant précipitamment de Vienne à Moscou, Pierre apprend en chemin la nouvelle de l’écrasement des rebelles et fait halte dans la petite localité polonaise de Rawa, où il rencontre le roi Auguste II le Fort. Les nombreuses descriptions de cette entrevue soulignent la ressemblance physique entre les souverains, deux géants doués d’une force herculéenne et à peu près du même âge (Pierre a vingt-six ans, Auguste vingt-huit). De quoi s’entretiennent-ils ? Quels accords passent-ils ? On ne le sait pas exactement, car leur rencontre s’effectue sans témoins. Ne reste que le souvenir d’une soûlerie homérique qui durera trois jours (du 31 juillet au 3 août 1698).
Dans l’
L’expression employée par Pierre – « tous les ports de la Baltique » – indique que le tsar sait parfaitement ce qu’il veut. Ni Riga ni Reval n’ont jamais été russes ; seules Narva, l’Ingrie et la Carélie orientale ont, un temps, appartenu à la Moscovie ; elles représentent les fameuses « antiques terres russes », car elles ont, jadis, été des colonies de Novgorod. Le désir de la Pologne et du Danemark de régler une bonne fois leurs comptes avec la Suède, en reprenant les territoires perdus, est si vif que les deux pays acceptent tout ce que demande le tsar. En avril 1699, on s’accorde sur le texte d’un traité russo-danois. Il est qualifié de « défensif » mais prévoit, au cas où l’une des parties entrerait en guerre, le soutien de l’autre, « sans restriction ni questions », quelle que soit celle qui mette le feu aux poudres. Pierre ne se hâte point de signer le document et lorsqu’en août, le roi de Danemark Christian V, initiateur de l’accord, s’éteint, le tsar russe attend de voir si son successeur, Frédéric IV, manifestera le désir de ratifier l’alliance.
Le 27 octobre, Pierre reçoit Heins auquel il pose directement la question : le roi de Danemark a-t-il l’intention d’entrer en guerre contre la Suède ? Puis on mande Karlowicz, qui confirme qu’Auguste II est disposé à prendre part au conflit. Le 11 novembre, à Preobrajenskoïé, le tsar signe le pacte d’agression contre la Suède. Le document prévoit que la Russie sera soutenue dans ses projets d’acquérir une « base solide » au bord de la mer Baltique. Pour faire diversion, Auguste attaquera Riga (avec l’aide de forces russes). La Russie entrera en guerre aussitôt la paix signée avec la Turquie, mais pas après le mois d’avril 1700.
Pour Sergueï Soloviev, il est deux grandes guerres dans l’histoire russe : la Guerre du Nord au début du XVIIIe siècle, et celle contre Napoléon au début du XIXe. Vivant au XIXe siècle, l’historien ne pouvait savoir que le XXe siècle commencerait, lui aussi, par une « grande guerre », la Première Guerre mondiale. Il est frappant que Sergueï Soloviev place un signe d’égalité entre les guerres de 1700 et de 1812. Car elles présentent une différence de taille : la première est offensive (c’est Pierre qui ouvre les hostilités contre la Suède), la seconde défensive (Napoléon attaque la Russie). S’il ne fait pas de doute pour l’historien russe que 1812 est bien le résultat d’une agression étrangère, il rejette en revanche l’idée même que la Russie de 1700 ait pu avoir des intentions belliqueuses.
L’immensité de l’État russe, reconnaît Sergueï Soloviev, peut incliner à penser que la Russie « s’est formée par le biais de conquêtes, à l’instar des gigantesques États de l’Antiquité : la Perse, la Macédoine, Rome5 ». Mais pour l’historien, cette vision des choses est erronée. L’extension de l’État moscovite vers l’est ne fut pas, Sergueï Soloviev en est convaincu, « la conquête, par un État puissant et belliqueux, d’autres grands États plus ou moins civilisés », mais « une colonisation, l’occupation d’espaces vides aux fins d’un labeur pacifique ». Dans la mesure où « les peuples, ou plutôt les peuplades rencontrées sur ces étendues infinies », se trouvent à un faible degré de développement politique, qu’elles se livrent au pillage, ne respectent pas le droit et se querellent constamment avec leurs voisins, « on se voit contraint, malgré soi, de les soumettre6 ».
La nécessité de faire mouvement vers l’ouest est expliquée quelque peu différemment. À la fin du XVIIe siècle, « une grande menace pointait à l’ouest ; la sagesse commandait d’y faire face, la sagesse commandait de tout mettre en œuvre pour ne pas avoir à envoyer des présents en guise de tribut à l’ouest…7 ».
L’intérêt des idées de Sergueï Soloviev ne réside pas seulement dans leur clarté et leur simplicité : à l’est, s’étend un immense espace libre, où ne se rencontrent que de rares « peuplades » ; à l’ouest, pointe le danger de tomber sous le joug et de devoir offrir des « présents », comme on en adressait au sultan de Turquie. Elles méritent aussi l’attention parce qu’à compter des années 1930, elles deviennent le point de vue soviétique officiel sur l’histoire de la Russie.
Le véritable prétexte de la Guerre du Nord est, comme l’espéraient les alliés, la possibilité de la déclarer. La Suède qui, au début du XVIIe siècle, au temps du gouvernement d’un des plus talentueux chefs militaires de l’époque, Gustave-Adolphe, a considérablement agrandi son territoire au détriment de ses voisins et est devenue l’État le plus puissant de la région, commence à nettement s’affaiblir. En 1697, Charles XII, âgé de quinze ans, monte sur le trône. Il ne songe qu’à chasser et à jouer à la guerre. Son prédécesseur, déjà, avait dû combattre l’aristocratie suédoise, mécontente du pouvoir important détenu par le roi et du poids des impôts. En 1698, un noble liflandien, Johann Reinhold Patcul, arrivait à Varsovie avec un projet de révolte de la Liflandie, qui se séparerait de la Suède et se rattacherait à la
Une des conditions essentielles de la conclusion d’une alliance antisuédoise est l’affaiblissement de la Pologne. La mort de Jean III Sobieski marque le début d’une période sans roi : les postulants au trône de Varsovie sont légion. Le roi défunt laisse trois fils, mais en Pologne il ne suffit pas d’avoir un roi pour père, il faut encore obtenir les voix de l’aristocratie. Pour cela, il faut de l’argent, or le fils aîné de Jean Sobieski, Jacob en est dépourvu. Le prince de Conti, en revanche, détient les moyens financiers et a l’appui du Roi-Soleil. La France, qui ne cesse de guerroyer contre l’Europe entière, veut avoir la Pologne de son côté et, plus encore, empêcher les Habsbourg de placer un des leurs sur le trône de Varsovie.
L’électeur de Saxe, Frédéric-Auguste se porte soudain candidat à son tour. Il a pour lui l’argent – la Saxe est l’une des principautés allemandes les plus riches – et l’armée. Il bénéficie en outre du soutien des Habsbourg et de la Russie. Le gouvernement de Moscou rêve encore de se battre contre les Turcs, et espère parvenir à une alliance avec la Pologne.
L’élection du candidat français sur le trône polonais anéantit les projets russes : Louis XIV est l’allié du sultan. La majorité des électeurs vote pour le prince de Conti. Mais tandis que le prince – qui n’est pas pressé de gagner Varsovie – vogue vers son trône et reste longtemps bloqué devant Dantzig hostile à la candidature française, l’électeur de Saxe arrive aux portes de Cracovie, à la tête d’une armée de huit mille hommes. Il abjure le protestantisme pour le catholicisme et, le 15 septembre 1697, il est couronné sous le nom d’Auguste II. À cette nouvelle, le prince de Conti, ravi, s’en retourne à Paris.
La Pologne se retrouve dans une situation identique à celle qu’elle a connue cent dix ans plus tôt : deux rois sont élus en même temps. Au XVIe siècle, toutefois, l’un d’eux, Étienne Bathory, n’avait pas tardé à affermir son pouvoir. Auguste ne ressemble pas à Bathory. Son surnom de « Fort » lui vient de ce qu’il peut sans difficulté briser un fer à cheval ou faire une pipe d’une assiette en argent ; la rumeur le crédite également d’au moins trois cents bâtards, donc d’une véritable litanie de maîtresses.
L’élection d’Auguste enfreint trois anciennes traditions polonaises : les descendants du roi défunt sont exclus de la liste des candidats ; on élit un Allemand, ce que, jadis, la noblesse refusait catégoriquement ; le candidat de la minorité remporte la victoire. L’entorse faite aux traditions est une preuve supplémentaire du chaos qui s’installe dans le pays. La faiblesse du roi le pousse à se lancer dans une aventure militaire : la guerre contre la Suède.
Dans son
La faiblesse pousse également la Russie vers la guerre. Son système administratif est manifestement désuet ; les impôts, la pénétration des mœurs étrangères, commencée avant le règne de Pierre, suscitent le mécontentement ; le pays ne dispose pas d’une armée moderne ni d’un corps d’officiers. Rentré de l’étranger, Pierre supprime définitivement la troupe des
Ces brutales mesures de modernisation ne favorisent pas la mobilisation des esprits, indispensable à la conduite d’une grande guerre. Pour Pierre, cependant, toutes les innovations sont un moyen de tirer le peuple de sa torpeur – une école de guerre. Une des rares concessions qu’il fait à l’opinion consiste à expliquer l’adoption d’un nouveau calendrier (on ne compte plus les années depuis la « création du monde », mais depuis la naissance du Christ) par le fait que s’y réfèrent « non seulement de nombreux pays européens chrétiens, mais aussi des peuples slaves qui sont en tous points d’accord avec notre Église orthodoxe d’Orient… ». Le premier jour de la nouvelle année devient ainsi le 1er janvier 1700. Plus d’explications, en revanche, quand, en octobre 1700, après la mort du patriarche Adrien, Pierre décide de ne pas lui donner de successeur et nomme en qualité de « gardien du trône patriarcal » le métropolite de Riazan, Stepan Iavorski.
Au début du XVIIe siècle, la Providence, le hasard, les ambitions des monarques avaient sauvé la Russie. À ce moment-là, une alliance polono-suédoise lui eût été fatale. Mais la Pologne et la Suède avaient préféré se battre entre elles. Au début du XVIIIe, la Russie et la Pologne, États faibles, s’unissent pour combattre la Suède, affaiblie elle aussi. Le résultat est un bouleversement de la donne en Europe orientale.
La Guerre du Nord – l’alliance polono-dano-russe contre Stockholm – est également rendue possible parce qu’au début du XVIIIe siècle, s’amorce le déclin de la Sublime Porte. Dans la seconde moitié du XVIIe, entre 1660 et 1680, la Turquie s’est emparée de la Hongrie, se rapprochant ainsi du cœur de l’Empire des Habsbourg ; elle a conquis l’Ukraine de la rive gauche, menaçant la Pologne et mettant en danger la Russie, et pris la Crète, portant un coup sérieux à la puissance de Venise. En 1683, le roi de Pologne Jean Sobieski bat les Turcs à Vienne et parvient à stopper leur progression qui, jusqu’alors, semblait irrésistible. La Sainte Ligue, née après la victoire sur les Turcs, repousse l’armée du sultan et contraint ce dernier, pour la première fois, à renoncer à un territoire conquis. En 1699, la paix est signée ; aux termes du traité, la Turquie doit rendre à l’Autriche presque toute la Hongrie, et l’Ukraine de la rive gauche à la Pologne ; elle perd le Péloponnèse au profit de la Hongrie ; Azov, enfin, devient russe.
Après la prise d’Azov, les Turcs signent une trêve avec Moscou. Avant de se lancer dans un conflit contre la Suède, Pierre veut une « paix perpétuelle » avec l’Empire ottoman. La signature de l’accord de paix est la condition pour que la Russie entre en guerre. Conduite par Emelian Oukraïntsev, la délégation russe se rend d’Azov à Kertch, à bord du navire de guerre
Les pourparlers, cependant, traînent en longueur. Dans son accord avec la Pologne, Pierre s’est engagé à déclencher les opérations militaires au plus tard en avril. L’annonce que la paix est signée ne lui parvient qu’en août : Azov est russe, mais la Russie n’obtient pas le droit de naviguer sur la mer Noire, que réclamait Pierre. Aucun pays ne l’a, d’ailleurs. Comme l’indique Oukraïntsev dans ses rapports : « La Porte ottomane veille sur la mer Noire avec le même soin jaloux que sur une jeune vierge que nul n’ose approcher. »
Les pourparlers avec la Turquie durent huit mois. Durant tout ce temps, Pierre ne ménage pas ses efforts pour apaiser les Suédois : leurs diplomates sont reçus avec les honneurs à Moscou et le tsar confirme que la « paix perpétuelle » est bel et bien une réalité entre la Russie et la Suède ; le prince Khilkov est envoyé en ambassade à Stockholm, pour tranquilliser les Suédois qui s’inquiétent du renforcement de l’armée moscovite. Ils sont plutôt fondés à se poser des questions. En novembre 1699, on entame la formation de vingt-sept régiments, répartis en trois divisions. Les deux premières sont prêtes à partir en guerre, en juin 1700.
Le 18 août, les églises de Moscou informent la population que la paix est signée avec la Turquie. Dès le lendemain, les troupes moscovites marchent sur Narva.
Pierre suit fidèlement la tradition : depuis l’époque d’Ivan le Terrible, les Russes ont toujours commencé à combattre les Suédois en assiégeant Narva. Les troupes de Pierre n’encerclent la forteresse qu’à la fin du mois d’octobre. Entre-temps, Charles XII a vaincu les Danois et les a contraints à signer un traité de paix, leur imposant ses conditions. Assiégée par les Saxons d’Auguste, Riga résiste victorieusement et le roi de Pologne, se plaignant que l’aide apportée par Pierre est insuffisante, finit par lever le siège. À une vitesse qui stupéfie l’Europe, Charles XII, alors âgé de dix-huit ans, fait traverser la mer à ses troupes et marche à son tour sur Narva. Il est à la tête d’un corps d’armée de huit mille hommes ; la forteresse est assiégée par une armée russe au moins quatre fois plus nombreuse.
Apprenant que les Suédois sont proches, Pierre abandonne ses hommes dont il confie le commandement au duc de Cruyi, un Français ayant longtemps servi dans l’armée autrichienne et recruté par les Russes parmi quatre-vingts officiers. Rédigées hâtivement, sans date ni sceau, les instructions laissées par Pierre sont, selon les propos de l’ingénieur saxon Hallart, responsable de la partie technique de l’assaut, « absolument insensées10 ».
La conduite du tsar plonge les contemporains dans la perplexité et demeure une énigme pour les historiens. « Ce comportement de Pierre est difficilement explicable11 », écrit, au XXe siècle, le biographe russe du tsar, N. Pavlenko. Son biographe allemand, Reinhard Wittram, reconnaît lui aussi que le chercheur a énormément de peine à répondre à la question des raisons de la fuite du tsar12. Les deux historiens rejettent en chœur l’accusation de couardise : Pierre a suffisamment fait la preuve, en diverses circonstances, de sa vaillance. N. Pavlenko imagine que Pierre a sous-estimé son adversaire et cru que l’armée russe, numériquement très supérieure, vaincrait les Suédois sans lui. Reinhard Wittram, au contraire, pense que le tsar avait prévu sa défaite : il ne s’attendait pas à l’arrivée de Charles XII et, abandonnant à leur sort des troupes perdues d’avance, s’en était allé préparer de nouveaux combats. L’historien polonais Pawel Jasienica réfute le biographe polono-français de Pierre, Kazimiersz Waliszewski, qui qualifie le comportement du tsar de « désertion sans équivalent » ; il considère que la décision du tsar de quitter l’armée à Narva « sauva la Russie », et ajoute : « Ne nous hâtons pas trop de juger l’intuition de cet homme de génie13. »
À Narva, l’armée russe est mise en complète déroute. Contemporains des événements et historiens en énumèrent les multiples raisons, et parmi elles : la défection du tsar qui a cédé le commandement à des étrangers incapables de comprendre les soldats et les officiers ; une artillerie défectueuse ; l’inexpérience des soldats assiégés par des Suédois professionnels. L’académicien Tarlé, formé à l’école de Staline, ajoute à la liste le duc de Cruyi qui, « non content d’être un chef militaire incapable, se révéla aussi un traître14 ». La trahison du duc réside, pour l’historien soviétique, dans le fait qu’il fut un des premiers à se constituer prisonnier, et avec lui « les officiers allemands presque au complet ». Certes, la chose ne fait pas honneur aux militaires ; toutefois, décrivant la bataille de Narva, Voltaire note que les officiers allemands redoutaient plus les soldats russes que les Suédois. Ils avaient des raisons à cela. Dans ses Mémoires, le général Hallart rapporte que le duc de Cruyi prit la décision de se rendre, au spectacle d’officiers étrangers tués par des soldats russes.
La défaite est complète. L’armée russe a perdu près de douze mille hommes, tués, faits prisonniers ou en fuite dans les forêts. Mais les survivants, quelque vingt-trois mille hommes, se rassemblent à Novgorod et deviennent le noyau de la nouvelle armée que Pierre entreprend aussitôt de former. Pour la seconde fois, comme après l’assaut manqué d’Azov, Pierre se prépare à de prochains combats, avec une stupéfiante énergie. Heins, l’émissaire danois, rapporte à son roi son entretien avec Pierre qui l’a reçu à Preobrajenskoïé. Pierre reproche aux Danois d’avoir signé une paix séparée ; il y voit une des raisons de sa défaite à Narva. Mais, précise l’ambassadeur, le tsar est optimiste : « Les pertes ne sont rien en comparaison de la leçon que nous avons reçue… Moscou commence à ouvrir les yeux et à entrevoir ses points faibles15. »
Bien des années plus tard, Pierre tirera le bilan de la bataille de Narva dans son « Journal », baptisé
Charles XII devient le favori de l’Europe occidentale : ses trois fulgurantes victoires, remportées sur trois différentes armées (danoise, saxonne et russe), lui confèrent une gloire de grand chef de guerre. De Vienne, de La Haye et d’autres capitales, les ambassadeurs russes font état d’une chute du prestige de Pierre et de la Russie. « On se gausse de nous », écrivent-ils. De Vienne, le prince Golitsyne rapporte : « Il faut absolument à notre souverain ne fût-ce qu’une petite victoire par laquelle son nom serait à nouveau célébré dans toute l’Europe. »
Au cœur de l’activité fébrile déployée par Pierre, se trouve l’armée. Il ne songe qu’à elle et veut obliger le pays à ne vivre que pour elle. On annonce un nouveau recrutement. En un an, les effectifs triplent. Toute l’artillerie – cent soixante-dix-sept canons – est restée devant Narva. On fond de nouvelles pièces ; la pénurie de métal est compensée par les cloches des églises. Au cours de l’année 1701, deux cent quarante-trois canons, mortiers et obusiers sont coulés. Il faut de l’argent pour l’armée. Entre 1701 et 1709, les dépenses militaires représentent de 80 à 90 % de toutes les dépenses d’État. Au début du règne de Pierre, l’État reçoit annuellement de la population près d’1,4 million de roubles. En 1701, les dépenses de l’armée s’élèvent à 2,3 millions de roubles. On ne cesse d’instaurer de nouveaux impôts, afin de compléter les principales sources de revenus que sont les taxes de douane et celles sur les estaminets ; pour l’entretien de la nouvelle cavalerie, formée en 1701, on crée une contribution appelée « argent des dragons » ; pour la flotte, c’est « l’argent des navires ». Alexis Kourbatov, qui accompagnait Pierre lors de son voyage à l’étranger, en a rapporté une véritable trouvaille : le papier timbré. La réévaluation de la monnaie apporte aussi un revenu substantiel : les pièces d’argent sont refondues, perdant de leur valeur réelle, mais leur valeur nominale reste la même. On prélève des impôts sur la pêche, les bains domestiques, les moulins. La suppression de la barbe, décidée par Pierre à son retour de l’étranger, devient à son tour source de revenus : ceux qui tiennent absolument à la conserver doivent payer une taxe annuelle de cent roubles pour les riches marchands, soixante pour les moins riches et pour les citadins, etc. Pour les paysans, cette taxe s’élève à deux kopecks, chaque fois qu’ils entrent dans une ville ou qu’ils en sortent. À chaque versement, on remet au porteur de barbe un insigne de cuivre qu’il doit avoir avec lui et renouveler chaque année.
La création d’une armée puissante, capable de permettre à la Russie d’accéder à la Baltique, est facilitée par la décision de Charles XII de considérer la Russie comme un pays vaincu, indigne de son intérêt. Le roi de Suède part donc en guerre contre la
En Europe occidentale, l’an 1700 est marqué par le début du conflit pour l’héritage espagnol. Après la mort du roi d’Espagne, Louis XIV se déclare héritier de la couronne, ajoutant, selon la légende : il n’y a plus de Pyrénées. L’Autriche, l’Angleterre, la Hollande et le Brandebourg ne semblent pas de cet avis. La guerre commence, qui va durer treize ans. Pour l’Europe orientale, ce conflit n’a qu’une signification : il occupe les grandes puissances européennes, qui se désintéressent de la Guerre du Nord.
Lorsque Pierre quitte précipitamment son armée devant Narva, il explique son attitude, entre autres, par la nécessité de rencontrer le roi de Pologne. Quatre mois plus tard, l’entrevue a lieu à Birji, dans la propriété des Radziwill. Auguste tente de mettre à profit la situation difficile dans laquelle se trouve le tsar et insiste pour que lui soit rendue la Petite-Russie. Voyant l’hostilité témoignée au roi polonais par une partie des sénateurs, Pierre craint que la
Si Charles XII le souhaitait, il pourrait conclure la paix avec Auguste. Les Suédois ne veulent pas se battre contre la Pologne. La base de la puissance suédoise est constituée par les provinces baltes, et avant tout la Liflandie. La Scandinavie a du fer, mais elle manque de blé. C’est la fertile Liflandie qui lui en fournit. Or, celle-ci est menacée par la Russie – une Russie contre laquelle la Suède est prête à guerroyer. Son roi, toutefois, en a décidé autrement. Les historiens militaires divergent quant aux raisons ayant poussé Charles XII à diriger ses troupes contre Auguste. Certains estiment que le jeune chef d’armée crut la Russie définitivement vaincue ; il serait toujours à temps de s’en occuper, lorsqu’il le souhaiterait. De plus, combattre un ennemi défait manquait de panache. D’autres voient dans la campagne polonaise du roi de Suède un grand dessein stratégique : il voulait, une fois Auguste défait, assurer ses arrières avant de se lancer dans la conquête de la Russie. Mais rien ne prouve que Charles XII eût jamais un plan de cette envergure. L’historien militaire allemand Hans Delbrück qualifie le roi de Suède de général fort capable, « qui, au combat, savait conduire ses troupes, leur insufflait son enthousiasme et une véritable confiance ». En même temps, il le dit « têtu et aventurier » ; plus encore, il le tient pour un homme sans « orientation politique précise ». Delbrück cite à titre d’exemple le conseil donné par le chancelier suédois Oxenstierna au jeune monarque : « Faites la paix avec Auguste et louez vos troupes aux États étrangers, vous en tirerez une immense gloire17. »
Le 9 juillet 1701, les Suédois écrasent l’armée de Saxe sur les bords de la Dvina. Le Sénat de la
Les succès suédois se changent, pour Pierre, en importante victoire diplomatique. Vainqueurs des partisans de Sapieha, les adversaires lituaniens des Suédois demandent l’aide du tsar. Le grand-duché de Lituanie passe pratiquement sous protectorat russe. Les troupes russes pénètrent sur le territoire lituanien (trois régiments d’infanterie et douze mille Cosaques) ; le tsar accepte de fournir à la Lituanie l’aide financière dont elle a besoin.
Pierre dira de son adversaire : Charles « s’est enlisé en Pologne ». Tandis que le roi de Suède, bien décidé à chasser Auguste II de son trône, guerroie contre les Polonais, Pierre mène sa guerre. Sous le commandement de Cheremetiev, l’armée russe entreprend des opérations en Liflandie. Le 29 décembre 1701, les Russes remportent une première victoire sur les Suédois. Cheremetiev devient général-feldmaréchal ; il est décoré de l’ordre de Saint-André (institué par Pierre). Ayant défait le général Schlippenbach une seconde fois (en juillet 1702), le feld-maréchal contraint les Suédois à quitter la Liflandie. Pierre ordonne de mettre à sac le pays, afin de priver l’ennemi de ses bases et de tout ravitaillement. Peu après, Cheremetiev rapporte au tsar : « … Il ne reste plus rien à piller sur cette terre, tout a été ruiné et mis à sac, sans exception. »
Cette façon de faire la guerre est parfaitement normale au XVIIIe siècle, comme par la suite d’ailleurs. En 1704, le prince Eugène de Savoie, qui combat alors du côté français contre les Habsbourg, expose ses plans : « Je ne vois, au bout du compte, pas d’autre moyen que de ruiner et de dévaster la Bavière et les régions qui l’entourent en totalité, afin de priver à l’avenir l’ennemi de toute possibilité de poursuivre la guerre depuis la Bavière ou les régions avoisinantes18. » La seule différence entre l’action des troupes du prince Eugène et celles du feld-maréchal Cheremetiev réside dans l’emploi, par le commandement russe, de Kalmouks qui représentent une part considérable de la cavalerie non régulière. Les atrocités commises par les cavaliers de la steppe paraîtront plus effroyables aux historiens, surtout occidentaux.
La Liflandie est l’un des deux fronts où opère l’armée russe. L’autre est l’Ingrie, appelée également Ingermanland, ou Ijora, région située le long de la Neva et du golfe de Finlande. Laissant temporairement Narva de côté, Pierre s’attaque à la conquête de l’embouchure de la Neva. À l’automne 1702, les troupes russes s’emparent de la forteresse suédoise de Noteburg qui a, jadis, appartenu à Novgorod et était alors baptisée Orechek. Pierre ne rend pas son ancien nom russe à la petite ville ; il lui en invente un nouveau, actuel : Schlusselburg. Bien des années plus tard, Pierre parlera de la conquête de Noteburg comme du « jour où nous prîmes l’avantage », rappelant que « cette clé permit d’ouvrir nombre de châteaux ».
En mai 1703, la forteresse suédoise de Nienschantz tombe ; elle est située à l’endroit où l’Okhta se jette dans la Neva. Le lieu ne convient pas aux exigences de Pierre qui en découvre un autre, à l’embouchure de la Neva, pour y bâtir un port et une forteresse. En mai 1703, commence la construction de la forteresse Pierre-et-Paul, puis, sous sa protection, celle d’une ville, d’abord nommée Petropolis, ensuite Saint-Pétersbourg. Pierre ne peut prévoir le destin grandiose de sa ville, appelée à devenir la capitale de l’Empire, lorsqu’il ouvre une nouvelle période de l’histoire de Russie : l’ère pétersbourgeoise.
Pénétrant la pensée du fondateur de la nouvelle capitale, Pouchkine écrira : « Et il songeait : d’ici, nous menacerons le Suédois. Ici, une ville sera bâtie qui enragera notre hautain voisin. Ici, la nature nous commande de tailler une fenêtre sur l’Europe. » Cette seconde visée n’est probablement pas présente à l’esprit du tsar, en 1703. La première, en revanche, menacer « le Suédois », créer une base contre le « hautain voisin », est évidente. Ayant pris solidement position à l’embouchure de la Neva, Pierre tourne ses armées du côté de Narva, au cours de l’été 1703. Il prend les forteresses de Koporié et Iambourg, puis, durant l’été 1704, Derpt et Narva. La prise de Narva ne lave pas seulement l’affront subi quatre ans plus tôt, elle est une preuve convaincante des progrès accomplis dans la création d’une armée qui n’a plus peur des Suédois. Elle assure, enfin, la protection de l’Ingrie conquise et de Saint-Pétersbourg.
En août 1704, les représentants du roi de Pologne et du tsar russe concluent une nouvelle alliance à Narva, confirmant la résolution des deux parties de combattre la Suède jusqu’à la victoire et de ne pas signer de paix séparée. Le document, cette fois, ne fait pas mention de promesses de la Russie quant à une éventuelle cession à la Pologne de territoires conquis par les troupes russes. Auguste a de plus en plus besoin du soutien de Pierre ; le tsar, de son côté, a encore besoin d’Auguste qui détourne les Suédois d’une action militaire contre la Russie.
De mois en mois, Charles XII se passionne un peu plus pour les affaires polonaises. Victorieux de toutes les batailles contre les armées de Pologne et de Saxe, le roi de Suède ne parvient pourtant pas à conquérir définitivement la Pologne. En juillet 1704, huit cents nobles polonais exaucent son vœu, en élisant Stanislas Leszczynski roi de la
Les succès remportés par les armes russes commencent à inquiéter l’Europe. La volonté de Pierre de s’implanter sur les bords de la Baltique suscite des craintes en Hollande, en Angleterre et en France. Les diplomates occidentaux proposent au tsar leur médiation pour conclure la paix avec la Suède. Pierre se dit prêt à signer un traité, à condition que Charles XII fasse des concessions. Le tsar a deux arguments pour étayer son souhait de conserver les terres et les ports conquis : d’une part, ces territoires appartenaient autrefois à la Russie ; d’autre part, son État a besoin de villes portuaires. « Car à travers ces artères, le cœur de l’État peut être plus sain et de plus grand rapport. » On notera la modernité de la métaphore : la circulation sanguine n’est véritablement connue que depuis un demi-siècle.
Les émissaires russes envoyés dans les capitales occidentales avertissent le tsar que ni la Hollande, ni la France, ni l’Autriche, ni l’Angleterre ne le prennent tout à fait au sérieux, qui elles ne croient pas à sa force et, en conséquence, que leur médiation n’apportera rien de bon à la Russie. Au demeurant, les exhortations à signer la paix avec la Suède sont de pure forme : Charles, pour sa part, n’y songe pas un instant. À l’automne 1706, les armées suédoises, violant sans vergogne la neutralité de la Silésie autrichienne, font irruption en Saxe et, à une vitesse fulgurante, s’emparent de Dresde. Octobre voit la signature du traité d’Altranstadt : Auguste II abdique au profit de Stanislas Leszczynski ; l’alliance d’Auguste avec la Russie et tous les accords antisuédois sont réduits à néant ; les troupes russes, venues à la rescousse d’Auguste, se retrouvent prisonnières des Suédois. On livre également à Charles XII Johann Reinhold Patcul, arrêté peu avant. Le roi de Suède ordonne de lui rompre les membres, de lui infliger le supplice de la roue, puis de le décapiter. Informé des détails de l’exécution, Charles XII exprime son mécontentement au bourreau pour avoir mis fin trop tôt aux tourments du Liflandien.
Auguste signe le traité d’Altranstadt, sans en informer Pierre. Il perd ainsi un allié et la noblesse polonaise se trouve partagée entre partisans de Leszczynski et partisans d’Auguste, entre partisans de la Suède et de la Russie. Dans son
La guerre contre la Suède épuise la Russie qui, néanmoins, découvre en elle d’inépuisables ressources ; pour les mettre à profit, il faut la frénésie de Pierre qui ne lésine pas sur les moyens, du moment qu’ils le mènent au but. En 1705, la nouvelle lui parvient qu’une révolte a éclaté à Astrakhan, point le plus reculé de l’État, au sud-est. Paysans en fuite y ont trouvé refuge, ainsi que de nombreux vieux-croyants ; les
Il ne manque qu’une étincelle pour enflammer cette véritable poudrière. Le mécontentement engendré par la pression fiscale croissante dégénère en révolte, lorsque le
Les Cosaques du Don ne soutiennent pas Astrakhan, mais Pierre juge la menace tellement sérieuse qu’il envoie contre les émeutiers un important détachement militaire, en provenance de Mitava tout juste conquise ; la troupe traverse toute la Russie, par Moscou et Kazan. Le corps expéditionnaire est placé sous le commandement d’un des meilleurs chefs d’armée de Pierre, le feld-maréchal Cheremetiev. Fidèles au tsar, les Kalmouks du khan Aïouk, lui prêtent main-forte. En mars 1706, Cheremetiev donne l’assaut, les rebelles sont facilement vaincus et la répression commence. Les meneurs sont envoyés à Moscou où ils sont longuement torturés, pour tenter de mettre en évidence leurs liens avec d’autres villes. Interrogatoires et exécutions se poursuivent pendant deux ans.
Sur le chemin d’Astrakhan, Cheremetiev reçoit, à Kazan, l’ordre du tsar d’écraser la révolte des Bachkirs, qui a éclaté au début de 1705. La conquête du territoire où sont installés les Bachkirs, tribus nomades d’origine türke se déplaçant entre la Kama et l’Oural, a commencé dès la seconde moitié du XVIe siècle. La forteresse d’Oufa, fondée en 1585 ou 1586, est la seule ville russe permettant de contrôler cet immense territoire. À la différence des Tatars qui, après la disparition de la Horde d’Or, ont créé de véritables États – Kazan, Astrakhan, Sibérie, Crimée –, les Bachkirs vivent en tribus disséminées de part et d’autre de l’Oural. Pendant près d’un siècle, la percée des Russes sur les terres bachkires ne rencontre pratiquement pas de résistance : les tribus conquises acceptent de payer le
Il faut attendre 1710 pour que Pierre Khovanski, qui commande les troupes russes, réussisse à pacifier la Bachkirie. Conformément aux directives du tsar, le prince Khovanski tente de soumettre les Bachkirs révoltés non seulement par les armes, mais aussi en essayant de se concilier leurs chefs et en supprimant les impôts.
La révolte d’Astrakhan à peine réprimée, et alors que la Bachkirie est encore en effervescence, le Don s’embrase. En 1707, des troupes sont envoyées sur ses rives à la recherche de fuyards – paysans, ouvriers des innombrables chantiers de construction, soldats. Quand tous ceux qu’indignent les nouveaux usages et le non-respect des anciennes « franchises » ont trouvé leur chef, le Don se soulève. Après les premières victoires des insurgés, commandés par Kondrati Boulavine, l’armée de ce dernier prend rapidement de l’ampleur. Les émeutiers ont le soutien des vieux-croyants. Le soulèvement ne tarde pas à gagner du terrain et, quittant la région du Don, il menace les régions centrales. Les révoltés se préparent à marcher sur Tambov et Toula. Pierre envoie une armée, commandée par le prince Vassili Dolgorouki. Elle a ordre d’« éteindre sur-le-champ cet incendie » et le tsar indique le moyen d’y parvenir : « Brûlez et détruisez jusqu’aux fondations les villages cosaques, sabrez les hommes, empalez les meneurs et rouez-les, afin qu’il soit plus commode d’extirper le goût et l’habitude du brigandage ; car seule la cruauté pourra calmer ces charognards21. » Les contemporains rapportent que les émeutiers ne se montrent pas plus tendres avec leurs adversaires.
Au cours de l’été 1708, l’impitoyable pacification et les querelles entre
Les troubles qui surviennent au sud-est de la Russie durant la Guerre du Nord causent bien du souci aux historiens russes. D’un côté, le tsar, engagé dans une guerre indispensable à l’État ; de l’autre, le peuple qui se bat pour ses droits. Au XIXe siècle, le dilemme se résout relativement facilement. V. Soloviev considère la révolte de Boulavine comme une émeute cosaque et juge nécessaire la victoire de l’État sur la cosaquerie, puisque cette dernière vit au compte de l’État. Dans les années qui suivent la révolution d’Octobre, les historiens marxistes donnent, eux aussi, une solution d’une simplicité élémentaire : la monarchie est réactionnaire, la lutte contre le féodalisme – progressiste. En conséquence, Kondrati Boulavine est un héros, et Pierre un réactionnaire. Tout se complique, cependant, quand Pierre devient un « tsar progressiste », alors même que le peuple demeure une notion éminemment positive. L’historien Nathan Eidelman rapporte que lorsqu’il enseignait – dans les années 1950 –, il avait beaucoup de mal à répondre aux questions des élèves : « Pierre est-il progressiste ? – Oui, bien sûr. – Les révoltes paysannes en Russie sont-elles progressistes ? – Naturellement. – Mais si les paysans, Kondrati Boulavine et les autres se soulèvent contre Pierre, qui est le plus progressiste22 ? »
En 1975, le biographe de Pierre donne la réponse qui, un quart de siècle plus tôt, manquait au jeune enseignant : « Comme toutes les révoltes de l’époque féodale, elle [
Au début du mois de mai 1707, Charles XII quitte la Saxe et entre en Pologne. Il ne fait de doute pour personne qu’il s’apprête à attaquer la Russie. Jusqu’alors, le roi de Suède ne semble guère se soucier des campagnes russes en Liflandie et en Courlande, ni des forteresses et des villes bâties par Pierre. Au bout du compte, tout cela nous reviendra – affirme-t-il. Inquiet, Pierre prend des mesures énergiques pour protéger Moscou, persuadé que les Suédois porteront leurs coups sur la capitale. Il s’adresse au duc de Marlborough et à la reine d’Angleterre, Anne, pour qu’ils jouent les médiateurs. Dans les instructions qu’il donne à son ambassadeur, il explique à quelles conditions il accepterait la paix : le tsar est prêt à d’importantes concessions, et même à rendre Narva. Seul, Pétersbourg ne saurait être soumis à discussion, Pierre ne voulant en aucun cas y renoncer. Le tsar recherche également la médiation du roi de Danemark, Frédéric IV, et du roi de Prusse Frédéric Ier, il se tourne aussi vers la France.
Charles XII ne songe toujours pas à la paix. En janvier 1708, le roi de Suède occupe Grodno que l’armée russe lui cède sans combattre, puis il gagne Moghilev où il s’arrête pour un repos prolongé.
L’initiative est du côté du roi. Pierre ignore dans quelle direction l’armée suédoise partira : vers le nord et Riga-Pskov-Pétersbourg, ou vers l’ouest et Smolensk-Mojaïsk-Moscou ? L’armée russe compte alors plus de cent mille hommes (à Narva, Pierre en avait quarante mille) ; Charles, lui, en a soixante-trois mille à sa disposition. Pour Evgueni Tarlé, qui relate le déroulement de la Guerre du Nord et souligne le génie militaire de Pierre, le tsar a la faculté de concentrer au bon moment des forces supérieures en nombre à celles de l’adversaire, anticipant la tactique de Napoléon. Tarlé a incontestablement raison, mais il convient de prendre aussi en compte que l’armée de Pierre, s’appuyant sur de gigantesques ressources humaines, ne peut que dépasser numériquement les troupes de la petite Suède.
En septembre 1708, Charles prend une décision inattendue : il fait bifurquer son armée vers le sud, vers l’Ukraine. Il lance l’offensive, sans attendre un corps d’armée de seize mille hommes, dirigé par Loewenhaupt et parti de Riga avec un énorme chargement de vivres et l’artillerie. Pierre divise son armée en deux groupes. L’un, commandé par Cheremetiev, suit les traces de Charles, l’autre, commandé par Pierre, se porte au-devant de Loewenhaupt.
Le 28 septembre, les troupes de Loewenhaupt sont vaincues à Lesnaïa. Par la suite, Pierre dira de cette victoire qu’elle « fut la mère de Poltava ». Cheremetiev conduit ses hommes selon un itinéraire parallèle à celui des Suédois. Il a ordre de dévaster la région traversée par les troupes ennemies. Les instructions de Pierre sont d’« épuiser l’armée principale par le feu et la ruine ». La tactique de la terre brûlée est efficace ; un siècle plus tard, les généraux russes la réutiliseront, quand Napoléon tentera d’envahir la Russie. Et, en 1941, Staline s’en souviendra lui aussi.
Les innombrables biographes de Charles XII tentent vainement de comprendre sa ligne de conduite, parfaitement irrationnelle : choix de l’itinéraire pour son armée, mépris absolu de l’adversaire… Toutefois, l’option « Ukraine » comme lieu d’offensive, a au moins une explication rationnelle. Le roi de Suède compte sur l’aide de l’
L’
En 1731, Voltaire relate l’aventure amoureuse de Mazepa dans son
Pour les poètes et les historiens russes, le personnage de Mazepa ne se limite pas à ces accessoires romantiques. Une question se pose à eux : l’
La plupart des historiens donnent 1639 comme date de naissance d’Ivan Mazepa. Il étudie au collège de Kiev, puis chez les Jésuites de Varsovie, sert à la Cour du roi et, dans sa jeunesse, voyage beaucoup, en France, Italie, Hollande. De retour en Ukraine, Mazepa sert auprès de Petro Dorochenko, puis de Samoïlovitch. Son instruction, ses capacités militaires, son art de plaire aux hommes – et pas seulement aux femmes – lui permettent de faire carrière. Mazepa prend part à la campagne de Crimée et persuade le prince Golitsyne que la faute de la défaite incombe à l’
Le poids de la Guerre du Nord pèse sur la Petite-Russie autant, sinon plus, que sur les autres régions de Russie. Ce ne sont qu’impôts, mobilisations incessantes qui emportent la jeunesse vers les lointains champs de bataille. Pouchkine, qui condamne sans réserves Mazepa, reconnaît toutefois : « L’Ukraine sourdement s’agitait. » La révolte de Boulavine avait été une manifestation convaincante du mécontentement. La guerre contre la Suède engendre d’innombrables difficultés pour la Petite-Russie, mais en même temps – et l’
Le 29 décembre 1708, un journal londonien annonce en première page : « Le général Mazepa, soixante-dix ans, commandant en chef des Cosaques, cède aux exhortations des généraux suédois et passe dans leur camp avec son armée. » On s’étonnera de l’efficacité des journalistes anglais : l’
Mazepa est en pourparlers avec les Suédois et les Polonais, au moins depuis 1707. Les ennemis de l’
La décision de l’
En 1707, l’armée cosaque passe pratiquement sous le commandement du prince Alexandre Menchikov, ce qui convainc Mazepa de l’existence d’un plan visant à supprimer la charge d’
La décision de Charles de bifurquer vers l’Ukraine est une surprise pour Mazepa. « C’est le diable qui le porte ! » s’exclame l’
Mazepa n’apporte guère plus de mille cinq cents Cosaques aux Suédois et une partie seulement de la
Les Ukrainiens ne suivent pas l’
Malgré le refus des Ukrainiens de suivre Mazepa et les Zaporogues, la position de Pierre est ardue. En juillet 1708, l’armée des émeutiers, commandée par Kondrati Boulavine, tente de prendre Azov, et les troupes du tsar ont les plus grandes peines à la vaincre. L’importance d’Azov ne tient pas seulement à sa situation de forteresse et de port, péniblement conquis aux Turcs. Sa perte pourrait entraîner un revirement de la politique du sultan.
Charles XII, Stanislas Ier Leszczynski, Mazepa ne cessent d’inciter la Sublime Porte à entrer en guerre contre la Russie. L’un des partisans les plus ardents d’un conflit avec Pierre est le khan de Crimée, Devlet-Ghireï. La situation est à ce point inquiétante qu’au printemps 1709, Pierre quitte la Petite-Russie pour gagner Azov. Les rumeurs sur la puissante flotte russe qui, en cas de guerre, quitterait Azov et s’engagerait dans la mer Noire, la « pluie d’or » dont Pierre Tolstoï, ambassadeur du tsar à Constantinople, arrose la Cour du sultan, poussent ce dernier à affirmer que l’Empire ottoman n’a pas la moindre intention d’entrer en guerre contre la Russie.
Dans une lettre adressée à Istanbul, Mazepa lance cet avertissement : si la Turquie ne profite pas de l’occasion et ne se protège pas de la Russie derrière une Ukraine indépendante, elle doit s’attendre à perdre la Crimée. La prédiction de l’
Le 1er avril 1709, les troupes suédoises arrivent devant Poltava. La ville est située sur la rivière Vorksla. Là, trois cent dix ans plus tôt, l’un des généraux de Tamerlan, avait défait l’armée unie des Lituaniens, des Polonais et des croisés, commandée par le grand-duc Witowt de Lituanie. La victoire de Witowt eût alors signifié la mort de Moscou, unificatrice des principautés russes. La victoire des Tatars avait ouvert à Moscou de grandes perspectives. Les préparatifs du nouveau combat sur la Vorskla – la bataille de Poltava qui devait être considérée, au XIXe siècle, comme la plus importante pour le destin de la Russie après le Champ-des-Bécasses –, durent plusieurs mois. Les Suédois tentent sans succès de prendre la ville, important carrefour de voies de communication. Peu à peu, les Russes se persuadent qu’il faut déclencher ici une bataille générale. Le 4 juin, Pierre arrive sur les lieux. Quelques jours avant le combat, Charles XII est blessé à la jambe, tandis qu’il parade à cheval sous le nez de l’ennemi. Cette façon de jouer les bravaches lui procure toujours un plaisir particulier. Il appelle cela un « amusement à la moutarde ». En l’occurrence, il se voit contraint de diriger le combat, couché sur une civière portée par deux chevaux.
La bataille de Poltava a été décrite et étudiée en détail par les historiens, militaires ou non, elle a inspiré poètes et prosateurs, est devenue une légende. Elle devait se solder par la défaite complète de l’armée suédoise (qui laisse sur le champ de bataille près de sept mille soldats et plus de trois cents officiers, tandis qu’au moins trois mille soldats et officiers sont faits prisonniers). Les restes de l’armée de Charles XII (environ quinze mille hommes) se retrouvent eux aussi captifs. Le roi parvient à franchir le Dniepr, avec une poignée de cavaliers, et cherche refuge chez les Turcs. Mazepa est à ses côtés29. Rapportant l’issue de la bataille de Poltava, un journal français écrit : « En un mot, toute l’armée ennemie à eu le sort de Phaéton. » Friedrich Engels, moins enclin aux métaphores poétiques que le journaliste français et évoquant la bataille un siècle et demi plus tard, en résume la signification du point de vue politique : « Charles XII tenta de pénétrer dans les profondeurs de la Russie ; il causa ainsi la perte de la Suède et démontra à tous l’invulnérabilité de la Russie. »
Pierre Ier peut être content du résultat de la « bataille générale » engagée contre les Suédois. Neuf années seulement se sont écoulées depuis la défaite de Narva, et l’armée suédoise a cessé d’exister. Le tsar, qui commande directement les troupes appelées à vaincre un fameux adversaire, estime qu’il a bien mérité de monter en grade. Au combat, Pierre avait le rang de colonel ; à l’issue de la bataille, il recommande au feld-maréchal Cheremetiev et à l’amiral Apraxine de l’élever au rang de contre-amiral et de général-lieutenant. Il s’estime même en droit de sauter le grade de général-major, si haute est son opinion de la part qu’il a prise à la victoire. À la fin de décembre, à Moscou, au son assourdissant des canons du Kremlin et de toutes les cloches de la ville, a lieu le défilé triomphal des vainqueurs. Les prisonniers suédois ferment le cortège, traversant toute la ville à pied. Parmi eux, le feld-maréchal Roenscheld et le comte Piper, chancelier de Suède.
Au cours du festin qui suit, le tsar est soudain pris d’une crise nerveuse, minutieusement décrite par un des convives, ambassadeur danois qui vient d’arriver à Moscou. On lui explique que Pierre est inquiet pour la santé de sa bien-aimée, Catherine (trois ans plus tard, elle deviendra son épouse légitime) qui, deux jours auparavant, lui a donné une fille, Élisabeth.
Pierre a d’autres raisons de s’inquiéter. La guerre contre la Suède n’est pas terminée. Au lendemain de la bataille de Poltava, Charles délègue à Pierre le général-major Meyerfelt pour envisager un échange de prisonniers et la possibilité d’engager des pourparlers de paix. Pierre veut mettre un terme au conflit et il pose ses conditions : il exige l’Ingermanland (avec Pétersbourg) et la Carélie (avec Vyborg). Charles qualifie ces conditions de « propositions éhontées ». Le roi de Suède ne veut pas encore croire qu’il a perdu la guerre. Il rejette également la proposition de Pierre d’échanger le comte Piper contre Mazepa. Le problème du vieil
Réfugié à Bendery, capitale de la Moldavie, alors possession turque, Charles exhorte le sultan à lui fournir une armée de cent mille hommes, qui permettra de conquérir la Russie et la Pologne. Dans ses lettres à sa sœur, Ulrika-Éléonore, Charles évoque Poltava (sans la nommer) en post-scriptum : « […] L’armée eut l’infortune de subir des pertes qui, je l’espère, seront bientôt compensées30. »
Charles a raison sur un point : la guerre n’est pas terminée. Après Poltava, Pierre envoie ses troupes dans deux directions. La première est la Liflandie. En juillet 1710, l’armée de Cheremetiev prend d’assaut Riga ; puis, tombent successivement Dunamunde, Pernov, Arensbourg et l’île d’Ezel. Le 29 septembre, Reval capitule. La conquête de la Liflandie (futures Lettonie et Estonie) est achevée. La même année 1710, les Russes s’emparent de Vyborg et de Kexholm, en Finlande. Le rêve d’Ivan le Terrible est réalisé : la Russie est solidement installée sur les rives de la Baltique.
La seconde orientation choisie par Pierre est la Pologne. Après Poltava, la position de Stanislas Ier Leszczynski sur le trône de Varsovie se fait chancelante. Il a toutefois pour appui le corps d’armée suédois du général von Krassau, qui compte quelque dix mille hommes. Apprenant la défaite de Charles, Auguste II quitte la Saxe ; par un manifeste solennel, il revient sur le traité d’Altranstadt et sur son abdication. En octobre 1709, Pierre et Auguste se rencontrent à Torun et scellent une nouvelle alliance. La grande « nouveauté » n’est pas seulement l’accord donné pour que des troupes russes (quatre à cinq mille fantassins et douze mille dragons) stationnent en Pologne, mais aussi la répartition des forces, radicalement différente de celle qui existait dix ans plus tôt. Auguste II le Fort n’est plus un allié à part entière, il est désormais un partenaire secondaire, affaibli. « Pierre Ier, écrit l’historien polonais contemporain, devint la principale force de la
L’union offensive et défensive avec le Danemark, renouvelée après la victoire sur les Suédois, et un traité défensif avec la Prusse complètent l’alliance avec la Pologne et permettent à Pierre de restaurer la coalition antisuédoise, qui s’était effritée au temps des succès de Charles XII.
L’irrésistible progression des armées russes sur tous les fronts est stoppée par la guerre contre la Turquie. Les émissaires de Charles ne cessent d’intriguer à Istanbul, s’efforçant de convaincre le sultan de la nécessité de remettre la Russie à sa place. Les efforts des diplomates suédois trouvent là un terrain favorable. La tension monte, conséquence des demandes réitérées de Pierre, qui veut faire partir Charles du territoire turc. En janvier 1710, le traité de paix est renouvelé entre la Russie et la Porte, ce qui n’empêche pas le sultan de préparer la guerre. De tous les points du gigantesque Empire ottoman – d’Égypte, d’Afrique, des Balkans –, arrivent des troupes qui se concentrent à la frontière. Tant que la Russie était battue par les Suédois, la Turquie gardait une position attentiste, escomptant profiter ensuite sans effort, de la faiblesse de Moscou. La victoire de Poltava persuade le sultan de la nécessité de déclarer la guerre. Pierre est également de cet avis, estimant qu’il dispose de forces suffisantes pour porter un coup aux Turcs. En octobre 1710, Pierre exige de la Porte l’extradition de Charles, avertissant qu’au cas où il n’obtiendrait pas satisfaction, il aurait recours à la force des armes. La Turquie réplique en déclarant la guerre à la Russie, au mois de novembre.
Comptant sur l’appui des Slaves des Balkans (des princes moldave et valaque), Pierre conduit lui-même son armée. Arrivé au Prouth, l’armée russe, relativement peu importante (quarante mille hommes environ), est encerclée par la gigantesque armée turque (près de cent cinquante mille hommes). Le manque de vivres, que les princes des Balkans avaient pourtant promis de fournir, complique sérieusement la situation. Dix-neuf mille Serbes, venus en renfort, sont stoppés sur les bords du Danube par le prince valaque Brancovan, qui décide soudain de ne plus soutenir la Russie et déclare sa loyauté au sultan.
L’armée russe est menacée d’être battue à plate couture, et le tsar de se retrouver captif. La diplomatie lui sauve la mise. Le représentant du tsar, le vice-chancelier Piotr Chafirov, qui connaît de nombreuses langues étrangères et avait accompagné le tsar lors de son voyage européen, révèle, au cours des pourparlers avec le vizir Mahmud-Balardji qui commande les troupes turques, de remarquables talents de diplomate et réussit à tirer l’armée russe de l’encerclement. Outre ses dons diplomatiques, Piotr Chafirov a à sa disposition une arme puissante : la corruption. Les contemporains des événements ont calculé que pour acheter le vizir, Catherine, qui accompagnait Pierre, dut renoncer à tous les joyaux en sa possession. Mais Piotr Chafirov a reçu du tsar l’ordre de tirer l’armée russe de ce mauvais pas, à n’importe quel prix. Le tsar accepte de rendre aux Turcs toutes les villes qu’il leur a prises, et de céder aux Suédois (si les choses en viennent là) la Liflandie. Il refuse en revanche, catégoriquement, de céder l’Ingrie et Pétersbourg, préférant, s’il n’est pas d’autre solution, lâcher Pskov.
Chafirov obtient une trêve à de bien meilleures conditions. Le vizir Mahmud-Balardji (Italien répondant au nom de Giulio Mariani, il était devenu mahométan) reçoit, dit-on, deux cent mille roubles et les bijoux de Catherine ; il se contente de la promesse de Pierre de rendre Azov au sultan, de détruire Taganrog (le tsar ordonne de garder les fondations) et d’autres forteresses du Don, de cesser de se mêler des affaires de la
La défaite du Prouth ne fait que retarder pour peu de temps la poursuite de la guerre victorieuse contre les Suédois. En 1713, Pierre transporte la capitale de Moscou à Pétersbourg. Depuis un navire construit la même année, il s’adresse à ses compagnons d’armes : « Auriez-vous osé, frères, rêver de tout cela il y a trente ans ? » Il aurait pu poser la même question sur les dix années précédentes. L’ère pétersbourgeoise commence. Pierre ordonne que dans les
Constatant qu’au XVIIe siècle, la Russie subit, pour la première fois de son histoire, une très forte pression du côté de l’Occident (présence des Polonais à Moscou entre 1610 et 1612, occupation du littoral de la Baltique par les Suédois de Gustave-Adolphe), l’historien anglais Arnold Toynbee écrit : « Pierre le Grand répondit à cette poussée de l’Occident en fondant Pétersbourg, en 1703. » Le poète et essayiste russe Vladimir Weidlé voit, lui, dans la construction de Pétersbourg une réponse – quatorze siècles plus tard – à la fondation de Constantinople : par la volonté de Pierre, la Russie revenait à l’Occident auquel elle avait toujours appartenu32.
La guerre se poursuit car Charles, demeuré à Bendery, espère encore obtenir le commandement de l’armée turque. Il écrit à Stockholm qu’il n’acceptera jamais d’« acheter une paix honteuse au prix de la perte de quelques provinces… Mieux vaut se résoudre aux actions les plus extrêmes que de tolérer que l’État et ses provinces se voient un tant soit peu amoindris, surtout au profit de la Russie33 ».
Il faut attendre l’automne 1713 pour que le roi de Suède, qui a définitivement lassé les Turcs, soit sommé de quitter Bendery. Le 11 décembre 1718, il est tué lors du siège d’une forteresse norvégienne. Des historiens affirment qu’il fut touché par une balle, alors qu’il effectuait une sortie de nuit ; d’autres pensent qu’il fut tué par un soldat de son escorte. Quoi qu’il en soit, un des obstacles majeurs à la signature du traité de paix est éliminé. Le trône de Suède est occupé, en 1720, par la sœur de Charles, Ulrika-Éléonore, qui juge indispensable de cesser les hostilités.
Des pourparlers s’engagent. Mais les exigences de Pierre sont si grandes que les Suédois ne peuvent se résoudre à reconnaître leur complète défaite. Les troupes russes font merveille en Finlande et en Poméranie, elles traversent la Pologne en tous sens. Au cours de l’été 1714, la jeune flotte russe remporte sa première victoire : près du cap Hangöud, les matelots, commandés par Pierre qui se bat sous le nom de matelot de quart Pierre Mikhaïlov, prennent à l’abordage les bâtiments suédois paralysés par le calme plat qui règne sur la mer.
Élevé au rang de vice-amiral en récompense de sa victoire, Pierre œuvre aussi sur le front de la diplomatie. En 1717, lors d’un voyage en France, il obtient que les Français assument le rôle de médiateurs dans les pourparlers entre la Russie et la Suède, et qu’ils cessent de verser des subsides au roi de Suède. Mais les pourparlers des îles Aland traînent en longueur, et les troupes russes reprennent leurs opérations.
En 1719, un important débarquement a lieu aux environs de Sockholm, et les Cosaques arrivent aux portes de la capitale suédoise. L’année suivante, l’armée russe met une nouvelle fois le pied en terre suédoise.
Les pourparlers s’éternisent parce que la Suède est soutenue par l’Angleterre qui veut empêcher la Russie de s’incruster dans la Baltique ; par ailleurs, les propres alliés de Pierre, la Prusse et la
Les résultats de la Guerre du Nord ne se limitent pas à des acquisitions territoriales. Voltaire, transporté d’enthousiasme écrit à propos de la bataille de Poltava : « Ce qui est le plus important dans cette bataille, c’est que de toutes celles qui ont jamais ensanglanté la terre, c’est la seule qui, au lieu de ne produire que la destruction, ait servi au bonheur du genre humain, puisqu’elle a donné au czar la liberté de policer une grande partie du monde34. » Ce modèle d’enthousiasme français ne sera surpassé qu’en 1935, lorsque Henri Barbusse parlera de Staline comme d’un « bienfaiteur35 ».
Voltaire a toutefois raison d’évoquer les opportunités offertes à Pierre au terme de la bataille de Poltava, opportunités renforcées et augmentées par ses victoires ultérieures. Quand Toynbee voit dans Pétersbourg une réponse au défi de l’Occident, il songe à la pression exercée sur la Russie par deux « représentants » de l’Ouest : la Suède et la Pologne. La Guerre du Nord s’achève par la défaite de la Suède qui, en perdant ses provinces de la Baltique, cesse d’être une menace pour la Russie, et se retire (est chassée) de la scène politique européenne.
La Suède était l’ennemie de la Russie et la perte du rôle qui était le sien, en conséquence de sa défaite, semble logique. Mais l’alliée de la Russie, la
Après la signature du traité de Nystadt, le Sénat décide de décerner à Pierre les titres de « Grand », de « Père de la Patrie » et d’« Empereur de toute la Russie ». Le choix du terme latin
L’Europe n’a connu jusqu’alors qu’un empire : le Saint-Empire romain germanique, avec Vienne pour capitale. Toutefois, les États européens reconnaissent relativement vite l’Empire de Russie : le premier pays à le faire est la Suède, le dernier – en 1764 – la Pologne. Cette reconnaissance est, pour la
4 Réformes ou révolution ?
Arnold TOYNBEE.
La « transformation sociale » évoquée par Toynbee est, avant tout, pour lui l’œuvre de Pierre le Grand. L’historien anglais y voit un processus révolutionnaire. Vassili Klioutchevski ne partage pas ce point de vue. Nous l’avons dit, la réforme de Pierre lui apparaît comme « une révolution, non dans ses visées et ses résultats, mais dans ses procédés et dans l’impression » qu’elle fit « sur les esprits et les nerfs des contemporains1 ». Disciple de Klioutchevski, Paul Milioukov complète la formule de son maître par cette importante observation : « Le pays eut droit à la seule réforme dont il fût capable2. » Et Milioukov de préciser qu’elle fut le fait du hasard, qu’elle fut chaotique et « marquée au coin de la précipitation », qu’elle « demeura incohérente et fragmentaire3 ».
L’historien américain Marc Raeff a un avis radicalement contraire ; il qualifie les réformes de « révolution pétrovienne » : « Contrairement à Klioutchevski et Milioukov, écrit-il, je n’ai pas le sentiment que la politique de Pierre fut dictée par les seules nécessités de la guerre et ne fut qu’une série de mesures
Nathan Eidelman qui, dans les années de la
Au nombre des conséquences lointaines découlant des changements effectués par Pierre, il faut compter la conviction – presque un axiome – qu’en Russie, seules sont possibles les réformes (et les révolutions) décidées au sommet. Ce point de vue est on ne peut plus clairement exprimé dans le brouillon d’une lettre d’Alexandre Pouchkine à Piotr Tchaadaïev (19 octobre 1836) : « Le gouvernement demeure l’unique Européen de Russie. » La certitude que toutes les grandes transformations ne peuvent venir que « d’en haut » s’accompagne d’une autre : les changements permettant au pays de progresser sont inévitablement inspirés par l’Europe. Le troisième élément de cet ensemble de considérations sur l’histoire russe, engendrées par la « révolution » pétrovienne, est la conviction que la Russie est capable d’emprunter à l’Europe tout ce dont elle a besoin.
Leibniz est le premier à formuler cette idée. Le célèbre savant allemand suit attentivement l’action de Pierre, son combat pour apporter les « Lumières » en Russie, et tient le tsar pour un bienfaiteur de l’humanité. Dans une lettre de 1712, Leibniz explique à Pierre les avantages offerts par l’arriération, à l’instant où le pays, de l’avis du philosophe allemand, s’apprête à en sortir. Cette arriération qui permet de construire à partir de rien, en mettant à profit l’expérience de l’étranger, ne tarde pas à être présentée comme une vertu. Un siècle après Leibniz, Nikolaï Karamzine écrit à propos de l’époque de Pierre : « Nous jetâmes, pour ainsi dire, un regard sur l’Europe et, en un clin d’œil, nous nous appropriâmes le fruit de longues années de labeur6. » Son contemporain, Piotr Tchaadaïev, auteur de
L’expérience entreprise par Pierre conforte l’idée que les périodes de stagnation de l’histoire russe n’empêchent pas son développement car, au sortir de la stagnation, la Russie « rattrape et dépasse » d’un bond les pays qui l’ont devancée. Puis, lorsqu’elle a assimilé ce qui lui manquait pour renforcer sa puissance, la Russie reprend son petit bonhomme de chemin, elle retrouve son mode de vie habituel.
La nécessité de « rattraper », d’une part, la « stupéfiante aisance » dans l’assimilation des « fruits du progrès », d’autre part, confortent l’impression qu’il existe deux mondes : « eux » et « nous », l’Europe et la Russie. Ce sont deux mondes fondamentalement étrangers, sinon hostiles, éprouvant l’un envers l’autre de la méfiance, de la suspicion, de la peur. L’éminent diplomate et homme d’État Andreï Ostermann note dans son journal ces mots qu’il tiendrait de Pierre le Grand lui-même : « Nous avons besoin de l’Europe pour quelques années, mais ensuite, nous devrons lui tourner le dos. » Vassili Klioutchevski, quant à lui, veut croire que ce sont bien là les propos du tsar, car cela tendrait à prouver que « le rapprochement avec l’Europe n’était à ses yeux qu’un moyen pour parvenir à ses fins, et non une fin en soi8 ».
Il est probable que l’ensemble des souverains russes n’ait jamais autant voyagé que Pierre le Grand. Le tsar est pris dans une sorte de mouvement perpétuel qui, avec le temps, n’inclut pas seulement la Russie, mais également la Pologne, l’Allemagne, l’Europe occidentale. La Russie, écrit Paul Milioukov, « était pleine de Pierre et de sa réforme ». C’est aussi pour sa réforme que Pierre se rend à l’étranger.
Les transformations font irruption dans tous les domaines et à tous les niveaux : étatique, spirituel, privé. Le jeune tsar commence par raser les barbes, puis, au temps de sa maturité, supprime le patriarcat. Aujourd’hui encore, les historiens ne parviennent pas à s’accorder sur la nature des réformes pétroviennes : sont-elles le fruit du hasard, ou répondent-elles à une logique ? Catherine II qui se considère (non sans raisons) comme l’héritière du premier empereur (l’inscription qu’elle fait graver sur la statue de Pierre : « À Pierre Ier, Catherine II », est sans ambiguïté), est persuadée qu’il « ne savait pas lui-même quelles lois il convenait de promulguer pour l’État ». À l’inverse, Sergueï Soloviev estime que Pierre avait un plan précis de transformations. Vassili Klioutchevski, lui, en vient à la conclusion que « Pierre se contentait de faire ce que lui soufflait l’instant, sans s’embarrasser… d’un plan particulier », et qu’il « considérait tout ce qu’il faisait comme affaire courante, normale, et non comme une réforme ; il ne remarqua point lui-même comment, par ces affaires courantes, il changea tout autour de lui, les hommes et le régime ».
De nombreux éléments plaident contre l’opinion de Klioutchevski et témoignent de l’existence d’un programme de transformations, dont les détails pouvaient varier sans que l’orientation principale s’en trouvât changée. En 1698, durant son séjour en Angleterre, Pierre confie au théologien Francis Lee le soin d’élaborer un projet de transformations pour la Russie. Parmi les propositions faites au tsar, on trouve la recommandation de créer sept collèges, appelés à gouverner directement l’État. En 1718, Pierre instaure ces fameux collèges, portant leur nombre à neuf et mettant ainsi à profit, quinze ans plus tard, les conseils du théologien anglais. L’impression de hasard et d’incohérence éprouvée par les contemporains du tsar et par certains historiens vient de ce que les changements vont dans tous les sens, mais aussi de ce que, déçu d’une innovation ou soudain convaincu de son inutilité pour les objectifs qu’il poursuit, Pierre la rejette soudain et se lance dans l’expérimentation d’une autre nouveauté. C’est là un moyen de progresser au coût exorbitant qui, deux siècles plus tard, deviendra une des doctrines bolcheviques : « Nous tirerons les leçons de nos erreurs, nous pouvons nous le permettre car nous sommes des défricheurs. » Il faut aussi garder présent à l’esprit que les plus proches collaborateurs de Pierre sont, dans le domaine législatif et administratif, des autodidactes et des amateurs, comme le tsar lui-même. À la fin de la guerre contre la Suède, génératrice de chefs militaires russes de talent, Pierre reconnaît : « Il m’a été donné de voir mes Turenne, mais je ne vivrai pas assez pour connaître mon Sully. » Et, en effet, si, dans les années de la Guerre du Nord, apparaît une pléiade de chefs militaires très comparables au glorieux maréchal français du XVIIe siècle, l’entourage de Pierre ne compte pas d’administrateurs ayant l’envergure du ministre d’Henri IV. L’absence de « Sully » s’explique peut-être en partie parce qu’ils ne sont pas nécessaires, le tsar estimant que les pays occidentaux savent ce qu’est un « bon ordonnancement », autrement dit un système administratif au point, et qu’il lui suffit de mettre à profit ce savoir, comme il a su utiliser les réalisations de la technique militaire étrangère. Pierre a le sentiment que les étrangers détiennent le secret de l’organisation d’État et qu’ils le dissimulent. Il envoie en Suède Heinrich Fick, natif du Holstein, recopier secrètement tous les règlements susceptibles d’être appliqués en Russie.
Les réformes commencent par l’armée que Pierre considère – depuis les « régiments pour rire » qui lui permettront d’accéder au trône, jusqu’à sa brillante victoire sur les Suédois – comme le fondement de l’État. En 1715, exposant au tsarévitch Alexis l’essence de sa politique, le tsar affirme que la réforme militaire favorise les progrès effectués par la Russie, que, grâce à l’armée, « nous sommes sortis des ténèbres vers la lumière ».
La réforme vise à créer une armée russe régulière, sur le modèle occidental. L’une des difficultés est la nécessité de bâtir cette armée en période de guerre. Cela implique un afflux permanent de nouvelles recrues : de 1699 à 1725, on dénombre cinquante-trois périodes de recrutement. Durant la première année de la Guerre du Nord, un tiers des officiers et tous les généraux sont étrangers. À la fin du conflit, on a cessé de faire appel à eux ; sur décret du tsar, seuls les étrangers qui s’engagent à servir toute leur vie dans l’armée russe, peuvent obtenir de l’avancement. Le règlement militaire de 1716, principalement rédigé sur le modèle du règlement de Charles XII (mais également inspiré des usages militaires de Saxe, d’Autriche et de France), fixe les moindres détails du fonctionnement de l’armée. Pierre apporte personnellement deux cents correctifs et modifications au projet.
Une fois assuré le « bon ordonnancement » de l’armée, celle-ci devient le modèle d’organisation de l’État. La finalité de l’armée est de servir. Pierre porte l’habit militaire et, à sa suite, tous les courtisans revêtent l’uniforme. Parmi les points les plus importants de la réforme, on trouve l’obligation faite aux enfants nobles de servir dans l’armée – dans les régiments de la garde – en qualité de simples soldats ; ils ne se hissent ainsi que peu à peu au rang d’officiers. Le règlement militaire de 1716 le souligne tout particulièrement : tous ceux qui servent dans l’armée ont le titre de soldat, depuis les généraux jusqu’au dernier fantassin, ou cavalier. Le règlement fixe les moindres détails du service, il prévoit également les punitions pour tout manquement. Enrôlés de force, les paysans refusent de servir : en 1712, le pourcentage des déserteurs s’élève à 10 %. Bientôt, les désertions gagnent les nobles. À partir de 1708, les familles doivent répondre des recrues en fuite ; en 1712 et 1715, des
La stricte discipline militaire est le modèle dont doit s’inspirer la vie civile. Durant la dernière année de sa vie, Pierre explique aux serviteurs de l’État qu’ils ne doivent pas voler le Trésor ni accepter de pots-de-vin, qu’il leur faut être honnêtes ; et il les menace, dans le cas contraire, des plus durs châtiments, appliquant à la sphère du service civil les notions du service et de la discipline militaires : « Ceux qui, dans leurs fonctions, se sont volontairement et consciemment rendus coupables de délits, doivent être châtiés comme des traîtres qui se refusent à faire leur devoir au moment du combat… »
Dictée par les besoins de la guerre, la réforme administrative ne tarde pas à en excéder le cadre. Pierre est constamment absent de Moscou, mais il veut tout savoir, tout contrôler, prendre les décisions ultimes dans tous les domaines. Il crée ainsi un « Cabinet », institution administrative inconnue jusqu’alors en Russie. Le « Secrétaire du Cabinet », Alexis Makarov, se trouve en permanence auprès du tsar ; il passe au crible tous les documents, avant de les présenter à Pierre : c’est donc un homme des plus puissants. Imperceptiblement, sans qu’il soit besoin d’un décret spécial, la Douma des Boïars disparaît. Il en est fait mention, une dernière fois, en février 1700. Les moyens de renouveler, de réformer l’administration moscovite obsolète sont recherchés, tout naturellement, du côté de l’Occident. « Le déclin, voire le naufrage de la culture traditionnelle qui était celle de la
Marc Raeff fait découler les grands principes du « caméralisme » des nouvelles conceptions du monde nées en Europe occidentale, aux XVIe et XVIIe siècles, à la suite, en particulier, des découvertes de Galilée, Newton, Descartes. Réduisant à néant la vision moyenâgeuse d’un monde fermé et achevé, ces penseurs mettent en évidence le caractère illimité du monde et, en conséquence, le potentiel infini de ses ressources naturelles. Ils affirment qu’il est possible d’étudier, de comprendre et d’organiser l’univers. Il n’y faut que la raison et la volonté. La combinaison de ces deux forces permet à l’homme de penser que l’avenir est la continuation du présent et que la progression vers le futur peut être calculée, en partant de la connaissance des lois intangibles mises en évidences par la science rationnelle. L’humanité est en mesure d’augmenter ce savoir et d’accroître ses productions, donc d’améliorer sa situation matérielle. En d’autres termes, le progrès est possible.
La conclusion politique tirée de ces présupposés philosophiques est la nécessité d’une rééducation de la population et d’une reconstruction de la société, de telle sorte qu’elles œuvrent en faveur de l’avenir, de résultats lointains, du progrès. Deux tâches incombent désormais au gouvernement : la première est d’organiser l’activité de la société à très long terme, ce qui implique de rompre avec la psychologie « paysanne » de la vie « au jour le jour » ; la seconde est l’anéantissement des préjugés et autres superstitutions, qui font obstacle à une explication rationnelle de l’Univers. « Le gouvernement et l’élite politique, écrit Marc Raeff, doivent jouer un rôle décisif dans la rééducation et la réorganisation de la société10. » Le centralisme se renforce, le monarque (incarnation de l’État) mène désormais une politique cohérente et consciente, visant à augmenter au maximum le potentiel du pays : sa richesse, sa puissance, son bien-être matériel. Et comme cette tâche est, par définition, sans fin, une fois le mouvement lancé, il devient inhérent au système et se transforme en finalité en soi.
Le pouvoir d’État est désormais doublement impérialiste : il détient tous les domaines de la vie sociale (en attendant de monopoliser la vie privée) et ne cesse de conquérir de nouveaux territoires (ou États) pour développer son activité. Marc Raeff conclut ainsi sa définition de l’État policier : La méthode utilisée par Pierre « visait à remplacer la culture moscovite agonisante par un système dynamique, importé d’Europe occidentale et centrale11 ».
Recourant, selon son habitude, à l’expérimentation, imposant de nouvelles lois et institutions qu’il rejette lorsqu’elles ne conviennent pas, Pierre réorganise activement le système administratif du pays. En pleine guerre, la Russie est divisée en huit
La création des collèges – d’abord, nous l’avons dit, au nombre de neuf – permet d’agrandir la sphère du gouvernement et de renforcer la centralisation. Citons en tout premier lieu le collège chargé des « pays étrangers ». Puis viennent le collège de l’armée et celui – inconnu jusqu’alors en Russie – de l’amirauté. Trois collèges s’occupent des finances : l’un collecte l’impôt, le second répartit l’argent du budget, le troisième contrôle les dépenses. Enfin, trois autres collèges ont la charge du commerce et de l’industrie : le premier détient l’industrie légère, le second les mines, le troisième le commerce extérieur. Tous les présidents de collèges (à l’exception de celui des mines, confié à l’Écossais Jacob Bruss, glorieux général d’artillerie) sont russes, tandis que les vice-présidents sont presque tous étrangers. Dans un premier temps, les présidents portent également le nom de sénateurs. Par la suite, toutefois, Pierre distinguera ces fonctions.
L’appareil administratif est soumis à un double contrôle de la couronne : contrôle secret des finances (par un réseau de délateurs), contrôle ouvert des tribunaux par un ensemble de procureurs. La direction suprême du contrôle est assumée par le procureur général.
Le Saint-Synode occupe une place particulière dans le système administratif. Après la mort du patriarche Adrien en 1700, l’Église est dirigée par le « gardien du trône patriarcal », Stepan Iavorski. Au désir exprimé par le clergé d’avoir un patriarche, Pierre répond, en 1721, par un
À la suite de nombreux contemporains de Pierre, certains historiens voient dans la réforme de l’Église un désir d’imposer à la Russie une structure protestante : le protestantisme attirait d’ailleurs Pierre le Grand. Le biographe allemand de Pierre estime, lui, que des considérations étatiques, et non théologiques, incitèrent le tsar à opter pour le modèle protestant d’organisation de la vie spirituelle12. Le fait est clairement perçu par Nikolaï Karamzine, qui écrira : « Rien ne lui faisait peur [
La création du patriarcat, en 1589, était l’affirmation, le signe officiel que Moscou assumait l’héritage de Byzance. Sa liquidation indique que l’empereur de toute la Russie n’a nul besoin d’intermédiaire entre Dieu et lui. Le règlement militaire adopté en 1716, avant même que Pierre ne prenne le titre d’empereur et qu’il ne crée le Synode, déclare : « Sa Majesté est un monarque absolu qui ne doit répondre de ses actes devant quiconque au monde, mais détient le pouvoir et la force de gouverner ses États et ses terres à sa guise, au titre de souverain chrétien. »
Le tsar et le patriarche – double pouvoir élu de Dieu et doté de sa sagesse – représentaient le pouvoir suprême au royaume moscovite. Dans le
Pierre change la structure administrative en faveur d’un modèle d’État policier et, simultanément, substitue au modèle byzantin théocratique (le
Instaurée en 1722, la « Table des Rangs » est un document important, réglementant le système de gouvernement. S’inspirant des grades en vigueur dans les monarchies absolues – en France, Prusse, Suède et ailleurs –, Pierre établit une hiérarchie des grades au sein du service d’État : services militaire et civil, service de la Cour. La « Table des Rangs » compte quatorze « classes » (ou rangs) et prévoit des possibilités d’avancement dans la hiérarchie, selon les capacités, les connaissances et le zèle. Ce ne sont plus ni la naissance ni la lignée, mais le talent et la capacité de travail qui ouvrent la voie du « sommet ». Le premier grade d’officier (neuvième classe pour les grades civils) confère automatiquement à ceux qui y sont promus la noblesse à titre personnel, la sixième classe militaire (quatrième dans le civil) la noblesse héréditaire.
La noblesse cesse ainsi d’être une caste fermée : l’accès en est ouvert aux roturiers. Déclenchée sous le règne d’Ivan le Terrible, la lutte contre le
La réforme (ou la révolution) n’épargne personne. La noblesse – classe dirigeante – reçoit une nouvelle appellation, empruntée à la langue polonaise : le
En 1714, Pierre signe un décret portant sur l’héritage et interdisant le partage des biens immobiliers
L’instauration, en 1714, d’un impôt de capitation est un nouveau pas vers l’asservissement définitif des paysans. La population cherchant par tous les moyens à éviter de payer, on impose une sorte de « caution solidaire » : les propriétaires terriens sont responsables de la collecte de l’impôt. La dépendance des paysans s’en trouve accrue. Bien plus, « réglementant » et simplifiant les rapports en vigueur, un nouvel
Des milliers de paysans sont, nous l’avons dit, employés à la construction des chantiers navals de Voronej, Azov, Arkhanguelsk, ou à l’édification de ce que Pierre nomme son « Paradis » : Saint-Pétersbourg. Des témoins étrangers avancent le chiffre de trois cent mille morts, de faim ou de maladie, au cours de la construction du port de Taganrog. La réalisation de Saint-Pétersbourg fut encore plus meurtrière.
La guerre donne l’impulsion nécessaire au développement de l’industrie, dont les débuts remontent au XVIIe siècle. On voit peu à peu s’installer le mercantilisme, alors triomphant en Occident. Pierre poursuit trois grands objectifs : encourager l’industrie minière qui exploite les richesses minérales russes ; réglementer les échanges, sur la base d’une balance du commerce extérieur ; développer l’industrie manufacturière locale. « La jeune entreprise russe, écrit Vassili Klioutchevski, ne justifia pas les attentes du réformateur. Il fallut enjoindre, à coups de décrets, aux capitalistes d’ouvrir des manufactures, de monter des compagnies… De cette façon, la création de fabriques ou de compagnies prit des allures de service d’État, elle devint une sorte d’obligation, tandis que fabriques et compagnies avaient des airs d’institutions officielles. » Il faut ajouter à cela que la situation des « paysans des usines », envoyés de force dans les mines, les manufactures, les fabriques, était plus dure encore que celle des paysans-laboureurs.
Les résultats sont néanmoins impressionnants. Vassili Klioutchevski, qui voit les deux aspects de l’œuvre réformatrice de Pierre, énumère les acquis : « La Russie n’avait pas d’armée régulière, le tsar lui en donne une ; elle n’avait pas de flotte, il en bâtit une… ; l’extraction des matières premières est peu développée, les industries de transformation quasi inexistantes : il laisse à la fin de son règne plus de deux cents usines et fabriques16… » Les réussites sautent à ce point aux yeux que Staline, tirant le bilan du premier plan quinquennal, s’inspirera, pour son rapport, du texte de Klioutchevski et dressera ainsi la liste de ses propres mérites : « Nous n’avions pas de métallurgie lourde… Nous en avons une à présent. Nous n’avions pas de production de tracteurs. Nous en avons une à présent… » Et bien d’autres choses encore17.
Des changements considérables affectent aussi le domaine culturel. Pour Pierre, la culture est synonyme d’instruction – une instruction qu’il perçoit comme l’acquisition d’un savoir utile, donc essentiellement technique. Vladimir Weidlé qualifie Pierre de « premier technocrate de l’époque moderne ». Des écoles sont ouvertes, qui enseignent l’arithmétique et la géométrie, mais on crée également des écoles professionnelles, formant des ingénieurs et des artilleurs, ainsi que des établissements spécialisés dans la marine et la médecine. Pour la première fois, des écoles laïques font leur apparition en Russie où l’instruction relevait, jusqu’alors, entièrement de l’Église. 1703 voit aussi les premières publications non religieuses : le journal
Les transformations culturelles touchent au mode de vie des Russes de l’époque pétrovienne. La barbe disparaît, le costume se transforme, de nouvelles règles de comportement s’imposent. Le
L’
Dans le processus de « révolution culturelle » en cours, la langue russe est ébranlée à son tour. L’apparition de nouvelles notions et de nouveaux termes entraîne à sa suite un cortège de mots étrangers : ils sont plus de trois mille – latins, allemands, danois, anglais, suédois, français, polonais – à être injectés dans la langue russe. Il faudra plusieurs décennies à cette dernière pour les digérer et pour que la littérature crée la langue russe moderne.
La culture, l’instruction changent, comme tous les autres domaines de la vie, à l’initiative de Pierre. Ces changements, pour reprendre l’expression employée par Alexandre Kizevetter en 1899, s’effectuent « sous la contrainte, dans la terreur18 ». En 1956, Vladimir Weidlé aura recours à une image inspirée de la révolution culturelle stalinienne : pour lui, Pierre envoya la Russie, telle « une élève méritante à la faculté ouvrière, dans cette Europe qui semblait à son esprit lucide – trop lucide –, sans âme, presque “américaine” (autrement dit exclusivement technique et industrielle19 ».
Qu’on les appelle réforme ou révolution, les transformations de Pierre rencontrent la résistance de la majorité de la société et engendrent une opposition. Les révoltes qui éclatent à Astrakhan, sur le Don et en d’autres points du pays sont une preuve convaincante du mécontentement. Ce dernier ne vient pas seulement des difficultés de la vie, il tient aussi au sentiment qu’une menace plane sur les convictions qui définissaient le mode de vie, les comportements, et sur la foi en général. Les transformations de Pierre, que ses partisans qualifieront de « triomphe de la raison », sont perçues par la plupart des habitants de Russie comme une perte d’âme. L’impôt de capitation (« par âme », disait-on) instauré par le tsar a transformé les âmes en unités fiscales.
L’opposition à Pierre se situe à trois niveaux. Elle est d’abord sociale. L’écrasement des révoltes lui porte un coup très dur, mais il ne change rien à l’opinion de l’immense majorité de la population envers le tsar et ses innovations. Le second rempart de l’opposition est le clergé, principalement schismatique mais également, pour partie, rattaché à l’Église officielle. De par son origine et sa logique interne, le Schisme est un phénomène purement religieux, dénué de tout caractère social. Toutefois, la logique de son développement et, là encore, son origine, en font une réaction de type nationaliste. Le nationalisme russe y trouvera sa source. Les prédicateurs de la « Vieille Foi » n’appellent pas à tenter de sauver son âme par la contrainte et l’effort individuels, ils effraient leurs ouailles en brandissant la menace de la damnation par la faute d’autrui – de l’étranger. Tout ce qui est hostile à la foi le devient à la nation, le caractère antinational des innovations est la preuve même de leur caractère antireligieux. « Le Schisme, écrit Paul Milioukov, fut un combat pour ces formes de la religion nationale qui avaient été mises à mal par la grammaire grecque et kiévienne20. » Le troisième élément d’opposition est constitué par les vestiges de la noblesse traditionnelle.
L’opposition tout entière se réunit, idéologiquement, autour du fils de Pierre, le tsarévitch Alexis. Né d’Eudoxie, épouse délaissée du tsar, élevé sans mère, Alexis ne ressemble en rien à son père. « L’esprit entreprenant, la force physique et l’énergie de Pierre étaient à l’opposé de la douceur, de l’indolence, de la faiblesse physique du tsarévitch21. » Le père s’intéresse aux arts appliqués, à la technique, au travail manuel ; le fils leur préfère la théologie et l’histoire de l’Église. Alain Besançon résume l’origine du conflit entre le père et le fils : « Ce que réclame le père, c’est ce qu’il réclame de la Russie : qu’elle s’identifie à lui, à son énergie, à ses travaux… Ce que demande Alexis, c’est sa vie privée : cela Pierre ne l’accorde à aucun Russe22. »
Les divergences entre le tsar et son héritier augmentent au fur et à mesure que grandit Alexis et que Pierre ébranle plus fort la Russie, ajoutant encore au mécontentement. En août 1717, le tsar pose un ultimatum à Alexis, alors âgé de vingt ans : amende-toi, deviens mon digne héritier, ou reçois la tonsure. Le tsarévitch répond en s’enfuyant à l’étranger. À Vienne, il se place sous la protection de l’empereur : l’épouse d’Alexis, la princesse Charlotte, décédée en 1714, était la belle-sœur de Charles VI. Dans le langage du XXe siècle, on pourrait dire que l’héritier du trône russe demande l’asile politique à l’empereur d’Autriche. La trahison n’a nul besoin d’être démontrée : la fuite, l’émigration sont autant d’aveux de culpabilité.
Pierre envoie à la recherche du tsarévitch, qui tente de se cacher dans les domaines de l’empereur, un diplomate expérimenté, Pierre Tolstoï. À force de menaces, de promesses de pardon et d’autorisation de vivre avec Euphrosine, la servante dont Alexis est amoureux et avec laquelle il s’est enfui, Pierre Tolstoï parvient à persuader Alexis de rentrer. À la Cour d’Autriche, on ne s’efforce guère de soutenir le transfuge ; on se montre plutôt content de son départ, Vienne redoutant la colère de Pierre le Grand. Les ministres autrichiens envisagent même, avec inquiétude, l’éventualité d’une incursion des armées russes sur le territoire de l’empire : les troupes du tsar sont stationnées en Pologne, à la frontière de la Silésie.
Dès le retour d’Alexis, commence son procès. On arrête d’abord des personnes de l’entourage du tsarévitch, que l’on soumet à la torture. Le tsar veut des preuves de la culpabilité de son fils, il veut les noms de ceux qui ont – il en est convaincu – comploté contre lui. Ambassadeur de Hanovre, Weber écrit de Pétersbourg : « Je ne veux pas m’ériger en juge, savoir si le tsar a raison ou non d’écarter le tsarévitch du trône et de lui infliger sa malédiction. Quoi qu’il en soit, il ne fait aucun doute que le clergé, la noblesse et la plèbe idolâtrent le tsarévitch et chacun comprend que le testament du tsar ne sera pas respecté après sa disparition23. »
Pierre procède personnellement à l’interrogatoire d’Euphrosine (qui n’est pas torturée) et est ainsi informé des rêves de son fils qui en a fait part à la femme aimée : après son accession au trône, Alexis a l’intention de rester tranquillement chez lui, de renoncer à guerroyer, de dissoudre une grande partie de l’armée, d’anéantir la flotte. Rester « chez lui » signifie, bien sûr, pour le tsarévitch, demeurer à Moscou. L’héritier ne songe en effet qu’à transformer Pétersbourg en « désert ». Ces rêves du tsarévitch, dirigés contre tout ce que Pierre considère comme la grande réalisation de sa vie et une nécessité vitale pour la Russie, ne sont pas seulement le fruit de l’imagination d’Alexis. Douze ans après la mort de Pierre, Vockerodt, ambassadeur de Prusse en Russie, expose le programme de l’opposition noble à la politique du tsar, se fondant sur ce qu’il a entendu au cours d’entretiens « confidentiels ». Il s’agit principalement d’une opposition à la politique étrangère. Les partisans de ce programme s’élèvent contre le mouvement de la Russie vers l’Occident : pour eux, les acquisitions territoriales du tsar du côté de la Baltique ne favorisent nullement la sécurité de la Russie ; au contraire, elles risquent d’entraîner le pays dans des querelles et des règlements de comptes avec les puissances étrangères. La noblesse estime qu’elle ne tire aucun profit ni avantages domaniaux de l’accès à la Baltique ; en revanche, « les Liflandiens nous marchent presque sur la tête, ils jouissent de plus de privilèges que nous ». Les nobles sont en outre opposés à l’existence d’une armée régulière, « plus nuisible que le pire ennemi, même si ce dernier ravageait le pays tout entier ». Au demeurant, la Russie n’a pas à craindre une invasion étrangère : sa situation géographique est telle qu’il est impossible de la conquérir. Le vœu de la Russie de se transformer en puissance maritime est absurde. Point n’est besoin d’une flotte pour défendre les frontières : le seul pays qui pourrait attaquer depuis la mer est la Suède, or même elle préférera le faire par les terres. Enfin, il y a plus de défauts que d’utilité au transfert de la résidence du tsar dans la capitale du Nord. De Moscou, point central, il est autrement plus commode de contrôler l’administration du pays, et en matière de politique étrangère, l’installation à Pétersbourg est sans intérêt. Certes, la ville est plus proche de la Suède, mais elle par là même plus vulnérable aux attaques ; elle est en outre plus éloignée de la Pologne et de la Turquie, qu’il est beaucoup plus important de surveiller.
Ce programme rappelle étonnamment les informations arrachées à Euphrosine. Analysant les arguments des adversaires de Pierre, Paul Milioukov note que leur caractère pacifique n’est qu’apparent. Les opposants, en effet, n’excluent ni la poursuite d’« acquisitions nécessaires » en Pologne, ni de nouvelles conquêtes, « garanties contre des incursions » du côté de la Turquie. Mais à la différence de Pierre, ils estiment que les anciens objectifs de la politique moscovite peuvent être atteints par les anciennes méthodes24.
Ayant tiré d’Euphrosine tous les renseignements souhaités, Pierre contraint son fils à avouer ses monstrueux projets. En mai 1718, le crime est porté à la connaissance du peuple : « [
Le 26 juillet 1718, Alexis meurt. Le tsar ordonne d’annoncer aux ambassadeurs que ce décès est dû à « une terrible maladie qui, au début, évoquait une apoplexie ». Le biographe soviétique de Pierre indique que la sentence ne fut pas mise à exécution, mais que le tsarévitch mourut, « vraisemblablement des suites du choc physique et moral qu’il avait subi26 ».
Le lendemain de la mort du tsarévitch marque l’anniversaire de la bataille de Poltava, et le tsar festoie avec sa Cour. Nikolaï Kostomarov fait ce constat : « Il n’y eut pas de deuil27. »
Les historiens russes les mieux disposés à l’égard de Pierre n’ont pas réussi à trouver le moindre indice d’un complot contre le tsar. Seul le biographe soviétique s’est résolu à écrire : « Le propre fils du tsar se révéla un traître », usant, peut-être inconsciemment, d’une formule fameuse de la terreur stalinienne : « … s’est révélé traître au peuple ». A. Brikner, dans son
Admirateur inconditionnel de Pierre, Sergueï Soloviev rappelle que saint Constantin le Grand fit exécuter son fils Crispus, qu’au XVIIIe siècle, le roi de Prusse Frédéric-Guillaume Ier faillit faire de même avec son héritier, le futur Frédéric II, et évoque l’angoisse du tsar, entendant ces paroles funestes : « Il mourra et tout s’éteindra avec lui, la Russie retrouvera son ancienne barbarie30. » L’idée qu’il est nécessaire de recourir à des méthodes barbares pour combattre la barbarie deviendra populaire au XXe siècle. Le mystère de la mort d’Alexis demeure, conclut Sergueï Soloviev, mais celui des souffrances de son père est élucidé : « Je souffre, écrivait Pierre, mais toujours pour la patrie, ne souhaitant que son bien ; les ennemis me jouent des tours démoniaques ; difficile, pour qui n’est pas familier de ces affaires, de reconnaître mon innocence. Mais Dieu sait déceler la vérité31. »
Si l’historien russe avait éprouvé le besoin de conforter son point de vue par quelque autorité étrangère, il eût pu se reférer à l’opinion de Voltaire. L’auteur de l’
En 1759, lorsque paraîtra la première partie de l’histoire de Pierre, qui laissera insatisfaits les lecteurs russes, Voltaire écrira à son admirateur le plus fervent, le comte Chouvalov, favori de l’impératrice Élisabeth : « La triste fin du Czarovitz m’embarrasse un peu… Je ne vois dans le procès aucune conspiration… un fils ne mérite point la mort, à mon sens, pour avoir voyagé de son côté tandis que son père voyageait du sien. » Penser une chose et en écrire une autre n’est pas l’apanage du seul Voltaire. Il convient cependant de noter que les étrangers résidant à Moscou soutiennent tous Pierre le Grand. L’ambassadeur de Hanovre, Weber, explique : « Si complot il y avait eu, tous les étrangers d’ici se fussent trouvés dans une situation désespérée et auraient été, sans exception, victimes de la fureur de la plèbe. » Le jugement négatif porté sur Alexis par une série de diplomates, entre autres français, vient des craintes que suscitaient en eux les projets d’alliance avec l’Autriche, imputés au tsarévitch.
En 1910, paraît le quatrième tome du
Vassili Klioutchevski meurt en 1911, six ans avant la tentative effectuée par les bolcheviks de résoudre l’équation despotisme + liberté. À la fin du XXe siècle, la solution reste un mystère et la Russie continue de chercher à sortir de la « quadrature politique du cercle ».
5 Le testament de Pierre le Grand
Sergueï PLATONOV.
Agonisant, Pierre a tout juste le temps de tracer sur le papier qu’on lui tend : « Je lègue tout… » Mais à qui l’empereur laisse-t-il ce « tout » en héritage ? Nul ne le saura jamais. Comme cela s’est produit maintes fois par le passé, il y a un héritage mais il n’y a pas d’héritiers, ou il y en a trop à la fois. La mort d’Alexis a libéré le tsar de la crainte que n’accède au trône un fils susceptible d’anéantir l’œuvre paternelle. Elle l’a aussi amené à réfléchir au problème de la succession. En octobre 1715, Charlotte, épouse d’Alexis, mettait au monde un fils, Pierre. Quelques jours plus tard, Catherine, épouse du tsar, donnait également naissance à un fils, prénommé lui aussi Pierre. En avril 1719, l’héritier direct de Pierre le Grand meurt. Un contemporain relève que Catherine, « en raison de son embonpoint », ne pouvait espérer avoir un autre enfant. En 1722, Pierre promulgue le décret de succession au trône, dont Krijanitch déplorait tant l’absence. L’
Les questions de succession n’empêchent pas Pierre de poursuivre fébrilement son action, notamment en politique étrangère. Solidement implanté sur les rives de la Baltique, l’empereur tourne son attention vers l’est. « La politique orientale de Pierre, résume Gueorgui Vernadski, avait deux grands objectifs : entrer en étroit contact avec l’Inde et la Chine1. » Ces deux pays ne menacent pas la Russie. Mais, comme l’écrit Alexandre Kizevetter, « l’extension territoriale de l’État russe (sous le règne de Pierre) n’avait pas encore atteint ses limites naturelles2 ». On continue, dit-il, « de travailler à polir les frontières ». Nikolaï Kostomarov voit pour sa part dans cette volonté de Pierre, d’un côté le désir d’ouvrir à la Russie, dont il a fait une puissance maritime, la voie qui lui permettra d’occuper une digne place dans le concert des grandes nations européennes, de l’autre, celui de porter les fruits de la civilisation occidentale en Orient, « aux peuples de l’Est qui, comparés à elle, se trouvent à l’échelon inférieur du développement culturel3 ». L’historien soviétique perçoit, à l’origine de ce mouvement vers l’Orient, des causes économiques (« volonté de Pierre de transformer la Russie en intermédiaire commercial de l’est et de l’ouest, en particulier de l’Inde et de l’Europe occidentale »), ainsi que le désir de la Russie de « renforcer ses liens avec les peuples frères » que menacent la Turquie et la Perse4. Pas un historien russe ne met en doute la nécessité – pour diverses raisons – d’agrandir l’empire.
Les tentatives de rapprochement avec la Chine sont de nature diplomatique : peu avant sa mort, l’empereur de Russie, que n’avaient encore rebuté les revers subis dans l’instauration de relations régulières avec ce pays, préparait une nouvelle ambassade extraordinaire, sous la conduite du comte Savva Ragouzinski. L’ambassade n’arriva à Pékin qu’après le décès de Pierre. Comme il ne parvenait pas à nouer des liens avec l’Inde, Pierre avait élaboré un plan permettant de progresser peu à peu vers le but visé. Il envisageait ainsi la soumission à la Russie des
En 1717, à la tête d’un important détachement (quelque quatre mille hommes), le prince Bekovitch-Tcherkasski entre à Khiva. Mais sa troupe tombe dans une embuscade et est anéantie. Les échecs (en 1715, les Kalmouks ont mis en pièces le détachement de Buhgoltz dans la région de l’Irtych) ne découragent pas Pierre. En 1722, il se lance dans une guerre contre la Perse, accompagnant personnellement son armée jusqu’à Astrakhan. Le prétexte en est l’affaiblissement du shah, les luttes intestines qui éclatent dans le pays et la crainte que la Turquie ne les mette à profit. Aux termes du traité de paix signé en 1723, la Perse cède à la Russie tout le littoral occidental et méridional de la Caspienne (les provinces du Daghestan, de Chirvan, de Ghilan, de Mazandéran). Bakou devient une ville russe.
Artemi Volynski, qui occupe le poste de gouverneur d’Astrakhan à partir de 1720 et prépare activement la campagne de Perse, note dans ses Mémoires : « Les desseins de Sa Majesté ne touchaient pas la seule Perse. En effet, si la fortune nous eût souri en Perse et si sa Très-Précieuse Vie ne se fût point éteinte, elle eût évidemment tenté d’atteindre l’Inde et visait même l’État de Chine, ce que j’ai eu l’honneur d’entendre de Sa Majesté Impériale elle-même. »
Comme toujours, Pierre ne se contente pas de rêver et de bâtir des plans – il agit. En décembre 1723, deux frégates quittent Reval, avec des instructions secrètes : prendre Madagascar, gagner « l’est de l’Inde, et plus précisément le Bengale », établir un lien direct entre l’Inde et la Russie. Mais il apparaît, dès que les bâtiments se retrouvent en haute mer, qu’ils ne sont pas faits pour un voyage aussi lointain.
Pierre, nous l’avons vu, ne laisse pas de testament. Cependant, on ne tarde pas à lui en inventer un. L’histoire du faux « testament de Pierre le Grand » est une des manifestations du « mythe de Pierre », appelée à survivre dans la conscience des générations à venir. Le « testament » est intéressant en tant que modèle de « faux » doté d’un impact plus fort que les faits et les événements authentiques. Il suffit pour le comprendre de se rappeler les fameux
L’Europe entend parler pour la première fois du « testament de Pierre le Grand » en 1812, à la veille de la campagne de Napoléon en Russie. Un fonctionnaire du ministère français des Affaires étrangères, Lesur, publie anonymement un livre intitulé
On est frappé par les conseils matrimoniaux que donne l’empereur à ses descendants : « Prenez toujours femme parmi les princesses allemandes, afin d’augmenter les liens de famille, de rapprocher les intérêts, en associant l’Allemagne à notre cause et en élargissement notre influence. » Une place particulière est ménagée par le « testament » à la Pologne : « Il faut diviser la Pologne en y soutenant les troubles, les incessantes querelles ; il faut attirer les seigneurs en les achetant avec de l’or, agir sur les Diètes en y semant la discorde, afin d’influer sur le choix des rois… »
Le « testament de Pierre le Grand » est appelé à une vertigineuse carrière. Chaque fois qu’éclate un conflit entre la Russie et une puissance occidentale, il remonte à la surface. Hommes d’État, journalistes, romanciers se réfèrent aux « directives de Pierre », dénonçant les projets de conquêtes de l’Empire russe en Europe et en Asie. Après Napoléon, le « testament » est abondamment utilisé par les Français et les Anglais, pendant la guerre de Crimée. Il sera repris par la propagande allemande en 1914, de même qu’au cours de la Seconde Guerre mondiale.
Le début du XXe siècle apporte la preuve que Pierre Ier n’a pas laissé de testament et que celui qu’on lui attribue a été fabriqué de toutes pièces, en octobre 1797, par Michal Sokolnicki, Polonais émigré à Paris. Ce dernier devait présenter son texte au Directoire. En 1812, après l’avoir lu et révisé, Napoléon ordonnait de l’intégrer au livre de Lesur. Devenu par la suite général de Napoléon, Michal Sokolnicki avait rédigé le « testament » après le premier partage de la Pologne et au terme d’une réclusion de deux ans à Pétersbourg, pour avoir participé au soulèvement de Kosciuszko. Il était incontestablement fondé à traiter la Russie en ennemie et à tenter d’attirer l’Occident du côté de la Pologne, en agitant la menace de l’effroyable « empire du Septentrion ».
Le texte de Sokolnicki devait également jouer son rôle à merveille quand, à la fin du XIXe siècle, les antisémites français entreprirent de fabriquer des « documents » visant à démontrer les prétentions des juifs à l’hégémonie mondiale ; ils se tournèrent alors vers le « testament de Pierre le Grand ». Par la suite, ces « documents » seraient utilisés pour la rédaction des
Que le « testament de Pierre le Grand » soit un faux, nul n’en doute plus depuis longtemps. Mais le fait qu’on ait voulu faire du premier empereur de Russie l’auteur de gigantesques plans de conquêtes, souligne une fois encore la signification historique de son action. Par la force des armes, Pierre a inscrit la Russie dans le cercle des puissances européennes. Son empire est désormais un facteur important de la politique européenne (donc, mondiale), parce qu’il dispose d’une grande armée. La force des armes a compensé le retard économique et culturel.
CHAPITRE DEUXIÈME
Le temps des impératrices
Alexandre POUCHKINE.
Le 26 janvier 1725, Pierre le Grand s’éteint, sans avoir eu le temps de décider du sort de son État. Commencent, pourrait-on dire, les traditionnels tracas de la succession. Important, à de nombreux titres, dans l’histoire russe, le XVIIIe siècle est, dans un domaine, unique en son genre : sur les soixante-quinze ans que compte encore le siècle après la mort de Pierre, soixante-six verront le trône de l’Empire de Russie occupé par des femmes – deux Catherine, deux Anna, une Élisabeth. Le règne des représentantes du « sexe faible » permet de mettre à l’épreuve la solidité des innovations de Pierre le Grand et de la structure étatique qu’il a instaurée. Mise à l’épreuve, aussi, l’idée du pouvoir absolu qui se retrouve, de longues années durant, entre les mains de femmes ; or, dans la société russe, ces dernières commencent tout juste à sortir du
Piotr Tchaadaïev écrira : « Pierre nous jeta sur le terrain du progrès mondial. » Il apparut que la Russie, qu’elle le voulût ou non, était appelée à vivre sur « le terrain du progrès », car il était impossible de rebrousser chemin.
1 « Les oisillons du nid de Pierre »
Alexandre POUCHKINE.
Dans le poème
Dans les dernières années de sa vie, l’empereur s’irrite de plus en plus souvent contre ses « oisillons ». Cela s’explique d’abord par leur goût du lucre, leur soif de s’enrichir rapidement, en pillant le Trésor et en acceptant des pots-de-vin. La corruption atteint alors des proportions gigantesques. Les querelles qui opposent les compagnons de Pierre, les délations mutuelles des hauts dignitaires de l’État qui se refusent à partager leurs dividendes, mettent le tsar en fureur. Seule l’amitié indéfectible qu’il porte à Menchikov sauve le prince sérénissime de la disgrâce. Jugé – sur dénonciation de Menchikov et de ses partisans –, le vice-chancelier et sénateur Piotr Chafirov est condamné à mort pour prévarication et gracié au dernier instant, alors que sa tête repose déjà sur le billot.
Iouri Krijanitch, nous l’avons dit, avait été le premier à expliquer et à fonder la nécessité, pour l’État, d’une loi de succession sans ambiguïté. Le Croate amoureux de Moscou tirait les leçons du Temps des Troubles dont les effets étaient encore perceptibles sous le règne du tsar Alexis. Le « syndrome de Krijanitch » demeure une maladie russe après le décès de Pierre. Neuf souverains et tsarines vont alors se succéder sur le trône durant un siècle, et, chaque fois, le changement de tsar (ou de tsarine) sera conflictuel. En 1825, cent ans exactement après la mort du premier empereur de Russie, l’avènement d’un fils du tsar défunt déclenchera la Révolte des Décembristes. Seuls, les trois derniers empereurs – Alexandre II, Alexandre III et Nicolas II – hériteront de la couronne sans rencontrer de résistance. Rappelons néanmoins qu’Alexandre II sera assassiné par des terroristes, et Nicolas II par les bolcheviks.
Pierre Ier, nous l’avons vu, s’était soucié de sa succession. Mais après la mort, en 1719, du fils de quatre ans qu’il avait eu de Catherine, l’empereur songeait manifestement à sa femme pour le remplacer à la tête de l’Empire. L’histoire de Catherine Alexeïevna, qui accède au trône après la mort de Pierre le Grand, est l’une des plus étonnantes qui aient existé en Russie. Fille d’un paysan lituanien, Samuel Skavronski, la jeune Marthe (c’est ainsi qu’elle se prénomme alors), née le 5 avril 1684, vient s’établir avec sa mère en Liflandie où elle entre au service du pasteur Gluck. Après la prise de Marienbourg par les Russes, le feld-maréchal Cheremetiev l’emmène avec lui, au titre de prise de guerre. Menchikov la remarque et la prend comme servante. En 1705, Pierre l’aperçoit et, dès lors, ne s’en sépare plus. Les psychologues pourraient expliquer, sans doute, pourquoi Pierre reçut sa première maîtresse des mains de son favori Lefort, et son épouse des mains d’un autre favori : Menchikov. Toujours est-il qu’en 1712, Pierre épousa celle qui, ayant embrassé l’orthodoxie, se prénommait désormais Catherine. Le tsar lui fit office de parrain et lui donna son propre patronyme (Alexeïevna). Il reconnut en outre les deux filles qu’elle lui avait données : Anna (née en 1708) et Élisabeth (1709). En 1722, Catherine devint impératrice, au titre d’épouse de Pierre. En 1724, elle fut couronnée une seconde fois, pour ses mérites personnels ou, comme l’indique le manifeste conjoint du Sénat et du Synode : « Pour son courageux labeur en faveur de l’État russe. » La Russie n’avait rien connu de tel depuis le couronnement de Marina Mniszek.
Catherine, toutefois, n’a pas été mentionnée dans les dernières volontés de Pierre, et elle n’est pas la seule héritière potentielle. Il y a aussi les enfants du tsarévitch Alexis, Pierre et Natalia, et les filles du frère de Pierre, Ivan : Catherine, Anna et Prascovia. Le corps de l’empereur n’est pas encore inhumé que les dissenssions éclatent. Les représentants de l’ancienne aristocratie, des plus vieilles familles russes – les Golitsyne, Dolgorouki, Troubetskoï, Bariatinski – sont favorables au fils du tsarévitch exécuté, Pierre. Menchikov, le vice-chancelier Andreï Ostermann, le général Anton Devier, chef de la police à Pétersbourg et fils d’un juif portugais converti, ramené de Hollande par Pierre, se prononcent en faveur de Catherine. Un compromis est proposé par le prince Dmitri Golitsyne : on couronne le tout jeune Pierre et Catherine assume la régence ; mais cette proposition est rejetée. Le grand avocat de Catherine est le comte Pierre Tolstoï, qui a presque quatre-vingts ans. On comprendra que le vieux diplomate, qui a grandement contribué à la perte du tsarévitch Alexis, ne souhaite pas l’avènement de son fils. Évoquant les luttes de succession après la mort de Pierre le Grand, un lointain descendant du comte commentera : « Piotr Andreïevitch ne se fiait pas entièrement aux arguments rationnels et il prit des mesures diplomatiques de prévention1. » Une de ces « mesures diplomatiques » consiste à faire venir dans la petite salle du palais où se joue l’avenir du trône, des groupes d’officiers de la garde. Le son des tambours annonçant l’arrivée sur la place du palais de deux régiments de la garde, achève de convaincre les plus récalcitrants de la nécessité de proclamer Catherine impératrice et autocrate.
Les historiens s’accordent à reconnaître que l’histoire russe ignore les coups d’État militaires. La remarque est juste, dans la mesure où aucun général n’est jamais monté sur le trône de Russie. On peut à la rigueur faire une exception pour le Faux-Dmitri qui s’empara de Moscou par la force des armes. Toutefois, il ne devint tsar qu’au titre d’héritier « légitime » d’Ivan le Terrible. Si l’armée ne vise pas le pouvoir pour elle-même, elle n’en devient pas moins un facteur important, aidant à « faire les tsars ». Les
La prestation de serment à l’impératrice Catherine Ire se déroule dans le calme. Il est vrai que les rares à refuser de lui jurer fidélité sont soumis à la torture par le knout et le feu. « Le peuple russe, écrit Kostomarov, avait, durant le long règne du souverain défunt, été si effrayé par la brutalité de ses mesures, qu’il était dans l’incapacité d’exprimer ses sentiments, s’ils contrecarraient les vues et injonctions du pouvoir suprême2. » Dans ses considérations sur la nature du pouvoir, Machiavel se demande s’il vaut mieux, pour le prince, inspirer l’amour ou la peur. Et il répond : il est bon de susciter les deux sentiments dans le cœur des sujets, mais si la chose se révèle trop ardue, alors la peur comporte bien moins de risques que l’amour. La politique de Pierre le Grand confirme la justesse des opinions exprimées par celui que Lénine appelait l’« intelligent Florentin ».
De fait, l’impératrice n’a le pouvoir que sur le papier, car Menchikov et l’ensemble de ceux qui l’ont portée au trône, gouvernent tout. Menchikov a pour adversaires farouches un groupe de partisans du fils du défunt tsarévitch. Ils représentent avant tout l’ancienne haute aristocratie, mais ils sont rejoints par ceux des « oisillons du nid de Pierre » qui ne supportent plus la morgue et l’autoritarisme du prince sérénissime. Complots, contre-complots, liquidation par Menchikov de ses anciens alliés, Pierre Tolstoï et le général Devier – privés de leurs titres de noblesse et de leurs domaines, ils seront exilés, l’un en Sibérie, l’autre aux Solovki –, n’atténuent pas la tension.
Institué en février 1726, le Haut-Conseil Secret, présidé par l’impératrice, est une tentative de compromis : Menchikov en est, ainsi que certains de ses partisans et adversaires. Le nouvel organe de pouvoir doit œuvrer conjointement avec ceux qui l’ont historiquement précédé, le Sénat et le Saint-Synode, mais ces derniers ne tardent pas à lui être soumis, en raison de l’entregent dont y bénéficie Menchikov. L’ancien favori de Pierre le Grand voit sa puissance considérablement augmentée, lorsqu’il obtient l’accord de Catherine pour marier sa fille Maria à l’héritier du trône, Pierre, âgé de onze ans. Toutefois, le pouvoir de Menchikov ne durera que quatre mois : son allié le plus proche, le vice-chancelier Ostermann, auquel est confiée la tâche d’éduquer le grand-duc Pierre, passe soudain dans le camp des ennemis du prince sérénissime. Menchikov est exilé dans la lointaine ville sibérienne de Beriozov. Le célèbre tableau de V. Sourikov, intitulé
La place de Menchikov est aussitôt prise par les princes Dolgorouki, qui marient l’héritier avec Catherine Dolgoroukaïa, âgé de dix-sept ans. La mort de Catherine Ire, en 1727, ouvre la voie du trône à Pierre II Alexeïevitch.
En 1728, Franz Lefort, ambassadeur de Saxe, compare la Russie postpétrovienne à un navire ballotté par les vents et menacé par la tempête, tandis que le capitaine et l’équipage dorment ou s’enivrent. « On se demande, écrit-il, comment un aussi vaste mécanisme peut fonctionner sans aide aucune ni efforts extérieurs. Chacun ne songe qu’à se libérer du fardeau, nul ne veut assumer la moindre responsabilité, tous rasent les murs… » L’observateur étranger résume ainsi la situation : « L’énorme machine est lancée au hasard ; nul ne se soucie de l’avenir ; l’équipage semble attendre le premier ouragan pour se partager le butin, après le naufrage. »
Paul Milioukov commente les constatations de Lefort. Pour lui, le diplomate européen, qui brosse un tableau brillant de la situation en Russie après la mort de Pierre le Grand, « a oublié un trait important : le même courant sous-marin avait dirigé le cours du navire de Pierre, et le bâtiment, abandonné par son capitaine, continuait de le suivre, malgré la panique qui s’était emparée de lui et le désir manifeste d’une partie de l’équipage de faire marche arrière3 ».
La signification des réformes de Pierre devient évidente, nous l’avons dit, après le décès de leur inspirateur, organisateur et réalisateur. En effet, bon gré mal gré, un point de non-retour a été atteint. Beaucoup, pourtant, souhaitent repartir en sens inverse. Cela apparaît d’abord dans la volonté exprimée par les adversaires des réformes de récupérer le pouvoir dont les ont privés les « hommes nouveaux », ceux qui, indépendamment de leur naissance, se sont hissés au sommet dans les années de guerre et de bouleversements. La courte lutte pour le pouvoir révèle en premier lieu l’incapacité des « oisillons », et avant tout de Menchikov, à conserver la haute main sur les affaires de l’Empire : les favoris de Pierre commencent par céder une part de leur pouvoir aux opposants, en les acceptant au sein du Haut-Conseil Secret, puis ils le perdent entièrement.
Sous le règne de Catherine Ire, le pouvoir reste un temps aux mains de Menchikov qui, durant le peu de loisirs que lui laisse sa lutte pour augmenter et renforcer son influence, ne prend qu’une mesure importante : il restaure la dignité d’
Sous le règne de Pierre II, le pouvoir passe aux mains des Dolgorouki qui s’occupent essentiellement de piller le Trésor (y compris, notent les contemporains, les biens du tsar). Un pas décisif est franchi en direction du passé, avec l’abandon de Pétersbourg et le retour dans l’ancienne capitale : Moscou. Les hommes qui entourent le trône mettent en application le programme de l’opposition, exclusivement négatif et littéralement rétrograde. L’un de ses points essentiels est l’arrêt de tout ce qui, dans le gouvernement de l’État, était primordial pour Pierre le Grand : l’armée, la flotte, la politique étrangère.
À seize ans, Pierre II meurt subitement de la petite vérole, à la veille de ses noces avec Catherine Dolgoroukaïa. La branche masculine de la dynastie Romanov s’éteint avec lui. Commence alors une de ces empoignades, fréquentes dans l’histoire russe, entre les grandes familles qui rivalisent pour le pouvoir, autrement dit qui soutiennent différents candidats au trône. Le Haut-Conseil Secret est dominé par deux d’entre elles : les Dolgorouki et les Golitsyne, qui y occupent six sièges sur huit. Le père de la fiancée de Pierre II exhibe un testament fabriqué de toutes pièces, qui aurait été rédigé par le jeune tsar avant sa mort et qui cède le trône à Catherine Dolgoroukaïa. Mais Ivan Dolgorouki n’est pas suffisamment fort et il ne compte pas assez de partisans pour parvenir à ses fins. En outre, tous voient au premier coup d’œil que le testament est un faux grossier. Dmitri Golitsyne fait alors une proposition inattendue, celle de choisir pour impératrice, Anna, fille cadette d’Ivan, le frère de Pierre le Grand. Les membres du Haut-Conseil – les hauts-conseillers comme on les appelle – acceptent, évinçant ainsi la fille de Pierre Ier, Élisabeth, et le petit-fils de l’empereur, âgé de douze ans, né de son autre fille morte en 1728.
2 Cinq semaines de monarchie constitutionnelle
Dmitri GOLITSYNE.
Les arguments en faveur de la candidature d’Anna sont on ne peut plus convaincants pour les hauts-conseillers. Sa sœur, la fille aînée d’Ivan, avait épousé le duc de Mecklembourg ; en conséquence, si on lui offrait la couronne, il fallait aussi convier sur le trône un prince étranger, connu, au demeurant, pour ses extravagances.
Anna, elle, n’a reçu aucune instruction, hormis quelques rudiments d’allemand. En 1710, à dix-sept ans, on la mariait au duc de Courlande, mort en janvier 1711, ayant abusé, affirment les contemporains, des « boissons échauffantes ». La jeune veuve passe dix-neuf ans en Courlande, une région sur laquelle la Russie, la Suède, la Prusse et la Pologne ont des vues. Menchikov, par exemple, rêve d’en occuper le trône. Maurice de Saxe (fils illégitime d’Auguste II) demande la main d’Anna, mais Pétersbourg s’y oppose, cette alliance risquant d’affaiblir l’influence de la Russie en Courlande. Anna n’a pas rompu ses liens avec la Russie où elle se rend parfois. Elle n’y a cependant pas de « parti ».
L’éloignement d’Anna, le fait qu’elle n’ait ni fidèles ni partisans, représentent, pour les hauts-conseillers, la qualité la plus séduisante de la future impératrice. Ayant obtenu l’accord de tous les membres du Haut-Conseil Secret, Dmitri Golitsyne déclare : « Il faut s’alléger la vie. » Il précise aussitôt sa pensée : s’alléger la vie en vue d’augmenter son pouvoir. Il propose donc de constituer une liste de « conditions » visant à limiter l’autocratie.
On se met aussitôt à l’œuvre. La liste est bientôt prête et envoyée, toutes affaires cessantes, à Mitau où réside Anna. Le messager est le prince Vassili Dolgorouki. L’impératrice doit promettre de ne pas se remarier après son couronnement ; de ne pas se désigner de successeur ni de son vivant ni par testament ; de maintenir dans son intégrité et dans ses droits le Haut-Conseil Secret au nombre des huit membres dont il se compose ; de ne pas déclarer la guerre ni conclure la paix sans son consentement ; de ne pas introduire de nouveaux impôts ; de renoncer à son droit de nomination dans le service civil et militaire aux postes supérieurs au rang de colonel ; de ne pas attenter en quoi que ce soit et sans jugement à la vie, à la propriété et à l’honneur de la noblesse ; de ne pas disposer sans contrôle des ressources de l’État.
Les conditions sont claires : leur acceptation par Anna signifie que la Russie devient une monarchie constitutionnelle. Le système étatique s’en trouve inévitablement changé. La Moscovie avait connu deux exemples de limitation du pouvoir absolu par les boïars, demeurés dans l’histoire sous le nom de
Les hauts-conseillers peuvent s’inspirer de deux modèles de limitation du pouvoir : la Pologne et la Suède. L’exemple suédois est particulièrement séduisant : à la fin du XVIIe siècle, le pouvoir du roi y devient absolu, le Parlement le cédant entièrement à Charles XI ; son fils, Charles XII, est également un monarque absolu. Mais sa défaite dans la Guerre du Nord, puis son décès, en 1718, offrent au Parlement la possibilité de restreindre brutalement le pouvoir royal. Entérinées en 1723, les résolutions sur la forme du gouvernement donnent le pouvoir aux différentes catégories sociales représentées à l’assemblée.
Le lexique politique russe n’assimilera le mot « putsch » (terme étranger) qu’au début des années 1990. Si Moscou l’avait connu en 1730, sans doute l’eût-elle adopté pour définir les événements en cours. Le Haut-Conseil Secret détient l’intégralité du pouvoir ; toutefois, craignant des résistances, il adresse ses « conditions » à Anna sous le sceau du secret. Sur une distance de trente verstes, Moscou est encerclée par des troupes qui ne laissent sortir personne sans un passeport délivré par le Haut-Conseil. Ce Conseil est dit « Secret », parce qu’il se compose des plus hauts grades de l’État, ceux qui occupent les premières places dans la « Table des Rangs ». Ils portent l’appellation de « conseillers secrets actuels », le secret étant requis pour délibérer des affaires de l’État. Ce mystère, pourtant, ne suffit pas : la mise au point et l’envoi des « conditions » à Anna s’effectuent à l’insu de tous, hormis quelques grandes familles.
Malgré toutes ces précautions, Anna apprend que les « boïars » ont l’intention de restreindre son pouvoir. Elle n’en accepte pas moins les « conditions » et prend le chemin de la Russie, accompagnée du prince Vassili Dolgorouki. L’impératrice arrive le 10 février aux environs de Moscou, où elle doit attendre de faire son entrée solennelle, prévue pour le 15. Cependant, dès le 1er février, un messager de Mitau a informé les hauts-conseillers que l’impératrice avait accepté les « conditions ». Le lendemain, le Sénat, les généraux et les plus hauts grades civils sont convoqués, afin de prendre connaissance des « conditions » et du nouveau système de gouvernement. Plus de cinq cents personnes sont ainsi réunies. À la lecture des « conditions », tous « tressaillent » mais, note Théophane Prokopovitch qui assiste à l’assemblée, tous signent. Les hauts-conseillers ne se contentent pas de l’accord des plus hauts grades. Westphalen, ambassadeur du Danemark et témoin de l’événement, informe son gouvernement que les portes du Haut-Conseil Secret restent ouvertes une semaine entière à tous ceux qui désirent se prononcer pour ou contre le changement de système de gouvernement. Les militaires et les civils ayant au moins rang de colonel, en d’autres termes les six premières classes de la « Table des Rangs », ont le droit de donner leur point de vue. Les dignitaires de l’Église peuvent aussi faire part de leur opinion.
L’historien anglais John Le Donne, qui étudie le système de gouvernement en Russie au temps de l’absolutisme, recense, au plus haut échelon de l’élite dirigeante, un groupe de quinze-vingt personnes. Vient ensuite un groupe de civils et de militaires des trois premières classes, représentant quelque deux cents à deux cent cinquante personnes. En y ajoutant les gros propriétaires terriens, possesseurs d’au moins cent « âmes », Le Donne obtient une classe dirigeante au sens large du terme, comptant environ huit mille cinq cents personnes, soit 16 % des cinquante-quatre mille nobles (hommes)1.
Ces calculs sont intéressants lorsqu’on se penche sur les circonstances du « putsch » de 1730. Le hasard y a aussi sa part, en particulier la présence à Moscou d’un grand nombre de nobles de province, venus assister au mariage de Pierre II et restés pour son enterrement. La décision des hauts-conseillers de limiter l’absolutisme soulève une opposition massive. La noblesse, que l’on a commencé, sous Pierre le Grand, à baptiser
Dans cette monarchie et république oligarchique qu’est la Pologne, le pouvoir du roi (élu) a été fortement réduit en faveur de la noblesse. Les historiens, cependant, ne décèlent pas, parmi la noblesse russe, à l’époque où le mot
Le plan des hauts-conseillers rencontre donc l’opposition du
Les historiens notent que le prince Dmitri Golitsyne, idéologue en chef de la limitation de la monarchie, a mis au point un projet de nouveau système de gouvernement. Mais le
Des discussions politiques ont lieu dans d’innombrables cercles, réunissant le
Un seul des projets proposés présente un ensemble de vues très élaborées sur la forme que doit prendre le gouvernement en Russie. Il est dû au prince Vassili Tatichtchev (1686-1750), très actif sous le règne de Pierre Ier le Grand, auteur de la première histoire russe. L’intérêt de son projet vient de ce qu’il se fonde sur une analyse du passé de la Russie, tout en prenant en compte les acquis de la pensée politique européenne et en citant les travaux de Hugo Grotius et de Samuel Pufendorf, théoriciens du « droit naturel », traduits en russe sur l’injonction de Pierre Ier.
Pour Tatichtchev, le modèle idéal de gouvernement est la démocratie mais elle ne peut, selon lui, être appliquée que sur un petit territoire dont tous les habitants sont susceptibles d’être réunis en un seul endroit. Il place en deuxième position un gouvernement représentatif (aristocratique), mais uniquement pour des États à l’abri d’agressions étrangères (des îles, par exemple) et dotés d’un peuple éclairé. Car le peuple « éclairé » obéit aux lois sans contrainte, « une surveillance trop stricte, une terreur trop cruelle ne sont plus nécessaires ». La monarchie ne vient qu’ensuite, certes porteuse de « terreur cruelle » mais les conditions géographiques et politiques de la Russie la rendent inévitable.
Selon le contexte, chaque forme de gouvernement est valable. Vassili Tatichtchev donne des exemples : la Hollande, la Suisse, Gênes sont des républiques démocratiques ; l’aristocratie dirige avec bonheur la Hongrie ; l’Empire germanique et la Pologne sont gouvernés par des monarques et par la noblesse ; la Russie, de même que la France, l’Espagne, la Turquie, la Perse, l’Inde et la Chine, « en tant que grands États, ne peuvent connaître que le pouvoir absolu ». Le premier historien russe justifie la nécessité de l’absolutisme par le passé de la Russie : la preuve est faite que les souverains forts ont bien défendu le pays et agrandi son territoire ; leur absence, au contraire – ainsi, durant le Temps des Troubles – a été funeste.
Un biographe soviétique de Tatichtchev estime que ses « considérations ne sont manifestement pas sans fondement ». Et de le prouver en citant Marx qui rattachait le « despotisme centralisé » de la Russie aux conditions de son organisation sociale, « à l’immense étendue de son territoire », à ses « destinées politiques depuis l’époque de l’invasion mongole2 ».
Passant de l’analyse historique et théorique aux réalités de son temps, Vassili Tatichtchev propose de restreindre le pouvoir d’Anna. Il le justifie par le fait que l’impératrice est « une personne du beau sexe » ; il serait donc « inconvenant qu’elle remplît un certain nombre de tâches ». Elle a besoin d’être aidée et les organes élus (parmi la noblesse) qui lui sont proposés, peuvent lui offrir un soutien.
Après son entrée solennelle dans la capitale, l’impératrice reçoit les requêtes du
À peine arrivée à Moscou et après avoir accepté les « conditions » restreignant son pouvoir, la nouvelle impératrice découvre un
Les historiens n’ont pas découvert l’identité du conseiller qui recommande à Anna, résidant pour quelques jours au village de Vsesviatskoïé avant d’entrer dans Moscou, de se proclamer « colonel » du régiment Preobrajenski et « capitaine » des Chevaliers-Gardes. Deux actes qui sont une infraction aux « conditions », l’impératrice n’étant pas autorisée, nous l’avons vu, à nommer les commandants de l’armée et de la garde, sans l’accord du Haut-Conseil Secret. Mais Anna a ainsi la haute main sur les régiments de la garde. Trois feld-maréchaux, membres du Haut-Conseil, commandent l’armée, mais cette dernière est loin. Les officiers de la garde, eux, qui attendent des faveurs de la souveraine, assistent à la présentation des requêtes.
Sous les hurlements de la garde, le prince Nikita Troubetskoï présente une requête d’un autre type, signée par cent soixante-six personnes et lue par le prince Antiochus Cantemir : « Nous prions humblement Sa Majesté Impériale de nous faire la très grande grâce de régner en autocrate, à l’instar de Ses glorieux et éminents aïeux, et de détruire la demande adressée à Sa Majesté Impériale par le Haut-Conseil Secret et signée de Sa main4. »
Un témoin consigne la réaction de l’impératrice. La souveraine commence par demander si les membres du Haut-Conseil Secret sont favorables à ce que « j’accède à ce qui est, à l’instant, proposé par le peuple ». Les hauts-conseillers courbent la tête en silence, exprimant ainsi leur accord. Ils n’ont pas le choix. S’ils manifestaient la moindre désapprobation envers la condamnation formulée par le
L’impératrice ordonne alors qu’on lui apporte les « conditions » signées par elle à Mitau et déchire l’acte en morceaux.
Le
« Ainsi prirent fin, conclut Vassili Klioutchevski, dix jours de monarchie aristocratico-constitutionnelle, instaurée, au XVIIIe siècle en Russie, par quatre semaines de gouvernement provisoire du Haut-Conseil Secret5. » Le résultat est ambigu. L’ancienne noblesse est vaincue, mais nombre de grandes familles aristocratiques sont hostiles aux hauts-conseillers. Le
Le seul point fixe, solide – fondement de l’autocratie –, reste le pouvoir du monarque. Pierre l’a privé de sa légitimité divine. L’autocratie se laïcise et Théophane Prokopovitch démontre scientifiquement la nécessité et le caractère inéluctable de la « vérité de la volonté des monarques ». Le
3 L’impératrice et le favori
Nikolaï KARAMZINE.
La question du rôle de l’individu dans l’histoire a été maintes fois abordée par les historiens, les philosophes, les psychologues. Le rôle du favori (ou de la favorite) n’a pas été envisagé moins souvent, sur la base d’exemples concrets. Dans un ouvrage qui reste à écrire, sorte de traité de « favoritologie », des chapitres entiers devraient être consacrés à l’impact des favoris et favorites sur les souverains.
L’histoire russe avait déjà une certaine expérience du problème, avant l’arrivée d’Anna à Moscou, le 10 février 1730. Les favoris d’Ivan le Terrible, d’Alexis et de Pierre Ier avaient influencé la politique, soutenant le tsar ou lui faisant obstacle. Le rôle des favoris auprès des femmes accédant au trône avait aussi une longue histoire. Elena Glinskaïa, mère d’Ivan IV le Terrible, s’était appuyée sur le prince Ivan Ovtchina-Telepnev-Obolenski, la régente Sophie avait cédé les rênes du gouvernement au prince Vassili Golitsyne et, sous le règne de Catherine Ire, le pouvoir était détenu par Alexandre Menchikov. L’impératrice Anna amène, elle, en Russie, Ernst-Johan Büren (1690-1772), qui modifiera son nom en Biron, se donnant, par cette nuance, un air de parenté avec les Biron français.
La fatale rencontre a lieu à Mitau. La duchesse de Courlande ne dirige sa province que sur le papier : Pierre Bestoujev, représentant de Pierre le Grand, régente tout au nom du souverain russe ; il est aussi l’ami intime d’Anna. Bestoujev prend sous sa protection un jeune et habile bellâtre, Büren, fils de palefrenier, affirme-t-on à Mitau. Revenu quelque temps en Russie, Piotr Bestoujev découvre, à son retour en Courlande, que sa place est prise auprès de la duchesse. Nikolaï Kostomarov écrit, dans les pages qu’il consacre à Anna : « Selon les témoignages des contemporains, Anna Ioannovna montrait pour Biron un attachement hors du commun. Les pensées et les actes d’Anna Ioannovna se conformaient entièrement à l’influence exercée par son favori. Tout, quoi qu’elle fît, venait en fait de Biron. Chacun le comprit en Courlande, lorsqu’elle y fut duchesse, puis en Russie, quand elle devint impératrice1. »
La passion de l’impératrice pour ce fils de palefrenier qu’elle élève au rang de duc et auquel elle confie le pouvoir en Russie serait le sujet idéal d’un roman historique, d’autant que la personnalité du favori a suscité les commentaires, tant des contemporains que des générations suivantes. Fille de Piotr Bestoujev, la princesse Volkonskaïa ne nomme pas autrement Biron, dans sa correspondance, que la « canaille de Courlandais ». Vassili Klioutchevski opte, lui, pour « cette canaille de Biron ». Seuls, trois grands acteurs non couronnés de l’histoire russe auront donné leur nom à une époque : on a ainsi, au XVIIIe siècle, la
La
Contemporain de Klioutchevski mais plus âgé, Nikolaï Kostomarov ne considère pas que le caractère « très dur et cruel » du règne d’Anna puisse être attribué à « Biron et aux Allemands regroupés autour de lui3 ». Kostomarov dit avec force qu’on ne peut parler « des Allemands en bloc, car ceux qui se trouvaient à la tête de l’État ne formaient pas une corporation unie et ne poursuivaient pas les mêmes buts ». Il convient d’ajouter, en outre, que cette appellation ne désigne pas forcément de véritables Allemands. Biron et Loewenwold seraient aujourd’hui tenus pour des Lettons ; Andreï Ostermann qui, de fait, dirige le gouvernement d’Anna, et le feld-maréchal Munich – le plus grand chef d’armée de l’époque – sont, eux, d’origine allemande ; un autre chef d’armée, le feld-maréchal Lascy, est hollandais.
L’emprise « allemande » est en réalité une domination étrangère. Depuis le règne d’Ivan III qui, marié à Sophie Paléologue, ouvre les portes de la Cour aux étrangers, et principalement aux Grecs, leur présence dans la Russie moscovite, puis dans celle de Pétersbourg (à partir de Pierre Ier le Grand), sévèrement contrôlée, est tolérée, malgré le mécontentement qu’elle suscite, parce que jugée nécessaire. Les étrangers sont avant tout des techniciens (militaires, ingénieurs, architectes) ; ils apportent des acquis et des savoirs qui font défaut à la Russie. Sous le règne de Pierre Ier, ils commencent à occuper des fonctions gouvernementales, mais sous l’œil vigilant du souverain. La
Cette évolution de la situation des étrangers en Russie n’est pas entièrement liée à la personnalité de l’impératrice. Elle vient aussi de ce que les victoires de Pierre le Grand dans la région de la Baltique, le rattachement à la Russie des anciennes provinces suédoises ont ouvert la voie de la capitale à tout un groupe d’étrangers, puissant, organisé, doté du savoir et des acquis européens. Par suite de l’élargissement des frontières de l’empire, ces étrangers sont devenus des Russes. C’est à cette époque que Théophane Prokopovitch invente le terme de
L’autorité exercée par les « Allemands » (Danois, Prussiens, Westphaliens, Holsteinois, Livoniens, Courlandais) suscite une hostilité croissante. Redoutant les effets du mécontentement et se rappelant que l’absolutisme de son pouvoir lui fut assuré par l’intervention des officiers de la garde, Anna offre à cette dernière, dès son avènement, un troisième régiment, baptisé « Izmaïlovski » (du nom de sa résidence d’Izmaïlovo). Il doit faire contrepoids aux régiments Preobrajenski et Semionovski. Le commandement en est confié au comte Loewenwold, qui choisit ses officiers parmi les étrangers (en particulier parmi ces nouveaux « Russes » que sont les Allemands de la Baltique) ; son lieutenant est l’Allemand Iakov Keit, passé peu de temps auparavant au service de la Russie. On le tient pour l’un des premiers organisateurs des loges maçonniques dans le pays (il était en contact avec celles de Hambourg). Les simples soldats du régiment Izmaïlovski sont recrutés en Petite-Russie, « dans ces couches de la société, souligne un historien soviétique, où les sentiments antirusses persistaient4 ».
Le grand point d’appui de l’impératrice est cependant constitué, non par le régiment Izmaïlovski, mais par le
La
L’archevêque Théophane chante les louanges d’Anna en des vers qui montrent que si la poésie russe se prépare seulement à prendre son envol, elle a d’ores et déjà compris la nécessité de se montrer dévouée au monarque : « Tu es notre claire lumière, Tu es une belle fleur, Tu es la bonté, Tu es la gaieté, la grandeur. » On peut dire bien des choses d’Anna, mais de là à parler de sa bonté, il y a une marge. L’impératrice est méchante, au contraire, et rancunière.
À peine sur le trône, Anna instaure (en mars 1730) une Chancellerie secrète, en remplacement du
La « terreur Biron », comme l’appellent traditionnellement les historiens bien qu’elle fût essentiellement l’œuvre des Russes, frappe l’imagination des contemporains d’Anna et des générations suivantes, avant tout parce qu’elle s’abat sur les plus anciennes familles : les Dolgorouki sont exilés, puis exécutés ; le prince Dmitri Golitsyne meurt à la forteresse de Schlusselburg. L’affaire politique la plus retentissante du règne d’Anna est le procès du « Cabinet-ministre » Artemi Volynski.
Distingué par le trône, Volynski, qui prend bientôt un ascendant considérable sur l’impératrice, entre en conflit avec Biron et Ostermann, et perd la partie. « On a raison de dire, confie-t-il à ses amis, que le sexe féminin est perfide, et quand une femme vous fait joyeuse mine, c’est le moment d’avoir peur ! Prenez notre souveraine : le courroux la saisit, parfois, sans que je sache pourquoi ; impossible d’obtenir d’elle la moindre résolution et le duc n’en fait qu’à sa tête. » Envoyé devant les tribunaux, reconnu coupable – il avoue, sous la torture, avoir parlé insolemment de l’impératrice –, Volynski est condamné à avoir la langue coupée, avant de finir sur le pal. Au dernier moment, Anna épargne son ancien ministre, elle adoucit son châtiment : Artemi Volynski aura la tête tranchée, après qu’on lui aura arraché la langue.
La répression frappe ceux qui ont voulu limiter l’absolutisme ; mais elle va de pair avec la satisfaction de quelques revendications de la noblesse, formulées dans les « projets » de 1730. Dès son avènement, Anna abolit la loi de Pierre le Grand sur l’héritage, qui donnait au père de famille le droit de léguer ses biens à la personne de son choix. La nouvelle loi exige que l’immobilier soit partagé « également entre tous », mais surtout, elle supprime toute différence entre la
En 1731, un « corps des cadets de l’armée de terre » est créé, institution d’enseignement privilégié pour les enfants de la noblesse. Le programme de 1733 donne une idée des matières qu’on peut y étudier et de ce qui intéresse les élèves. Le corps des cadets compte, cette année-là, deux cent quarante-trois inscrits. Deux cent trente-sept apprennent l’allemand, cent dix les danses, cinquante et un le français, quarante-sept l’escrime, trente-neuf la musique, trente-six la géométrie, trente-quatre le dessin, vingt-huit l’histoire, vingt l’équitation, dix-huit le russe, dix-sept la géographie, quinze le latin, onze la jurisprudence5. À la fin de leurs études, ils deviennent officiers ou entrent dans le service civil.
En 1736, un
Un autre acte symbolique témoigne de l’intérêt que l’impératrice porte au
La transformation du
L’impératrice Anna contribue grandement à ce processus d’asservissement en imposant aux propriétaires fonciers des tâches fiscales, en les autorisant à prélever sur leurs serfs un impôt de capitation. Le renforcement du servage et, plus encore, deux années successives de récoltes catastrophiques (de 1734 à 1736) jettent sur les routes des nuées de mendiants et de vagabonds. La fuite des serfs prend des proportions gigantesques. Pour y remédier, on applique un décret de 1736, donnant au propriétaire le droit de châtier comme il l’entend les serfs fuyards. Mendiants et vagabonds se constituent en bandes de brigands qui sillonnent le pays. Ils font la loi dans des régions de tout temps dangereuses pour les marchands – les rives de la Volga et de l’Oka –, mais ils se multiplient aussi aux abords de la capitale. Des détachements de soldats déciment alors les forêts bordant la route qui va de Saint-Pétersbourg à Moscou, afin de mieux les repérer. En 1740, peu avant la mort d’Anna, les « hommes errants » attaqueront la forteresse Pierre-et-Paul, ils tueront la sentinelle et emporteront l’argent de l’État.
L’impulsion donnée par Pierre le Grand était si forte que le navire russe continue de voguer dans la direction indiquée, malgré l’absence d’un véritable capitaine. Montée sur le trône à trente-sept ans, Anna s’efforce de rattraper les années d’ennui passées à Mitau. Biographe de l’impératrice, Nikolaï Kostomarov est sans pitié : « Paresseuse, débraillée, lourde d’esprit, mais aussi hautaine, pleine de morgue, ne pardonnant à quiconque le moindre geste qui, pour une raison ou une autre, lui déplût, Anna Ioannovna ne s’attacha à développer ni ses capacités ni des habitudes de travail, en particulier la faculté de penser, ce qui, compte tenu de sa dignité, était pourtant indispensable6. » Anna aime les toilettes (avec, sur les conseils de Biron, un goût marqué pour les couleurs criardes) et les fêtes. En 1736, elle invite l’opéra italien – une « première », en Russie. Elle raffole des bouffons et des grosses farces.
Les dix années de son règne ne forment qu’un petit chapitre de l’histoire russe, dont l’épisode le plus mémorable est sans doute la « maison de glace ». Sur l’ordre de l’impératrice, on construit, dans la dernière année de sa vie, une maison en blocs de glace. Tout – murs, portes, fenêtres, mobilier, vaisselle – est fait de glace. La maison achevée, on y célèbre les noces du prince Mikhaïl Golitsyne, converti au catholicisme et, pour cela, réduit au rôle de bouffon, avec la bouffonne kalmouke Anna Boujeninova, connue pour sa difformité. Exagérant quelque peu, un historien soviétique qualifiera l’histoire du « mariage de glace » de « honte de la Russie, pire encore que Narva, ou Austerlitz7 ». En 1835, l’écrivain Ivan Lajetchnikov, dans un roman historique intitulé
Le gouvernement d’Anna ne s’embarrasse pas de questions sur l’attitude à adopter envers les réformes de Pierre le Grand. Ne voulant pas les contrer mais ne formant pas non plus le projet de les poursuivre, Anna (ou les responsables de la politique intérieure et extérieure qu’elle a choisis) se laisse guider par les besoins du moment, agit au gré des circonstances ou selon son intérêt personnel. Des mesures sont prises pour « réglementer » l’État : on organise une liaison postale permanente : toutes les vingt-cinq verstes, des relais sont implantés, dotés, en temps de guerre, de vingt-cinq chevaux, et de cinq en temps de paix. Une administration de la police est créée dans vingt-trois grandes villes (elle n’existait jusqu’à présent que dans les capitales). En 1737, on prescrit aux autorités municipales d’entretenir des médecins (choisis parmi les médecins militaires) dans leurs cités et de les payer douze roubles par mois. Parallèlement, des pharmacies sont ouvertes où l’on peut, moyennant finances, se procurer des médicaments.
La tendance dominante dans cette industrie que Pierre le Grand s’était tant attaché à développer, est de confier au privé ce qui relevait jusqu’alors du contrôle d’État. Les mines, possession du Trésor, sont cédées à des particuliers. Les entreprises minières passent aux mains de compagnies formées de Russes et d’étrangers. Une partie des usines et des gisements est affermée, de même que la pêche, entreprise florissante dans la région de la Basse-Volga. Une attention toute particulière est accordée aux haras dont le nombre augmente rapidement. Il faut dire que Biron est un passionné de chevaux. Le gouvernement d’Anna prend également grand soin de la monnaie : le
La poursuite de la politique de Pierre le Grand envers l’Église est peut-être ce que l’on retiendra de plus cohérent dans le règne d’Anna. Le Synode est chargé de toutes les affaires ecclésiastiques. En d’autres termes, toutes les possessions du clergé (les
Les protestants jouissent d’un statut particulier, reflété non seulement dans la politique de Pierre le Grand, mais aussi dans les inclinations de l’impératrice, entourée de favoris protestants. Un temple luthérien est construit à Saint-Pétersbourg (ainsi qu’une église arménienne) ; d’autres villes sont également autorisées à avoir leur temple, dès lors qu’elles comptent de nombreux ouvriers allemands. Dans son ouvrage intitulé
Justifiée par les intérêts de l’État, la tolérance religieuse n’exclut pas d’effroyables persécutions pour les renégats, ceux qui ont abandonné l’orthodoxie au profit d’une autre foi. En 1738, un officier de la Flotte, Voznitsyne, converti au judaïsme, monte au bûcher. On brûle en même temps que lui Boruch Leibowicz, qui a détourné l’orthodoxe du droit chemin. En 1740, un Cosaque de Sibérie, Issaïev, converti à la foi mahométane est exécuté. De tels cas sont rares. La tentation la plus grave demeure le catholicisme. Y cèdent des Russes qui ont longtemps vécu en Occident.
La propagande catholique vient essentiellement de la Pologne. Publiés pour la première fois en 1992, les carnets de l’abbé Jacques Jubé, arrivé en Russie en décembre 1728 et qui fuiera le pays au mois de mars 1732, sont une parfaite démonstration des difficultés auxquelles se heurte un missionnaire catholique à Saint-Pétersbourg, au temps d’Anna (pas seulement, d’ailleurs). L’abbé Jubé vient en Russie en qualité de confesseur de la princesse Irina Dolgoroukaïa, née Golitsyna, qui, à l’étranger, s’est convertie au catholicisme. Les théologiens parisiens de la Sorbonne ont confié à Jubé la tâche d’enquêter sur les possibilités éventuelles d’une union des Églises, évoquée lors du séjour de Pierre le Grand à Paris.
L’abbé Jubé devra se contenter de distribuer quelques brochures, ce qui attirera sur lui les persécutions. Il se trouve en outre lié à deux familles en disgrâce, les Dolgorouki et les Golitsyne. De plus, la Russie n’a pas le moindre désir de réunir les Églises catholique et orthodoxe. De retour en France en 1735, Jacques Jubé relate ses aventures, mais son manuscrit, intitulé
Bien que peu enclin à l’indulgence envers l’impératrice Anna et son action, Nikolaï Kostomarov, en historien consciencieux, constate : « Aussi dur que fût le gouvernement d’Anna Ioannovna à l’égard du Schisme et des errements religieux [
Le manque de cohérence dans la politique du gouvernement d’Anna, le recours à quelques éléments isolés des réformes de Pierre et le rejet de certains autres, s’expliquent en partie par le fait que l’impératrice n’a pas d’idée politique et qu’elle a remis le pouvoir réel entre les mains de ses favoris ; mais il est vrai aussi que chacun de ses favoris – or, ils sont nombreux – a sa propre vision des choses et, surtout, défend ses intérêts personnels. L’historien anglais Le Donne écrit à propos de la Russie du XVIIIe siècle (en précisant, d’ailleurs, que cela vaut pour d’autres périodes) : « Le processus de prise de décisions au sein du gouvernement russe reste un mystère12. » Cette remarque s’applique entièrement au règne d’Anna. Vassili Klioutchevski qui, comme l’immense majorité des historiens, use des mots les plus durs et des couleurs les plus sombres pour représenter la
Le vice-chancelier Henrich-Johann (Andreï Ivanovitch) Ostermann et le feld-maréchal Burkhard-Christophe Munich comptent, eux, parmi les « oisillons du nid de Pierre », ils ont fait carrière au temps du premier empereur. Ostermann a commencé très jeune à servir, s’occupant à diverses tâches que lui confiait le tsar, qui recourait fréquemment à ses talents diplomatiques. Après la mort de Pierre, Ostermann joue un rôle important comme « faiseur de tsars » ; sa réputation d’homme le plus intelligent de l’Empire, en tout cas à la Cour, lui permet de prendre une très large part à l’élection de Catherine Ire, de Pierre II et d’Anna. Sous le règne d’Anna, Ostermann est le véritable chef du gouvernement. À la veille de mourir, l’impératrice mandera auprès d’elle Biron et Ostermann, et confiera au vice-chancelier le document concernant son successeur.
Munich, lui, est arrivé en Russie à l’âge de trente-sept ans. Il est né dans une des principautés allemandes, le comté d’Oldenbourg qui, à partir du XVe siècle, appartient au Danemark. À seize ans, Munich part servir en France, dans le génie. À vingt ans, il a combattu, semble-t-il, dans toutes les armées d’Europe, a servi sous les ordres d’Eugène de Savoie, du duc de Marlborough, dans l’armée polonaise d’Auguste II le Fort. Parmi les travaux qu’il réalise en Russie, on trouve la construction du canal du Ladoga, dont il dirige les travaux et qui obtient la haute approbation de Pierre le Grand.
Durant les cinq années troublées qui suivent la mort de l’empereur, Munich se rapproche d’Ostermann et, après l’avènement d’Anna, il prend la direction des affaires militaires au sein du « Cabinet ». L’initiative de réformer l’armée lui revient, avec la création de deux régiments de la garde (le régiment Izmaïlovski et la garde à cheval) et d’une cavalerie lourde, l’affectation du génie à un type particulier de troupes l’instauration d’un corps de cadets de l’armée de terre. Il élève également la solde des officiers russes au niveau de celle des étrangers. Sous son contrôle, un système de fortifications est mis en place, la « Ligne ukrainienne », entre le Don et le Nord-Donets. Vingt régiments d’une « milice du territoire » sont postés dans les places-fortes de la Ligne. C’est aussi, pour une grande part, sous son influence que la Cour est transférée à Saint-Pétersbourg dont il est gouverneur-général, avant de devenir membre du « Cabinet » de l’impératrice.
L’une des raisons qui conduisent les historiens russes à critiquer la politique extérieure d’Anna, ses guerres, est parfaitement formulée par N. Kostomarov : « Chaque État espérait tromper les Russes et faire de leur puissance l’instrument de ses fins… Une union avec la Russie était pour tous un grand appât, afin de disposer ensuite de ses importantes forces militaires et de la prendre, pour ainsi dire, en remorque. » Les deux principales puissances européennes, la France et l’Autriche (le Saint-Empire romain germanique), sont les premières à s’intéresser à la Russie. Leurs représentants à Saint-Pétersbourg ne ménagent pas les espèces sonnantes et trébuchantes pour attirer dans leur camp les responsables de la politique russe.
Dix-huit années durant (de 1723 à 1741), l’homme en charge de la politique étrangère est le comte Andreï Ostermann, bien que le chancelier en titre soit le comte Gabriel Golovkine. L’annuaire diplomatique publié à Moscou en 199214, souligne que tous les responsables de la politique extérieure russe « étaient exclusivement guidés par les intérêts historiques de la Russie, même s’il arrivait que, sans léser pour autant les intérêts de l’État, tel ou tel chancelier en profitât pour régler ses affaires personnelles ». Andreï Ostermann est cité au nombre de ceux qui savent concilier les deux.
Le choix entre l’Autriche et la France devient inévitable à compter du 1er février 1733, après le décès du roi de la
En décembre 1732, deux mois avant la mort d’Auguste II, on signait à Berlin un traité qui devait entrer dans l’histoire sous l’appellation de « traité de Loewenwold » (du nom d’un diplomate russe, frère d’un des favoris d’Anna), ou encore de « traité des trois aigles noires ». Les signataires en étaient la Russie et l’Autriche, dont les blasons s’ornaient d’aigles bicéphales, et la Prusse qui avait aussi une aigle noire pour emblème, mais à une seule tête. Saint-Pétersbourg, Vienne et Berlin décidaient de ne pas laisser le fils d’Auguste accéder au trône, mais de couronner roi de Pologne le prince de Portugal. L’initiative du traité revenait à l’empereur d’Autriche Charles VI qui, n’ayant pas de fils, était très désireux de voir une de ses trois filles lui succéder. Or, le fils d’Auguste II pouvait prétendre à la couronne d’Autriche, et Charles VI voulait l’empêcher de régner en Pologne, ce qui l’eût considérablement renforcé.
L’arrivée de Stanislas Ier Leszczynski brouille les cartes des « trois aigles ». Les alliés décident alors de soutenir le prétendant de Saxe, qui signe la Pragmatique Sanction – un accord en vue de l’élection sur le trône de Vienne d’une fille de Charles VI, après la mort de ce dernier. Commandées par le feld-maréchal Lascy, les troupes russes entrent en Pologne, suivies par les corps d’armées des généraux Zagriajski, Izmaïlov et du prince Repnine. La résistance populaire polonaise tente sans succès de s’opposer à l’armée régulière russe. Le prétendant de Saxe est également soutenu par une partie de la
Le 5 octobre 1733, les adversaires du roi Stanislas Ier Leszczynski élisent au trône de Pologne l’électeur de Saxe Frédéric-Auguste, qui prend le nom d’Auguste III. Leszczynski se réfugie à Dantzig, pour y attendre l’aide française promise. L’armée russe assiège la puissante forteresse, qui résiste vaillamment. La situation change, dès lors que le général Munich prend la direction des opérations. Après des tirs d’artillerie intensifs, entrepris en mars 1734, et, pour les assiégés, la fin de l’espoir de voir arriver des secours (une escadre française apparaît aux abords de la ville mais n’ose approcher), Dantzig capitule, le 27 juin. Stanislas Ier Leszczynski s’enfuit en Prusse, puis regagne la France. Les vaincus versent des millions de thalers de contributions de guerre. Placé sur le trône par les États alliés (et avant tout par l’armée russe), le roi Auguste III peut tranquillement gouverner la Pologne.
La Pologne n’intéresse la France que comme moyen de pression sur l’Autriche. Convaincu que la résistance opposée à Leszczynski est sérieuse et peu désireux d’envoyer ses armées affronter les troupes russes, Louis XV accepte de signer un traité de paix avec l’Autriche : Stanislas Ier Leszczynski renonce à ses prétentions au trône polonais ; il reste nominalement roi à vie et devient, à titre viager, maître de la Lorraine, récemment conquise par la France. La nature des relations franco-polonaises est symbolisée par le fait que la France signe avec l’Autriche le traité d’abdication de Leszczynski, cinq ans exactement après avoir passé avec lui un accord d’aide défensive et offensive.
Pour la France, la Pologne est une pièce de troisième ordre dans le jeu diplomatique. Pour l’Empire de Russie, au contraire, elle a une valeur de premier plan. La campagne menée contre le roi Stanislas Ier Leszczynski, pour la défense des « droits » d’Auguste III, coûte cher à l’armée russe. Rien qu’à Dantzig, elle a perdu huit mille hommes. Mais elle a confirmé le droit de la Russie à intervenir à son gré (avec l’accord des autres « aigles noires ») dans les affaires polonaises, et à soutenir son candidat au trône polonais. Après la mort d’Auguste II, alors que commençait la recherche d’un candidat au trône de Varsovie, la Pologne n’avait donné à la Russie aucun motif d’offense, elle n’avait ni violé ses frontières ni formé d’alliance antirusse avec aucun des voisins de l’empire. Mais peu importait. Anna – ou plutôt ses conseillers – poursuivait la politique de Pierre et se hâtait de mettre à profit l’effondrement du système étatique et social polonais – cette anarchie à laquelle les Polonais donnaient le nom de liberté. L’historien polonais Pawel Jasienica relève un fait caractéristique : « Pétersbourg était alors mis sens dessus dessous par les Allemands : la chose donne le ton de l’époque, mais elle n’a pas une importance décisive. Peu importait le nom de ceux qui décidaient de la politique russe, Ostermann, Repnine, ou autre. Tous se comportaient de la même façon, aucun ne voulait lâcher le butin de Pierre le Grand15. »
Les alliés de la Russie – l’Autriche et la Prusse – ont leurs plans, ils espèrent, si possible, élargir leur territoire aux dépens de la Pologne, mais acceptent de laisser la
Ayant assuré une frontière solide au nord-ouest, la Russie se tourne vers le sud-est et l’Empire ottoman. La Sublime Porte, l’Empire ottoman ou, tout simplement, la Turquie – autant de noms qui désignent le vieil ennemi de la Russie. La Turquie a barré à Moscou, puis à Pétersbourg, l’accès à la mer Noire. En outre, détentrice d’une partie de l’Ukraine, elle voue un immense intérêt aux affaires polonaises, en tant que voisine, elle aussi, de la
L’action menée en Pologne par la Russie et par ce vieil adversaire de l’Empire ottoman qu’est l’Autriche, incite la Turquie à soutenir le khan de Crimée, son vassal, qui effectue une nouvelle incursion en territoire russe. L’humiliation du Prouth, douloureusement perçue en Russie, le désir toujours vif de donner une leçon au khan de Crimée, l’affaiblissement de la Turquie où, en 1730, les janissaires ont à nouveau renversé un sultan pour en mettre un autre sur le trône – autant de causes déclenchantes de la guerre contre la Turquie, entreprise par la Russie en 1735.
Depuis quelques années, la Turquie est en conflit avec la Perse et subit défaite sur défaite. Résolus à engager les hostilités, les diplomates d’Anna instaurent de bonnes relations avec la Perse, rendant, aux termes du traité de Resht (1732), les provinces d’Astrabad et de Mazandéran, enlevées par Pierre le Grand ; Bakou, Derbent et leurs districts lui reviennent également, en 1735, par le traité de Ghiandja. Le projet d’acquérir de nouveaux territoires au bord de la mer Caspienne est lié à l’intérêt que les tsars moscovites portent depuis longtemps au Caucase.
En 1715, déléguant le jeune Artemi Volynski – future victime de Biron et d’Anna – en ambassade vers la Perse, Pierre le Grand lui avait remis des instructions, lui prescrivant d’étudier soigneusement la région, les ports, les villes, les fleuves qui se jetaient dans la Caspienne, de vérifier, en particulier, s’il n’y avait pas un fleuve qui coulât jusqu’en Inde et quelles seraient les possibilités pour la Russie de commercer avec la Perse et le Proche-Orient.
En 1717, Volynski proposait un plan de conquête d’une partie considérable du littoral de la Caspienne, en mettant à profit les guerres intestines qui déchiraient la Perse. Pierre, rappelons-le, était alors en guerre contre les Suédois et il ne disposait pas des forces nécessaires pour un conflit avec ce pays. Il ne rejeta pas le plan d’Artemi Volynski, se contenta d’en différer la mise à exécution ; quant à l’auteur du projet, il fut nommé gouverneur d’Astrakhan d’où il continua à tenter de convaincre l’empereur qu’il était indispensable de profiter de la faiblesse du shah. L’expédition militaire de 1722 devait confirmer la justesse de son diagnostic : les troupes russes remportèrent une victoire facile et s’emparèrent des terres perses situées sur le littoral oriental et méridional de la Caspienne, coupant la Perse de la mer et créant un « Iran russe ».
Que la victoire fût aisée ne signifiait pas qu’il n’y avait pas eu de pertes : soixante et un mille quatre-vingt-dix soldats prirent part à l’expédition de la Caspienne, dont trente-six mille six cent soixante-quatre devaient périr au combat, ou victimes des épidémies et de la chaleur16. Les conquêtes russes en Perse ne laissèrent pas indifférents les Turcs qui firent eux aussi irruption dans les possessions du shah. La Russie et l’Empire ottoman s’entendirent sur une ligne de partage de leur influence en Perse.
Le désir de s’assurer un allié dans la lutte contre la Turquie pousse les diplomates d’Anna à rendre les provinces conquises ; mais le traité de Ghiandja recèle un point qui ouvre des perspectives pour l’avenir : la Perse s’engage à ne céder à quiconque, sous aucun prétexte, Bakou et Derbent. L’accès à la mer Caspienne, désormais russo-persan, se trouve ainsi fermé à la Turquie.
Formellement, la guerre ne commence pas avec la Turquie, mais avec les Tatars de Crimée, qui ne cessent d’organiser des raids et traversent les possessions russes du Caucase pour aller guerroyer contre la Perse. Les intentions réelles sont grandioses. Le feld-maréchal Munich, qui a l’ordre de gagner l’Ukraine depuis la Pologne, puis de marcher sur les Tatars, écrit, le 14 août 1736, à Biron que, l’année suivante, les troupes russes auront soumis la Crimée, le Kouban et la Kabardine. On prévoit, pour 1739, la prise de Constantinople et le couronnement de l’impératrice Anna à Sainte-Sophie. « Quelle gloire ! s’exclame le feld-maréchal en conclusion de son projet. Quelle souveraine17 ! »
Au prix d’énormes pertes humaines, les armées russes remportent des victoires considérables. Au terme d’un siège très dur, le feld-maréchal Lascy prend Azov, déjà conquise par Pierre, puis rendue aux Turcs après la défaite du Prouth, et qui redevient donc russe, le 20 juin 1736. Au même moment, les troupes de Munich franchissent l’isthme de Perekop, réalisant ainsi, pour la première fois, un vieux rêve russe : entrer en Crimée (22 mai 1736). Les Russes s’emparent des villes de Crimée, y compris de la capitale, Bakhtchisaraï, et les livrent aux flammes : le palais du khan est réduit en cendres. Mais les épidémies, la chaleur, le manque de vivres les contraignent à reculer vers Perekop.
Au printemps 1737, Munich mène à nouveau son armée contre les Turcs, visant, cette fois, leurs possessions de Moldavie et de Valachie. Les opérations victorieuses des troupes, les conditions difficiles, l’indécision de l’Autriche, alliée de la Russie contre l’Empire ottoman depuis 1726, les défaites subies par les Autrichiens, incitent toutefois la diplomatie russe à rechercher la paix. En août 1737, les représentants des trois belligérants se réunissent à Nemirov pour entamer des pourparlers. Les ambassadeurs russes tiennent leurs instructions d’Ostermann ; elles comportent un descriptif des projets de conquêtes et le dessin de la frontière que la Russie veut obtenir en résultat de la guerre. Le besoin de cette frontière, précisent les instructions, est dicté par les nécessités de la sécurité de l’empire et de ses habitants. La plus grande exigence est la cession à la Russie de la Crimée et du Kouban. Ostermann admet l’idée, au cas où il serait impossible d’obtenir la frontière souhaitée, d’accepter que soient cédés à la Russie la presqu’île de Taman et le littoral de la mer d’Azov jusqu’à l’embouchure de la Berda (où, par la suite, sera fondée la ville de Berdiansk). Tout le territoire compris entre le Dniepr et le Dniestr doit ainsi revenir à la Russie. Enfin, on exige de la Sublime Porte qu’elle accorde l’indépendance à la Moldavie et à la Valachie (qui demandent à être placées sous protectorat russe) et recule de l’autre côté du Danube.
Le plan de Munich, qui envisageait le couronnement d’Anna à Constantinople, pouvait sembler fantastique. Le plan d’Ostermann, lui, est très réaliste : les victoires obtenues permettent à la Russie de devenir une puissance de la mer Noire. Le congrès de Nemirov, toutefois, n’aboutit pas : les Russes font état de leurs exigences, les Turcs les rejettent. En 1738, les opérations militaires reprennent. Le feld-maréchal Munich continue de remporter victoire sur victoire. La puissante forteresse d’Otchakov tombe. En août 1739, l’armée russe, pour la première fois, anéantit littéralement les troupes turques, à la bataille de Stavoutchany : en l’occurrence, c’est l’élite de l’armée turque qui se voit laminée. Les Russes entrent dans Khotine, franchissent le Prouth, vengeant ainsi Pierre le Grand, puis pénètrent à Jassy. Munich s’apprête à poursuivre l’offensive vers Bendery, puis à passer le Danube et à attaquer Istanbul. Au même moment, le feld-maréchal Lascy, à la tête d’une armée de quarante mille hommes, marche victorieusement sur la Crimée.
Les victoires sont trop importantes. La Russie n’est pas capable de les digérer. En outre, l’Autriche, défaite par les Turcs dans les Balkans, sort brusquement de la guerre et signe une paix séparée avec l’Empire ottoman. Même alliée à l’Autriche, la Russie n’avait pu contraindre la Turquie à accepter les conditions de Nemirov. Seule, elle n’a d’autre solution que d’entamer des pourparlers de paix. Le comte Ostermann confie le soin de parlementer à l’ambassadeur de France à Constantinople, le marquis de Villeneuve. L’entremise du diplomate français, représentant d’un pays ennemi traditionnel de l’Autriche, donc, allié traditionnel du sultan, débouche sur la paix de Belgrade. En septembre 1739, le diplomate français en signe le traité au nom de la Russie. La guerre, qui a coûté près de cent mille morts à l’armée russe, est d’un maigre profit : la Russie garde Azov, mais il lui est interdit de la fortifier ; elle ne peut faire circuler ses navires sur la mer Noire, mais obtient la steppe située entre le Boug et le Dniepr.
Les historiens soulignent la disproportion entre le coût de cette guerre et ses résultats. Toujours fougueux, Vassili Klioutchevski affirme : « La Russie avait maintes fois signé de pénibles traités de paix ; mais un traité aussi risible et honteux que celui de Belgrade, en 1739, jamais elle n’avait été amenée à conclure rien de tel et, il faut l’espérer, jamais elle n’aura plus à le faire18. » Klioutchevski ne peut savoir que, deux siècles plus tard exactement, sera conclu un pacte autrement plus honteux, plus risible et tragique. L’auteur du
Vassili Klioutchevski et d’autres historiens ont raison de souligner la légèreté d’Ostermann, lorsqu’il confie le soin de conclure la paix avec la Turquie à un diplomate français ; ils ont raison d’insister sur le nombre fantastique de vies humaines qu’aura coûté la guerre et sur les lourdes conséquences économiques de la politique agressive menée par Anna. Mais, au bout du compte, les accusations portées à l’encontre du gouvernement de l’impératrice se résument au fait que la guerre a mal fini, que les conquêtes ont été perdues. L’impératrice est jugée responsable de l’échec de sa politique. Or, ces reproches ne sont pas complètement fondés. Ils sont justes si l’on considère les résultats de cette politique, dans les limites de la décennie qui a vu Anna sur le trône russe, entourée des « canailles de Courlandais ». Mais si l’on élargit le cadre temporel pour glisser un regard vers le passé et l’avenir de l’Empire de Russie, les constantes de la politique russe sautent aux yeux, et les projets et l’action du gouvernement d’Anna y sont pleinement conformes. Tout comme leurs prédécesseurs et leurs successeurs, les diplomates et les chefs militaires du règne d’Anna ne cessent de viser des « frontières absolument sûres ». Munich et Lascy suivent la voie – vers la Crimée, Azov et le Prouth – déjà empruntée par les armées de Vassili Golitsyne et de Pierre le Grand, et qu’emprunteront celles de Potemkine, Roumiantsev, Souvorov.
L’insistance de l’État moscovite, puis de l’Empire de Russie à assurer la « sécurité » des frontières, en les élargissant sans cesse, la constance de la politique russe sont d’autant plus stupéfiantes que la noblesse, ou le
Les gens intelligents sont finalement assez nombreux, en Pologne, par exemple, où la noblesse refuse de guerroyer et où elle s’y astreint de moins en moins – si l’on exclut les querelles entre voisins –, au fur et à mesure que s’affaiblit le pouvoir central. Au temps des rois saxons, le rapport numérique entre l’armée de la
En 1740, année de la mort d’Anna, Frédéric II monte sur le trône de Prusse. Le modèle prussien s’affirme, dont un contemporain plein d’esprit, Georg Heinrich von Berenhorst, devait dire : « La monarchie prussienne n’est pas un pays doté d’une armée, mais une armée dotée d’un pays pour son cantonnement. » Ce modèle paraîtra séduisant à certains autocrates russes, mais les dimensions, tout autres, du territoire et de sa population ne leur permettront pas de transformer la Russie en Prusse, malgré un violent désir de se rapprocher au maximum de cet idéal.
La Russie a mis d’énormes moyens en œuvre et n’a pas épargné les vies de ses soldats pour élargir son territoire dans toutes les directions. Là où la barrière était constituée par les frontières d’autres États, l’armée fut l’instrument de « l’impérialisme défensif ». Dans les immensités de la steppe, de la taïga et de la toundra, ceux qui fuyaient l’État devinrent l’arme privilégiée de sa politique. Les hommes en quête de liberté, qui cherchaient refuge loin des propriétaires terriens et du pouvoir, colonisaient des territoires où l’État venait à leur suite.
Les dix années du règne d’Anna sont marquées par les campagnes très actives des troupes russes en Crimée, dans le Caucase, en Moldavie. Mais, dans le même temps, un autre front s’ouvre au sud-est. Ivan Kirillov, qui a commencé sa carrière à l’époque de Pierre le Grand et atteint, en 1728, le grade élevé de secrétaire général du Sénat, élabore, pour la Russie, un plan d’accès à l’Asie centrale. S’appuyant sur la Bachkirie qui entre dans la composition de l’empire, Kirillov propose de bâtir une forteresse au confluent de l’Or et du Iaïk (qui deviendra par la suite le fleuve Oural), puis un port sur le Syr-Daria à l’endroit où il se jette dans la mer d’Aral, et de prolonger cette voie protégée vers l’Asie centrale, puis l’Inde. La ville fondée sur l’Or reçoit le nom d’Orenbourg (la consonance allemande ne peut que plaire à Pétersbourg). On entreprend de construire deux forteresses qui permettront de mettre en valeur des terres baptisées, par Kirillov, la « Nouvelle Russie ».
Les Bachkirs, dont le territoire est devenu la base de la progression russe en direction de l’Asie centrale, se soulèvent, craignant que le pouvoir des fonctionnaires pétersbourgeois ne se renforce. Leur soulèvement est déclenché par les fantastiques réquisitions en chevaux, nécessitées par la guerre contre la Turquie. « La révolte, écrit un historien soviétique, avait un caractère féodal très marqué21. » Une façon de juger négativement les protestations des Bachkirs contre le pouvoir russe. La rébellion ne dure pas moins de cinq ans (de 1735 à 1740), elle ne sera écrasée qu’après la mort d’Ivan Kirillov (1737). Ce dernier est remplacé à la tête de la Commission d’Orenbourg par Vassili Tatichtchev, futur auteur de la première
Tatichtchev juge inopportune une progression trop rapide de la Russie au sud-est, considérant que le pays manque encore de moyens pour cela. En outre, il voit dans le souhait exprimé par différentes tribus de devenir sujets russes, un désir d’obtenir, unilatéralement, des avantages, au détriment de l’État. Sur ce point, il est en complet désaccord avec Ivan Kirillov, qui rêvait de transformer en sujets russes les populations de villes « telles que Tachkent et Aral…, des provinces morcelées de Boukhara et Samarkand et du riche Bodokshan22 ». Le Bodokshan – encore appelé Bodokan ou Badahshan – se trouvait en territoire afghan.
Poursuivre la progression – rapide ou ralentie – implique de mater les Bachkirs. On envoie contre eux (la population bachkire s’élève à quelque cent mille personnes) l’armée régulière ; on adopte la politique coloniale traditionnelle qui consiste à monter certains peuples contre d’autres. Dans ce cas précis, on utilise les peuples türks d’installation plus récente : Mechtcheriaks, Tatars. Le rapport que le prince Ouroussov, général commandant l’écrasement de la révolte dans sa phase finale, adresse à Pétersbourg en 1740, donne une idée des mesures employées à l’égard des rebelles. « Après lecture de la sentence, relate le général Ouroussov, les criminels et les principaux complices du rebelle Karassakal [
Amorcée, sous le règne d’Ivan IV le Terrible, par les Cosaques de Iermak, la progression russe vers l’Extrême-Orient se poursuit sous le règne d’Anna. La première expédition du capitaine danois Vitus Behring, passé au service de la Russie, avait été projetée au temps de Pierre le Grand, mais ne put être réalisée qu’après sa mort (1725-1730). Behring franchit le détroit qui sépare l’Asie de l’Amérique, confirmant la découverte effectuée, en 1648, par le Cosaque Semion Dejnev. L’infatigable Ivan Kirillov, qui ne saurait se satisfaire d’une découverte géographique, élabore le plan d’une seconde expédition au Kamtchatka (1733), territoire qu’il prévoit de coloniser ; il envisage également de bâtir la forteresse d’Okhotsk et d’explorer d’autres terres. Il veut « rechercher des terres et des îles nouvelles », afin d’en « assujettir le plus grand nombre possible ».
L’élargissement de l’Empire russe est traditionnellement expliqué par un besoin de sécurité, la recherche de frontières sûres, de préférence naturelles. L’accès à l’océan Pacifique, frontière aussi naturelle que sûre, ne stoppe pourtant pas l’expansion. Un demi-siècle plus tard, des colonies russes apparaîtront en Alaska et en Californie.
4 À la recherche d’un héritier
Iouri KRIJANITCH.
Le règne d’Anna – ses guerres, avec leurs victoires et leurs défaites, le développement intérieur, l’élargissement du territoire – reste, dans l’histoire, lié à Biron, à la
À la veille de sa mort, Anna conserve son attachement à Biron, qui a reçu le titre de duc de Courlande. Elle fait part de ses dernières volontés et les signe : l’héritier du trône est le petit Ivan Antonovitch, âgé de deux mois ; Biron lui servira de tuteur. Ce choix semble plus étonnant encore que celui de 1730, date à laquelle Dmitri Golitsyne imaginait de proposer la candidature d’Anna. Ivan est le fils d’Anna Leopoldovna, fille de la sœur aînée d’Anna, Catherine, et du duc de Mecklembourg-Schwerin.
Dès 1732, Anna décidait de laisser le trône à la descendance mâle de sa nièce. En ce temps-là, Anna Leopoldovna n’était pas encore mariée. On entreprit de lui trouver un époux dans l’inépuisable vivier des princes allemands. L’heureux élu (les recherches furent menées par Loewenwold) fut un cousin de l’empereur Charles VI, Antoine-Ulrich, prince de Brunswick-Lunebourg. En voyant pour la première fois son fiancé, venu tout exprès à Saint-Pétersbourg, la grande-duchesse se montra d’une indifférence absolue. Toutefois, lorsqu’il apparut que Biron avait résolu de la marier à son propre fils, Anna Leopoldovna donna son accord pour le prince de Brunswick. Le fruit de leur union fut Ivan Antonovitch, choisi pour monter sur le trône.
La décision de confier la régence à Biron est prise au dernier moment, juste avant la mort de l’impératrice. Le favori d’Anna n’est pas seulement synonyme de l’arbitraire imposé par les étrangers à la Cour de Russie, il jouit aussi de la réputation d’un homme cruel, d’une fatuité sans limites, méprisant tous ses inférieurs. L’idée de le nommer régent vient d’un diplomate russe qui a commencé sa carrière sous le règne de Pierre le Grand et a représenté la Russie au Danemark, en Hollande, à Hambourg et à Londres : Alexis Bestoujev-Rioumine. En 1740, rappelé à Saint-Pétersbourg, il occupe la place de « Cabinet-ministre », libérée par l’exécution d’Artemi Volynski. Bestoujev-Rioumine rédige une « déclaration positive », dans laquelle il dit en substance : toute la nation souhaite que le duc de Courlande, en cas de décès de l’impératrice, assume la régence jusqu’à la majorité du futur empereur. Déposée au « Cabinet des Ministres », la déclaration recueille cent quatre-vingt-dix-sept signatures de personnalités des quatre classes, dont celles du chancelier-prince Tcherkasski, du feld-maréchal Munich et de l’amiral-comte Golovkine.
Le manifeste du 17 octobre 1740 annonce la mort de l’impératrice Anna et la nomination du régent Biron, qui obtient « la puissance et le pouvoir de s’occuper des affaires de l’État, tant intérieures qu’extérieures ». La régence de Biron dure exactement trois semaines. Dans la nuit du 8 au 9 novembre, le feld-maréchal Munich et son aide-de-camp Manstein prennent avec eux quelques dizaines de soldats de la garde du palais et, avec l’accord d’Anna Leopoldovna, décident de sauver la Russie de Biron. Le Palais d’Été où se trouve alors le duc est gardé par trois cents hommes du régiment Preobrajenski. Mais dès qu’apparaît Munich, ancien lieutenant de ce même régiment, tous passent de son côté. Biron, ses frères et ses partisans sont arrêtés. Délivrée de la « tyrannie du duc de Courlande », Anna est proclamée régente jusqu’à la majorité de son fils. Un jugement sommaire condamne Biron à la peine capitale et Bestoujev à l’écartèlement. Leurs peines, au bout du compte, seront moins sévères : Biron est relégué à Pelym, à trois mille verstes de Pétersbourg, et Bestoujev assigné à résidence, jusqu’à la fin de ses jours, dans le domaine de son père.
Le renversement de Biron n’a rien d’un coup d’État. Certes, le régent est écarté du pouvoir, mais les conjurés ne songent pas un instant à bafouer la volonté d’Anna Ioannovna, ils entendent respecter son choix du petit Ivan Antonovitch pour lui succéder sur le trône. D’un autre côté, l’action menée par Munich et ses gardes est un coup de force autrement plus important que la promesse d’un soutien armé obtenue des officiers de la garde par Catherine Ire et Anna Ioannovna. Cette fois, les épées sont tirées des fourreaux et cela se révèle suffisant. La garde devient, dès lors, un facteur essentiel dans le réglement des questions de succession.
Une mignonne blonde, débonnaire, douce, indolente et paresseuse : ainsi Nikolaï Kostomarov décrit-il Anna Leopoldovna. La régente de l’Empire de Russie – c’est le titre que lui donne le manifeste annonçant le renversement de Biron – a vingt-deux ans. Autour d’elle gravitent de nombreux conseillers qui se chargent volontiers de gouverner le pays – une occupation qui ne l’intéresse guère. Les conseillers sont trop nombreux et, aussitôt après l’arrestation de Biron, ils se livrent entre eux une lutte acharnée.
Nommé Premier ministre, le feld-maréchal Munich prétend à un pouvoir illimité. Le baron Ostermann, habitué depuis des années à gérer les affaires russes sans concurrent sérieux, se ligue contre le feld-maréchal avec l’époux de la régente, Antoine-Ulrich de Brunswick qui, après le coup de force, est devenu généralissime, ce qui fait de lui le premier personnage de l’Empire. Le comte Lynar, ambassadeur de Pologne, exerce une influence considérable sur Anna Leopoldovna. Jeune et beau, il représentait Auguste III à Pétersbourg sous le règne de l’impératrice Anna et avait conquis la toute jeune Anna Leopoldovna. L’impératrice avait alors renvoyé l’ambassadeur, qui risquait de faire échouer le mariage de la future régente avec le prince de Brunswick.
En 1741, le comte Lynar revient en Russie, au titre d’émissaire de la Pologne et de la Saxe. Six années de séparation n’ont pas éteint l’ardeur amoureuse d’Anna Leopoldovna. Mais les tâches du comte concernent essentiellement la politique étrangère. Les historiens qui ont étudié la brève régence d’Anna Leopoldovna n’ont réussi à découvrir qu’une disposition digne d’être retenue sur le plan intérieur. À l’initiative de Munich, est adopté, pour la première fois dans l’histoire russe, un « Réglement des Fabriques », fixant les relations entre les propriétaires et leurs ouvriers. La journée de travail ne doit pas excéder quinze heures, le salaire varie entre dix-huit et cinquante roubles par an, les fabriques doivent disposer d’un hôpital ; il est permis de sanctionner les ouvriers, y compris en recourant aux châtiments corporels (à l’exception du
Les affaires étrangères constituent le grand souci des conseillers de la régente. Le 20 octobre 1740, l’empereur Charles VI est mort. Conformément à la Pragmatique Sanction, le trône est occupé par sa fille Marie-Thérèse. L’Europe se met en branle. Une guerre commence « pour l’héritage autrichien ». La situation est on ne peut plus confuse. La France et l’Angleterre ne cessent de se battre pour les colonies d’Amérique et d’Inde, ainsi que pour la suprématie sur les mers. En Europe, la France est aux prises avec l’Autriche, dont le roi est empereur du Saint-Empire romain germanique, composé d’une multitude de provinces allemandes, de proportions variables. Depuis le début du XVIIIe siècle, un État est en outre apparu sur la scène européenne et, imperceptiblement, s’est transformé en puissance : la Prusse. En 1701, elle est devenue un royaume, avec l’accord sans réserve du roi de Pologne, Auguste II le Fort qui cherchait, parmi les principautés germaniques, un allié contre l’Autriche, et de Pierre le Grand qui, dans le même but, devait soutenir le roi de Prusse Frédéric Ier.
En mai 1740, à quelques mois du décès de Charles VI, Frédéric II, qui devait entrer dans l’histoire sous le nom de Frédéric le Grand, hérite du trône de Prusse. Son père, surnommé le Roi-Sergent, ne prisait guère ce fils qui aimait à s’entretenir des libertés avec Voltaire, se montrait trop doux envers les manants et nourrissait un goût méprisable pour la philosophie française. Rarement père se trompa autant sur son fils. Dès l’annonce de la mort de l’empereur Charles VI, le jeune roi de Prusse entre en Silésie sans déclaration de guerre, alors qu’il n’a aucun droit sur cette province autrichienne. Frédéric II ne tardera pas à formuler son credo : l’essentiel est de conquérir le territoire, les juristes s’arrangeront ensuite pour légaliser le fait.
L’irruption de Frédéric II en Silésie place le gouvernement russe dans une position inconfortable. Sur les instances de Munich qui a gardé en mémoire la perfidie de l’Autriche au cours de la guerre russo-turque, la Russie conclut un traité d’union et de défense avec la Prusse. Le jour de la signature, la nouvelle du coup de force de Frédéric II en Silésie parvient à Saint-Pétersbourg. Le malaise éprouvé par la Russie vient de ce qu’elle a déjà (depuis 1726) un accord avec l’Autriche et qu’elle se retrouve soudain l’alliée de deux États en conflit.
Munich justifie la nécessité d’une union avec la Prusse par la menace que représente la Suède, qui rêve toujours d’une révision des résultats de la Guerre du Nord. Munich compte sur l’aide de la Prusse, mais Frédéric II intrigue en Suède, dans l’espoir qu’un conflit du côté de la Baltique détournera l’attention de la Russie. Les Français, quant à eux, poussent la Suède à déclencher les hostilités avec la Russie, ce qui affaiblirait l’alliée de l’Autriche. En juin 1741, la Suède déclare la guerre à la Russie. L’unique bataille sérieuse du conflit s’achève par la victoire des troupes russes, sous le commandement du feld-maréchal Lascy.
5 La fille de Pierre le Grand
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
L’indifférence d’Anna Leopoldovna envers la chose gouvernementale, les dissensions constantes entre ses ministres, le très grand nombre d’Allemands gravitant autour du trône et qui ne va nullement en diminuant après le renversement de Biron, le désir, enfin, exprimé par la régente de ceindre la couronne, suscitent des doutes quant à la solidité du régime.
Trois circonstances alimentent ce sentiment. Tout d’abord, il existe une tradition de « putschs » : Anna Leopoldovna est la troisième souveraine montée sur le trône avec l’aide de la garde. Ensuite, il y a une héritière, la plus jeune fille de Pierre le Grand, Élisabeth, obstinément tenue à l’écart à chaque changement de souverain. Enfin, les puissances européennes montrent un vif intérêt, recherchant, chacune pour elle-même, le soutien de la Russie. Le XVIIIe siècle connaît des guerres pour les héritages espagnol, polonais, autrichien. La France, l’Autriche, la Prusse, la Suède ne voient pas d’inconvénient à en mener une autre pour l’héritage russe. L’un des objectifs officiels du conflit déclenché par la Suède contre la Russie est un appui – au demeurant non demandé – à « l’héritière légitime », Élisabeth.
Les historiens russes notent unanimement l’accroissement des sentiments anti-allemands dans l’opinion et le transfert du sentiment national sur la fille de Pierre le Grand. Ils consignent fidèlement les tendances manifestes en Russie au temps des trois souveraines, tout en confirmant le caractère irrationnel du sentiment national. Élisabeth Petrovna est née trois ans avant le mariage de Pierre et de Catherine, ce qui avait fourni un prétexte pour l’écarter du trône. Si les origines russes de l’empereur ne font pas le moindre doute, la mère d’Élisabeth, en revanche, née Marthe Skavronska et rebaptisée en Catherine après sa conversion à l’orthodoxie, n’est pas russe. Le père d’Anna Leopoldovna, Charles-Léopold, duc de Mecklembourg-Schwerin, est allemand, mais Anna a pour mère, Catherine Ioannovna, fille du frère de Pierre le Grand. En conséquence, laquelle des deux est la plus russe ? De la mère ou du père, quel est l’élément essentiel pour déterminer l’origine ? On ne saurait donner de réponse définitive à ces questions. Il existe en revanche des sentiments qui, en l’occurrence, font d’Élisabeth Petrovna le symbole de la Russie et l’emblème de la lutte contre les étrangers.
Relatant le coup de force du 25 novembre 1741, qui place sur le trône la fille de Pierre le Grand, V. Klioutchevski écrit : « Ce coup de force s’accompagna de bruyantes déclarations patriotiques, de manifestations frénétiques du sentiment national, humilié par la domination étrangère : on fit irruption dans les maisons occupées par des Allemands, on brutalisa jusqu’au chancelier Ostermann et au feld-maréchal Munich1. » Les patriotes ne peuvent savoir, alors, que le coup de force contre les « Allemands » a été préparé par les « Allemands » eux-mêmes, si l’on englobe sous ce terme l’ensemble des étrangers.
Les contemporains laissent des portraits incroyablement flatteurs d’Élisabeth. L’épouse de l’ambassadeur anglais, qui fréquente assidûment la grande-duchesse, évoque ses magnifiques cheveux châtains, ses yeux bleus si expressifs, ses belles dents, sa bouche charmante. Grande et bien faite, ayant hérité l’énergie de son père, Élisabeth aime s’amuser et passe en festivités toutes les années durant lesquelles elle est tenue loin de la Cour. Son confident le plus proche est un Allemand de Hanovre, Lestocq, médecin venu en Russie au temps de Pierre le Grand et placé par Catherine Ire au service de sa fille Élisabeth.
Chirurgien personnel d’Élisabeth, Lestocq tente de la convaincre de faire valoir ses droits au trône dès la nuit du décès de Pierre II, en demandant l’aide de la garde. Élisabeth refuse. Dix ans plus tard, la situation a changé. L’espoir de voir tomber la suprématie des « Allemands » après la mort d’Anna Ioannovna, ne s’est pas justifié. Le gouvernement d’Anna Leopoldovna paraît vacillant. Et surtout, le « parti français » entre en action, sous la conduite du marquis de La Chétardie, ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg. Lors de son séjour à Paris, Pierre le Grand avait proposé de marier Élisabeth à l’héritier du trône français, le futur Louis XV. Le mariage n’avait pas eu lieu, mais Élisabeth en avait gardé une certaine passion pour la France dont elle connaissait la langue, et semblait bien disposée envers les intérêts français.
Le « parti français » comprend, outre La Chétardie, l’ambassadeur de Suède, Nolken, qui nourrit l’espoir, qu’une fois sur le trône, Élisabeth acceptera de rendre les territoires conquis par Pierre. Le coordinateur de l’action des « Français » est le médecin Lestocq, qui s’occupe surtout de répartir les fonds transmis par les ambassadeurs. Tout Pétersbourg est au courant qu’un complot se prépare, seule Anna Leopoldovna refuse d’y ajouter foi. Elle a fixé son couronnement au 25 novembre 1741, jour de sa fête. Dans la nuit du 24 au 25, poussée par Lestocq qui assume l’organisation du coup de force, Élisabeth se présente à la caserne du Preobrajenski. Elle rappelle aux grenadiers de qui elle est la fille et obtient leur complet soutien. Les conjurés arrêtent Munich, Ostermann, Loewenwold et le chancelier Golovkine. Élisabeth dépêche un messager au feld-maréchal Lascy, avec cette question : « De quel parti êtes-vous ? » « De celui qui règne aujourd’hui », répond le vieux chef de guerre qui ne sait pas, au juste, à qui appartient la couronne. Cette sage réponse, modèle de prudence, lui sauve la vie. Munich et Ostermann, qui ont loyalement servi la régente renversée, sont condamnés à de terribles châtiments : Ostermann au supplice de la roue, Munich à l’écartèlement. Leur grâce est annoncée à l’instant de l’exécution. La souveraine a commué leur peine en déportation en Sibérie. Il n’y a pas que des punitions : l’avènement de la nouvelle impératrice s’accompagne d’innombrables retours en grâce pour les victimes des précédents gouvernants : Menchikov, Pierre II et les deux Anna.
Le règne d’Élisabeth commence. Il durera vingt ans. Les historiens apprécient diversement l’action de l’impératrice. En 1811, N. Karamzine écrit sans complaisance : « Un médecin français2 et quelques grenadiers ivres hissèrent la fille de Pierre sur le trône du plus grand Empire du monde, aux cris de : “Mort aux étrangers ! honneur aux habitants de Russie !” » Et de tirer le bilan : « Le règne d’Élisabeth ne fut marqué par aucun coup d’éclat particulier dans le domaine de la pensée étatique3. » Cent ans plus tard, V. Klioutchevski, qui a parfois des jugements mordants, estime : « Le règne d’Élisabeth ne fut pas sans gloire, ni même sans utilité4. » Karamzine, lui, trouve Élisabeth « oisive, en quête de toutes les voluptés ». Klioutchevski voit en elle « une dame russe du XVIIIe siècle, intelligente et bonne, mais désordonnée et originale ». Et il ajoute : « … selon la bonne habitude russe, beaucoup la dénigrèrent de son vivant et, toujours selon la coutume russe, tous la pleurèrent après sa mort5. »
Tous les historiens évoquent la passion que voue la fille de Pierre aux fêtes, aux danses, aux bals masqués. Klioutchevski considère même que « depuis la régence de la princesse Sophie et jusqu’en 1762, jamais la vie ne fut plus légère en Russie, et aucun règne ne laissa un souvenir aussi plaisant6 ».
La « légèreté de la vie », le « plaisant souvenir » évoqués par l’historien concernent exclusivement la Cour, ainsi qu’un cercle très étroit du
« Le combustible du mécontentement, qui s’était accumulé en abondance pendant dix ans », écrit Klioutchevski à propos du refus de supporter plus longtemps le « règne des étrangers » entourant les deux Anna, explose en coup de force qui place sur le trône une « vraie Russe », la fille de Pierre le Grand. Son principal conseiller est d’abord (jusqu’en 1748) Lestocq qui reçoit en récompense le titre de comte. L’ambassadeur français, marquis de La Chétardie, commence également à jouer un rôle important.
Mais le grand favori de l’impératrice est Alexis Razoumovski, le « chanteur petit-russien », comme l’appelle dédaigneusement Karamzine, qui, en 1742, devient son époux. Les noces secrètes, avec l’impératrice, de ce bel homme doté d’une voix merveilleuse, lui rapportent un titre de comte, un grade de feld-maréchal et de fabuleuses richesses. Le comte Razoumovski ne se mêle pas des affaires de l’État, mais son influence est immense sur l’administration de celles de l’Église. À dix-neuf ans, son frère, Cyrille Razoumovski, est nommé président de l’Académie ; il deviendra ensuite
En 1747, Ivan Chouvalov, issu d’une grande famille – à la différence du roturier Alexis Razoumovski – entre à son tour « dans les bonnes grâces » de l’impératrice dont il est bientôt le favori. La faveur d’Élisabeth rejaillit sur toute la lignée Chouvalov, qui influence activement la politique de l’État. Piotr Chouvalov s’adjuge progressivement les affaires intérieures, son frère Alexandre dirige la Chancellerie Secrète. Alexandre Chouvalov qui, selon un biographe d’Élisabeth, « laissa un souvenir des plus haïssables », dépasse largement en cruauté son terrible prédécesseur, le général Ouchakov, et se prépare un successeur plus honni encore, Stepan Chechkovski.
L’un des premiers actes d’Élisabeth consiste à « remettre de l’ordre dans le gouvernement de l’État », chaotique, estime-t-elle, depuis la mort de Pierre. La fille de Pierre le Grand supprime le Haut-Conseil Secret, « invention » née des « manigances de certaines personnes » et « l’artificiel Cabinet des Ministres ». Elle redonne tout le pouvoir au Sénat qui, jamais auparavant ni par la suite, ne jouira d’une telle puissance. Le pouvoir législatif lui est également confié. Sur l’ordre d’Élisabeth, le Sénat revoit tous les
Avec la suppression du Cabinet des Ministres disparaît l’instance qui faisait le lien entre le Sénat et l’impératrice. La liaison entre eux est désormais directe, sans intermédiaire. Pareil système de pouvoir n’est possible qu’en théorie. Dans la pratique, Élisabeth est toujours entourée de familiers qui ont accès à elle quand ils le souhaitent et, en conséquence, influent sur la politique. Au fur et à mesure que l’impératrice se désintéresse des affaires de l’État (durant les premières années de son règne, elle se rend régulièrement au Sénat), s’accroît le pouvoir de ses proches.
L’historien polonais Ladislas Konopczinski est l’auteur d’un livre intitulé :
La légitimité d’Élisabeth Petrovna, fille du grand empereur, ne peut, semble-t-il, être mise en doute. Une ombre, toutefois, voile légèrement le trône d’Élisabeth. À la veille de mourir, Anna Ioannovna, en plein accord avec la loi russe de succession, a désigné Ivan, fils d’Anna Leopoldovna, comme héritier de la couronne. Après la mort d’Anna Ioannovna, Ivan (né le 12 août 1740) est proclamé empereur. Le fils d’Antoine-Ulrich, duc de Brunswick, est, par sa mère, l’arrière-petit-fils d’Ivan, frère de Pierre le Grand, ce qui lui donne droit au trône. Dans son premier et court manifeste, celui de son avènement (25 novembre 1741), Élisabeth ne souffle mot d’Ivan Antonovitch. Le second manifeste – paru trois jours plus tard – affirme péremptoirement le droit d’Élisabeth au trône qui, dit le texte, devait lui revenir après le décès de Pierre II. Le manifeste passe sous silence la décision – parfaitement légale – de Catherine Ire, de laisser le trône, après sa mort, au fils d’Anna Petrovna.
La fragilité de la loi de succession, qui donne au souverain le droit de nommer son successeur, ouvre la voie aux intrigues, aux complots et aux imposteurs. Élisabeth prend des mesures pour assurer la sécurité de son trône. Anna Leopoldovna et les siens (la famille de Brunswick, comme on les appelle) sont exilés à Kholmogory, près d’Arkhanguelsk, jusqu’au décès de l’ancienne régente, en 1746. Ivan – l’empereur Ivan VI –, alors âgé de seize ans, est transféré à la forteresse de Schlusselburg où il sera désigné sous l’appellation de « prisonnier numéro un », jusqu’à ce qu’il soit tué par un gardien, en 1764, lors d’une tentative insensée de le libérer. L’impératrice ne se contente pas d’emprisonner la famille de Brunswick, elle se choisit un héritier afin, dit un contemporain, « d’apaiser les esprits ». Le choix d’Élisabeth tombe tout naturellement sur le fils de feue sa sœur préférée, Anna Petrovna, et de Charles-Frédéric, duc de Holstein. Les alliances dynastiques contraignent à élire l’héritier de la couronne russe, soit parmi les Brunswick, soit parmi les Holstein.
Appelé à la Cour d’Élisabeth, le jeune Charles-Pierre-Ulrich (il a quatorze ans) se convertit à l’orthodoxie et devient le grand-duc Pierre Fiodorovitch. L’héritier est le petit-fils de Pierre le Grand mais, par son père, il est aussi parent de Charles XII. Le futur empereur Pierre III ne fera d’ailleurs pas mystère de sa préférence inconditionnelle pour son grand ancêtre suédois. Très vite, une fiancée lui est trouvée : la princesse Sophie-Augusta-Frédérique d’Anhalt-Zerbst, recommandée par le roi de Prusse Frédéric II, dans l’armée duquel sert le père de la jeune fille, maître d’une des innombrables et minuscules principautés allemandes. Sa candidature est soutenue par l’influent Lestocq. Dès son arrivée en Russie, la princesse se convertit à l’orthodoxie et reçoit le nom de Catherine. Les noces de l’héritier du trône sont célébrées en 1745 : la branche Holstein de la maison Romanov l’emporte sur la branche Brunswick.
Les premières années du règne d’Élisabeth s’épuisent à la recherche de complots. Élisabeth redoute les manigances des partisans des Brunswick, bien que leur nombre soit infime. Les partis opposés apparus parmi les familiers de l’impératrice, intriguent, alimentant encore la peur et le sentiment d’un danger. Désireux d’influer sur la politique étrangère russe, les diplomates étrangers participent activement aux intrigues. Voulant porter un coup au vice-chancelier Alexis Bestoujev-Rioumine, Lestocq invente de toutes pièces une conspiration qui entrera dans l’histoire sous le nom d’« affaire Lopoukhina ».
La victime en est la famille de Natalia Lopoukhina, célèbre pour sa beauté, dont on dit que, dans sa jeunesse, elle éclipsait la future impératrice. Accusés d’avoir formulé l’espoir d’un retour des Brunswick, Natalia Lopoukhina, son mari et son fils sont condamnés à être roués. Élisabeth, toutefois, décide de commuer leur peine ; aussi ont-ils simplement la langue coupée, ils sont fouettés et envoyés en relégation.
Un historien, spécialiste des us et coutumes de la noblesse russe dans la première moitié du XVIIIe siècle, écrit : « La structure sociale de l’État porte tout entière, du haut jusques en bas, la marque du servage. Toutes les classes sociales sont asservies. » En conséquence, les Cours impériales d’Anna et d’Élisabeth, qui s’inspirent des modèles européens et stupéfient les étrangers par leur luxe et leur brillant, ne sont rien d’autre, en réalité, qu’un vaste domaine de serfs7. Les témoignages de contemporains permettent de se faire une idée de la vie de la haute société russe. Le Holsteinois Bergoltz, qui a séjourné à Paris et Berlin, trouve que les dames de la Cour pétersbourgeoise postpétrovienne ne le cèdent en rien, pour les mondanités et la façon de s’habiller, de se farder, de se coiffer, ni aux Françaises ni aux Allemandes.
Sous le règne d’Élisabeth, où la France, la langue et les manières françaises succèdent aux Allemands honnis, la magnificence des costumes, des coiffures, des parures ornant les femmes et les hommes se fait plus éclatante encore. Élisabeth organise régulièrement des bals masqués auxquels les femmes doivent obligatoirement paraître vêtues en hommes, et les hommes en femmes. Pierre le Grand, déjà, ne voulait pas se contenter de la « simple » vodka locale, et exigeait de l’eau-de-vie hollandaise anisée, ou de la vodka « de Gdansk ». On commence à faire venir de l’étranger, du vin « hongrois », puis du bourgogne, enfin du champagne. La gastronomie progresse, elle aussi : le « Cabinet-ministre » d’Élisabeth, Tcherkasski, est le premier à régaler ses invités de raisin ; le comte Piotr Chouvalov les stupéfie, lui, avec des ananas et des bananes. Les Mémoires de Catherine II reflètent, comme un miroir, la Cour d’Élisabeth, vue par les yeux d’une toute jeune princesse allemande qui ne soupçonnait pas le luxe de la vie pétersbourgeoise.
Vassili Klioutchevski qualifie de « misère dorée » le règne d’Élisabeth. L’historien ne songe pas seulement au fait que l’impératrice a constamment besoin d’argent, bien qu’elle emploie à ses besoins personnels une part considérable des revenus de l’État. Il fait aussi allusion à la misère dans laquelle vit l’État, qui ne cesse d’augmenter la pression fiscale, exploitant la principale richesse du pays : la population imposable. Cela, le comte Piotr Chouvalov, responsable de la politique intérieure et auteur de mesures capitales destinées à accroître les revenus du pays, le comprend parfaitement. Il écrit : « La principale force de l’État réside dans le peuple, pris dans l’étau de la capitation. » La noblesse et le clergé ne paient pas la capitation, le pourcentage des citadins qui y sont soumis n’excède pas 3 %, les paysans forment 96 % de la population. À la fin du règne d’Élisabeth, les serfs appartenant à des propriétaires terriens représenteront 46 % de la population rurale. Les autres appartiendront au trésor, autrement dit à l’État.
Les serfs sont la grande source d’impôt direct. La responsabilité du paiement repose sur le seigneur. Soucieux d’augmenter ses revenus, le gouvernement élargit le pouvoir des propriétaires sur les paysans dont la situation ne cesse de se dégrader. Les paysans répondent au renforcement du joug qui pèse sur eux, par une méthode traditionnelle : la fuite. Dans ses considérations sur la culture et le caractère russes, Vladimir Weidlé relève la « notion » russe particulière, « de la liberté, distincte de celle qui a cours en Occident et comprise non comme un droit de construire quelque chose qui vous appartienne et de le défendre, mais comme le droit de partir, sans rien défendre ni construire8 ». Les paysans fuient seuls, ou avec leur famille, par villages entiers. L’hémorragie est telle que le Sénat décide d’entreprendre une « révision » (un recensement de la population), exigeant que les fuyards paraissent chez leur propriétaire légal avant le 1er juin 1744. La « révision » témoigne d’une perte considérable du nombre des personnes taillables ; elle montre aussi que – selon les calculs de Klioutchevski – cent contribuables doivent entretenir quinze personnes qui ne paient pas d’impôts. Soulignant le poids de la pression fiscale sous le règne d’Élisabeth, Klioutchevski indique que cent vingt-sept ans plus tard, autrement dit dans la seconde moitié du XIXe siècle et après la libération des paysans, la situation s’améliorera brusquement. L’historien propose un tableau éloquent.
Pour cent contribuables de sexe masculin, on compte en personnes non imposables des deux sexes :
Noblesse héréditaire
Années 1740
1867
7,5
1,5
Noblesse personnelle et de service
3
1
Clergé
4,5
2,39
La fuite est un moyen ancien, le plus répandu, d’exprimer un mécontentement. Non moins ancienne est la résistance directe aux propriétaires et aux autorités. Des révoltes éclatent en diverses régions, facilement écrasées par les pouvoirs locaux, même si
Quelques dizaines d’années plus tard, les petits foyers de mécontentement paysan exploseront en véritable guerre. Le mécontentement croît irrésistiblement, au fur et à mesure de l’irrépressible transformation du servage en système d’esclavage complet de la paysannerie.
On note tout d’abord une augmentation constante du nombre de serfs. Vassili Klioutchevski qualifie ce processus de « nettoyage de la société russe », ou encore de « pillage de la société par la classe supérieure10 ». À chaque nouvelle « révision », tombent sous le coup du servage tous ceux qui n’appartiennent pas aux grandes classes de la société : vagabonds, orphelins, prisonniers issus d’autres ethnies, serviteurs du culte sans emploi, enfants de soldats, etc. Il n’existe pas de loi transformant les serfs en esclaves. Le paysan serf doit payer l’impôt et subvenir aux besoins du seigneur, propriétaire de la terre sur laquelle il vit. L’absence de réglementation fixant clairement les relations entre eux, conduit peu à peu le propriétaire terrien, non content de récupérer une partie du travail paysan, à faire du serf sa pleine propriété, le déplaçant d’un endroit à un autre, le vendant, l’échangeant, le léguant. Le propriétaire a le droit de juger et de châtier le paysan, mais sa juridiction se borne, dans un premier temps, aux affaires paysannes. Peu à peu, cependant, ses droits s’élargissent. En 1760, par un décret d’Élisabeth, le seigneur est habilité à déporter ses paysans en Sibérie « pour des actes particulièrement téméraires ». L’
Si, comme nous l’avons dit, il n’y a pas de loi transformant les serfs en esclaves, le comportement des souverains et souveraines qui offrent généreusement des serfs à leurs favoris, crée un précédent convaincant. Le prince Menchikov avait ainsi reçu, à titre de présent et de gratification, dix mille âmes serves. Cyrille Razoumovski, frère d’Alexis, époux morganatique de l’impératrice, en obtient presque autant d’Élisabeth.
L’imprécision de la loi, ses manques entraînent l’existence de deux types de servage : légal et réel. Le premier exige que le paysan paie un impôt à l’État et donne une partie de son travail au seigneur ; le second fait de lui un esclave. Lorsque Catherine II légalisera la deuxième variante, la guerre paysanne éclatera.
Constatant une baisse du revenu fourni par « la principale force de l’État », due à la résistance de la paysannerie serve, Piotr Chouvalov cherche de nouveaux moyens de remplir les caisses. Homme d’État de style pétrovien, ne craignant pas les innovations, le comte Chouvalov occuperait une place plus digne dans les annales russes, n’était sa cupidité. Il a recours à des sources de revenus bien connues – impôts sur le sel et le vin. En 1747, on entreprend l’exploitation des salines du lac Elton, situé non loin de la Volga. Les gisements d’Elton sont autrement plus proches du centre de la Russie que ceux de Transouralie, appartenant aux Stroganov. De plus, le sel d’Elton a meilleur goût. Et cependant, le prix du sel ne cesse d’augmenter : le souvenir des « Révoltes du Sel », au XVIIe siècle, semble s’être effacé. Vassili Klioutchevski a calculé que, sous le règne d’Élisabeth, le sel coûtait six fois plus cher qu’au début du XXe siècle. Le prix élevé du vin, certes moins vital que le sel mais tout aussi indispensable aux amateurs de boissons fortes, ne décourage pas les buveurs et augmente les revenus du Trésor. Par « vin », on entend, bien sûr, la vodka, fabriquée le plus souvent à base de céréales, ce qui, nous l’avons dit, permet de parler de « vin de blé ».
Sur la suggestion de Chouvalov, on entreprend de frapper une monnaie de cuivre deux fois plus légère que celle qui avait cours précédemment, ce qui fournit à l’État un bénéfice substantiel. L’avantage pour la population, explique l’auteur du projet, est que la nouvelle monnaie est moins lourde à transporter.
La suppression des redevances douanières à l’intérieur du pays est une réforme majeure de Chouvalov (
La création de deux banques, une pour la noblesse, l’autre pour les marchands, à l’initiative de Piotr Chouvalov, a également un grand impact sur le développement du négoce.
6 De nouvelles terres
Evgueni BIELOV.
En dépit d’échecs, de pertes, de retraites temporaires, la constante, le facteur permanent de l’histoire russe est l’élargissement du territoire de l’État. Un petit tableau réalisé par Alexandre Kizevetter à la fin du XIXe siècle, illustre ce phénomène. À la veille du couronnement de Pierre le Grand, le territoire de la Russie comptait 256 126 milles carrés.
Après la mort de Pierre, il est de 275 571 milles carrés.
Après la mort d’Anna, de 290 802 milles carrés.
Après celle d’Élisabeth, de 294 497 milles carrés1.
Ni la personnalité du souverain ou de la souveraine, ni les conseillers entourant le trône ne peuvent infléchir ce processus ; il va toujours dans le même sens, vers l’agrandissement du territoire et l’acquisition de nouvelles terres.
Pierre le Grand avait divisé l’empire en huit régions militaro-administratives, appelées
Les principaux foyers de troubles aux confins de l’empire sont la Petite-Russie et la Bachkirie (composante essentielle du
La politique menée par Pierre le Grand, dans les dernières années de son règne, à l’égard de la Petite-Russie est clairement formulée dans l’
L’
La politique à l’égard de la Petite-Russie change, nous l’avons vu, après l’avènement de Pierre II. Ses affaires sont transférées du Sénat au Collège étranger, ce qui signifie que la Petite-Russie est considérée comme une province à part de l’empire. En 1728, elle obtient le droit d’élire son
Après la mort de l’
Les principes qui guident Teplov sont formulés dans une note qu’il rédige à l’intention d’Élisabeth et qui influencera grandement Catherine II. L’auteur entreprend de démontrer que le peuple petit-russien a toujours été russe et que tous les désordres survenus dans la province étaient liés aux droits que lui avaient accordés les tsars russes et qu’elle revendiquait, sous la pression des Polonais.
À l’origine du principal conflit petit-russien, se trouvent les rapports entre la
On ne saurait formuler plus clairement le « paradoxe ukrainien » : les fonctionnaires envoyés de Grande-Russie, où la paysannerie appartient entièrement aux propriétaires terriens, défendent les paysans petits-russiens contre les tentatives d’asservissement entreprises par la
La création du
Seuls les Bachkirs établis sur les rives du Haut-Iaïk répondent à l’appel du « Batyrcha ». Ils n’en représentent pas moins une sérieuse menace pour les troupes russes peu nombreuses mises à la disposition du gouverneur de la région d’Orenbourg, Nepliouïev. Les émeutiers répondent à la férocité de la répression en tuant tous les Russes qui leur tombent sous la main. Le gouverneur recourt alors à la traditionnelle méthode impériale : il arme des tribus nomades de la steppe kirghize, hostiles aux Bachkirs. Les Kirghizes-Kaïssaks entreprennent l’élimination des Bachkirs qui tentent de fuir les persécutions russes. L’amnistie décrétée par le gouverneur Nepliouïev achève d’éteindre la révolte. Abdulla Miagsaldine est livré par ses propres compatriotes, envoyé à Pétersbourg, enfermé à la forteresse de Schlusselburg et tué « lors d’une tentative d’évasion ».
L’un des facteurs déterminants de la victoire assez facilement remportée par les troupes du gouverneur Nepliouïev est la prévoyance de l’administration russe qui a installé, dans les steppes transouraliennes, des usines pareilles à des forteresses. Elles sont autant de bases de combat contre les rebelles.
Des peuples établis à l’extrême nord-est, Tchouktches et Koriaks, expriment aussi leur mécontentement de l’administration russe. La construction de la place-forte d’Okhotsk, d’où l’on peut contrôler une partie du littoral de l’océan Pacifique, déclenche un soulèvement. Retranchés dans un
7 L’esprit du temps
Mikhaïl LOMONOSSOV.
La « Chronologie », jointe à l’article « Russie » publié en 1899 dans le
La « propagation de l’instruction » dont parle l’historien est en fait la mise sur pied d’une nouvelle culture. La culture russe d’alors remonte aux temps les plus reculés : elle consiste en un folklore extrêmement riche et diversifié. Vladimir Weidlé proposera de l’appeler : la « culture horizontale ». L’auteur des
Le besoin d’une nouvelle culture, verticale, peut s’expliquer par le fait que « le meilleur
En 1719, Ivan Possochkov (1652-1726), issu d’une famille d’artisans joaillers, marchand et manufacturier, auteur du
Les partisans des deux cultures et des deux modes de vie ne polémiquent pas entre eux, non seulement parce qu’ils ne se lisent pas, mais aussi parce qu’ils s’adressent à des publics différents. C’est là l’intérêt d’étudier en parallèle les deux auteurs évoqués ci-dessus et leurs deux points de vue. La comparaison met en évidence le caractère socio-politique du conflit qui oppose cultures horizontale et verticale.
Ivan Possochkov place successivement son fils dans diverses conditions sociales et lui donne les conseils indispensables pour chaque cas. Le fils peut devenir marchand, paysan, ouvrier, mendiant, chantre, prêtre, il peut même être patriarche, se retrouver clerc, juge, se faire soldat et atteindre au grade d’officier. Possochkov ne reconnaît qu’une science : « Comment vivre d’une manière utile à l’âme », afin d’atteindre au salut éternel. Tatichtchev, lui, fonde son point de vue sur la conviction qu’il n’existe qu’une loi naturelle pour tous. Outre la venue du Christ, il voit deux moments capitaux dans l’histoire de l’humanité : l’invention de l’écriture et celle de l’imprimerie.
Divergents dans leur vision du sens de la vie, les auteurs donnent des conseils diamétralement opposés quant à l’attitude à adopter envers les autres confessions. Reconnaissant qu’il ne fut pas très éloigné, au temps de sa jeunesse, du « mal schismatique » et gardant en mémoire l’influence du Schisme sur les esprits, Ivan Possochkov suggère d’« extirper sans tarder » l’ivraie, afin que « les restes de bon grain n’en soient pas étouffés ». Partant du principe qu’on « n’enseignera jamais le bien » aux schismatiques et qu’on « n’en tirera jamais autant, en vingt ans, par la science que par la cruauté », il propose de les rechercher soigneusement et, une fois trouvés, de les mener au bûcher4. Vassili Tatichtchev, pour sa part, condamne « Nikone et ses héritiers » qui, « exerçant leur fureur sur les schismatiques insensés, les poussèrent par milliers au bûcher, les firent passer par le fil de l’épée ou chasser de l’État5 ».
La dispute sur les cultures, le débat – ou conflit – entre les cultures sont axés sur le rapport à la vie et le mode de vie. Ils sont d’une importance capitale pour déterminer la nature de l’État et ses finalités. La culture horizontale a un caractère national et défensif ; la culture verticale est un attribut de l’Empire qui inclut différents peuples et cultures. La propagation de l’instruction est en partie suscitée par l’élargissement des frontières de l’Empire de Russie.
Nationale ou impériale, populaire ou aristocratique, la culture devient un signe distinctif, elle conduit à une fracture et au maintien de cette fracture. Le caractère conflictuel, la lutte constante des deux cultures s’expriment dans l’adoption du latin comme langue d’enseignement à l’Académie des sciences : le latin est la langue de communication entre les enseignants étrangers et les étudiants russes, il permet une percée dans le monde de la culture et de la science européennes. Mais il est la langue catholique par excellence, donc la langue ennemie.
Vladimir Weidlé a une très heureuse image pour traduire les relations entre les deux cultures : « La Russie a toujours évoqué une énorme
À la charnière de l’Ancien et du Nouveau, apparaît Mikhaïl Lomonossov, « véritable fondateur des nouvelles littérature et culture russes…, père de la nouvelle civilisation russe », comme le qualifie un historien de la littérature, qui complète ainsi le portrait du premier grand savant russe : « Lomonossov avait deux passions, le patriotisme et l’amour de la science9 ». Si Lomonossov n’avait pas existé, il eût été impossible de l’inventer, tant il symbolise à merveille les deux cultures et leurs interrelations.
Fils d’un pêcheur de Kholmogory, sur les bords de la mer Blanche, Mikhaïl Lomonossov (1711-1765) apprend très tôt l’écriture slavonne et se rend à pied (comme le veut la légende) à Moscou, au cours de l’hiver 1731, pour entrer à l’Académie gréco-latino-slave. Il y fait ses études, sans recevoir la moindre aide de chez lui. En 1736, parmi les douze meilleurs élèves de l’Académie, il est envoyé en Allemagne où il étudie la philosophie, la physique et la chimie, auprès du célèbre Chrétien Wolf, à Marbourg, puis les mines. D’Allemagne, il envoie à Pétersbourg, en 1739, l’
Savant universel, intéressé par d’innombrables sciences, poète, auteur de la première grammaire russe, Mikhaïl Lomonossov est aussi un ardent patriote. Après quelques années en Allemagne où il parachève son instruction, marié à une Allemande, il rentre au pays et se fait le champion de la lutte contre l’« emprise allemande » à l’Académie des sciences, contre l’influence allemande sur la science et la culture russes toute neuves. Les rares savants russes qui travaillent à l’Académie ont quelques raisons de s’indigner du grand nombre d’étrangers que compte la seule institution scientifique de Russie. Ils s’irritent aussi de voir que, parmi les étrangers pris à l’Académie, beaucoup sont ignorants et considèrent leur origine étrangère comme le meilleur des diplômes. La colère encore vivace suscitée par la récente toute-puissance des favoris « allemands » des deux Anna, achève de nourrir le patriotisme de Mikhaïl Lomonossov.
Le nationalisme comme doctrine sera inventé en Europe au début du XIXe siècle. Le XVIIIe siècle, particulièrement en Allemagne, connaît bien, en revanche, la notion de patrie. Incontestablement, Lomonossov est au fait des nouvelles idées. En 1772, Goethe écrira une recension de l’ouvrage intitulé
Le patriotisme de Mikhaïl Lomonossov, son amour de la patrie naissent dans son combat contre les étrangers, dans la résistance qu’il leur oppose. Lomonossov est fermement convaincu que la Terre de Russie « peut enfanter des Platon de notre race » et des « Newton, profonds penseurs ». Il croit tout aussi fermement qu’il importe de protéger l’histoire nationale des atteintes étrangères. Le passé russe est, pour le grand savant, une valeur aussi indestructible que l’était la foi pour le protopope Avvakoum. Lomonossov critique impitoyablement les résultats de l’étude de la Sibérie effectuée, des années durant, par Gerhard Friedrich Miller, ainsi que ses recherches sur l’histoire russe. Les origines allemandes de ce membre de l’Académie des sciences expliquent, pour Lomonossov, qu’il se permette d’écrire que Iermak se livrait au brigandage avant son expédition de Sibérie, et que « Nestor s’est trompé ». Lomonossov s’indigne particulièrement de la « théorie normande » de Miller, selon laquelle les premiers princes russes étaient tous varègues. Non content de proposer une critique scientifique, le savant russe adresse une plainte à l’impératrice Élisabeth. La première revue scientifique russe, fondée par le même Gerhard Friedrich Miller, reconnaît que son point de vue sur Nestor est erroné et l’explique par une connaissance insuffisante de la langue russe.
Le nouveau contenu culturel a quelque peine à se loger dans le lit de Procuste des anciennes formes. L’importance du premier grand savant russe, qui joua un rôle considérable dans la création de l’université de Moscou (1755), excède largement le cadre de la lutte contre les savants allemands de l’Académie des sciences. Son combat, toutefois, reflète l’esprit du temps, il est partie intégrante du patriotisme russe qui prend alors son essor et se traduit ainsi : la science « allemande » était indispensable, mais l’afflux d’Allemands est dangereux. Dans son
Cette propagation s’effectue par à-coups, sans plan semblable à celui qui inspirait Pierre le Grand, mais aussi sans la hâte fébrile inhérente à l’action du premier empereur. L’enseignement d’un savoir strictement utilitaire, que Pierre jugeait indispensable de donner à ses sujets, bâtisseurs de l’État qu’il avait conçu, effrayait moins que l’intérêt, né après sa mort, pour des connaissances sans application pratique immédiate. Les peurs sont de divers ordres. Vassili Tatichtchev, qui prône l’utilité des « sciences profanes », doit répondre à ses détracteurs politiques qui prétendent que « plus le peuple d’un État est simple, plus il est docile et commode à gouverner, et moins le danger des émeutes et soulèvements est grand », et qu’en conséquence il n’est pas utile de diffuser les sciences. Tatichtchev montre qu’en Russie comme en Turquie, c’est « l’ignare canaille » qui s’émeute et que l’enseignement des sciences est donc bénéfique à l’État.
Le premier centre scientifique russe – l’Académie des sciences – est divisé en trois classes : astronomie et géographie ; physique (comprenant aussi la chimie, la botanique et la géologie) ; physique-mathématique (incluant les constructions mécaniques, l’architecture, l’agriculture). L’Académie des sciences est simultanément une université, qui engendre des spécialistes : ses géographes et astronomes doivent principalement former des navigateurs, capables d’effectuer des descriptions géographiques, de découvrir des terres inconnues et de les soumettre à la puissance russe ; les savants qui œuvrent dans la deuxième classe, préparent des spécialistes des mines, des géologues et des botanistes, susceptibles d’apporter du profit à l’État en recherchant de nouveaux minéraux et de nouvelles plantes ; la troisième classe, enfin, dispense son enseignement aux futurs constructeurs de canaux, ingénieurs, etc.
Le gouvernement considère l’Académie des sciences d’un point de vue essentiellement utilitaire. Fondée en 1755 grâce aux efforts d’Ivan Chouvalov, l’université de Moscou est prévue pour des sciences d’un autre type – nous parlerions aujourd’hui de sciences humaines. L’Université comprend trois facultés : juridique (droit et politique), médicale (anatomie, pharmacie, histoire naturelle), philosophique (logique, métaphysique, éloquence, histoire russe et universelle). Les cours ont lieu en latin ou en russe, selon les capacités du professeur. Les étudiants, représentants de toutes les couches sociales à l’exception des serfs (si un noble décide d’instruire un de ses serfs, il doit d’abord l’affranchir), subissent un examen d’entrée. Le corps des cadets et l’Académie de marine dispensent également un enseignement ; quant à l’Académie des beaux-arts, d’abord considérée comme une composante de l’Académie des sciences, elle devient un établissement autonome en 1759.
En 1708, le lecteur russe avait pu découvrir le premier ouvrage profane, imprimé « à l’aide de caractères nouvellement inventés à Amsterdam », autrement dit en alphabet « sécularisé ». Pierre le Grand qui tenait à imposer le nouvel alphabet, avait lui-même indiqué ce qu’il convenait d’imprimer :
La situation change au milieu du siècle. En 1748, Élisabeth propose à l’Académie de « faire un effort pour traduire et imprimer en russe des livres profanes de contenu divers, dans lesquels l’utilité et l’amusement fussent combinés à une morale convenant à la vie du monde ». L’Académie « fait un effort » et propose à tous ceux qui le souhaitent de traduire des ouvrages étrangers, promettant, en guise d’honoraires, cent exemplaires de la traduction. Des étudiants de collèges et de l’Université répondent à l’appel. L’activité éditoriale est stimulée au point qu’on se voit dans l’obligation d’ouvrir une seconde imprimerie.
Sous le règne de Pierre, on avait vu naître une littérature et une poésie authentiquement russes. À l’origine de la poésie russe moderne, on trouve les satires du prince Antiochus Cantemir (1709-1744), ambassadeur à Paris durant les huit dernières années de sa vie, et les ouvrages de Vassili Trediakovski (1703-1768), fils d’un prêtre indigent, ayant fait des études dans la capitale française. Rentré de France, Trediakovski est nommé secrétaire de l’Académie. Vient ensuite Mikhaïl Lomonossov, qui contribue grandement au développement de la langue russe littéraire.
Les genres pratiqués par les premiers poètes russes – satire, ode, panégyrique – excluent pour une bonne part le lyrisme, élément capital de la prose. À la fin du XVIIe siècle, le roman de chevalerie, arrivé en Russie par la Pologne, est devenu très populaire. La morale tient de moins en moins de place dans cette littérature, au profit d’une intrigue complexe qui entrelace épisodes romanesques et aventures chevaleresques du héros. Peu enclin, d’ordinaire, aux épanchements lyriques, Paul Milioukov résume : « L’introduction de l’élément amoureux fut la première conquête de la littérature, arrachée à la vie, et le premier acquis de la vie, emprunté à la littérature11. » Le héros des premiers récits russes originaux est, le plus souvent, un Russe envoyé étudier en Europe. Arrivé en terre étrangère, le matelot Vassili ou le vaillant cavalier Alexandre, s’éprend d’une belle jeune fille, souvent princesse ; il a le mal d’amour, souffre, écrit des vers énamourés. Au terme d’innombrables aventures, il s’unit à l’objet de sa flamme, ou périt tragiquement.
L’imprimerie offre la possibilité de former un large cercle de lecteurs. Réciproquement, l’apparition de lecteurs exerce une influence sur l’imprimerie, en lui dictant le goût du jour. Noble de petite fortune, propriétaire foncier et écrivain, Andreï Bolotov laisse de très intéressants Mémoires, intitulés :
Le goût de la lecture est venu à Bolotov à l’âge de onze ans, avec la découverte, dans un pensionnat français, des
Le besoin d’œuvres dramatiques est induit par un intérêt croissant pour le théâtre. Le théâtre créé par le tsar Alexis Mikhaïlovitch n’était accessible qu’à la Cour. Pierre le Grand, lui, avait conçu l’idée d’un « théâtre accessible à tous » et, sur son ordre, un « Temple de la comédie » avait été érigé, en 1702, sur la place Rouge. Mais on manquait de spectateurs, avant tout parce qu’il n’y avait pas de répertoire approprié : les tragédies allemandes ou les comédies de Molière étaient traduites si effroyablement, de façon si alambiquée qu’il était impossible de comprendre l’action.
En 1749, les jeunes nobles du corps des cadets créent leur théâtre et montent quatre pièces d’Alexandre Soumarokov. Un historien de la littérature fait de ce dernier le premier écrivain professionnel de la littérature russe. Soumarokov n’est pas un aristocrate dillettante, à l’instar de Cantemir ; il n’est pas professeur, comme Trediakovski ou Lomonossov. Il est issu d’une famille noble aisée de Moscou, a fait ses études au corps des cadets de Saint-Pétersbourg et maîtrise à la perfection le français. Avec le soutien de Lomonossov, il impose, dans la jeune littérature russe, la suprématie du clacissisme, faisant de Boileau l’autorité incontestée.
Alexandre Soumarokov, qui se voit tout à la fois comme le Racine et le Voltaire russes, écrit des pièces, des satires, des chansons galantes. Ses tragédies remportent un succès tout particulier, et parmi elles, sa version russe du
En 1755, commence à paraître la première revue russe. Elle est éditée par l’Académie des sciences, et le rédacteur en chef en est, nous l’avons dit, l’historien Miller avec lequel Lomonossov dispute vivement. Ces
Le tirage de ces publications est minuscule (les
Le biographe d’Élisabeth constate, prudent : « Protégeant en général l’instruction livresque et écrite en Russie, le gouvernement préservait en même temps son pouvoir des fruits de l’instruction livresque qu’il ne jugeait pas souhaitables12. » Cela se traduit d’abord par l’instauration d’une censure ecclésiastique très stricte : il est impossible de publier des ouvrages à caractère religieux sans autorisation du Saint-Synode. Bien plus, il est interdit, sauf, là encore, avec la bénédiction du Synode, d’importer en Russie des ouvrages russes édités à l’étranger, ou des livres en langues étrangères, s’ils mentionnent des figures des précédents règnes. Le rôle considérable de la censure ecclésiastique est un des signes du temps : l’impératrice Élisabeth est une souveraine très pieuse et, comme l’écrit son biographe, « tous ses ordres tendaient à l’élargissement de la foi orthodoxe parmi ses sujets et à l’abaissement des autres confessions13 ».
La lutte contre les « autres confessions », leur « abaissement » incluent d’impitoyables persécutions à l’encontre des vieux-croyants. « Au XVIIIe siècle, note l’historien, aucun règne, en Russie, ne montra autant d’intolérance envers les schismatiques… Les inclinations religieuses de l’impératrice l’amenaient à subir certaines influences et, dans sa haine du Schisme, elle atteignit à l’intolérance absolue. De leur côté, les schismatiques persécutés sombraient dans une telle folie qu’ils en venaient à ériger le suicide en dogme religieux14. » N. Kostomarov fait ici allusion aux immolations par le feu, de plus en plus fréquentes parmi les vieux-croyants qui échappent ainsi aux persécutions.
Les deux niveaux de la
Les guides enseignent aux jeunes nobles à « ne pas être semblables à des moujiks des campagnes », à marcher, à saluer, à se tenir à table, à mener des conversations mondaines (sans contredire trop brutalement l’interlocuteur, en exprimant son point de vue avec modération et sans toujours dire la vérité). Ils donnent de précieux conseils sur la façon de se conduire à la Cour (montrer de l’audace, déclarer ses mérites et demander des récompenses, car « il n’y a que Dieu que l’on sert pour rien »). Les guides insistent aussi sur le fait que la marque du « bon ton » est la connaissance des langues étrangères.
La capitale, Pétersbourg, à laquelle la fille de son fondateur accorde une grande attention, est en quelque sorte le symbole du règne d’Élisabeth. La ville est désormais comparable à Moscou par le nombre d’habitants. Le luxe de ses palais et de ses monuments, la beauté de ses ponts, la largeur de ses avenues laissent loin derrière l’ancienne capitale. Les spécialistes de l’architecture russe parlent de « Baroque élisabéthain », principalement lié au nom de Bartolomeo Rastrelli (1700-1771), surnommé en Russie Bartholomée Bartholomeïevitch. Fils d’un sculpteur italien venu en Russie au temps de Pierre le Grand (il mourut en 1741), Rastrelli bâtit des palais à Pétersbourg (entre autres, le Palais d’Hiver pour lequel Élisabeth dépensera des fortunes, sans pouvoir jamais s’y installer : la construction n’en sera achevée qu’un an après le décès de l’impératrice), des églises, des hôtels particuliers (tout riche propriétaire foncier s’enorgueillit de sa maison, construite dans le style de l’architecte de l’impératrice).
Disciple des architectes français mais empruntant aussi beaucoup aux Allemands (Munich, Dresde, Vienne lui servent de modèles), Rastrelli exécute de splendides palais, remarquables par la noblesse de leurs proportions et l’art avec lequel la monotonie des façades est rompue, au moyen de colonnes et de saillies ; des palais luxueux, somptueux, avec cette abondance de motifs décoratifs qui caractérise le baroque, aux intérieurs très ornementés. Les Mémoires de Catherine II attestent que ces palais sont absolument sans confort ni commodités ; le plus souvent construits en bois, ils brûlent en un clin d’œil, avec leurs décorations intérieures et leur mobilier de prix.
Les écrits des ambassadeurs étrangers, les témoignages des contemporains s’arrêtent amoureusement sur le fantastique mélange de luxe et d’indigence, de raffinement et de grossièreté, caractérisant le palais de l’impératrice. Catherine II est frappée de voir que l’on pose un plat d’or sur une table au pied cassé. La future impératrice commet un petit poème qui exprime tout le désarroi d’une jeune princesse allemande, se retrouvant soudain dans un univers qu’elle ne comprend pas :
Catherine traduit parfaitement l’impression produite par la Cour impériale, qui reflète la fracture, perçue par de nombreux observateurs, entre décor et réalité, entre les façades et l’intérieur des édifices. Autant de traits inhérents à l’ensemble du pays. Des changements s’effectuent, irrésistiblement : le chapitre pétersbourgeois s’ouvre dans l’histoire de Russie. Une relève des générations est en cours. À celle qui a vécu le Temps des Troubles et le redressement de l’État moscovite, en succède une autre, témoin des bouleversements pétroviens. Des hommes apparaissent, formés durant les années d’assimilation des réformes et des débuts de l’instruction, années de victoires militaires qui donnent le sentiment d’un État solide et puissant.
8 La guerre au centre de l’Europe
La situation en Europe est, comme toujours, tendue et embrouillée. La France passe pour la grande force du continent et la Grande-Bretagne fait tout pour la priver de son hégémonie. Sa principale alliée est l’Autriche, ses alliés potentiels, la Suède, la
Entraînées dans une guerre pour l’« héritage autrichien », les puissances européennes déploient de sérieux efforts pour attirer la Russie dans leur camp. La participation active de la France est un élément nouveau dans le jeu diplomatique qui se déploie à la cour d’Élisabeth. Dans la première moitié du XVIIIe siècle, la France est, peut-on dire, l’adversaire permanent de la Russie. Les ennemis traditionnels de cette dernière – l’Empire ottoman, la Suède, la Pologne – ont toujours trouvé un solide appui à la Cour de Versailles. L’attitude de la France est dictée tant par sa politique étrangère, dirigée contre les Habsbourg, que par son mépris envers la lointaine et barbare terre russe, qu’elle ne prend pas au sérieux.
L’initiative du rapprochement avec la Russie revient à l’ambassadeur de France à la Cour d’Anna Ioannovna, le marquis de La Chétardie. Ayant perdu tout espoir de modifier la politique extérieure menée par les conseillers d’Anna, La Chétardie commence à s’intéresser de près à la grande-duchesse Élisabeth. Les plus cyniques diront plus tard que, désireux de réchauffer les relations franco-russes, l’ambassadeur n’hésita pas à se glisser dans le lit de la princesse. C’est ainsi qu’à Saint-Pétersbourg naît un « parti français » qui, outre l’ambassadeur de Louis XV, comprend le médecin préféré d’Élisabeth, Lestocq. La conspiration qui conduit la fille de Pierre le Grand sur le trône est, nous l’avons vu, préparée par leurs soins.
La politique étrangère est essentielle, omniprésente à la Cour de Russie. Ambassadeurs, agents secrets, favoris – toute la jeune Cour de l’héritier de Pierre, et de son épouse Catherine y prend une part active, soutenant tantôt l’Autriche ou la France, tantôt la Prusse ou l’Angleterre. Chacun y trouve son compte : en remerciement de leurs efforts, tous sont « pensionnés », comme on disait alors, par les ambassadeurs et agents secrets étrangers.
Élisabeth hérite d’une guerre déclenchée par celle qui l’a précédée sur le trône. En juin 1741, la Suède, poussée par la France, déclare la guerre à la Russie, dans l’espoir de récupérer les provinces qu’elle avait dû céder aux termes du traité de Nystadt. Les troupes suédoises sont commandées par Loewenhaupt, fils du célèbre compagnon d’armes de Charles XII. Certes, il n’a pas les talents militaires de son père, mais cela ne suffit pas à expliquer les revers de l’armée suédoise : les luttes qui opposent les deux prétendants au trône – le fils du roi de Danemark et le prince de Holstein – y sont aussi pour beaucoup. Élisabeth soutient Adolphe-Frédéric de Holstein et promet, au cas où la couronne de Suède lui reviendrait, de rendre une partie de la Finlande conquise par les troupes russes. Le 27 juin 1743, le candidat russe est choisi et, en août, la paix est conclue avec la Suède à Abo, laissant intacts les accords de Nystadt et reconnaissant les droits de la Russie à posséder une part de la Finlande. Cependant, le prétendant danois, soutenu par une partie de la population suédoise, ne renonce pas. En conséquence, les troupes russes débarquent en Suède et occupent Stockholm. Pour reprendre l’expression de Lomonossov, la capitale suédoise « baise le glaive élisabéthain ». En février 1744, le Danemark reconnaît la légitimité d’Adolphe-Frédéric de Holstein. La Russie a gagné la guerre, consolidant et élargissant ses possessions dans la Baltique.
Entre-temps, en 1740, un nouveau conflit a éclaté en Europe. L’avènement de Marie-Thérèse, fille de l’empereur d’Allemagne Charles VI, semble aux ennemis des Habsbourg une occasion rêvée d’obtenir quelques avantages. En 1741, la France monte une coalition contre Vienne. Frédéric II de Prusse, lui, sans attendre de trouver d’éventuels alliés, s’est déjà adjugé la Silésie. Le roi bien-aimé des philosophes français, admirateur de Voltaire, Frédéric le Grand comme on l’appelle en Allemagne, n’a hérité de son père qu’un petit État. La Prusse est un lambeau de royaume, abritant moins d’un demi-million de personnes, mais doté – pour un pays de cette taille – d’une gigantesque armée (quatre-vingt-trois mille soldats et officiers), composée, pour une grande part, de mercenaires professionnels.
Durant son long règne (1740-1786), le grand souci de Frédéric II sera de renforcer et d’agrandir la Prusse. Il se taillera, on le sait, une réputation de modèle de « monarque éclairé ». Une histoire rapportée par les biographes du « vieux Fritz », donne une idée assez précise de sa vision de l’absolutisme éclairé. Un jour qu’il voyage dans son royaume, Frédéric II aperçoit des paysans qui, à son approche, se dissimulent dans les buissons. Le roi fait alors arrêter sa voiture, en descend, débusque les paysans et, apprenant qu’ils se sont cachés parce qu’ils avaient peur de lui, les bastonne, en disant : « Il faut aimer son monarque, et non le craindre ! »
La guerre pour l’héritage autrichien concerne aussi la Russie parce qu’elle est l’alliée de l’Autriche, depuis le traité passé entre les deux États à la fin du mois de décembre 1726. Mais, nous l’avons dit, en 1740, la Russie a également conclu un traité d’alliance et de défense avec la Prusse, espérant ainsi obtenir son aide dans le conflit qui l’oppose à la Suède. Par ailleurs, l’avènement d’Élisabeth a ouvert au « parti français » des perspectives quasi illimitées.
Le principal adversaire du « parti français » est celui qui, de fait, dirige la politique étrangère russe, le vice-chancelier-comte Alexis Bestoujev-Rioumine (1693-1766). Écarté des affaires en 1740 parce qu’il n’a pas pris part au coup de force en faveur d’Élisabeth, il est bientôt rappelé et nommé vice-chancelier en 1742.
L’heureuse issue du conflit avec la Suède, qui met à mal les plans français, l’hostilité du vice-chancelier à l’égard de la Prusse, font de ce dernier la cible d’intrigues montées par La Chétardie. De son côté, Frédéric II tente d’obtenir son renvoi. Il écrit à l’ambassadeur de Prusse à Pétersbourg : « Si je n’ai affaire qu’à la reine hongroise [
Le vice-chancelier se garde de défendre ses parents et l’impératrice apprécie trop le zèle du comte Alexis pour se séparer de lui. Bestoujev-Rioumine règle ses comptes avec ses ennemis : les lettres de La Chétardie au roi sont saisies, déchiffrées et présentées à l’impératrice. Élisabeth pardonnerait peut-être à l’imprudent diplomate français ses propos épistolaires trop francs et trop directs sur les visées de la politique française en Russie ; mais elle ne peut l’absoudre pour ses remarques peu flatteuses à son endroit. « Nous avons affaire à une femme, écrit entre autres le marquis, sur laquelle nous ne saurions compter… » L’émissaire de Louis XV est expulsé de Russie, avec d’autant plus de facilité qu’il n’a pas encore présenté ses lettres de créance. En 1744, Alexis Bestoujev-Rioumine est nommé au poste de chancelier de l’Empire de Russie.
Les historiens qui approuvent l’action du responsable de la politique étrangère russe, notent qu’il reçoit de l’argent – nous parlerions aujourd’hui de pots-de-vin – d’États étrangers. C’est un homme de son temps, écrivent-ils pour expliquer son attitude. Et ils ont raison : le brillant dix-huitième siècle a des mœurs faciles. Toutefois, l’historien polonais Ladislas Konopczinski affirme : « Bestoujev-Rioumine ne prenait de pots-de-vin que de l’Angleterre, de l’Autriche et de la Saxe. Jamais il ne s’est sali les mains avec des
Devenu chancelier, Alexis Bestoujev-Rioumine formule sa vision de la politique étrangère, qu’il baptise le « système de Pierre Ier », dans une de ses premières lettres au vice-chancelier, le comte Mikhaïl Vorontsov. Prenant en considération certains changements survenus dans le quart de siècle précédent, le chancelier n’en développe pas moins les idées du premier empereur de Russie. Sa conception s’explique par la permanence de la politique russe et de ses objectifs. Le premier d’entre eux est de résoudre la « question turque ». Dans le dernier quart du XIXe siècle, Vassili Klioutchevski exposera de la façon la plus simple l’essence de cette question : « Aux frontières méridionales de l’État vivaient des Tatars semi-nomades et pillards, qui n’exploitaient pas eux-mêmes le sol des steppes du sud mais n’y toléraient pas non plus de population agricole. Or, la Russie avait besoin de prolonger ses frontières méridionales jusqu’à leurs limites naturelles, soit jusqu’au littoral de la mer Noire2… » On notera une évolution dans l’argumentation : jusqu’à présent, la progression vers le sud était expliquée par la nécessité de défendre les frontières de l’État moscovite ; désormais, l’explication est le besoin de terres fertiles. À l’argument stratégique, succède l’argument économique.
Le deuxième objectif (les finalités de la politique russe ne sont pas forcément présentées ici par ordre d’importance) se trouve à l’ouest : ce sont le littoral de la Baltique et la Pologne, autrement dit la Suède et la
Au milieu du XVIIIe siècle, la situation change, mais pas complètement. Les troupes russes ont déjà atteint la Crimée, sans toutefois être en mesure de s’y fixer. Le littoral de la Baltique, lui, est devenu russe – après la paix d’Abo et la signature, en 1745, d’un traité de défense russo-suédois – et l’implantation y est solide. Reste la « question polonaise ». « Une partie considérable du peuple russe se trouvait dans les limites de l’État polono-lituanien… Il était indispensable de reprendre la
En formulant son « système de Pierre Ier », sur lequel il fonde la politique étrangère russe, Alexis Bestoujev-Rioumine a en tête les deux « questions », les deux grandes tâches de l’Empire. En liaison avec elles, il juge indispensable de préserver soigneusement les alliances de la Russie avec les États qui ont des intérêts stratégiques concordants. Pour le chancelier (c’était aussi l’avis de Pierre le Grand), ce sont les puissances maritimes : l’Angleterre et la Hollande. Une alliance avec la Saxe n’est pas non plus dépourvue de sens, dans la mesure où, depuis la fin du XVIIe siècle, l’électeur de Saxe est aussi roi de Pologne. Là encore, le chancelier se réfère à Pierre le Grand qui voyait, dans des relations étroites avec la Cour de Saxe, la possibilité de « tenir » conjointement « la bride courte à la
Dans le système d’Alexis Bestoujev-Rioumine, le principal allié de la Russie est l’Empire des Habsbourg. Ennemi traditionnel de la France, l’Autriche a intérêt à maintenir un certain équilibre en Europe centrale et orientale ; or, cet équilibre se verrait menacé par un renforcement de l’influence de Versailles. Pour Alexis Bestoujev-Rioumine, le grand but de l’alliance russo-autrichienne est de résister à l’Empire ottoman qui menace les frontières méridionales de l’un et l’autre pays.
Quant aux ennemis, ils sont clairement définis : la Suède, qui rêve de revanche, et la France, alliée traditionnelle de la Turquie. La vigilance et la perspicacité d’Alexis Bestoujev-Rioumine décèlent cependant un nouvel adversaire : la Prusse. Le chancelier met en garde contre le danger représenté, pour la Russie, par la politique agressive de Frédéric II qu’il qualifie de « voisin puissant, superficiel et inconstant », avec lequel il est impossible de s’allier, pour la bonne raison qu’on ne saurait ajouter foi au moindre de ses propos.
Le programme d’Alexis Bestoujev-Rioumine se heurte à des résistances au sein de la Cour. Le vice-chancelier Mikhaïl Vorontsov a un autre point de vue et jouit de la bienveillance des ambassadeurs français et prussien qui intriguent de toutes les façons pour le faire nommer au poste de chancelier.
En août 1744, Frédéric II se lance à nouveau dans une guerre contre l’Autriche. Il s’empare d’une partie de la Bohême et fait irruption en Saxe. La situation de la Russie se complique : elle a un traité de défense avec l’Autriche mais aussi avec la Saxe (ce dernier renouvelé en février 1744). Elle en a également un avec la Prusse.
La Russie se voit ainsi entraînée dans une guerre qu’elle n’a pas déclenchée. Théoriquement, elle peut choisir le parti qu’elle entend soutenir. Élisabeth reçoit deux rapports sur les mesures à prendre, pour réagir à l’agression prussienne en Saxe. Le premier est présenté par Alexis Bestoujev-Rioumine qui déclare sans barguigner : la Prusse a attaqué l’Autriche et la Saxe, deux pays envers lesquels la Russie a – par traité – des obligations. Par là même, la Prusse a rompu l’accord scellé avec la Russie. Le chancelier propose donc de soutenir la Saxe, essentiellement par des moyens diplomatiques ; toutefois au cas où ces derniers viendraient à échouer, il conviendrait d’envoyer un corps d’armée en renfort. L’auteur du second rapport est Mikhaïl Vorontsov. Le vice-chancelier perçoit la menace prussienne, mais il s’élève contre l’idée d’une aide militaire à la Saxe, suggérant de se limiter à un soutien financier.
Le chancelier impérial, homme d’État tout-puissant, n’a jamais été l’amant d’Élisabeth. Il représente un cas unique, à cette époque où l’influence sur les affaires étatiques est directement proportionnelle à l’ardeur des sentiments de l’impératrice. Les documents préparés par Alexis Bestoujev-Rioumine parviennent à Élisabeth par l’intermédiaire d’Ivan Chouvalov : le chancelier n’a pas accès directement à l’impératrice. Élisabeth, toutefois, apprécie hautement le sens de l’État qui est celui du comte Bestoujev-Rioumine, elle lui est reconnaissante, rapportent les contemporains, de la décharger des papiers ennuyeux, en les assumant à sa place.
L’indifférence de l’impératrice pour les affaires de l’État, sa paresse qui l’amène à différer, des mois durant, la signature de documents indispensables, ne l’empêchent pourtant pas d’avoir son point de vue, sinon sur la politique étrangère, du moins – et le fait est incontestable – sur les monarques des autres pays. Élisabeth a de la sympathie pour Louis XV avec lequel Pierre Ier songeait à la marier, un quart de siècle plus tôt. Elle éprouve une vive animosité à l’égard de Frédéric II : d’une part, parce que le roi de Prusse, dit-elle, « n’a pas la crainte de Dieu », qu’il « ne croit pas en Dieu, ne va pas à l’église et ne vit pas, selon la loi, avec une épouse » ; d’autre part, parce qu’il tente de mettre à profit la rumeur d’une possible restauration de l’empereur Ivan Antonovitch, en envoyant ses agents faire de l’agitation dans les milieux schismatiques.
Élisabeth soutient le plan de Bestoujev-Rioumine. On décide donc d’aider la Saxe. En décembre 1745, des troupes s’ébranlent de Liflandie et d’Estlandie en direction de la Courlande. Leur nombre est porté à cinquante mille hommes. L’offensive en Allemagne est prévue pour le printemps 1746. Mais, prévenant l’entrée des Russes dans la guerre, Frédéric II signe la paix avec l’Autriche, en décembre 1745, à Dresde, ce qui lui permet de garder ses conquêtes de Silésie. Considérant néanmoins qu’il ne s’agit que d’un répit, la diplomatie prussienne s’active, en vue de former une coalition antirusse. Frédéric II tente de s’assurer le concours de la Suède en lui promettant qu’elle retrouvera le littoral de la Baltique, et celui de la Pologne qui récupérerait Kiev et Smolensk.
En mai 1746, la Russie et l’Autriche signent un traité d’union pour vingt-cinq ans. Il reprend et développe l’accord de 1726. Les deux parties signataires se promettent une aide militaire mutuelle (vingt mille fantassins et dix mille cavaliers), en cas d’agression d’une tierce puissance. Des articles secrets font état d’obligations réciproques, si des opérations venaient à être menées contre la Turquie et la Prusse. Les alliés s’engagent, en particulier, à fournir, non pas trente mille hommes, mais soixante-mille, en réponse à toute agression de la Prusse contre l’Autriche, la Russie ou la Pologne.
Le traité russo-autrichien de 1746 montre la transformation radicale subie par la situation de la Russie en Europe. La politique extérieure de l’Empire russe sort du triangle Turquie-Pologne-Suède et se manifeste au centre de l’Europe, comme une des forces décisives pour le destin du continent. Pendant plus d’un siècle, l’union de Saint-Pétersbourg et de Vienne sera le fondement de la politique étrangère russe. Les relations entre les deux empires connaîtront des périodes de refroidissement et de grande proximité, tour à tour la suspicion les assombrira et l’amour les réchauffera. En tout état de cause, les deux parties tireront profit de leur alliance.
En 1747, un corps d’armée de trente mille hommes, commandé par le prince Repnine, quitte la Liflandie pour l’Allemagne, afin de prêter main-forte à l’armée autrichienne, en vertu des accords passés. L’apparition des soldats russes sur le Rhin convainc les parties en guerre pour l’héritage autrichien qu’il est temps de signer la paix. Celle-ci est conclue en 1748, à Aix-la-Chapelle. Louis XV renonce aux Pays-Bas pour lesquels la France se bat depuis des dizaines d’années. Marie-Thérèse accepte la perte de la Silésie, elle rend quelques provinces d’Italie au roi de Sardaigne et d’Espagne, mais son époux est élu empereur. La Russie, elle, n’obtient rien, hormis un prestige et un respect accrus pour sa force militaire.
L’armée russe est formée de toutes les couches de la population. Des périodes de conscriptions ont lieu régulièrement. Le nombre des recrues varie selon les besoins. Les propriétaires fonciers sont libres de fournir à l’armée le nombre de serfs qu’ils désirent. Après huit années de service irréprochable, le soldat du rang peut, s’il le souhaite, regagner son lieu de résidence habituel. Les sous-officiers nobles accèdent au grade d’aspirant, après dix ans de service, et sont transférés dans l’administration d’État. Pour prévenir les désertions, on « rase le front » (on coupe les cheveux) des hommes reconnus bons pour le service. Les recrues ont entre vingt-cinq et trente ans, elles mesurent deux
D’après le recensement de 1742 (visant à faire le compte des populations susceptibles de payer l’impôt de capitation), la Russie abrite quatorze millions d’habitants. C’est un réservoir considérable de recrues pour l’armée. La qualité des troupes, en revanche, laisse à désirer. La guerre de Sept Ans sera la véritable école de l’armée russe. Quelques années auparavant, Frédéric II écrivait dans son
La paix d’Aix-la-Chapelle ne satisfait aucune des parties. La Prusse dont les conquêtes sont entérinées par le traité, est avide de nouvelles terres. L’Autriche rêve de revanche et veut écarter définitivement la menace prussienne. La France, vaincue dans le conflit qui l’oppose à l’Angleterre pour le Canada, trouve le point faible de son ennemie sur le continent européen : le Hanovre. La principauté allemande est en effet la patrie du roi d’Angleterre qui veut la défendre à tout prix, d’autant qu’elle peut devenir une monnaie d’échange dans le conflit colonial franco-anglais.
C’est le début d’un jeu diplomatique intense, dont une des cibles est la Russie. L’Angleterre lui propose de fournir cinquante-cinq mille soldats pour la défense du Hanovre et s’engage, en échange, à lui verser cinq cent mille livres et, annuellement – pour l’entretien des troupes –, cinquante mille de plus. La Russie exige deux cent mille livres chaque année. La France engage des pourparlers secrets avec son ennemie héréditaire, l’Autriche, qui se cherche des alliés pour une guerre contre la Prusse. Le rapprochement franco-autrichien contraint Versailles à se tourner du côté de la Russie. N’ayant pas de représentation diplomatique à Saint-Pétersbourg, Louis XV utilise des agents secrets, et parmi eux, le fameux chevalier d’Éon dont on prétend qu’il s’immisça dans l’entourage proche d’Élisabeth et sut gagner sa confiance, travesti en jeune fille. Les historiens, toutefois, démontreront que l’épisode ressortit à la légende. Il n’en demeure pas moins que, sous le masque de secrétaire du représentant secret de la Cour de Versailles, l’Écossais Mackenzie Douglas, Éon a accès à l’impératrice et favorise le rapprochement franco-russe.
Hostile à la Russie qu’elle considère, dit un écrivain français de notre temps, « avec un tranquille mépris5 », la France ignore tout de la situation dans l’« Empire du Septentrion ». La preuve en est un questionnaire remis à Douglas : on lui propose de fournir des renseignements sur l’état de l’armée et de la flotte, l’économie, les dispositions de l’impératrice, etc. À Pétersbourg, en revanche, on connaît bien la France et une partie des conseillers d’Élisabeth tente depuis longtemps de la persuader qu’une alliance avec Louis XV serait de la plus grande utilité. Conduit par le vice-chancelier Vorontsov, le « parti français » gagne en puissance lorsqu’il est rallié par les Chouvalov. Les « Français » ont pour adversaire Bestoujev, ennemi de la Prusse et partisan d’une union avec l’Angleterre.
Une série de traités consolide les blocs qui se préparent à la guerre. Le 19 janvier 1757, l’Angleterre, qui s’est entendue avec la Russie (l’accord porte sur une somme annuelle de cent mille livres, versée pour l’entretien du corps d’armée russe), vire de bord et conclut une alliance avec la Prusse, considérant qu’elle assurera, mieux que les Russes, la défense du Hanovre. La manœuvre diplomatique de la « perfide Albion » est un coup très dur pour la politique de Bestoujev. Le 1er mai 1757, un traité défensif est signé à Versailles entre la France, l’Autriche et la Russie. La Suède et une série de principautés allemandes s’y rallieront par la suite.
La coalition antiprussienne est officiellement formée mais, de fait, la guerre a déjà commencé depuis un an. En août 1756, Frédéric II, malgré les conseils de ses généraux qui le dissuadaient de se lancer dans une action militaire, s’emparait de la Saxe à la vitesse de l’éclair, capturait toute son armée (dix-huit mille hommes) et l’intégrait à la sienne. Ce devait être le début de la guerre de Sept Ans.
L’armée russe entre en scène au cours de l’été 1757, sous le commandement du feld-maréchal Stepan Apraxine. Le commandant en chef n’est pas particulièrement talentueux, il a une réputation de
Obéissant aux instructions reçues de Pétersbourg, l’armée russe entre en Prusse-Orientale et, au mois d’août 1757, défait l’armée prussienne du général Lewald, à Gross-Jaegersdorf. La voie de Koenigsberg est libre pour le feld-maréchal. Hésitant, freinant des quatre fers, il finit par donner l’ordre de rentrer en Russie. Le chemin du retour passe à travers la Prusse-Orientale, ruinée par les armées russes, et avant tout par les Cosaques et les Kalmouks qui impressionnaient si fort Frédéric II. L’impératrice mande Stepan Apraxine à Pétersbourg, afin de faire la lumière sur sa conduite. Le feld-maréchal mourra d’une crise d’apoplexie, avant d’atteindre la capitale.
À Paris et à Vienne, le bruit court qu’Apraxine a été soudoyé par les Anglais. On évoque également la complicité de Bestoujev-Rioumine. Ces rumeurs ne sont pas confirmées, mais il apparaît qu’en Prusse-Orientale, Apraxine a appris (peut-être de Bestoujev) que l’impératrice était gravement malade. Le chancelier est arrêté et accusé d’entretenir une correspondance secrète avec Catherine, dans l’intention de monter l’héritier contre Élisabeth. Au terme de quatorze mois d’enquête, le comte Alexis Bestoujev-Rioumine est exilé dans l’un de ses domaines.
La guerre continue. Cerné par trois armées – russe, autrichienne, française –, Frédéric II recherche d’abord la victoire dans une bataille décisive, où il anéantirait ses adversaires un à un. Le 14 août 1758, un combat acharné a lieu près de Zorndorf. Il ne produit pas le résultat escompté par le roi de Prusse. Les Russes conservent leurs positions, puis reculent parce qu’ils le veulent bien. Les deux parties s’arrogent la victoire, mais le décompte des victimes montre que les Russes ont eu plus de pertes. Un an après, en août 1759, la bataille de Kunersdorf s’achève par la défaite de l’armée prussienne. Les armées russo-autrichiennes coalisées remportent une victoire décisive. L’armée russe démontre que les années de guerre lui ont beaucoup appris. Ses soldats font preuve d’un courage et d’une fermeté exemplaires, ils sont habilement dirigés par leur commandant en chef, Piotr Saltykov. Les Russes ont si bien étudié la tactique de Frédéric II, consistant à les prendre à revers, que, juste avant le combat, ils disposent leurs arrières vers l’ouest et, lorsque le roi de Prusse les contourne, il se retrouve devant le front de l’armée de Saltykov.
L’historien militaire allemand Hans Delbrück met en évidence la grande question de la guerre de Sept Ans : comment expliquer que Frédéric II ait été écrasé à Kunersdorf6 ? Les réponses sont multiples : divergences entre les alliés ; changement de tactique de Frédéric II, qui renonce aux grandes batailles ; flou des finalités de la guerre pour la Russie ; lourdes pertes de son armée ; lassitude croissante. Élisabeth veut poursuivre la guerre : son désir de donner une bonne leçon au roi de Prusse reste inchangé. Selon ses propres paroles, l’impératrice est prête à vendre la moitié de ses diamants, si les moyens viennent à manquer pour poursuivre les hostilités.
Tous les pays qui participent à la guerre éprouvent cependant une lassitude manifeste. La Prusse, qui résiste désespérément, est très affaiblie. Vient le temps de partager le butin. Des pourparlers diplomatiques secrets s’engagent. La France propose à la Russie de jouer les intermédiaires entre l’Autriche et la Prusse. Le nouvel ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg est, en remplacement du marquis de L’Hospital, âgé et malade, le baron Louis-Auguste de Breteuil. S’il n’a pas de véritable expérience diplomatique, il ne manque pas de qualités. Kostomarov le dit « beau, aimable, parfait dans la société des dames… ». L’ambassadeur de vingt-neuf ans a une mission précise : attirer la grande-duchesse Catherine du côté de la France. Le charme viril du baron de Breteuil se révèle toutefois insuffisant. L’impératrice, en effet, a son opinion sur l’issue souhaitable de la guerre. Mikhaïl Vorontsov qui a succédé, au poste de chancelier, à Bestoujev-Rioumine tombé en disgrâce, formule dans deux notes les propositions de la Russie : l’Autriche reprend la Silésie, elle cède à la France – pour son aide dans la guerre – une partie de la Flandre, et la Russie obtient, en manière de récompense, la Prusse-Orientale, alors occupée par son armée. La Russie, ensuite, l’échangera à la Pologne, contre l’Ukraine de la rive droite. Louis XV refuse catégoriquement de payer un tel prix à la Russie pour son entremise, redoutant de susciter le mécontentement de l’Empire ottoman.
La guerre se poursuit et la situation de la Prusse empire de mois en mois. En octobre 1760, les troupes russes occupent sa capitale, Berlin. Frédéric II refuse de s’avouer vaincu et de rendre les terres conquises. À la tête d’une armée des plus disparates, composée de Prussiens mobilisés, de Saxons enrôlés de force et de prisonniers russes, le roi résiste, évitant les affrontements et utilisant avec succès la « divine stupidité d’âne bâté » de ses adversaires. À la fin de décembre 1761, le corps d’armée du général Roumiantsev, qui opère en Poméranie, contraint la forteresse de Kolberg (Kolobrzeg) à la reddition. À deux reprises depuis le début du conflit, les Russes ont assiégé sans succès ce port de la Baltique. La perte de Kolberg scelle la défaite de la Prusse.
Quand la nouvelle de la victoire du général Roumiantsev parvient à Pétersbourg, l’impératrice Élisabeth n’est déjà plus de ce monde. Son héritier, l’empereur Pierre III, adresse au commandant en chef de l’armée russe en Prusse l’ordre de cesser sans délai les hostilités contre Frédéric II. L’histoire connaît peu d’exemples de renversements d’alliances aussi subits. Le roi de Prusse qualifiera ce salut inespéré de « miracle de la maison Brandebourg ». En avril 1945, dans Berlin assiégé, Hitler, réfugié dans son bunker, refusera de croire à la défaite et, gardant le souvenir de Frédéric II, ne cessera d’espérer un miracle. Goebbels lui annoncera la mort de Roosevelt, en déclarant que l’histoire se répète : une fois encore, l’Allemagne sera sauvée. La situation, néanmoins, sera quelque peu différente.
De par la volonté de l’empereur, la Russie bouleverse le front après sept années de guerre et quelque soixante mille hommes tués ou blessés (la Prusse a perdu plus de deux cent mille hommes)7, sans avoir rien obtenu ni perdu (hormis des vies humaines). Les historiens russes soulignent l’inutilité de cette guerre pour la Russie, songeant à l’absence de résultats tangibles, autrement dit de conquêtes territoriales. Les carnets du chancelier Vorontsov montrent que la Russie avait le projet d’agrandir ses possessions. Ce plan ne se réalisa pas, avant tout parce que la couronne fut ceinte par un empereur soucieux des seuls intérêts du roi de Prusse.
9 Un empereur excentrique
Sergueï SOLOVIEV.
Le jugement émis par l’auteur de l’
Petit-fils, nous l’avons dit, à la fois de Pierre le Grand (il est le fils de sa fille) et de Charles XII (il est le neveu de la sœur du roi de Suède), Charles-Pierre-Ulrich, le futur Pierre III, est né en 1738, dans la famille du duc de Holstein-Gottorp. Initialement, il se prépare à ceindre la couronne de Suède, lorsqu’en 1742, sa tante, l’impératrice Élisabeth, en fait l’héritier du trône russe. Alors qu’il n’a pas eu le temps d’apprendre correctement le suédois ni les principes de la religion luthérienne, le voici contraint d’entreprendre l’étude (qu’il ne terminera jamais vraiment) de la langue russe et du catéchisme orthodoxe. Les contemporains notent qu’Élisabeth elle-même fut médusée devant son ignorance. « La nature, écrit Vassili Klioutchevski, fut moins bienveillante à son égard que le destin. » Au demeurant, le destin ne lui est pas non plus très favorable. À quatre heures de l’après-midi, ce 25 décembre 1761, l’annonce est officielle : « L’impératrice Élisabeth Petrovna s’est éteinte et le maître de l’Empire de Russie est désormais Sa Majesté l’empereur Pierre III. » Le 7 juillet 1762, on annoncera que Pierre III, après avoir abdiqué, « a succombé à une colique hémorroïdale ».
L’aisance avec laquelle Pierre III, unique héritier légitime, monte sur le trône n’a d’équivalent que celle avec laquelle, empereur légitime, il sera renversé par la suite. Dans leurs Mémoires, les contemporains, et parmi eux l’épouse de Pierre III, Catherine, et la sœur de sa favorite, Catherine Dachkova, brossent le portrait d’un homme qui fait tout pour dresser contre lui ce que l’on peut appeler la « société russe ». Après avoir signé la paix avec la Prusse et rendu à Frédéric II tous les territoires conquis par l’armée russe, anéantissant par là même la totalité des efforts consentis pendant la guerre de Sept Ans, il entreprend aussitôt de préparer une guerre contre le Danemark, dans le but d’agrandir les limites de son Holstein natal. L’empereur montre un dédain manifeste pour le clergé orthodoxe, il ferme les églises privées et, surtout, il se lance dans la sécularisation des biens immobiliers de l’Église. Il fait revêtir l’uniforme prussien à l’armée, s’entoure d’une garde personnelle composée d’étrangers, essentiellement des déserteurs de l’armée prussienne.
Dans ses Mémoires, Catherine Dachkova souligne que Pierre III suscite un « mépris général ». Membre du complot qui renversera l’empereur, la princesse Dachkova écrit : « Se présenter le matin à la revue en caporal-chef, bien déjeuner, boire un bon vin de Bourgogne, passer la soirée avec ses bouffons et quelques femmes, exécuter les ordres du roi de Prusse – voilà ce qui faisait tout le bonheur de Pierre III1. » Elle reconnaît toutefois que l’empereur n’est pas méchant homme. On ne pourra en dire autant de son fils, Paul, qui, lui, restera sur le trône, non pas six mois mais six ans.
Le comportement de Pierre III est souvent stupide, absurde, il évoque les frasques d’un enfant attardé. La chose paraît d’autant plus étrange que l’empereur ceint la couronne à trente-trois ans. Les contemporains se refusent à lui chercher des circonstances atténuantes. Pierre III ordonne « à tous les popes de raser leurs barbes » et de « porter le costume des pasteurs étrangers ». Un demi-siècle plus tôt, son grand-père, Pierre le Grand, avait fait de même. Pierre III idolâtre Frédéric II mais, après tout, les philosophes français, Voltaire en tête, sont également des enthousiastes du roi de Prusse. Ces derniers, il est vrai, ne lui rendent pas les territoires conquis, préférant attendre de lui quelques subsides.
La mort de Pierre III a deux grandes causes : tout d’abord, la société russe interprète sa conduite comme l’instauration d’une nouvelle
Vassili Klioutchevski prend le ton de l’élégie pour écrire, à propos de Pierre III : « Hôte fortuit du trône russe, il fusa, étoile filante, au firmament politique de la Russie, laissant chacun se demander pourquoi il y était apparu2. » Difficile, malgré tout, de voir dans le petit-fils de Pierre le Grand un « hôte fortuit du trône russe ». La présence de Catherine Ire, celle des deux Anna le furent bien plus. La réponse à la question : « Pourquoi Pierre III est-il apparu au firmament de Russie ? » est en revanche facile à donner.
On note une étrange contradiction entre le portrait de Pierre III laissé par ses contemporains, unanimes à le dépeindre « défiguré par la petite vérole, presque continuellement ivre, maladif et d’une bizarre tournure d’esprit3 », et le contenu des
Le principal grief des contemporains et des historiens à l’égard de Pierre III est d’avoir renoncé à combattre Frédéric II et signé, en avril 1762, un traité de paix avec la Prusse, dans lequel un paragraphe prévoit la prochaine conclusion d’une alliance offensive et défensive entre les deux États. Mais Pierre III n’a jamais dissimulé son admiration pour le roi de Prusse, se vantant même publiquement d’envoyer à Berlin des informations sur le mouvement des troupes russes. Il n’a jamais laissé planer le moindre doute quant à ses projets de paix immédiate, dès qu’il monterait sur le trône. L’amour que Pierre III voue à Frédéric II a quelque chose d’hystérique. Il n’en demeure pas moins que l’idée d’une alliance avec la Prusse est une des variantes permanentes de la politique étrangère russe. Une fois son époux renversé, Catherine II elle-même ne renoncera pas à l’alliance avec Frédéric II.
La décision prise par le gouvernement de Pétersbourg, au début de 1762, de tenter une nouvelle percée dans le Caucase, s’inscrit dans la politique russe traditionnelle. Une forteresse, Mozdok, est bâtie sur la rive gauche du Moyen-Terek. Quelques tribus de Petite-Kabardine y sont transférées sous la protection des troupes russes. Catherine II utilisera Mozdok pour son offensive dans le Caucase.
Un biographe de Catherine II écrit, non sans ironie : « En politique intérieure, Pierre III se montrait lui aussi un réformateur audacieux. Les
Auteur, dans la seconde moitié du XIXe siècle, à Genève, de Mémoires sans complaisance, le prince Piotr Dolgoroukov rapporte le récit d’un contemporain de Pierre III, le prince Mikhaïl Chtcherbatov, sur la manière dont fut conçu l’
Il ne fait pas de doute que ce document, l’un des plus importants de l’histoire russe, eût vraisemblablement été signé par un des successeurs de Pierre III : tout y conduisait, le développement de l’État l’exigeait. Excentrique, haï de ses contemporains et descendants, l’empereur ne fit qu’accélérer le mouvement. Considérant l’histoire de la Russie comme celle de la formation de l’État russe, Boris Tchitcherine propose un schéma très simple. En construisant l’édifice de l’État, les tsars moscovites privèrent de liberté toutes les couches de la société : toutes durent assumer un lourd service d’État. Les premiers « asservis » furent les boïars, puis les citadins
L’importance du manifeste de Pierre III tient essentiellement au fait qu’il donne l’impulsion, qu’il renverse le processus. On notera que l’affranchissement des paysans, condition
Boris Tchitcherine a une heureuse formule : l’asservissement des uns entraîne celui des autres. En conséquence, l’affranchissement des uns doit également – les paysans en sont fermement convaincus – entraîner celui des autres. Les nobles étaient dotés de terres et de paysans en échange du service d’État. Dès qu’ils se voient libérés de ce service, leur pouvoir sur la terre et les serfs cesse d’être justifié, légitime. Les espoirs suscités par le manifeste de 1762 ne se réaliseront pas. La déception déclenchera, dix ans plus tard, une guerre paysanne, sous la conduite d’Emelian Pougatchev.
Le renversement de Pierre III n’est provoqué ni par son excentricité, ni par ses absurdes trouvailles, ni, d’ailleurs, par ses raisonnables décrets. Il eût pu gouverner jusqu’à sa mort naturelle, n’eût été l’ambition de son épouse. Le complot contre Pierre III est l’un des épisodes les mieux connus de l’histoire russe. On dispose des récits des acteurs eux-mêmes et des témoins, notamment des Mémoires et des lettres de Catherine II, des carnets de Catherine Dachkova – qui se figure, de façon quelque peu exagérée, être le principal ressort de la conspiration –, des rapports détaillés des ambassadeurs qui connaissent à la perfection les coulisses des intrigues de palais. Le sujet a en outre inspiré des études historiques, des romans, des films. Et pourtant, bien des détails du « complot de l’impératrice » restent mystérieux.
L’idée de ne pas laisser Pierre accéder au trône est née à la fin du règne d’Élisabeth : des plans allant dans ce sens sont élaborés par Bestoujev-Rioumine, par Nikita Panine, gouverneur de Paul, le fils de Pierre III et de Catherine, et bien d’autres. On songe aussi à écarter Pierre III, au profit de Paul, alors âgé de sept ans, Catherine assurant la régence. D’aucuns se souviennent également que l’empereur Ivan Antonovitch vit encore (reclus à la forteresse Pierre-et-Paul). Mais il ne s’agit que de projets, de conversations, de rêves vagues. À ceci près qu’on dispose « d’une arme qui a fait ses preuves dans les coups de force » : la garde.
Les fils de la conspiration se nouent donc mollement, malhabilement, dans la peur : Pierre III est le souverain légitime. Deux impulsions, venues de l’empereur lui-même, vont mettre en branle le mécanisme du complot. Catherine est convaincue que Pierre III a l’intention d’épouser Élisabeth Vorontsova, et la garde, de son côté, ajoute foi aux rumeurs selon lesquelles le tsar a l’intention de la supprimer, comme, en son temps, Pierre le Grand avait anéanti les
Les conjurés sont peu nombreux, ils n’ont ni véritable chef ni certitude de l’emporter. En outre, Pierre III a dans son camp le feld-maréchal Munich, militaire expérimenté qui commande les Holsteinois, tout dévoués à l’empereur. Après la prise de Pétersbourg par les conjurés, le feld-maréchal recommande à l’empereur, établi à Peterhof, de gagner par la mer la Poméranie où se trouve l’armée russe. Mais Pierre III est indécis. Un historien dira de lui qu’il fut renversé du trône, comme un enfant qu’on envoie se coucher. Arrêté, il demande qu’on lui laisse les quatre choses auxquelles il tient le plus au monde : son violon, son chien préféré, le négrillon affecté à son service et Élisabeth Vorontsova. Tout lui est accordé, hormis la Vorontsova que l’on envoie à Moscou pour la marier.
Force est d’approuver le jugement de Vassili Klioutchevski qui qualifie cette révolte de palais de « révolution la plus joyeuse et la plus élégante de toutes celles qu’il nous fut donné de connaître, effectuée sans verser la moindre goutte de sang ». Il s’agit, selon son expression, d’une « authentique révolution de dame ». L’historien considère en revanche que cette « révolution élégante et joyeuse » coûte trop cher en vin : lors de son entrée triomphale à Pétersbourg, le 30 juin 1762, Catherine ordonne d’ouvrir tous les débits de boissons. Mais, comme le calculeront par la suite les tenanciers, on ne boit que pour vingt-quatre mille roubles et quelques kopecks au total, ce qui n’est pas énorme, même pour l’époque.
10 Une souveraine éclairée
Prince CHCHTERBATOV, 1790.
Nikolaï KARAMZINE, 1811.
Les deux historiens russes cités ci-dessus ont une opinion radicalement contraire sur le règne de Catherine II. Outre les différences de point de vue et de caractère, cela s’explique par le fait que le prince Chtcherbatov, historiographe et publiciste, auteur du pamphlet intitulé
L’importance et la valeur des actes d’un souverain sont des notions relatives et l’œuvre de Catherine II est source de disputes très vives entre les historiens, russes ou non. Après Pierre le Grand, Catherine II est la seule à susciter des opinions aussi contradictoires. Le jugement porté sur l’action de l’impératrice n’est pas, au demeurant, dicté par des considérations « partisanes ». Conservateur acharné, persuadé que la « corruption des mœurs » a commencé en Russie avec Pierre le Grand, le prince Chtcherbatov dénonce l’époque de Catherine II aussi impitoyablement que l’auteur du
Quand Madame Vigée-Lebrun, peintre français, se rend à Pétersbourg pour y exécuter le portrait de la grande souveraine adulée par les philosophes français, une de ses relations russes lui donne ce conseil : « En lieu d’une toile, prenez une carte de l’Empire russe ; comme fond, la noirceur de son ignorance ; en guise de drapé, les restes de la Pologne déchirée ; le sang humain pour couleur ; et, dessinés à l’arrière-plan, les monuments du règne de Catherine… » Le biographe de l’impératrice commente : « Ce sombre tableau recèle une part de vérité. Mais il y manque les nuances1. » Il convient de préciser que le peintre français visite la Russie à la fin du règne de Catherine.
Les débuts, pourtant, en semblent roses et, plus encore, étonnants. Certes, la destitution de l’empereur n’a surpris personne. Depuis la mort de Pierre le Grand, les coups de force se sont succédé. Moins ordinaire est l’accession au trône d’une princesse allemande, n’ayant pas une goutte de sang Romanov dans les veines, ce qu’on ne pouvait dire ni des deux Anna, ni d’Élisabeth, ni de Pierre III, tous Romanov à cinquante pour cent. Là encore, toutefois, un précédent existe : Catherine Ire est devenue impératrice parce qu’elle était l’épouse de Pierre le Grand. De la même façon, Catherine II fait valoir ses droits au trône, en tant qu’épouse de Pierre III. Dans le premier cas de figure, l’empereur est mort. Dans le second, il ne tarde pas à être tué (de quelle façon ?, les historiens ne sont pas parvenus à l’élucider). D’un point de vue juridique, la princesse d’Anhalt-Zerbst, future Catherine II, n’a pas plus de légitimité à régner que la paysanne lituanienne devenue Catherine Ire.
Au demeurant, il n’est pas question de droit ni de légitimité. Une poignée de conjurés prend impudemment le pouvoir. Leur principale force est constituée par les Orlov, quatre frères servant dans la garde. L’un d’eux, Grigori, est l’amant de Catherine. Se remémorant, des années plus tard, les événements de la nuit décisive du 27 au 28 juin 1762, la princesse Dachkova, âgée de dix-huit ans à l’époque des faits, rapporte qu’ayant appris l’arrestation d’un des conjurés de la Garde, elle se précipita dans la rue, reconnut un des Orlov dans un cavalier qui passait, lui ordonna de « filer comme l’éclair à Peterhof » et de dire en son nom « à Sa Majesté de monter sur-le-champ dans la voiture de louage envoyée pour elle et de gagner les casernes du régiment Izmaïlovski, où elle serait aussitôt proclamée souveraine2 ». Catherine Dachkova exagère singulièrement, dans ses Mémoires, le rôle qu’elle joue dans le complot ; mais le film des événements est à peu près celui qu’elle décrit. Catherine se présente à la caserne du régiment Izmaïlovski. Les Orlov et leurs camarades ont réveillé les soldats qui ont ordre de crier : « Vive l’impératrice. » Amené de force, un prêtre marmonne les paroles du serment, brandit la croix et les soldats de la garde, attendant impatiemment la distribution de vodka, font allégeance à l’impératrice Catherine II.
Témoin français du « putsch », Rulhière parle de la « révolution de 1762 » : « Catherine arriva entre sept et huit heures, pour devenir la maîtresse absolue de l’État le plus vaste du monde : elle se mit en route, ajoutant foi aux propos d’un soldat, conduite par des paysans, accompagnée de son amant et suivie de sa camériste et de son coiffeur3. » Un siècle plus tard, Saltykov-Chtchedrine, auteur d’impitoyables satires, relate l’« histoire d’une ville » dans laquelle il est aisé de déceler une parodie de l’histoire de l’État russe. Il n’oublie pas d’inclure un épisode concernant une prétendante au poste de gouverneur de la ville de Gloupov4 ; « native de Reval, Amalia Karlovna Stockfisch fonde ses prétentions sur le seul fait qu’elle fut, pendant deux mois, la Pompadour d’un quelconque gouverneur de ville. » Pour décrire la prise du pouvoir par son héroïne, l’écrivain satirique s’appuie sur des documents historiques : « La jeune et belle Stockfish se présenta devant la foule sur un blanc destrier, accompagnée de six soldats ivres5… »
Démocrate, émigré, Alexandre Herzen n’est pas plus tendre pour le « siècle des impératrices » : « Des princes obtus, parlant à peine le russe, des Allemandes et des enfants montaient sur le trône et en descendaient… une poignée d’intrigants et de condottieres dirigeaient l’État. »
Catherine met un terme à cette rotation. Elle régnera trente-quatre ans, clôturant le siècle ouvert par le règne de Pierre le Grand. Avec assurance, elle fixera sa place dans l’histoire de la Russie, en ordonnant de graver sur le monument au fondateur de Pétersbourg, le célèbre
En 1781, soit dix-neuf ans après son accession au trône, Catherine envoie à son émissaire permanent à Paris, Frédéric Grimm, la liste de ses hauts faits :
29
Villes bâties :
144
Accords et traités conclus :
30
Victoires :
78
Décrets mémorables relatifs à des lois ou de nouvelles institutions :
88
Décrets visant à alléger le sort du peuple :
123
En tout, calcule le secrétaire de Catherine, Alexandre Bezborodko qui a établi la liste, quatre cent quatre-vingt-douze actions remarquables sont à porter au crédit de l’impératrice. Il lui reste alors – mais elle l’ignore – encore quinze ans à régner.
La liste évoquée ci-dessus met en lumière les trois grandes orientations de l’action menée par l’impératrice, du moins telle qu’elle se la représente : réformes administratives, politique étrangère, actes en faveur d’un mieux-être du peuple.
Bien que divergents dans leur appréciation de l’œuvre de Catherine II, les historiens reconnaissent unanimement qu’elle s’occupe, en effet, de tous les problèmes mentionnés dans la liste, et de bien d’autres. Tous s’accordent à dire qu’une fois sur le trône, l’impératrice se heurte à d’innombrables difficultés. Pour commencer, ses droits au trône sont extrêmement douteux. L’épouse de l’empereur déchu et mère de l’héritier est, dans le meilleur des cas, fondée à assumer la régence jusqu’à la majorité de Paul, âgé de douze ans au moment du coup de force. Et sans parler même du fait que les historiens continuent, aujourd’hui encore, à s’interroger sur l’identité réelle du père de l’héritier (Pierre III ne figure jamais parmi les candidats potentiels), Catherine est et reste une étrangère.
Mais Catherine ne veut pas de la régence. D’une part, tous les régents des trente-cinq dernières années – de Menchikov à Anna Leopoldovna, en passant par Biron – ont mal fini. D’autre part, elle tient absolument à être impératrice. Venue en Russie à quinze ans pour y épouser l’héritier, la princesse d’Anhalt-Zerbst se prépare depuis longtemps à accéder au trône. Lors de son avènement, Pierre III n’a pas daigné se faire couronner, comme s’il estimait que le destin l’avait définitivement insulté, en le privant de la possibilité de devenir un officier prussien. Catherine ceint non seulement d’emblée la couronne (dès septembre 1762), mais elle organise les cérémonies du couronnement à Moscou, dans le strict respect de la tradition.
Il est peu de périodes de l’histoire russe qui offrent autant de documents permettant de les étudier dans les moindres détails. L’impératrice est la première à se préoccuper des sources : elle laisse des Mémoires, une autobiographie très franche qui s’arrête, malheureusement, aux derniers mois de la vie d’Élisabeth. Mais des milliers de lettres de sa main sont conservées, adressées à ses proches, ses ministres, ses correspondants étrangers. Catherine II ne peut vivre, semble-t-il, que la plume à la main. Inspirés par son exemple, ses contemporains se montrent tout aussi prolixes. Ses secrétaires, en particulier, tiennent des journaux détaillés.
11 La technique du pouvoir
Lettre de Catherine II à Grimm.
17 mai 1777.
Catherine II est nettement plus cultivée que ceux et celles qui l’ont précédée sur le trône. En d’autres termes, comme elle le relate elle-même dans ses Mémoires, se retrouvant en pays étranger, auprès d’un étrange mari qui ne l’aime pas, la jeune princesse lit quantité de livres, principalement en français (mais aussi en allemand). Certains de ses biographes lui reprochent une absence de pensée originale, sous prétexte que dans son
Catherine part de la compréhension d’un fait capital : pour gouverner la Russie, il est essentiel d’être russe. Née allemande, comme chacun sait, elle ne l’est pas, mais qu’à cela ne tienne !, elle le devient : elle se convertit à l’orthodoxie, apprend la langue, les usages. Elle y est grandement aidée par son époux, qui souligne de toutes les façons sa haine du pays qu’il est appelé à diriger. Dans le manifeste proclamant la destitution de Pierre III et l’avènement de Catherine, il est dit que le gouvernement de Pierre menaçait d’anéantir la foi orthodoxe en Russie, de porter atteinte à l’honneur de la patrie en faisant la paix avec la Prusse que les armes russes venaient tout juste de vaincre, et d’enfreindre tous les usages de l’État. Catherine – déclare le manifeste – ceint la couronne pour couper court à ces menaces, « en s’en remettant à l’aide de Dieu et par la volonté de tous ses sujets ».
Il est à noter que cette « volonté de tous » accompagne inévitablement l’élection des tsars moscovites, depuis Boris Godounov. Mais Catherine n’est pas élue et, dans les innombrables manifestes qui paraîtront par la suite, elle ne cessera de souligner le désir de ses fidèles sujets de la voir sur le trône. Une semaine après le premier manifeste, le 5 juillet 1762, l’impératrice promulgue un
Onze jours plus tard, dans un
Dans l’insistance avec laquelle l’impératrice clame son intention de se soumettre au désir unanime de ses sujets, perce surtout l’inquiétude, un manque d’assurance qui ne disparaîtra que de nombreuses années plus tard. Il est vrai que l’impératrice a des raisons de s’alarmer. L’héritier légitime est son fils Paul. En outre, Ivan Antonovitch, arrière-petit-fils du frère de Pierre le Grand, Ivan, désigné comme héritier par Anna Ioannovna, puis renversé et emprisonné par Élisabeth, se languit à la forteresse de Schlusselburg. Deux ans après l’avènement de Catherine, dans la nuit du 4 au 5 juillet 1764, le lieutenant Vassili Mirovitch, en garnison à la forteresse, tentera de libérer le « prisonnier numéro un », mais les gardiens obéiront aux instructions de Pierre III, confirmées par l’impératrice : au cas où l’on tenterait de délivrer le détenu, « le tuer, ne pas le remettre vivant entre les mains de quiconque ». Les circonstances du « complot de Mirovitch » ne seront jamais complètement élucidées. Le lieutenant est exécuté. Jusqu’au bout, il continuera d’affirmer qu’il a agi seul. Le manifeste de Catherine II annonçant que Mirovitch est déféré devant le tribunal, commence par ces mots : « Ayant ceint la couronne selon le vœu de tous Nos sujets, Nous avions résolu d’alléger le sort du prince Johann, fils d’Antoine de Brunswick et d’Anna de Mecklembourg, qui fut un court moment couronné, contre toute légitimité. » En une seule phrase, Catherine II pèche par trois fois contre la vérité : il n’y a pas de « vœu de tous ses sujets », l’impératrice n’a jamais eu l’intention de modifier en quoi que ce soit la situation du prisonnier de Schlusselburg et ce dernier était un souverain légitime.
La peur pousse Catherine a évoquer inlassablement le « désir de tous ses sujets », fondant ainsi son droit à occuper le trône. Les entorses faites à la vérité ne la troublent guère. Le poète et ministre Gavriil Derjavine, qui connaît bien l’impératrice, écrit : « … Elle dirigeait plus l’État et la justice elle-même selon la politique ou ses propres vues, que conformément à la vérité sacrée1 ». Le poète et homme d’État n’ignore pas, bien sûr, que l’Histoire recèle peu d’exemples de gouvernements œuvrant « conformément à la vérité sacrée ». Soulignant la priorité accordée à la politique et aux intérêts personnels dans les actes de la souveraine – qu’il célèbre par ailleurs sous le nom de
Vassili Klioutchevski note que « l’absolutisme manqué cesse d’être légitime2 ». En le paraphrasant, on peut dire que l’absolutisme réussi acquiert une légitimité. Catherine II croit fermement qu’elle va réussir. Et tout d’abord, elle sait ce qu’elle veut. À la différence de ceux et celles qui l’ont précédée, Pierre le Grand excepté, elle s’est longuement et soigneusement préparée à cette fonction dont elle rêve depuis le jour de son arrivée en Russie. À la différence de Pierre Ier, qui apprit à être tsar en construisant des navires, en s’initiant à l’art de la guerre et en voyageant à l’étranger, Catherine apprend à devenir impératrice en lisant des livres et en aiguisant sa capacité d’influence sur les individus.
Catherine veut être impératrice de Russie. Mais elle est moins attirée par les attributs du pouvoir que par le pouvoir lui-même. Elle veut gouverner, constamment, activement, elle a soif de tenir les rênes de l’empire. Le gouvernement est la plus vieille occupation de l’humanité. La question de savoir comment user du pouvoir s’est posée, à peine Dieu créait-il le deuxième « homme » : Ève. Au fur et à mesure qu’augmentent les fonctions et les dimensions du pouvoir, la science du gouvernement se développe. Les grandes lois de la pratique du pouvoir sont appliquées par tous les gouvernants, mais chacun cisèle sa propre technique, afin de diriger ses sujets à sa façon.
Catherine connaît l’essentiel. Dans son vaste projet de nouvelle législation, le
Les contemporains, qui connaissent Catherine personnellement ou par ses lettres et entreprennent de comprendre sa personnalité, commencent le plus souvent par son esprit. Vassili Klioutchevski constate le fait, tout en précisant que l’intelligence de l’impératrice ne frappe ni par sa profondeur ni par son éclat. Elle a, en revanche, note l’historien, une « tête bien faite », un esprit souple, prudent, sagace, connaissant sa place et son temps, sans chercher à jeter de la poudre aux yeux3. Catherine a une qualité essentielle pour un chef d’État : elle comprend à la perfection la situation réelle et la place qui est la sienne dans ce contexte. En rédigeant son
Les destinataires russes de ses lettres ne représentent qu’une partie de l’armée de ses correspondants. Seul le roi de Prusse Frédéric II lui est comparable pour l’aptitude à créer un réseau de correspondants étrangers, qui diffusent en Europe l’image d’une souveraine éclairée. Nul, auparavant, dans l’histoire russe, et nul après elle (jusqu’à l’arrivée au pouvoir de ces génies de la propagande que seront les bolcheviks), ne sait aussi bien faire la publicité de l’État russe et de ses réussites réelles ou feintes, mettre à profit les louanges venues de l’étranger pour renforcer son pouvoir dans le pays. En 1763, à peine sur le trône, Catherine entre en correspondance avec Voltaire – un lien qui se prolongera jusqu’à la mort de l’écrivain le plus influent de l’époque. Voltaire, qui a un faible pour les souverains éclairés, a bâti la réputation de Frédéric II ; mais, brouillé avec le roi de Prusse, il donne son cœur à l’impératrice de Russie. Ses éloges des mérites de Catherine sont d’une flatterie sans limites. Le philosophe français la déclare plus grande que Solon et Lycurgue, plus extraordinaire que Pierre Ier, Louis XIV et Hannibal. Les propos du « sage de Ferney » ne tardent pas à faire le tour de l’Europe occidentale et de la Russie.
Apprenant que la publication de l’
Pour exercer son pouvoir, l’impératrice a besoin d’hommes. En prenant les rênes de l’État, tout gouvernant découvre qu’il hérite du « matériau humain » laissé par son prédécesseur. La première tâche – et la première difficulté – d’un nouveau gouvernant consiste à édifier son propre appareil de pouvoir. Catherine hérite des hommes du règne élisabéthain. Elle crée son appareil lentement, d’abord parce qu’elle se sent fragile sur le trône, ensuite parce qu’elle se convainc que sa démarche est la bonne ; elle emploie des hommes expérimentés, mais aussi des hommes neufs, jeunes. À la fin de sa vie, elle expliquera son point de vue dans ses lettres à Grimm : « Pour moi, aucun pays ne manque d’hommes. Le problème n’est pas de savoir les trouver, mais d’utiliser ce qu’on a sous la main… Il y a beaucoup d’hommes, mais il faut les mettre à l’ouvrage : tout ira bien s’il se trouve une personne capable de le faire. » C’est là un talent que l’impératrice se sait posséder. « Je n’ai jamais cherché, écrit-elle à Paris, j’ai toujours eu sous la main des hommes qui me servaient et ils m’ont presque toujours bien servi4. »
Catherine récompense largement ceux qui la servent et dont elle est satisfaite : elle partage avec eux ses idées, les intègre à son cercle. Elle joue impudemment de ses atouts de femme. Impossible, en évoquant Catherine II, de passer sous silence ses amants – ses « favoris », comme disent les contemporains. Le sujet s’est enrichi d’une quantité de légendes et de mythes. Ni les contemporains ni les historiens ne parviennent à s’entendre sur le nombre des amants de l’impératrice : les plus modérés parlent d’une dizaine, les plus ardents multiplient ce chiffre plusieurs fois. Mais, quel que soit leur tempérament, les biographes de la « Sémiramis du Nord » s’accordent sur un point : amour et politique sont indissolublement liés dans la vie de l’impératrice.
Les très nombreux portraits ou sculptures de Catherine montrent une princesse, puis une impératrice qui change au cours de ses soixante-sept années de vie et de ses trente-quatre ans de règne. Indépendamment de son âge, les contemporains la perçoivent de diverses manières : les uns lui voient des yeux bleus, d’autres marron, on la dit grande, alors qu’elle ne l’était guère. Mieux que tout autre, Catherine évoque ces divergences. « On a dit, écrit-elle dans ses Mémoires, que j’étais belle comme le jour et d’une stupéfiante tournure ; à franchement parler, je ne me suis jamais trouvée extraordinairement jolie, mais je plaisais et sans doute fut-ce là ma force5. » Pouchkine, qui qualifie parfois l’impératrice de « Tartufe en jupon », la décrit ainsi : « Elle était en robe blanche du matin, en bonnet de nuit et en douillette. On lui donnait une quarantaine d’années. Son visage, plein et rose, exprimait la tendresse et la sérénité, ses yeux bleus et son léger sourire avaient un charme indicible6. » Le chantre des femmes et de l’amour sait habilement flatter l’impératrice : au moment où elle apparaît dans les pages de
L’impératrice n’utilise pas seulement ses amants, et peut-être pas tant pour « les besoins de la chair », comme disait Ivan le Terrible, que pour l’aider à gouverner. Chacun de ses favoris obtient la possibilité de montrer ses capacités d’homme d’État (certains révèlent un vrai talent ; le meilleur exemple en est sans doute Grigori Potemkine). Mais si l’impératrice prend parfois ses amants comme chefs de guerre ou ministres, il arrive aussi qu’elle prenne ses chefs de guerre et ses ministres pour amants, faisant ici jouer son aptitude à plaire.
Le charme féminin est une arme importante aux mains de Catherine, qui s’en sert habilement et en toute conscience. Un billet à son écriture est conservé dans ses archives – son conseil aux diplomates : « Étudiez les hommes, efforcez-vous de les utiliser, mais ne leur faites pas crédit sans discernement7. » Elle-même suit ces principes toute sa vie. L’un des meilleurs spécialistes du règne de Catherine II, S. Barskov, tient le mensonge pour la grande arme de la tsarine : « Sa vie durant, depuis la prime enfance jusqu’à la vieillesse profonde, elle usa de cette arme qu’elle maniait en virtuose, trompant ses parents, sa gouvernante, son mari, ses amants, ses sujets, les étrangers, ses contemporains et les générations suivantes8. »
Le long règne de Catherine II, qui occupe un tiers du siècle, regorge de guerres, intérieures et extérieures, de terribles épidémies, de dures épreuves, avant tout pour l’écrasante majorité de la population : les paysans. Couronné après la mort de sa mère, Paul Ier adressera aux Cours européennes une lettre circulaire dans laquelle il fera de la Russie « l’unique puissance au monde qui, quarante ans durant, se trouva dans la funeste position d’épuiser son peuple ». Le successeur de Catherine veut signifier par là que, depuis 1756 et la guerre de Sept Ans, la Russie n’a pas cessé de se battre, d’être en état de guerre. La remarque ne vaut pas entièrement pour le règne de Catherine : durant les cinq années qui suivent son avènement, la situation est relativement calme dans le pays, si l’on fait exception des innombrables soulèvements dans les campagnes. La première année de son règne, ils sont ainsi quelque deux cent mille paysans à y prendre part. Il faut, pour les réprimer, de véritables expéditions militaires.
Après cinq années assez paisibles, vient un septennat (1768-1774) de guerres extérieures auxquelles s’ajoutent une épidémie de peste, qui va susciter un soulèvement à Moscou, et la révolte de Pougatchev. Une fois la paix signée avec l’Empire ottoman à Koutchouk-Kaïnardji (1774), la Russie se repose pendant douze ans, assimilant les terres conquises. C’est une période de « frénésie législative », pour reprendre l’expression de Catherine, un temps de forte activité législatrice et de réformes administratives. Les neuf dernières années du règne sont à nouveau caractérisées par des guerres menées, encore une fois, contre la Turquie, la Suède, la Pologne et la Perse ; on prépare en outre des opérations militaires contre la France révolutionnaire. Ce découpage schématique permet un constat : les trente-quatre années de règne de Catherine sont également partagées en dix-sept ans de guerre et dix-sept de répit.
Catherine change de favoris, de lois, de politique, d’opinions, mais reste fidèle à son grand principe : elle veut tout faire elle-même, gouverner la Russie personnellement, en autocrate. L’impératrice écrit les lois de sa main, ce qui semble naturel lorsqu’on se pique de connaître Montesquieu, Rousseau et Voltaire. Mais, de la même façon, en temps de guerre, ses chefs d’armées reçoivent d’elle des instructions détaillées pour leurs opérations, accompagnées de cartes géographiques annotées.
L’impératrice a le plus grand souci de l’éducation de ses sujets – ceux, particulièrement, qui forment, comme elle l’écrit dans ses lettres aux philosophes français, « l’opinion publique ». En 1769, elle entreprend de publier l’hebdomadaire le
Interrompant les représentations, le commandant en chef adresse le manuscrit de la pièce, avec ses remarques, au censeur suprême. Et il reçoit de Catherine une réponse qui en dit long sur la façon dont l’impératrice conçoit son rôle dans l’État : « Je m’étonne, écrit-elle, que vous ayez arrêté la représentation d’une tragédie manifestement accueillie avec bonheur par le public. Le sens des tirades par vous annotées est sans rapport avec votre souveraine. L’auteur s’insurge contre l’absolutisme des tyrans, or de Catherine vous dites qu’elle est votre mère9. »
La « petite mère » du peuple est sévère mais juste. C’est l’impression que Catherine veut donner d’elle-même, et l’image que créent les adorateurs occidentaux de la « Minerve du Nord » : par leurs efforts, elle parviendra à s’imposer en Europe, d’où elle gagnera la Russie. Cette réputation de juste souveraine à laquelle Catherine tient tant, s’accompagne et se renforce d’une réputation de sévérité. Cet aspect du pouvoir impérial est incarné par Stepan Chechkovski (1727-1793). Depuis Ivan IV le Terrible, chaque souverain a son bourreau, maître des affaires secrètes, sur lequel se concentre toute la peur, attribut indispensable du pouvoir absolu : Maliouta Skouratov joue ce rôle auprès d’Ivan IV, le prince Romodanovski auprès de Pierre le Grand. Seul change le nom de l’institution :
Catherine conserve cette appellation, mais retire le contrôle de l’institution au Sénat, afin de l’exercer elle-même. Stepan Chechkovski, qui a commencé sa carrière au temps d’Élisabeth, monte en grade : de secrétaire, il devient secrétaire général et chef de la police secrète de Catherine. Il s’illustre en tant que « maître de la Sûreté », interroge personnellement les grands criminels politiques : le métropolite Arsène, Pougatchev, Radichtchev, Novikov. Les contemporains et les historiens russes qualifient Chechkovski de « champion du
L’efficacité d’une police secrète est déterminée, pour partie, par les marques qu’elle laisse de son action. Moins il y a de preuves, plus grande est sa réputation. Stepan Chechkovski remplit à merveille la principale fonction du policier : inspirer la peur. Aussi occupe-t-il une place en vue dans la liste des héros de la police secrète russe.
12 Un État réglementé
Anatole LEROY-BEAULIEU.
Malgré toute la lucidité de ses jugements, l’historien français du XIXe siècle garde une attitude quelque peu « partisane » à l’égard de la « Sémiramis du Nord ». Anatole Leroy-Beaulieu souligne l’origine « purement européenne » de Catherine, lui attribuant une influence adoucissante sur les réformes du « tsar moscovite ». Nul doute qu’en ceignant la couronne impériale, la princesse d’Anhalt-Zerbst ait l’intention d’effectuer des réformes visant à réguler le système de pouvoir. Sa connaissance des affaires de l’État lui permet d’entrevoir la lourdeur de l’appareil administratif, l’incroyable lenteur du Sénat, le vide du Trésor et la chute du crédit russe auprès des banquiers étrangers. Elle constate que « la concussion a pris de telles proportions qu’il n’est sans doute pas la plus petite place, dans le gouvernement, où la justice éviterait d’être contaminée par cette plaie ; quelqu’un cherche-t-il un poste ? il paie ; veut-il se défendre de la calomnie ? il se protège grâce à l’argent ; quelqu’un répand-il la calomnie ? il renforce par des présents ses rusées manigances ».
Ayant émis le désir d’effectuer des réformes, Catherine laisse aussitôt entendre qu’elle ne se contentera pas du scintillement de la couronne, qu’elle est bien décidée à gouverner vraiment. Diplomate en poste en Suède, puis rappelé en Russie pour y faire l’éducation de Paul, l’héritier du trône, Nikita Panine (1718-1783), l’un des principaux acteurs du complot contre Pierre III – que Catherine devait récompenser d’un titre de comte et d’une rente annuelle de cinq mille roubles – présente à l’impératrice, dès son couronnement, un rapport sur la nécessité d’instituer un « Conseil d’État impérial ».
Le comte Panine explique que, dans le système étatique en vigueur, tout le souci du bien commun et de l’élaboration des nouvelles lois est concentré « en la seule personne du souverain ». Panine propose, pour plus d’efficacité, d’effectuer une « division raisonnable du pouvoir de légiférer entre un petit nombre de personnes, spécialement choisies pour cela ». Le « Conseil impérial » – ainsi s’exprime le rapport – doit se composer de six à huit membres, dont quatre secrétaires d’État : ceux de l’Intérieur, des Affaires étrangères, du Département militaire et du Département de la Flotte.
Le manifeste préparé par Panine est clair : l’instauration du Conseil implique que, dorénavant, la vie de l’État sera dirigée, « non par la force des personnes, mais par le pouvoir des postes officiels ». Catherine hésite longuement : en décembre 1762, elle signe l’acte de création du Conseil et le manifeste, puis nomme les « conseillers ». Mais elle ne tarde pas à déchirer le décret, rejetant le projet de Panine. Les hésitations de Catherine dureront jusqu’à ce qu’elle se persuade que l’idée de limiter l’autocratie – elle a fort bien compris que telle était la visée du Conseil impérial – n’a pas l’approbation d’un nombre important de dignitaires. Dans une instruction secrète au nouveau procureur-général choisi par ses soins, le prince Viazemski, elle relève l’existence de deux « partis » parmi les hauts dignitaires : les uns sont honnêtes et loyaux, d’autres nourrissent de dangereux desseins. Et elle ajoute : « D’aucuns pensent, parce qu’ils ont longuement séjourné en telle ou telle terre étrangère, que tout, partout, doit être organisé selon la politique de cette terre qu’ils affectionnent. » L’allusion aux sympathies de Nikita Panine pour la Suède est évidente. Et le refus opposé par Catherine à l’idée d’adopter le modèle suédois, dont s’inspire Panine et qui reviendrait à limiter l’absolutisme, n’est pas moins clairement formulé.
Rejetant le plan du comte Panine, Catherine confie à ce dernier la direction du Collège des Affaires étrangères. L’impératrice fait d’une pierre deux coups : elle écarte Nikita Panine des affaires intérieures et met à profit ses talents diplomatiques hors pair. Jusqu’en 1781, Catherine n’entreprendra aucune action de politique extérieure sans sa participation. Mais il ne deviendra jamais chancelier : son projet de restreindre l’autocratie ne sera pas oublié.
Découvrant l’imperfection des lois en vigueur et jugeant nécessaire d’en instaurer de nouvelles, en remplacement de celles imposées en 1649, sous le règne d’Alexis Mikhaïlovitch, Catherine convoque une commission d’« hommes bons et savants ». Les principaux codes des lois de la
Une partie de la Commission est composée de représentants des institutions gouvernementales, une autre de députés élus par les différentes classes de la société. Les députés sont choisis par la noblesse, les villes, les hallogènes sédentaires. Toutefois, le bas-clergé et les paysans, qu’ils appartiennent à des propriétaires ou à la Couronne, ne sont pas représentés à la Commission.
La Commission se réunit à Moscou, au Palais à Facettes du Kremlin, le 30 juin 1767. Elle commence ses travaux en prenant connaissance du
Les principes fondamentaux du
Catherine a une vision très embellie du passé : son « assemblée des députés », ainsi qu’elle nomme la Commission, n’a rien d’une réussite. Une année et demie de travaux, à Moscou puis à Pétersbourg, deux cent trois séances ne donnent aucun résultat concret. À la fin de 1768, les sessions sont interrompues par la guerre qui commence avec la Turquie. Il n’en demeure pas moins que le
À la deuxième question, celle du système de pouvoir en Russie, Catherine donne une réponse non moins catégorique. Le paragraphe 9 proclame : « Le souverain est autocrate ; car aucun autre pouvoir que celui réuni en sa seule personne ne peut agir conformément à l’espace d’un si grand État. » La formule, nous l’avons vu, est directement empruntée à
Reste la troisième question. Après avoir défini la situation géopolitique de la Russie et le mode de gouvernement, Catherine doit encore décider du sort des paysans. La condition paysanne est indissolublement liée à celle de la noblesse. L’affranchissement de cette dernière, libérée du service de l’État par Pierre III, a rendu d’une actualité plus brûlante la question du droit paysan. Au temps où Catherine était encore grande-duchesse et qu’elle avait la tête pleine des idées formulées par les philosophes français des Lumières, elle écrivait pour elle-même : « Transformer des hommes en esclaves est contraire à la foi chrétienne : ils naissent libres. » Elle ajoutait qu’elle avait trouvé un moyen simple et indolore de supprimer le servage : il suffisait, à chaque fois qu’un domaine passait aux mains d’un nouveau propriétaire, de déclarer libres les paysans qui y vivaient. La grande-duchesse avait calculé qu’en un siècle, le servage disparaîtrait.
Le
Pour Mikhaïl Chtcherbatov, la différence entre les esclavages russe et turc (ou romain) vient de ce que les propriétaires fonciers de Russie savent où est leur intérêt, ce qui les a poussés à laisser un lopin de terre aux paysans, mais aussi de ce que les paysans « ne ressentent point » que tout appartient au seigneur. Le prince Chtcherbatov écrit ses
Les historiens brossent un portrait idéalisé de « l’impératrice éclairée », persuadée que « les normes et les méthodes d’un État réglementé, complété par le projet d’une société active, dynamique et productive, ont l’approbation de tous les cercles éclairés de la société russe ». En d’autres termes : « Elle conservait encore ses illusions et ignorait ce que souhaitait la société qu’elle gouvernait depuis cinq ans déjà5. »
Tous les historiens, cependant, ne raisonnent pas ainsi. « Liberté, âme de toutes choses ! Sans toi, tout est mort. » En citant cet extrait d’une note de Catherine II qui vient à peine, alors, de ceindre la couronne, Vassili Klioutchevski, commente, impitoyable : « Ce n’étaient, bien sûr, que les excès politiques, les engouements juvéniles d’un cœur de femme de trente-cinq ans6. » Alexandre Kizevetter, qui analyse minutieusement l’œuvre de Catherine, en vient à la conclusion que « la représentation commune selon laquelle, jusqu’à la convocation de la Commission de 1767, Catherine régna au sommet du radicalisme, risquant de se heurter à l’égoïsme des ordres sociaux et à leurs revendications, pour se détourner ensuite de ses idéaux au nom de l’autoconservation, pâlit et s’évapore » à l’étude des documents. L’historien montre que Catherine n’avait pas la moindre intention d’affranchir les paysans, que, d’emblée, elle se fixa pour unique but de limiter par la loi l’ampleur des corvées serves. Longtemps, le bruit courut que l’impératrice avait exprimé son souhait d’abolir le servage dans les paragraphes du
La comparaison des emprunts faits par Catherine à
Catherine ne veut pas voir les contradictions entre le rêve d’un « État européen réglementé » et la réalité de l’État qu’elle gouverne. La logique de l’impératrice est sans faille : les lois (Montesquieu le souligne) doivent être conformes à la situation du peuple ; le peuple russe se situe en Europe (la chose est confirmée par le paragraphe 6 du
L’apport de Catherine à cette politique traditionnelle réside dans les « plumes » dont elle orne les deux principes fondamentaux de sa politique étatique : l’autocratie et le servage, ce dernier nourrissant la noblesse, elle-même appui majeur de l’État.
Quantité de grandes théories expliquent la nature spécifique de l’histoire russe, depuis la volonté de Dieu de faire de Moscou la « Troisième Rome », jusqu’à la « démarche de fer » du processus historique, plaçant à l’avant-scène le prolétariat, puis le prolétariat russe. Au début des années 1990, tirant les leçons de l’effondrement de l’Union soviétique, nouveau « Temps des Troubles » russe, le sociologue Alexandre Akhiezer propose une théorie de plus : le Schisme. Il ne s’agit pas, bien sûr, du Schisme survenu dans l’Église au XVIIe siècle, mais d’un phénomène de civilisation autrement plus important. Alexandre Akhiezer note le balancement caractéristique de l’histoire russe entre les civilisations traditionnelle et libérale, qui s’exprime en particulier dans la question de la place de la Russie sur la carte du monde. Et il en conclut que la Russie s’est enlisée entre les deux grandes civilisations. « La frontière entre elles passe à travers le corps vivant du peuple, le plaçant en état de schisme7. »
Sans répondre à toutes les questions concernant la spécificité de la Russie, la théorie du Schisme, de la fracture, permet d’envisager sous un nouveau jour le programme législatif et l’action concrète de Catherine II. Le Schisme, tel que le définit Alexandre Akhiezer, se traduit avant tout par une rupture de communication au sein de la société, entre la société et l’État, l’élite de l’esprit et celle du pouvoir, le peuple et l’autorité, le peuple et l’intelligentsia, ainsi que par une fracture au sein même du peuple. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la société commence seulement à naître, il faudra attendre la fin de cette période pour qu’apparaissent les ancêtres de l’intelligentsia russe ; mais la rupture de communication entre le pouvoir et les administrés, au sein de l’élite dirigeante et du peuple eux-mêmes, prend, au temps de Catherine II, un caractère démonstratif.
Les réformes de Nikone avaient scindé l’Église orthodoxe, celles de Pierre Ier la culture de Russie – le peuple préservant la sienne, russe, la noblesse adoptant celle de l’Occident. Le
Alexandre Akhiezer voit une manifestation éclatante du Schisme dans le fait que « les signifiants, en franchissant les frontières, changent radicalement de contenu. Le sens peut même s’inverser complètement. Deux systèmes sémantiques se forment dans la société, qui s’interpénètrent et se détruisent mutuellement8 ».
La prédisposition au Schisme, l’existence dans les conditions du Schisme sont une des spécificités majeures de l’histoire russe. L’une des formes d’adaptation à la fracture entre esclaves et individus libres est la négation du besoin de liberté. Denis Fonvizine (1744-1792), l’écrivain dramatique le plus célèbre de son temps, auteur de la comédie, désormais classique, intitulée
Les prétentions des Français à la liberté indignent particulièrement le voyageur russe. « Le premier droit de tout Français est la liberté ; mais son état véritable est l’esclavage, car l’homme pauvre ne peut assurer sa subsistance que par un travail d’esclave et, s’il veut bénéficier de sa précieuse liberté, il lui faudra mourir de faim. » Aux malheureux Français qui s’estiment libres mais doivent travailler, Fonvizine oppose les Russes. « Considérant l’état de la nation française, j’ai appris à distinguer liberté de droit et liberté de fait. Notre peuple ne bénéficie pas la première, mais il jouit pour une grande part de la seconde. À l’inverse, les Français qui ont droit à la liberté, vivent un véritable esclavage. » En France, estime l’auteur du
Fonvizine commence à réfléchir au sort – heureux, selon lui – des paysans russes, dès lors qu’il rencontre des paysans français. Boltine, lui, expose ses idées sur le bonheur et l’esclavage dans ses commentaires de la très critique
Le grand mot d’ordre de Pougatchev, sa principale promesse était d’accorder « toute la liberté » aux paysans asservis. Catherine II fut terriblement alarmée par les victoires de « Monsieur le marquis de Pougatcheff », comme elle nommait ironiquement, dans ses lettres à ses correspondants étrangers, le leader de la révolte paysanne. Mais elle fut plus effrayée encore par le livre d’Alexandre Radichtchev (1749-1802) :
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, nombreux sont les étrangers qui séjournent en Russie. De retour chez eux, ils critiquent le plus souvent, dans leurs carnets de voyage, les mœurs et l’organisation politique de l’Empire russe. Parfois, leurs réactions suscitent le courroux de Pétersbourg. En 1770, après la parution, à Paris, du
Les observations des étrangers qui voyagent en Russie sont susceptibles de nuire au prestige de l’Empire et, en premier lieu, à celui de l’impératrice. Quant aux observations du voyageur russe qui parcourt son propre pays, elles nécessitent un « antidote », un contrepoison autrement plus efficace qu’un simple pamphlet. Au début de son livre, Alexandre Radichtchev déclare son intention de voir le monde tel qu’il est : « J’ai regardé autour de moi, et mon âme a été blessée par les souffrances de l’humanité13. » Étranger dans son propre pays, il découvre l’esclavage dans lequel vit la paysannerie qui nourrit les esclavagistes : les propriétaires fonciers. « Bêtes avides, insatiables sangsues ! » lance-t-il aux nobles possesseurs d’esclaves, en s’incluant dans leur nombre. « Que laissons-nous au paysan ? ce que nous ne pouvons lui retirer : l’air. Oui, l’air, uniquement… La loi interdit de le priver de la vie. Instantanément, du moins. Car combien de moyens avons-nous de la lui ôter peu à peu ? ! D’un côté, la toute-puissance, ou presque ; de l’autre, une impuissance absolue. Car le propriétaire terrien est, au regard du paysan, le législateur, le juge, l’exécuteur de ses propres décisions ou encore, à son gré, un plaignant contre lequel le défendeur ne peut rien. C’est le lot du captif, le lot du prisonnier d’une geôle fétide, le lot du bœuf sous le joug14. »
La réaction de Catherine n’est pas suscitée par la « dénonciation » de la condition du paysan asservi. Une série d’
L’impératrice prend l’ouvrage de Radichtchev pour une attaque personnelle. Dans l’
Le
En 1790, l’Empire de Russie est remis en ordre par les réformes de Catherine. Au bout du compte, Alexandre Radichtchev est l’un des fruits de ces réformes, à cette différence près qu’il est allé, dans ses rêves, plus loin que l’impératrice ne le jugeait nécessaire.
Après la mort de Pierre le Grand, la vie politique, qui se résume à une lutte d’influence entre différents groupes nobles et se traduit par la rapide rotation des favoris et des impératrices, se concentre autour de la structure des instances étatiques suprêmes. Le projet de « Conseil impérial », proposé par Panine à Catherine, ne fait que prolonger cette tendance. Mais le manifeste de Pierre III, qui libère les nobles, leur permet de réintégrer leurs domaines et la réforme administrative locale passe au premier plan. Les constantes restructurations de la haute administration et le parfait dédain de l’appareil administratif de province, qui laisse localement le pouvoir absolu aux mains des
Durant les cinq premières années de son règne, Catherine entreprend une réforme administrative, lorsqu’elle prend conscience qu’une réforme politique – en d’autres termes, une transformation de la situation des paysans – ne peut que se heurter à la résistance des nobles. L’activité législative de l’impératrice est interrompue, nous l’avons dit, par le conflit avec la Turquie et la guerre paysanne conduite par Emelian Pougatchev, qui se fait passer pour Pierre III. Il faut attendre 1775 pour que Catherine signe les
On commence par augmenter le nombre des unités administratives, dont les dimensions sont réduites ; on procède à une division administrative et policière, judiciaire et financière ; les institutions des
Les institutions – administratives et judiciaires – des
La machine administrative des
L’historien américain Marc Raeff, qui sanctionne les réformes administratives de Catherine II de façon beaucoup plus positive que les historiens russes libéraux du XIXe siècle, voit dans l’absence de système juridique achevé et stable, l’une des principales raisons ayant empêché le renforcement des « états » et des instances autonomes intermédiaires. « Certes, la Russie disposait d’organes judiciaires, et la législation de Catherine les améliora, particulièrement en restreignant la procédure d’investigation. Mais les organes de justice et d’investigation étaient réunis et ne formaient plus qu’une composante de l’administration impériale ; ils n’avaient ni autonomie d’action, ni critères indépendants. Ainsi la justice fut-elle entièrement laissée à l’arbitraire des fonctionnaires18. »
Les cours de l’équité créées par la réforme, visent à régler les petits différends entre personnes privées, avant tout ceux liés aux querelles d’héritage, aux atteintes mineures à la propriété. L’existence de ces cours, instituées dans l’intérêt de la population, retardera l’instauration d’un État de droit en Russie. La pièce d’A. Ostrovski
Le jugement « en conscience » (la cour de l’équité) empêche de juger selon les lois. Au XIXe siècle, les slavophiles élaboreront toute une théorie, opposant le droit moral (intérieur), au droit extérieur, formel, à la loi.
La Charte du 21 avril 1785 développe les principes du manifeste de 1762, en fixant précisément les droits – les privilèges – de la caste des nobles : la noblesse est reconnue propriétaire de tous ses biens immobiliers, paysans inclus, elle ne paie pas individuellement d’impôts, est jugée par ses pairs, ne subit le châtiment que sur décision du tribunal, est exemptée de tout châtiment corporel ; enfin, la sentence prononcée pour un crime commis par un noble ne peut être mise à exécution qu’après confirmation par l’empereur. Les nobles ont désormais un uniforme correspondant à leur état, chaque
En 1785, le
Les voyageurs français qui séjournent en Russie en 1792 et assistent aux assemblées de la noblesse, en viennent à la conclusion qu’elles pourraient donner le signal de la révolution. Telle est en tout cas l’impression produite sur des visiteurs venus d’un pays où la révolution a déjà commencé. La noblesse russe n’a pas encore besoin de la révolution, parce qu’elle a reçu de Catherine tout ce dont elle rêvait. La police, la justice, une partie de la gestion des
Après les premières expériences des cinq années qui suivent son avènement, l’action législative de Catherine, sa « légiféromanie », se déchaîne à l’issue de la guerre contre la Turquie et, surtout, au terme de l’écrasement de la révolte paysanne de Pougatchev. Les guerres paysannes ont toujours commencé à la périphérie. La première, rappelons-le, s’était déclenchée au sud-ouest mais les émeutiers, conduits par Bolotnikov, étaient arrivés aux abords de Moscou et le Premier Faux-Dmitri, qui avait leur soutien, avait occupé (pour peu de temps, il est vrai) le trône moscovite. Les révoltes de Stepan Razine (transportant sur « les barques impériales » les imposteurs, le « fils d’Alexis Mikhaïlovitch » et le « patriarche Nikone ») et de Kondrati Boulavine avaient éclaté sur le Don. Le foyer de la guerre paysanne conduite par Pougatchev, est le fleuve Iaïk, ligne-frontière protégeant les conquêtes russes à l’est. L’armée cosaque s’y soulève : après avoir ramené « l’ordre » sur le Dniepr où la
En 1772, apparaît, sur les bords du Iaïk, le Cosaque du Don, Emelian Pougatchev. Il a trente ans. Après avoir servi dans l’armée, pris part à la guerre de Sept Ans, déserté et vécu toutes sortes d’aventures, Emelian Pougatchev déclare qu’il est l’empereur Pierre III, sauvé par miracle de la perfidie de sa femme Catherine. Il trouve aussitôt des compagnons d’armes parmi les Cosaques du Iaïk20.
À la vitesse de l’éclair, le soulèvement gagne un gigantesque territoire. Des schismatiques, toujours prêts à défendre leur foi, des paysans de la Volga, de la Kama, de l’Oural, des Bachkirs, qui ont gardé le souvenir des précédentes révoltes contre le pouvoir russe, rallient « Pierre III ». Catherine envoie contre eux ses meilleurs chefs d’armée. Au cours de l’été 1774, les insurgés assiègent Kazan et ont bien l’intention, une fois la ville entre leurs mains, de marcher sur Moscou pour placer « Pierre III » sur le trône.
Catherine prend toutes les mesures possibles pour écraser la révolte qui commence à menacer son pouvoir. Elle met une gigantesque armée à la disposition du nouveau commandant en chef, le comte Piotr Panine. « Ainsi, lui écrit l’impératrice, on a armé, semble-t-il, tant de troupes contre les bandits, que cela effraie presque nos voisins. » En septembre 1774, les compagnons d’armes de Pougatchev ourdissent un complot contre lui et le livrent au chef d’armée le plus célèbre de son temps, Alexandre Souvorov, envoyé à son tour faire la guerre aux paysans. Le 10 janvier 1775, Emelian Pougatchev est exécuté à Moscou. Andreï Bolotov, qui assiste au châtiment, note dans ses carnets sa satisfaction devant ce « véritable triomphe des nobles sur le scélérat, leur ennemi commun ».
Bolotov a toutes les raisons de voir un ennemi en Pougatchev, car le chef de la jacquerie se fixait pour but d’anéantir la noblesse. Dans ses innombrables décrets, manifestes et adresses, « Pierre III » ordonne : « Quant aux nobles qui se trouvent dans leurs
Catherine le sait parfaitement. Elle sait également qu’elle ne peut ni ne veut libérer les paysans, car les nobles y sont opposés. Catherine a choisi dès les cinq premières années de son règne, et elle le confirme dans les années de la révolte de Pougatchev. Quand la noblesse de Kazan, voyant sa ville menacée par l’armée paysanne, décide de former un corps de cavalerie spécial, l’impératrice, se déclarant « propriétaire terrienne de Kazan », décide de le fournir en recrues, prises dans les domaines impériaux. La réponse des nobles de Kazan, rédigée par le premier poète du temps, Derjavine, proclame : « Nous te reconnaissons pour un de nos seigneurs ; nous te prenons en notre compagnie ; si cela t’agrée, nous te plaçons à égalité avec nous. »
L’impératrice confirme formellement son choix, son appartenance à la minorité dirigeante, en entérinant définitivement le Schisme de la société en maîtres et esclaves. Le principe sur lequel reposait l’État moscovite : tous égaux, car tous esclaves, est violé. La libération de la classe noble scinde le fondement de l’Empire de Russie.
La
Les historiens, qui apprécient diversement le règne de Catherine II, sont unanimes à reconnaître qu’elle fut « l’impératrice de la noblesse », que sous son règne s’acheva « le processus fondamental du XVIIIe siècle : la création d’une classe noble privilégiée, reposant sur l’asservissement du peuple22 ». Unanimes à reconnaître que l’un des principaux résultats de l’œuvre de Catherine fut la consolidation de la noblesse comme classe dirigeante de Russie, les historiens divergent en revanche, voire s’opposent, lorsqu’il s’agit de définir la nature de la noblesse russe. Catherine lui octroie une complète liberté, elle met à son entière disposition les paysans serfs, tout en instaurant de nouvelles notions, telles que : « bonne mœurs », « humanité », « amour de l’homme », « patrie », « citoyens », « sensibilité », « sensations du cœur humain ». Elle soulève des questions qui seront débattues par les générations suivantes : la Russie et l’Occident, la nouvelle et l’ancienne Russie, le caractère national. La culture reçoit une impulsion considérable : au temps de Catherine, on sème la graine qui, quelques décennies plus tard, produira le siècle d’or de la culture russe.
Le noble de la fin du XVIIIe siècle, appelé, comme l’écrit Vassili Klioutchevski, à mener la société russe sur la voie du progrès, est une étrange créature. « Sa situation sociale reposait sur l’injustice politique et se voyait couronnée par une vie d’oisiveté. Il passait des mains du sacristain qui lui donnait des rudiments d’instruction à celles d’un précepteur français, complétait sa formation au théâtre italien ou au restaurant français et finissait ses jours dans son cabinet de Moscou ou de la campagne, un livre de Voltaire à la main… Toutes ses manières, ses habitudes, ses goûts, ses sympathies, sa langue même – tout était étranger, importé, il n’avait chez lui aucun lien vivant, organique, avec son environnement, ni aucune activité quotidienne sérieuse. » Klioutchevski, qui a le génie des formules, brosse un portrait sans complaisance du noble : « Étranger parmi les siens, il s’efforçait de devenir sien parmi les étrangers, se retrouvait comme un fils adoptif dans la société européenne. En Europe, on le tenait pour un Tatar déguisé et, chez lui, pour un Français né en Russie23. »
Soixante-dix ans plus tard, dans la seconde moitié des années 1950, Vladimir Weidlé, témoin de la révolution bolchevique et émigré, estimera que de tout ce que Pierre le Grand a fait pour la Russie, « la noblesse
En 1989, essayant de comprendre le sens de la
Les jugements des historiens concordent rarement avec les représentations des contemporains des événements. La noblesse russe du temps de Catherine, tout à l’ivresse de sa « lune de miel » avec la liberté (selon l’expression de Klioutchevski), ne vit pas « la fracture » comme une tragédie. Délivrée de la peur suscitée par « le scélérat Pougatchev », elle se cherche une place entre Russie et Occident. Les voyageurs occidentaux ne cessent de s’étonner de l’arriération russe. William Coxe, qui séjourne en Pologne et en Russie durant l’année 1784, souligne « l’arriération du paysan russe », songeant tout autant aux outils dont il dispose qu’à sa situation économique et sociale. Coxe compare la Russie de la fin du XVIIIe siècle à l’Europe des XIe et XIIe siècles. Le voyageur anglais estime que « la situation ne s’améliorera pas tant que la majorité se trouvera réduite à un esclavage absolu26 ».
Seul, sans doute, en Russie, Radichtchev partage ce point de vue. Ce qui, aux yeux de Coxe et d’autres observateurs étrangers, passe pour de « l’arriération », autrement dit une insuffisance, une faiblesse, apparaît au idéologues de la noblesse comme un avantage, une force. « Si, ici, on a de l’avance sur nous, écrit Fonvizine de Paris à son ami I. Boulgakov, du moins pouvons-nous, en commençant à vivre, prendre la forme que nous voulons et éviter les inconvénients et les maux enracinés chez eux.
Plus de deux cents ans après, Lev Goumilev approuve ces théories de Denis Fonvizine : « Certes, si nous nous comparons à nos contemporains ouest-européens ou américains, la balance n’est pas en notre faveur ; nous nous en désolons, et nous avons grand tort… Les Européens ont cinq cents ans de plus que nous et ce que nous vivons aujourd’hui, l’Europe occidentale l’a vécu à la fin du XVe et au début du XVIe siècle. » L’historien russe rappelle que « la tranquille et paisible France de Mitterrand qui fait un événement d’un acte terroriste, était, au XVe siècle, embrasée par la guerre civile, exactement comme la Russie au XXe ; simplement, s’y combattaient, non les Rouges et les Blancs, mais les partisans du duc d’Orléans et ceux du duc de Bourgogne. Des hommes pendus à des arbres étaient, pour les Français, un élément familier du paysage29 ».
La jeunesse – du peuple, de l’État – est un argument convaincant, permettant de réfuter toutes les remarques critiques sur l’arriération du pays. Mais il est un autre argument, plus convaincant encore : la puissance et les succès militaires de l’Empire de Russie.
13 La politique extérieure de Catherine II
Nikolaï KARAMZINE.
On a calculé que, durant les trois cents ans d’existence de la dynastie Romanov, l’Empire de Russie s’agrandit à la vitesse de cent quarante kilomètres carrés par jour. Par leurs dimensions, les conquêtes territoriales de Catherine II surpassent celles de Pierre le Grand. L’accroissement de la population est plus important encore. En 1762, la Russie compte dix-neuf millions d’habitants ; en 1796, elle en abritera trente-six millions.
Historiens, politologues, psychologues donnent les réponses les plus diverses à la question de savoir pourquoi l’État moscovite, puis l’Empire de Russie n’ont cessé de s’élargir, d’acquérir encore et encore de nouveaux territoires. La première réponse, fournie par de nombreux historiens russes du XIXe siècle, est la nécessité de rassembler toutes les terres russes, tous les territoires ayant, à un moment ou à un autre, été inclus dans les limites de la Russie kiévienne et de la Moscovie. La deuxième réponse est le besoin d’assurer la sécurité des frontières étatiques, d’accéder à des frontières naturelles qui protégeraient la Russie contre ses ennemis. Le marxisme, lui, vulgarise une explication de type économique : le développement de l’industrie et du commerce exigeaient de nouveaux territoires. Aucune de ces interprétations n’est cependant satisfaisante. La Russie, en effet, continue de s’agrandir lorsque toutes les terres russes ont été englobées dans l’État. La menace aux frontières perd de sa valeur après l’acquisition de nouveaux territoires, au voisinage desquels apparaissent de nouveaux ennemis. L’industrie et le commerce, enfin – même au XVIIIe siècle – ne sont pas développés au point de susciter le besoin de nouvelles terres.
On a également donné des explications idéologiques : la Russie, « Troisième Rome », héritière de Byzance, a pour mission de restaurer un grand
L’explication politique part de l’idée qu’un vaste territoire rend nécessaire un État fort ; mais, à l’inverse, un État fort élargit son territoire.
Tout en fournissant des réponses, les théories universelles laissent dans l’ombre de nombreux aspects du problème ; la clef universelle n’ouvre pas toutes les portes. On recourt alors à des explications qui ne prétendent pas créer un système achevé, logique. Une série d’historiens évoque ainsi le rôle des intérêts privés, déterminant, à tel ou tel moment, la politique extérieure et poussant à la conquête de nouvelles terres. Il y a des tenants de la théorie des « circonstances favorables » : chaque fois que l’occasion s’en présentait, la Russie allait de l’avant, toujours plus loin, vers de nouvelles frontières.
La première guerre contre la Turquie, qui dure de 1762 à 1774 et vaut à la Russie de brillantes victoires et de considérables territoires, permet d’utiliser, pour expliquer ses causes, toutes les réponses à la question des raisons de l’expansion russe. Parmi les explications officielles, on trouve le désir de réunir les terres russes, d’apporter la liberté aux peuples slaves subissant le joug turc, de garantir les frontières au sud et à l’ouest. La guerre commence quand la « politique internationale se présenta sous un jour favorable pour la Russie, et Catherine sut au maximum tirer profit de ce contexte diplomatique1 ». Enfin, le rôle des intérêts privés est immense : chaque partage de la Pologne apporte aux favoris de l’impératrice de gigantesques domaines et des milliers d’âmes serves.
Platon Zoubov, que les historiens polonais considèrent comme l’un des principaux initiateurs du second et du troisième partages, reçoit, après ce dernier, des terres sur lesquelles travaillent treize mille âmes paysannes (ceci ne faisant que s’ajouter aux cadeaux obtenus précédemment). Après le premier partage, les Orlov sont largement récompensés. Grigori Potemkine qui rêve, à la fin de sa vie, d’avoir son propre royaume, a bien l’intention d’y inclure les provinces du sud-est de la Pologne. Après le deuxième partage, Catherine, si l’on en croit Alexandre Bezborodko (1746-1815), secrétaire personnel de l’impératrice, distribue en un jour cent dix mille âmes paysannes des provinces rattachées, soit, compte tenu du prix de l’âme à l’époque – dix roubles –, une somme globale de onze millions de roubles.
Catherine soigne aussi, manifestement, ses propres intérêts. Elle a besoin de gloire, « besoin d’actions d’éclat, de victoires importantes, évidentes pour tous, afin de justifier son accession au trône et de mériter l’amour de ses sujets ; pour cela, de son aveu même, elle ne négligeait rien2 ». Auteur d’une
L’orgueil national, capable de remplacer la liberté, est particulièrement fort au moment des guerres, il se nourrit abondamment de la conquête de terres étrangères. Mais on peut ajouter aux réflexions de l’historien russe, qui écrit son grand œuvre dans la seconde moitié du XIXe siècle, que la guerre permet de jeter un pont par-dessus le « Schisme », de réunir les soldats serfs et les officiers propriétaires en une même armée poursuivant un même but : la gloire de la Russie.
« La politique extérieure, résume Vassili Klioutchevski, est l’aspect le plus éclatant de l’œuvre politique de Catherine. Lorsqu’on veut exprimer le meilleur qui se puisse dire à propos de son règne, on parle de son action au-dehors4… » Un avis partagé par tous les historiens, et une évidence pour les contemporains de l’impératrice. Après la victoire remportée sur l’Allemagne en 1945, les historiens soviétiques, l’académicien Evgueni Tarlé en tête, entreprendront de présenter la politique extérieure de Catherine II comme un modèle pour la politique étrangère stalinienne, et l’impératrice elle-même comme l’ancêtre du « Guide des Peuples ». Le titre militaire que s’adjugera Staline – celui de généralissime – sera, expliqueront les historiens soviétiques, une référence aux grands capitaines du temps de Catherine, Roumiantsev et Souvorov.
Pour Vassili Klioutchevski, après les cinq premières années de règne, consacrées avant tout à consolider la position de l’impératrice sur le trône, Catherine entreprend de résoudre « les deux grandes questions en suspens dans le domaine de la politique étrangère, questions anciennes et difficiles… ». L’une concerne « la nécessité de prolonger la frontière méridionale de la Russie jusqu’à la mer Noire, l’autre le rattachement de la
On est frappé par le caractère agressif des « questions » et des « tâches » auxquelles la politique étrangère russe se trouve confrontée. Leur solution se trouve hors des frontières de l’État, elle nécessite de les repousser encore. Ces « tâches » et « questions » ne sont pas nouvelles : elles sont déterminées par des facteurs intangibles, d’ordre géopolitique. Une fois assuré l’accès à la Baltique où il ne reste qu’à « consolider les positions », vient le tour de la mer Noire. L’adversaire méridional de la Russie est l’Empire ottoman. Il constitue aussi un important obstacle à l’ouest. Le « rattachement de la
L’amour passionné de Pierre III pour le roi de Prusse avait mis un terme inattendu à la guerre de Sept Ans. Après la fin du conflit, les alliances se sont renversées : jusqu’alors alliée de la Prusse et adversaire de la Russie, l’Angleterre s’est rapprochée de Pétersbourg ; à l’inverse, l’Autriche, alliée de la Russie contre Frédéric II, se montre hostile à la politique de Catherine ; quant à la France, qui a combattu la Prusse avec les Russes, elle est désormais leur principale ennemie.
La fragilité des alliances souligne la permanence des intérêts. Les plus éminents diplomates russes de la seconde moitié du XVIIIe siècle bâtissent la politique extérieure de l’empire sur des combinaisons diplomatiques contradictoires. Le comte Alexis Bestoujev-Rioumine, qui dirige la politique étrangère de l’État à partir de 1744, juge nécessaire de renforcer l’union avec l’Angleterre, la Hollande et l’Autriche, contre la France, la Prusse et la Turquie. Le revirement de la politique anglaise, qui s’oriente vers une union avec la Prusse (au milieu des années 1750), entraîne l’arrestation du chancelier, en février 1758. Libéré par Catherine après son accession au trône, il cesse d’avoir une influence sur la politique. Mikhaïl Vorontsov (1714-1767), partisan d’une alliance avec la France, lui succède au poste de chancelier. Vorontsov sera victime de sa proximité avec Pierre III. Elle entraînera sa chute.
Nikita Panine (1718-1783) prend alors la direction de la politique extérieure. « C’était un bel homme, un courtisan qui avait fière allure ; à vingt-trois ans, il fut fait gentilhomme de la chambre, à vingt-neuf chambellan7. » Remarqué par l’impératrice Élisabeth, il est convoqué par elle mais s’endort, en attendant qu’elle l’appelle dans sa chambre. Cela ne l’empêche pas d’effectuer une impressionnante carrière diplomatique, puis d’être nommé précepteur du grand-duc Paul Petrovitch. Il soutient les plans d’accession de Catherine au trône. D’abord conseiller officieux de l’impératrice, il prend, en 1763, la tête du « Collège étranger », dirigeant ainsi pendant presque vingt ans la politique étrangère de la Russie.
Son nom reste lié au programme de politique extérieure connu sous le nom d’« Accord du Nord » ou de « Système du Nord ». L’idée de l’« Accord du Nord » consiste à sceller l’union de l’Angleterre, de la Prusse et de la Russie, à laquelle le Danemark serait également convié. L’alliance de la Russie avec les pays protestants est dirigée contre l’« Union des Bourbons », autrement dit de la France, de l’Espagne et de l’Autriche catholique. À la différence de la plupart des historiens, Evgueni Tarlé tient pour véritable auteur du plan William Pitt (dit le Premier Pitt), comte de Chatham, Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne. Pitt avait eu l’idée d’une alliance russo-prusso-anglaise, avant même l’accession de Catherine au trône. Le projet d’une union du Nord suscite un vif intérêt au Danemark, elle séduit le baron Korff, ambassadeur russe, qui la propose en son nom à Pétersbourg, où Panine en assume la « paternité ».
En publiant l’article dans lequel il fait du comte de Chatham l’auteur du projet d’« Accord du Nord », l’académicien Tarlé veut prouver une fois encore, en 1945, la « perfidie anglaise », redevenue d’actualité après la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que les divergences éclatent entre les alliés d’hier. Pour l’historien, la politique étrangère anglaise visait, au XVIIIe siècle, à « précipiter la Russie dans une guerre contre la France8 ».
K. Waliszewski, biographe de Catherine II, voit, lui, dans le « Système du Nord, l’affaire personnelle de l’impératrice9 ». Écartant le débat sur l’auteur de l’idée elle-même (Pierre le Grand s’appuyait sur les pays protestants, de sorte que le projet n’était pas nouveau), il convient d’en souligner la portée, telle que la comprend le comte Panine : « Nous transformerons notre système de dépendance à leur égard (les Cours autrichienne et française) et, à sa place, nous en instaurerons un autre, qui ne fasse pas obstacle à notre action. » De son point de vue, le « Système du Nord » donne à la Russie la possibilité de mener une politique étrangère indépendante. Une opinion entièrement partagée par Catherine qui déclare, au début de son règne : « Le temps montrera que nous ne sommes à la traîne de personne10. »
Rêve des diplomates, une politique extérieure autonome n’est en réalité possible que sur le papier. Vassili Klioutchevski qualifie Nikita Panine de « diplomate idyllique11 », autrement dit de grand « imaginatif », construisant des plans sans lien avec la réalité. Les défauts de l’« Accord du Nord » ne sont ni les différences entre les systèmes étatiques des pays composant l’union – cela n’a jamais empêché les alliances –, ni les intérêts divergents. Le principal d’entre eux est la rupture avec l’Autriche qui a des frontières communes à la fois avec la Pologne et l’Empire ottoman, deux objectifs de la politique étrangère russe.
Les événements de Pologne marquent, pour Catherine, la fin de sept années de règne pacifique. Le 5 octobre 1763, meurt Auguste III, roi de la
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la
Depuis Pierre le Grand, la Russie joue un grand rôle dans la politique polonaise, s’appuyant sur de puissants groupuscules pro-russes. Frédéric II, de son côté, lui porte l’intérêt le plus vif : la Prusse se compose de territoires dispersés, séparés par les terres polonaises. L’Autriche, enfin, troisième voisine de la
On propose, pour le trône vacant, la candidature de Stanislas Poniatowski, soutenue par Catherine II et le roi de Prusse. L’impératrice connaît bien ce candidat. Dans les années 1755-1758, alors que Catherine n’était que grande-duchesse, épouse infortunée de Pierre III, Stanislas Poniatowski, jeune et séduisant seigneur venu en Russie dans la suite de l’ambassadeur anglais et connaisseur des salons parisiens, s’était chargé de la consoler. Par la suite, Poniatowski avait quitté Pétersbourg, mais une correspondance s’était instaurée entre l’impératrice et son ancien favori. Un historien polonais note à ce propos : « Il fallait qu’à tous nos malheurs s’ajoutât l’amour de Poniatowski pour Catherine12. »
Quand vient le temps de choisir un nouveau roi de Pologne, la candidature de Stanislas Poniatowski semble la plus appropriée à Catherine, non pas en souvenir des tendres sentiments que lui portait l’impératrice à l’âge de vingt-six ans, mais parce que son ancien favori est apparenté au puissant clan Czartoryski, détenteur d’immenses territoires en Lituanie et, depuis longtemps, d’orientation pro-russe. Les troupes russes sont entrées en Pologne et en Lituanie en 1763, avant même la mort d’Auguste III ; lorsque commence la « campagne électorale », elles font route vers Varsovie. Le 6 septembre 1764, cinq mille cinq cent quatre-vingt-quatre membres de la
En mars 1764, la Russie signe un accord avec la Prusse. Nombreux sont les historiens qui rejettent sur Frédéric II la responsabilité de la politique de pression renforcée sur la Pologne, y compris après l’élection au trône du candidat de Catherine. Les puissants voisins de la
Nikita Panine explique à Nikolaï Repnine, ambassadeur de Russie à Varsovie, que la question des dissidents ne doit aucunement être un prétexte à répandre en Pologne la foi orthodoxe ou celle des protestants, mais un moyen, pour la Russie, de trouver des partisans… La chose est évidente pour Catherine. Le nombre des transfuges russes en Pologne ne cesse de croître, au fur et à mesure que le servage se durcit. L’élargissement des libertés pour les orthodoxes de Pologne ne peut qu’attirer d’autres fuyards. La question des dissidents renforce les désaccords entre les clans des seigneurs polonais et affaiblit le pays. En outre, Catherine adore son rôle de « championne de la liberté », d’autant que les maîtres des esprits du XVIIIe siècle, les philosophes français, ne lui ménagent pas leurs louanges à ce sujet. Ainsi, en 1768, Voltaire félicite-t-il Stanislas-Auguste de l’arrivée des troupes russes en Pologne : « L’impératrice de Russie n’a pas seulement instauré la tolérance universelle dans la vaste immensité de son État, elle a envoyé son armée en Pologne, première armée de paix dans l’histoire de l’humanité, appelée à ne servir que la défense des droits des citoyens et à faire trembler leurs ennemis13. » L’enthousiasme de Voltaire pour la mission de l’« armée de paix » n’est pas, les
L’historien russe Gueorgui Vernadski, adepte de l’eurasisme, rappelle, en 1927, de la façon la plus concise et la moins ambiguë, les événements qui suivent l’élection de Stanislas Poniatowski : « La Diète polonaise rejeta la pétition concernant les droits des dissidents… On fit entrer les troupes russes dans Varsovie et les chefs du parti latin extrémiste
La « Confédération du Bar » déclenche la guerre avec la Russie. Pour les Cosaques et les paysans, c’est le signal de la révolte contre les seigneurs polonais et les juifs. Le bruit court que la tsarine Catherine a envoyé une « charte d’or », appelant les Haïdamaks à égorger les catholiques et les juifs. Le soulèvement est conduit par le Zaporogue Maxime Jelezniak. Ivan Gonta, qui commande les Cosaques fidèles au roi de Pologne dans la ville d’Ouman, ouvre les portes de la cité aux Haïdamaks. Le massacre d’Ouman, au cours duquel près de vingt mille personnes trouvent la mort, fait date dans l’histoire des pogroms. Aux prises avec les Confédérés, les troupes russes mettent à profit le soutien des Haïdamaks, dressant les orthodoxes contre les catholiques.
Mais Catherine ne veut à aucun prix soulever les paysans contre les propriétaires, même si les premiers sont ukrainiens, et les seconds polonais. L’alliance tacite des Haïdamaks et des armées russes ne dure guère : par les efforts conjugués des troupes de la tsarine et du roi, la révolte est impitoyablement écrasée. Auparavant toutefois, les Haïdamaks attaquent la ville de Balta et anéantissent la population. Balta se trouve en Moldavie, donc en territoire turc. Le sultan Abdül-Hamid Ier lance à la Russie un ultimatum : elle doit retirer ses troupes de Pologne et renoncer à protéger les orthodoxes (les dissidents). La Russie refuse et la Turquie lui déclare la guerre. La France a poussé de toutes ses forces les Turcs à cette décision. Un manuel d’histoire français très populaire est sans ambiguïté sur ce point : « S’efforçant de venir en aide aux patriotes polonais, le ministre français Choiseul lança les Turcs contre la Russie16. » On peut se demander si l’action du duc de Choiseul, qui dirige la politique extérieure de la France à partir de 1766, s’explique vraiment par le noble désir d’aider les patriotes polonais, ou plutôt par la défense des intérêts français tels qu’il les comprend. Quoi qu’il en soit, le rôle de la diplomatie française dans la politique turque est incontestable, et Catherine ne l’ignore pas : Alexandre Obrezkov est, depuis des années, son ambassadeur à Istanbul, il connaît magnifiquement la situation dans l’Empire ottoman et l’impératrice lit personnellement ses dépêches, avec la plus grande attention.
Les instructions envoyées par Catherine à Obrezkov, le 26 mars 1768, ne laissent pas de place au doute : l’impératrice est résolue à poursuivre sa politique en Pologne, fût-ce au prix d’une guerre contre la Turquie. Placée devant le choix de continuer la lutte contre la « Confédération du Bar » ou d’y renoncer sous la menace d’un conflit avec les Turcs, Catherine opte pour le « moindre mal », tout en soulignant qu’elle ne veut pas la guerre. Mais « nous préférons, écrit-elle à son ambassadeur, le heurt à l’anéantissement de notre œuvre… Car il y va de l’honneur, de la gloire et de la dignité de Sa Majesté Impériale, ainsi que des authentiques et intangibles principes de notre système politique17 ».
Une nouvelle guerre commence avec la Turquie – il y en aura quatre au XVIIIe siècle, et quatorze jusqu’à la fin du XIXe. 1768 marque le début du premier conflit du règne de Catherine. La guerre se déroule sur deux fronts : contre les « confédérés du Bar » qui ont réuni une forte armée, et contre les troupes turques qui comptent, en théorie, six cent mille combattants, moins les détachements tatars auxiliaires. L’armée russe, elle, se compose, en 1767, de cent quatre-vingt-sept mille hommes, dont cent cinquante mille fantassins. Elle dispose aussi de détachements cosaques non réguliers. La mobilisation qui fait suite à la déclaration de guerre fournit cinquante mille soldats.
Les objectifs des opérations militaires en Pologne changent progressivement : le désir initial de renforcer l’influence russe dans l’État polonais se transforme en participation à la liquidation de la
Trois États s’affrontent, qui, des siècles durant, se sont combattus pour la suprématie dans la partie du monde que leur a dévolue la géographie. L’issue de la guerre, confirmée par un second conflit avec la Turquie et les partages de la Pologne, marquera, pour l’Empire ottoman, une décadence d’un siècle et, pour l’État polonais, une disparition de cent cinquante ans. La première guerre turque de Catherine ne manque ni de prétextes ni de motifs, mais les plus importants sont l’affaiblissement de la Turquie et de la
La Sublime Porte est entrée dans le XVIIIe siècle en perdant, aux termes du traité de Karlowitz (1699), une partie de ses possessions en Europe. L’heure du déclin a sonné. Les causes en sont multiples : dimensions gigantesques de l’Empire, affaiblissement du pouvoir central, mais aussi refus catégorique de recourir à l’expérience occidentale. Hongrois converti à l’islam, Ibrahim Muteferrika écrit, dans un traité politique intitulé
Le système politique de la
La Russie, qui s’est développée dans un contexte de schisme profond de la société, se tourne vers l’Occident après Pierre le Grand et entre dans le concert des puissances européennes, en se fondant entièrement sur le principe du pouvoir autocratique et indivisible du souverain. Les timides tentatives effectuées pour le restreindre ont été repoussées. C’est à Catherine que revient le mérite d’une observation qui se confirmera dans les siècles suivants. Répondant à Chappe d’Auteroche qui critique le despotisme régnant en Russie, elle entreprend de lui démontrer que le pouvoir y est le moteur du progrès. L’impératrice affirme à juste titre que les révolutions conduisent, dans le pays qu’elle dirige, à un renforcement du pouvoir, et non à son affaiblissement, et qu’elles éclatent lorsque le peuple redoute le vide de pouvoir, et non lorsqu’il souffre du despotisme.
Le pouvoir autocratique confère au souverain la possibilité de mobiliser tous les moyens du pays, sans se soucier des victimes ou des dépenses, pour atteindre aux buts qu’il s’est fixés. La guerre contre la Turquie démontre la capacité de Catherine à diriger le lourd carrosse de la Russie là où elle le désire. Après avoir lancé des opérations militaires contre la Turquie, envoyé des troupes, selon la tradition, vers Azov, en Crimée, mais aussi en Moldavie et en Valachie, ordonné à Souvorov, général prometteur de quarante ans, d’écraser le « soulèvement polonais », Catherine ouvre un troisième front. L’idée en revient aux frères Orlov, Alexis et Grigori, ce dernier étant favori de l’impératrice et membre du Conseil : attaquer la Turquie par terre et par mer, au sud de l’Empire ottoman.
Le projet implique de soulever les peuples orthodoxes des Balkans (Grecs, Monténégrins) et d’envoyer des bâtiments russes en Méditerranée – dans les eaux de l’Archipel –, afin de soutenir la révolte et d’effectuer des opérations contre la flotte turque. La flotte russe – trois escadres commandées par les amiraux Spiridov, Elfinston (un Anglais) et Harff (un Danois) – doit partir de la Baltique pour, à travers Skagerrak, Kattegatt, la mer du Nord, l’Atlantique, Gibraltar, la Méditerranée, gagner les rivages de la Morée (le Péloponnèse) et les îles de l’Archipel. Le voyage prend une demi-année. Une fois au terme de leur périple, les escadres sont placées sous le commandement du chef de toutes les forces maritimes et terrestres de la Russie en Méditerranée, le comte Alexis Orlov, qui vit en Italie et, dans ses lettres à Catherine, esquisse des projets fantastiques de soulèvement des chrétiens contre les Turcs. Géant défiguré par un coup de sabre dont la cicatrice lui barre tout le visage, cet homme est l’un des personnages les plus étonnants de l’histoire russe. Rien ne l’arrête : sans hésiter, il a assassiné Pierre III après sa déchéance. Il remporte une brillante victoire maritime sans rien connaître dans ce domaine, et séduit l’impératrice par ses projets parce qu’elle a envie d’y croire.
Petite princesse allemande, originaire d’une principauté grande comme un mouchoir de poche, Catherine coiffe la « chapka du Monomaque » et reprend à son compte tous les rêves et les fantaisies des tsars de Russie. Parmi eux, celui de Constantinople. En engageant le combat contre la Turquie en 1711, Pierre le Grand avait entrepris de mettre à exécution le projet de la « Troisième Rome », de transformer Moscou, comme le voulait Iouri Krijanitch au XVIIe siècle, en capitale d’un empire slave qui engloberait les possessions byzantines de l’Empire ottoman. L’échec de Pierre, la catastrophe du Prouth n’avaient fait que retarder la réalisation du rêve.
En 1762, le feld-maréchal Munich écrit à Catherine qui vient d’accéder au trône : « Je peux vous démontrer, avec des arguments solides, que lorsque Pierre le Grand assiégea pour la première fois Azov en 1695, son grand vœu et son grand dessein furent, trente ans durant, de conquérir Constantinople, de chasser d’Europe les infidèles, Turcs et Tatars, et de restaurer ainsi la monarchie grecque19. » Le vieux feld-maréchal espère que la jeune impératrice lui confiera une nouvelle expédition. Rejetant les offres de service de Munich, Catherine n’en garde pas moins les projets de Pierre. Parfaitement fantastiques à l’instant de leur conception, ces plans, qui semblent irréalisables, jouent néanmoins un rôle constant et non négligeable dans la politique étrangère russe.
La guerre se déroule de la meilleure façon possible. Les troupes russes prennent Azov, définitivement cette fois. Puis, elles entrent en Crimée. Ce sont là, pour elles, de vieux champs de bataille. De remarquables victoires sont remportées en Moldavie et Valachie, principautés chrétiennes assujetties à l’Empire ottoman. En 1769, les Russes prennent Iassy, capitale de la Moldavie, puis Bucarest, capitale de la Valachie. L’année 1770 apporte de nouvelles victoires sur l’armée turque, au bord de la Larga et de la Kalka, où les généraux Alexandre Roumiantsev et Piotr Panine se couvrent de gloire. La même année voit la défaite complète de la flotte turque, livrée aux flammes dans la baie de Tchesmé. Les navires russes s’assurent ainsi la suprématie en Méditerranée. En 1772, Catherine envoie vers les îles grecques une quatrième escadre, commandée par l’amiral Tchitchagov, et une cinquième en 1774, sous la conduite du Hollandais Samuel Greig, héros de la bataille de Tchesmé.
Les brillants succès remportés sur tous les fronts permettent de ne pas accorder trop d’attention aux difficultés intérieures. En 1770, la peste frappe la Russie. Au printemps 1771, elle sévit à Moscou. Au début de l’été, il meurt quatre cents personnes par jour. La population, qui se sent condamnée, se soulève. En septembre, Catherine envoie Grigori Orlov remettre de l’ordre dans l’ancienne capitale. Mais l’épidémie faiblit et s’arrête en octobre. Cent trente mille morts sont dénombrés, rien qu’à Moscou.
L’épidémie à peine terminée, éclate la révolte de Pougatchev, qui ébranle l’Empire. S’ajoutant aux trois fronts extérieurs, la guerre contre les insurgés nécessite des moyens colossaux. En accédant au trône, Catherine a trouvé les caisses vides. Elle note dans son journal : « J’ai trouvé en Prusse une infanterie qui n’avait pas touché les deux tiers de sa solde. Au Bureau d’État, des
Les premières réformes, purement cosmétiques, n’améliorent en rien la situation. Le revenu n’excède pas dix-sept millions de roubles. Le budget de la France est alors d’un demi-milliard de francs, celui de l’Angleterre de douze millions de livres sterling. Catherine, non seulement ne veut pas moins, mais elle vise plus. Et elle y parvient. En 1796, le budget de la Russie atteint les quatre-vingts millions de roubles. En 1787, l’empereur d’Autriche Joseph II déclare : « L’impératrice est le seul monarque véritablement riche en Europe. Elle dépense beaucoup et partout, et ne doit rien à quiconque ; sa monnaie papier vaut ce qu’elle décide21. »
Les sources de revenus sont la capitation, les innombrables impôts (y compris sur le port de la barbe), l’affermage des boissons alcoolisées. Ces dernières, qui représentent à peine plus de quatre millions de roubles en 1765, en rapportent dix millions en 1786. Au milieu du XVIIIe siècle, dans les
La richesse de Catherine qui paie pour tout et à tout le monde, réside, pour reprendre l’expression de Joseph II, dans la « monnaie papier ». En montant sur le trône, Pierre III promulguait un
La Russie est toutefois un cas à part. Paysan, fermier général pour le vin, auteur, nous l’avons vu, du premier traité d’économie russe, intitulé
Ivan Possochkov dissertait ainsi sur les finances au temps de Pierre le Grand. En 1786, sous le règne de Catherine II, le comte de Ségur, ambassadeur de France, note : « En arrivant ici, il faut oublier l’idée qu’on s’est faite des opérations financières dans les autres pays. Dans les États d’Europe, le monarque ne gouverne que les affaires, et non l’opinion publique ; ici, en revanche, l’opinion est soumise à l’impératrice ; la masse des billets de banque, l’impossibilité manifeste de les garantir par un quelconque capital, les falsifications au terme desquelles les monnaies d’or et d’argent ont perdu la moitié de leur valeur, bref, tout ce qui, dans un autre État, eût immanquablement entraîné la banqueroute et la plus funeste des révolutions, ne suscite pas même l’alarme ni ne sape la confiance, et je suis sûr que l’impératrice pourrait imposer, en guise de monnaies, des bouts d’os, si elle en donnait l’ordre25. »
Le capital garantissant les assignats russes est la confiance envers la souveraine : plus longtemps elle reste sur le trône, plus retentissantes sont ses victoires et ses conquêtes, et plus grande est la valeur attachée à son nom. Ce moyen magique de trouver de l’argent en imprimant du papier a un revers : le déficit croissant de l’État. L’impératrice laissera à son fils et héritier des dettes représentant plus de trois fois et demie le revenu des trois dernières années de son règne.
Les victoires russes commencent à inquiéter les pays européens. L’Angleterre, ici, n’est pas concernée : elle a neutralisé la France hostile à la Russie et permis aux escadres russes de faire la loi, pendant plus de quatre ans, en Méditerranée. Il faudra attendre quelques décennies pour que les relations anglo-russes prennent un caractère conflictuel. Frédéric II, en revanche, allié de Catherine, et l’Autriche qui soutient la Turquie, s’alarment pour de bon. On assiste à un rapprochement des ennemis d’hier, la Prusse et l’Autriche, qui proposent avec insistance leur médiation pour la conclusion d’un traité de paix entre la Russie et la Turquie. Simultanément, apparaît le problème des compensations. Pour l’Autriche et la Prusse, c’est une question d’équilibre : elles doivent obtenir des compensations pour les victoires et les conquêtes russes.
L’idée d’un partage de la Pologne n’est pas neuve. Déjà, après la mort de Sigismond II, en 1572, la chose avait été évoquée dans les Cours européennes. L’affaiblissement progressif de la
Les historiens déplorent souvent l’absence de documents et l’impossibilité d’accéder aux archives. Une fois n’est pas coutume, la politique étrangère des puissances européennes, y compris des acteurs des partages de la Pologne, est remarquablement documentée. Si bien, même, que chacun des points de vue peut être étayé par des documents officiels, des correspondances, des Mémoires. De nombreux historiens attribuent la paternité du premier partage au roi de Prusse, Frédéric II. Ils ont toutes les raisons pour cela : ses propres déclarations et l’intérêt de la Prusse à acquérir un territoire lui permettant de réunir en un tout les possessions disséminées du prince. Vassili Klioutchevski est affirmatif : « Ainsi naquit et essaima, depuis Berlin, l’idée des partages de la Pologne. » On peut en effet se référer aux Mémoires de Frédéric II, dans lesquels il rapporte qu’en 1769, il avait envoyé à Pétersbourg une note contenant un projet de partage. Catherine rejeta la proposition : la Russie avait suffisamment de terres, elle n’avait aucun besoin de songer à de nouveaux territoires.
Pour K. Waliszewski, la chose n’est pas douteuse : le troisième rapace – l’Autriche – « fit le premier pas et, le premier, porta la main sur des possessions étrangères ». Le fait est indiscutable. L’impératrice d’Autriche Marie-Thérèse est opposée à l’idée, mais son fils, l’empereur Joseph II, qui gouverne avec elle, y est entièrement favorable. Leur influent ministre des Affaires étrangères, Kaunitz, prône une politique plus agressive encore. En 1770, l’Autriche déplace, sans raison valable, les bornes-frontières et s’empare d’une partie de la Warmie. Au début de 1771, Pétersbourg accueille le prince Heinrich, frère du roi de Prusse. Catherine, qui a appris que l’Autriche avait fait « le premier pas », lui déclare : « Si eux se servent, pourquoi pas les autres ? »
Les événements se bousculent : la Russie transmet à l’Autriche ses conditions pour signer la paix avec la Turquie ; des pourparlers s’engagent, concernant le partage de la
La
Durant les dernières années de son règne, Catherine déploie tous ses efforts pour régler définitivement la question polonaise. Les troupes russes pénètrent dans le pays et occupent Varsovie en 1791, après l’adoption par la Diète, le 3 mai, d’une Constitution qui transforme la
Vassili Klioutchevski critique violemment la politique polonaise de Catherine, non d’un point de vue moral et humaniste abstrait, mais en se fondant sur l’intérêt de la Russie. Convaincu que toutes les « terres russes », autrement dit les territoires peuplés d’orthodoxes, doivent entrer dans la composition de l’empire, l’historien énumère les aspects négatifs des partages : disparition de l’État-tampon entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, d’où aggravation des tensions entre ces pays ; disparition d’un État slave, dont le territoire et la population viennent désormais renforcer deux États allemands. Et V. Klioutchevski ajoute que « l’anéantissement de l’État polonais indépendant ne nous sauva pas de la lutte contre son peuple : au XIXe siècle, nous dûmes, par trois fois, combattre les Polonais26 ». Vassili Klioutchevski ne pouvait savoir que « la lutte contre le peuple polonais » se poursuivrait encore au XXe siècle.
L’historien reproche surtout à Catherine d’avoir livré la Pologne à la « germanisation », se trouvant ainsi confrontée, non plus à un voisin faible que l’on pouvait tenir en main, mais à deux rapaces pillards, ennemis traditionnels du monde slave.
Ces considérations ne prennent pas en compte le fait que le premier partage de la Pologne, qui enclenche le mécanisme entraînant la liquidation de la
Aux termes du traité, la Russie reçoit Azov, Kertch, Kinbourn, soit l’embouchure du Don, du Boug, du Dniepr et le détroit de Kertch. Le littoral de la mer Noire est déclaré indépendant du sultan. La flotte russe a désormais le droit de circuler librement dans les eaux de la mer Noire. Les steppes situées entre le Dniepr et le Boug deviennent territoire russe. Les Tatars de Crimée, du Kouban et d’ailleurs sont décrétés « libres et complètement indépendants ». En d’autres termes, la Crimée cesse d’être le vassal de l’Empire ottoman : la Russie a les mains libres.
L’accord d’Istanbul sur « l’indépendance » de la Crimée permet de mesurer la défaite des armées turques. La Crimée est en effet peuplée de musulmans : or, le sultan, le calife, glaives de l’islam, ont le devoir d’apporter aide et assistance aux musulmans. La perte de la Crimée est vécue plus péniblement par l’Empire ottoman que toutes les pertes européennes ; elle signifie que la Sublime Porte est gravement malade. La Russie, elle, obtient le droit de protéger et de défendre les populations orthodoxes des provinces turques : Moldavie, Valachie, Péninsule balkanique.
Enfin, la Turquie reconnaît que les deux Kabarda, la Grande et la Petite, terres situées dans la plaine du Nord-Caucase et dans la principale chaîne du Caucase, peuplées de tribus montagnardes indépendantes, appartiennent à l’Empire de Russie. Ces montagnards musulmans bénéficiaient de la protection de la Turquie et des khans de Crimée. Le traité de Koutchouk-Kaïnardji accepte ainsi de très anciennes revendications territoriales de la Russie et cède à cette dernière toute la région comprise entre le Terek et la chaîne du Caucase. Une base est créée pour la progression en Transcaucasie. L’ampleur des victoires russes dans cette zone saute aux yeux, dès lors qu’on compare avec les conditions du traité de Belgrade (1739), qui stipulait que « les deux Kabarda demeuraient libres, qu’elles n’étaient soumises à aucun des deux empires et servaient de barrière entre eux ».
Catherine n’obtient pourtant pas tout ce qu’elle désirait. Elle manque de forces pour cela. Elle doit payer pour la neutralité des puissances européennes. Au bout du compte, les résultats sont malgré tout remarquables. La Russie devient l’un des plus forts États d’Europe. Elle élargit considérablement ses frontières à l’ouest, au sud et à l’est. La décennie suivante sera consacrée à consolider les acquis.
L’époque d’« assimilation du butin » est très étroitement liée au nom de Grigori Potemkine (1736-1791). Négligeant d’achever ses études à l’université de Moscou, Potemkine devient l’ordonnance du prince Georges de Holstein à Pétersbourg, et participe au coup de force qui porte Catherine sur le trône. Il sert ensuite pendant dix ans au Synode, au sein de la Commission chargée d’élaborer le projet d’
Pour les « initiés » tout est clair. Une ère nouvelle commence dans le règne de Catherine : l’ère Potemkine. Elle se divise en deux périodes. La première – 1774-1776 – n’est qu’intimitié, engouement passionné de Catherine pour son chevalier borgne, qui se révèle un conseiller intelligent, sûr et dévoué. Et quand la romance s’achève, comme dans le cas d’Orlov, sans que l’impératrice y soit pour quelque chose, la faveur de Potemkine reste intacte. La seconde période dure treize ans, de 1776 à 1789. Durant toutes ces années, Grigori Potemkine, honoré du titre de prince sérénissime, demeure le plus proche ami de l’impératrice, son principal conseiller, le deuxième personnage de l’État. En 1789, toutefois, un nouveau favori de Catherine, le juvénile Platon Zoubov, éclipse Potemkine. Rentré à Pétersbourg en 1791, ce dernier comprend bientôt que le passé ne reviendra plus ; il retourne dans le sud où il ne tarde pas à mourir.
L’ère Potemkine peut être qualifiée de période de consolidation des acquis de Koutchouk-Kaïnardji, principalement dans le sud. Les steppes situées entre le Boug et le Dniepr, auxquelles la Turquie a renoncé, sont le territoire de la
Catherine, en l’occurrence, ne se soucie guère des précédents historiques. Elle estime simplement que la
Grigori Potemkine obtient des pleins pouvoirs élargis pour transformer les steppes désertiques en Nouvelle-Russie, mettre en œuvre les plans fantastiques d’agrandissement de l’empire en direction du sud. Il bâtit des villes, des ports, conclut des accords au nom de l’impératrice. On juge d’ordinaire l’action de Potemkine, tantôt sur ses projets, tantôt sur ses résultats. Le gouverneur-général d’Astrakhan et de Saratov prévoit ainsi de construire dans la steppe une ville baptisée Iekaterinoslav (dont il deviendra aussi gouverneur) où il a l’intention d’édifier des églises semblables à Saint-Pierre de Rome, de fonder une Académie de musique, une université dotée d’un observatoire, douze manufactures de laine, de soie et autres. Ces rêves resteront sur le papier, mais la ville, elle, est construite, de même que celles de Nikolaïev et de Kherson. En 1783, la Crimée devient russe. L’annexion de la presqu’île est, là encore, effectuée à l’initiative de Potemkine, soutenu par Alexandre Bezborodko (1746-1815), secrétaire particulier de Catherine à partir de 1775 et son principal conseiller pour les questions de politique étrangère, après la mort de Nikita Panine. Le 8 avril 1783, l’impératrice signe un acte proclamant la « soumission à la puissance russe de la presqu’île de Crimée, de Taman et de toute la rive du Kouban ». Potemkine entreprend aussitôt de bâtir Sébastopol et de créer la flotte militaire de la mer Noire.
Sous la haute surveillance de Potemkine, des pourparlers sont engagés avec Irakli II, tsar de Kartli et de Kakhétie, régions de Géorgie orientale. Le 5 août 1783, le traité de Saint-Georges est conclu, qui reconnaît «
Les adversaires de Potemkine à la Cour tentent de persuader Catherine que l’empire n’a besoin ni de la Crimée ni de la Nouvelle-Russie et que les dépenses qu’elles engendrent sont insensées. Au cours de l’été 1787, l’impératrice se rend dans le sud pour y contempler de ses yeux les fruits de l’action de son favori. À Kaniev, elle est accueillie par Stanislas-Auguste, puis l’empereur d’Autriche, Joseph II, se joint au cortège. Von Helbig, diplomate de Saxe, nous brosse le tableau du voyage de Catherine à travers une contrée fabriquée de toutes pièces par Potemkine, où l’on montre à l’impératrice des villages peints sur du carton. Le récit de von Helbig donnera naissance à la fameuse expression : « villages de Potemkine ». Certes, sa relation ne reflète pas vraiment la réalité, mais elle est si ingénieuse qu’elle s’impose plus que la vérité. De fait, on ne pouvait duper Catherine que si elle le voulait bien.
L’action de Potemkine dans le sud est importante pour l’impératrice, qui y voit un pas de plus dans la réalisation de son « projet grec ». En 1779, quand un second fils naît à Paul, on le baptise – par hasard, affirme Catherine – Constantin. En 1781, l’impératrice ordonne de graver une médaille où le petit Constantin est représenté sur les rives du Bosphore, avec les trois vertus chrétiennes, l’Espérance lui désignant de surcroît une étoile dans la partie orientale du firmament. Catherine passe une nuit à Bakhtchisaraï, l’ancienne capitale des khans tatars, et calcule qu’il ne faut pas plus de quarante-huit heures pour gagner Constantinople par la mer. Elle en informe aussitôt son petit-fils Constantin, dans une lettre.
L’annexion de la Crimée est une violation manifeste du traité passé avec l’Empire ottoman. Istanbul prend le voyage de Catherine dans le sud pour une provocation.
La Turquie déclare la guerre à la Russie. Aussitôt, le traité russo-autrichien d’aide mutuelle entre en vigueur. Joseph II, qui s’était empressé de rallier le cortège de Catherine, partie visiter les nouvelles provinces de l’empire, ne cachait pas ses craintes. L’empereur devait confier au comte de Ségur que l’Autriche ne soutiendrait pas la poursuite de l’expansion russe, en particulier l’occupation de Constantinople. Au demeurant, l’Autriche jugeait « le voisinage des turbans moins dangereux que celui des chapkas ».
L’alliance avec la Russie est cependant nécessaire à l’Autriche, avant tout pour affronter la Prusse qui s’intéresse de près à la Bavière. La menace pointe d’un rapprochement entre la Prusse et l’Angleterre. Cette dernière, alliée traditionnelle de la Russie – sauf pendant la guerre de Sept Ans –, met un point final à son conflit avec la France au Canada ; soucieuse de la situation du Hanovre et alarmée par l’irrépressible progression de Pétersbourg en direction de Constantinople, elle fait quelques tentatives d’approche du côté de la Prusse.
La deuxième guerre turque de Catherine commence dans un contexte international très différent de la première. L’été 1787 est une catastrophe agricole pour les
Une fois de plus, Catherine est contrainte de se battre sur deux fronts. De plus, l’absence des troupes dirigées vers le sud, met en danger la capitale de l’Empire. Secrétaire de Catherine, Alexandre Khrapovitski tient un journal détaillé des événements, dans lequel il consigne, le 10 juillet 1788, cette remarque de l’impératrice : « À dire vrai, Pierre Ier a fait sa capitale bien près… »
En supprimant, en 1772, l’ancienne Constitution qui donnait tout le pouvoir aux magnats, pour en promulguer une nouvelle accordant au monarque le pouvoir absolu, le roi de Suède Gustave III s’était heurté à la résistance de la Russie, qui défendait les « libertés » des seigneurs contre le souverain. Dans un ultimatum à la Russie, il exige l’abolition des traités de Nystadt et de Koutchouk-Kaïnardji. La lenteur des Suédois, les victoires de la flotte russe dans la Baltique, l’opposition à Gustave III et une révolte antimonarchique contraignent cependant la Suède à conclure la paix avec la Russie, en août 1790. Les frontières restent inchangées, mais Catherine reconnaît la nouvelle Constitution de Gustave III.
En 1790, meurt Joseph II. Son plus jeune frère, Léopold II, lui succède. Il s’entend avec la Prusse et sort du conflit contre la Turquie. La première année de guerre antiturque n’apporte pas de grandes victoires à la Russie. Le commandant suprême, Grigori Potemkine, perd à plusieurs reprises tout espoir de succès et suggère à Catherine de quitter la Crimée, autrement dit de la rendre aux Turcs pour la reconquérir ensuite, avec plus de forces. L’impératrice refuse catégoriquement. Elle entreprend de convaincre, de réconforter, de rassurer son principal conseiller.
En 1788, Otchakov est enfin prise. Commandées par Alexandre Souvorov, les troupes russes franchissent le Prouth et mettent en pièces les armées turques à Fokchany et Rymnik (1790). La flotte de la mer Noire, placée sous le commandement de l’amiral Fiodor Ouchakov, défait une escadre turque entre Hadjibey et l’île de Tendra, éliminant la menace d’un débarquement ennemi à Kertch. Le 23 novembre 1790, l’armée de Souvorov assiège Izmaïl, la plus puissante forteresse turque sur le Danube, et l’une des plus importantes d’Europe. Le 7 décembre, Souvorov adresse au commandant de la forteresse un ultimatum rédigé dans un style à la César : « Vingt-quatre heures de réflexion pour la reddition, et c’est la liberté ; au premier de mes tirs, c’est la captivité et, dès l’assaut, la mort. » Le commandant choisit le combat et la forteresse est prise d’assaut. Vainqueur, le général russe laisse la ville trois jours entiers à ses soldats.
Le 9 janvier 1792, un traité de paix est signé à Iassy. La Turquie confirme les pertes enregistrées par le traité de Koutchouk-Kaïnardji ; elle renonce définitivement à la Crimée, accepte la présence russe dans le bassin de la mer Noire. Catherine, de son côté, renonce à son projet d’obtenir l’indépendance des principautés du Danube. La Russie agrandit ses possessions sur le littoral de la mer Noire et celui de la mer d’Azov (embouchure du Dniestr et du Boug), elle acquiert une vaste région comprise entre la mer d’Azov et le Kouban (les Cosaques zaporogues y sont déportés).
À l’emplacement de la petite forteresse turque de Hadjibey, commence, sur proposition du vice-amiral de Ribas, Espagnol au service de la Russie, l’édification d’un port. Par la suite, des colons grecs s’y installent et Catherine lui trouve un nouveau nom (en prenant conseil de l’Académie des sciences) qui, pour elle, sonne grec : Odessa. L’impératrice, on le voit, ne renonce pas à son « projet grec ». Un grand avenir attend la ville. Ce port que jamais les glaces n’emprisonnent, favorisera le développement du commerce russe et l’essor agricole de la Nouvelle-Russie.
14 De vastes projets
Gavriil DERJAVINE.
Gavriil Derjavine (1743-1816), le plus grand poète du règne de Catherine, auteur d’innombrables odes à
La dernière période de la vie – et de l’œuvre – de Catherine II commence en 1789, lorsque, répudiant un favori de plus, Alexandre Mamonov, elle s’en choisit séance tenante un nouveau, Platon Zoubov, âgé de vingt-deux ans. L’impératrice a alors soixante-six ans. Stanislas-Auguste, qui revoit sa bien-aimée en 1787, après une coupure de trente ans, la trouve fortement grossie, mais elle a gardé son teint frais et son charme d’antan, à peine gâté par la perte de ses dents.
Comme l’avait fait naguère Grigori Orlov, Platon Zoubov amène ses frères avec lui. Les Zoubov sont quatre ; outre Platon, Valerian, âgé de dix-neuf ans, est particulièrement proche de l’impératrice. Touchés par la « grâce » impériale, les nouveaux favoris ne songent plus, aussitôt, qu’à s’enrichir, à obtenir des titres et des grades. Les beaux esprits de la Cour murmurent qu’au déclin de ses jours, la souveraine a succombé à l’amour « platonique ». Informé de l’apparition d’un nouveau favori arrivé à la Cour sans son entremise, Potemkine quitte le front et gagne Pétersbourg pour, dit-il, « arracher la dent ». Il n’y parvient pas et repart, comprenant que son temps est fini.
Les changements dans l’entourage de Catherine correspondent aux fantastiques bouleversements qui surviennent en France le 14 juillet 1789 et qui mettent le monde en état de choc. Khrapovitski note dans son journal intime : « Un courrier est venu apporter la nouvelle qu’à Paris… le peuple est en émoi,… il a pris la Bastille…, les gardes ont rallié la populace2. » Pour Catherine, la surprise est totale. N’écrivait-elle pas à Grimm, en avril 1788 : « Je ne partage pas l’opinion de ceux qui estiment que nous nous trouvons à la veille d’une grande révolution » ? À peine un an et demi plus tard, la révolution est là.
Catherine, à l’exception de quelques philosophes, n’aime ni la France ni les Français. Pour Paul Milioukov, elle « nourrit toute sa vie, envers la nation française, les sentiments d’une authentique Allemande3 ». Il convient d’ajouter que la constante hostilité de la France à l’égard de la Russie ne peut qu’entraîner une hostilité en retour. Après l’avènement de Louis XVI, Catherine change toutefois d’attitude. Les relations évoluent entre les deux pays, en faveur d’une tentative de rapprochement.
La tournure prise par les événements à Paris n’alarme guère l’impératrice ; mais elle ne tarde pas à s’irriter de l’inaction du roi, qui ne prend pas les mesures nécessaires pour liquider les troubles. L’absence de « professionnalisme » de Louis XVI l’étonne : il ne sait manifestement pas ce qu’il doit faire. L’impératrice est certaine, en particulier, et elle l’écrit à Grimm, qu’il « faut relâcher les cordes trop tendues à l’extérieur du pays ». Autrement dit, rechercher l’apaisement intérieur par des guerres extérieures.
Le « mal français » apparaît soudain au sein de l’empire. Le 30 juin 1790, Khrapovitski note : « Arrestation du responsable des douanes d’ici, Alexandre Radichtchev, pour avoir écrit un livre :
La vague révolutionnaire parisienne croît irrésistiblement, cependant qu’augmentent les angoisses de l’impératrice. Le 24 avril 1792, on procède à l’arrestation du « chef des Roses-Croix ou “martinistes” moscovites, éditeur et imprimeur connu », Nikolaï Novikov (1744-1816), soupçonné de multiples crimes d’État. L’
Quatre types de crimes sont imputés au véritable père de l’imprimerie russe : rassemblements illicites ; correspondance avec des ennemis de l’étranger ; impression sous le manteau d’ouvrages anti-orthodoxes ; desseins visant l’héritier du trône. Une part importante des craintes et des angoisses qui tourmentent Catherine dans la dernière période de sa vie, est évoquée dans l’
Le contrôle effectué par des membres du clergé ne révèle pas le moindre ouvrage anti-orthodoxe, parmi les livres dont Novikov assure la publication. Mais il en édite des quantités. L’histoire russe compte de remarquables chefs d’État, chefs d’armée, écrivains. Nikolaï Novikov est peut-être l’éditeur le plus éminent. Paul Milioukov a dressé un tableau de l’édition de livres au XVIIIe siècle. 69 % de la production (hors les journaux, revues et livres sacrés) s’effectuent dans le dernier quart de siècle – entre 1776 et 1800 – et le mérite en revient principalement à Novikov. La plupart des ouvrages répondent à des nécessités professionnelles, aux besoins des établissements d’enseignement, ainsi qu’au goût très ancien du public pour la littérature d’édification, aidant au salut de l’âme. Mais 40 % s’adressent à un nouveau type de lecteur, en quête d’ouvrages faciles, distrayants : romans, récits, poèmes, pièces. Ils mettent au jour le monde des sentiments humains, de l’amour, du bonheur, de la tendresse, de la reconnaissance. Passionné de romans, Andreï Bolotov se refuse à admettre qu’ils « corrompent l’esprit ou gâtent le cœur ». « Quant à mon cœur, écrit-il, mes nombreuses lectures l’ont si bien empli de tant de sentiments tendres et particuliers, que j’ai nettement perçu en moi un grand changement et que je me suis senti en quelque sorte renaître5. »
Dans les revues, le nouveau lecteur cherche aussi à nourrir son esprit, et pas seulement ses sentiments. En 1769, Catherine entreprend la publication – non officielle – d’une revue intitulée
L’arrestation de Radichtchev, puis de Novikov, l’autodafé d’une pièce de Iakov Kniajnine (1742-1791) mettant en scène la lutte du républicain Vadim de Novgorod contre le monarque Rurik, l’accusation portée contre Gavriil Derjavine, selon laquelle il écrirait des « poèmes jacobins » sous prétexte qu’il traduit le Psaume 81 de David où l’on trouve cette adresse à Dieu : « Lève-toi, ô Dieu, juge la terre, car tu domines sur toutes nations6 » – autant de mesures dictées par la peur des événements survenus en France. Le fait n’est pas douteux, même si les craintes de Catherine ont aussi d’autres motifs.
En 1786, trois ans avant la Révolution française, les loges maçonniques sont fermées à Moscou, sur ordre de l’impératrice. En 1913, Paul Milioukov écrira : « À notre époque, la maçonnerie semble une chose lointaine, étrangère, un peu curieuse et risible7. » À la fin du XXe siècle, l’idée la plus répandue en Russie à propos de la maçonnerie est qu’il s’agit d’une organisation secrète, à l’origine d’un complot ayant apporté en Russie la révolution, le communisme, et voulant mener le pays à sa perte. La langue reflète le point de vue sur les « francs-maçons » : ce mot français est devenu en russe
Introduite en Russie, selon la légende, par Pierre le Grand, la franc-maçonnerie connaît un essor considérable au temps de Catherine II :
« À compter des années 1774-1775, des représentants de tous les ordres, de tous les grades et de toutes les professions, jusqu’aux marchands et artisans, entrèrent dans les loges. Alors, le grand-maître, en Russie, cessa d’être un étranger : un Russe, I. Ielaguine occupa cette place éminente8. »
Durant le premier quart du XIXe siècle, les maçons de Russie se consacreront aux problèmes politiques. Au temps de Catherine, la maçonnerie est « la seule école de philosophie morale », une forme d’éducation éthique9. Expliquant ce qui l’a « poussé dans la société des maçons », Nikolaï Novikov déclare : « Me trouvant au carrefour du voltairianisme et de la religion, il me manquait « le point d’appui, ou la pierre d’angle sur laquelle pût reposer la tranquillité de mon âme10 ». Novikov traduit parfaitement le choix auquel sont confrontés les Russes éclairés qui ne trouvent pas dans la religion toutes les réponses à leurs questions, mais qui n’acceptent pas les réponses du « voltairianisme », promu par Catherine.
La grande particularité de la maçonnerie russe est sa proximité du christianisme. À une interrogation des maçons allemands, les « frères » moscovites répondent, péremptoires, que les rites de l’Église gréco-russe sont si proches des rites maçons qu’on ne peut douter qu’ils soient de même source. Et lorsque Catherine exige du métropolite de Moscou, Platon, une note sur l’orthodoxie de Novikov, elle reçoit une réponse inattendue. Ayant pris connaissance des livres imprimés chez Novikov, le métropolite n’y découvre rien qui sape le sentiment religieux ou corrompe les mœurs. Les « frères » russes voient dans la maçonnerie une foi, illuminée par la Raison. Aux idées des philosophes français sur la renaissance de l’homme au travers d’une législation rationnelle, ils opposent la « renaissance morale ». Au lieu de la lutte pour les réformes, les maçons russes assignent à l’homme la tâche de se connaître lui-même, de s’auto-perfectionner, et de prôner l’amour de l’humanité, car tous sont frères. Paul Milioukov fait de la maçonnerie au temps de Catherine, le « tolstoïsme de l’époque ».
La cause commune gomme les différences entre les partisans des innombrables « systèmes » de l’Ordre. « Les trois piliers de la maçonnerie, à la fin du XVIIIe siècle – Novikov, Schwartz et N. Troubetskoï –, se rattachaient à diverses “nuances”, ce qui ne les empêchait pas d’œuvrer ensemble11. » Il est pourtant une divergence fondamentale : les points de vue des maçons de Pétersbourg et de Moscou ne concordent pas toujours. La nouvelle capitale incline vers l’ouest, l’ancienne vers les traditions moscovites. Le grand débat d’idées du XIXe siècle – qui renaîtra au XXe – entre « occidentalistes » et « slavophiles » trouve sa première expression dans les différences entre maçons moscovites et pétersbourgeois. Membre de l’Ordre de Pétersbourg, Novikov passe, en 1779, à celui de Moscou où il rencontre Ivan (Johann) Schwartz (1751-1784), un Allemand venu enseigner sa langue et nommé, à compter de 1780, professeur de philosophie à l’université de Moscou.
L’impact de Schwartz est également très important dans la propagation des idées maçonnes civilisatrices et dans le remplacement de l’influence culturelle française par l’influence allemande. Le penseur français le plus populaire dans les milieux maçonniques de Moscou est Louis-Claude de Saint-Martin, adversaire acharné de Voltaire. Son livre,
Fidèle à elle-même et convaincue de la force de sa plume, Catherine entreprend de combattre la maçonnerie, en publiant, en 1780, une brochure raillant les francs-maçons :
Les comédies sont écrites quand la maçonnerie commence à faire peur. En 1784, on découvre en Bavière la société secrète des « illuminés » qui veut remplacer le christianisme par le déisme, et la monarchie par la république. Les « illuminés » ne sont pas maçons, même s’ils empruntent à l’Ordre certains rituels. Mais Catherine, à l’instar de tous les non-initiés, ne fait aucune différence entre les francs-maçons, les « martinistes », les Roses-Croix et les « illuminés ». Disciple de Voltaire, elle ne comprend ni ne veut comprendre le mysticisme maçon, y voyant une injure à la philosophie et au bon sens.
L’impératrice passe de la critique « par le rire » aux répressions. Dans sa monumentale biographie de Catherine, Isabel de Madariaga s’oppose au traditionnel point de vue des historiens russes et soviétiques, pour lesquels l’impératrice réactionnaire persécute Novikov dès le début de son action d’éditeur et de publiciste, soit dès 1769. L’historienne anglaise considère que les premiers heurts avec les autorités sont suscités, non par l’action maçonnique ou réformatrice de Novikov, mais par la légèreté dont il fait montre à l’égard des droits d’auteur. En 1784, il est accusé de publier deux manuels scolaires dont un autre éditeur détenait les droits14. Isabel de Madariaga a raison de dire que l’État réglementé, dont rêve Catherine, est encore en chantier. Nikolaï Novikov veut gagner de l’argent en publiant des manuels scolaires, puis des livres religieux dont le monopole est détenu par le Très-Saint-Synode. Mais Catherine a suffisamment de griefs à l’encontre des activités de Novikov, pour se saisir du premier prétexte venu.
Les raisons de mécontentement ne manquent pas, en effet. En 1787, tandis que Catherine effectue sa tournée triomphale dans la Nouvelle-Russie conquise, la famine frappe subitement les régions centrales du pays. Le cercle maçonnique de Novikov réunit alors des fonds privés, afin d’aider les affamés. L’action des francs-maçons devient de plus en plus suspecte aux yeux de l’impératrice, qui commence à l’associer à la révolution. La police finit par découvrir, du moins l’affirme-t-elle, des liens entre la maçonnerie et l’héritier Paul Petrovitch. Après l’arrestation de Novikov, le juge d’instruction auquel est confié le dossier, est chargé d’éclaircir la nature de ces relations. On manque toutefois de preuves. On trouve, il est vrai, une lettre de l’architecte Vassili Bajenov qui, à la demande de Catherine, construit le Versailles russe aux environs de Moscou (Tsaritsyno) et qui est pressenti pour effectuer une transformation radicale du Kremlin. Franc-maçon lui-même, l’architecte adresse à l’héritier les ouvrages religieux édités par Novikov, dans le but – selon les magistrats instructeurs – d’« instaurer des liens ».
À la fin des années 1780, tout ce qui est hostile à Catherine prend le visage de la maçonnerie. Au début de la seconde guerre contre la Turquie, la Prusse et la Suède se retrouvent dans le camp de ses adversaires : or, les monarques de ces deux pays sont étroitement liés aux francs-maçons, et les maçons russes entretiennent une correspondance avec leurs « frères » prussiens et suédois. En Russie même, la franc-maçonnerie apparaît comme une force d’opposition, dans la mesure où elle n’est pas contrôlée par l’impératrice. On accuse Novikov et ses complices d’« organiser des assemblées secrètes », d’entretenir des contacts clandestins avec l’ennemi, « et cela au moment où la Cour de Berlin montre toute sa malveillance à notre endroit », de nourrir le secret dessein d’embrigader dans leur secte le grand-duc et de bien d’autres crimes. Nikolaï Novikov, nous l’avons dit, est condamné à mort, mais dans son
Dans son journal intime, le secrétaire de Catherine rapporte une conversation entre deux paysans – un serf du prince Troubetskoï et un paysan appartenant à la Couronne : « Pourquoi a-t-on exilé votre
Parmi les innombrables projets auxquels l’impératrice est particulièrement attachée, on trouve sa volonté de transmettre le trône, non pas à l’héritier légitime, le grand-duc Paul, mais au fils aîné de ce dernier, Alexandre, petit-fils préféré de Catherine. Elle entreprend donc de redéfinir l’ordre de succession au trône. En août 1792, l’impératrice annonce à son fidèle Grimm le prochain mariage d’Alexandre, quinze ans, avec la princesse de Bade, Louise-Marie-Augusta, âgée de treize ans : « Mon Alexandre se marie, puis il sera couronné, avec tout le cérémonial, dans la plus grande solennité. »
L’Empire change de nature : la conception idéologique de la « Troisième Rome » devient conception politique, voire géopolitique. L’acquisition des provinces polonaises échues à la Russie au cours des partages, marque un premier pas vers une union des Slaves, sous la conduite de la Russie. Dans une ode intitulée
Le poète chante la prise de Varsovie par Souvorov. Laconique, le général, lui, adresse à l’impératrice un bref message annonçant la victoire : « Hourra ! Varsovie est à nous ! » Et il reçoit en réponse un message de félicitations plus laconique encore : « Hourra, feld-maréchal ! » Le glorieux héros de la guerre contre la Turquie obtient la plus haute distinction de l’armée russe pour s’être emparé de la capitale polonaise. Le colonel Lev Engelhardt, qui participe à l’assaut de Praga, faubourg de Varsovie, déclarera, à la fin de sa vie : « Pour se représenter l’horreur de l’assaut, une fois celui-ci achevé, il faut en avoir été le témoin. Jusqu’à la Vistule elle-même, on voyait à chaque pas des morts de tous grades, et sur la rive s’entassaient des monceaux de tués et de mourants : guerriers, habitants de la ville, juifs, moines, femmes, enfants. À ce spectacle, le cœur humain se glace, le regard s’offense d’une aussi gigantesque honte17. » En 1943, l’historien soviétique E. Tarlé juge qu’il était nécessaire de prendre Praga et présente l’assaut comme « un exploit militaire de Souvorov, l’un des faits historiques les plus difficiles et les plus brillants18 ».
L’écrasement de l’insurrection, qui éclate en Pologne sous la conduite de Tadeusz Kosciuszko, et le partage définitif des restes du royaume font pleuvoir sur les vainqueurs un véritable déluge de récompenses. Soulignant par là même l’importance de l’événement, Catherine distribue aux plus méritants cent vingt mille âmes paysannes. Le mieux servi est Platon Zoubov – treize mille –, le feld-maréchal Souvorov et Roumiantsev ont droit chacun à sept mille, les autres à moins.
L’élargissement des frontières à l’ouest s’accompagne de l’acquisition de territoires voisins dans l’espace eurasien. Le « projet grec », dont la paternité, nous l’avons dit, revient à Grigori Potemkine, voit plus loin et l’inlassable Vassili Petrov exalte, dans une ode à Potemkine, les « sentiments maternels » de l’impératrice : « Moldave, Arménien, Indien, Hellène, ou bien noir éthopien, sous quelque ciel qu’ils viennent au monde, tous ont pour mère Catherine, tous bénéficient de ses grâces. »
Dans la liste des peuples qui, selon le poète, ont « Catherine pour mère », l’« Indien » retient particulièrement l’attention. En 1795, Platon Zoubov propose un document intitulé :
Inventé par Platon Zoubov qui rêve d’une gloire militaire au moins égale à celle de Potemkine, le « projet indien » est souvent qualifié d’absolument fantastique. On a quelque peine à imaginer que l’ultime favori de Catherine, qui n’a pas la moindre notion de l’art militaire et ne se distingue pas par des talents politiques particuliers, soit l’auteur des
Les fantaisies poétiques engendrent des plans politiques qui, à leur tour, stimulent les rêves des politiciens. En avril 1792, indique Khrapovitski, Catherine rédige elle-même son testament, expliquant en détail où il convient de l’inhumer, vêtue de quelle robe (une couronne d’or sur la tête). Elle conclut : j’ai le projet de donner à Constantin le trône de l’empire grec. En avril 1796, le général comte Valerian Zoubov reçoit l’ordre, « avec l’armée qui lui a été confiée, de franchir les frontières de la Perse ». Le prétexte est la demande du khan déchu Murtaza Kuli, venu à Pétersbourg implorer l’aide de l’impératrice dans la lutte qu’il mène contre l’usurpateur de son trône, Agha Muhammad. L’impératrice décide que sans mesures militaires, il est « impossible d’arracher la Perse aux mains de son pillard, d’y rétablir le calme, de restaurer notre négoce et de préserver des injures ceux de Nos sujets qui s’y livrent19… ». Mais il est un autre motif : la nécessité de défendre les
Le « projet grec » demeurera dans les rêves qui hanteront les diplomates russes du XXe siècle. La première étape vers sa réalisation apporte à la Russie, nous l’avons vu, la Crimée et la région du Kouban, et permet d’entreprendre la colonisation intensive de la Nouvelle-Russie. La mort de Catherine interrompt la campagne perse du général Zoubov. L’armée russe regagne ses pénates, mais elle a eu le temps de rattacher à l’empire Bakou et Derbent, deux bases importantes pour une percée dans le Caucase et au-delà.
15 Grand-Maître de l’Ordre de Malte
Alexandre SOUVOROV.
Nikolaï KARAMZINE.
Catherine II meurt subitement le 6 novembre 1796. Elle a soixante-six ans et demi. Comme on ne trouve aucune instruction formelle privant l’héritier légitime, le grand-duc Paul, de la couronne, le manifeste annonçant le décès de l’impératrice et l’avènement de l’empereur Paul Ier est rédigé le 7 novembre. Un mois plus tôt, le nouvel empereur fêtait son quarante-deuxième anniversaire.
L’origine de Paul Ier est incertaine. Un point, néanmoins, semble acquis : l’empereur Pierre III ne peut être son père. Catherine rapporte dans ses Mémoires que l’impératrice Élisabeth, furieuse que Pierre n’ait pas encore de descendance, avait déclaré tout de go à la grande-duchesse : « … Je vous propose de choisir entre Sergueï Saltykov et Lev Narychkine. Si je ne m’abuse, vous avez élu le second. – Sur quoi je m’exclamai : – Non, sûrement non. – Elle me dit alors : – Eh bien, si ce n’est pas le bon, l’autre le sera certainement1. » Catherine devait, semblait-il, savoir qui était le père de son enfant. Et pourtant le doute demeure. Pour commencer, Paul ne ressemble en rien ni à Saltykov ni à Narychkine, tous deux fort beaux ; son nez épaté, camus jusqu’à la provocation, en fait en revanche le digne héritier de Pierre III. Les allusions des contemporains à un oncle de Saltykov, au nez camus lui aussi, ne sont guère convaincantes. On prétend qu’une fois sur le trône, Paul Ier convoque l’amant de sa mère pour lui demander : « Es-tu mon père ? » À quoi Saltykov répond, gêné : « Nous avons été nombreux auprès de ta mère… » Le bruit court également que le premier-né de Catherine est mort à la naissance et qu’on lui a substitué un Finnois. Cela pourrait expliquer l’aspect extérieur du futur empereur.
Paul, cependant, fermement convaincu qu’il est le fils de Pierre III, supporte difficilement l’assassinat de l’empereur, qui survient lorsqu’il a sept ans. Élisabeth prend l’enfant avec elle dès sa naissance, privant ainsi Paul de sa mère qui, au demeurant, ne s’intéresse guère à son fils et ne l’aime pas. Si Paul Ier n’avait pas existé, Sigmund Freud aurait dû l’inventer.
En 1760, alors que Paul n’a pas encore six ans, on nomme auprès de lui, en qualité d’
Un biographe contemporain de Paul Ier résume les observations de Porochine : « Paul a onze ans, mais ses mœurs et son esprit sont clairement dessinés… De nombreuses circonstances de sa vie future se profilent déjà ; par la suite, elles ne feront que se préciser, rien d’autre. Une vanité démesurée. De la susceptibilité. De brusques accès de colère. Une rancune vite éteinte. De la suspicion. De la confiance envers les délateurs. Des crises d’hystérie. Un esprit aigu, mais incapable de concentration. De la précipitation. Une inaptitude à s’attacher longtemps à quiconque. Le besoin d’un confident, d’une personne de confiance. La passion des jeux militaires… La conscience de sa mission d’homme d’État. Une soif d’attention et d’amour… L’envie de jouer les chevaliers de Malte. Une curiosité pour les secrets de la maçonnerie. Le rêve de concurrencer son arrière-grand-père, Pierre Ier2. »
En septembre 1772, Catherine décide de marier l’héritier, alors âgé de dix-huit ans. Les principautés allemandes sont une source inépuisable de fiancées : trois princesses de Darmstadt, trois du Wurtemberg, trois de Cobourg, deux de Bade, etc. L’impératrice choisit pour Paul Wilhelmine de Hesse-Darmstadt qui, après sa conversion à l’orthodoxie, devient Natalia Alexeïevna. Paul aime son épouse, mais elle meurt en 1776. Après son décès, il apprend que la grande-duchesse le trompait avec son meilleur ami, le comte Razoumovski. Catherine montre à son fils des lettres des amants de sa femme, qui se trouvent en sa possession. Elle veut ainsi le consoler, atténuer sa peine. Aucun deuil n’est observé et Paul n’assiste pas aux funérailles. Cinq mois plus tard, l’impératrice choisit une nouvelle épouse à l’héritier, la princesse Sophie-Dorothée de Wurtemberg, qui devient Maria Fiodorovna.
Ne reste plus qu’à attendre l’accession au trône. Sous le nom de comte et comtesse Severny, Paul et son épouse voyagent à travers l’Europe : Autriche, Italie, France. À Paris, ils sont reçus par Louis XVI et Marie-Antoinette. Partout où l’héritier passe, il produit une excellente impression, bien qu’on décèle en lui une certaine mélancolie. Mozart qui se trouve à Vienne au moment où Paul y séjourne, rapporte une anecdote dans une lettre à son père : « En l’honneur de l’hôte étranger, on voulut représenter la tragédie de Shakespeare
Frédéric II, qui rencontre Paul à Berlin où l’héritier est venu faire la connaissance de la princesse de Wurtemberg, écrit à propos du fils de Catherine : « Il se montra altier, haut et violent, ce qui fit craindre à ceux qui connaissaient la Russie qu’il ne lui fût difficile de se maintenir sur le trône où, appelé à gouverner un peuple dur et féroce, gâté en outre par le gouvernement trop doux de plusieurs impératrices, il risquait de subir un sort semblable à celui de son malheureux père4. » On ne peut dénier au roi de Prusse une certaine perspicacité.
Dans ses
Parmi les « incontournables » du détachement militaire de l’héritier, il est un lieutenant d’artillerie de vingt-trois ans, Alexis Araktcheïev (1769-1834). Venu à Gattchina s’initier au tir d’artillerie, Araktcheïev séduit à ce point Paul qu’il est maintenu dans la garnison du lieu. « En toute chose, rapporte un contemporain, il montrait une méthode et un ordre stricts qu’il s’efforçait de maintenir avec une rigueur confinant à la tyrannie… Par son apparence extérieure, Araktcheïev évoquait un grand singe en uniforme… Il avait des yeux caves et gris, et toute sa physionomie présentait un effroyable mélange d’intelligence et de hargne5. » L’essentiel de l’action menée par Araktcheïev se déploiera sous le règne d’Alexandre Ier. Il inscrira alors son nom dans l’histoire russe, à travers la période dite de l’
À la petite Cour de Paul, Araktcheïev organise un système à la prussienne. En 1784, le prince Potemkine impose à l’armée russe un nouvel uniforme, plus commode : les soldats ont désormais les cheveux coupés au bol, on remplace les vêtements aux longs pans par des vestes. Au même moment, le détachement de Paul est, lui, revêtu de l’uniforme prussien. L’intention n’est pas seulement, ici, de piquer Potemkine. À l’instar de Pierre III, son père, Paul aime passionnément la Prusse. Alors que la Russie s’apprête à s’engager dans un conflit avec ce pays, Paul écrit à Frédéric-Guillaume II : « Mon attachement au système qui me lie au roi de Prusse est inchangé et… de tout mon cœur, je me rallierai à ses intentions7. »
L’héritier a ses propres opinions. Il s’intéresse vivement à la franc-maçonnerie dont ses favoris, le prince Alexandre Kourakine et Sergueï Plechtcheïev qui l’accompagnent dans sa tournée européenne, sont membres. Rien n’atteste vraiment que Paul soit initié, qu’il compte parmi les « frères », mais de nombreux témoignages font état de sa popularité parmi les francs-maçons.
Quand Paul est âgé de douze ans, Semion Porochine lui fait la lecture de l’
L’héritier ne s’intéresse pourtant pas qu’aux grandes idées. En 1788, à l’âge de trente-quatre ans, Paul se prépare à guerroyer contre les Turcs et élabore un projet d’organisation de l’État. Ce projet s’ouvre sur une déclaration, bien dans l’esprit de l’absolutisme éclairé : « L’objet de toute société est le bien-être de tous et de chacun. Une société ne peut exister, si la volonté de chacun n’est pas tendue vers un but commun. » Le projet affirme qu’il « n’est pas de meilleur modèle que l’autocratie », car « elle concilie la force des lois et la promptitude du pouvoir d’un seul ». Le système étatique prussien semble à l’héritier du trône russe un idéal d’harmonie. Avant son avènement, Paul se prononce contre l’extension des frontières russes, jugeant indispensable de mettre d’abord de l’ordre sur le territoire dont dispose déjà la Russie. Il est en particulier opposé aux partages de la Pologne.
Savant allemand, spécialiste du magnétisme et de l’électricité, et l’un des précepteurs de Paul, Frantz Epinus dit de son élève : « C’est une tête intelligente, mais elle renferme je ne sais quel mécanisme qui ne tient qu’à un fil. Si ce fil vient à se rompre, la machine s’emballe, et c’en est fini de l’intelligence et du bon sens. » Le professeur Epinus quitte Pétersbourg en 1798. Il a eu le temps de voir le couronnement de son ancien pupille et de se convaincre de la justesse de ses observations, faites au temps de l’enfance de l’empereur.
Dans la nuit du 6 au 7 novembre 1796, l’impératrice Catherine II s’éteint et les régiments de la garde prêtent serment à l’empereur Paul Ier, premier souverain légitime depuis de longues années. Le nouvel empereur déploie aussitôt une activité frénétique. Sages changements, justes châtiments, grâces méritées, note un témoin, sont proclamés à chaque heure, à chaque instant. Le 7 novembre, Nikolaï Novikov est libéré de la forteresse de Schlusselburg et les « martinistes » exilés sont autorisés à regagner les capitales. Le 19 novembre voit la libération de Tadeusz Kosciuszko, puis des autres Polonais impliqués dans l’insurrection de 1794 contre la Russie. Paul rend visite au prince Ignace Potocki et lui explique : « J’ai toujours été opposé aux partages de la Pologne, ce fut une démarche honteuse et non-politique. Mais la chose est faite. Peut-on imaginer que l’Autriche et la Prusse acceptent de reformer la Pologne ? Or, je ne peux céder ma partie, pour les renforcer tandis que je m’affaiblirais. Je ne vais pas non plus guerroyer contre elles ? Notre État a mené tant de guerres qu’il est temps pour lui de souffler. Aussi, résignez-vous à l’inéluctable et vivez en paix. Et pour apaiser sa conscience, Paul offre à Kosciuszko et à Potocki mille âmes serves chacun. Kosciuszko répond qu’il préfère des espèces sonnantes et trébuchantes, et on lui remet des lettres de change pour une banque anglaise : mille âmes équivalent à soixante mille roubles8. Le 23 novembre, l’empereur signe l’
Pour les contemporains, tout est clair : les premiers actes du nouvel empereur sont principalement dictés par le désir de corriger tout ce qui a été accompli par sa mère. Cela n’implique pas seulement la libération des prisonniers de Catherine. Pierre III a été tué, sans avoir le temps de se faire couronner. Paul ordonne d’exhumer le corps de son père (on ne retrouve que son chapeau, ses gants et ses hautes bottes) et pose la couronne sur son crâne. Le cercueil de Pierre III est placé durant quelques jours au Palais d’Hiver, à côté de celui de Catherine. Un
En mille cinq cent quatre-vingt-six jours de règne – du 7 novembre 1796 au 11 mars 1801 –, l’empereur Paul promulgue deux mille cent soixante-dix-neuf manifestes,
Recherchant le dénominateur commun des actions et décisions de Paul Ier, Vassili Klioutchevski qualifie l’empereur de « premier tsar antinobles » et voit dans le « sens de l’ordre, de la discipline et de l’égalité » qui l’anime et dans sa lutte contre les privilèges des différents ordres, sa principale mission10.
L’égalité selon Paul est l’égalité des esclaves. Dans son empire, toutes les couches de la société sont égales, dans la mesure où aucune ne détient le moindre privilège. Parmi les déclarations les plus célèbres de l’histoire russe, on trouve ce commentaire de Paul Ier à l’émissaire de Suède : « N’est grand en Russie que celui à qui je parle, et pendant que je lui parle. »
Paul restreint en effet sévèrement les privilèges de la noblesse. Il instaure en particulier les châtiments corporels pour les nobles qui en avaient été exemptés par une loi de Catherine. Il limite également l’autogestion noble. Parallèlement – nouveau coup porté contre la noblesse –, il stoppe le renforcement du servage et fait même quelques gestes en faveur de son allégement. La corvée est limitée à trois jours. Il est interdit de vendre des domestiques et des paysans aux enchères (comme des objets). Les paysans prêtent désormais serment à l’empereur, ce qui ne s’est jamais vu. D’autre part, au moment de son accession au trône, Paul distribue à ses favoris cent mille âmes serves.
Paul ceint la couronne, avec une seule idée en tête : rectifier toutes les erreurs commises par sa mère. Comme toujours, l’empire a besoin de réformes. Le futur Alexandre Ier, petit-fils préféré de Catherine II, écrivait à un ami, en mai 1765 : « … Il règne dans nos affaires un effarant désordre ; on pille de tous côtés ; les domaines sont plus mal tenus les uns que les autres ; l’ordre semble banni de partout, et cependant l’empire ne vise qu’à élargir ses frontières11. » Effrayé par les difficultés du gouvernement et sachant que sa grand-mère avait l’intention de lui céder le trône, en écartant son père, Alexandre informait son ami de son intention de se « couper de ce sol si ardu… », de s’installer avec sa femme « sur les bords du Rhin » et d’y vivre, heureux, dans la société de ses amis et l’étude de la nature.
Paul Ier, lui, ne craint pas les difficultés. Il entreprend d’emblée d’améliorer les affaires de l’empire. Il se montre impitoyable, dès qu’il apprend quelque abus de pouvoir. Afin de tout savoir, il ordonne de percer dans le palais un guichet spécial, où chacun peut déposer une supplique au nom de l’empereur. Les paysans eux-mêmes sont autorisés à se plaindre de leurs seigneurs. Chaque jour, à sept heures du matin, le souverain relève les billets et les lit. Pour reprendre l’expression d’un mémorialiste, la peur insuffle aux fonctionnaires l’amour de l’humanité. L’empereur, en outre, établit lui-même le budget et ordonne de brûler devant le palais pour cinq millions trois cent seize mille six cent cinquante-cinq roubles de billets de banque, afin de relever le cours de la devise.
Pour Vassili Klioutchevski, l’action de Paul est moins politique que pathologique12. Mû par l’affect ou par de raisonnables impulsions, par la peur qui ne le quitte pas un instant, Paul Ier modifie ses décisions à la vitesse de l’éclair ; il donne des ordres contradictoires, est pris d’accès de colère durant lesquels il perd complètement la tête. Un gros volume d’anecdotes composé en 1901 donne une idée de l’atmosphère au temps de Paul Ier, sous le règne duquel tout peut arriver. Dans un récit intitulé
L’empereur Paul Ier est capable de tout : de faire vivre un homme qui n’a jamais existé, ou de considérer comme mort un vivant. Paul Ier est un tyran. Les souverains autocrates russes ont toujours joui d’un énorme pouvoir. Mais ce dernier a toujours été limité par les lois, les us, les mœurs, par ces forces, enfin, sur lesquelles l’autocrate s’appuyait. Paul Ier, lui, n’est limité par rien.
Recherchant « un grain de raison » dans l’action du fils de Catherine, un historien contemporain écrit que Paul Ier « visait une “utopie conservatrice” ; il voulait, un siècle plus tard, en revenir aux formes et aux méthodes de Pierre Ier13 ». Contemporain de Paul, Nikolaï Karamzine estime que l’empereur « voulait être Ivan IV ». Un historien du XIXe siècle qualifie l’époque de Paul Ier de « règne de l’horreur ». Idéologue et chantre du principe monarchique, Karamzine reproche à Paul de porter tort à l’idée même de l’autocratie : « Il conduit à haïr l’abus de celle-ci. » Et de comparer l’empereur de Russie aux jacobins qui, par le mauvais usage qu’ils en firent, souillèrent le principe républicain14.
On ne saurait comparer les « abus » de Paul Ier aux cruautés d’Ivan le Terrible. Les caprices du fils de Pierre III ne touchent que le cercle étroit des seigneurs de la Cour et des officiers de la garde. Ils ne s’étendent que rarement aux simples soldats. La noblesse supporte d’autant plus difficilement les foudres du courroux impérial, qu’elle s’est habituée aux privilèges du règne de Catherine. Ce que l’impératrice pouvait se permettre, suscite le plus profond mécontentement, dès que Paul entend l’imiter. Catherine, on le sait, voulait priver son fils du trône, au profit de son petit-fils. Il est clair que, sans son décès, elle n’eût rencontré aucune opposition dans la mise à exécution de son projet. Peu après son avènement, Paul instaure, par décret spécial, un ordre de succession au trône, inconnu en Russie jusqu’alors : une sorte d’accord passé avec l’héritier du trône et son épouse. Mais l’empereur a à peine noté sur le projet : « Accepté. Paul », qu’il envisage de laisser la couronne au jeune prince Eugène de Wurtemberg, neveu de la tsarine Maria Fiodorovna.
Parmi les actes les moins acceptables de Paul, qui soulèvent d’indignation les cercles de la noblesse, on trouve l’introduction de l’uniforme et de nombreux usages prussiens, ainsi que des gestes de bienveillance en faveur de l’Église catholique.
Après l’interdiction de leur Ordre par le pape, les jésuites avaient trouvé refuge dans la Pologne prussienne et en Russie, où Catherine les avait accueillis. En sa qualité d’autocrate, Paul se juge au-dessus des conciles et des évêques, et il s’adjuge le titre de chef de l’Église, se donnant lui-même la communion, lors de son couronnement. Sous Catherine II, des liens se sont noués avec l’Ordre de Malte, chassé de France par la Révolution. Paul va plus loin : il ceint la couronne et reprend les attributs du grand-maître de l’Ordre, en 1798, sans se soucier du fait que les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem reconnaissent le pape pour chef de l’Église. La lutte contre la Révolution française conduit Paul, mû par de chevaleresques sentiments, à apporter son soutien aux catholiques, auxquels les jacobins ont déclaré la guerre. L’empereur approuve la création d’une paroisse catholique à Pétersbourg. Les jésuites sont autorisés à ouvrir un séminaire à Vilnius. Gabriel Gruber (1740-1805) était arrivé en Russie avec d’autres jésuites, quand Catherine leur avait donné asile. Sous le règne de Paul, il s’installe à Pétersbourg et devient l’homme de confiance de l’empereur : le père Gruber est seul autorisé à se présenter devant l’empereur sans être annoncé. Au matin du 11 mars 1801, il apporte au souverain la dernière mouture d’un projet de réunion des Églises, que Paul doit approuver. Pris par d’autres soucis, l’empereur repousse son rendez-vous avec le jésuite. La nuit suivante, Paul Ier sera assassiné.
L’engouement pour le catholicisme restera vif à la Cour, sous le règne du fils de Paul, Alexandre Ier. Mais le jeune monarque libéral pourra se permettre ce qui était refusé au tyran, au « tsar anti-nobles ».
16 De nouvelles frontières
Fiodor ROSTOPCHINE à PAUL Ier.
Catherine II laisse à son fils un empire réunissant presque toutes les terres auxquelles la Russie prétend depuis longtemps et qui a retrouvé ses frontières historiques. Les projets « grec » et « indien » témoignent en outre que la Russie n’a pas l’intention de s’en tenir là.
Il reste donc à Paul Ier à faire la démonstration des nouvelles possibilités de l’Empire russe, engendrées par les changements intervenus dans la politique internationale. « Les succès du XVIIIe siècle, écrit un historien russe en 1992, entraînèrent la politique étrangère de la Russie vers de nouvelles frontières. Des perspectives s’ouvrirent à l’Empire russe, permettant un renforcement de son influence en Europe centrale, sa consolidation au Proche-Orient et le développement de son expansion en Asie1. » La Russie, constate l’historien, a pris place parmi les prétendants à l’hégémonie européenne.
Le 1er octobre 1800, le comte Rostoptchine, chef de la politique extérieure russe, présente à Paul Ier un projet de nouvelle politique. Il s’ouvre sur cette affirmation : « La Russie, tant par sa situation que par sa force inépuisable, est et doit être la première puissance du monde. » Fiodor Rostoptchine brosse ainsi le tableau de la situation en Europe : « La Prusse nous choie », autrement dit elle flatte la Russie dans l’espoir d’obtenir son soutien, « l’Autriche rampe à nos pieds » (elle vient d’être vaincue par Napoléon à Marengo), « l’Angleterre, elle aussi, a besoin de paix ». Le comte Rostoptchine fait ensuite ce constat : « Bonaparte s’efforce par tous les moyens de rechercher nos bonnes grâces. » En marge de cette phrase, Paul écrit : « Et il peut y parvenir. »
À partir de cette esquisse, le chef de la politique étrangère russe propose de « conclure une alliance avec la France, la Prusse et l’Autriche, d’instaurer une politique de neutralité armée contre l’Angleterre, de partager la Turquie, de prendre Constantinople, la Bulgarie, la Moldavie et la Roumanie pour la Russie, de céder la Bosnie, la Serbie et la Valachie à l’Autriche, de former une République grecque sous protectorat des puissances alliées, mais en visant à faire ensuite passer les Grecs sous domination russe ». Ici, l’empereur note en marge : « On peut aussi ruser. » Quant à la Prusse, conclut, magnanime, le comte Rostoptchine, qu’elle prenne Hanovre, Munster et Paderborn, et la France – l’Égypte. La sanction de Paul Ier est positive : « Approuvant votre plan, je souhaite que vous passiez à sa réalisation. Dieu fasse qu’il en soit ainsi2. »
Paul n’a plus que six mois à vivre, mais le plan de politique étrangère auquel il donne son assentiment sera réalisé par ses héritiers. D’un côté, le projet de Rostoptchine poursuit la ligne tracée par Catherine, de l’autre, il fixe de nouvelles tâches, définit de nouvelles frontières. Pour s’écarter des « limites naturelles », l’expansion nécessite une argumentation, des justifications. Vassili Klioutchevski écrit que « la nouvelle mission ethnico-religieuse… fut trouvée par la Russie, pour ainsi dire par mégarde, en cours de route… ».
Cette découverte inopinée s’effectue durant les guerres contre l’Empire ottoman. Orthodoxes pour la plupart, les peuples slaves soumis par les Turcs ont besoin d’être libérés. La Russie se charge de cette mission. Il est vrai que les Russes savent ce qu’est la liberté et qu’ils en ressentent très fortement l’absence dans les autres pays. Un poète de l’époque pétrovienne, Karion Istomine, dénonçait « l’Amérique assoiffée de liberté rapace…, où la sottise est mauvaise, où le péché agit3 ». Un demi-siècle plus tard, en 1769, Catherine II adressait une lettre aux « Vaillants Corses, défenseurs de la patrie et de la liberté, et particulièrement au général Paoli. » L’impératrice de Russie écrivait : « Messieurs ! La révolte contre l’oppression, la défense et le salut de la patrie contre une invasion inique, le combat pour la liberté, voilà ce que vous enseignez à l’Europe depuis de nombreuses années. » Le message aux Corses était rédigé de la main de Catherine elle-même, qui signait : « Vos amis sincères, habitants du pôle Nord4. »
Soutenue, si besoin est, par la force armée, la diplomatie russe, défend, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, les droits des orthodoxes en Pologne, les libertés des féodaux suédois en lutte contre le roi qui tente de restreindre leurs droits. L’affaiblissement de l’Empire ottoman met à l’ordre du jour de la diplomatie russe la libération nationale des peuples slaves et orthodoxes. Peu importe si, au cours des partages de la Pologne, une partie des Slaves s’est retrouvée sous l’autorité de l’Autriche et de la Prusse. Le projet de Rostoptchine prévoit aussi de céder des terres slaves – la Serbie et la Bosnie – à l’Autriche. La libération des Slaves devient un instrument capital de la politique extérieure russe, l’une de ses principales missions. L’origine de cette orientation remonte au XVIe siècle, au projet de Iouri Krijanitch.
Mais il est une seconde mission, elle, toute nouvelle : abasourdie et indignée jusqu’au tréfonds de l’âme par la Révolution survenue en France, Catherine II parlait beaucoup de la nécessité de la combattre, mais se contentait d’ouvrir les frontières de la Russie aux émigrants français royalistes, et d’appeler les monarchies européennes à lutter contre la république. Paul Ier, lui, entreprend activement de mener à bien cette tâche que l’on peut qualifier d’idéologique, en envoyant ses troupes se battre contre la France révolutionnaire.
Ces deux missions, ces deux buts – « ethnico-religieux », pour reprendre l’expression de Klioutchevski qui évoque la libération des peuples slaves, et idéologique, autrement dit antirévolutionnaire et antirépublicain – offrent à la diplomatie russe de vastes possibilités de manœuvre et de choix des alliés qui lui sont nécessaires en chaque circonstance.
Les caprices, la tyrannie de Paul Ier, qui effraient et indignent la noblesse pétersbourgeoise et fournissent un matériau très riche pour les anecdotes horribles ou drôles, ne concernent pas les visées fondamentales de la politique étrangère. Les historiens en notent les brusques revirements – sur un geste de l’empereur –, mais chaque tournant a sa logique, dictée par les visées impériales.
Gueorgui Vernadski qualifie la politique extérieure de Paul Ier de « grand événement dans l’histoire de la diplomatie russe ». L’historien eurasien, partisan d’une alliance entre la Russie et les pays musulmans, apprécie hautement la tentative d’« imposer l’influence russe dans la partie orientale de la Méditerranée, par la voie, non de la guerre contre la Turquie, mais d’un rapprochement avec elle5 ». L’historien soviétique Evgueni Tarlé a plus de mal à louer la politique extérieure de Paul : d’un côté, l’empereur favorise l’élargissement des limites de la Russie, phénomène jugé progressiste dans la mesure où la Russie devient soviétique par la suite, de l’autre, Paul est le « paladin du principe monarchique » et il instaure la « tradition du gendarme de l’Europe », rôle que jouera ensuite longuement le tsarisme, sous Alexandre Ier et Nicolas6. L’historien soviétique trouve néanmoins une issue fort habile : condamnant Paul Ier pour son attachement au principe monarchique, il célèbre l’héroïsme et l’art militaire du feld-maréchal Souvorov et de l’amiral Ouchakov qui, à la tête des merveilleux « preux » russes, battent les Français sur terre et sur mer.
Au temps de Catherine, la Russie a mené deux guerres longues et difficiles contre la Turquie. Les Russes avaient déjà combattu les Turcs auparavant. Aussi l’alliance avec l’Empire ottoman, conclue à l’initiative de Paul au cours de l’été 1798, paraît-elle complètement inattendue. Elle a pour but de mener des « actions communes contre les intentions nuisibles de la France ». La première impulsion vers un rapprochement avec la Turquie est la prise de Malte – l’île préférée de l’empereur de Russie – par les Français. Le chapitre de l’Ordre émigre en Russie. Le 30 août, Paul se déclare grand-maître de l’Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem et protecteur de l’île. La Russie et la Turquie rallient la coalition formée par l’Angleterre, l’Autriche et le royaume de Naples.
Effrayés par le débarquement de Napoléon à Alexandrie (à la fin de juillet 1798), le sultan Sélim III et ses conseillers acceptent de laisser la flotte russe traverser le Bosphore, tout en le gardant fermé aux flottes des autres États. Commandée par l’amiral Ouchakov, la flotte russo-turque entre en mer Adriatique. Les Français sont chassés des îles Ioniennes où une république est créée sous la protection formelle de la Turquie, mais placée, de fait, sous domination russe. En 1799, le Monténégro demande à devenir sujet russe. Gueorgui Vernadski tire le bilan : « Ainsi la politique de Paul entraîna-t-elle l’instauration d’une base russe solide dans l’Adriatique ; désormais, un contrôle réel de la situation de toute la population orthodoxe et slave des Balkans pouvait être effectué7. » L’historien eurasien semble mettre entre parenthèses le fait que l’alliance avec l’Empire ottoman ne permet plus à la Russie d’exiger que les peuples slaves soient libérés du joug turc.
Pour brillantes qu’elles soient, les victoires maritimes le cèdent largement à celles remportées par le feld-maréchal Souvorov. L’empereur François d’Autriche demande à Paul de l’aider à combattre les Français qui ont pris l’Italie du Nord, et insiste pour que l’armée russe soit commandée par Souvorov, alors à la retraite. En avril 1799, commence la marche victorieuse des soldats russes en Italie : le 10, ils prennent d’assaut la forteresse de Brescia ; le 16, ils entrent dans Milan ; le 27 mai, ils sont à Turin. Le 19 août, Souvorov est vainqueur à Trebia, puis il remporte la bataille de Novi. Le 30 septembre8, les troupes russes entrent dans Rome. La population réserve un accueil triomphal à l’armée des vainqueurs : « Vivat Pavlo Primo ! Vivat Moskovito ! » crient les Romains, en battant des mains. C’est ainsi, du moins, que le lieutenant Baladine, qui commande un détachement, décrit l’entrée dans Rome, dans son rapport à l’amiral Ouchakov9.
L’Italie du Nord est débarrassée des Français, mais les victoires russes commencent à gêner fortement l’Autriche et l’Angleterre. Des désaccords sérieux éclatent entre les généraux autrichiens et Souvorov. Le corps d’armée russe est envoyée vers la Suisse. Il inscrit au nombre de ses exploits la célèbre traversée des Alpes mais, abandonné par ses alliés, est à deux doigts d’être défait. L’empereur élève Alexandre Souvorov au rang de généralissime. Pourtant, le chef d’armée n’est pas content : « J’ai battu les Français mais je ne les ai pas anéantis, écrit-il, en déplorant la perfidie des Autrichiens. Paris est ma cible. »
L’entrée dans Paris aura bien lieu, mais sous le règne du prochain empereur russe. À son habitude, Paul Ier change brutalement de front. Il y est incité, d’un côté par son irritation contre les alliés inquiets des victoires russes en Italie et en Méditerranée, de l’autre par les événements survenus en France. Le coup d’État du 18 brumaire an VIII de la République (9 novembre 1799) et la nomination de Bonaparte aux fonctions de premier consul sont, pour Paul, les signes annonciateurs de la fin de la Révolution. L’empereur a ce commentaire extraordinairement approbateur : « Il se produit un changement en France, dont il faut attendre la tournure qu’il prendra, avec patience, sans s’épuiser… Je suis plein de respect pour le premier consul et ses talents militaires… Il agit et c’est un homme avec lequel on peut être en affaires10. » Qui eût imaginé qu’au terme de sa première rencontre avec Mikhaïl Gorbatchev, Margaret Thatcher citerait Paul Ier, en déclarant qu’on pouvait « faire des affaires avec lui ». Mais sans doute s’agit-il d’une coïncidence.
On assiste à un rapprochement avec la France. Pour Paul, l’ennemi numéro un est l’Angleterre. Ambassadeur anglais à Pétersbourg, lord Withword écrit à Londres, en mars 1800 : « … Nous devons être prêts à tout ce qui peut arriver. Mais il est un fait… que l’empereur a littéralement perdu la tête… Depuis son avènement, sa folie s’est peu à peu accentuée… L’empereur n’est guidé dans ses actes par aucune règle ni principe précis. Toutes ses actions sont le fruit de son caprice ou de sa fantaisie déréglée… » La dépêche de lord Withword est saisie et lue. On enjoint à l’ambassadeur anglais de quitter Pétersbourg.
La prise de Malte par les Anglais (qui l’enlèvent aux Français) accélère le processus de rapprochement entre Paul et Bonaparte. Simultanément, les sentiments anti-anglais de l’empereur se concrétisent. En octobre, les navires de commerce britanniques sont séquestrés dans les ports russes, tous les capitaines et les matelots (ils sont mille quarante-trois) sont placés en état d’arrestation et relégués (par groupes de dix) dans des villes de
Accélérant les préparatifs de guerre contre l’Angleterre, Paul Ier ordonne à l’
Mais les jours de Paul sont comptés.
17 Le régicide
Mme de STAËL.
Le XVIIIe siècle s’achève en Russie le 11 mars 1801, par l’assassinat de l’empereur Paul Ier. Le même jour, le XIXe siècle commence par l’avènement de l’héritier légitime, Alexandre Ier. Il n’y a pas de crise dynastique, la loi de succession au trône, signée par le défunt souverain, fonctionne parfaitement.
En définissant le système de gouvernement en Russie par une formule qui devait entrer dans l’histoire, Mme de Staël a vu juste. Le mécontentement suscité par la politique « anti-nobles » de Paul croît de jour en jour. Nikolaï Karamzine note un « trait curieux pour l’observateur » : en « ce règne de l’horreur, les habitants de Russie… parlaient, et avec audace !… Un esprit de sincère fraternité dominait dans les capitales : le malheur commun rapprochait les cœurs et une magnanime exaspération devant les abus du pouvoir étouffait la voix de la prudence personnelle1 ». Le prince Adam Czartoryski reprend presque mot pour mot l’observation de Karamzine : « En 1797 déjà, avant mon départ de Pétersbourg, il était de bon ton parmi la jeunesse de la Cour de critiquer et de railler les actes de Paul, de composer des épigrammes à son sujet et, généralement, de se permettre des licences que l’on criait en outre à tous les échos. On confiait des secrets d’État à tout un chacun, jusques aux femmes et aux jeunes élégants, or nul ne lâchait par mégarde un seul mot, nul ne vendait la mèche2 ».
Paul a contre lui toute la société « des capitales », comme dit Karamzine, ou la « jeunesse de la Cour », pour reprendre l’expression de Czartoryski. Alexandre, l’héritier, devient, « en partie consciemment, en partie involontairement, le centre d’attraction des forces antipavloviennes3… ». Dans le cercle des « jeunes amis » qui se forme autour de lui, comprenant le prince Czartoryski, le comte Nikolaï Novossiltsev et le comte Paul Stroganov, on débat de divers projets visant à « faire au peuple le don de la liberté », à instaurer une Constitution.
Le chancelier Alexandre Bezborodko, autrefois secrétaire de Catherine, est l’auteur d’une note intitulée
Il n’est aucun moyen d’écarter du pouvoir un souverain non « doté des qualités requises par sa dignité ». Sauf un. Alexis Orlov, frère de Grigori, grand favori de Catherine et héros de Tchesmé, s’étonne, dans une conversation avec Natalia Zagriajskaïa, très influente à la Cour, que « l’on supporte un tel monstre ». « Mais que faire ? » demande Zagriajskaïa. « On ne peut tout de même pas l’étrangler ? » « Et pourquoi pas, ma toute bonne ? » répond Alexis Orlov, visiblement effaré. La stupéfaction du comte Orlov n’est pas feinte : trente-six ans plus tôt, il a tué Pierre III.
La conversation d’Orlov et de Zagriajskaïa a lieu dans la troisième année du règne de Paul Ier. L’idée de lui retirer la couronne prend des formes de plus en plus concrètes. Vice-chancelier et l’un des responsables de la politique étrangère, le comte Nikita Panine élabore secrètement un projet de régence, justifié par le mal mental dont souffre l’empereur. Le rôle du régent reviendrait à l’héritier, le grand-duc Alexandre. Panine se réfère à deux cas analogues, parfaitement d’actualité : en Angleterre, durant la maladie de George III, le gouvernement est maintes fois confié au prince de Galles ; au Danemark, sous le règne de Christian VII, malade lui aussi, la régence est assurée, à compter de 1784, par le futur roi Frédéric VI.
Tous ceux qui connaissent Paul sont convaincus qu’il ne renoncera pas au trône. On songe, un temps, à obtenir l’accord du Sénat pour réaliser le plan de Panine. « Mais la plupart des sénateurs, rappelle le comte von der Pahlen, sont des nigauds sans âme ni inspiration5. » Il ne reste donc qu’une voie. Homme résolu et sans pitié, le comte von der Pahlen (1745-1826), originaire de Courlande mais ayant fait toute sa carrière dans l’armée russe, prend en main l’organisation du complot.
La conjuration de 1801, dont acteurs et témoins parleront abondamment, peut être considérée comme un modèle de coup de force. La prise du pouvoir par Catherine II était un putsch improvisé, qui avait réussi par hasard. La participation personnelle de la future impératrice et le comportement insensé de Pierre III avaient assuré le succès de l’opération. La prise du pouvoir par Alexandre Ier est soigneusement organisée et conçue grâce à Pahlen. Dans les deux cas, les exécutants sont les hommes de la garde. Dans les deux cas, le successeur est prêt ; avec cette nuance qu’Alexandre donne son accord mais ne participe pas personnellement à l’attaque du palais. En théorie, il est plus difficile de renverser Paul, parce qu’il règne depuis quatre ans, et non six mois comme son père, et que les soldats de la garde, à la différence des officiers, lui sont dévoués.
Pahlen rapporte l’étonnante conversation qu’il a avec Paul, le 7 mars 1801. Le chef de la conspiration est alors gouverneur de Pétersbourg, chef de la police secrète et, nommé en remplacement de Rostoptchine victime du courroux de l’empereur, responsable de la politique étrangère et de l’administration des postes. Se présentant devant l’empereur, Pahlen entend : Vous étiez ici en 1762 ? – Oui, mais je n’ai été que témoin, et non acteur du coup de force. Pourquoi évoquez-vous cela ? demande Pahlen. Et on lui fait cette réponse : Parce qu’on veut rééditer 1762.
Montrant un sang-froid peu commun, le chef du complot confirme : « Oui, Majesté, c’est ce que l’on veut faire. Je le sais, je suis moi-même de la conspiration… J’en ai tous les fils en main. »
Pahlen explique de façon convaincante à l’empereur pourquoi il n’y a pas de danger : « Votre père était étranger ; vous êtes russe. Il haïssait les Russes, exprimait ouvertement son mépris à leur endroit, montant ainsi le peuple contre lui. Vous, au contraire, vous aimez les Russes, vous les respectez et les estimez… Il ne fut pas couronné, vous l’êtes. Il persécutait le clergé, vous le révérez. Il irrita au plus haut point contre lui les régiments de la garde ; à vous, ces régiments sont entièrement dévoués… » Paul est rassuré. Il met toutefois en garde le gouverneur de Pétersbourg : « Tout est bien ainsi, mais il ne faut pas somnoler6. »
Pahlen a un plan, des exécutants – les officiers de la garde –, l’accord d’Alexandre auquel il a affirmé que Paul serait épargné : on n’exigera de lui que son renoncement au trône. Pahlen jouit d’un pouvoir qui lui permet de ne pas laisser rentrer à Pétersbourg Araktcheïev, relégué en province par un caprice de l’empereur, puis rappelé. Il ne manque plus que l’homme susceptible de diriger la mise en application du plan.
Pahlen le trouve en la personne du comte Leonti Bennigsen (1745-1826). Originaire de Hanovre, lieutenant dans l’armée royale de son pays natal puis, à partir de 1773, au service de la Russie, général-major en 1794, chef d’état-major de l’armée envoyée prendre la Perse sous le commandement de Valerian Zoubov, c’est un soldat professionnel, un mercenaire qui exécute les ordres à la lettre. Napoléon l’évoquera à Sainte-Hélène : « Le général Bennigsen fut celui qui porta le coup ultime : il marcha sur le corps. » Napoléon se souviendra du général Bennigsen pour une autre raison : le comte Bennigsen commandait les troupes russes à Friedland où elles furent défaites par les Français ; toutefois, six mois auparavant, les Russes, sous la conduite du même Bennigsen, avaient tenu bon à Eylau.
Rien ne vient confirmer les propos de Napoléon. Le général Bennigsen ne « marche » pas « sur le corps » de Paul Ier. Mais c’est lui qui, dans la nuit du 11 au 12 mars, mène les conjurés au palais Michel, puis à la chambre de l’empereur.
Il existe près de quarante relations des événements survenus cette nuit-là. Toutes, cependant, ont été écrites d’après les récits des acteurs, voire de tierces personnes. À deux exceptions près : les carnets (incomplètement publiés) d’un des officiers, Constantin Poltoratski, et les Mémoires de Bennigsen. Et malgré tout, la manière dont fut tué l’empereur Paul reste incertaine ; plusieurs versions sont en concurrence. On rapporte le plus souvent qu’il fut étranglé ; on dit parfois que Nikolaï Zoubov (il se trouvait dans la chambre avec son frère Platon, dernier favori de Catherine), géant doué d’une force extraordinaire, frappa Paul à la tempe à l’aide d’une tabatière d’or.
« Quelqu’un des officiers me dit : “On en a fini avec lui”. » Ainsi le général Bennigsen rapporte-t-il l’affaire au général Alexandre Langeron, émigré français servant dans l’armée russe7.
De l’avis des contemporains, le général Pahlen ne suit pas les conjurés dans la chambre ; il se contente de les attendre. Si Paul en réchappe, ce qui peut arriver, le gouverneur de Pétersbourg volera à son secours. Apprenant le décès de Paul Ier, les hésitations des soldats de la garde, rangés devant leurs officiers acteurs du complot, et le désespoir d’Alexandre à l’annonce de la mort de son père, Pahlen va trouver l’héritier, « le saisit rudement par le bras et lui dit : “Assez d’enfantillages ! Allez régner, montrez-vous à la garde”. »
Le complot a réussi. L’héritier légitime monte sur le trône.
CHAPITRE TROISIÈME
Le siècle des empereurs
1 La réalité et les rêves d’Alexandre Ier
Mikhaïl SPERANSKI.
Anatole LEROY-BEAULIEU.
Les contemporains sont unanimes : l’annonce de la mort de Paul Ier déclenche l’enthousiasme, la liesse. Poète le plus célèbre de son temps, Gavriil Derjavine écrit :
Le poète-ministre sait pertinemment que cet « œil » ne s’est pas clos tout seul, qu’on l’a contraint à se fermer. Il oublie en outre qu’il avait salué l’avènement de l’année 1797 par une ode qui proclamait :
Derjavine, comme tout un chacun, en est sûr : un nouveau règne commence, qui ne saurait être pire que le précédent. Bien plus, le manifeste annonçant l’avènement du jeune empereur, affirme qu’il gouvernera « selon les lois et le cœur de Catherine ». Après le passage de Paul, la manière de Catherine semble le paradis.
Joseph de Maistre, qui fuit la Savoie occupée par l’armée française révolutionnaire et trouve refuge en Russie, non comme émigré mais comme émissaire du roi de Sardaigne, ennemi acharné du libéralisme et de la philosophie des Lumières, n’a pas complètement raison d’écrire, fielleux : « Si la fantaisie prenait à l’empereur de Russie de brûler Saint-Pétersbourg, nul ne lui dirait que pareille action présenterait quelques inconvénients, que même sous des climats aussi rigoureux il n’est point besoin d’un aussi grand feu ; non, tous se tairaient, à l’extrême rigueur les sujets assassineraient leur souverain (ce qui, on le sait, ne signifie aucunement qu’ils ne le révèrent point) et, là encore, nul ne soufflerait mot1. »
Incontestablement, Paul Ier pouvait, pour des raisons qu’il eût été le seul à comprendre, décider de brûler sa capitale. Mais il était des gens qui – plus volontiers entre eux – eussent condamné cet incendie. Secrètement – comme cela s’est produit –, ils auraient préparé son assassinat. La seule forme de limitation de l’absolutisme connue au XVIIIe siècle, la « strangulation », pour reprendre l’expression de Germaine de Staël, agissait et influait sur l’action du souverain.
Poète et philosophe, Alexis Khomiakov (1804-1860), l’un des théoriciens du mouvement slavophile, prédira, à la mort de Nicolas Ier, que son successeur, Alexandre II, sera un tsar réformateur. Car, estimera Khomiakov, « en Russie, les bons et les mauvais gouvernants alternent : Pierre III fut mauvais, Catherine II bonne, Paul Ier mauvais, Alexandre Ier bon, Nicolas Ier mauvais, Alexandre II bon2 ». Alexis Khomiakov verra juste, tout comme, un siècle plus tard, l’écrivain français Romain Gary qui découvrira qu’en Union soviétique alterneront dirigeants chauves et chevelus : après Lénine, Staline, puis Khrouchtchev, etc., jusqu’à la fin. Répliquant à l’enthousiasme de Mme de Staël qui estime qu’un empereur aussi remarquable vaut mieux qu’une Constitution, Alexandre Ier fait ce constat : « Je ne suis qu’un heureux hasard. »
On peut s’accorder avec lui sur ce point, en rappelant toutefois les efforts importants consacrés par Catherine II à l’éducation de son petit-fils. Il convient avant tout de mettre en évidence une sorte de loi : le fils de Catherine, Paul, avait été enlevé à sa mère dès sa naissance et élevé selon les instructions de sa grand-mère, l’impératrice Élisabeth ; le fils de Paul, Alexandre, est retiré à son père et formé par sa grand-mère, Catherine. Dans les deux cas, les héritiers ont droit aux meilleurs maîtres. Le programme de l’enseignement dispensé à Alexandre est conçu par Catherine elle-même : la grand-mère ne se contente pas de donner des instructions concrètes aux éducateurs de son petit-fils, elle fixe elle-même les principes de son éducation. Un historien russe contemporain écrit : « Il est difficile de ne pas reconnaître que ces principes furent formulés par un esprit aigu, vaste et libre. L’éducation d’Alexandre fut fondée sur les principes du naturel, du raisonnable, de la liberté de l’individu, d’un mode de vie sain et normal3. »
L’histoire et la littérature russes sont enseignées à l’héritier et à son cadet de deux ans, Constantin, par Mikhaïl Mouraviev, l’un des écrivains les plus considérables du temps, la géographie et les sciences naturelles par le célèbre naturaliste et explorateur allemand Peter Pallas. Craignant que l’on insuffle à l’héritier on ne sait quelles superstitions, Catherine confie le soin d’assurer son instruction religieuse à l’archiprêtre Samborski, qui a passé de longues années en Angleterre, est marié à une Anglaise, se taille la barbe et la moustache et porte des vêtements civils de coupe anglaise. Bref, un homme qui ne rappelle en rien les prêtres orthodoxes.
Le rôle principal dans la formation intellectuelle de l’héritier est tenu, à la demande de Catherine, par le Suisse Frédéric-César Laharpe. C’est un choix personnel de l’impératrice qui fait la connaissance de Laharpe lorsqu’il arrive en Russie, au titre de précepteur du jeune frère d’un de ses favoris. Et même quand il apparaît que le Suisse est un républicain plus que convaincu, l’impératrice le laisse poursuivre l’éducation de ses petits-enfants. Elle a le sentiment que seul un Suisse, compatriote de Rousseau dont les idées fondent l’
Laharpe lit avec ses élèves Locke, Gibbon, Rousseau, Mably, il leur parle de la puissance de la Raison, du bien de l’humanité, du contrat social, de la justice, de l’égalité, de la liberté. Il condamne le despotisme et l’esclavage. Le biographe moderne d’Alexandre est catégorique : « À travers Laharpe, Alexandre assimila les idées des Lumières françaises, transposées par la suite dans les mots d’ordre de liberté de la Grande Révolution française. Et il semble que ces idées tombèrent en terrain favorable, laissant une longue empreinte dans l’âme du futur empereur4. »
L’historien du XIXe siècle Vassili Klioutchevski critique violemment, pour sa part, l’éducation des grands-ducs : ils lurent les œuvres des esprits les plus avancés à l’âge de dix-quatorze ans, c’est-à-dire trop tôt ; on ne leur inculqua pas de véritables connaissances, on se contenta de leur proposer de grandes idées, que les enfants interprétaient comme de beaux « contes politiques et moraux ». L’historien fait ce reproche aux éducateurs : « Ils leur enseignèrent la manière de ressentir et la façon de se conduire, mais ils ne leur apprirent pas à penser ni à agir5. »
Le débat autour du rôle – positif ou négatif, selon les points de vue des contemporains et des historiens – joué par Laharpe recouvre partiellement celui sur le caractère d’Alexandre Ier, les causes de ses revirements inattendus. Tous s’accordent à le reconnaître : Laharpe exerça une forte influence sur Alexandre. Devenu empereur, ce dernier appelle aussitôt près de lui le républicain suisse, un temps à la tête de la Confédération helvétique. Mais Laharpe éduque les deux grands-ducs ; or, le frère d’Alexandre, Constantin, restera absolument imperméable aux idées que le Suisse tentera de lui inculquer.
Vassili Klioutchevski, le meilleur portraitiste des souverains russes, reconnaît que, sur le plan des qualités personnelles, Alexandre ne peut être comparé qu’au tsar Alexis Mikhaïlovitch : il fut « une belle fleur, mais de serre, qui n’eut ni le temps ni la capacité de s’acclimater à la terre russe ; il grandit et s’épanouit magnifiquement tant que le temps fut au beau, mais dès que soufflèrent les tempêtes du Nord, dès qu’arrivèrent nos intempéries russes d’automne, il s’étiola et déclina6 ». Le jugement est cruel et manifestement contestable.
L’éducation d’Alexandre est fragmentaire, souvent laissée au hasard. Catherine ne suit que l’essentiel. Quand le général Protassov, chargé de suivre l’évolution quotidienne des grands-ducs, note chez Alexandre, alors âgé de quatorze ans, l’apparition, « tant dans ses propos que dans ses rêves nocturnes, de fort désirs physiques croissant au fil de ses fréquentes conversations avec de jolies femmes », l’impératrice enjoint aussitôt à une dame de la Cour d’initier son petit-fils aux « mystères de tous les transports qu’engendre la volupté ». À seize ans, Alexandre cesse de bénéficier de l’enseignement de ses maîtres. Catherine organise son mariage avec la princesse Louise de Bade, qui devient la grande-duchesse Élisabeth Alexeïevna. Elle a alors quatorze ans.
L’instruction reçue par les grands-ducs à la Cour de leur grand-mère ne représente que la moitié de leur préparation à la vie qu’ils auront à mener. L’autre moitié a pour cadre la Cour de leur père, Gattchina, où, enfants puis adolescents, ils s’initient à la discipline et aux rudiments du métier de soldat. On y raille durement l’entourage de Catherine, de même que l’entourage de l’impératrice se gausse impitoyablement des mœurs en vigueur à la Cour de Paul, l’héritier légitime. Une fois sur le trône, Paul Ier donne, entre autres instructions à Souvorov envoyé guerroyer contre les Français, l’ordre, en traversant la Suisse, de se saisir de Laharpe et de l’amener à Pétersbourg. L’empereur n’aime pas le précepteur de son fils.
Alexandre « dut vivre en deux esprits à la fois, avoir deux attitudes de parade, tenir à sa disposition – outre une troisième, domestique, quotidienne – deux panoplies de manières, de notions et de sentiments7 ». En conséquence, les historiens peuvent focaliser leur attention sur un de ces « deux esprits », soulignant tantôt l’importance de Laharpe, tantôt l’amour que porte Alexandre aux exercices militaires et son amitié pour Araktcheïev. D’abord enthousiasmé par le jeune empereur, Alexandre Pouchkine lui consacre ensuite quelques épigrammes extraordinairement méchantes. Il le dit en particulier « élevé au son du tambour… », tout en sachant pertinemment que les tambours de Gattchina ne constituent qu’une partie de l’éducation d’Alexandre. Aux yeux de Pouchkine, Alexandre Ier est un « arlequin et un histrion », un gouvernant rusé à deux faces.
Recevant un matin trois
Le règne d’Alexandre Ier s’étend sur un quart de siècle et la moitié de sa vie : c’est un jeune homme de vingt-trois ans qui monte sur le trône ; à quarante-huit ans, s’éteindra un souverain las de la vie et du pouvoir.
Durant le premier quart du XIXe siècle, la Russie prend une part active aux affaires de l’Europe : le pays se prépare à des guerres, il les mène, conclut des accords de paix qui lui laissent le répit nécessaire pour réunir les forces indispensables en vue du prochain conflit. La politique connaît des changements brutaux, les ennemis se transforment en alliés, et les alliés en ennemis. Ces revirements, ces zigzags jalonnent les différentes périodes caractérisant le règne d’Alexandre Ier.
La première d’entre elles – 1801-1805 – est un temps de bouillants espoirs, de projets de réformes. La seconde est constituée par les années 1805-1807, celles des premières luttes contre Napoléon. La troisième – 1808-1812 – est le temps de l’union avec Napoléon, de la participation au système continental qui aura des conséquences fatales sur l’économie russe. C’est là que s’effectue un retour à l’action réformatrice, abandonnée durant les années de guerre. Puis, s’ouvre une nouvelle période de guerres contre Napoléon – 1812-1815 – et de redécoupage de l’Europe par les vainqueurs : les années 1816-1818. Vient enfin une dernière période – 1819-1825 –, marquée par le renoncement aux réformes, époque de réaction et de naissance du mouvement révolutionnaire qui explosera en décembre 1825, avec la révolte des officiers de la garde.
La brutalité des revirements politiques, le changement radical d’opinions aux différentes étapes du règne valent à Alexandre Ier une réputation d’homme dissimulé, rusé, double, mais également faible, soumis à l’influence de ses proches. On connaît le jugement de Napoléon : « Alexandre est intelligent, plaisant, cultivé, mais on ne peut lui faire confiance ; il n’est pas sincère : c’est un vrai Byzantin…, fin, simulateur, rusé. » L’ambassadeur de Suède Lagerbilke brosse de l’empereur russe un portrait plus pittoresque encore : « En politique, Alexandre est fin comme une pointe d’épingle, tranchant comme un rasoir, trompeur comme l’écume marine9. » Une question vient naturellement à l’esprit : pourquoi Alexandre devrait-il se montrer sincère avec Napoléon, pourquoi devrait-il lui accorder son crédit ? Tous deux restent des adversaires même au temps de leur alliance, et l’empereur des Français fait tout pour duper l’empereur de Russie.
Les qualités et les défauts d’Alexandre, de l’homme et du souverain, apparaissent vraiment, dès lors qu’on répond à cette question : « Quels objectifs étatiques poursuivait-il à telle ou telle époque de sa vie, dans quel milieu s’efforçait-il de les réaliser et quels moyens déployait-il, conformément à ces buts et à ce contexte10 ? »
2 Un Comité intime
Alexandre POUCHKINE.
Les débuts des souverains russes, après leur accession au trône, sont toujours aisés : il leur suffit d’abolir, de gracier, de réhabiliter, bref de rectifier tout ce qui a été accompli par leurs précédesseurs. En 1822, Pouchkine évoquera, nostalgique, les beaux jours de l’avènement d’Alexandre. En 1801, tous sont heureux.
Le 15 mars, quatre jours après l’assassinat de Paul Ier, le nouveau tsar gracie cent cinquante-six personnes, dont Radichtchev. Les
Dans ses manifestes, ses
La composition du Comité, qui tient des séances secrètes jusqu’en septembre 1804, emplit d’espoir les partisans des réformes, et de crainte leurs adversaires. Alexandre nomme membres du Comité quatre représentants de la jeune génération, éduqués dans l’esprit le plus avancé du XVIIIe siècle et connaissant parfaitement l’Europe occidentale. Laharpe, venu à Pétersbourg à l’invite de l’empereur, n’est pas inclus dans le Comité, mais Alexandre s’entretient fréquemment avec lui.
Dans la seconde moitié du XIXe siècle, les protocoles de séances du Comité intime seront publiés et tous ses membres produiront des Mémoires. Le premier heurt entre les rêves et la réalité vécu par Alexandre Ier est donc magnifiquement documenté.
Fils unique du plus riche dignitaire de l’époque de Catherine et ami personnel d’Alexandre, c’est le comte Paul Stroganov (1772-1817) qui fait valoir au tsar, dans une note, la nécessité de créer le Comité intime, afin de débattre d’un projet de transformations pour la Russie. En 1790, Paul Stroganov se trouve à Paris avec son précepteur, le républicain et mathématicien français Charles-Gilbert Romme. Il a ses entrées au Club des jacobins, devient l’amant de la révolutionnaire fanatique Théroigne de Méricourt1. Rappelé à Pétersbourg par Catherine et exilé à la campagne, Paul Stroganov ne tarde pas à regagner la Cour. Il fait la connaissance du grand-duc Alexandre par l’intermédiaire du prince Adam Czartoryski (1770-1861).
Alexandre, partagé entre la Cour de Catherine et celle de son père à Gattchina, s’est lié d’amitié avec le prince Czartoryski, otage à Pétersbourg depuis que le soulèvement de Kosciuszko a été écrasé. Une amitié qui perdure même après l’accession de l’héritier au trône. Les rumeurs selon lesquelles la jeune épouse de l’héritier se serait engouée du prince polonais, n’y changent rien. On rapporte que lorsqu’en mai 1799, la grande-duchesse Élisabeth donna naissance à une fille, on la montra à Paul. L’empereur demanda alors à une dame de Cour du nom de Lieven : « Madame, se peut-il qu’un mari blond et son épouse, tout aussi blonde, engendrent un nourrisson noiraud ? » La dame rétorqua fort justement : « Sire, Dieu est tout-puissant. » Czartoryski fut « relégué » en qualité d’ambassadeur à la Cour de roi de Sardaigne en exil, mais il resta proche d’Alexandre et fut rappelé à Pétersbourg après l’assassinat de Paul.
Cousin de Paul Stroganov, Nikolaï Novossiltsev (1761-1836) est le troisième membre du Comité. Le quatrième est Viktor Kotchoubeï (1768-1834), neveu du chancelier Bezborodko, éduqué en Angleterre et nommé, à vingt-quatre ans, ambassadeur à Constantinople.
Talentueux, cultivés, les amis de l’empereur exposent, dès la première séance du Comité intime, les tâches qui l’attendent et un plan pour les mener à bien : connaître la situation réelle de la Russie ; réformer le mécanisme gouvernemental ; et, pour finir, garantir l’existence et l’indépendance des institutions d’État à travers une Constitution qui serait accordée par le pouvoir autocratique et serait conforme à l’esprit du peuple russe.
Deux problèmes fondamentaux, constants, sont à l’ordre du jour : l’autocratie et le servage. Alexandre comprend la nécessité de réglementer la position du tsar-autocrate ; il approuve les propos de Laharpe, selon lesquels « la loi est au-dessus du monarque ». Mais, là est bien le dilemme et, pour tout dire, la quadrature du cercle : comment limiter l’autocratie, sans restreindre le pouvoir du souverain ? Derjavine rapporte que, ministre, il osa, lors d’un entretien avec Alexandre, défendre pied à pied une de ses propositions : « Tu veux toujours me faire la leçon », coupa le souverain, furieux. « Suis-je autocrate ou non ? Eh bien, je fais ce que je veux2. » Notons que cette conversation eut lieu dans la période la plus libérale du règne.
La question paysanne n’est pas moins épineuse. Diverses opinions sont émises, lorsqu’elle est débattue au Comité intime. Czartoryski s’élève contre le servage, car il n’est pas moral de tenir des hommes en esclavage. Novossiltsev et Stroganov évoquent le danger d’irriter la noblesse. Et cependant, deux mesures seulement sont prises pour tenter de résoudre le problème : on adopte un projet de l’amiral Mordvinov qui a résidé de longues années en Angleterre où, comme l’écrit son biographe, « il s’est imprégné de l’esprit de la science anglaise et de respect pour les institutions de ce pays3 » ; et un second, du comte Roumiantsev, concernant les cultivateurs libres.
Mordvinov aborde le problème paysan sous un angle inattendu. Admirateur d’Adam Smith et de Bentham, il juge indispensable d’instaurer un régime économique dans lequel la noblesse reconnaîtrait elle-même la non-rentabilité du travail fourni par les serfs sous la contrainte et renoncerait volontairement à ses droits. Mordvinov propose de donner aux marchands, aux
En 1803, on adopte la Loi sur les cultivateurs libres, inspirée du projet de Roumiantsev. Les propriétaires nobles sont autorisés à vendre leur liberté aux paysans, avec un lopin de terre. Les paysans, eux, deviennent « cultivateurs libres », sans avoir à se faire enregistrer dans un autre état social. En conséquence, il suffit pour conclure l’affaire que le propriétaire soit d’accord et que le paysan ait de l’argent. Sur la base de cet
La Loi sur les cultivateurs libres, de même que la suppression du monopole de la noblesse sur les terres témoignent d’un authentique désir de régler la question paysanne, mais aussi de l’absence de tout plan construit et d’une réelle volonté de le réaliser. Laharpe, qui fait figure de jacobin et de démocrate, n’a pas non plus la moindre idée de comment il faut procéder. Il estime que la Russie a surtout besoin d’instruction, de ces Lumières sans lesquelles rien n’est possible ; mais il reconnaît aussi que dans les conditions du servage, il est très difficile de répandre l’instruction. Le républicain suisse lui-même est incapable de sortir de ce cercle vicieux.
Les membres du Comité intime ne mèneront vraiment à bien qu’une tâche : la réforme des organes centraux de gouvernement. Le 8 septembre 1802, des ministères sont créés en remplacement des Collèges des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine ; il en est aussi de tout neufs : ministère de l’Intérieur, des Finances, de l’Instruction publique, de la Justice et du Commerce. Le nouveau règlement du Sénat en définit les fonctions, en tant qu’organe exerçant le contrôle d’État sur l’administration et les instances judiciaires suprêmes.
L’action du Comité intime suscite la peur, le mécontentement, la résistance. Nommé ministre de la Justice, Derjavine critique violemment l’idée même des ministères, soulignant qu’à l’origine de ce projet se trouvent « le prince Czartoryski et le comte Kotchoubeï, des hommes qui ne connaissent vraiment ni l’État ni les affaires civiles4 ». Non seulement le poète-ministre ne prise guère ses nouveaux collègues (Adam Czartoryski est sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères – dont le comte Vorontsov est ministre – et Victor Kotchoubeï ministre de l’Intérieur), mais il dénonce les insuffisances de la loi et le flou concernant les droits et obligations des ministres.
Gavriil Derjavine est par-dessus tout irrité par « l’esprit constitutionnel français et polonais » dont est « farci » l’entourage de l’empereur. Le poète, dans ses Mémoires, cite intégralement le nom de Czartoryski, mais se contente de donner les initiales des autres « Jacobins » : N(ovossiltsev), K(otchoubeï), S(troganov)5. Le prince Czartoryski qui, sous le ministère d’Alexandre Vorontsov que l’on considère comme un parfait vieillard (il a soixante et un ans), dirige de fait la politique extérieure russe, déplaît particulièrement à Derjavine, car il est le plus influent des « Polonais et Polonaises entourant le souverain6 ». L’allusion aux « Polonaises » est claire pour les contemporains qui n’ignorent pas que l’empereur a pour amante Maria Narychkina, née princesse Czetvertinska, polonaise, donc, « une beauté et une coquette », ainsi qu’elle en a la réputation.
L’opinion de Gavriil Derjavine sur l’action du Comité intime et ses membres est la plus répandue dans les hautes sphères de la société.
Ce n’est pas la seule entrave au travail du Comité. Il existe aussi un obstacle que l’on peut qualifier d’administratif. Rêvant de Constitution, d’État de droit, le Comité est lui-même un organe privé de droits, né de et par la volonté du monarque. « Pendant ce temps, écrit Adam Czartoryski, le véritable gouvernement – le Sénat et les ministres – continuait d’administrer le pays et de conduire les affaires à sa guise, car il suffisait à l’empereur de quitter le cabinet particulier où avaient lieu nos rencontres, pour qu’il retombât sous l’influence des vieux ministres et ne pût appliquer aucune des décisions que nous avions prises, au sein de ce comité non-officiel7. »
Le prince Czartoryski, qui écrit ses Mémoires de nombreuses années après sa participation au Comité intime, rejette la faute des résultats insignifiants obtenus par ses membres sur l’empereur, ses hésitations, ses concessions aux « vieux ministres ». Un historien contemporain reconnaît qu’Alexandre Ier n’est pas toujours prêt à franchir des pas décisifs dans le domaine des réformes, qu’il « percevait par le cœur le caractère inéluctable des changements à venir mais, par l’esprit, en fils de son temps et représentant de sa caste, il comprenait que leur venue signifierait avant tout une transformation de sa propre situation de monarque absolu8 ».
Auteur d’un portrait psychologique d’Alexandre Ier, Alexandre Kizevetter conteste l’accusation de faiblesse et d’indécision portée contre le fils de Paul Ier. Il souligne, au contraire, son caractère résolu et son aptitude à défendre ses points de vue. En même temps, l’historien reconnaît que, de tous les membres du Comité intime, « Alexandre était le moins disposé à quelques pas décisif que ce fût, sur la voie des innovations politiques ». Il y voit deux raisons. La première est un mélange d’enthousiasme pour le beau spectre de la liberté politique, et de rejet de son incarnation. « Il n’y avait ici ni insincérité ni manque de volonté ; ce n’était qu’amour froid pour un rêve sans corps, combiné à la crainte que le rêve ne s’évanouît dès lors qu’on tenterait de le réaliser9. » Outre ces craintes d’ordre psychologique, Alexandre est habité par une peur bien réelle : son grand-père et son père ont été assassinés par leur entourage proche, mécontent de leur politique.
Les hésitations, l’indécision, les craintes et terreurs d’Alexandre ne reposent pas sur rien. Personnalité lucide, un temps l’un des directeurs de la République helvétique et, en conséquence, doté d’une expérience d’homme d’État, Laharpe, revenu en Russie à l’invite de l’empereur, procède pour son ancien élève à une analyse des forces sociales, selon leur attitude probable envers les réformes.
De l’avis de Laharpe, toute la noblesse ou presque y sera opposée, de même que les fonctionnaires et la majorité des marchands (qui rêvent de devenir « nobles » et de posséder des serfs). La résistance la plus forte viendra de ceux qu’aura effrayés « l’exemple français, soit de presque tous les hommes parvenus à maturité et de la quasi-totalité des étrangers ». Laharpe met en garde contre la tentation d’appeler le peuple à participer aux réformes. Les Russes ne manquent pas « de volonté, d’audace, ils sont débonnaires et joyeux », mais on les a tenus trop longtemps en esclavage et ils ne sont pas instruits. En conséquence, bien que « le peuple souhaite des changements…, il n’ira pas dans la direction voulue ».
Les forces sur lesquelles le tsar réformateur peut s’appuyer ne sont donc pas très grandes : la minorité des nobles cultivés (notamment les « jeunes officiers »), une partie des bourgeois, quelques hommes de lettres. Aussi le républicain suisse déconseille-t-il de restreindre l’autocratie (l’autorité traditionnelle du nom du tsar représente en elle-même une immense force). Il suggère l’action la plus énergique sur le plan de l’instruction10.
Les historiens (et les contemporains) conservateurs, Karamzine (qui concilie les deux) en tête, reprochent à Alexandre Ier d’être trop enclin aux réformes et de suivre aveuglément de mauvais conseillers. Les historiens libéraux le critiquent, en revanche, pour son manque de résolution dans la conduite des réformes et sa préférence aveugle pour les conseillers conservateurs. Dans sa
Dans la seconde moitié des années 1980 et les premières années de la
Les maigres résultats de l’action du Comité intime, l’incapacité à trouver des réponses aux deux questions fondamentales, politique et sociale – comment limiter l’autocratie sans restreindre l’autocrate, et comment libérer les paysans sans offenser leurs propriétaires – ne signifient pas que la société soit atteinte d’immobilisme. Bien au contraire ! Et son dynamisme, elle le doit incontestablement aux initiatives et idées qui sont, à l’époque, celles d’Alexandre Ier.
Héritier d’un empire qui continuera à s’agrandir sous son règne, le petit-fils de Catherine perçoit parfaitement le caractère impérial de la Russie. Cela transparaît dans son intérêt pour les problèmes que pose le gouvernement d’un gigantesque territoire. Dans ses jeunes années, Alexandre montre de la curiosité pour le fédéralisme, ce qui s’explique aisément par l’influence de Laharpe. Après son avènement, il tente d’entrer en contact avec Thomas Jefferson, élu président des États-Unis en 1801. La réforme de l’administration des
Le sens de l’empire s’exprime, chez le souverain, dans le fait qu’il perçoit les différences entre ses diverses composantes. Poursuivant la politique de Catherine, Alexandre se préoccupe de coloniser rapidement le sud de la Russie. De 1803 à 1805, plus de cinq mille colons s’installent en Nouvelle-Russie (Allemands, Tchèques, Slaves du Sud). Des avantages considérables sont consentis aux nouveaux venus. Odessa, dont le gouverneur est alors un émigré français, le duc de Richelieu (dont une statue orne encore la ville à ce jour), obtient le statut de zone franche et, exemptée de droits de douanes, se transforme en important port de commerce. La mise en valeur des terres fertiles du sud progresse très rapidement et la Nouvelle-Russie devient un gros exportateur de céréales, en premier lieu de blé.
Après 1805, la colonisation des steppes méridionales se développe avant tout par le biais des paysans rattachés à la Couronne, originaires des
Dès le XVIIIe siècle, les marins russes commercent dans une partie assez restreinte de l’océan Pacifique : près du littoral de la mer d’Okhotsk et du Kamtchatka, jusqu’aux îles Aléoutiennes et au littoral nord-américain. Pétersbourg, alors, fait la sourde oreille aux demandes de soutien des marins négociants. Il faut attendre 1799 pour que le projet de Grigori Chelekhov (1747-1795), le plus dynamique des navigateurs marchands russes, soit entériné par l’empereur Paul Ier, après un délai de quinze ans et la mort de son auteur. Sous le contrôle de l’État, une Compagnie russo-américaine est créée, qui obtient le monopole du commerce dans le Pacifique. Son statut s’inspire des chartes consenties, au XVIIIe siècle, aux compagnies hollandaises, anglaises et françaises, commerçant avec l’Inde et d’autres colonies. Poursuivant l’œuvre de son père, Alexandre Ier fait transférer l’administration de la Compagnie russo-américaine, d’Irkoutsk à Pétersbourg.
Les premières années du règne d’Alexandre Ier sont un temps de rêves et de discours de réformes, une période de tolérance religieuse dont l’ampleur saute aux yeux, dès qu’on la compare avec la politique qui sera menée par Nicolas Ier. Elle s’explique, entre autres, par l’indifférence de l’empereur à la religion officielle dans laquelle il voit simplement une forme d’instruction du peuple, et par son intérêt pour l’ésotérisme et le mysticisme. Aux yeux des contemporains, tous les membres du Comité intime passent pour être francs-maçons. Non sans fondement, on soupçonne le prince Alexandre Golitsyne, nommé par Alexandre Haut-Procureur du Saint-Synode, donc chef de l’Église orthodoxe, d’appartenir à la maçonnerie. En 1803, le jeune empereur reçoit la visite de I. Beber, l’un des maçons les plus fameux de son temps. « Ce que vous me racontez de cette société, aurait dit Alexandre, convaincu par son interlocuteur, me contraint non seulement à lui accorder ma protection, mais aussi à demander d’être accepté au nombre de ses membres. » Selon les différentes versions dont nous disposons, Alexandre Ier aurait été initié en 1808 à Erfurt, en 1812 à Pétersbourg ou en 1813 à Paris, en même temps que le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III.
Dans les années 1783-1785, Catherine II avait mis un terme aux mesures d’interdiction contre les « schismatiques ». Sous le règne d’Alexandre, on commence, non sans hésitations, à permettre aux vieux-croyants de construire leurs églises et chapelles, de célébrer leurs cérémonies, d’avoir leurs cimetières. Pour les historiens, le temps d’Alexandre est « l’âge d’or » du mouvement sectataire russe. Apparues dès la seconde moitié du XVIIIe siècle, les innombrables sectes, reflétant l’intense quête spirituelle du peuple russe et la tension religieuse régnant dans le pays, sont persécutées avec plus de violence encore que les vieux-croyants. À peine couronné, Alexandre Ier met fin aux persécutions : tous les sectataires emprisonnés sont libérés, les exilés rentrent chez eux. Les sectataires – Flagellants, Castrats,
La tolérance du pouvoir suscite, dans la haute société de la capitale, un intérêt pour le « christianisme spirituel » russe, les sectes. La secte mystique des Flagellants et celle des Castrats qui en est issue, retiennent particulièrement l’attention. Les Castrats enseignent que la beauté des femmes est « dévoreuse » et « empêche d’aller à Dieu, et comme tous les remèdes demeurent sans effet contre les femmes, il ne reste qu’à priver les hommes de la possibilité de pécher ». Fondateur de la secte des Castrats, Kondrati Selivanov, de retour d’exil en Sibérie (1775-1796), s’installe à Pétersbourg (il mourra en 1832) où il jouit de l’attention jamais démentie de la haute société et des marchands. En 1805, sur le point de rejoindre l’armée, Alexandre Ier lui rendra visite. On rapporte que Kondrati Selivanov prédit à l’empereur la défaite d’Austerlitz.
La vision de la religion comme instrument d’instruction détermine, dans une large mesure, le rapport de l’empereur au luthérianisme et au catholicisme. « De ce fait, écrit un biographe d’Alexandre Ier, les pasteurs luthériens et les prêtres catholiques, gens dotés en outre d’une culture laïque, méritaient, aux yeux d’Alexandre, plus de respect que notre clergé orthodoxe. Prêtres polonais et pasteurs luthériens obtinrent alors sans grande peine des privilèges dont n’auraient osé rêver les prélats russes15. »
Les projets de conversion de la Russie au catholicisme, qui semblaient abandonnés depuis l’assassinat de Paul Ier, reviennent à l’ordre du jour. L’un des promoteurs les plus actifs du catholicisme est Joseph de Maistre qui estime qu’il faut commencer par convertir une douzaine de femmes de l’aristocratie. Des résultats considérables sont d’ailleurs obtenus dans ce sens : Maria Narychkina (Czetvertinska), favorite de l’empereur, et des représentantes des meilleures familles – Boutourline, Golitsyne, Tolstoï, Rostoptchine, Chouvalov, Gagarine, Kourakine – sont filles spirituelles des jésuites.
L’atmosphère libérale du temps incline aux rêves. Chambellan du dernier roi de Pologne, Alexis Ielenski, installé à Pétersbourg, devient membre de la secte des Castrats et, en 1804, adresse à Novossiltsev un projet de création d’un « Corps de Prophètes d’État ». Ces derniers seraient adjoints aux figures les plus importantes du gouvernement, ils imploreraient la grâce de Dieu par leurs prières et seraient l’expression de la volonté divine. Ielenski suggère de confier le poste de « délégué en chef du Saint-Esprit » auprès de l’empereur au « dieu » des Castrats, Kondrati Selivanov. Le projet restera dans les papiers de Novossiltsev et son auteur sera relégué dans un monastère. Un an plus tard, toutefois, Alexandre rendra visite à Selivanov.
L’élargissement de l’empire au compte des territoires appartenant à la
Dès son avènement, Catherine II avait dû, comme elle le relate dans ses Mémoires, résoudre la question (débattue alors au Sénat) de l’autorisation des juifs à entrer en Russie. Ayant appris qu’Élisabeth avait rejeté cette idée en déclarant qu’elle ne souhaitait pas « tirer profit des ennemis de Jésus-Christ », la jeune impératrice avait ordonné de repousser le dossier « à d’autres temps ». Cependant, au fur et à mesure que s’agrandit le territoire de l’Empire et qu’augmente la population juive, la question prend un autre caractère. Le problème de l’entrée des juifs en Russie devient celui de leur vie au sein de l’Empire.
En 1791, on instaure la « Zone de Résidence », un territoire hors des limites duquel les juifs ne sont pas autorisés à s’installer. La Zone de Résidence comprend la Petite-Russie, la Nouvelle-Russie, la Crimée et les provinces rattachées après le partage de la Pologne. Mais, au sein même de ce territoire, les juifs n’ont le droit de vivre que dans les villes, les campagnes leur sont interdites. En 1794, Catherine leur impose une capitation double de celle des chrétiens.
En 1798, le sénateur Gavriil Derjavine est envoyé en Biélorussie, afin d’y « étudier le comportement des juifs », de « vérifier qu’ils n’accablent pas la population locale de leurs tromperies » et de « les amener à assurer par eux-mêmes leur subsistance, sans qu’ils soient une charge pour les autochtones16 ». Derjavine, ainsi qu’il le rapporte dans ses Mémoires, tire ses informations sur le mode de vie des juifs « de bourgeois fort sages, de l’académie jésuite [
Le sénateur Derjavine présente son « opinion sur les juifs » à Paul Ier, mais ce dernier n’y prête aucune attention. La note de Derjavine à ce sujet n’aura un impact que sous Alexandre Ier. Une commission spéciale est alors créée. Sa composition témoigne de l’importance accordée au problème. On y trouve en effet les comtes Czartoryski, Potocki, Valerian Zoubov, ainsi que Gavriil Derjavine17. La première décision prise par la commission est de convier les représentants de la population juive, afin d’entendre leur avis sur les conclusions de Derjavine.
En 1804, on élabore un « Règlement sur les juifs ». La Zone de Résidence est maintenue, mais les limites en sont élargies, englobant les
Le Règlement de 1804 est le premier acte officiel fixant le statut des juifs au sein de l’Empire de Russie. Son caractère libéral et tolérant est un signe du temps et il saute aux yeux, dès lors qu’on le compare aux législations suivantes, marquées au sceau d’un durcissement constant.
3 La carte de l’Europe
Adam CZARTORYSKI.
En septembre 1802, Alexandre Ier signe l’
Napoléon a toutes les raisons d’être mécontent de Czartoryski qui, arrivant à Pétersbourg, avait vivement critiqué la ratification du traité de paix signé par Paul avec la France. Pour le futur ministre des Affaires étrangères, l’accord privait Alexandre de la possibilité de prendre une part active à la définition de l’avenir de l’Europe.
Dans les premières années de son règne, Alexandre n’a qu’un souhait : se tenir à l’écart des affaires européennes et se consacrer entièrement aux problèmes intérieurs de l’empire. Adam Czartoryski écrit dans ses Mémoires : « L’empereur parlait avec une égale répulsion des guerres de Catherine et de la folie despotique de Paul. » Le prince polonais et sujet russe Czartoryski estime, lui, que l’isolement de la Russie la conduit à perdre tout crédit en Europe, qu’il est gros d’humiliations pour elle et n’aura pas l’approbation de l’opinion.
En 1803, dirigeant, de fait, la politique extérieure de l’empire, Adam Czartoryski présente à l’empereur un vaste mémorandum intitulé :
Le mémorandum présente un grand intérêt, et ce pour plusieurs raisons. Disciple fidèle du « Siècle des lumières », son auteur fixe comme objectif l’instauration d’une paix durable en Europe. Trois conditions sont requises : le progrès de la civilisation chez les peuples retardataires, le redécoupage des frontières en tenant compte des nationalités et des barrières naturelles, la création d’institutions libérales et d’un pouvoir représentatif. Adam Czartoryski parle de « paix perpétuelle » et de « société des nations », après l’abbé de Saint-Pierre, Rousseau et Kant. Il est en revanche le premier à évoquer l’importance de la question nationale et le libéralisme politique.
Après des considérations théoriques générales, viennent une appréciation sur la place de la Russie en Europe, des grandes lignes de sa politique étrangère, et une analyse de la situation internationale au début du XIXe siècle, qui tient compte des positions des principaux États du continent à l’égard de l’Empire russe. La Russie, écrit Adam Czartoryski, n’est pas, par nature, une puissance agressive. Son avenir doit être fondé sur l’assimilation de son gigantesque territoire, et non sur de nouvelles conquêtes. La situation et la puissance de la Russie lui dictent la nécessité d’une politique extérieure active. L’auteur du programme ne néglige pas les tendances traditionnelles de la politique russe. C’est pourquoi, réfutant le besoin de nouvelles conquêtes territoriales, il suggère des mesures concrètes pour libérer les peuples slaves de la Péninsule balkanique, qui doivent être placés sous protectorat russe.
Le jugement porté sur les adversaires et alliés potentiels de la Russie est lucide et pénétrant. Czartoryski ne voit qu’un danger réel : l’Angleterre. En même temps, cette dernière représente un partenaire commercial hors pair, bien que trop exclusif, ainsi qu’un allié possible car elle a le souci de la paix et de la sécurité en Europe ; elle est en outre le dernier rempart du libéralisme, depuis que celui-ci a été liquidé sur le continent. Le mémorandum propose de créer – pour faire contrepoids à l’Angleterre – une flotte impressionnante et de conclure des alliances avec des puissances maritimes de moindre poids. Czartoryski souligne particulièrement l’importance de l’Amérique.
Si la Russie et l’Angleterre parviennent à s’entendre, affirme le mémorandum, leur politique deviendra la loi du continent tout entier. Aussi Czartoryski fonde-t-il le nouveau programme de politique étrangère de la Russie sur l’alliance avec l’Angleterre.
Entre la Russie et la France, déclare-t-il, il n’y a pas de conflit d’intérêts. Au XVIIIe siècle, l’hostilité de la politique française se traduisait par la volonté de Paris de soutenir les États – Suède, Turquie, Pologne – qui, traditionnellement, constituaient une menace pour la Russie. Napoléon a élargi les frontières françaises jusqu’à leurs limites naturelles et les puissances européennes, en s’alliant, peuvent empêcher de nouvelles conquêtes. Quant aux idées révolutionnaires françaises, Czartoryski suggère d’y faire obstacle en promouvant le libéralisme et en agissant sur l’opinion en France même, dans le but de la soulever contre le tyran Napoléon.
Adam Czartoryski, on s’en doute, n’a jamais dissimulé son patriotisme polonais, et la « question polonaise » occupe une place de choix dans le mémorandum. Les partages de la Pologne ont fait de l’Autriche et de la Prusse les voisines de la Russie. Czartoryski attire l’attention sur le danger potentiel que représente ce voisinage et évoque, pour le futur, une possible agression des États allemands, contre la Russie. Une Pologne ressuscitée et unifiée garantirait la sécurité de la Russie, menacée par les Allemands sur le Boug. Le mémorandum propose de confier la couronne polonaise au frère d’Alexandre, le grand-duc Constantin, et envisage une union entre les deux États slaves, ce qui assurerait à la Russie le contrôle de Dantzig et élargirait ses frontières jusqu’aux Carpates.
Pour l’auteur du mémorandum, l’Empire ottoman n’est rien de plus qu’un corps à l’agonie. Il importe donc d’empêcher toute puissance européenne de s’emparer de l’héritage du défunt, et avant tout des Détroits. L’objectif de la Russie consiste, en l’occurrence, à instaurer un État grec et à assurer la protection des peuples balkaniques. On envisage, à plus long terme, l’éventualité d’une Union des Slaves qui entrent dans la composition de la Turquie et de l’Autriche, en un État indépendant – la Grande Croatie.
Adam Czartoryski voit, dans les Apennins, la possibilité d’une réunion des principautés italiennes et, au nord, l’instauration d’un État indépendant, comprenant la République italienne, le Piémont et Venise.
La mémorandum, enfin, propose la création d’une confédération (sur le modèle suisse), ou d’une fédération (à l’exemple des États-Unis) d’États allemands indépendants de l’Autriche et de la Prusse : l’Allemagne occidentale.
Le programme de politique extérieure élaboré par le prince Czartoryski, reçoit l’approbation enthousiaste, tant du Comité intime que de l’empereur. Le fait est clairement confirmé par la nomination d’Adam Czartoryski à la tête des Affaires étrangères, ainsi que par les « Instructions secrètes » que signe Alexandre et qu’il confie, en septembre 1804, à Nikolaï Novossiltsev, envoyé en mission spéciale à Londres.
Certes, le plus sage programme de politique étrangère ne peut prendre en considération toutes les circonstances ou, comme on dit à l’ère de l’informatique, toutes les données favorisant ou empêchant sa réalisation. Parmi les innombrables facteurs – politiques, économiques, religieux – influant sur la politique extérieure russe au début du XIXe siècle (et pendant les cent années qui suivent), se trouve le facteur allemand.
Sans être décisif, il n’en a pas moins une importance considérable. La princesse d’Anhalt-Zerbst, future Catherine II, est, ne l’oublions pas, la grand-mère d’Alexandre. La mère de l’empereur est une princesse de Hesse-Darmstadt, son épouse la princesse héréditaire de Bade. Alexandre a cinq sœurs, mariées à l’archiduc d’Autriche, au roi des Pays-Bas, aux ducs de Mecklembourg-Schwerin, de Saxe-Weimar et d’Oldenbourg. Certes, les liens de parenté n’empêchent pas les guerres, mais ils élargissent considérablement les zones d’intérêts. Les relations familiales avec les principautés allemandes et les Habsbourg rendent inéluctable un conflit d’intérêts entre Russes et Français sur la ligne du Rhin. La percée effectuée par Napoléon en Allemagne, qui lui donne le pouvoir sur le continent, est dirigée contre des membres de la famille de l’empereur de Russie.
Les raisons d’une guerre entre Alexandre et Napoléon ne manquent pas. Il est toutefois notable que la première phase du conflit armé commence après l’enlèvement, par des grenadiers français, du duc d’Enghien sur le territoire de Bade, possession du père de l’impératrice de Russie. Le prélude à la guerre de 1812 sera la conquête, par Napoléon, des terres du duc d’Oldenbourg, autre parent d’Alexandre, qui se voit privé de son trône.
En 1802, sans informer de ses plans le Comité intime, Alexandre se rend à Memel pour y rencontrer le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume III et son épouse, Louise, qui tombe littéralement sous le charme du tsar. Quatre ans plus tard, Adam Czartoryski écrira à Alexandre : « Votre Majesté Impériale considère depuis ce temps
En montant sur le trône, Alexandre Ier hérite de l’accord de paix avec la France, élaboré par les diplomates de Paul Ier. Il le signe en mars 1801. L’orientation pro-française, incarnée par le chancelier Nikolaï Roumiantsev, le vice-chancelier Alexandre Kourakine et l’amiral Nikolaï Mordvinov, prône une politique des « mains libres », de rejet des alliances avec l’Angleterre, la France, l’Autriche et la Prusse, d’élargissement des relations commerciales avec tous les pays. Les partisans de l’union avec l’Angleterre, rassemblés autour du comte Semion Vorontsov qui fut, de longues années durant, ambassadeur de Russie à Londres, soulignent la nécessité d’une guerre contre la France napoléonienne. L’impératrice douairière, Maria Fiodorovna, est au centre des partisans d’une alliance avec la Prusse.
La politique agressive de Napoléon, qui met un terme à la stabilité politique européenne, offre de vastes possibilités de redécouper la carte du continent puis, selon les projets de Bonaparte, de l’ensemble du monde. Au début du XIXe siècle, la Russie a pour particularité d’avoir « les mains libres », en d’autres termes, la liberté de choix. À l’origine de deux coalitions contre la France, Paul Ier lui-même avait finalement choisi l’alliance avec elle. La carte de l’Europe proposée dans le mémorandum de Czartoryski, réserve un rôle décisif à trois puissances : l’Angleterre, la France et la Russie. La simple possibilité d’influer sur le destin de l’Europe, donc du monde, sans parler des avantages matériels (territoriaux, économiques) qui en découlent, ne peut pas ne pas inciter la Russie à mener une politique active.
Les « Instructions secrètes », avec lesquelles Novossiltsev part pour Londres en septembre 1804, ne laissent pas de place au doute : deux puissances, la Russie et l’Angleterre, décident du destin du continent, elles fixent les frontières, définissent le caractère des institutions d’État dans les pays libérés du tyran Bonaparte.
Mises au point par Czartoryski, les « Instructions » évoquent le traité de Westphalie signé, après la guerre de Trente Ans, par l’empereur germanique, la France et la Suède. Le traité déterminait les frontières européennes pour les cent cinquante ans à venir. La Révolution française et l’apparition de Napoléon rendent nécessaire un redécoupage de la carte de l’Europe. Une tâche, explique Novossiltsev à Londres, que doivent assumer la Russie et l’Angleterre.
Très étroites à dater d’Ivan le Terrible (bien que rompues par des conflits temporaires), les relations russo-anglaises ont leurs partisans dans les cercles de la Cour, mais encore plus d’adversaires. La politique de la « perfide Albion » a toujours jeté le doute sur la pureté de ses intentions, inspiré le soupçon d’une volonté de tromperie, d’un désir de tirer pour soi seul les marrons du feu. Un dicton fait même son apparition en Russie : une Anglaise vous fait toujours tort.
Premier historien marxiste russe, Mikhaïl Pokrovski évoque l’atmosphère d’angoisse qui règne à Pétersbourg, après l’assassinat de Paul Ier : « On parlait alors ouvertement, dans la société pétersbourgeoise, d’une possible révolution de palais et, à l’étranger, on l’évoquait par écrit et dans la presse. Or, près du centre de la conspiration supposée, on trouve toujours la silhouette paisible et assurée du diplomate anglais3. » Pokrovski n’en doute pas un instant : puisque « l’avenir du capitalisme russe dépendait de l’alliance avec l’Angleterre », les capitalistes de Russie recherchaient cette alliance, l’Angleterre ne visant, de son côté, qu’à utiliser la Russie pour ses intérêts propres. Un historien américain se montre encore plus catégorique : « Quand Pierre III et Paul Ier franchirent le pas qui menait inévitablement à la guerre, donc à la rupture des exportations commerciales, sources d’énormes bénéfices, les deux souverains furent renversés et leur décision vite abolie4. »
Les intérêts économiques peuvent, bien sûr, influer sur la politique mais seulement, à cette époque, de façon indirecte et dans une faible mesure. Alexandre Soljénitsyne qui évoque, en condensé, les trois siècles d’histoire de la dynastie des Romanov, pose cette question à propos d’Alexandre Ier : « Pourquoi fallait-il que nous nous mêlions des affaires européennes5 ? » On peut trouver des réponses politiques et économiques, mais les raisons psychologiques sont, me semble-t-il, d’une extrême importance. Alexandre Ier sait qu’il détient un grand empire qui peut, et donc doit, décider du destin de l’Europe et du monde.
À Londres, Nikolaï Novossiltsev conduit ses pourparlers sur deux plans : on débat de la création d’un organe particulier pour veiller au maintien de la paix en Europe ; parallèlement, des discussions concrètes ont lieu sur la question des frontières des États anciens et nouveaux (ceux qui seront formés après la victoire sur Napoléon). L’émissaire d’Alexandre Ier donne, en outre, des conseils politiques à son interlocuteur anglais, le Premier ministre William Pitt le Second. Novossiltsev recommande ainsi au chef des whigs (libéraux) d’inclure des tories (conservateurs) dans le gouvernement. La démocratie n’est pas encore advenue en Russie, mais on y sait déjà comment elle doit agir.
Les discussions sur les détails concrets (frontières des principautés italiennes, refus des Anglais d’accorder à la Russie un protectorat sur Malte, montant des subsides) s’achèvent par la signature et la ratification d’un accord, à la fin du mois de juillet 1805. Dix jours plus tard, l’Autriche s’y rallie. Prenant en compte les deux guerres menées par Paul Ier contre la France, la nouvelle alliance antinapoléonienne est qualifiée de « troisième coalition ».
Parmi les offenses dont Alexandre garde rigueur au « tyran corse », il en est de personnelles. Le duc d’Enghien, nous l’avons dit, fut enlevé sur le territoire de Bade, dont Alexandre s’estime le protecteur naturel. Plus insultante encore fut la réponse de Talleyrand à la note de protestation russe : si Alexandre savait que les assassins de son père se trouvaient à quelques kilomètres de la frontière russe, n’agirait-il pas comme Napoléon avec le duc d’Enghien ? Alexandre n’oubliera jamais cette accusation publique de complicité dans le meurtre de Paul Ier. Offensant, aussi, est le sacre de Napoléon, en mai 1804.
Une guerre commence donc, dont le principal objectif est, comme l’écrit en 1992 un historien soviétique avec une franchise inattendue, « l’instauration de la domination russo-anglaise en Europe6 ». Les armées russes font route vers le Danube, la Vistule et l’Oder. L’amiral Seniavine est envoyé en Méditerranée défendre les îles Ioniennes : Corfou devient la base de l’escadre russe. Les troupes autrichiennes doivent effectuer leur jonction avec les Russes sur le territoire de l’Allemagne et « libérer » l’Italie. Des opérations similaires sont prévues pour les corps expéditionnaires anglais et suédois.
Le problème est la Prusse. Pour rencontrer Napoléon, il est indispensable de traverser son territoire. Or, elle n’est pas dans la coalition, car elle espère trouver un accord avec la France, afin de s’emparer du Hanovre et de la Poméranie suédoise. La Prusse interdit donc aux armées russes de passer sur son territoire ; elle ne revient sur sa décision que lorsque le maréchal Bernadotte le traverse sans rien demander à personne. Reconnaissant, Alexandre se précipite à Potsdam où il signe un accord avec la Prusse, permettant à cette dernière de jouer les médiateurs entre les membres de la troisième coalition et la France. Dans un article secret, Alexandre accepte de soutenir les prétentions prussiennes sur le Hanovre, ce qui constitue une violation grossière de l’accord passé avec l’Angleterre.
De Potsdam, l’empereur rejoint son armée, ce qui signifie, en clair, que le général Koutouzov est écarté du commandement. Lorsque Alexandre atteint Olmütz où sont stationnées ses troupes, les Autrichiens, commandés par Maack, sont mis en pièces en Bavière et capitulent. Napoléon occupe Vienne. L’Autriche perd alors tout intérêt pour la guerre, car elle n’a plus d’autre choix que de dépendre d’Alexandre ou de Napoléon. La présence de l’empereur dans l’armée, en qualité de commandant suprême, n’apporte pas la victoire. Pierre le Grand, nous l’avons vu, avait été vaincu sur les bords du Prouth. Alexandre le sera à Austerlitz. Plus tard, la décision de Nicolas II d’assumer le commandement suprême, en 1916, portera un coup fatal à l’Empire de Russie.
Alexandre est poussé à engager une bataille décisive par ses alliés autrichiens et ses conseillers pro-prussiens ; il en est dissuadé par le général Koutouzov. Les partisans du combat en attendent le dénouement du conflit.
Austerlitz signe l’arrêt de mort de la troisième coalition. Mais la question de l’hégémonie en Europe n’est pas résolue. La paix conclue avec la France n’est qu’un accord temporaire. Le sort de l’escadre de Seniavine montre bien le caractère fluctuant de la situation. Le temps que les navires russes atteignent Corfou, la guerre déclarée à Napoléon par la troisième coalition, commence et s’achève. Après Austerlitz, l’amiral Seniavine reçoit l’ordre de gagner la mer Noire. L’amiral dédaigne l’ordre donné et, entrant en contact avec Pierre Niegoch, prince-évêque de Monténégro, s’empare de Bocco-di-Cataro, important port de commerce sur la côte dalmate.
Seniavine rejette catégoriquement les exigences des Autrichiens qui, en accord avec Pétersbourg, réclament qu’on leur cède la ville et la région environnante, pour la remettre ensuite aux Français. « Qu’espérait Seniavine, s’interroge son biographe, en accomplissant ces actes fort risqués et inouïs sur le plan formel et professionnel ? » Et il ne trouve pas de réponse, ce qui ne l’empêche pas de conclure : « Il fut sauvé de la cour martiale quasi inévitable, et de devoir répondre de ce qu’il avait fait, non par un miracle mais par un nouveau et brutal tournant de la diplomatie de l’Empire russe, à la fin de l’été 18067. »
Après la défaite de la troisième coalition, la Prusse passe définitivement du côté de la France et obtient enfin le Hanovre. La guerre entre la Russie et la France est désormais impossible : le territoire prussien sépare les deux adversaires. Toutefois, en choisissant l’alliance avec la France, la Prusse choisit aussi la guerre contre l’Angleterre. Les croiseurs anglais s’emparent de plus de quatre cents bâtiments prussiens, tous les ports de Prusse sont bloqués. Vieille ennemie de Berlin, la Suède rallie l’Angleterre. La Prusse n’a plus de mer, son commerce s’étiole. À la Cour, le crédit des partisans d’une guerre contre la France remonte ; ils jouissent d’un puissant appui en la personne de la reine Louise, qui exerce une grande influence sur Alexandre Ier. Tout soudain, la Prusse que le tsar, en janvier 1806, exhortait encore à conclure une alliance défensive avec la Russie, se précipite dans la guerre contre Napoléon, convaincue qu’elle dispose de la meilleure armée du monde.
Une quatrième coalition se forme, sans l’Angleterre qui ne pardonne pas aux Prussiens d’avoir pris le Hanovre, ni l’Autriche défaite, ni la Suède, alliée à l’Angleterre. Le ministre russe des Affaires étrangères, Czartoryski, est opposé à une nouvelle guerre contre la France ; il est relevé de ses fonctions en juillet 1806. Deux autres membres du Comité intime partagent son opinion : Novossiltsev et Stroganov. Le baron Andreï (Gothard) Boudberg prend la tête de la politique extérieure, les églises de Russie lancent l’anathème sur « l’ennemi du genre humain », « persécuteur de la foi orthodoxe » : Napoléon.
En avril 1806, le prince Czartoryski, comprenant qu’Alexandre est irrité par ses conseils critiques, adresse une lettre à l’empereur, dans laquelle il tire le bilan de trois ans passés à la tête de la diplomatie russe. Il analyse en particulier les raisons des victoires de Napoléon. « Seul, un souverain, en Europe, connaît le prix du temps : c’est Bonaparte et cela lui assure un succès constant… Bonaparte a vaincu l’Autriche, la Prusse et la Russie parce qu’il savait mettre à profit l’instant présent, sans songer aux développements futurs. Cela double, cela triple la force de ses armées… » À peine quelques mois plus tard, la justesse de l’analyse est entièrement confirmée. Napoléon défait l’armée prussienne à Iéna et à Auerstaedt. La guerre contre l’armée française commence à la fin de septembre et, dès la fin d’octobre, celle-ci n’a plus pour adversaire que l’armée russe. Les vestiges de l’armée prussienne ne représentent plus qu’une contribution symbolique à la coalition.
Durant l’hiver 1806-1807, les adversaires se rencontrent dans des batailles qui comptent parmi les plus sanglantes des campagnes napoléoniennes. À Eylau, l’armée russe perd vingt-six mille hommes, le plus fort taux de victimes après Borodino. Les pertes françaises, au cours de cette bataille, sont plus importantes encore : quarante-cinq mille hommes. Ces heurts sanglants, mais qui n’apportent de victoire décisive à aucun des deux camps, donnent malgré tout à Alexandre la conviction qu’une guerre victorieuse est possible contre la France. En novembre 1806, une milice populaire est formée. Elle compte six cent douze mille combattants, dont un cinquième seulement sera fourni en fusils.
Surmontant, au cours de l’hiver et du printemps, les particularités climatiques de l’Europe orientale – gel et boue –, les Français retrouvent, avec la venue de l’été, la mobilité qui les caractérise. L’armée russe est écrasée à la bataille de Friedland. Lors des combats d’hiver, les armes blanches régnaient en maîtres. Les soldats russes, fidèles à la tactique de Souvorov – « la balle est idiote, et la baïonnette championne » – ne le cédaient en rien à l’armée napoléonienne, dès lors qu’il fallait jouer du sabre ou de la baïonnette. Mais à Friedland, l’artillerie française décide de l’issue du combat.
À la veille de la bataille, le prince Constantin, frère d’Alexandre, prônait la nécessité de mettre un terme à la guerre et de conclure la paix avec la France. Czartoryski, Novossiltsev et le vice-chancelier Kourakine étaient de cet avis. L’empereur, toutefois, refusait catégoriquement d’entamer des pourparlers avec Napoléon. La défaite de Friedland – lourdes pertes, débandade de l’armée qui ne s’arrête qu’aux environs de Tilsitt, fuite du roi de Prusse qui se réfugie à Memel – persuade enfin Alexandre qu’il sera impossible, une fois encore, de gagner la guerre contre Napoléon. Sans compter que de graves difficultés financières se font jour. Le gouvernement anglais, auquel Alexandre Ier demande, au début de 1807, de garantir le prêt de six millions de livres (forme délicate de subsides) accordé à Londres, s’y refuse. L’Angleterre en veut à la Russie de son soutien aux prétentions de la Prusse sur le Hanovre et, surtout, elle en est venue à la conclusion qu’il était nécessaire de changer de stratégie dans le combat contre la France. Le soutien, sur le continent, d’alliés constamment défaits, n’apporte pas la victoire. La « maîtresse des mers » répond au blocus des îles par Napoléon, en organisant le blocus de l’Europe napoléonienne.
Les événements s’emballent : Alexandre apprend la défaite, le 3 juin, par un rapport du général Bennigsen qui commande l’armée. Le 4, l’empereur dépêche à Bennigsen le prince Lobanov-Rostovski, avec mission de « l’envoyer chez Buonaparte ». Le 10, Napoléon approuve le texte de l’armistice et annonce à l’émissaire du tsar son désir de rencontrer Alexandre. Le 13, a lieu la première rencontre des deux empereurs, sur un radeau amarré au milieu du Niemen. Le lendemain, une deuxième entrevue a lieu, et ainsi de suite, quasi quotidiennement jusqu’au 25, à Tilsitt.
Un mois ne s’est pas écoulé depuis la bataille de Friedland que, déjà, la Russie et la France ont non seulement signé la paix, mais aussi conclu une alliance. Une fois de plus, la politique étrangère russe prend un virage à cent quatre-vingts degrés.
Les contemporains et les générations suivantes apprécient diversement la paix de Tilsitt. Mikhaïl Pokrovski y voit le « couronnement de l’art diplomatique de Napoléon et de Talleyrand », qui « portèrent à la Russie un coup très dur, anéantissant les fruits de notre politique du XVIIIe siècle8… » Estimant qu’« Alexandre se précipita dans des relations d’amitié avec Napoléon » par rancune contre l’Angleterre « pour son désengagement », Alexandre Soljénitsyne écrit qu’« il est impossible de nier que ce pas [
Le 25 juin 1807, deux documents sont signés à Tilsitt : un traité de paix et d’amitié, ainsi qu’un accord d’union agressive et défensive. Le premier ne tarde pas à être publié (hormis les articles secrets) ; quant au second, les parties concernées s’engagent à le garder dans le plus grand secret (un serment bientôt violé par la France où apparaissent des faux). Les adversaires du traité de paix ne manquent pas d’arguments. La Russie reconnaît officiellement pour empereur des Français celui qui, hier encore, était « l’ennemi du genre humain » ; elle entérine également tous les changements territoriaux et politiques en Europe occidentale – résultats des campagnes napoléoniennes.
La Russie, toutefois, non seulement n’enregistre pas de pertes territoriales, mais elle s’agrandit en s’adjugeant la région de Bialystok, enlevée à la Prusse, son alliée de la veille. Talleyrand explique à Alexandre que s’il ne prend pas Bialystok, la région reviendra au grand-duché de Varsovie, taillé dans les anciennes terres polonaises. L’accord français pour la création d’un « rejeton » de cette Pologne qui semble, alors, rayée de l’histoire, est une concession à la Russie. Alexandre, de son côté, accepte que les îles Ioniennes soient cédées à la France. Cela signifie, écrit Gueorgui Vernadski, « le naufrage absolu des projets russes en Méditerranée10 ».
Parallèlement, les parties en présence s’accordent sur un partage de l’Europe en zones d’influence : l’Europe occidentale est, de ce point de vue, rattachée à la France, l’Europe orientale à la Russie. Alexandre Ier obtient cependant le maintien de l’indépendance prussienne. « En jugeant le traité de paix dans son ensemble, écrit un historien russe contemporain, on peut dire sans grande exagération que la Russie vaincue n’en retirait pas moins d’avantages que la France victorieuse11. » L’affirmation est discutable mais elle a le mérite de relever l’essentiel : un traité de paix est signé entre la Russie, qui a perdu deux guerres, et la France, qui les a gagnées.
Le prix de la paix est l’accord d’union défensive et offensive. Malgré le flou de nombreuses formulations et l’absence d’allusions directes à l’Angleterre comme l’ennemi désigné, l’accord d’union enregistre qu’Alexandre accepte de soutenir la France dans sa guerre contre les Anglais. Au cas où l’Angleterre refuserait de faire la paix avec la France – Alexandre est désigné comme médiateur –, la Russie se rallierait, à compter du 1er décembre 1807, au Blocus continental.
Alexandre Ier est satisfait des accords. Le 17 juin 1807, il adresse, de Tilsitt, une lettre à sa sœur Catherine, son amie intime : « Dieu nous a épargnés ! Nous sortons de la lutte, non point en victimes, mais même avec un certain éclat. » Le 18, le vice-chancelier Kourakine rapporte, dans une lettre à l’impératrice douairière Maria Fiodorovna, les paroles d’Alexandre sur les accords obtenus : « La Russie retire de cette guerre une gloire et une fortune inattendues. L’État qu’elle a combattu recherche sa faveur, alors même qu’il disposait d’une supériorité décisive en forces. »
Les principaux conseillers des premières années du règne sont opposés à l’alliance avec la France. Amie de cœur de l’empereur, Mme Narychkina elle-même compte parmi les « antifrançais ». Napoléon, pourtant, lui a choisi personnellement des robes qui lui ont été livrées de Paris. Mais Alexandre n’en démord pas. Au décompte des avantages et des inconvénients des accords de Tilsitt, il convient d’ajouter ce qu’Alexandre considère comme le plus important : la paix était indispensable, afin que le pays pût se relever de ses guerres malheureuses. Et l’accord de Napoléon pour la signature des traités entérine la puissance de la Russie, sa position en Europe.
À Londres, conformément aux instructions d’Alexandre, Novossiltsev avait mis au point, nous l’avons dit, un accord de partage de l’Europe : la Russie et l’Angleterre, victorieuses de Napoléon, allaient retailler à leur guise la carte du continent. Tilsitt confirme la justesse de l’équation, à ceci près qu’un des termes a changé. Désormais, ce sont la Russie et la France qui s’entendent pour vaincre l’Angleterre et partager l’Europe à leur gré. En un délai record, Napoléon a vaincu trois Puissances continentales : l’Autriche, la Prusse, la Russie. Mais il est parvenu à la conclusion que la victoire définitive était impossible sans la Russie.
Les pourparlers sur le radeau avaient, au dire des mémorialistes, commencé par une question de Napoléon : « Au nom de quoi combattons-nous ? » La tradition veut qu’Alexandre ait répondu : « Je ne hais pas les Anglais moins que vous… »
Cinq ans avant la rencontre de Tilsitt, Napoléon confiait, au cours d’un déjeuner, au prince Nikolaï Volkonski : Transmettez à votre souverain que je suis son ami… Si nous nous allions, la paix sera nôtre. L’univers ressemble à cette pomme que j’ai entre les mains. Nous pouvons la couper en deux, de sorte que chacun de nous en ait la moitié. » Quand Alexandre rapporta l’histoire de la « pomme » à Alexandre, ce dernier fit remarquer, en souriant, qu’il « se contenterait tout d’abord d’une moitié, mais qu’ensuite, l’envie lui viendrait de l’autre ».
Cinq ans plus tard – à Tilsitt –, Alexandre, conscient qu’il lui faut surveiller de près son partenaire, accepte de procéder au partage de la « pomme », en sachant parfaitement que, dans l’instant, il n’en retirera que la petite part.
4 Un second train de réformes
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
Cent ans après le jugement de Vassili Klioutchevski sur le projet de réformes élaboré par Mikhaïl Speranski et que l’historien voit comme un rêve sans lien avec la réalité, l’historien américain Marc Raeff se prononce différemment : « Ce qu’on a coutume d’appeler plans et projets de réformes “constitutionnelles”, “constitutionnalisme” d’Alexandre Ier (terme employé par ses contemporains) ne fut qu’une tentative de remettre en ordre l’administration, de lui donner une structure cohérente et d’augmenter son efficacité. Sous le règne d’Alexandre Ier (comme de ses successeurs), on est loin d’atteindre à ce but. C’est alors, pourtant, que furent jetés les fondements d’un système cohérent, stable et relativement efficace, dont la solidité fut confirmée par sa capacité à subsister sans changement jusqu’aux troubles révolutionnaires du début du XXe siècle1. »
Les divergences paradoxales dans l’appréciation des réformes de Speranski par l’historien russe de la fin du XIXe siècle et son homologue américain de la fin du XXe, s’expliquent par une vision différente du rythme des changements dont avait besoin la Russie. Vassili Klioutchevski était pressé, Marc Raeff, témoin et analyste des conséquences de la révolution de 1917, voit l’intérêt de transformations progressives.
Le répit de Tilsitt permet à Alexandre de revenir au processus de réformes, interrompu par les guerres contre Napoléon. Il prend, cette fois, comme conseiller attitré Mikhaïl Speranski (1772-1839). Fils d’un simple prêtre de campagne, ancien élève du séminaire, il ne ressemble en rien, par la naissance, aux amis impériaux du Comité intime, mais n’a rien à leur envier non plus sur le chapitre de l’instruction et des talents d’homme d’État.
Chef de département au ministère de l’Intérieur dirigé par le comte Kotchoubeï, Speranski élabore les lois les plus importantes des premières années du règne d’Alexandre. Sa rencontre personnelle avec l’empereur date de 1808. En partance pour Erfurt où il doit rencontrer Napoléon, Alexandre prend Speranski avec lui. Maîtrisant remarquablement le français, le nouveau conseiller de l’empereur a étudié de près le système administratif en vigueur en France. À l’empereur qui lui demande ce qu’il pense de l’étranger par rapport à la Russie, Speranski répond : ici, ils ont des institutions, chez nous les hommes sont meilleurs.
Nommé, après Erfurt, bras droit du ministre de la Justice, Mikhaïl Speranski entreprend, avec le soutien absolu de l’empereur, d’élaborer un projet de réforme de l’État qui, selon l’historienne marxiste Militsa Nietchkina, « était un plan de transformation bourgeoise du régime étatique de la Russie et favorisait le développement industriel capitaliste ». Le programme et les idées de Mikhaïl Speranski retrouveront une surprenante actualité dans la dernière décennie du XXe siècle, quand la Russie prendra à nouveau conscience de la nécessité de réformer les structures d’État, de résoudre les vieilles questions qui, ainsi qu’il apparaîtra soudain, seront restées sans réponse.
À la fin du XIXe siècle, Vassili Klioutchevski analyse le projet de Speranski, avec maintes précautions oratoires : « Il faut noter tout d’abord que nous ignorons le projet sous sa forme intégrale et originale : nous n’en pouvons juger que par les extraits qui en furent pris par un contemporain2. » Les papiers de Mikhaïl Speranski ne seront en effet intégralement publiés qu’en 19613. Leur contenu permettra à Nathan Eidelman d’écrire, au plus fort de la
Le projet de réforme présenté à l’empereur se compose de deux grandes parties : une critique du système étatique de la Russie et un plan pour remédier aux insuffisances.
La critique de la situation du pays après la première phase de réformes, la paix de Tilsitt et les conséquences de deux guerres malheureuses, est alors à la mode dans les cercles proches du tsar. Une lettre de l’amiral Nikolaï Mordvinov (1754-1845) à l’empereur produit d’ailleurs une énorme impression, par son audace, à la Cour. « L’un des représentants les plus considérables du libéralisme en Russie5 », admirateur des institutions anglaises, fin connaisseur d’Adam Smith et de Jeremy Bentham, compagnon de Speranski pour lequel il met au point un nouveau système de finances, Nikolaï Mordvinov brosse à Alexandre « l’effroyable tableau d’un État entièrement délabré ». Le tableau, en effet, n’a rien de séduisant : « … La peste qui se rapproche de nos frontières… la révolte du peuple à Astrakhan, l’interruption du commerce extérieur et intérieur… l’indocilité des peuples de l’Oural, l’évidente insoumission des ouvriers des usines métallurgiques de Perm ; les paysans allemands n’attendent qu’un signe pour se soulever ; les juifs, persécutés sans aucune raison valable, dans leur existence civile, et poussés par des influences extérieures, sont prêts à tout contre le gouvernement qui enfreint, pour leur seul cas, la règle de tolérance religieuse dont il avait donné l’exemple aux autres nations ; les paysans polonais et leurs maîtres subissent le contagieux exemple des libertés accordées à leurs compatriotes voisins ; les Tatars de Crimée sombrent dans le fanatisme et sont prêts à rallier les Turcs ; l’incroyable cherté de la vie dans les capitales, la famine dans les provinces frontalières, le manque de main-d’œuvre et de bétail, retirés aux labours par la conscription et la milice populaire et, du nord au sud, dans tous les
L’amiral Mordvinov décrit à l’empereur les manifestations concrètes du mal qui ronge le corps de l’État : « L’armée, sans commandement expérimenté, affligée par le sang inutilement versé, a perdu son esprit d’autrefois… Le département des Affaires étrangères a montré de quoi il était capable, lorsque fut conclue la paix aujourd’hui proclamée ; il faut, toutefois, lui reconnaître cette vertu d’être dirigé par un étranger qui laisse au moins à notre Patrie une consolation : l’éternelle infamie ne rejaillira pas sur un nom russe. Le clergé s’est attiré le mépris du peuple par les débordements de haine et d’injures que le gouvernement exigeait de lui contre les ennemis de la Patrie et qui furent réprouvés par ce même gouvernement. »
Nikolaï Mordvinov critique audacieusement le souverain ; l’armée ne disposait pas d’un chef expérimenté parce que le tsar avait décidé de la commander personnellement ; la paix de Tilsitt fut bien signée par un « étranger », le baron Boudberg, mais la décision de faire alliance avec la France ne pouvait être prise que par l’empereur. Et c’est lui qui, après que l’Église eut, sur l’ordre du gouvernement, maudit Bonaparte, a conclu avec lui un traité de paix, d’amitié et d’union. L’auteur de la lettre propose un « remède » au souverain : « Remettez-vous-en principalement à la noblesse, à ce ferme soutien de l’État6… »
Nikolaï Karamzine n’est pas moins critique dans sa
Mikhaïl Speranski concentre, lui, son attention sur l’essentiel. Il commence par une définition : « Si les droits du pouvoir étatique sont illimités, si les forces de l’État sont à ce point concentrées dans le pouvoir autocratique qu’il ne reste plus aucun droit aux sujets, alors un tel État vit dans l’esclavage et son gouvernement est despotique. » Jetant un regard en arrière et notant que, depuis le règne d’Alexis Mikhaïlovitch, la Russie va vers la liberté, Speranski montre les hésitations constantes – à compter de Pierre le Grand – de la politique étatique. Sous Catherine II, par exemple, le pouvoir voulait bénéficier de tous les avantages du despotisme, en le combinant à la gloire des idéaux philosophiques. On peut dire, constate l’auteur du projet de réformes, que nos lois sont écrites à Athènes ou en Angleterre, cependant que notre système d’administration est emprunté à la Turquie.
La Russie possède un ensemble de lois civiles mais qui n’est garanti par rien car, comme le dit Speranski, ces tables de la loi peuvent, à tout instant, se briser sur la pierre du pouvoir absolu. Tels sont les points essentiels : un pouvoir absolu, donc despotique, et l’esclavage.
Les réformes proposées visent à créer en Russie un gouvernement monarchique, ce qui, dans l’esprit de Speranski, signifie une monarchie constitutionnelle. Mais comment y parvenir « dans un pays où la moitié de la population se trouve en complet esclavage, où cet esclavage est lié à presque toutes les composantes de l’organisation politique et militaire, où ce système, enfin, est nécessaire, en raison de l’étendue des frontières et de la situation politique ? ». À propos de cette « moitié de la population… en complet esclavage », Mikhaïl Speranski précise : les principales classes de la société russe sont les nobles propriétaires terriens et les paysans qui cultivent les terres ; les premiers sont esclaves de la Couronne, les seconds esclaves des premiers. Speranski propose cette formule lapidaire : en Russie, seuls les mendiants et les philosophes sont libres. La suite de l’histoire montrera que les philosophes connaîtront des fortunes diverses, tandis que les mendiants, en effet, resteront libres.
La réforme de Speranski consiste donc à effectuer des changements permettant de créer un système monarchique réglementé, une monarchie limitée par une Constitution. Or, pour cela, il est indispensable de libérer les serfs. La mise en application du projet rencontre des difficultés. La libération des paysans est la condition de l’application des réformes. Mais, aussitôt, se pose la question : faut-il les libérer avec ou sans terre, et, dans le premier cas, les terres leur seront-elles vendues ou données gratuitement ? Enfin, s’il y a vente, qui fixera le prix de la liberté et de la terre ?
Pendant plus d’un demi-siècle – jusqu’au Manifeste de libération des paysans que promulguera Alexandre II –, on débattra des questions énumérées ci-dessus, on cherchera des réponses. Mais, même résolues, ces questions resurgiront inopinément à la fin du XXe siècle. Le démontage du système kolkhozien, fondement de l’État soviétique, se révélera presque aussi ardu que l’abolition du servage. Les problèmes qui se feront jour dans le domaine agraire, après l’effondrement de l’URSS, permettront d’appréhender différemment les difficultés liées à la libération des paysans, au XIXe siècle.
Le projet de Speranski repousse à plus tard cette libération, préférant mettre au premier plan la réforme du système étatique. « Il faut purger l’administration, écrit-il. Ensuite, il faut instaurer des lois constitutionnelles, autrement dit la liberté politique, puis vous en viendrez peu à peu à la question de la liberté civile, donc, de la liberté des paysans. Tel doit être le véritable ordre des choses8. »
Vassili Klioutchevski juge l’esprit de Speranski trop systématique et ne voit, dans l’histoire russe, qu’un autre homme d’État, pareillement amoureux des systèmes, Athanase Ordyne-Nachtchokine, le plus proche conseiller du tsar Alexis Mikhaïlovitch9. Le « grand systématiseur » – ainsi Speranski est-il qualifié par Alexandre Kizevetter qui estime que le « caractère concret » de son plan de réformes irritait Alexandre : « Les projets rabaissaient le rêve éthéré de la liberté politique au rang de sèches formules logiques, de précises définitions juridiques, de paragraphes achevés10. »
Le projet de Mikhaïl Speranski prévoit la création d’un État de droit. À la base du système, on trouve : un monarque constitutionnel au pouvoir restreint par la loi fondamentale ; une aristocratie monarchique qui surveille le fonctionnement des lois et du pouvoir ; un peuple libre, lié à l’aristocratie par des intérêts identiques. L’aristocratie, telle que la conçoit Speranski, comprend les trois ou quatre premiers rangs de la hiérarchie au service de l’État et est dotée des pleins pouvoirs par le peuple.
La libération des serfs doit s’effectuer en deux temps : libération individuelle (le paysan n’en reste pas moins fixé à la terre), puis liberté de passer d’un propriétaire à l’autre (il s’agit donc d’une libération sans terre).
À la base du système étatique proposé par Speranski, se trouve une stricte division des pouvoirs. Le pouvoir législatif est du ressort de la Douma d’État, l’exécutif de celui des ministères qui répondent devant la Douma, le judiciaire de celui du Sénat dont les membres sont choisis par la Douma. La grande particularité du projet réside dans le caractère électif de toutes les institutions.
Les doumas de
En janvier 1810, le projet de Speranski est approuvé par Alexandre. On annonce peu après la création d’un nouvel organe suprême de pouvoir : le Conseil d’État. Mais sa fonction est limitée par rapport au projet ; le nouvel organe n’est guère plus qu’une institution consultative, auprès de l’empereur. La pression exercée par les adversaires des réformes a entraîné une édulcoration du projet.
La critique des opposants se fait, pour l’essentiel, à deux niveaux. Le projet de Speranski, si on le ramène à sa thèse principale, affirme : il faut une Constitution restreignant le pouvoir du monarque, et il ne faut plus d’esclavage empêchant l’instauration d’un État de droit. Adversaire le plus acharné et le plus brillant de Speranski, Nikolaï Karamzine déclare : « Le principe autocratique est le palladium de la Russie, sa conservation dans toute son intégrité est la sauvegarde de son bonheur » ; « Pour la solidité de l’État, il est plus sûr d’asservir les hommes que de leur donner la liberté à contretemps11. »
Parmi les arguments des opposants aux réformes, un fait sans cesse constaté : la Russie du servage est un État puissant, dont le rôle est déterminant en Europe. Dans les années 1880, donc après la libération des paysans, Boris Tchitcherine note une réalité historique : grâce au servage, la Russie est devenue un grand État civilisé. L’historien rappelle que « la Russie serve était seule capable, sur le continent européen, de combattre les armées de la France libérée, conduites par le plus grand génie militaire du monde12 ». En 1882, Boris Tchitcherine considère que, si le servage a été aboli, c’est parce qu’il avait rendu tous les services qu’il pouvait rendre à la Russie. Pour Nikolaï Karamzine, en 1811, l’action bénéfique du servage est loin d’être épuisée.
Nikolaï Karamzine n’est pas un adepte obtus de l’esclavage, uniquement soucieux de se remplir les poches. Dans son
En d’autres termes, les lois sont secondaires, l’essentiel est dans les relations entre les hommes, et avant tout, entre le monarque et son peuple.
L’historien américain Marc Raeff met entre parenthèses les querelles qui opposent partisans et adversaires russes de la réforme ; il en vient à la conclusion qu’elle fut « effectuée par des gens compétents » et, au bout du compte, « contribua à augmenter l’efficacité administrative du pouvoir central, en de nombreux domaines de la vie économique, sociale et publique du pays ». Il voit néanmoins les limites de la réforme et relève en particulier que le « Conseil des ministres ne devint pas cet instrument indispensable à la conduite d’une politique impériale logique et suivie, à long terme ».
Le débat autour des réformes de Speranski se répétera à la fin du XXe siècle, dans les discussions sur les changements du postcommunisme. On retrouvera les mêmes questions à l’ordre du jour : de la loi ou des relations entre les hommes, que faut-il privilégier ? comment restreindre le pouvoir suprême ? faut-il prendre modèle sur l’Occident ou inventer son propre système, rechercher une « voie russe » ? Achevant l’analyse du projet de Speranski et indiquant les mérites de son programme de réformes, Vassili Klioutchevski n’en souligne pas moins leur irréalisme. La Russie, de son point de vue, n’y est pas prête. À la fin du XXe siècle, où la Russie s’engage brutalement « sur la voie du capitalisme », les remarques de l’historien du XIXe semblent d’une grande actualité. On ne peut, écrit Vassili Klioutchevski, prescrire de faire du commerce dans tel ou tel village, si les habitants n’ont rien à échanger. « On ne peut, poursuit-il, prescrire d’aimer la liberté14. »
Les historiens russes – libéraux d’avant la révolution et soviétiques – jugent d’ordinaire sans bienveillance les réformes de Speranski et leur inspirateur, Alexandre Ier. La raison en est la volonté de placer au premier plan des changements la création d’une structure juridique solide, ainsi que l’échec des transformations qui s’explique, lui, par l’indécision et les craintes du tsar, mais aussi par le caractère utopique des idées de Speranski.
Dans les années 1980, les historiens russes (certains d’entre eux, du moins) commenceront à réviser l’opinion de leurs prédécesseurs sur les réformes d’Alexandre Ier. Ils noteront qu’Alexandre percevait clairement la nécessité de résoudre les deux problèmes fondamentaux qui se posaient à la Russie. Un chercheur contemporain d’Alexandre écrit à propos de l’empereur : « Convaincu que le servage était un mal, que les relations entre propriétaires et paysans ne pouvaient demeurer dans leur état ancien, il ne put finalement définir, ne fût-ce que pour lui-même, les principes de réorganisation des campagnes serves15. » À notre époque, le biographe d’Alexandre développe cette idée, en évoquant les deux tendances en perpétuel conflit chez le monarque : libérer les paysans, être l’initiateur d’un tournant capital dans l’histoire de Russie – celui de la civilisation moderne –, mais aussi le désir, dicté par la peur, de laisser l’initiative de la libération des paysans à la noblesse qui, à l’époque, n’y est prête ni moralement ni matériellement.
L’impréparation de la Russie, concluent les historiens russes modernes, est celle de la noblesse qui vit du travail des serfs ; elle tient aussi à l’indécision de l’empereur qui ne trouve pas en lui la force de devenir un révolutionnaire « d’en haut ». Dans la seconde moitié des années 1980, alors que se feront jour de timides tentatives de réformer l’Union soviétique, la situation en Russie à la fin du XIXe siècle fournira des analogies fort instructives, prouvant la nécessité et la possibilité – dans certaines conditions – d’une « révolution d’en haut ».
Les réformes restent inachevées, si forte est la pression. Alexandre ne renonce pas à résoudre les deux grandes tâches qui lui incombent, mais il s’est convaincu qu’il importait de tester d’abord les méthodes et les résultats. En 1816, il abolira le servage en Estlandie, à la demande de la noblesse locale. Un an plus tard, il tentera de pousser sur cette voie les propriétaires de Petite-Russie, qui refuseront catégoriquement de libérer leurs paysans. Les nobles de Courlande et de Liflandie y verront, en revanche, un avantage et ils aboliront le servage chez eux, respectivement en 1817 et 1819. À propos de la réforme en Liflandie, Alexandre déclarera : « Je me réjouis que la noblesse liflandienne ait justifié mes attentes. Votre exemple est digne de faire des émules. Vous avez agi dans l’esprit du temps et compris que seuls les principes libéraux pouvaient fonder le bonheur des peuples16. »
Jugeant nécessaire de promouvoir les « principes libéraux » dans l’ensemble de l’empire, Alexandre confie la tâche d’élaborer un projet de résolution de la question paysanne à son favori Araktcheïev, synonyme de politique réactionnaire, et à son ministre des Finances, Gouriev, qu’on ne saurait, lui non plus, accuser d’idées « frondeuses ». Le projet d’Araktcheïev, qui prévoit que les paysans achèteront leur liberté et leur terre par le biais d’une opération de crédit, sera à la base de la réforme de 1861. Le comte Gouriev, quant à lui, propose la coexistence en Russie de « différentes sortes de propriété ». L’idée sera vivement débattue par les hommes politiques russes qui tenteront de résoudre la question paysanne à la fin du XXe siècle.
Les deux projets sont acceptés mais restent absolument secrets. Alexandre a peur d’en entreprendre la réalisation.
Le rêve d’une Constitution est également mis à l’épreuve. Après la conquête de la Finlande, en 1809, l’empereur séjourne dans cette province nouvellement acquise, il en inaugure la Diète et annonce le maintien « de la foi, des lois fondamentales, des droits et privilèges dont jouissaient jusqu’alors chaque État en particulier et tous les habitants de Finlande en général, aux termes de leur Constitution ». Ainsi une Constitution apparaît-elle, pour la première fois, dans les limites de l’Empire de Russie.
En mars 1818, Alexandre prend la parole à la Diète polonaise : le royaume de Pologne, né à la suite de la victoire remportée sur Napoléon et partie intégrante de l’Empire russe, est doté d’une Constitution. L’empereur déclare qu’il instaure aussitôt dans le royaume polonais « les institutions libres et légales » qui sont « constamment l’objet de mes pensées et dont j’espère, avec l’aide de Dieu, répandre l’influence salvatrice dans tous les pays à moi confiés par la Providence ».
La Constitution du royaume de Pologne, écrit un historien contemporain, « fut pour Alexandre Ier une expérience originale. La Pologne devint en quelque sorte le lieu d’expérimentation de la validité de la symbiose, projetée par l’empereur, avec le pouvoir autocratique17 ».
À Varsovie, Alexandre confie à un groupe de conseillers présidé par un ancien membre du Comité intime qui a, depuis longtemps, cessé d’exister, la tâche d’élaborer un projet de Constitution. Le document – le Règlement étatique de l’Empire de Russie – est bientôt prêt. Il propose la transformation de la Russie en monarchie constitutionnelle, avec création d’un Parlement à deux Chambres, instauration d’organes représentatifs locaux – « diètes » –, répartition des pouvoirs exécutif et législatif entre l’empereur et les organes élus. La Constitution garantit les libertés de parole, de presse, de confession, l’inviolabilité des biens et des personnes.
Là encore, le projet restera en l’état, enfoui dans les archives secrètes. Les deux tendances contradictoires continuent d’agir : l’incontestable désir d’Alexandre de mener des réformes et la peur qui l’en empêche, peur fondée sur une conscience très claire de l’hostilité de la noblesse à toute tentative de modifier l’ordre existant. Les cercles dirigeants acceptent la réforme des institutions centrales et la transformation de l’administration locale, qui accroissent le rôle de la bureaucratie, désormais courroie de transmission entre la noblesse et l’empereur.
L’action réformatrice des années 1815-1818, qui produira des résultats tangibles dans les provinces occidentales de l’empire et d’innombrables projets restés à l’état de bonnes intentions, sera la suite du second train de réformes, interrompue par une nouvelle guerre contre Napoléon. Speranski est démissionné, puis exilé, d’abord à Nijni-Novgorod, ensuite à Perm. Ainsi s’achève officiellement « l’ère Speranski ». La goutte d’eau qui fait déborder le vase du mécontentement, nourri par l’opinion envers le réformateur, est sa proposition de réforme des finances. Tous s’élèvent contre l’augmentation des impôts directs et indirects, contre l’interruption de la production d’assignats. Les graves difficultés financières que connaît alors la Russie sont, pour une bonne part, la conséquence de la paix de Tilsitt. La participation au Blocus continental – résultat de l’alliance avec Napoléon – se reflète dramatiquement sur l’économie russe. Le rejet de la réforme financière signifie qu’Alexandre opte pour une autre façon de résoudre les problèmes politiques et économiques. La mise à l’écart de Speranski indique aussi que la guerre contre la France est désormais inévitable.
5 Les « petites guerres »
La paix de Tilsitt enregistre, nous l’avons dit, les résultats des guerres perdues contre la France en 1805-1806, et apporte un répit à la Russie. Ce dernier est aussitôt mis à profit pour lancer des actions militaires contre la Suède, la Turquie et la Perse. Tous ces conflits ont un caractère offensif. Le prétexte de celui contre la Suède est le mécontentement du roi Gustave IV que la paix de Tilsitt oblige à rompre ses relations avec l’Angleterre. Déclarée en mars 1808, la guerre se poursuit jusqu’en septembre 1809 et s’achève par la signature du traité de Frédéricsham. La Finlande devient russe jusqu’à la rivière Torneo, ainsi que l’archipel d’Aland.
Les historiens russes notent, à juste titre, que Napoléon a poussé Alexandre, qu’il l’a encouragé à déclencher une guerre contre la Suède. Certes, l’empereur des Français ne pouvait obliger la Russie à se mettre en campagne pour conquérir la Finlande. Il se contenta de souffler l’idée, d’en indiquer la possibilité, il promit même son aide (promesse qui ne fut pas tenue). Mais la décision d’ouvrir les hostilités fut prise par l’empereur de Russie et elle s’explique par la force d’inertie : la possibilité existait, il convenait de la mettre à profit ; il y avait là un espace à peu près vide et mal défendu, il fallait donc le remplir.
Les guerres contre la Turquie et la Perse ont un coût plus élevé en temps, forces, énergie et victimes. Le déclencheur de la première est la prise de la Moldavie et de la Valachie par les Russes, durant l’été 1806. Rappelons que ces provinces danubiennes entrent dans la composition de l’Empire ottoman. Les opérations militaires se déroulent mollement. Elles prennent nettement plus de vigueur après la paix de Tilsitt et la rencontre d’Alexandre et de Napoléon à Erfurt (1808), où la France soutient les prétentions russes sur les principautés du Danube.
En 1811, Mikhaïl Koutouzov, l’un des plus éminents chefs d’armée, est envoyé sur le théâtre des opérations, en qualité de commandant en chef de l’armée moldave. Tout en préparant sa campagne contre les Turcs, Koutouzov mène des pourparlers diplomatiques avec l’ennemi. La Russie exige le rattachement de la Moldavie et de la Valachie, l’instauration de la frontière avec la Turquie le long du Danube, l’autonomie de la Serbie et diverses concessions turques en Transcaucasie.
Les Turcs refusent jusqu’au moment où leur armée est vaincue. En mai 1812, à quelques semaines de l’entrée de Napoléon en Russie, un traité de paix est signé à Bucarest, entre la Russie et la Turquie. Les changements survenus dans la situation internationale, et avant tout la détérioration des relations russo-françaises et le soutien de plus en plus actif accordé par Napoléon à la Turquie, l’aide offerte au sultan par l’Angleterre, adversaire de la France et de la Russie, ne sont pas sans influer sur les conditions de l’accord. La Russie n’obtient pas tout ce qu’elle veut ni tout ce qu’elle escomptait à la suite de ses succès militaires.
Ses acquis ne sont pourtant pas négligeables. Le Prouth devient la frontière entre la Sublime Porte et l’Empire de Russie : la Bessarabie entre ainsi dans la composition de la Russie, la Moldavie et la Valachie reviennent à la Turquie, mais bénéficient d’une autonomie. La Russie conserve son influence dans la région. Une large autonomie est accordée à la Serbie et la Russie obtient le droit de vérifier que la Turquie respecte bien les principes adoptés pour les Serbes. En Transcaucasie, un compromis est trouvé. Les terres et forteresses conquises reviennent dans l’Empire ottoman, celles qui se sont ralliées de leur plein gré à la Russie demeurent en son sein. La Turquie reconnaît par là même le rattachement à l’Empire russe de l’Imérétie et de la Mengrélie, ainsi que de l’Abkhazie et de la Gouria, autrement dit d’une bande du littoral oriental de la mer Noire, s’étendant sur plus de deux cents kilomètres. Cela signifie le rattachement à la Russie de toute la Géorgie orientale et de la majeure partie de la Géorgie occidentale.
Les conquêtes du Caucase sont le fruit des guerres contre la Turquie et, plus encore, contre une autre puissance importante de la région : la Perse. Les premiers soldats russes qui apparaissent dans les montagnes du Caucase sont, nous l’avons vu, les dragons de Pierre le Grand. Au XVIIIe siècle, l’armée russe y fait son entrée. La « question caucasienne » est liée à la demande du tsar de Géorgie, vassal, de fait, du shah de Perse, de devenir sujet russe.
Le manifeste de Paul Ier rattachant le
La guerre commence à s’éterniser, dès lors que les puissances occidentales s’en mêlent. En mai 1807, la France signe la paix avec la Perse, promettant de l’aider à reprendre, non seulement les provinces conquises par Tsitsianov, mais encore la Géorgie. Malgré le traité de Tilsitt, des officiers français continuent de servir dans l’armée perse, au titre de « conseillers ». L’Angleterre, à son tour, se sent concernée : en 1810, elle s’engage à verser un subside annuel au shah dont l’armée se voit en outre dotée de vingt mille fusils.
Les opérations de combat contre les Perses entraînent inévitablement dans la guerre les peuples montagnards. Les Russes redoutent sans cesse que ceux-ci ne coupent de leur base les troupes opérant sur les rives de l’Araks. Il est donc stratégiquement indispensable de les soumettre. C’est ainsi qu’est jeté le ferment de la « guerre du Caucase » – une guerre qui vise à conquérir cette région et se prolongera des décennies durant, au XIXe siècle ; elle aura pour conséquence, dans les années 1940, l’expulsion des montagnards – que l’on continue à redouter – vers le Kazakhstan. Dans les années 1990, le conflit entre la Russie et la Tchétchénie constituera une nouvelle réminiscence de la « guerre du Caucase ».
La guerre contre la Perse traîne en longueur jusqu’au moment où la situation internationale change radicalement : la rupture de la Russie avec Napoléon, la restauration de l’alliance russo-anglaise conduisent les Russes à conclure la paix avec la Turquie en 1812, puis, en 1813, avec la Perse qui se retrouve isolée. Après la défaite de l’armée perse, Abbas-Mirza prête l’oreille aux conseils, pacifiques cette fois, des diplomates anglais (qui menacent de couper les subsides) et signe, en octobre 1813, l’accord de paix de Gulistan. Toutes les provinces perses conquises restent à la Russie.
6 La Guerre patriotique et étrangère
Alexandre POUCHKINE.
Extrait des histoires sur Staline.
En 1815, paraît à Moscou un livre de Fiodor Glinka, portant le long titre de :
La paix de Tilsitt annonçait, semblait-il, une ère de tranquillité, elle offrait la possibilité de se consacrer aux affaires intérieures. Le bref conflit avec la Suède, les actions militaires contre la Turquie et la Perse n’étaient que de « petites guerres » qui n’impliquaient pas de gros investissements. Napoléon appâtait la Russie avec l’idée d’une campagne conjointe en Inde, pour frapper les Anglais sur leurs arrières, et Pétersbourg prêtait l’oreille. L’idée, au demeurant, n’était pas absolument neuve. À deux mois de sa mort, Paul Ier, rappelons-le, adressait à l’
Pétersbourg, toutefois, ne songe pas sérieusement à une campagne contre l’Inde. L’alliance avec Napoléon présente des difficultés dont Alexandre n’a pas prévu l’ampleur. Le prix de l’union avec la France est, nous l’avons dit, la participation au Blocus continental qui commence à se faire sentir sur l’économie russe. Napoléon, de son côté, a promis à la Russie de l’aider à se rendre maître des principautés du Danube : en réalité, il aide (secrètement) la Turquie.
Alexandre s’inquiète de la création du grand-duché de Varsovie et du flou des projets français sur la « question polonaise ». Il décide de rencontrer Napoléon, afin d’éclaircir tous les malentendus. Mais l’empereur des Français ne parvient pas à trouver le temps pour un rendez-vous. En juillet 1808, une division française, encerclée dans les montagnes espagnoles à Bailén, se rend aux partisans. Elle ne représente qu’une petite partie de l’armée napoléonienne entrée brutalement en Espagne, mais « par son impact moral, ce fut un coup tel que la France napoléonienne n’en avait pas encore subi1 ».
L’une des conséquences de la capitulation de Bailén est la rencontre des deux empereurs à Erfurt, en septembre 1808. Napoléon a enfin trouvé le temps.
À la veille de partir pour Erfurt, Alexandre reçoit un mémorandum d’Adam Czartoryski, dans lequel l’ancien ministre des Affaires étrangères critique vivement l’alliance avec la France. Il écrit en particulier que Napoléon « tentera inévitablement d’humilier la Russie. Tant qu’elle sera docile à ses désirs et favorisera la réalisation de ses plans, il se peut qu’il la laisse en paix, mais à peine décèlera-t-il une résistance, qu’il essaiera de la mater par la force… ». Adam Czartoryski brosse à son ami de longue date un sombre tableau de l’avenir : Napoléon entre en Russie, marchant jusqu’à la Dvina et au Dniepr, il aide les Turcs, restaure le royaume de Pologne, libère les paysans russes, morcelle l’empire, créant plusieurs États indépendants sur son territoire2. À Erfurt, Alexandre trouve une confirmation inattendue des craintes émises par le prince Czartoryski : Talleyrand offre ses services à l’empereur de Russie, en qualité de conseiller et d’allié secret. Il conseille de résister à Napoléon, de soutenir ses adversaires, afin de sauver l’Europe.
À Erfurt, Napoléon promet fermement de soutenir les prétentions russes concernant les principautés danubiennes, il accepte de mettre un terme à l’occupation de la Prusse (qu’Alexandre n’oublie pas un seul instant), mais obtient en échange l’engagement que la Russie prêtera main-forte à la France, en cas d’agression de l’Autriche. De retour à Pétersbourg, Alexandre Ier entreprend aussitôt de mener des pourparlers secrets avec la Cour de Vienne. Le prince Schwarzenberg, ambassadeur d’Autriche en Russie, informe Vienne, au terme d’un entretien avec l’empereur, que la Russie, en cas de guerre, n’apportera pas d’aide réelle à la France. La teneur de ces pourparlers secrets ne sera connue qu’au début du XXe siècle3.
En encourageant l’Autriche à intervenir contre Napoléon, Alexandre ne vise pas seulement à affaiblir la France, il veut aussi se trouver un allié contre les projets de restauration de la Pologne. Ayant reçu le signal de Pétersbourg, l’Autriche déclenche la guerre : ses troupes font irruption en Bavière et dans le grand-duché de Varsovie. La défaite de Wagram (juillet 1809) la contraint à signer la paix de Vienne (octobre 1809), aux termes de laquelle elle perd, notamment, une part considérable de ses possessions de Pologne. Napoléon inclut les provinces conquises dans le grand-duché de Varsovie et propose Tarnopol à Alexandre, en guise de « pot-de-vin ». La population du grand-duché augmente de presque deux millions de personnes, les trois quarts de la Pologne ethnographique sont réunis.
La guerre austro-française s’achève inopinément pour la Russie par un agrandissement considérable du grand-duché de Varsovie et la renaissance (encore embryonnaire) d’une armée nationale polonaise, placée sous le commandement de Poniatowski. Dénonçant la paix de Tilsitt, Nikolaï Karamzine voit comme un de ses grands vices, l’accord donné pour la création d’un embryon de Pologne. Pour l’historien et écrivain politique russe, la Pologne ne doit exister « sous aucune forme ni aucun nom ». Il eût mieux valu, ajoute-t-il, « accepter que Napoléon prît le Schleswig, et même Berlin, que de reconnaître le grand-duché de Varsovie4 ».
L’existence du grand-duché, signe d’une possible renaissance de la Pologne, suscite des frictions politiques, qui mettent en danger l’alliance franco-russe. Parallèlement, les difficultés économiques, sapant les fondements de l’accord de Tilsitt, ne cessent de croître. Le Blocus continental est manifestement défavorable à la Russie. L’Angleterre, en effet, lui achetait des matières premières bon marché – bois, lin, chanvre, blé – qu’elle payait en or ou en produits manufacturés de prix. La France, elle, préfère se fournir plus près (les importations de Russie, à travers tout le continent, lui reviennent trop cher) et vendre à la Russie de la soie de Lyon et d’autres produits de luxe qu’il est indispensable de payer en or.
Le tarif douanier de Trianon, entériné par Napoléon en août 1810, autorise l’importation des denrées coloniales qui gagnaient jusqu’alors le continent en contrebande, mais il fixe pour elles des droits de douane très élevés. La chose est supportable pour des pays déjà dotés d’un embryon d’industrie (Saxe, Allemagne de l’Ouest, Belgique, Italie du Nord), qui se trouvent ainsi plus étroitement liés à la France. Mais elle est inacceptable pour des pays exportateurs de matières premières, tels que la Suède, l’Allemagne du Nord-Est, ou la Russie.
En réponse au tarif de Trianon, Alexandre Ier instaure, en décembre 1810, des tarifs douaniers russes, fixant des droits élevés, voire prohibitifs pour les produits de luxe (soies, dentelles, etc.) et des peines sévères pour leur vente en contrebande. Formellement, c’est une violation des accords de Tilsitt. Les historiens français parlent même de « trahison caractérisée5 ». Alexandre Ier perçoit comme une offense personnelle le rattachement par Napoléon à l’Empire français, en violation de la paix de Tilsitt, de toutes les villes de la Hanse et des territoires avoisinants, y compris le duché d’Oldenbourg, possession du père de l’impératrice Élisabeth. On cite fréquemment « l’affaire d’Oldenbourg » parmi les causes directes de la guerre de 1812. Napoléon signe le décret rattachant le duché à la France, le 22 janvier 1812. Mais auparavant, le 25 décembre 1810, Alexandre évoquait, dans une lettre au prince Czartoryski, un plan d’intervention-surprise des troupes russes dans le grand-duché de Varsovie et en Prusse. Il s’agissait d’un plan de guerre préventive, pour devancer l’intervention de Napoléon que l’on jugeait imminente.
Le plan d’Alexandre se fonde sur l’audacieuse idée – elle va à l’encontre des points de vue traditionnels – de la restauration polonaise. L’empereur explique à Adam Czartoryski que la proclamation de la résurrection du royaume de Pologne précédera le début de la guerre. Alexandre charge son ami, ancien membre du Comité intime, d’une mission : décider l’ensemble du peuple polonais et l’armée à faire alliance avec la Russie. Cette décision doit être garantie par une déclaration signée des responsables militaires et politiques polonais. Adam Czartoryski répond, le 6 janvier 1811, par une lettre où il pose ses conditions : on ne pourra triompher de l’attachement des Polonais à Napoléon qu’en restaurant la Constitution du 3 mai 1791, en rassemblant toutes les terres polonaises sous un même sceptre, en ouvrant à la Pologne l’accès à la mer.
Le 12 février, Alexandre Ier accepte tout en bloc : de réunir les terres polonaises (à l’exception de la Biélorussie, des territoires situés à l’est du Dniepr et de la Dvina) et de garantir l’existence d’un gouvernement et d’une armée à caractère national. La Pologne ressuscitée doit former – c’est la condition posée par l’empereur – une union avec la Russie. « Tant que je ne serai pas persuadé de la coopération des Polonais, je ne pourrai commencer la guerre contre la France », déclare Alexandre. La mission d’Adam Czartoryski se solde pourtant par un échec : les responsables polonais choisissent l’alliance avec Napoléon. Le 1er avril 1812, après un long silence, Alexandre Ier écrit à Czartoryski qu’il repousse son projet, connu par trop de monde, et il met en garde contre trop de crédit accordé à Napoléon. L’empereur conclut : « Vous devez garder à l’esprit les malheurs qui deviendront le lot des Polonais si, marchant sous la bannière française, ils fournissent à la Russie le prétexte d’une vengeance6… »
Le projet d’Alexandre montre sa conviction que la guerre contre la France est nécessaire et inéluctable ; sa certitude, également, que pour la déclencher, il faudra payer un prix aussi élevé que la renaissance de la Pologne. Les causes directes du conflit sont innombrables : ressentiment personnel d’Alexandre contre Napoléon, tendances antinapoléoniennes dans les milieux de la Cour qui craignent en particulier la restauration d’une Pologne hostile à la Russie, difficultés de l’économie russe dues au Blocus continental, action antifrançaise menée par la City de Londres, et bien d’autres. Le caractère inéluctable de la guerre s’explique aussi par les rivalités pour l’hégémonie en Europe. Pour triompher de l’Angleterre, Napoléon doit neutraliser ou vaincre la Russie. Quant à Alexandre, il veut sauver l’Europe d’un tyran.
Le 24 juin (ancien style) 1812, la Grande Armée franchit le Niemen, entre Kovno et Grodno. La campagne de Russie commence. Pour la première fois depuis 1612, une armée étrangère pénètre sur le territoire de l’Empire de Russie. Cent vingt-neuf ans plus tard, le 22 juin 1941, les troupes nazies envahiront l’Union soviétique : le souvenir de la victoire sur Napoléon consolera les Soviétiques dans la première phase de la guerre, durant laquelle leur armée subira défaite sur défaite. En mémoire du conflit contre Napoléon, la guerre contre l’Allemagne nazie prendra aussi le nom de « guerre patriotique ».
Les analogies ne manquent pas, au demeurant, entre les deux « guerres patriotiques ». Napoléon et Hitler choisissent le mois de juin pour leur invasion. Les armées russe et soviétique sont prises de court, même si, dans les deux cas, on parle depuis longtemps de la guerre. Les plans d’Alexandre et de Staline ont été conçus pour l’offensive : toutes les réserves de vivres et de munitions ont été concentrées aux frontières et tombent aussitôt aux mains de l’ennemi. Napoléon et Hitler marchent vers l’est, avec des armées multinationales. On a coutume de dire que Napoléon apporte avec lui « deux fois dix langues », soit une vingtaine : aux Français se mêlent des Allemands des principautés conquises, mais aussi d’anciens alliés des coalitions antinapoléoniennes, Autrichiens et Prussiens, Suisses, Italiens, Hollandais et autres.
On parle traditionnellement de six cent mille hommes pour la Grande Armée. À Sainte-Hélène, Napoléon évoquera ses quatre cent mille soldats, alliés compris. Mikhaïl Pokrovski estime que tel est à peu près le nombre des troupes qui envahissent la Russie7. Quoi qu’il en soit, elles représentent la plus forte armée jamais envoyée par la France sur un théâtre d’opérations. En outre, elle est deux fois plus importante que l’armée russe.
On ne doute guère, en Europe, de la victoire de Napoléon. Il détient, semble-t-il, un atout décisif : sa puissance hypnotique de génial chef d’armée, de vainqueur d’innombrables combats. Les premiers mois du conflit confirment cette certitude générale : les armées russes reculent vers l’est, cédant du terrain aux Français. Napoléon ne réussit pourtant pas à obliger l’ennemi à engager une bataille décisive que l’empereur des Français gagnerait, à son habitude. Les historiens parlent souvent de la « tactique scythe » qui consiste à attirer l’armée française dans les profondeurs de la Russie, comme d’un plan soigneusement élaboré, après le renoncement à une intervention préventive en Pologne. Tout couvert des lauriers de la victoire sur l’Allemagne, Staline aimera à évoquer les « anciens Parthes » qui attirèrent « le Romain Crassus et son armée dans les profondeurs du pays, puis engagèrent la contre-offensive et les mirent en pièces ». Au dire du généralissime Staline, « notre génial chef d’armée Koutouzov, qui causa la perte de Napoléon et de ses hommes grâce à une contre-attaque bien préparée8 », connaissait l’histoire.
Les armées russes reculent, en réalité, parce que les généraux se querellent entre eux, qu’ils n’ont pas de plans et que, lorsqu’ils en élaborent, ils ne les appliquent pas. À la tête de la principale armée de l’Ouest, Mikhaïl Barclay de Tolly (1761-1818 ; ministre de la Guerre à partir de 1810) est impopulaire en raison de ses origines allemandes. On explique la retraite de l’armée vers les profondeurs du pays par son insuffisant patriotisme. Napoléon, lui, n’a qu’une certitude : il faut écraser la Russie dans les plus brefs délais. La plaie espagnole est toujours béante sur le corps de son empire qui ne sera pas en mesure d’en supporter une autre, russe.
Son plan militaire est logique : il marche, non sur la capitale, Pétersbourg, mais sur le centre économique du pays, Moscou, nœud fluvial très important ; or, les fleuves sont pratiquement les seuls axes de transport. Pétersbourg coupé des provinces qui l’approvisionnent en blé, Alexandre, bloqué dans sa capitale, n’aura d’autre ressource que d’accepter les conditions de Napoléon.
Ce dernier, en revanche, n’a aucun plan politique concernant la Russie. L’empereur des Français comprend qu’il ne peut occuper le pays et il n’a pas l’intention de le démembrer, ce qui serait très favorable à l’Autriche et à la Prusse dont le renforcement, à l’inverse, serait néfaste pour la France. Napoléon se propose de restaurer la Pologne, barrière contre la Russie. Il rêve, après sa victoire sur les Russes, de transformer l’Europe en un espace uni, sans visas ni frontières : les habitants de Paris, Moscou, Varsovie, Berlin, Rome seront partout chez eux. Dans les convois de la Grande Armée, se trouvent des proclamations abolissant le servage, mais Napoléon ne se décidera pas à faire en Russie ce qu’il fit en Allemagne.
La guerre en Russie se révèle très différente des campagnes dont les Français ont l’habitude. Partout, ce ne sont que surprises. Des averses tropicales transforment les routes en fleuves de boue où les chevaux de la cavalerie ont bien de la peine à progresser ; mal nourris, ne supportant pas de pénibles trajets, ils meurent par milliers. En préparant sa campagne, le commandement français a fait exécuter et distribuer à tous les régiments la carte officielle, regravée, de la Russie. Mais elle est si mauvaise que son utilisation a les conséquences les plus funestes.
Inattendue, aussi, est la résistance acharnée des soldats russes qui battent en retraite. La vieille forteresse de Smolensk, qui a gardé le souvenir des combats contre Bathory, repousse victorieusement les attaques des Français. Ces derniers ne prennent la ville qu’au moment où les Russes décident de la céder. La reddition de Smolensk est atténuée par la nomination au poste de commandant suprême de toutes les forces armées de Russie de Mikhaïl Koutouzov (1745-1813), élevé, la veille, à la dignité princière. Depuis Austerlitz, le vieux chef d’armée n’avait pas l’heur de plaire à Alexandre. La pression de l’opinion de la capitale, qui réclame des actions décisives et un Russe à la tête de l’armée, contraint l’empereur à le rappeler.
Le grand nombre d’Allemands (baltes ou natifs des États allemands) est un trait caractéristique de l’armée russe impériale. Sur seize commandants de corps d’armée, sept sont d’origine allemande. L’armée de Koutouzov comte soixante-neuf généraux allemands, quatre-vingt seize colonels et capitaines et près de sept cent soixante officiers de rang inférieur9. En règle générale, il s’agit d’exécutants, de commandants disciplinés dont l’armée a besoin. Mais nul n’ignore que l’empereur se montre bienveillant à leur endroit et que des origines allemandes facilitent considérablement une carrière militaire. Le récit d’une conversation entre Alexandre Ier et le glorieux général Iermolov, se propage à travers la Russie. En réponse à l’empereur qui demande comment il peut récompenser le conquérant du Caucase, le général aurait répondu : faites-moi allemand.
Nouveau commandant suprême, le prince Koutouzov poursuit la tactique de Barclay de Tolly, entraînant l’armée russe dans les profondeurs du pays, évitant le combat décisif que recherche Napoléon.
Aux portes de Moscou, à Borodino, a lieu la rencontre magnifiquement décrite dans des centaines d’ouvrages, à commencer par le
On trouve les mêmes divergences quant au nombre des pertes. Historiographe officiel de la guerre patriotique de 1812, A. Mikhaïlovski-Danilevski les évalue, du côté russe, à cinquante-sept ou cinquante-huit mille hommes (tués et blessés) ; un siècle plus tard, un démographe soviétique parle de trente-huit mille cinq cent six tués, blessés ou portés disparus10. Se fondant sur des sources françaises, il estime que les Français ont perdu à Borodino cinquante-huit mille quatre cent soixante-dix-huit hommes11, cependant que Mikhaïl Pokrovski avance le chiffre de vingt-huit mille12.
Les avis divergent également quant à savoir qui, en fin de compte, l’a emporté dans ce combat sanglant. Seul résultat indiscutable : les Français prennent Moscou, après que le commandement russe décide ne plus défendre l’ancienne capitale. Napoléon entre dans Moscou le 2 septembre et y passe cinq semaines. Les Français s’aperçoivent alors qu’ils ignorent tout de la Russie. Pour la première fois de leur vie, ils s’emparent d’une ville qui ne compte pour ainsi dire pas de « producteurs ». Tant qu’y vivaient des consommateurs – les propriétaires terriens et leur maisonnée –, la ville ne manquait de rien, les paysans y apportaient des vivres en abondance. Mais lorsque les propriétaires quittent Moscou, les occupants n’ont plus rien à manger.
À l’initiative du gouverneur-général Rostoptchine, la ville est incendiée. Plus grave, Alexandre ne manifeste pas le moindre désir d’engager les pourparlers de paix espérés par Napoléon. L’armée française quitte Moscou et commence à faire retraite vers la frontière polonaise, reculant de plus en plus vite et se désagrégeant de plus en plus nettement. Dépourvus de vivres, les soldats pillent les populations des régions qu’ils traversent, et celles-ci leur résistent de mieux en mieux. Fort méfiant à l’égard des discours sur le patriotisme, l’historien marxiste Mikhaïl Pokrovski, qui cherche un fondement matériel à tous les sentiments, écrit : « Le maraudage créa automatiquement, d’abord aux environs de Moscou, puis de plus en plus loin, ce que n’avait pu obtenir toute l’éloquence des manifestes et appels gouvernementaux : une guerre populaire. » Pour reprendre l’expression de Léon Tolstoï : « La massue fut brandie de la guerre populaire. »
L’arrivée des grands froids est une complète surprise. À Moscou, Napoléon avait demandé des informations sur la température de la Russie centrale, pour les vingt années précédentes. Il savait ainsi que les frimas ne commençaient véritablement qu’en décembre, et que le thermomètre descendait en novembre, dans le pire des cas, jusqu’à moins dix. Mais l’année 1812 constitue une exception : un froid rigoureux s’installe dès le mois d’octobre.
Juste avant le passage de la Bérézina, le commandement russe ne doute pas que Napoléon sera fait prisonnier. Le meilleur témoignage – et la preuve la plus éloquente de la débâcle de l’armée française – en est l’ordre diffusé parmi les soldats russes et dans la population par l’amiral Tchitchagov, qui commande une des armées. On y donne les signes distinctifs de l’empereur des Français : « Il est de petite taille, trapu, le teint pâle, il a le cou bref et fort, une grosse tête, des cheveux bruns. Pour plus de sûreté, capturer et me livrer tous les hommes de petite taille13. »
La campagne de Russie dure six mois pour Napoléon. Durant ce laps de temps, l’empereur des Français a atteint le Niemen et Moscou, et il est revenu sur ses pas, perdant son armée et subissant la défaite la plus désastreuse de toute sa carrière militaire. Sans but précis, escomptant contraindre Alexandre à signer la paix, Napoléon perd la lutte pour l’hégémonie en Europe. La Russie est victorieuse.
Le premier gagnant est Alexandre. Après l’entrée des Français dans Moscou, la Cour pétersbourgeoise ne rêve que d’une chose : la paix. L’impératrice douairière, le frère de l’empereur, Constantin, sont de cet avis. Mais Alexandre ne veut pas en entendre parler. Il veut poursuivre la guerre jusqu’à la victoire, jusqu’à ce que l’ennemi soit bouté hors de Russie. Les contemporains, les historiens ont beaucoup réfléchi, avec des opinions diverses, sur les raisons de la victoire. Pouchkine en nomme laconiquement les trois principales, celles évoquées par les témoins de la guerre pour expliquer la débâcle napoléonienne : le plan de Barclay de Tolly, le froid qui allait priver l’envahisseur non préparé de ses forces vitales, le Dieu russe, protecteur de la Russie. Les contemporains retiennent comme un facteur important la flambée de patriotisme qui devait souder le peuple face à l’armée étrangère. À la suite de Léon Tolstoï, les historiens placent au premier plan ce dernier facteur, la volonté du peuple russe combattant, sur sa terre et pour elle, l’envahisseur étranger. Parallèlement, on attribue un rôle croissant au génie militaire de Mikhaïl Koutouzov, que les contemporains ne constatent guère.
Une autre raison importante de la victoire tient aux qualités militaires de l’armée russe. Né à Pétersbourg dans la famille d’un astronome allemand invité en Russie par l’Académie des sciences, Friedrich von Schubert, jeune officier ayant combattu Napoléon, écrit à propos de ses compagnons d’armes : « En ce temps-là, l’armée russe était magnifique, c’étaient encore les soldats de Catherine et de Souvorov, et les régiments tiraient orgueil de l’ancienneté de leur nom et de leur gloire. Le soldat voyait dans l’ennemi un hérétique, un adversaire de son Église et un émeutier qui se soulevait contre l’empereur de Russie… De nombreux généraux étaient incultes et stupides, les officiers étaient, le plus souvent, mal dégrossis, ils buvaient sec et jouaient aux cartes. Mais jamais il ne serait venu à l’idée de quiconque de critiquer les actions et les plans du commandement. Tous étaient unanimes : leur devoir était de rester jusqu’à la mort là où on les avait placés14. »
La Guerre patriotique s’achève sur les rives de la Bérézina. De nombreux compagnons d’armes d’Alexandre, et avant tout le prince Koutouzov, considèrent, dès lors, que Napoléon est chassé de Russie : les objectifs de la guerre sont atteints. Nous n’avons rien à faire de l’Europe, ne cesse de répéter Koutouzov, qu’ils s’arrangent eux-mêmes, comme bon leur semblera ! Mais Alexandre en juge différemment : la Russie libérée, il rêve de libérer l’Europe. On reproche au tsar de sacrifier les intérêts russes, en souhaitant aider les ennemis d’hier et de demain : les États d’Europe occidentale. On l’accuse d’être vaniteux : Napoléon était à Moscou, lui sera à Paris. Son désir de poursuivre la guerre, en la transportant hors des frontières de l’Empire russe, correspond toutefois, pour partie, à un calcul froid et lucide. Alexandre voit dans la France napoléonienne l’ennemie irréconciliable de la Russie : hormis de brefs répits, la Russie combat la France depuis près de vingt ans. La Grande Armée est vaincue, mais pas anéantie : la mort a frappé, pour l’essentiel, les jeunes recrues et les « alliés », l’encadrement, lui, est entier et deviendra le noyau d’une nouvelle armée qui permettra à Napoléon de guerroyer deux ans encore.
Ces froides considérations géopolitiques se combinent, comme toujours chez Alexandre Ier, avec de beaux rêves de bonheur universel. « Rendre à chaque peuple la pleine et entière jouissance de ses droits et de ses institutions, le placer, ainsi que nous-mêmes, sous la protection d’une union commune, nous préserver et le défendre des ambitions conquérantes – tels sont les fondements sur lesquels nous espérons, avec l’aide de Dieu, ériger ce nouveau système. » Tel est donc le programme d’Alexandre pour l’Europe. Son « système » ne se distingue guère du programme de liquidation des frontières et d’instauration du bien-être universel que prône Napoléon. Or, il n’y a pas de place en Europe pour deux bienfaiteurs.
En pénétrant sur le territoire du grand-duché de Varsovie, les troupes russes reçoivent un accueil froid et maussade des Polonais, tandis que les juifs les acclament, manifestant d’ardents sentiments pro-russes qui sont aussi l’expression de leur animosité envers les Polonais. L’arrivée aux frontières du grand-duché est marquée par la publication du manifeste de la victoire, annonçant que Napoléon est chassé de Russie. Une semaine auparavant, le général York von Artenbourg, qui commande le corps prussien de la Grande Armée, engage des pourparlers secrets avec le général Dibitch, représentant d’Alexandre. Le 30 décembre 1812, à Tauroggen, un accord est signé : le corps prussien déclare sa neutralité, il cesse de se battre aux côtés des Français. Quelques mois plus tard, un traité d’alliance est conclu entre la Russie et la Prusse. « Tauroggen » devient ainsi le symbole d’un tournant inattendu dans les relations russo-germaniques. On l’évoquera, par exemple, en 1922, lors de la signature du traité de Rapallo, entre la Russie soviétique et l’Allemagne, puis en 1939, au moment du Pacte germano-soviétique.
L’alliance de la Russie et de la Prusse forme le noyau d’une nouvelle coalition antinapoléonienne, qui lance des actions militaires contre l’armée française, partiellement reconstituée. La population prussienne – à la différence des Polonais – accueille les soldats russes en libérateurs. En Prusse, puis dans d’autres États germaniques, s’amorce un mouvement populaire contre l’envahisseur français. En juillet 1813, l’Autriche déclare la guerre à la France, ralliant ainsi la coalition contre Napoléon. La Suède, où l’héritier du trône est un Français, le maréchal Bernadotte, en devient le quatrième membre.
En janvier 1813, de retour à Paris après sa funeste campagne de Russie, Napoléon demeure le maître de l’Europe. En octobre de la même année, il ne lui reste que la France. Les armées ennemies atteignent les bords du Rhin. En mars 1814, l’empereur Alexandre Ier, à la tête de son armée victorieuse, fait son entrée dans Paris. Le 6 avril, Napoléon abdique et est exilé à l’île d’Elbe. Le temps des guerres napoléoniennes est désormais révolu. Le retour de l’île d’Elbe, les Cent-Jours ne seront que vaines tentatives : l’Empire de Napoléon s’est effondré. Après une interruption de trois mois passés en combats, le congrès de Vienne, réuni pour redécouper la carte de l’Europe et partager le butin de la victoire, reprend ses travaux. Le 9 juin 1815, le document final est signé à Vienne. La carte de l’Europe est, comme cela apparaîtra par la suite, redéfinie pour cent ans. Mais le traité contient en germe les conflits, révolutions et guerres à venir.
Le rôle principal dans l’anéantissement définitif de l’empire napoléonien est joué par Alexandre Ier. Dès que les armées coalisées atteignent le Rhin, l’Angleterre et l’Autriche inclinent à signer la paix : l’Angleterre veut éviter que la Russie ne renforce démesurément sa position sur le continent ; quant à l’Autriche, elle souhaite faire obstacle au renforcement de la Prusse et juge possible de se contenter du seul affaiblissement de Napoléon (la restauration des Bourbons sur le trône de France n’entre pas dans les calculs des Habsbourg). Le point de vue d’Alexandre l’emporte. La guerre est poursuivie jusqu’à la victoire finale.
Les désaccords entre alliés permettent au représentant de Louis XVIII, Talleyrand, de jouer les médiateurs et de défendre avec succès – compte tenu du contexte – les intérêts de la France. L’Angleterre conserve ses conquêtes maritimes : Malte, Ceylan, le cap de Bonne-Espérance. L’Autriche reçoit l’Illyrie, le Tyrol, la Lombardie et Venise, et retrouve ainsi son influence dans la péninsule italienne. Territorialement, la principale gagnante est la Prusse, grande et constante favorite d’Alexandre. La Russie conserve la Finlande (enlevée aux Suédois en 1809), la Bessarabie (obtenue en 1812) et le grand-duché de Varsovie.
Alexandre rêve d’englober dans l’Empire de Russie tout le territoire de l’ancien royaume de Pologne mais, sous la pression des alliés, il accepte de céder Poznan à la Prusse et la Galicie à l’Autriche. Il garde toutefois le titre de roi de Pologne, ou plutôt de tsar de Pologne, selon l’appellation officielle. Auteur de
Cela, Alexandre ne le voulait en aucun cas, persuadé qu’il était de pouvoir influer sur le destin de l’Europe en général et de l’Allemagne en particulier.
7 Le « sauveur de l’Europe »
Nikolaï DANILEVSKI.
Alexandre triomphe au congrès de Vienne. Il est le seul monarque à prendre directement part aux travaux de ce « Congrès des Vainqueurs » qui se partagent le butin – les biens du vaincu. Il a derrière lui toute la puissance russe et l’armée stationnée à Paris. Mais c’est lui-même qu’il représente avant tout. Pierre III, nous l’avons vu, regrettait de n’être qu’empereur de Russie et rêvait d’un uniforme de lieutenant prussien. Alexandre, lui, se sent à l’étroit sur le trône de Russie, il rêve des lauriers du sauveur de l’Europe.
Les contemporains soulignent à gros traits le dédain qu’il affiche pour les troupes russes à l’étranger, le peu d’enthousiasme qu’il met à célébrer l’anniversaire des victoires remportées sur les Français, en particulier celui de la bataille de Borodino. L’attitude d’Alexandre envers son empire apparaît le plus nettement, peut-être, dans le choix des responsables de sa politique étrangère. À compter de février 1814, le Collège des Affaires étrangères est dirigé par un diplomate d’origine allemande, Ivan (Johann) Andreïevitch Wedemeyer, qui ne s’est en rien distingué. À ses côtés, toutefois, œuvrent deux secrétaires d’État, les comtes Karl (Karl-Robert) Vassilievitch Nesselrode et Ivan Antonovitch (Jean Antoine) Capo d’Istria (ou Kapodistrias). Le comte Nesselrode (1780-1862), fils d’un diplomate allemand catholique au service de la Russie et d’une mère protestante, juive convertie, occupera le poste de ministre des Affaires étrangères russes pendant quarante ans (1816-1856), plus qu’aucun autre dans l’histoire du pays. Le comte Capo d’Istria (né en 1766 à Corfou, il sera assassiné à Nauplie, en Grèce, en 1831) s’est fait remarquer de la Cour pétersbourgeoise au poste de secrétaire d’État des îles Ioniennes, République créée en 1800 et premier État grec indépendant dans l’histoire moderne, protégé de la Russie. Lorsque, en 1807, aux termes de l’accord de Tilsitt, les îles Ioniennes reviennent à la France, Capo d’Istria, qui continue de croire que seule la Russie est à même d’aider les Grecs à obtenir leur indépendance, est convié à passer au service de la Russie.
Bismarck tenait pour une grande qualité de l’homme d’État la capacité à avoir « deux fers au feu ». Les « deux fers » d’Alexandre Ier sont ses deux secrétaires d’État. L’un – Nesselrode – est un conservateur convaincu ; admirateur de Metternich, il prône une politique pro-autrichienne. L’autre – Capo d’Istria – est opposé au « système autrichien » et partisan d’une monarchie constitutionnelle. Karamzine qualifie Capo d’Istria d’« homme le plus intelligent, aujourd’hui, à la Cour ». L’empereur, quant à lui, met en avant, tantôt l’un, tantôt l’autre de ses secrétaires d’État, changeant de politique à son gré.
Napoléon défait, les vainqueurs décident d’instaurer un nouveau système politique en Europe. Le 14 septembre 1815, à Paris, Alexandre, François Ier d’Autriche et le roi de Prusse Frédéric-Guillaume signent « l’Acte de la Sainte-Alliance ». L’Angleterre refuse officiellement de s’y joindre, mais accepte d’en respecter les principes. En novembre, Louis XVIII rallie l’Alliance. Dans les années 1815-1817, presque tous les États d’Europe en deviennent membres, à l’exception de la Turquie et du Vatican.
Le texte de la Sainte-Alliance est inhabituel pour les documents diplomatiques du temps. « Au nom de la Très Sainte et Indivisible Trinité », deux empereurs et un roi s’engagent à défendre les « préceptes de la justice, de la charité chrétienne et de la paix » ; ils déclarent qu’« unis par les liens d’une authentique et indéfectible fraternité » et s’estimant compatriotes, ils se prêteront mutuellement aide, appui et assistance. En prenant connaissance de l’acte, François Ier déclare : « Si c’est un document religieux, l’affaire est du ressort de mon confesseur, et s’il est politique, il concerne Metternich. » Ce dernier, à son tour, qualifie le texte de « mélange d’idées libérales, religieuses et politiques ».
Le chancelier autrichien a raison : le pacte de la Sainte-Alliance combine les rêves et fantaisies d’Alexandre Ier à des projets politiques dont la réalisation est soumise à ces rêves et fantaisies. La campagne déployée par le gouvernement russe, qui veut expliciter les idées et les objectifs de la Sainte-Alliance, y attirer de nouveaux membres, souligne l’essentiel : la diplomatie russe se fixe pour but de défendre la paix en Europe. Acteur enthousiaste de la campagne, Capo d’Istria déclare que les accords signés en 1815, surtout le pacte du 14 septembre, représentent « l’unique système capable de sauver l’humanité ».
La garantie de la paix en Europe, le salut de l’humanité sont le grand souci de l’empereur de Russie, dans les années 1814-1820. Une fois par an voire plus, se tiennent des congrès de la Sainte-Alliance, « rencontres au sommet ». Alexandre n’en manque pas un : Aix-la-Chapelle, Troppau, Laibach, Vérone – partout Alexandre défend les principes suprêmes, partout il prône une politique fondée sur les préceptes de l’Évangile. En 1818, à Aix-la-Chapelle, l’empereur de Russie apparaît en ardent partisan de l’interdiction de la traite des esclaves noirs. Dans la Russie de cette époque, on vend et on achète des hommes en toute liberté et légalité, parfois même sans terre. En théorie, Alexandre est contre l’esclavage, pour les libertés, la Constitution et la fraternité entre les peuples. En outre, il commence à se sentir à l’étroit dans le cadre de l’Église orthodoxe.
Le Haut-Procureur du Très-Saint Synode, le prince Alexandre Golitsyne, un temps bouillant admirateur des Encyclopédistes, découvre une nouvelle foi. Lisant le Nouveau Testament pour la première fois de sa vie, Alexandre Golitsyne se sent inspiré par la vie et l’enseignement du Christ et persuade son ami l’empereur de lire les Évangiles. Alexandre lit donc, lui aussi pour la première fois de sa vie, et se rallie aux vues du Haut-Procureur. La guerre contre « l’Antéchrist » Napoléon, « ennemi du genre humain », se transforme en mission spirituelle : il faut sauver l’humanité.
La progression de l’empereur de Russie et de son armée en Europe, une fois Napoléon chassé de Moscou, prend des airs de pèlerinage mystique. En Livonie, Alexandre fait une visite aux Frères moraves, puis à leur grand monastère de Saxe. En 1814, à Londres, des quakers viennent trouver le tsar russe. Quatre ans plus tard, séjournant à Pétersbourg, ils seront reçus par Alexandre qui leur proposera de prier mentalement avec lui et de s’adonner à la méditation. En 1815, le mystique bavarois Franz von Baader remet personnellement à l’empereur un traité écrit un an plus tôt et intitulé :
Une baronne balte, Barbara Juliana Krudner (1764-1824), acquiert une grande influence sur l’empereur. Divorcée, écrivain, admiratrice exaltée des mystiques allemands, la baronne Krudner prédit la proche venue du Christ sur le mont Ararat, donc sur les terres du Caucase conquises par les Russes, et le rôle prédominant d’Alexandre dans l’instauration du royaume de Dieu sur terre. Au même moment, à Pétersbourg, Catherine Tatarinova (née Buxhewden), veuve d’un colonel mort au champ d’honneur, prend un fort ascendant sur les cercles de la Cour, en particulier sur le prince Golitsyne. Elle crée un cercle où les idées des Flagellants et des Castrats se combinent aux principes de l’orthodoxie. L’historien américain James Billington compare l’influence de ce groupe de « femmes charmantes » (s’y rattachent également Zinaïda Volkonskaïa et la comtesse Orlova-Tchesmenskaïa) sur les « réactionnaires » de l’entourage d’Alexandre, à celle exercée par les femmes sur les boïars conservateurs, au temps du tsar Alexis Mikhaïlovitch.
Le lexique du pacte de la Sainte-Alliance témoigne de l’ascendant des mystiques sur Alexandre, convaincu par eux que l’Alliance est la réponse à la Révolution française et qu’il est, lui l’empereur de Russie, l’instrument de la main de Dieu. L’influence catholique du début du règne, que la Cour avait héritée de Paul, cède la place à l’influence protestante. Pour Alexandre, l’une et l’autre religions complètent et élargissent, en quelque sorte, l’orthodoxie, ouvrant la voie à la grande fraternité spirituelle des hommes dont il se veut la meilleure incarnation.
Le système de pacification de l’Europe instauré par le congrès de Vienne sur un fondement idéologico-religieux, ne tarde pas à se fissurer. En 1819, à Manheim, un étudiant de la faculté de théologie de l’université de Iéna, Karl Zand, poignarde August von Kotzebu, médiocre dramaturge allemand, longtemps au service de la Russie et qui, depuis 1814, édite une
L’assassinat de Kotzebu, puis l’exécution de Zand font une terrible impression en Russie et ont un puissant retentissement sur les esprits de la jeunesse éclairée. En février 1820, un ouvrier parisien, Louis-Pierre Louvel poignarde le duc de Berry, héritier du trône de France. Pouchkine montre au théâtre un portrait de Louvel, avec cette légende : « Une leçon pour les tsars » et est, pour cela, exilé de Pétersbourg.
L’année 1820 s’ouvre sur la révolution en Espagne. Conduit par Rafael del Riego, un soulèvement militaire contraint Ferdinand VII à rendre au pays la Constitution de 1812, qu’il avait abolie après la victoire sur Napoléon. Trois mois plus tard, la société secrète des Carbonari déclenche une révolution dans le royaume des Deux-Siciles et, en juillet, la garnison de Naples oblige Ferdinand Ier à accorder une Constitution au pays. De nouveaux noms – tel Riego –, de nouvelles notions – les Carbonari – entrent dans le lexique politique du temps, en particulier dans le lexique russe.
Les révolutions du sud de l’Europe visent à instaurer des régimes constitutionnels et à faire l’unité nationale. Les Constitutions doivent brider le gouvernement tyrannique des rois ; quant à l’unité nationale, elle semble nécessaire, l’Allemagne et l’Italie n’existant que comme entités géographiques. Le congrès de Vienne instaure la Confédération germanique, groupant trente-neuf États. C’est un progrès considérable, car ils étaient trois cent soixante en 1789 et quatre-vingt-deux en 1803. Mais les nationalistes ne veulent qu’une Allemagne. Dans les Appenins, le nombre d’États passe de dix à huit.
Le congrès de Troppau (automne 1820) formule le principe de l’intervention : tout État dans lequel triomphe la révolution, est exclu de la Sainte-Alliance ; dans le cas où la révolution menacerait la tranquillité d’autres pays, les puissances alliées auraient le devoir d’intervenir, recourant d’abord aux « exhortations amicales », puis à la « force répressive », afin de rétablir l’ordre. Les révolutions espagnole et italienne, le mouvement national allemand menacent directement les intérêts de l’Autriche. Metternich a besoin d’Alexandre et il tente de persuader l’empereur de Russie que son pays vit dans un calme apparent mais que la révolution le menace à son tour. Venant confirmer les dires du chancelier autrichien, une émeute éclate parmi les soldats du régiment Semionovski, contre l’inhumaine cruauté de leur commandant, le colonel Schwarz. C’est à Troppau que la nouvelle de la mutinerie parvient à Alexandre.
Au printemps 1822, le congrès de Laibach « précise » les fondements du principe d’intervention : la Sainte-Alliance ne rejette pas l’idée de « changements utiles ou nécessaires ». Mais elle ne les admet que lorsqu’ils découlent du « libre vouloir, de la décision mûrie et pesée de ceux à qui Dieu a confié le pouvoir ». L’Alliance autorise la « révolution d’en haut », effectuée par un souverain légitime.
La grande mise à l’épreuve de la Sainte-Alliance sera le soulèvement grec contre la domination turque, pour l’indépendance. Alexandre vit un conflit très dur entre les idéaux et la réalité. Les Grecs se soulèvent contre un monarque légitime, le sultan turc. D’un autre côté, le signal de la révolte a été donné par Alexandre Ypsilanti, fils du
La Russie refuse de soutenir les Grecs orthodoxes. « J’abandonne les affaires grecques, déclare Alexandre au congrès de Vérone, car j’ai perçu dans cette guerre les signes révolutionnaires du temps. » Alexandre choisit l’idéologie – la lutte contre la révolution – au détriment des possibilités politiques réelles : un sérieux affaiblissement de la Turquie et la libération de la Serbie, de la Valachie, de la Moldavie et de la Grèce. Les contemporains et de nombreux historiens y voient la main de Metternich, qui ne veut pas affaiblir l’Empire ottoman parce que cela signifierait renforcer la Russie. « Au lieu d’être les porte-drapeaux de la Croix et de la liberté de peuples effectivement opprimés, écrit Nikolaï Danilevski, évaluant la politique d’Alexandre, nous nous sommes faits les paladins du conservatisme… » L’idéologue des slavophiles en conclut : « Plus sincères et désintéressés nous étions en faisant nôtre un point de vue européen, plus profonde était à notre égard la haine de l’Europe qui se refusait à croire en notre sincérité et décelait des plans ambitieux, ténébreux, là où il n’y avait qu’authentique fidélité au légitimisme et au conservatisme européens1. »
La victoire sur Napoléon, qui assure à la Russie un « rôle royal » en Europe, ruine le pays. Au poids de la guerre victorieuse, s’ajoute celui de la politique étrangère. En temps de paix, Alexandre entretient une armée de près d’un million d’hommes (en 1825, elle comptera neuf cent vingt-quatre mille hommes, soit trois fois plus qu’au moment de son avènement), afin de soutenir le système de la Sainte-Alliance.
Les colonies militaires semblent à Alexandre une réponse radicale aux problèmes économiques engendrés par la nécessité de subvenir aux besoins d’une gigantesque armée. Leur existence pendant plus de quarante ans – les dix dernières années du règne d’Alexandre et tout le règne de Nicolas Ier – est le plus bel exemple de réalisation d’une idée utopique que connaîtra la Russie avant 1917. Comme toutes les utopies, elle vient de l’ouest. Mais sa mise en pratique est russe.
La première expérience remonte avant la guerre de 1812. Contournant les conditions de la paix de Tilsitt qui réduisent considérablement les effectifs de l’armée de Prusse, le ministre prussien de la Guerre, Scharnhorst, crée un système de
Dans l’esprit des contemporains et des générations suivantes, les colonies militaires sont indissolublement liées au nom d’Araktcheïev. Le comte Araktcheïev qui, à dater de 1810, préside aux destinées du Département des Affaires militaires au sein du Conseil d’État (auparavant, depuis 1808, il a été ministre de la Guerre), est nommé grand responsable des colonies militaires. Avec un zèle inouï qui n’a d’égal que sa cruauté, il s’attaque à leur organisation. Alexis Araktcheïev est, nous l’avons dit, l’une des figures les plus haïes de l’histoire russe. Il est cependant un organisateur de talent et a beaucoup fait pour préparer l’armée, et avant tout l’artillerie, à la guerre de 1812. Sur sa cassette, Araktcheïev fonde un Corps de Cadets à Novgorod, il crée quelque cent cinquante écoles primaires et établissements professionnels, ainsi que la première École normale de Russie. En même temps, c’est un homme dur, sans cœur, grossier.
L’historien militaire A. Kersnovski, qui veut détruire les légendes courant sur le compte d’Araktcheïev, écrit qu’il n’eut dans sa vie que trois amours : le service, fondement et but de son existence ; l’artillerie ; le souverain qu’il servait2. Longtemps, les historiens font d’Araktcheïev le « mauvais génie » d’Alexandre, le tenant pour l’inspirateur de la « décade réactionnaire ». Les documents attestent toutefois que les textes les plus importants signés par Araktcheïev, sont rédigés d’après des esquisses de l’empereur. Araktcheïev, que l’on surnommera le « père des colonies militaires », n’en est pas moins absolument opposé à leur création. Avec d’autres responsables de l’armée, Barclay de Tolly en tête, il tente de convaincre Alexandre de renoncer au projet. Il va jusqu’à le supplier à genoux : « Sire, vous allez former des
Araktcheïev est le dernier favori de l’histoire russe. Il clôt cette lignée magnifiquement représentée par le prince Kourbski, ou le prince sérénissime Potemkine. Après Araktcheïev, les empereurs russes auront des conseillers proches, mais plus d’hommes auxquels ils céderont une partie (tangible) de leur pouvoir, en se situant eux-mêmes à l’écart, ou au-dessus. Le grand mérite d’Araktcheïev aux yeux de Paul Ier, qui avait trouvé en lui un serviteur dévoué, et d’Alexandre Ier, est sa fidélité à l’empereur. Cette loyauté fait du responsable des colonies militaires un serviteur idéal et, comme il est excellent administrateur, un modèle de bureaucrate. En fin de compte, Araktcheïev se moque bien de ce qu’on lui demande ; l’important est l’ordre donné par le souverain. Quand Alexandre lui réclame un projet de libération des paysans, il prépare un texte libéral, alors qu’il est conservateur. Quand on lui commande de créer des colonies, il les crée, même si l’idée lui paraît dangereuse.
Le général Servan suggérait d’installer des colonies militaires aux frontières de l’empire, à l’instar de ce qu’avaient fait les Romains. Scharnhorst réussit à créer une nouvelle armée prussienne, mais le
L’
Le grand écrivain Saltykov-Chtchedrine présente, dans
Les « villages de Potemkine » sont devenus, nous l’avons dit, synonymes – et pas seulement en russe – de décor de carton-pâte substitué à la réalité. Les colonies militaires, elles, sont le règne de l’apparence, de l’illusion. Les maisons sont idéalement tenues, mais il est interdit d’y chauffer les poêles pour ne pas les abîmer ; les routes sont magnifiques, mais il est interdit d’y circuler ; des ponts irréprochables sont jetés sur les fleuves, mais les colons sont censés franchir ces derniers à gué.
Le modèle dont s’inspirent les colonies militaires est la caserne prussienne, mais une caserne qui n’existe que pour la vitrine, un décor de caserne. Un historien militaire fait remarquer que la technique de la « poudre aux yeux » avait été utilisée, auparavant déjà, par l’armée russe (comme, d’ailleurs, par toutes les armées). Toutefois, à dater de la création des colonies militaires, cette technique est érigée en système, et cela « devait laisser une empreinte particulière, fort regrettable, sur toute notre vie militaire, jusqu’à Sébastopol3 ». Autrement dit, jusqu’à la défaite de l’armée russe dans la guerre de Crimée.
On continuera, certes, de « jeter de la poudre aux yeux », même après 1856. L’illusion perdra en intensité, chaque fois que les défaites mettront en évidence la nécessité de revenir au réel ; elle ira croissant, au contraire, après les victoires, prenant parfois des formes monstrueuses. L’apparence, l’illusion comblent la faille entre le rêve utopique, transformé en « sinistre délire » et la réalité, allant même, çà et là, aux périodes de forte intensité, à se substituer à elle. L’apparence, le décor, le mensonge absolu donnent le sentiment d’abolir le temps, ils permettent de croire en la transformation immédiate de la réalité, sans efforts réels pour y parvenir.
L’idée des colonies militaires n’est pas – les exemples historiques sont là pour en témoigner – un « délire insensé ». Dans certaines conditions, il est tout à fait possible de concilier travaux des champs et entraînement militaire. La Russie elle-même en connaît un brillant exemple : les
L’instauration des colonies militaires reflète le désir du père de la Sainte-Alliance de rétablir en Russie un contrôle qui lui paraît affaibli à la suite des guerres napoléoniennes et, surtout, des séjours effectués par l’armée russe hors des limites de la Patrie. La comparaison avec la vie en Europe de l’Ouest n’est pas en faveur de la Russie.
Les dix dernières années du règne d’Alexandre Ier sont qualifiées de « décade réactionnaire » par les historiens qui notent un accroissement des tendances à la réaction dans la politique de l’empereur. En fait, comme toujours, Alexandre veut courir deux lièvres à la fois. Les colonies militaires sont la marque de la réaction. Mais, simultanément, en 1816, 1817 et 1819, des ordres sont édictés, libérant les paysans des provinces baltes et, en 1818, l’empereur russe, qui prend le titre de tsar de Pologne, inaugure une Diète à Varsovie. L’empereur, autocrate en Russie, est monarque constitutionnel en Pologne.
La politique russe suit également deux voies, en ce qui concerne la culture et l’instruction. On crée des établissements scolaires, l’enseignement mutuel, selon la méthode de Lancaster et Bell, se répand. L’essor de la littérature – qui connaîtra alors son « Âge d’Or » – est dû, dans une large mesure, à la bouillonnante activité déployée par les revues. En 1802, paraît
Issu d’une famille noble sans grands moyens financiers, Mikhaïl Magnitski suit l’évolution de l’époque d’Alexandre. Il sert au régiment Preobrajenski, dans les ambassades de Paris et de Vienne, est membre de loges maçonniques. Proche collaborateur de Speranski, il est victime de la chute du législateur libéral et est envoyé en relégation, en 1812. Sa carrière, toutefois, ne tarde pas à reprendre (comme celle de Speranski). Mikhaïl Magnitski s’attaque au système d’enseignement russe, alors qu’il occupe le poste de gouverneur de Simbirsk. Ses lettres « anonymes » ou ouvertes, où il propose d’instaurer en Russie l’Inquisition, une censure extrêmement stricte des textes imprimés et l’interdiction des francs-maçons, attirent sur lui l’attention du prince Alexandre Golitsyne, ministre de l’Instruction et l’un des hommes de confiance de l’empereur. On confie à Mikhaïl Magnitski la tâche d’inspecter l’université de Kazan. Les conséquences sont catastrophiques pour l’établissement.
Après six jours passés à Kazan, Magnitski gagne Pétersbourg et, dans son rapport, insiste non seulement pour que l’université soit fermée, mais pour qu’elle soit réduite à néant, bâtiments compris. Alexandre Ier note, avec bon sens, en marge du rapport : « Pourquoi la détruire ? Mieux vaut la corriger. » La « correction » est confiée à l’auteur du rapport, muni de ces instructions : conférer à l’enseignement de l’université de Kazan une orientation conforme aux principes de la Sainte-Alliance.
On supprime alors du programme la géologie, comme hostile à l’histoire biblique ; des directives similaires sont données aux enseignements de mathématiques ; mais Magnitski se déchaîne particulièrement contre la philosophie. Il la juge en effet principale fautive du « libéralisme » et, dans un de ses mémorandums, suggère d’isoler complètement la Russie de l’Europe, afin que « la rumeur des effroyables événements qui s’y déroulent, ne l’atteigne point ».
Logique dans son opposition à l’Europe contaminatrice, Mikhaïl Magnitski conteste les affirmations de Karamzine, concernant le fléau du joug tatar, responsable de l’arriération de la Russie. Magnitski – l’un des premiers « eurasiens » – estime au contraire que les Tatars ont sauvé la Russie de l’Europe et contribué à préserver la foi orthodoxe. Appuyées par le « curateur » de l’université de Saint-Pétersbourg, Rounitch, et surtout par le moine et ascète Photius qui, lors de sa rencontre avec l’empereur, devait produire sur lui une forte impression, les idées de Magnitski obtiennent l’assentiment d’Alexandre Ier. Recevant, en mai 1824, une note de Photius sur les mesures à prendre afin d’« extirper la sédition spirituelle », Alexandre démet de ses fonctions de ministre de l’Instruction et responsable du ministère des Affaires spirituelles son vieil ami Alexandre Golitsyne, et lui substitue l’amiral Chichkov, écrivain d’orientation conservatrice.
La première note présentée par Photius s’intitule : « Plan de révolution secrètement répandu, ou le Secret de l’illégalité commise par une société secrète en Russie et partout. » Une note complémentaire porte le titre de : « Des menées des sociétés secrètes en Russie à travers la Société biblique. » Photius fait ici allusion aux loges maçonniques et à la section russe de la Société biblique. Mais d’autres sociétés secrètes apparaissent dans le pays. Leur nombre, ainsi que l’activité déployée par Mikhaïl Magnitski et ses compagnons d’idées, poussent Alexandre, en 1823, à exiger de tous les fonctionnaires d’État l’engagement écrit qu’ils n’appartiennent pas à des sociétés secrètes. En réalité, on leur demande surtout de jurer qu’ils ne sont pas « maçons ».
Jusqu’au 14 décembre 1825, le qualificatif « secret » semble encore bien innocent. Il signifie : secret pour les non-initiés, mais pas pour les autorités. Dans son
Une fois l’armée russe rentrée de sa campagne de libération en Europe, les sociétés secrètes sont créées essentiellement par des officiers de la garde, fine fleur de la société cultivée. Évoquant son ami et aîné Piotr Tchaadaïev, Alexandre Pouchkine écrit : « À Rome, il eût été Brutus, et à Athènes, Périclès. Chez nous, c’était un officier hussard. » Le colonel Paul Pestel, l’un des dirigeants du mouvement « décembriste », répond, après son arrestation, au juge d’instruction qui lui demande « depuis quand et de qui il tient ses premières idées libérales et frondeuses », qu’il y a été poussé par « l’esclavage et la misère du peuple, les insuffisances du gouvernement de Russie, les révolutions libératrices des autres pays ». Pestel juge donc nécessaire de changer la situation matérielle du peuple russe et le système de gouvernement, puisqu’il admet que les révolutions occidentales ont donné l’exemple.
En 1821, Alexandre est informé de l’existence d’une société secrète – l’Union de Bienfaisance. Il parcourt la liste de ses membres les plus importants et la jette au feu, en faisant observer qu’il ne peut châtier les conspirateurs, car « je partageais leurs vues, au temps de ma jeunesse ». Fiodor Tiouttchev, tout en condamnant sévèrement les « Décembristes » qu’il déclare victimes « d’une pensée déraisonnable », n’en commence pas moins son poème intitulé
Des informations sur les sociétés secrètes, leurs plans et leur composition parviennent à Alexandre, sans susciter pourtant en lui le désir de prendre des mesures à leur encontre. En juin 1824, un certain Sherwood, Anglais servant dans l’armée russe, sous-officier au troisième Régiment d’Ukraine, rapporte à Alexandre les détails d’un complot fomenté par Paul Pestel qui dirige l’Union du Sud, une société dont la base est formée par des officiers de la Deuxième Armée. Les dénonciations arrivent, de plus en plus nombreuses. Pourtant, l’empereur se contente d’ordonner : « Poursuivre l’enquête. »
Alexandre Ier voyage beaucoup, tout au long de sa vie. Dans les dernières années, ses déplacements sont si fréquents qu’il semble passer le plus clair de son temps en voiture. S’il préférait, naguère, les voyages en Occident, sur le tard, il parcourt principalement la Russie. Le 16 août 1823, Alexandre quitte Tsarskoïé Selo pour n’y revenir que deux mois et demi plus tard, le 3 novembre. Entre-temps, il a visité les usines Ijorski, Kolpino, Schlusselburg, Ladoga, Tikhvine, Mologa, Rybinsk, Iaroslavl, Rostov, Pereïaslavl, Moscou, Serpoukhov, Toula, Mtsensk, Orel, Karatchev, Briansk, Roslavl, Tchernigov, Stary Bykhov, Bobrouïsk, Slonim, Kobrine, Brest-Litovsk, Kovel, Loutsk, Doubno, Ostrog, Bratslav, Krapivna, Toultchine, Ouman, Zamostié, Souraj, Velikié Louki, et retour à Tsarskoïé Selo. Sur une carte, l’itinéraire d’Alexandre forme un gigantesque cercle, au sein duquel le tsar ne cesse de faire des tours et des détours. À l’automne 1824, Alexandre gagne l’est de son empire : de Tsarskoïé Selo, il se rend à Moscou, Tambov, Tchembar, Penza, Simbirsk, Stavropol, Samara, Orenbourg, Iletskaïa-Zachtchita, Oufa, Zlatooust, Miass, Iekaterinburg, Perm, Viatka, avant de revenir à Tsarskoïé Selo.
Ses biographes retiennent qu’en chemin, il rencontre quelques difficultés : les voyages n’ont pas été particulièrement préparés, l’approvisionnement n’est pas toujours suffisant et il lui faut souvent longuement marcher. « En revanche, note l’auteur du portrait psychologique d’Alexandre, il put se faire sa propre idée de la façon dont vivait la Russie. » Et cela dissipa en lui, ajoute l’historien, « les derniers restes d’illusions concernant ses efforts pour le bien de la Patrie6 ».
Le 13 septembre 1825, le tsar arrive à Taganrog où il est rejoint, dix jours plus tard, par l’impératrice, souffrante. Ils s’installent dans une petite maison de plain-pied. Au début de novembre, Alexandre est victime d’un refroidissement et il meurt le 19 du même mois. Il a alors quarante-huit ans. Pouchkine, qui éprouve à son endroit une forte animosité, lui dédie cette épigramme : « Le voyage fut toute sa vie, Mais Taganrog l’a occis. »
La mort d’Alexandre Ier donne naissance à une foule de légendes. L’empereur est mort jeune, loin de la capitale. Le bruit, dès lors, court obstinément qu’il est vivant, que, fuyant la vanité du monde, il s’est fait mendiant-pèlerin et erre à travers la Russie. La légende d’un mystérieux
Un quart de siècle durant, Alexandre Ier gouverne l’empire de Russie, déchiré entre ses rêves romantiques et la réalité cruelle. À trois semaines de sa mort, à Sébastopol, lors d’un entretien avec le chef de l’état-major général, I. Dibitch, Alexandre fait observer : « Et pourtant, quoi qu’on dise de moi, j’ai vécu et je mourrai républicain7. » Le futur feld-maréchal Dibitch qui, en 1831, prendra la tête de l’armée russe pour écraser la révolte polonaise, est ennemi du libéralisme et de la République. L’empereur n’en éprouve pas moins le besoin de lui faire part de ses sentiments, pour le moins étranges dans le cas d’un souverain autocrate.
Auteur d’une histoire de Russie écrite pour le
Apprenant le décès d’Alexandre, un sénateur consigne dans son journal, tirant ainsi le bilan de vingt-cinq ans : « Si nous passons en revue tous les événements de ce règne, que voyons-nous ? Une complète détérioration du gouvernement intérieur et la perte de l’influence de la Russie dans le domaine des relations internationales… L’église Saint-Isaac dans son actuel état de ruine9 est l’exact reflet du gouvernement : on l’a démolie, dans l’intention d’édifier un nouveau temple sur les anciennes fondations, à partir d’un matériau neuf… Cela a occasionné d’énormes dépenses, mais il a fallu interrompre le chantier, lorsqu’on s’est aperçu qu’il était dangereux de construire un édifice, sans avoir de plan achevé. Les affaires de l’État marchent de la même façon, tout s’effectue à titre expérimental, pour tester, tous marchent à l’aveuglette10. »
La comparaison du gouvernement de la Russie avec la construction d’un bâtiment neuf sur un site ancien peut s’appliquer, en effet, à la situation qui caractérise l’époque d’Alexandre, mais aussi bien plus tard. Cependant, la formule « marcher à l’aveuglette » traduit fidèlement l’état des choses en Russie, à la mort d’Alexandre Ier. Des complications se font jour pour la succession. L’empereur défunt, n’ayant pas d’héritier, laisse par testament la Russie à son plus jeune frère, Nicolas Ier, écartant son cadet Constantin, à la demande de ce dernier. Mais le testament est secret.
8 Nicolas Ier : un monarque absolu
Entretien de NICOLAS Ier avec CUSTINE1.
Traditionnels dans la Russie du XVIIIe siècle, les problèmes de succession sont suscités, cette fois, par un refus catégorique de l’héritier, Constantin, de ceindre la couronne. Il en informe maintes fois son aîné : il se refuse à quitter la Pologne où il se sent bien et où il a rencontré l’amour ; il a d’ailleurs l’intention d’épouser la comtesse Johanna Grudzinska, ce qui prive automatiquement ses descendants éventuels de leurs droits au trône russe. Hanté par le souvenir du destin de son père, Constantin redoute Pétersbourg. Le 14 janvier 1822, il remet officiellement à Alexandre sa renonciation au trône. En 1823, le tsar confie au métropolite Philarète, le soin de rédiger un manifeste faisant de Nicolas l’héritier de la couronne. Approuvé par le tsar, le texte est déposé en grand secret aux archives de la cathédrale de l’Assomption à Moscou, et des copies en sont remises au Conseil d’État, au Synode et au Sénat, avec ordre de les conserver « jusqu’à ma demande personnelle » (c’est la formule notée de la main d’Alexandre sur l’enveloppe de l’original). En cas de décès de l’empereur, il conviendrait d’ouvrir les enveloppes « avant toute autre action ». Trois hommes seulement connaissent l’existence du testament d’Alexandre : Philarète, le prince Alexandre Golitsyne et le comte Araktcheïev.
Les historiens interprètent diversement le comportement d’Alexandre Ier. Les uns estiment que le tsar souhaitait lui-même renoncer au trône et attendait l’instant propice à la publication de son testament. D’autres considèrent que l’annonce du manifeste eût signifié pour Alexandre l’aveu de l’échec de tous ses espoirs et projets. D’autres, encore, émettent l’hypothèse que l’empereur ne voulait pas déclarer prématurément comme son héritier son jeune frère plein de forces, ambitieux et cruel, craignant que ne se déclenchât aussitôt une lutte pour le pouvoir.
La mort brutale d’Alexandre Ier à Taganrog laisse le pouvoir aux mains de Nicolas, puisque Constantin, que tous tiennent pour l’héritier, se trouve à Varsovie. À l’annonce de la décision d’Alexandre, Nicolas prend, à plein droit, les rênes du pays. Mais – là encore, dans la bonne tradition du XVIIIe siècle – la garde entre dans le jeu dynastique. Le gouverneur militaire de Pétersbourg, le comte Mikhaïl Miloradovitch et un groupe d’officiers supérieurs de la garde n’en démordent pas : l’héritier légitime est Constantin. Miloradovitch déclare que « les lois de l’empire n’admettent pas que l’on dispose du trône par testament2 ». Sous la pression, Nicolas prête serment à Constantin qui, lui, prête serment à Nicolas et convie toute la Pologne à faire de même. Le refus catégorique de Constantin de ceindre la couronne ne laisse plus d’autre choix : le 13 décembre, Nicolas décide de se proclamer empereur. Les pourparlers entre les frères et les hauts dignitaires de l’État se sont déroulés secrètement.
C’est alors que la mort d’Alexandre Ier et les difficultés de la succession semblent à un groupe de conspirateurs le moment le plus propice pour passer à l’action.
9 Le 14 décembre 1825
Stanislas Jerzy LEC.
Il y a, dans l’histoire de chaque pays, quelques dates connues de tous. Le 14 décembre 1825 est l’une d’elles, pour la Russie. Ce jour-là, les conjurés de l’Union du Nord conduisent sur la place du Sénat quelques unités de la garde qui les suivent d’autant plus volontiers qu’elles sont convaincues de défendre l’empereur Constantin auquel elles ont prêté serment.
L’opération n’a pas été préparée. La date de la révolte est dictée par l’annonce de la disparition subite de l’empereur Alexandre et par des informations selon lesquelles le complot serait découvert et les noms de ses membres connus du gouvernement. Le prince Sergueï Troubetskoï, colonel de la garde, élu « dictateur » de la révolte par l’Union du Nord, ne daigne pas même se rendre sur la place du Sénat. Pendant près de cinq heures, les soldats, en carré, attendent une décision des officiers conspirateurs qui les commandent et ne savent pas eux-mêmes ce qu’il convient d’entreprendre. Le froid gagne, la température descend jusqu’à moins huit. La nuit commence à tomber lorsque Nicolas envoie chercher l’artillerie. Les complots de la garde du XVIIIe siècle avaient eu pour particularité que les souverains renversés n’avaient pas résisté. Ni Anna Leopoldovna, ni Pierre III, ni Paul Ier ne s’étaient défendus. Attaqués par surprise, ils y avaient perdu le pouvoir et, bien souvent, la vie.
Nicolas Ier n’est pas décidé à se laisser faire. Convaincu de son droit au trône, il montre de la résolution et de l’énergie, dans un contexte difficile et confus, dû à la double prestation de serment. Sans cesser de parlementer avec les rebelles – ou du moins d’essayer –, il réunit des forces. Une autre attitude de l’empereur eût pu donner la victoire aux « Décembristes », en dépit de leur immobilisme.
Après quelques salves de mitraille tirées sur le carré figé, les soldats commencent à se débander, abandonnant tués et blessés. La révolte est matée. Le 29 décembre 1825, au sud du pays, le régiment de Tchernigov se mutine à son tour. À la tête des émeutiers, se trouve Sergueï Mouraviev-Apostol, membre de l’Union du Sud. Le 3 janvier 1826, les « tchernigoviens » sont défaits. On procède à des arrestations sur tout le territoire. Nicolas Ier, qui suit attentivement les progrès de l’enquête, estime que près de six mille personnes sont impliquées dans la conspiration1. Beaucoup sont arrêtées. On fait le tri des « meneurs » : cent vingt et un hommes. Ils sont jugés, cinq sont condamnés à mort par pendaison, les autres à divers temps de détention dans les bagnes de Sibérie. Les leaders de l’Union du Sud, Paul Pestel, Mikhaïl Bestoujev-Rioumine, Sergueï Mouraviev-Apostol, le chef de celle du Nord, Kondrati Ryleïev, et Piotr Kakhovski qui, sur la place du Sénat, a mortellement blessé le comte Mikhaïl Miloradovitch, sont pendus.
L’exécution des chefs de la révolte laisse la société russe en état de choc. Elle contribuera grandement à la naissance de la « légende des Décembristes ». Élisabeth, nous l’avons dit, a aboli la peine capitale en Russie. Cependant, l’
Si l’exécution des Décembristes est un tel choc pour la société, c’est parce que l’on s’attaque aux « siens », à de brillants officiers de la garde, représentants des plus grandes familles nobles, héros des guerres contre Napoléon. En outre, les conjurés sont jeunes – l’âge moyen des condamnés est de vingt-sept ans et quatre mois – et cultivés : une partie d’entre eux répond en français aux interrogatoires.
La mort ignominieuse des meneurs, les très lourdes condamnations des autres acteurs de la révolte – bagne, déportation, forteresse, envoi dans le Caucase comme simple soldat pour affronter les balles tchétchènes – font des Décembristes des « saints et martyrs » de la révolution russe, des précurseurs du mouvement de libération, les premiers champions conscients de la lutte contre l’autocratie.
Après la condamnation des rebelles, l’interdit sur leur nom est total en Russie : pas un mot ne doit être prononcé, ni une ligne écrite sur le mouvement lui-même et ses participants. Et la censure veille soigneusement au respect du tabou. Le premier à oser parler ouvertement des Décembristes, « phalange de héros » soulevés pour la liberté, sera Alexandre Herzen, à l’étranger. La couverture de la revue
Établissant la généalogie de sa révolution, Lénine y intégrera les Décembristes. Son schéma sera simple et clair : les Décembristes génèrent Herzen, Herzen le mouvement « La Volonté du Peuple », et le tour vient alors pour Lénine de paraître.
La révolte des Décembristes se solde par un échec. On se demande, d’ailleurs, ce qu’auraient fait les conjurés, s’ils avaient réussi à prendre le pouvoir. Ils laissent à la postérité leurs rêves, exprimés dans des esquisses de programmes, des conversations consignées par les mémorialistes, les dossiers détaillés de la commission d’enquête.
La première société des futurs Décembristes est fondée en 1816. Elle porte le long intitulé de « Société des fils sincères et fidèles de la Patrie », mais est plus connue sous l’appellation d’« Union du Salut ». Ses membres les plus éminents sont Nikita Mouraviev et Paul Pestel, tous deux officiers de la garde. Les désaccords entre les organisateurs entraînent sa désagrégation. Sur ses ruines s’édifie, en 1817, l’« Union du Bien public ». « Le premier dessein de l’Union, explique Paul Pestel, est la libération des paysans. »
Bientôt, pourtant, la question politique prend le pas sur l’idée d’une réforme sociale radicale. « Le véritable but de la première union, poursuit Pestel en réponse aux questions de ses juges, était d’instaurer un gouvernement monarchique constitutionnel2. » Dans le cadre de l’Union du Bien public, les objectifs se voient restreints : dans les statuts de la société, il n’est plus fait mention de la libération des paysans ; on se contente d’exprimer « l’espoir de la bienveillance du gouvernement ».
La modération de l’Union du Bien public attire en son sein de jeunes officiers. Mais certains de ses membres s’insurgent, Pestel en tête, qui, au début de 1820, pose la question de la transformation de la Russie en république. En 1821, réunie en congrès à Moscou, l’Union du Bien public décide de mettre un terme à son existence. À l’union dissoute en succèdent deux autres, celle du Sud, dirigée par Pestel, et celle du Nord conduite par Nikita Mouraviev et Kondrati Ryleïev, ce dernier étant l’unique civil parmi les dirigeants décembristes ; poète, il préside aux destinées de la chancellerie de la Compagnie de négoce russo-américaine.
Tous les Décembristes s’accordent sur la nécessité d’effectuer des réformes en Russie. Tous admettent qu’on ne peut « balayer un escalier que d’en haut » et que les réformes indispensables (ou, comme disent certains, la révolution) ne seront réalisées que depuis le sommet, par le biais d’une conspiration et d’une révolte de palais. Peu avant le soulèvement, Pestel affirme, catégorique : « La masse n’est rien, elle ne sera que ce que voudront les individus qui sont tout. »
Alors que la réponse à la question « Comment faire ? » rencontre l’unanimité, le « Que faire ? » suscite des débats très vifs. On peut classer les points de vue en trois catégories. L’idéologue de l’Union du Nord est, nous l’avons dit, Nikita Mouraviev (1796-1843), auteur d’un projet de Constitution approuvé par la majorité des « nordistes ». Il prévoit de transformer la Russie en monarchie constitutionnelle. Un cens incroyablement élevé (trente mille roubles de biens immobiliers ou soixante mille de capital) limite considérablement le nombre des électeurs au Parlement : la Douma Suprême. La Constitution proclame : « La condition de serf et l’esclavage sont abolis. » La terre reste la possession des propriétaires terriens, les paysans ne recevant qu’un petit lopin (deux
Le second groupe est représenté par Nikolaï Tourgueniev (1789-1871), l’un des fondateurs de l’Union du Bien public. Redoutant d’être arrêté, il émigre au début des années 1820. Il ne prend donc pas directement part au soulèvement et sera condamné par contumace aux travaux forcés à perpétuité. Après la peine de mort, c’est le châtiment le plus lourd.
Très influent parmi les cercles décembristes, Nikolaï Tourgueniev, à la différence de Nikita Mouraviev, place au tout premier plan la libération des paysans. Il convient, déclare-t-il, de commencer par instaurer la liberté civile, avant de rêver de liberté politique. « Il n’est pas permis, ajoute-t-il, de rêver de liberté politique là où des millions de malheureux ignorent la simple liberté humaine. »
La libération des paysans constituant la pierre d’angle de son projet, Nikolaï Tourgueniev s’élève catégoriquement contre celui de Nikita Mouraviev, qui élargit les droits de la noblesse. Toutefois, l’absolutisme du monarque lui apparaissant comme un moyen de limiter les excès des propriétaires terriens, et l’esclavage pouvant tomber, ainsi que le dit Pouchkine, « sur un geste du tsar », il juge prématurés les rêves républicains.
Le programme de Paul Pestel (1793-1826) peut être lu comme une synthèse originale des idées de Nikita Mouraviev et de Nikolaï Tourgueniev. Fils d’un gouverneur-général de Sibérie qui, même parmi ses confrères, passe pour le parfait corrompu, Paul Pestel fait une brillante carrière militaire (il est colonel, en 1821) et se distingue par son intelligence, sa culture et sa fermeté de caractère. Il est un des acteurs les plus en vue de toutes les sociétés secrètes, depuis l’Union du Salut. Exposé dans la
Paul Pestel préconise une nouvelle voie de développement pour la Russie. Le premier à en prendre conscience sera Mikhaïl Bakounine. Après la mort de Nicolas Ier et l’avènement d’Alexandre II qui entreprendra une série de réformes, Mikhaïl Bakounine rédigera, dans l’émigration, une brochure intitulée :
Le radicalisme révolutionnaire de Pestel séduit Bakounine. Pour l’auteur de
En 1818, le jeune officier de la garde Paul Pestel fait la connaissance du général Piotr Pahlen qui a pris la tête de la révolution de palais du 11 mars 1801, laquelle aboutit à l’assassinat de Paul Ier et à l’avènement d’Alexandre Ier. Alors âgé de soixante-douze ans, écarté des affaires et vivant dans son domaine des environs de Mitau, Pahlen s’entretient fréquemment avec Pestel et, un beau jour, lui donne ce conseil : « Jeune homme ! Si vous voulez agir au travers d’une société secrète, c’est une ânerie. Car si vous êtes, mettons, douze, vous pouvez être sûr que le douzième sera un traître ! J’ai l’expérience, je connais le monde et les hommes5. »
Le « génie politique » de Paul Pestel ne se manifeste certes pas dans l’organisation d’une société secrète, même si l’Union du Sud est mieux organisée que celle du Nord. Il n’est en outre pas exclu que si le colonel Pestel s’était trouvé à Pétersbourg le 14 décembre 1825, les conjurés eussent pris le pouvoir. Sans le comte Pahlen, le complot ourdi contre Paul Ier n’eût sans doute pas réussi. Mais Paul Pestel laisse son nom dans l’Histoire de Russie en tant qu’auteur de la
Pestel répond avec clarté et précision aux deux questions qui ont hanté la société russe durant tout le XVIIIe siècle : rejetant toutes les formes de limitation de la monarchie, il propose de transformer la Russie en république ; « l’esclavage doit être anéanti une bonne fois, la noblesse doit impérativement renoncer pour toujours au répugnant privilège de posséder d’autres hommes ». Par la même occasion, on supprime tous les ordres : « Le terme même de noblesse doit disparaître, et ses membres rallier la composition d’ensemble de la citoyenneté russe. » À la fin du XXe siècle, le programme de Pestel retient l’attention non seulement en tant que document historique – comme un témoignage de l’état des esprits au début du XIXe –, mais aussi par l’actualité de certaines solutions dont la société russe débat encore, cent soixante-dix ans après la mort du leader de l’Union du Sud.
Tout en insistant sur la nécessité de libérer les paysans, Paul Pestel juge indispensable de maintenir l’existence d’une propriété communautaire des terres (propriété de l’
Comme tous les utopistes, l’auteur de la
Les questions d’organisation administrative tiennent une grande place dans le projet. On suggère de prendre la
Le principe d’égalité absolue est à la base de la solution proposée par Pestel pour l’administration de l’empire. Pestel rejette catégoriquement les idées de fédération dont Alexandre Ier n’avait pu se déprendre jusqu’à la fin de ses jours. Paul Pestel envisage une Russie centralisée, une et indivisible. La
Aux juifs, la
Tous ces postulats donnent une idée de l’attitude du chef de l’Union du Sud envers le problème impérial : la République de Russie lui apparaît comme un État uni et centralisé, abritant un seul peuple composé de tous les peuples de l’empire. De fait, Alexandre Ier a transformé la Russie en fédération, dès lors qu’il accordait de larges droits à la Pologne et à la Finlande. Paul Pestel réfute très logiquement le principe du fédéralisme, en proposant une solution définitive à la « question polonaise ».
L’Union du Sud, qui se prépare sérieusement au coup d’État, entame des pourparlers avec les révolutionnaires polonais. Pour Pestel, qui participe à l’une des rencontres secrètes, il importe d’obtenir le soutien des Polonais dont on attend qu’ils organisent un soulèvement en même temps que les Russes et qu’ils assassinent le grand-duc Constantin à Varsovie. Les représentants des sociétés révolutionnaires polonaises exigent en échange la reconnaissance du droit de la Pologne à l’indépendance.
En 1825, un petit groupe de conspirateurs radicaux, l’Union des Slaves unis, qui comprend à la fois des Russes et des Polonais, fusionne avec l’Union du Sud. Ils rêvent de créer une fédération de républiques slaves, dont quatre mers baigneraient le territoire : la mer Noire, la mer Blanche, l’Adriatique et l’océan Glacial Arctique. Mais ces idées que l’on qualifiera bientôt de « slavophiles » ne séduisent pas Paul Pestel. Il donne son accord pour l’indépendance de la Pologne, mais l’assortit d’une foule de conditions.
On rejette tout d’abord le droit des Polonais à se séparer de la Russie : après l’instauration de la République dans ce dernier pays, le gouvernement russe provisoire reconnaîtra l’indépendance de la Pologne et lui cédera les provinces
L’Union du Nord rejette les propositions de Pestel concernant la « question polonaise ». Nikita Mouraviev estime qu’il ne faut en aucun cas rendre les territoires conquis par la Russie ni entamer des pourparlers avec les peuples de l’Empire, et qu’il est
Les « nordistes » réfutent également les autres points du programme de Pestel. La raison essentielle en est que les ambitions du colonel inquiètent de nombreux Décembristes. Ces craintes ne sont d’ailleurs pas infondées. Tous ceux qui connaissent Pestel évoquent son caractère autoritaire. Il prévoit en outre une dictature prolongée, la jugeant nécessaire pour édifier la République de Russie. À une remarque d’un Décembriste affirmant que la dictature se prolongera quelques mois, Pestel réplique vertement : « Comment estimez-vous possible de transformer toute cette machine d’État, de lui donner une autre base, d’enseigner aux hommes de nouveaux usages, en quelques mois seulement ? ! Il y faudra au moins une dizaine d’années7 ! » La perspective de voir l’auteur de la
Les Décembristes exposent franchement leurs idées aux juges d’instruction, parmi lesquels se trouve l’empereur. Il est vrai que s’affrontent des gens du même monde – nobles, officiers –, de bonnes relations quand ce ne sont pas des parents. Une chose, toutefois, est d’exprimer ses idées, une autre de dénoncer ses complices. Les conjurés répondent diversement aux questions concernant les autres membres du soulèvement. Paul Pestel, lui, les nomme tous. Evgueni Iakouchkine, fils de Décembriste, qui fréquente beaucoup ceux des camarades de son père rentrés de relégation et les aide à rédiger leurs Mémoires, donne son opinion sur Pestel : « Aucun autre membre de la société secrète n’avait des convictions aussi fermes et déterminées, ni une telle foi dans l’avenir. Pour les moyens à employer, il ne faisait pas le détail… Quand l’Union du Nord se mit à montrer de l’indécision, il déclara que si l’affaire venait à être découverte, il ne laisserait personne s’en tirer, que plus il y aurait de victimes, plus cela servirait la cause. Et il tint parole. À la commission d’enquête, il désigna directement tous ceux qui avaient appartenu à l’Union, et si cinq seulement furent pendus, et non cinq cents, ce n’est certes pas la faute de Pestel : il fit, quant à lui, tout ce qu’il fallait pour cela8. »
Un historien de la pensée sociale russe écrira en 1911 : « Dans le projet de Pestel, nous avons en germe le socialisme qui, à compter de la seconde moitié du XIXe siècle, deviendra l’idée dominante au sein de l’intelligentsia russe. » Trois quarts de siècle se seront alors écoulés depuis l’exécution de Pestel, et il restera six ans seulement avant la révolution qui mettra en pratique certaines de ses idées.
Les Décembristes sont jugés par la Cour pénale suprême, à laquelle participe Speranski. Il établit une classification minutieuse des types et des sortes de crimes politiques, et répartit lui-même dans les différentes catégories tous ceux qui sont impliqués dans l’affaire du soulèvement. Cela a une influence déterminante sur le degré du châtiment. Les historiens reprochent au célèbre juriste le fait que les motifs allégués pour ranger les prévenus dans telle ou telle catégorie, ne répondent pas, bien souvent, aux critères de la logique. Mais Nicolas Ier est satisfait et il écrit à son frère Constantin, à Varsovie, qu’il a donné « l’exemple d’un procès presque entièrement construit sur des principes représentatifs, grâce à quoi il fut démontré au monde entier à quel point notre cause était simple, limpide, sacrée ». Sans doute corrompu par la vie à Varsovie, Constantin est persuadé que le procès de Pétersbourg est illégal, parce qu’il s’est déroulé à huis clos et que les accusés n’avaient pas de défenseurs.
Trois crimes fondent les sentences : tentative de régicide, révolte et mutinerie. Cinq des principaux accusés sont condamnés à l’écartèlement, une peine qui n’existe plus dans la Russie du XIXe siècle. L’empereur décide de lui substituer la pendaison. Un témoignage rapporte que trois des pendus tombent de la potence, la corde ayant lâché. Et Sergueï Mouraviev s’exclamerait : « Pauvre Russie, on ne sait pas même y pendre correctement les gens ! » Il n’y a pas de corde de réserve, il faut donc attendre l’ouverture des boutiques. Vingt-cinq membres du soulèvement sont condamnés au bagne à vie, soixante-deux autres à divers temps de travaux forcés, vingt-neuf sont envoyés en relégation ou dégradés.
Les exécutants, soldats et officiers, subissent eux aussi la répression. Dans leur cas, deux peines sont appliquées. Les verges, tout d’abord : un fusil lié au corps, baïonnette tournée vers lui, le condamné passe lentement entre deux rangées de soldats armés de longues et souples branches. Chacun d’eux fait un pas en avant et frappe un coup sur la poitrine ou le dos nu du malheureux. Les verges, nous l’avons vu, ont été introduites en Russie, en 1701, par Pierre le Grand qui les a empruntées aux Allemands civilisés. Le nombre de coups varie entre dix et douze mille. Ce dernier chiffre, en règle générale, signe l’arrêt de mort du condamné. Cette sentence est prononcée pour six soldats et, au total, cent quatre-vingt huit hommes passent par les verges. Le second châtiment prévu pour les soldats et officiers des régiments mutinés est le transfert dans le Caucase, où l’on se bat contre les montagnards. Vingt-sept mille quatre cents hommes y sont envoyés9.
Un historien anglais fait prudemment remarquer que, si le châtiment appliqué aux Décembristes fut rigoureux et cruel, il ne fut en aucun cas disproportionné par rapport à la faute commise. Les Décembristes sont en effet jugés pour le plus grave des crimes prévus par le Code pénal de tous les pays du monde. Les accusés, en outre, ne nient pas leur culpabilité. Et l’historien anglais de donner un exemple, à titre de comparaison : en 1820, Arthur Thistlwood fomente un complot visant à tuer tous les ministres. Les conjurés n’ont pas le temps de mettre leur projet à exécution. Et cependant, le tribunal condamne les cinq meneurs à la pendaison, tandis que les autres membres de la conspiration sont exilés en Australie. L’opinion anglaise s’émeut, non de la réaction des autorités, mais des intentions criminelles des condamnés10.
L’opinion russe, elle, ne pardonnera pas à Nicolas Ier le traitement réservé aux Décembristes : leur réputation de martyrs ne fera que croître, au fur et à mesure que certaines idées de leur panoplie idéologique acquerront plus de popularité en Russie.
Les répressions de la période soviétique ont montré toute la relativité du seuil de cruauté et d’horreur de la terreur de masse. Dans son
L’impression produite par le verdict est d’autant plus forte que le nombre des condamnés est relativement faible en termes absolus, bien qu’extraordinairement élevé en termes relatifs. On connaît les rebelles, sinon de vue, du moins par leurs noms. Le milieu dont ils sont issus est très étroit. La révolte des Décembristes, dira Mikhaïl Bakounine trente ans plus tard, est « essentiellement un mouvement de la partie cultivée et privilégiée de la Russie12 ». Vassili Klioutchevski sera encore plus clair : « Les événements du 14 décembre eurent une immense signification dans l’histoire de la noblesse russe : ce fut le dernier mouvement des nobles et des militaires. » L’historien constate : « Le 14 décembre mit fin au rôle politique de la noblesse13. »
La suite des événements confirme, s’il en était besoin, la justesse de la remarque de Klioutchevski qui explique la faiblesse du mouvement par l’absence d’un réel programme et des dissensions internes parmi les conjurés. « Leurs pères étaient des Russes que l’éducation avait faits français ; les enfants étaient des Français par l’éducation, qui voulaient passionnément devenir russes14. »
10 L’édification d’un système
Alexandre POUCHKINE.
On a tout dit et tout écrit sur l’amitié liant Pouchkine aux Décembristes, amitié personnelle dans nombre de cas, mais aussi sympathie pour leurs idées. Le fait est indéniable, comme l’est cette affirmation du poète, l’année de l’exécution de ses amis, selon laquelle il regarde l’avenir « sans crainte ». Et de rappeler que Pierre le Grand commença à régner en châtiant des rebelles. En 1931, effroyable année de la famine paysanne organisée par le gouvernement soviétique, Boris Pasternak fera écho au poème de Pouchkine cité ci-dessus : « Il y a bien longtemps, un siècle et quelque chose/ Pourtant la tentation demeure/ En quête de fortune et de gloire/ Sans crainte de regarder les choses1. »
Boris Pasternak a raison de qualifier de « tentation » le désir de « regarder sans crainte les choses ». Chaque règne russe s’ouvre sur l’espoir et s’achève par une amère déception. Pouchkine écrit ses vers en 1826, mais ne les fait imprimer qu’en 1828. À cette date-là, il croit encore. En 1836, Vladimir Petcherine, professeur à l’université de Moscou, érudit et poète, envoyé en mission à l’étranger, décide de ne pas rentrer au pays : « J’ai fui la Russie, comme on fuit une ville pestiférée », écrira-t-il par la suite pour expliquer son acte2. Pouchkine cite Pierre le Grand en exemple à Nicolas Ier. Voyageant en Russie en 1839, le marquis de Custine est catégorique : « Pierre le Grand n’est pas mort ! (…) Nicolas est le seul souverain russe qu’ait eu la Russie depuis le fondateur de sa capitale3. »
Les débats sur le caractère de Pierre le Grand, la nature de son action, sa place dans l’histoire russe étaient vifs au temps du premier empereur et se poursuivent à ce jour. L’action de Nicolas Ier, elle, de même que sa personnalité, ne soulève aucune polémique : le jugement des contemporains et des historiens est à cet égard négatif. Le mouvement, encore embryonnaire, des révolutionnaires ennemis de l’autocratie, Alexandre Herzen en tête, condamne sans pitié la figure de l’empereur et tout ce qu’il accomplit. En 1855, le ministre P. Valouïev, l’un des administrateurs les plus intelligents qu’ait connus la Russie, tire le bilan de trente ans de règne : « En haut l’éclat, en bas la pourriture4. » Au même moment, Fiodor Tiouttchev, poète et écrivain politique, monarchiste convaincu, condamne sévèrement Nicolas Ier : « Tu ne servais pas Dieu ni la Russie/ Mais ta vanité seule. Le moindre de tes actes/ Était mensonge, tout en toi n’était que chimère vide/ Tu ne fus pas un tsar mais un histrion5. »
L’hostilité des adversaires de la monarchie est compréhensible : trente ans durant, Nicolas Ier combat la révolution en Europe. L’hostilité des monarchistes déçus se manifeste, elle, à la veille du décès de l’empereur. Valouïev et Tiouttchev jugent Nicolas en 1855, alors que la guerre de Crimée révèle soudain – dans le heurt avec l’Occident – la stupéfiante arriération de la Russie. Les admirateurs les plus inconditionnels de l’empereur rejettent sur lui la faute de l’ignominieux échec subi au cours du conflit. Dans une lettre au tsar, l’historien Mikhaïl Pogodine le prie d’entendre l’« amère vérité », de détourner l’oreille de la « flatterie impie ». Mikhaïl Pogodine supplie l’empereur : « Libère de ces inutiles restrictions la presse qui n’est pas même autorisée à employer l’expression “bien commun”… Ordonne d’ouvrir toutes grandes les portes des universités, des collèges et de tous les établissements d’enseignement… » L’historien explique que ces mesures sont indispensables d’un point de vue strictement pratique : « Donne-nous les moyens d’apprendre à fondre les mêmes canons, carabines et balles que ceux avec lesquels l’ennemi frappe aujourd’hui nos chers enfants… Nous avons du retard dans tous les savoirs : militaire, physique, mécanique, chimique, financier. Et bénéficions-nous, aujourd’hui, des mêmes directives qu’eux6 ? »
Le choc causé par la défaite est d’autant plus fort que la puissance de la Russie, sa position dominante en Europe font figure d’axiome. Mais le mécontentement des partisans de la monarchie à l’égard de Nicolas a un autre fondement. L’historien Alexandre Presniakov intitule l’ouvrage qu’il consacre à l’empereur :
L’échec du règne, qui apparaît subitement aux contemporains de la guerre de Crimée, détruit la foi dans le monarque absolu. La seule consolation est un désir unanime d’en rejeter toute la responsabilité sur l’empereur. En prose cette fois, Fiodor Tiouttchev note dans une lettre à sa femme : « Pour créer une situation à ce point sans issue, il fallait la stupidité monstrueuse de cet homme funeste. » Offensé au plus profond de ses espoirs monarchiques, le poète se montre injuste. Nicolas Ier n’est pas « monstrueusement stupide ». Nettement moins instruit qu’Alexandre Ier, éduqué par le grossier comte Lamsdorf qui rosse fréquemment le grand-duc, le futur empereur est doué d’une vive intelligence naturelle, il se passionne pour les mathématiques, puis pour l’artillerie, sert dans le génie et dit de lui-même : « Nous sommes ingénieur. » Il est en outre fin connaisseur de toutes les marches militaires et des détails du service. Il joue enfin magnifiquement du tambour.
La réputation de Nicolas Ier, surnommé « Nicolas la Trique » est si déplorable – auprès des historiens libéraux du XIXe et, plus encore, des historiens soviétiques du XXe – qu’elle finit par sembler outrageusement négative. Des tentatives sont faites pour « réhabiliter » complètement Nicolas, le présenter comme le premier champion de la lutte contre cette révolution qui, en 1917, détruira la Russie.
Spécialiste de cette époque et ne cherchant ni à réhabiliter le monarque ni, comme les autres, à le condamner, l’historien américain Marc Raeff relève les paradoxes de son règne : notamment, l’oppression de la censure et la répression contre les écrivains mais, en même temps, le surprenant essor de la culture et de la littérature russes, son véritable « Âge d’Or ». Jamais plus la Russie ne connaîtra, en un laps de temps aussi bref, une telle quantité de génies littéraires. D’un autre côté, le tsar fait la critique de l’œuvre de Pouchkine, il envoie Lermontov dans le Caucase, à la mort, expédie Herzen en exil, contraint Dostoïevski à monter sur l’échafaud pour, au dernier instant, le gracier. La première police politique moderne, dont le nom – la « Troisième Section » – restera à jamais dans la langue russe comme l’expression même de « l’œil toujours vigilant » des autorités qui voient tout, savent tout et châtient pour le moindre crime, est créée sous son règne. « Et vous, uniformes d’azur, et toi peuple qui leur est docile », écrira Mikhaïl Lermontov en partant pour le front du Caucase. Nicolas Ier réduit le nombre des étudiants dans les universités, ordonne la fermeture des facultés de philosophie. Il serait aisé de prolonger la liste de ses « actes réactionnaires ». Les grands écrivains russes, les contemporains dans leurs Mémoires s’efforcent de brosser, à l’intention des générations futures, un effroyable portrait du tsar despotique et de l’État qu’il dirige, maintenu dans une terreur constante.
Faits, événements, témoignages donnent toutes les raisons de présenter la vie russe, au temps de Nicolas, sous les couleurs les plus noires. « Mais un jugement aussi négatif du règne, note Marc Raeff, n’explique pas et ne permet pas de comprendre non seulement les Grandes Réformes (à commencer par la libération des paysans) qui seront effectuées aussitôt après le décès de Nicolas Ier, mais aussi leur soigneuse préparation, leur accomplissement et le bouillonnant développement du pays qui s’ensuivra dans les années soixante et soixante-dix. » Marc Raeff parvient à la conclusion que, « dans les profondeurs du temps de Nicolas, quelque chose se nichait et prenait de l’ampleur, qui, soit ne fut pas relevé par les contemporains, soit fut passé sous silence par eux, puis par “l’historiographie traditionnelle”8 ».
Les historiens modernes – à l’étranger ou en Russie où ils ont désormais la possibilité d’étudier librement le passé – tentent de mettre en évidence les processus, souvent souterrains, qui ont préparé les réformes d’Alexandre II. Nicolas Ier meurt en février 1855 et, six ans plus tard exactement, son fils, Alexandre II, signe le Manifeste de libération des paysans, résolvant le problème majeur de la Russie depuis plus d’un siècle. La fulgurante réforme d’Alexandre II naît dans les années du règne de son père.
Nombreux sont ceux qui partagent les espoirs exprimés dans les vers de Pouchkine. La déception suscitée par l’action (ou l’inaction) d’Alexandre Ier, durant la dernière décennie de son règne, engendre le rêve d’un tsar jeune qui débarrassera le pays d’Araktcheïev et effectuera les indispensables réformes. On sait que Nicolas Ier ordonne de préparer pour lui un recueil tiré des interrogatoires des Décembristes et qu’il garde le volume sur sa table, afin de se familiariser avec les critiques et les propositions des rebelles condamnés.
Convaincu de son droit à gouverner autocratiquement la Russie et de la nécessité du pouvoir absolu, l’empereur Nicolas assigne comme objectif aux transformations dont il est l’initiateur, la création d’un système au sein duquel le pouvoir d’un seul homme résout tous les problèmes. Pour l’édification de Nicolas, Pouchkine évoque son ancêtre, Pierre le Grand. Le parallèle a un sens : Nicolas poursuit l’œuvre de Pierre dans la mise en place d’un État réglementé. Mais il ne veut pas de changements – ni de réformes – brutaux, il ne souhaite améliorer que le fonctionnement du système, en perfectionner les détails et, pour ce faire, créer une armée d’exécutants dociles de sa volonté, une armée de fonctionnaires, une bureaucratie qui sera le levier de l’autocratie. À la base de l’action de Nicolas Ier, dit Klioutchevski, se trouve « la révision, et non la réforme, la codification en place de la législation9 ».
Le règne de Nicolas Ier s’ouvre sur la révolte du 14 décembre, la peur que suscitent en lui les régiments mutinés, n’attendant qu’un ordre pour marcher sur le Palais d’Hiver. Suivent cinq années paisibles, mais vient l’année 1830 et, avec elle, l’insurrection polonaise, puis la guerre contre la Pologne et la révolution en France qui ébranle les fondements de la Sainte-Alliance. Le « Printemps des Peuples » de 1848 est un nouveau séisme vécu, à Pétersbourg, par un tsar convaincu que le danger ne menace pas seulement l’Europe, mais aussi la Russie. Ingénieur de profession, Nicolas explique à l’ambassadeur de Saxe : « Le terrain sous mes pieds est, comme sous les vôtres, miné. »
Le danger, toutefois, n’effraie pas l’empereur, et ce d’autant moins qu’il le sait : lui seul peut protéger l’Europe de la révolution. Le prince Alexandre Menchikov se remémore : « À dater de la campagne de Hongrie, le défunt souverain fut ivre [
Fidèle au principe : ne pas réformer mais corriger, Nicolas laisse pratiquement sans changement les institutions gouvernementales. Un nouveau département est ajouté au Conseil d’État, celui du royaume de Pologne. Deux sont créés près le Sénat, concernant Varsovie. Un onzième ministère est instauré, chargé de gérer les biens de l’État, terres et paysans. Pour gouverner directement, l’empereur fonde une « Chancellerie personnelle de Sa Majesté », divisée en quatre sections : la première prépare les documents à l’intention de Nicolas et veille à l’exécution des ordres suprêmes ; la seconde a pour mission de codifier la législation ; la troisième est chargée de la sécurité d’État ; la quatrième contrôle les institutions de bienfaisance.
La « Troisième Section » de la « Chancellerie personnelle de Sa Majesté », doublée par un « Corps de Gendarmes », est la plus connue, puisqu’elle devient, nous l’avons dit, le symbole du règne de Nicolas. En janvier 1826, alors qu’on instruit encore l’affaire des Décembristes, Nicolas reçoit une « note manuscrite du général-aide-de-camp Benkendorf, l’informant de l’instauration d’une police suprême, sous la direction d’un ministre particulier, inspecteur du Corps des Gendarmes ». L’empereur refuse cependant la restauration d’un ministère de la Police – même qualifiée de « suprême » – car il n’apprécie guère l’arrière-goût « français » du mot
À la différence des Première et Deuxième Sections, la Troisième est dotée d’un large pouvoir exécutif. Signé le 3 juillet 1826, l’
Le général-aide de camp Alexandre Benkendorf (1783-1844) est nommé à la tête de la Troisième Section et du Corps des Gendarmes. Général d’active, héros de la Guerre patriotique, un bref laps de temps membre d’une loge maçonnique (l’Union des Amis) à laquelle appartenaient aussi Pestel, Tchaadaïev et Griboïedov, Benkendorf fait à Nicolas, le 14 décembre, la démonstration de son inflexible loyauté. Le baron Korff note dans ses Mémoires que le chef des Gendarmes « avait une instruction sommaire, qu’il n’avait rien appris, rien lu et n’était pas même capable de lire et d’écrire correctement ». L’effroyable français dans lequel Benkendorf rédige ses rapports au tsar n’est excusable que parce qu’il ignore tout de la langue russe. L’inculture crasse du premier responsable de la Troisième Section, qui se permet nonobstant de donner des conseils à Pouchkine, explique en partie l’hostilité des contemporains et des historiens à son égard.
Alexandre Herzen brosse un portrait exhaustif de celui qui fut, durant plus de dix ans, le numéro deux de l’État : « L’apparence du chef des Gendarmes n’avait en elle-même rien de repoussant ; c’était celle, assez commune, des nobles de l’
Ne pas commettre tout le mal qu’on pourrait, lorsqu’on jouit d’un pouvoir illimité, est la preuve d’une incontestable vertu. Elle semble particulièrement précieuse, comparée à l’action des responsables des « Organes de Sécurité » au XXe siècle, qui repousseront à l’infini les limites du mal commis. Dans l’esprit de Nicolas Ier, la nouvelle institution est une « police de protection ». Benkendorf rapporte à son aide-de-camp qu’ayant demandé à l’empereur ce qu’il était censé faire au poste de chef des Gendarmes, Nicolas lui tendit son mouchoir, avec ces mots : « Sèche les larmes des malheureux et empêche les abus de pouvoir, ainsi tu accompliras tout11. » Certains historiens tiennent l’histoire du mouchoir pour une légende, d’autres la croient authentique dans la mesure où elle reflète bien le caractère de l’empereur.
L’organisation minutieuse du système de surveillance du pays constitue la grande particularité de la Troisième Section. La Russie, il est vrai, a connu des services secrets autrement plus durs. Mais sous le règne de Nicolas, elle se dote d’un système de surveillance. Le pays est entièrement découpé en districts de gendarmerie, commandés par des généraux. Chaque district est à son tour divisé en sections, placées sous la responsabilité de colonels. Le pays compte d’abord cinq districts, englobant vingt-six sections. Leurs états-majors se trouvent dans les grandes villes. Pour d’incompréhensibles raisons, on oublie le Royaume de Pologne qui, en 1827, n’entre pas dans le système de surveillance ; il n’est en effet inclus dans aucun district. Lorsque, en 1830, la Pologne s’insurgera, les spécialistes de la police en verront la cause dans l’absence d’un contrôle adéquat de la Gendarmerie.
Dans les années 1836-1837, le système se perfectionne. Le nombre des districts passe à sept. La Pologne est, bien sûr, englobée dans le réseau (ce qui, il est vrai, n’empêchera pas les Polonais de se révolter à nouveau trente ans plus tard) ; le sixième district est censé surveiller les territoires nouvellement conquis dans le Caucase, le septième a la charge de la Sibérie occidentale jusqu’à Irkoutsk et au-delà, en direction de l’océan.
Les effectifs du « Corps d’observation », comme disent les contemporains, ne sont pas très élevés, si l’on tient compte des dimensions du territoire (les Russes à l’étranger sont également surveillés) et du désir de l’empereur de tout savoir sur tout le monde. En 1836, le Corps des Gendarmes compte quatre mille trois cent vingt-quatre hommes (officiers et soldats du rang)12. Dans une lettre à un ami, l’historien P. Iefremov, évoque, en décembre 1861, les effectifs de la Troisième Section : « Jeudi, la Troisième Section était réunie, au complet, pour un déjeuner à l’hôtel Znamenskaïa. J’ignore ce qu’ils fêtaient, mais ils lançaient des “hourras” et, à trente-deux, vidèrent trente-cinq bouteilles13. »
Le volume de travail administratif donne une idée de l’ampleur des activités de la police politique de Nicolas. Jusqu’en 1838, la Troisième Section traite annuellement dix à douze mille documents entrants et jusqu’à quatre mille sortants, et reçoit jusqu’à deux cents instructions de l’empereur. Dans les années 1839-1861, on fait rapport, chaque année, à l’empereur d’un nombre d’affaires allant de trois cents à six cents ; quant aux instructions du tsar, elles oscillent, annuellement, entre deux cent cinquante et quatre cent cinquante.
Certes, l’activité de l’État ne se limite pas au zèle de la Troisième Section et du Corps des Gendarmes. Mais il est clair que ce dernier permet tout particulièrement de ressentir l’impact du pouvoir absolu, car il crée l’illusion d’un contrôle sans faille de tout ce qui se passe dans le pays. La surveillance des individus politiquement douteux sur le territoire de l’empire et hors de ses limites, ne constitue qu’une partie de l’action du « Corps d’observation ». Une attention vigilante est portée au contrôle de l’appareil d’État. En 1847, les fonctionnaires sont au nombre de soixante et un mille cinq cent quarante-trois. La moitié d’entre eux servent dans deux ministères, l’Intérieur et la Justice, soit trente-deux mille trois cent quatre-vingt-quinze personnes. En 1857, le nombre global des fonctionnaires atteindra déjà quatre-vingt mille cent trente-neuf14.
L’augmentation de l’appareil bureaucratique – il quadruple en un demi-siècle – a pour conséquences un pillage du Trésor et une corruption accrus. Un cercle vicieux se forme : plus il y a de fonctionnaires, censés, entre autres, combattre les abus de pouvoir, plus ces derniers se multiplient. L’analyse des raisons conduisant au pillage du Trésor et à la concussion – inhérents à tout système bureaucratique –, donne, dans tous les pays, à peu près les mêmes résultats. Le motif principal en est la possibilité d’obtenir un pot-de-vin qui, dans l’esprit du demandeur, accélère, en les huilant, le fonctionnement des rouages de la machine administrative. Diverses circonstances expliquent l’accroissement de la corruption en Russie : condition misérable des employés des chancelleries et des petits fonctionnaires15 ; abus de pouvoir qui, dans un État où règne l’absolutisme, semblent tout naturels ; incroyable complexité de la législation.
L’empereur, nous l’avons dit, veut tout savoir, tout surveiller. L’armée est l’exemple parfait d’un mécanisme sévèrement contrôlé et qui, de ce fait, est docile et fonctionne avec précision. L’uniforme des fonctionnaires rattachés aux ministères civils les inclut dans le système, il les contraint à se soumettre et, en même temps, leur octroie une parcelle de pouvoir (selon le grade) qui fait d’eux les représentants du souverain autocrate. La vie intellectuelle et morale est réglementée et contrôlée par la censure et la Troisième Section. Le comportement est fixé par des règles qui déterminent jusqu’à l’apparence extérieure. Nicolas accorde une grande attention à la couleur et à la coupe des uniformes, gratifiant d’un parfait mépris tous les « porteurs de fracs ». Il veille strictement au respect d’une règle absolue : les militaires portent la moustache, les civils n’y ont pas droit. Constantin Aksakov (1817-1860), l’un des premiers « slavophiles », lutte des années durant pour être autorisé à porter la barbe. En vain. La barbe est la marque des paysans, or Aksakov appartient à une vieille famille noble.
Les « papiers » – documents de chancellerie – sont un instrument capital de contrôle. On assiste à un processus ininterrompu d’édification d’un appareil bureaucratique : le besoin (c’est une exigence « d’en haut ») de « papiers » conduit à une augmentation du nombre des fonctionnaires qui, à son tour, entraîne un accroissement de la quantité de « papiers ». Vassili Klioutchevski cite un exemple, caractéristique de la fin des années 1820 et du début des années 1830 : au Département moscovite du Sénat, quinze secrétaires sont chargés d’un dossier dont le simple résumé représente quinze mille feuillets. Plusieurs chariots sont prévus pour transporter ces papiers à Pétersbourg. Sur la route entre les deux capitales, le dossier disparaît comme par enchantement, avec les chariots. On ne les retrouvera jamais.
La construction d’un appareil bureaucratique, la mise en place des fondements d’un État réglementé, ont commencé sous Pierre le Grand. Sous Nicolas Ier, l’appareil fonctionne déjà à plein et l’orientation donnée à son action a souvent pour effet de masquer la réalité sous un brassage de papiers, sans exercer sur elle la moindre influence. Cependant, rapportant l’histoire du dossier disparu, Vassili Klioutchevski ajoute : « Aujourd’hui [
Les détracteurs les plus virulents du règne de Nicolas Ier reconnaissent eux-mêmes l’importance de l’œuvre codificatrice, accomplie sur l’ordre de l’empereur. À cette fin, est créée la Deuxième Section de la Chancellerie personnelle de Sa Majesté. En janvier 1826, Mikhaïl Speranski, membre du Conseil d’État depuis 1821, rédige pour Nicolas Ier une note proposant de remettre de l’ordre dans la législation russe. Speranski suggère d’élaborer un
Au début de 1830, les quarante-cinq volumes du
« Durant les trente années de son règne, écrit un biographe de Nicolas Ier, la question paysanne fut au centre de ses préoccupations18. » L’empereur crée neuf Comités secrets qui tentent de résoudre le problème suivant : comment libérer les paysans du servage ? Les historiens reprochent à Nicolas de ne pas affranchir une fois pour toute la paysannerie. Ils reconnaissent qu’il juge nécessaire de transformer les rapports entre propriétaires et paysans, mais lui tiennent rigueur de ne pas savoir comment procéder. Les Comités ne donnent pas non plus la réponse. À la fin du XXe siècle, après l’effondrement de l’Union soviétique et l’échec du système communiste, la difficulté de libérer les paysans saute particulièrement aux yeux. Même après la disparition du régime soviétique, la question paysanne reste, dans la dernière décennie du XXe siècle, en suspens. Les problèmes qui se posaient à Nicolas Ier, se posent aujourd’hui de la même façon au législateur russe, héritier du système soviétique : faut-il libérer les paysans avec ou sans la terre ? le paysan doit-il ou non racheter cette dernière et, si oui, à quel tarif ?
Le soin de résoudre la question paysanne est confié à la Cinquième Section de Sa Majesté Impériale. L’empereur place à sa tête le général Paul Kisselev, l’un des hommes d’État les plus intelligents de son temps, le seul, dans l’entourage de Nicolas, à vouloir libérer les paysans avec la terre. Nicolas Ier déclare à Paul Kisselev qu’il « reconnaît la nécessité de transformer le servage, lequel ne saurait demeurer en son état actuel », et proclame : « Tu seras mon chef d’état-major pour les affaires paysannes19. » L’empereur ne pose qu’une condition : les biens des propriétaires terriens sont inaliénables.
Limité dans son action réformatrice, haï de ses collègues dignitaires comme un « rouge », voire un « Pougatchev », Paul Kisselev entreprend d’élaborer un nouveau règlement pour les paysans de la Couronne et les paysans libres. Il se propose d’effectuer la fusion progressive des paysans d’État et des paysans privés (serfs), ce qui entraînera l’abrogation du droit des propriétaires terriens à disposer de la personne du paysan. L’amélioration du système de gestion de l’activité économique des paysans de la Couronne conduira à la création d’un modèle pour les propriétaires privés (terriens).
Les paysans de la Couronne – près de vingt millions de personnes – sont alors presque égaux en nombre aux serfs (vingt-cinq millions). Cela représente un pourcentage considérable de la population de Russie qui, d’après le recensement de 1835, compte soixante millions d’habitants. La réforme de Kisselev n’améliore que d’infime façon le sort des paysans de la Couronne, condition nécessaire pour poursuivre leur fusion avec les paysans serfs. Elle réorganise le système administratif. En décembre 1837, un ministère des Biens d’État est créé, sous la responsabilité de Paul Kisselev. Une puissante machine bureaucratique se met en place : au sommet, se trouve le ministère, dans les
Conséquence de la mise en place de cet appareil bureaucratique immense et coûteux, le fonctionnaire joue désormais le rôle qui était celui du propriétaire terrien dans les campagnes serves. Parallèlement, le rôle des propriétaires terriens décroît. Le service au sein des assemblées autogérées de la noblesse devient service de l’État. Les nobles sont dotés d’un uniforme – celui du ministère de l’Intérieur. Beaucoup plus grave, leur importance économique chute. D’après la
Une nouvelle situation s’instaure. L’agencement traditionnel de la vie russe – État-noblesse-paysannerie – commence à vaciller sur ses bases. La chute de la noblesse laisse face à face l’État et les paysans. L’État est représenté par l’appareil bureaucratique qui ne cesse de croître. En 1855, les fonctionnaires seront quatre-vingt-deux mille trois cent cinquante-deux21. Ajoutons que ne sont pris en compte que ceux d’entre eux relevant de la « Table des Rangs » et qu’il existe, en complément, une armée d’employés de chancelleries de condition inférieure. D’après le recensement de 1855, le nombre des fonctionnaires le cède à peine à celui des propriétaires terriens.
La grande littérature russe du XIXe siècle fait tout ce qui est en son pouvoir pour montrer les fonctionnaires sous leur jour le moins reluisant. Tantôt, à l’instar du héros du
Vladimir Petcherine était, nous l’avons dit, professeur à l’université de Moscou ; néanmoins, ou peut-être à cause de cela, deux routes seulement s’ouvraient à lui : la voie du fonctionnaire zélé ou celle de la Sibérie. Extraordinairement passionné, Petcherine, l’un des premiers émigrés russes à gagner l’Occident pour y rallier le mouvement révolutionnaire, révère tour à tour « le communisme de Babeuf » – après avoir lu la
L’image des fonctionnaires, êtres indignes de respect, s’impose à l’intelligentsia russe naissante. Plus leur corps augmente, plus la vision qu’en a la société éclairée se dégrade. Au mieux, on les plaint comme des victimes du système autocratique mais, en règle générale, on ne les aime guère car ils sont les instruments de l’autocratie. Akaki Akakievitch, le héros du
L’attitude négative à l’égard des fonctionnaires en général et des hauts fonctionnaires en particulier, vient de ce qu’ils sont perçus comme étrangers, parce qu’allemands. Les Allemands occupent en effet une position dominante dans l’appareil étatique russe. En 1844, le conseiller d’État Philippe von Wiegel publie en français une brochure intitulée :
Nicolas Ier, qui se vit comme le maître absolu de l’empire, a maintes raisons de faire venir des Allemands dans l’appareil bureaucratique qui dirige le pays. Entrent d’abord en ligne de compte les liens de parenté : l’impératrice est une princesse prussienne et elle s’entoure volontiers de sa famille. Plus important, Nicolas n’oublie pas que la haute noblesse russe a tenté, en décembre 1825, d’empêcher son accès au trône, et il accorde plus de crédit aux Allemands qu’aux Russes. On connaît sa fameuse formule : « Les Russes servent la Russie, les Allemands me servent, moi. » Il est, enfin, une autre raison : les fonctionnaires allemands ont des qualités qui manquent parfois à leurs collègues russes. La réforme des finances, effectuée par le ministre Iegor Kankrine (1774-1845), compte parmi les réalisations indiscutables du règne de Nicolas. Kankrine est le fils d’un spécialiste allemand des mines, invité en Russie par Paul Ier.
Bien que parfaitement fondé à employer des Allemands dans l’appareil administratif, Nicolas Ier a conscience qu’il y a là quelque chose d’anormal. En 1849, on arrête Iouri Samarine qui sert à Riga auprès du gouverneur-général, le prince Souvorov. Futur slavophile et homme d’État de renom, Samarine a critiqué, dans des lettres à des amis, la position particulière des « Allemands de l’
« Samarine eut un geste horrifié.
— Tais-toi ! Je sais bien que tu n’en avais pas l’intention. Mais en expliquant que, depuis le temps de Pierre le Grand, les tsars russes n’ont agi que sur l’inspiration et sous l’influence des Allemands, tu as lancé une idée dangereuse. Si cette idée se propage dans le peuple, elle entraînera de terribles malheurs26. »
11 Naissance des idéologies
La stabilité est l’objectif numéro un de Nicolas Ier. Le contrôle le plus strict de la vie de l’État et de ses habitants semble à l’empereur un moyen indispensable de garantir la tranquillité du pays. L’armée est le modèle de l’ordre étatique. La Russie est divisée en
Une tutelle étatique des plus sévères, une censure tatillonne, l’attention portée par l’empereur à toutes les manifestations de la vie spirituelle et morale – tel est le cadre à l’intérieur duquel bouillonnent les courants intellectuels. L’époque de Nicolas Ier est celle où naissent les conceptions idéologiques, celle où sont posées des questions qui demeurent d’actualité à la fin du XXe siècle.
Parmi les causes favorisant l’effervescence intellectuelle de ce temps, figure, en bonne place, la situation de la Russie dans le concert des puissances européennes, après les guerres napoléoniennes. Ce n’est pas pour rien que Nicolas Ier est qualifié de « gendarme de l’Europe » : l’armée russe est, chacun a pu s’en convaincre, la plus forte du continent. Lorsqu’en 1835, Alexis de Tocqueville achève le premier volume de son ouvrage
La puissance de l’Empire russe pose la question des raisons de sa force, mais aussi de sa vocation, de sa mission. Le problème est soulevé tant par les partisans de l’autocratie que par ses adversaires. On cherche à expliquer un paradoxe de plus en plus frappant pour la société éclairée : importante puissance militaire, la Russie reste, comme on aura coutume de dire au XXe siècle, un « nain économique ». La guerre de Crimée a démontré le retard technique du grand rempart de la puissance russe, l’armée (toujours munie de fusils à silex). On tient pour l’une des causes de la défaite l’état déplorable des voies de communications. Au temps de Nicolas Ier, on construit neuf cent soixante-trois
Au défi économique lancé par l’Europe occidentale, la Russie donne une réponse idéologique : elle fait de sa faiblesse économique la marque d’une puissance spirituelle et morale supérieure. Le défi de l’Occident est perçu comme une querelle idéologique qui, ainsi que le soulignent ses acteurs, a commencé il y a bien longtemps, plongeant ses racines dans l’opposition entre orthodoxie et catholicisme, Russie et Occident, Russes et Allemands (autrement dit, étrangers).
L’élaboration d’une réponse idéologique – le processus de la naissance des idéologies – occupe deux décennies. L’impulsion est donnée par l’insurrection polonaise qui éclate en novembre 1830. En 1848, alors que les révolutions, déferlant en Europe, feront exploser le système instauré après la victoire sur Napoléon, la Russie aura mis au point deux grandes formules idéologiques qui continueront d’alimenter la vie politique et sociale russe jusqu’à la fin du XXe siècle.
L’édification relativement rapide de la gamme complète des théories répondant aux « questions fatales » sur la mission de la Russie, son passé et son avenir, s’explique par le fait qu’elles plongent des racines profondes dans l’histoire russe et s’appuient sur des convictions formées depuis longtemps. En avril 1848, après la révolution française de Février, Fiodor Tiouttchev remet à Nicolas Ier une note sur la situation en Europe. Elle s’ouvre sur ce constat essentiel : « Il y a beau temps qu’il n’existe plus, en Europe, que deux forces agissantes : la révolution et la Russie. Ces deux forces sont désormais opposées et il se peut que, demain, elles engagent la lutte1. » Cette analyse est pleinement partagée par Marx qui voit dans la Russie le principal ennemi de la révolution. Toutefois, au cours de la même année 1848, Mikhaïl Bakounine (1814-1876) qui se trouve en Occident et prend une part active aux mouvements révolutionnaires du « Printemps des Peuples », gagne – selon ses propres paroles – la frontière russe et tente d’imaginer un moyen d’exporter la révolution dans son pays natal.
La Russie et la révolution sont l’hypostase de l’opposition Russie/Occident. Toutes les idéologies se concentrent sur la « question fatale » : lutte ou collaboration entre les deux univers ? l’Occident source du mal ou de sagesse ? auquel des deux appartient l’avenir ? quel est le plus important : l’esprit, que représente la Russie, ou le corps (la matière), incarné par l’Occident ?
Preuve même de la complexité de ces questions et, plus encore, des réponses qui y sont données, Tiouttchev rédige en français la note dans laquelle il prédit le krach de l’Occident, de l’Europe de Charlemagne et de celle des traités de 1815, de l’Europe du catholicisme et du protestantisme ; le texte, en outre, paraît pour la première fois à Paris, en 1849.
De nombreuses années plus tard, Alexandre Herzen (1812-1870) se souvient : « Soudain, telle une bombe explosant près de nous, la nouvelle de l’insurrection de Varsovie nous assourdit… Nous nous réjouissions de chaque défaite de Dibitch [
Alexandre Pouchkine dénie à l’Occident tout droit de se mêler de la « querelle des Slaves entre eux », il rappelle que l’Europe doit son salut à la Russie et qu’elle fait ainsi montre d’une ingratitude noire, en dénonçant l’écrasement de l’insurrection polonaise. Le poète dessine les frontières de la Russie, « de Perm jusqu’en Tauride, des froides falaises finnoises à l’ardente Colchide, du… Kremlin jusqu’en… Chine3 ». Telles sont les limites de l’empire, et l’insurrection polonaise porte atteinte à son intégrité.
Alexandre II se souviendra que, « quand Pouchkine eut écrit cette ode [
Dans ses carnets, Piotr Viazemski polémique violemment avec Pouchkine : « En vertu de quoi l’Europe renaissante nous aimerait-elle ?… Je suis si las de nos fanfaronnades géographiques, “de Perm jusqu’à la Tauride”, et autres. Qu’y a-t-il là de bon, faut-il donc se réjouir et s’enorgueillir de ce que cinq mille verstes séparent une de nos pensées d’une autre7 ? » Alexandre Tourgueniev, destinataire, selon certains critiques, du poème
L’opinion d’Alexandre Pouchkine est celle de l’écrasante majorité de la société russe. Iouri Lotman, son biographe moderne, évoque la réaction des contemporains au poème
On a beaucoup écrit sur les tracasseries subies par l’auteur de la
Alexandre Herzen partage l’opinion de l’empereur concernant la
Le révolutionnaire Herzen voit en Tchaadaïev un des « siens », parce qu’il critique impitoyablement le passé de la Russie et qu’il est réprimé par le souverain. Mais de nombreuses idées de Tchaadaïev sont reprises à la fois par des slavophiles et des occidentalistes qui rejettent les idées révolutionnaires. Il donne une puissante impulsion au mouvement intellectuel russe, en posant les questions importantes et en donnant des réponses que l’on peut interpréter de diverses façons.
Les multiples interprétations des idées de Piotr Tchaadaïev viennent aussi de ce que
La traduction russe des écrits de Piotr Tchaadaïev ne paraîtra qu’en 1906, mais ils sont connus en français, bien au-delà de la société russe. On a tout lieu de penser que Custine a rencontré Tchaadaïev. Il est aisé de découvrir une parenté entre certaines observations du premier et les jugements sans concession du second. Ainsi : « Nous sommes de ces nations qui semblent ne pas s’inscrire dans l’ensemble de l’humanité et n’exister que pour donner au monde quelque importante leçon12. »
Dans sa première
L’importance de Piotr Tchaadaïev dans l’histoire du mouvement intellectuel russe réside dans le fait que ses idées contiennent en germe tous les principaux aspects de l’« idée russe », dans son expression la plus contradictoire. Commençant par dénier tout passé au peuple russe, le philosophe comprend ensuite que « l’histoire millénaire d’un peuple ne peut pas n’être qu’une immense erreur14 ». Il en vient à la conclusion que l’originalité du destin russe est le gage de la vocation particulière de la Russie. Dans
Piotr Tchaadaïev apporte une réponse à la « question fatale » des rapports entre Russie et Occident. Deux dangers menacent également la Russie : suivre les traces de l’Occident et rejeter l’expérience occidentale. Sa voie est différente, elle doit vivre à sa façon, mais en mettant à profit les fruits de l’expérience des peuples occidentaux.
Les dangers contre lesquels Piotr Tchaadaïev met en garde font l’objet de discussions animées dans l’étroit cercle – avant tout moscovite – de la jeunesse noble. Le mouvement slavophile sera le fruit de ses débats, de ses réflexions et des séjours qu’elle effectue à l’étranger, dans les universités allemandes. Ivan Kireïevski, Alexis Khomiakov, Constantin Aksakov, Vladimir Odoïevski et leurs amis créent une idéologie nationale.
L’idée de nation apparaît en Europe au début du XIXe siècle. On met au point une doctrine partant du principe que l’humanité, de la façon la plus naturelle, se divise en nations dotées de traits spécifiques évidents. Il en découle que l’autodétermination nationale est l’unique forme légale de pouvoir. Les auteurs de cette nouvelle doctrine sont principalement des philosophes allemands. Friedrich Schleiermacher explique que chaque nation est destinée, de par ses particularismes et sa place dans le monde, à représenter tel ou tel aspect de l’essence divine. Johann Gottfried Herder, qui se rend de Königsberg à Riga, encourage l’étude des langues nationales, et avant tout de l’allemand qui, il en est convaincu, est menacé par le français. Johann Gottlieb Fichte enseigne que l’autodétermination nationale est, en fin de compte, une manifestation de la volonté, et le nationalisme une méthode enseignant le moyen le plus juste de la manifester.
Formée d’une multitude de petites principautés et royaumes, l’Allemagne est un terrain favorable à la naissance d’une idéologie, fournissant le fondement philosophique qui légitime le désir de créer un État uni. Napoléon, dont les victoires humiliaient les Allemands, a donné à la doctrine nationale un élément d’importance : un ennemi qu’il convient de haïr. La politique de l’empereur des Français, qui stimulait les sentiments nationaux – des Polonais, des Hongrois, des Italiens – lorsque cela entrait dans ses plans, a favorisé les progrès de la doctrine nationale en Europe. Les prises de position de Fichte, en 1806, après la défaite prussienne de Iéna, devaient donner l’impulsion au mouvement de libération.
Allemands, Italiens, Polonais, Hongrois recherchent, dans la doctrine nationale, une arme pour l’autodétermination et la création d’un État national. La Russie, elle, est un État puissant. Si elle se tourne vers la doctrine nationale, c’est pour y chercher l’explication d’un paradoxe : celui de la Russie à la fois forte et faible. La Russie est forte sur le plan militaire, mais en retard sur l’Occident du point de vue culturel et technique.
Publiciste connu, Ivan Aksakov (1823-1886), cadet de Constantin, le chef de file des slavophiles russes, raconte la genèse du mouvement : « L’influence des penseurs français et de l’ensemble des philosophes du XVIIIe fait place à l’impact, plus positif bien que parfois très superficiel, de la science et de la philosophie allemandes. À l’école stricte des procédés de la pensée allemande, la pensée russe gagne en lucidité et en solidité, et tente d’adopter une attitude philosophique consciente envers la
Friedrich Schelling devient, pour reprendre l’expression d’un de ses zélateurs, le Christophe Colomb qui ouvre à la jeunesse noble russe un nouveau continent : l’âme. Les futurs slavophiles recherchent une conception du monde « achevée », un système leur permettant de répondre à toutes les « questions fatales ». Ils les trouvent dans la philosophie romantique de Schelling. Dans leurs discours et leurs écrits, les slavophiles parlent du sens de l’existence, des rapports entre religion et philosophie, mais, en fin de compte, ces différents thèmes se résument à un seul : la Russie et sa place dans l’histoire du monde.
Les slavophiles s’accordent avec Tchaadaïev pour reconnaître que le peuple russe est unique et, de ce fait, doté d’une mission particulière. La racine des divergences entre l’auteur de la
L’élaboration d’une doctrine nationale est l’essentiel de l’œuvre accomplie par les slavophiles. La chose apparaît clairement dans l’ouvrage de Vladimir Odoïevski,
Membre actif du mouvement intellectuel, l’auteur des
Faust – ainsi l’écrivain nomme-t-il le grand porte-parole des idées slavophiles dans son ouvrage – bâtit une « théorie » fondée sur l’expérience historique du genre humain. Au long de dix siècles, des peuples en ont remplacé d’autres : après l’Égypte est venue la Grèce, suivie par Rome, etc. « Où est maintenant cette sixième partie du monde, choisie par la Providence pour accomplir cette noble tâche ? Où est le peuple qui a gardé en lui le secret du salut du monde ? » La réponse est évidente : « Au temps de la terreur et de la mort, l’épée russe a tranché seule le nœud qui enserrait l’Europe pantelante, et l’éclat de l’épée russe brille encore, redoutable, au cœur de l’obscur chaos de l’ancien monde… l’Europe a donné au Russe le surnom de
Que la Russie soit « élue » – et pourquoi – ne fait aucun doute pour les héros des
En pleine décrépitude, l’Occident emploie de vieilles structures politiques, économiques et sociales, qui ne conviennent pas pour le monde nouveau.
À la fin des années 1830, on assiste à la naissance du mouvement intellectuel des « occidentalistes ». Hegel devient leur Christophe Colomb spirituel. Il acquiert une telle popularité dans les années 1840 que les Russes ne l’appellent pas autrement qu’Egor Fiodorovitch, traduisant le prénom allemand du philosophe : Georg Friedrich. Dans le cercle philosophico-littéraire de Nikolaï Stankievitch (1813-1840), se rencontrent slavophiles (C. Aksakov) et jeunes « occidentalistes » (Vissarion Bielinski, 1811-1848, futur critique littéraire de renom, ou Mikhaïl Bakounine, 1814-1876, le « père » de l’intelligentsia russe). Bientôt, l’occidentalisme, principalement sous l’influence d’Alexandre Herzen, se constitue en mouvement particulier, prenant peu à peu un caractère de plus en plus révolutionnaire. Sur ce terrain va se développer l’intelligentsia russe, qui partira s’instruire en France auprès de Saint-Simon, Lamennais, Auguste Comte, Proudhon, avant de découvrir la théorie idéalement « achevée » de Marx, qui explique tout.
Par-dessus toutes les disputes qui prennent un caractère de plus en plus aigu, se trouve la conviction – commune aux partisans d’une autocratie patriarcale protectrice et aux rares tenants des idées libérales, révolutionnaires qui ne cessent de se radicaliser – du caractère particulier, exceptionnel de la Russie, de sa mission unique. La Russie sauvera le monde de la révolution, clament les uns. La Russie apportera la révolution au monde, répliquent les autres.
Un slavophile orthodoxe peut déclarer : « Le peuple russe, tel le vieil Israël, a reçu la Parole de Dieu. Il est porteur et garant du vrai christianisme. Il détient la véritable connaissance de Dieu, sa foi est authentique, il possède la vérité elle-même, le vrai christianisme, la véritable liberté, le véritable amour : il a l’orthodoxie. »
Occidentaliste, révolutionnaire qui incitera la génération suivante à l’action terroriste, Alexandre Herzen critique la première
Les vers stupéfiants de Fiodor Tiouttchev :
n’étonnent que les étrangers. Le lecteur russe semble, lui, comprendre parfaitement, après la publication du poème en 1866, comme il le comprend également à la fin des années 1990. Les vers de Tiouttchev deviennent l’explication la plus populaire de la situation en Russie au terme du deuxième millénaire.
La foi repose sur des fondements solides : jeunesse du peuple, foi authentique, collectivisme inhérent aux Russes et qui les distingue de l’Occident individualiste.
Les années 1840 sont marquées par la découverte d’un nouvel et capital objet de foi, argument des plus convaincants pour démontrer le caractère exceptionnel de la Russie. Il s’agit de la commune paysanne
L’existence de la commune paysanne n’est un secret pour personne, ni pour les paysans qui vivent en son sein, ni pour les propriétaires nobles qui vivent à son compte. Les slavophiles, toutefois, découvrent l’
Publié en allemand à l’étranger durant l’année 1847, le livre de Haxthausen,
Les slavophiles voient dans l’
Vladimir Odoïevski clôt ses
L’indignation de Sergueï Soloviev provient, non du contenu de la « triade », mais du cynisme de son auteur. Pour le dixième anniversaire de son activité ministérielle, Sergueï Ouvarov remet à l’empereur une note dans laquelle il évoque en particulier la genèse de sa formule : « Il convenait de renforcer la Patrie sur des principes solides… De trouver des notions reflétant le caractère distinctif de la Russie et lui appartenant exclusivement… Sans amour pour la foi des ancêtres, le peuple, comme l’individu, est voué à périr… L’autocratie est la condition essentielle de l’existence politique de la Russie… À côté de ces deux principes nationaux, s’en trouve un troisième, non moins fort : la
Les deux premiers termes de la « triade » – orthodoxie et autocratie – n’ont nul besoin de commentaire ; le troisième –
Dans l’interprétation de Herzen, la
Le règne de Nicolas Ier a pour trait caractéristique la suspicion du souverain à l’égard des slavophiles qui prônent pourtant, exprimées en termes presque identiques, les valeurs de l’idéologie officielle. La grande raison de cette suspicion est la peur éprouvée par l’empereur devant tout ce qui ressortit à une pensée incontrôlée et incontrôlable. Dans ses Mémoires, Giuseppe Mazzini rapporte qu’au moment où, après son arrestation, en 1830, son père s’en fut trouver le gouverneur de Gênes pour s’enquérir des raisons de la mise aux arrêts de son fils, adolescent, il s’entendit répondre : ce jeune homme a du talent, mais il aime par trop les promenades nocturnes solitaires et il ne raconte rien de ses réflexions ; le gouvernement n’aime pas les jeunes gens de talent qui réfléchissent sur des thèmes ignorés des autorités. La suspicion des autorités autrichiennes est entièrement partagée par les autorités russes.
Alexandre Herzen évoque, dans ses écrits, les relations entre slavophiles et occidentalistes : « Oui, nous étions adversaires, mais de très étrange façon. Nous éprouvions un même amour, mais différent. Tous, nous étions dotés, depuis la prime jeunesse, d’un sentiment fort, inconscient, physiologique et passionné, qu’eux prenaient pour un souvenir et nous pour une prophétie : le sentiment d’un amour sans limite, englobant toute l’existence, pour le mode de vie russe, la forme d’esprit russe32. »
L’amour du mode de vie russe, de l’esprit russe sont le pendant d’un rejet de l’Occident et de ses valeurs. Professeur à l’université de Moscou, Stepan Chevyrev, slavophile et ardent défenseur de la « triade » d’Ouvarov, écrit à propos de l’Occident et des Occidentaux : « Nous nous embrassons, nous nous étreignons, nous partageons le festin de la pensée, nous buvons la coupe des sentiments, sans remarquer le poison caché dans notre insouciant contact avec eux, nous ne sentons pas, dans l’amusement du festin, l’odeur du futur cadavre qu’ils dégagent déjà. » Alexandre Herzen lui fait écho : « Je vois la mort inévitable de la vieille Europe et ne regrette rien de ce qui y existe33. »
La présence de points communs à toutes les idéologies naissantes est particulièrement nette dans le « dialogue » inattendu entre Nicolas Ier et Mikhaïl Bakounine. En mai 1851, les autorités suisses livrent à la Russie le criminel d’État Bakounine, membre actif de la révolution de 1848 en Allemagne. La Suisse n’était pas obligée d’extrader le révolutionnaire, venu chercher l’asile politique sur les bords du lac Léman, mais le poids de la Russie en Europe est trop grand. Bakounine est incarcéré à la forteresse Pierre-et-Paul. À la demande de l’empereur, le successeur de Benkendorf à la tête de la Troisième Section, le comte Alexis Orlov, lui rend visite et lui propose d’adresser une confession au tsar, « comme un fils spirituel écrit à son père spirituel ».
La « confession » de Bakounine paraîtra pour la première fois à Moscou en 1921, suscitant un débat parmi les historiens. Aux uns elle semblera la marque du repentir de l’auteur, la preuve qu’il renonce à l’action révolutionnaire ; les autres y verront un document écrit en forteresse, une ruse du révolutionnaire désireux de tromper son geôlier. Nicolas lit la « confession » avec beaucoup d’intérêt et note ses réactions en marge. Toutes les réflexions critiques de Mikhaïl Bakounine contre l’Occident reçoivent l’approbation de l’empereur. Bakounine écrit qu’en Europe occidentale, où qu’on regarde, tout n’est que vétusté, faiblesse, incrédulité et corruption, nul ne fait crédit à personne, pas même à soi-même… Et Nicolas répond en marge : « Stupéfiante vérité. » Bakounine critique le Parlement de Francfort. Nicolas souligne la phrase et commente : « Magnifique. » Bakounine constate l’apparition du communisme, à la fois au sommet et à la base, en tant que système prôné par de petites organisations bien structurées, secrètes ou non, et que force indéterminée, invisible, insaisissable mais présente partout. Nicolas réagit : « Juste. »
Mikhaïl Bakounine rassure le tsar, en expliquant qu’il voit dans le communisme la conséquence naturelle, inévitable du développement économique et politique de l’Europe occidentale. Il souligne : de l’Europe occidentale seulement car, selon lui, en Orient et dans les États slaves (à l’exception, peut-être, des terres tchèques, de la Moravie et de la Silésie), le communisme n’a aucune raison d’apparaître, cela n’aurait pas de sens. Le prisonnier donne à son geôlier un conseil, parlant d’égal à égal avec lui, entre experts, des problèmes politiques. « Je pense, écrit Mikhaïl Bakounine, qu’en Russie plus qu’ailleurs, il faut un pouvoir dictatorial fort, uniquement soucieux d’élever et d’éclairer les masses populaires ; un pouvoir libre d’orientation et d’esprit, mais sans parlementarisme ; autorisant la parution d’ouvrages au libre contenu, mais sans liberté de publication ; entouré de compagnons d’idées, éclairé par leur conseil, renforcé par leur libre coopération, mais qui ne soit limité par rien ni personne34. »
Un historien moscovite de notre temps, biographe de Bakounine, voit dans « le modèle d’absolutisme éclairé » proposé à Nicolas la tactique d’un révolutionnaire se trouvant « sous le pouvoir de l’ours35 ». L’un, bien sûr, n’exclut pas l’autre. Il est notable toutefois que, dans le « modèle de pouvoir » formulé par Bakounine, il n’est rien qui ne soit déjà dans la
Après avoir lu la « Confession » de Bakounine, Nicolas la transmet à son héritier, avec cette recommandation : « Il vaut que tu la lises : c’est fort curieux et instructif. »
L’empereur a raison. Le caractère « instructif » du texte de Bakounine vient de ce que l’auteur, révolutionnaire, adversaire de l’autocratie, exprime souvent des pensées avec lequel le tsar est en plein accord. Nicolas Ier ne met pas un instant en doute l’hostilité des positions de Bakounine : après trois ans d’incarcération à la forteresse Pierre-et-Paul, le révolutionnaire en passe encore trois à celle de Schlusselburg, puis il est exilé en Sibérie d’où il ne parviendra à s’évader qu’en 1861. Mikhaïl Bakounine sera maintenu en captivité non seulement par Nicolas Ier, mais aussi par son successeur, Alexandre II, qui aura lu la « Confession ».
La « Confession » est instructive parce qu’elle recèle des convictions caractéristiques de toutes les idéologies russes formées au milieu du XIXe siècle. Le point le plus important est, en l’occurrence, la façon dont ces idéologies abordent la politique extérieure. On est frappé par leur caractère à la fois défensif et offensif. Toutes prennent pour axiome la nature exceptionnelle de la Russie et proposent des systèmes justifiant la nécessité d’une défense dont la forme la plus efficace, on le sait, est l’attaque.
L’ennemi est l’Occident, dans toutes ses manifestations : catholicisme, capitalisme, parlementarisme, révolution. Venues d’Allemagne, les idées du nationalisme donnent l’impulsion intellectuelle nécessaire à la naissance des idéologies russes. L’impulsion physique, concrète, est l’insurrection polonaise de 1830-1831. Les Polonais sont l’incarnation même de tous les vices : slaves mais catholiques, sujets du tsar russe mais également dotés d’un Parlement. Nicolas Ier explique à Custine : « Je conçois la république, c’est un gouvernement net et sincère, ou qui du moins peut l’être ; je conçois la monarchie absolue, puisque je suis le chef d’un semblable ordre de choses, mais je ne conçois pas la monarchie représentative. C’est le gouvernement du mensonge, de la fraude, de la corruption… J’ai été souverain représentatif [
Nicolas s’entretient avec Custine en 1839. Vingt-cinq ans plus tard, Ivan Aksakov, après un nouveau soulèvement polonais en 1863, parvient à cette conclusion : « La question de Pologne se résume à celle-ci : dans quelle mesure la Pologne est-elle capable de redevenir slave et orthodoxe ? C’est pour elle une question de vie ou de mort37. » La Pologne ne peut cesser d’être slave. Mais elle n’a jamais été orthodoxe. Pour Ivan Aksakov, chef de file des slavophiles, cela n’a aucune importance. L’essentiel est que les Polonais refusent d’être russes, fidèles sujets de l’Empire de Russie.
Le 31 mai 1846, à l’assemblée extraordinaire de l’université de Saint-Pétersbourg, on lit – à titre d’information pour les professeurs – les prescriptions du ministre (depuis 1846) de l’Instruction publique, comte Ouvarov, rédigées de par la volonté de l’empereur. Le ministre explique « qu’il nous faut comprendre ce qu’est notre
La « triade », fondement de la doctrine officielle, est expliquée de la façon la plus concise et précise : « Notre
Les instructions du comte Ouvarov mettent en évidence le « point faible » de la « conception de la slavité », donc des slavophiles. Le projet d’union de tous les Slaves sous la dextre de la grande sœur russe avait été, nous l’avons vu, exposé en détail par Iouri Krijanitch. Mais l’État moscovite du XVIIe siècle ne pouvait que rêver du rôle de rassembleur des Slaves. Au XIXe siècle, le puissant Empire russe a toutes les possibilités matérielles de libérer les Slaves et de les accueillir « dans le giron de l’aigle russe ». Venu d’Allemagne en mettant l’accent sur le
La slavophilie est perçue par Nicolas Ier comme une idée dangereuse, parce que fondée sur la nécessité de libérer les Slaves, dont une partie considérable se trouve sous l’autorité des principales cibles de la politique extérieure russe : l’Empire ottoman, l’Autriche, la Prusse. Tout aussi importante est la nécessité, en libérant les Slaves, de briser le cadre des États dont ils sont les sujets. Nicolas Ier le comprend parfaitement. En marge de la « Confession », à l’endroit où Bakounine appelle le tsar à prendre la tête du mouvement slave, Nicolas écrit : « Je n’en doute point : en fait, je prendrais la tête d’une révolution, tel un Masaniello slave39. Grand merci40 ! »
Pour les slavophiles en quête de théorie, la « slavophilie » est un état d’esprit. Pour Nicolas Ier, c’est une source de complications potentielles en politique extérieure, un danger révolutionnaire qui se rapproche inéluctablement de son empire.
Le 20 juillet 1852, lors d’un entretien avec un émissaire de Saxe, Nicolas Ier explique que la révolution sape les fondements de tous les pays, y compris la Russie. « Le sol sous mes pieds est miné comme sous les vôtres » – ainsi l’empereur qui, en spécialiste du génie, connaît le danger des mines, sème-t-il l’effroi chez son interlocuteur41.
Nul doute, pour Nicolas Ier, qu’il y ait des raisons de s’inquiéter. Le spectre de la révolution parcourt l’Europe. Et les Slaves chéris des slavophiles sont un matériau potentiellement explosif. Il y a d’abord l’hostilité de la Pologne. Outre les Polonais, d’autres Slaves – non russes – vivent dans les limites de l’Empire de Russie. En 1837, l’Église uniate, que l’on tient pour anti-orthodoxe, donc sympathisante de la Pologne, passe sous la juridiction du Saint-Synode. En 1839, ce dernier annonce la réunion définitive des uniates et des orthodoxes. L’Église uniate, qui compte près de cent quarante ans d’existence et est reconnue par une partie des populations ukrainienne et biélorusse, disparaît purement et simplement : l’orthodoxie a repris en son sein les brebis slaves égarées.
Au début de 1846, une société ukrainienne secrète est fondée à Kiev, baptisée « Confrérie de Cyrille et Méthode », par référence aux créateurs de l’alphabet dit cyrillique, qui avaient apporté aux Slaves la parole du Christ. La Conférie de Cyrille et Méthode, créée par l’instituteur Panteleïmon Koulich, le professeur d’Université Nikolaï Kostomarov et le poète Tarass Chevtchenko (1814-1861), marque la naissance du sentiment national moderne. Elle équivaut à la doctrine nationale en gestation à Moscou et Pétersbourg. La grande différence réside dans le fait que les slavophiles moscovites tiennent l’Empire de Russie pour un don mérité de Dieu, alors que les Ukrainiens se vivent comme des sujets de l’empire, et pas toujours des plus aimés. Leur pays, en outre, est déchiré entre trois États : la Russie, l’Autriche et la Prusse. La littérature est, comme toujours, la première à se faire l’expression des visées et sentiments nationaux. Ivan Kotliarevski (1769-1838) écrit un poème intitulé
La Confrérie de Cyrille et Méthode n’est pas une organisation révolutionnaire, préparant des actions concrètes. Ses membres se réunissent pour débattre et réfléchir aux voies possibles de la renaissance ukrainienne. L’idée d’une fédération slave les séduit. Mais, en 1847, les « frères », victimes d’une dénonciation, sont arrêtés. Tarass Chevtchenko est particulièrement touché : il est envoyé comme simple soldat à l’armée, jusqu’à la fin de ses jours.
Nicolas Ier est beaucoup plus effrayé par un cercle formé autour d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères, Mikhaïl Petrachevski (1821-1866) et homme de lettres. À l’origine de cette peur, un groupe de jeunes fonctionnaires et hommes de lettres, qui se rassemblent pour discuter de la philosophie de Fourier, qu’ils jugent absolument indispensable pour comprendre la situation en Russie. Très vite, des agents de la Troisième Section surveillent le cercle. Dans la nuit du 22 au 23 avril 1849, plusieurs dizaines de personnes sont arrêtées. L’instruction échoue à transformer l’activité philosophique du cercle en vaste conspiration préparant un coup d’État, à l’instar des Décembristes. Néanmoins, le 16 octobre, quinze des accusés sont condamnés à mort et cinq aux travaux forcés. L’annonce de la grâce impériale commuant l’exécution en peine de bagne, n’est faite aux condamnés que devant le peloton. Parmi eux se trouve le lieutenant du génie en retraite et homme de lettres, Fiodor Dostoïevski.
Nicolas Ier suit de près les interrogatoires. Il met en forme l’annonce officielle de la fin de l’enquête et de la sentence. Celle-ci commence par une explication : « Les funestes enseignements, les troubles et séditions qui affectent massivement l’Europe occidentale et menacent d’anéantir l’ordre établi et le bien-être des peuples, ont, hélas, trouvé quelque écho également dans notre société42. » Dans le passage où il est question du dessein des conjurés, l’empereur a biffé les mots « communisme » et « socialisme », employés par les juges d’instruction, les remplaçant par « anarchie ». De la même façon, le tsar substitue au mot « progressistes » l’expression « gens d’opinion corrompue ».
La répression contre les « petracheviens » a lieu en 1849 et, à ce moment, la peur de Nicolas Ier est justifiée : les révolutions ébranlent l’Europe. Mais l’empereur n’a pas moins peur en 1831. Cette année-là, durant l’été, une épidémie de choléra se déclare à Pétersbourg. Des rumeurs circulent à travers la ville, selon lesquelles l’épidémie est propagée par les médecins. Des troubles éclatent. Nicolas Ier se rend alors sur la place aux Foins où sont rassemblées près de cinq mille personnes, qui ont saccagé un hôpital et massacré plusieurs médecins. Se mêlant sans crainte à la foule, le tsar s’adresse à ses sujets : « Quelle infamie pour le peuple russe d’imiter les scandales des Français et des Polonais, en oubliant la foi de ses pères. Si on vous y incite en secret, capturez les coupables et présentez les suspects aux autorités43… » L’épidémie de choléra se déclare pendant l’insurrection polonaise et il n’est pas difficile d’établir un lien entre les deux. Poisons et microbes viennent forcément d’Occident. La doctrine nationale est un moyen de leur couper la voie de la Russie.
Les années 1825-1830 forment la première période du règne de Nicolas Ier et sont marquées par la peur due à la révolte des Décembristes ; les années 1832-1848 sont caractérisées par la peur de l’insurrection polonaise et du « Printemps des Nations » ; dans les années 1849-1855, enfin, la Russie, l’empereur ne parviennent pas à comprendre pourquoi le pays « sauveur des peuples », ultime rempart des monarques légitimes, se retrouve dans un isolement croissant.
12 Les guerres de Nicolas Ier
Le comte de SAINT-SIMON à Paul LOUNINE (Paris).
Marquis de CUSTINE, 1839.
L’observation de Saint-Simon dont les projets utopiques jouiront, quelques décennies plus tard, d’une grande popularité en Russie, n’implique pas nécessairement une étude historique. Il suffit de jeter un coup d’œil sur une carte du continent eurasien. Au demeurant, la conversation entre le philosophe français et l’officier russe se tient à Paris, où est stationnée la garnison russe.
L’hypothèse du marquis de Custine, elle, est plaisamment formulée, mais elle n’en a pas pour autant valeur de preuve. Les doctrines nationales, qui naissent au moment où Custine sillonne l’empire de Nicolas Ier, sont des doctrines russes. Les mots d’ordre universels, que véhiculaient les armées d’Alexandre, de Gengis Khan ou de Napoléon, y font complètement défaut. La triade d’Ouvarov présente un trait restrictif : l’orthodoxie. Hors l’orthodoxie, point de salut. Certes, la Russie contraint parfois – de diverses façons – les peuples vaincus englobés dans l’empire à adopter l’orthodoxie. Mais elle n’entreprend pas ses conquêtes pour propager sa foi. La doctrine des slavophiles est, elle aussi, restreinte : la Russie a pour mission, selon eux, de libérer les Slaves, leurs frères de sang.
La défense des Slaves, la propagation de l’orthodoxie dans certaines conditions ne sauraient être un instrument de domination du monde. Il faut attendre 1917 pour que l’État qui s’érige sur les ruines de l’Empire de Russie, fonde sa politique étrangère sur une doctrine universelle, le communisme, donnant un caractère concret aux prétentions à l’hégémonie mondiale.
Au début de 1854, alors que les Russes entrent en guerre contre la coalition européenne, l’historien Mikhaïl Pogodine adresse à Nicolas Ier une note intitulée :
L’auteur de la note évoque l’œuvre salvatrice des armées russes. En 1841, elles protègent Constantinople des atteintes du pacha égyptien. En 1850, l’Autriche se retrouve au bord du gouffre : « Deux cent mille soldats russes forcèrent les Hongrois à la reddition et l’Autriche fut sauvée. » En 1851, la Prusse et l’Autriche « étaient prêtes à se lancer dans une guerre fratricide qui les eût immanquablement menées toutes deux à la ruine, ainsi que l’Allemagne. Et les deux cent mille soldats russes… arrêtèrent ce funeste carnage ». Mikhaïl Pogodine ne manque pas d’évoquer « l’effroyable séisme de 1848 », où les trônes d’Autriche, de Prusse et de l’Allemagne entière ne résistèrent que grâce à la Russie. Et de souligner : « En 1848, alors que toute l’Europe étaient sens dessus dessous, la Russie ne fit pas un geste pour agrandir ses possessions. »
L’historien en conclut que la politique extérieure de la Russie est bienfaisante : la Russie « a sacrifié ses intérêts les plus chers, les plus sacrés… Tout cela pour l’ordre européen qui fut, semble-t-il, sa visée suprême, son unique objectif ». Critique envers la politique étrangère d’Alexandre Ier et de Nicolas Ier, Mikhaïl Pogodine en souligne à gros traits le principal travers : « Trente millions de personnes appartenant au peuple slave, lui étant apparentées et rattachées par les liens les plus étroits du sang, de la langue et de la religion, furent laissées presque sans secours, sans qu’on prît la moindre part à leur amère infortune, exposées à tous les tourments, dont ceux infligés par les Turcs furent les plus légers… » L’historien laisse ici entendre que les « tourments » à la mode autrichienne et prussienne étaient bien pires.
Mikhaïl Pogodine dénonce les erreurs commises par la politique étrangère russe pendant un demi-siècle, parce qu’il est slavophile et que la mission de la Russie consiste pour lui à secourir ses frères de sang, de langue et de religion. Mais il est une autre raison. 1854 en fera la preuve : l’Autriche et la Prusse, qui doivent tout à Nicolas Ier, ne le soutiendront pas lorsque se formera la coalition antirusse. Les alliés trahiront.
L’échec de la politique de Nicolas Ier au cours des années 1850 fonde l’historien moscovite à la réfuter, comme étant erronée. Pour Pogodine, le désir d’intervenir dans les affaires européennes, de « sauver l’Europe », et l’alliance avec l’Autriche et la Prusse furent autant d’erreurs. Les défaites militaires rendent Mikhaïl Pogodine sage… à retardement.
L’Union de la Russie avec l’Autriche et la Prusse est un choix conscient et le fondement de la politique extérieure russe de Nicolas Ier. En 1838, le baron Philippe Brunnov, l’un des diplomates russes les plus éminents de l’époque, ambassadeur à Londres de nombreuses années durant, effectue à l’intention de l’empereur une
La logique du baron Brunnov est sans faille : l’Occident, et en premier lieu la France, est une pépinière de révolutions. L’Autriche et la Prusse représentent un barrage protégeant la Russie de la vague révolutionnaire ; si le barrage vient à céder, la Russie se verra contrainte, comme en 1812 mais dans des conditions plus difficiles, d’engager le combat contre la France et les forces révolutionnaires qui la soutiennent. En conséquence, il est de l’intérêt capital et constant de la Russie de soutenir la barrière morale formée, contre la France, par les États alliés défendant « des principes qui nous sont proches2 ».
Si Nicolas Ier sauve l’Europe de la révolution, s’il envoie ses troupes soutenir les couronnes vacillantes, c’est d’abord dans son intérêt propre, parce qu’il préfère combattre son pire ennemi – la révolution – en territoire étranger, loin des frontières russes. La révolution est le cauchemar numéro un de Nicolas, mais, écrit le baron Brunnov, la question d’Orient retient également l’attention de l’empereur dès les premiers jours de son règne et demeure invariablement au centre de ses intérêts.
Au XIXe siècle, la question d’Orient est celle des destinées de l’Empire ottoman. Adversaire le plus menaçant de la Russie deux siècles durant, la Sublime Porte, déchirée par ses dissensions internes, commence à décliner. L’héritage de ce gigantesque empire réparti sur trois continents, fait peu à peu l’objet de manœuvres diplomatiques de la part des puissances européennes qui songent déjà à se partager la peau de l’ours, lequel, à défaut d’être mort, est bien malade. L’intérêt de la Russie pour la « question d’Orient » est particulièrement vif, d’une part, parce qu’elle a des frontières communes avec la Turquie, d’autre part, parce qu’elle s’érige en protectrice des sujets slaves et orthodoxes de l’Empire ottoman.
Quand les échos de la révolte des Décembristes parviennent, déformés, à Téhéran, les Perses décident de profiter de l’occasion et, en juillet 1826, ils franchissent la frontière russe. La Perse n’est pas satisfaite des conditions du traité de Gulistan (1813), qui laisse à la Russie les
Dans les deux campagnes entreprises – 1826 et 1827 – l’armée perse est défaite. Le 13 février 1828, un traité de paix est signé à Tourkmantchaï (près de Tabriz), aux termes duquel la Perse cède à la Russie les
Vainqueur des Perses, le général Paskievitch, qui succède à Iermolov, suggère de démembrer le pays, de rattacher une partie de son territoire à la Russie et de former, dans la partie restante, des
Les hostilités sont à peine terminées avec la Perse, que commence une guerre russo-turque. Le 7 mai 1828, la première armée russe, dans l’état-major de laquelle se trouve l’empereur Nicolas, franchit le Prouth, tandis que l’armée du Caucase lance des opérations militaires en Asie. La guerre contre l’Empire ottoman est l’aboutissement de deux siècles d’action diplomatique autour de la « question d’Orient ».
Deux mois après son avènement au trône, Nicolas Ier lance un ultimatum au sultan. L’empereur exige le retour aux conditions politiques, militaires et civiles en vigueur dans les principautés de Moldavie et de Valachie, avant 1821. Il réclame également les institutions promises à la Serbie lors de la paix de Bucarest. Nicolas propose au gouvernement turc d’envoyer à la frontière russe une délégation pour des pourparlers ; le sultan a six semaines pour accepter les conditions posées.
L’ultimatum ne souffle pas mot de la Grèce. Poursuivant la politique d’Alexandre Ier, Nicolas tient les Grecs pour des « rebelles », soulevés contre leur souverain légitime. Il n’en demeure pas moins évident pour tout un chacun que l’ultimatum russe menace la Turquie de l’ouverture d’un nouveau front qui affaiblirait sa position en Grèce.
Durant les premières années du règne de Nicolas Ier, la diplomatie russe démêle avec une extrême habileté le nœud complexe de la « question d’Orient », au sein duquel la Grèce occupe une place de premier plan. Soucieuse de ses intérêts en Méditerranée, l’Angleterre souhaite un règlement du « problème grec ». L’Autriche, dont la politique est définie par Metternich, s’oppose à l’octroi d’une large autonomie à la Grèce ; elle craint en effet une explosion dans les Balkans. L’opinion publique européenne, particulièrement française et anglaise mais également russe, soutient avec enthousiasme les Hellènes soulevés pour leur liberté. Lord Byron se porte volontaire pour combattre avec eux ; il mourra à Missolonghi. La position de la Russie est encore compliquée par l’attitude de sa principale alliée, l’Autriche.
En février 1826, le Premier ministre anglais Canning envoie à Pétersbourg le duc de Wellington, pour féliciter le nouvel empereur russe de son avènement et, par la même occasion, évoquer les affaires orientales. L’Angleterre propose ses bons offices, en qualité de médiatrice entre la Russie et la Turquie. Elle demande également de pouvoir exercer sa médiation entre les Grecs et la Sublime Porte. Nicolas Ier rejette catégoriquement la première proposition – la querelle russo-turque ne regarde que lui –, mais il accepte la seconde.
Le 4 avril, un accord anglo-russe est conclu à Pétersbourg. Il s’agit du premier acte diplomatique européen concernant la libération de la Grèce. Pétersbourg accepte la médiation de Londres entre la Porte et les Grecs, et promet son concours. La Grèce obtiendra son autonomie, se contentant de verser un tribut à la Turquie. L’Angleterre a ce qu’elle voulait, mais il est stipulé que l’accord restera en vigueur, quelles que soient les relations entre la Russie et la Porte. En d’autres termes, en cas de guerre russo-turque, l’Angleterre demeure liée à la Russie.
En février 1826, le duc de Wellignton mène ses pourparlers avec Nicolas Ier. Au mois de mars, Pétersbourg adresse son ultimatum au sultan. En avril, l’accord russo-anglais est signé. En mai, Istanbul accepte l’ultimatum et envoie ses représentants pour parlementer. L’accord du 4 avril est conclu dans le plus grand secret ; il ne parviendra à la connaissance de l’Europe qu’au bout de quelques mois. Mais, auparavant déjà, l’empereur a ébruité l’affaire, ce qui ne pouvait qu’influencer les Turcs.
Une fois l’ultimatum accepté, le sultan promulgue un décret visant à transformer le corps des janissaires, qui constitue le noyau des forces ottomanes, en armée de type européen. Les janissaires répliquent par le soulèvement de Constantinople : en vingt-quatre heures, tout est saccagé. Le sultan, qui disposait jusqu’alors de troupes indisciplinées et peu opérationnelles, se retrouve tout simplement sans armée. Il n’a d’ailleurs pas plus de soutien diplomatique.
Les pourparlers avec la Turquie s’ouvrent le 1er août et s’achèvent le 7 octobre, par la signature de la Convention d’Akerman qui satisfait aux moindres exigences russes. La Russie conserve en Asie tout le territoire qu’elle occupe au moment de l’accord ; les Russes ont pleine liberté de négoce dans les mers et les ports ottomans, à part égale avec les Turcs. Les privilèges de la Moldavie et de la Valachie sont confirmés ; la Serbie doit, dix-huit mois plus tard, être dotée de cette Constitution qu’on lui promet depuis longtemps.
L’Autriche et la Prusse se déclarent opposées aux médiations entre souverains légitimes et rebelles. Poussée par une opinion pro-hellène, la France se rallie à l’accord et suggère de le transformer en traité d’alliance. En juillet 1827, un pacte est signé à Londres entre la Russie, l’Angleterre et la France, en vue de pacifier l’Orient. « Mus par le désir d’éviter que coule le sang et de prévenir une catastrophe… », lit-on dans le texte, les trois souverains proposent au sultan leur médiation collective. Soutenu par Metternich, le sultan atermoie. Le 20 octobre, dans la baie de Navarin (littoral sud-est de la Grèce), la flotte turco-égyptienne est anéantie par les escadres alliées de la Russie, de l’Angleterre et de la France.
Cette victoire maritime transporte la Russie d’enthousiasme. Tchitchikov, héros des
Le sultan répond à la défaite de sa flotte en dénonçant les accords d’Akerman, en fermant les Détroits aux navires russes et en appelant à la « guerre sainte » contre les infidèles.
Nicolas Ier rejette les ultimes tentatives faites par l’Autriche de jouer les médiatrices dans le conflit russo-turque. L’empereur déclare au comte Zicci, dépêché d’urgence à Pétersbourg par Metternich : « Je ne veux pas un pouce de la Turquie, mais je ne permettrai pas non plus à quiconque d’en retirer un pouce. » Dans les années suivantes, Nicolas Ier répétera maintes fois cette phrase, pour expliquer sa politique. Un peu plus d’un siècle plus tard, les paroles de l’empereur seront reprises – sans que soit mentionné son nom – à Moscou, devenant la doctrine officielle de la politique étrangère soviétique.
En décembre 1827, l’Empire ottoman déclare la guerre à la Russie et, en avril 1828, paraît le manifeste impérial engageant les hostilités. Le 8 avril, Alexandre Nikitenko note dans son journal : « Ainsi, l’heure fatale a sonné pour la Turquie. Interrogez quiconque à Pétersbourg, du journalier au premier personnage de l’État, sur ce qu’on pense de la guerre imminente. “Eh bien, vous dira-t-on, la Turquie est perdue ! ” Tant les Russes sont, aujourd’hui, assurés de leur puissance3. »
En dépit du traité d’alliance signé avec l’Angleterre, les Russes voient dans ce dernier pays un soutien à la Turquie, donc un adversaire pour eux-mêmes. Le 26 avril, Alexandre Nikitenko écrit : « Si la guerre éclate, ce sera dans le but de renforcer la puissance de la Russie et d’auréoler de gloire le règne de Nicolas… Il y aura combat, un combat sanglant, pour la première place au rang des royaumes de l’univers, un combat entre la nouvelle Rome et la nouvelle Carthage, autrement dit entre la Russie et l’Angleterre. De quel côté la balance du destin penchera-t-elle ? L’Angleterre est puissante, la Russie est puissante et jeune4. »
Les troupes russes pénètrent dans les principautés du Danube ; simultanément, des opérations militaires sont menées dans le Caucase. En 1828, commandée par Paskievitch, l’armée du Caucase vient rapidement à bout de son adversaire turc et s’empare des forteresses – dont Erzeroum – constituant le point d’appui de l’autorité du sultan en Transcaucasie. Au cours de l’été 1829, le comte d’Érivan – titre conféré à Paskievitch pour sa victoire sur les Turcs – achève de défaire l’armée turque. Les opérations militaires effectuées dans les Balkans sont moins brillantes pour l’armée russe, placée sous le commandement de Wittgenstein qui, dans son état-major, compte l’empereur. Les Turcs résistent avec acharnement.
En 1829, pourtant, l’armée russe, commandée cette fois par le comte Dibitch, obtient des renforts et pénètre à nouveau en Bulgarie dont elle a été chassée l’année précédente ; elle bat les Turcs à Kulewcza, occupe Silistra. D’un bond, elle franchit les Balkans et, le 20 août, arrive devant Andrinople. Elle n’est plus qu’à quelques étapes de Constantinople. Mais le corps d’armée russe, très isolé du gros des troupes, se trouve dans une situation très dangereuse. C’est alors que le sultan, sa Cour ainsi que les ambassadeurs de France et d’Angleterre, qui, peu auparavant, appelaient Constantinople à résister, prennent peur.
Le 14 septembre voit la signature du traité d’Andrinople. La Russie acquiert les îles du delta danubien (avec interdiction d’y construire des fortifications) ; dans le Caucase occidental, les forteresses d’Akhalcik et d’Akhalkalaki sont rattachées à l’empire, de même que le littoral caucasien de la mer Noire, avec les villes d’Anapa et de Poti. Une fois encore, la Turquie confirme et garantit les droits à l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie. Les sujets du tsar russe peuvent commercer librement en mer Noire et dans tout l’Empire ottoman.
Auteur d’un ouvrage intitulé
La prise d’Andrinople confronte les responsables politiques et militaires russes à cette question : et après ? La perspective de pousser jusqu’à
Les puissances européennes ne font pas mystère de leur opposition et s’affirment prêtes à envoyer une flotte multinationale pour défendre la capitale de l’Empire ottoman ; l’effondrement de l’Empire aurait, en effet, des conséquences imprévisibles. Nicolas Ier prend alors sa décision : l’anéantissement de la Sublime Porte contredirait les intérêts bien compris de la Russie, le maintien de l’Empire ottoman en Europe présente plus d’aspects positifs que négatifs. Une déclaration qui est aussi une réponse sans ambiguïté aux slavophiles.
Le souci de la « question d’Orient » passe brusquement au second plan en novembre 1830, en raison du soulèvement polonais. Les élèves de l’école militaire et les jeunes officiers se mutinent, soutenus par les artisans de Varsovie, mécontents de l’augmentation du prix du pain et de celle – survenue juste avant la révolte – de la bière et de la vodka. Les émeutiers s’emparent de l’arsenal. La lenteur du vice-roi Constantin Pavlovitch permet à la conspiration, mal préparée, de se transformer en véritable révolte dans la capitale, puis dans l’ensemble du royaume de Pologne. De complot en soulèvement, la situation dégénère en guerre. Nicolas Ier ne veut pas perdre de temps ; la révolte polonaise lui apparaît comme une partie du mouvement révolutionnaire initié en Europe par la révolution parisienne de Juillet.
Commandée par le vainqueur des Turcs, Dibitch, devenu feld-maréchal et comte Dibitch-Zabalkanski, l’armée russe gagne la Pologne. En quelques batailles, le feld-maréchal subit de lourdes pertes et ne parvient pas à remporter la victoire. La mort de Dibitch, victime du choléra en 1831, permet à l’empereur d’envoyer sur le front polonais un autre vainqueur des Turcs, le feld-maréchal Paskievitch. En août, le commandant en chef des troupes russes peut adresser à Pétersbourg la nouvelle de la victoire : « Sire, Varsovie est à vos pieds. » À quoi Nicolas Ier répond : « À dater de ce jour, tu es Prince Sérénissime de Varsovie. »
Signée par Nicolas Ier en février 1832, la Charte organique maintient les droits civiques et l’autonomie locale garantis par la Constitution de 1815 ; mais l’armée polonaise, que commandait Constantin, est supprimée. Et surtout, le
Fiodor Tiouttchev salue la prise de Varsovie par un poème dans lequel il compare le meurtre de « l’aigle de la même tribu » au sacrifice consenti aux dieux par Agamemnon, lorsqu’il tue sa propre fille. Le roi d’Argos sacrifie sa fille, pour obtenir des vents favorables. Le prix de la chute de Varsovie, explique le poète, est « l’intégrité et la paix de la Russie », « l’intégrité de la puissance6 ».
La détérioration des relations avec l’Angleterre, après le traité d’Andrinople, et avec la France après la révolution de Juillet, pousse Nicolas Ier à revenir vers ses alliés traditionnels. En septembre 1833, à Münchengratz (en Autriche), la Russie, l’Autriche et la Prusse se garantissent mutuellement leurs possessions de Pologne et parviennent à un accord concernant la « question d’Orient ». La Russie et l’Autriche s’engagent à soutenir la dynastie régnante en Turquie, elles affirment qu’elles ne toléreront aucun changement menaçant l’indépendance du sultan au pouvoir.
Le protocole d’accord de Münchengratz a une importance particulière pour la Russie qui obtient (le 26 juin 1833) la signature du traité d’Unkiar-Skelessi avec la Turquie. Il s’agit peut-être de la plus grande victoire diplomatique de l’histoire russe, d’autant qu’elle a été remportée sans combattre.
À la fin de 1832, les troupes de l’ancien représentant du sultan en Égypte, Mehmet Ali, s’emparent de la Syrie et, commandées par son fils, Ibrahim, entrent en Asie Mineure. Ayant défait l’armée russe, elles marchent sur Constantinople. Le sultan Mahmud demande l’aide de l’Angleterre et de la France, mais essuie un refus. L’Angleterre est trop occupée par les affaires d’Europe occidentale. Quant à la France, elle sympathise avec l’Égypte : Mehmet Ali fait figure de « disciple de Napoléon ». Sans défense face à une armée égyptienne entraînée et équipée à l’européenne, le sultan se tourne alors vers Nicolas Ier qui lui accorde son soutien. Nesselrode expose clairement les raisons de cet accord : si Mehmet Ali prend Constantinople, la Russie sera confrontée à un voisin fort et vainqueur, et non plus faible et vaincu. En outre, explique le chancelier, la victoire de Mehmet Ali signerait la chute de l’Empire ottoman… Or, cela pourrait remettre en question les avantages évidents conférés à la Russie par le traité d’Andrinople7.
En février 1833, les navires de guerre russes, commandés par l’amiral Lazarev, jettent l’ancre dans le Bosphore, face au palais du sultan. Six semaines plus tard, cinq mille soldats russes établissent leur camp dans la vallée d’Unkiar-Skelessi. Ils reçoivent bientôt des renforts, ainsi que l’ordre de demeurer sur place jusqu’à la signature d’un accord entre le sultan et Mehmet Ali et le départ des troupes d’Ibrahim au-delà du Taurus. En mai 1833, un émissaire spécial de l’empereur, son favori, le comte Alexis Orlov, arrive à Constantinople. Il révèle des talents diplomatiques hors du commun. Le comte expose sa méthode : « Je m’en tins, avec les Turcs, au système consistant à les caresser d’une main et, de l’autre, à montrer le poing, et cela me mena à un heureux succès8. »
Le texte de l’accord est préparé à Pétersbourg et approuvé par l’empereur. « Jamais pourparlers ne furent menés à Constantinople dans un plus grand secret, ni n’aboutirent plus rapidement », note le diplomate russe Brunnov. Le traité est signé le 26 juin 1833 : la Russie et la Turquie concluent une alliance défensive qui donne aux Russes la possibilité de se porter au secours de l’Empire ottoman, si ce dernier se trouve menacé. Dans un article secret – que tout un chacun connaît très vite –, le sultan s’engage à fermer les Détroits en cas d’agression militaire contre la Russie. Nicolas insiste particulièrement sur cet article, « qui garantit la sécurité des
À Londres, le
Le traité avec la Turquie modifie à nouveau la répartition des forces en Europe : les puissances maritimes – la France et l’Angleterre – adoptent une attitude hostile à l’égard de la Russie. L’Autriche et la Prusse soutiennent Nicolas Ier. Le succès diplomatique remporté à Unkiar-Skelessi place la Russie dans une situation exceptionnelle : toutes ses frontières sont désormais protégées. Ses seuls ennemis potentiels en Europe – l’Angleterre et la France – ne peuvent la menacer par voie terrestre (pour attaquer la Russie, il leur faudrait passer par les terres germaniques) et cessent d’être un danger du côté de la mer, l’Empire ottoman fermant les Détroits. La Russie, en outre, n’a plus d’ennemi en Asie : la Perse et la Turquie sont devenues inoffensives.
La puissance russe s’appuie sur la plus forte armée du monde. En 1830, l’armée de la Grande-Bretagne compte cent quarante mille hommes, celle de la France deux cent cinquante-neuf mille, celle de l’Empire autrichien deux cent soixante-treize mille, celle de la Prusse cent trente mille. L’armée russe, elle, se compose de huit cent vingt-six mille soldats et officiers10. En août 1837, Nicolas Ier assiste aux grandes manœuvres de la cavalerie. Le magnifique spectacle émeut tant l’empereur que, les larmes aux yeux (en présence du comte Orlov et de l’ambassadeur d’Autriche Fikelmon), il rend grâce à Dieu : « Merci à Toi, Seigneur, de m’avoir fait aussi puissant, et je Te prie de me donner la force de ne jamais mésuser de cette puissance11. »
De 1832 à 1848, la Russie vit dans un monde sans ennemis à ses frontières, si l’on excepte le Caucase. La progression russe en direction du Caucase commence, nous l’avons dit, au XVIe siècle. Pierre Ier a déployé d’importants efforts pour accéder à la Caspienne et à la mer Noire. Lomonossov a décrit les frontières de la Russie, en représentant l’impératrice Élisabeth Petrovna qui, « assise, étend ses jambes / Jusqu’à la steppe où / Une vaste muraille nous sépare des Chinois. / Son regard joyeux se tourne / Et fait le compte de sa fortune, / Tandis qu’elle s’accoude au Caucase ».
Être « accoudé au Caucase « n’a rien de très confortable. L’empire étend ses possessions, progressant toujours, parfois plus vite, parfois moins, selon le résultat des guerres menées contre la Perse et la Turquie. Le 22 décembre 1800, Paul Ier signait le manifeste rattachant la Géorgie à la Russie ; le document était entériné par Alexandre Ier, le 12 septembre 1801. À strictement parler, il s’agissait des
Le rattachement de la Géorgie permet à la Russie d’avoir un pied solide dans le Caucase, dont les peuples montagnards empêchent la conquête définitive. Une multitude de tribus, parlant différentes langues, avec des coutumes diverses, est réunie par l’islam qui, à compter du XVIIIe siècle, devient sa religion. Les tribus se trouvent sous la dépendance formelle de la Perse ou de la Turquie. Ces peuples, semi-indépendants et souvent hostiles entre eux, se moquent bien, au fond, d’être placés sous l’autorité de tel ou tel suzerain, du sultan ou de l’empereur russe, tant que ce dernier, du moins, ne se mêle pas trop de leurs affaires.
Les fondements de la politique caucasienne de la Russie sont formulés en 1816, par le comte Nesselrode : « Les rapports de la Russie avec les États et les peuples d’Asie se trouvant, dans cette partie du monde, près de nos frontières, sont à ce point particuliers qu’on s’expose aux pires inconvénients si l’on applique les principes qui fondent les relations politiques en Europe. Ici, tout est basé sur la réciprocité et la bonne foi ; chez les peuples asiates, au contraire, seule la crainte peut vous garantir, et il n’est pas pour eux de traité sacré12. » Dans une lettre au comte Lieven, ambassadeur à Londres, le chef de la diplomatie russe souligne que l’Angleterre est « la plus à même » de comprendre l’axiome de la politique russe, car elle l’applique également dans ses relations avec les peuples de l’Inde13.
La politique russe dans le Caucase bénéficie, en 1816, d’un remarquable exécutant. « Le Caucase était en effervescence, écrit à propos de ce temps un historien de l’armée russe. Les troubles, dans les tribus de montagnards, étaient littéralement incessants… La Kakhétie, la Khevsourie et, plus encore, le “guêpier” du Caucase – la Tchétchénie – s’agitaient14. » Toutes les troupes stationnées dans le Caucase sont réunies dans un corps spécifique, dit « caucasien », placé sous le commandement du glorieux héros des guerres contre Napoléon, le général Iermolov. « Les montagnards ont accoutumé de ne considérer que la force » – tel est son principe. La tactique d’Iermolov consiste à défaire les « bandes pillardes », ainsi qu’on nomme officiellement les « montagnards non pacifiques », et à construire des forteresses permettant de préserver les territoires conquis. En 1818, on bâtit ainsi la forteresse de Groznaïa, qui deviendra par la suite la ville de Grozny et acquerra une renommée mondiale en 1995, lorsqu’elle sera détruite par l’aviation et l’artillerie russes.
En 1825, la Tchétchénie se soulève, profitant de ce que les troupes russes se préparent à entrer en guerre contre la Perse. Nicolas Ier promeut le vainqueur des Perses, Paskievitch au grade de général feld-maréchal et lui écrit : « À présent que vous avez achevé une œuvre glorieuse, une autre vous attend, à mes yeux tout aussi glorieuse, et beaucoup plus importante si l’on raisonne en termes d’avantages immédiats. Il vous faut pacifier à jamais les peuples montagnards, ou exterminer les indociles15. » Les Tchétchènes sont des voisins difficiles, parce que turbulents. Ils font souvent des incursions dans les colonies russes et les
Dans les années 1820, un mouvement religieux se propage, d’abord dans l’est, puis dans l’ouest du Caucase : le mouridisme, l’une des formes du mysticisme musulman
En 1830, Paskievitch écrit à Nicolas Ier : « L’orientation de notre politique et de nos relations avec eux [
L’
En 1840, tout le Caucase oriental se soulève. Hadji-Mourat, régent des Avars, qui inspirera Léon Tolstoï, rallie Chamil. Au début de 1844, les troupes russes comptent cent cinquante mille hommes dans le Caucase, dont cinquante mille prennent directement part aux combats contre les montagnards. Le nombre total des révoltés excède légèrement le million.
Il faudra attendre 1859, donc après la mort de l’empereur Nicolas Ier, pour que Chamil soit fait prisonnier et le Caucase officiellement soumis.
Le Caucase, qui détourne une partie considérable de l’armée et contraint le trésor à supporter de lourdes dépenses, ne touche pas aux intérêts vitaux de l’Empire. Un historien militaire parvient à cette conclusion paradoxale : « Les cinquante années de guerre du Caucase – une école semblable à la Guerre du Nord de Pierre et aux campagnes de Souvorov – furent un bienfait pour l’armée russe. Grâce à ce conflit, elle sut préserver ses immortelles traditions souvoroviennes et ranimer d’une flamme ardente le flambeau qui avait commencé de s’éteindre16. » L’historien pourrait ajouter que la guerre contre les montagnards permit aux officiers et aux généraux – dans le contexte de la paix en Europe – d’obtenir de l’avancement et des décorations. En poursuivant le raisonnement sur les « bienfaits de la guerre », il convient d’évoquer son utilité pour la littérature russe. Alexandre Pouchkine, Mikhaïl Lermontov, Léon Tolstoï, sans parler d’une multitude de poètes et de prosateurs moins éminents, furent témoins (ou acteurs) de la guerre du Caucase et la relatèrent dans leurs œuvres.
L’expansion russe à l’autre bout de l’empire, en Sibérie et en Extrême-Orient, attire nettement moins l’attention, sans doute parce qu’elle se déroule pacifiquement. Peut-être, aussi, parce qu’aux yeux des Russes, la mer est toujours moins séduisante que la terre.
La progression russe vers l’océan Pacifique s’effectue dans deux directions. La première peut être qualifiée d’américaine : elle passe par la colonisation du Kamtchatka, des îles Aléoutiennes, de la Californie et de l’Alaska. On pourrait également la baptiser « commerciale », car le moteur en est constitué par les
En septembre 1821, Alexandre Ier signait un
Il s’agissait d’un
Ce désir de se contenter de ce que l’on a obtenu est loin d’emporter l’adhésion générale. Officier de marine, le lieutenant Dmitri Zavalichine met au point un plan de conquête de la Californie, en s’appuyant sur Fort Ross, construit à proximité de San Francisco. Nommé administrateur de la Compagnie russo-américaine à Pétersbourg, Kondrati Ryleïev en favorise la réorganisation, en vue d’élargir et d’améliorer l’activité de la compagnie dans l’Amérique russe.
L’avenir de la Compagnie russo-américaine et de l’Amérique russe est déterminé, en particulier, par le fait que les rangs des partisans de l’expansion vers le Pacifique, comptent de nombreux Décembristes. Rappelons que Ryleïev a dirigé l’Union du Nord. Dmitri Zavalichine, lui, a pris une part active à la préparation de la conspiration. Seule sa présence à San Francisco, le 25 décembre 1825, a assuré son salut. De retour en Russie, Zavalichine est condamné à l’exil à vie en Sibérie.
À la différence d’Alexandre Ier, Nicolas Ier ne s’intéresse ni aux expéditions russes de circumnavigation (Alexandre Ier s’était rendu à Cronstadt, en juillet 1803, pour assister au départ de deux bâtiments se préparant à effectuer le premier voyage russe autour du monde :
Le peu d’enthousiasme suscité par l’Amérique russe, l’absence de plans stratégiques en vue d’utiliser ce territoire se doublent d’une baisse des revenus de la Compagnie russo-américaine, due à la disparition progressive des loutres de mer, anéanties par les chasseurs. De plus, en 1839, les officiers russes sont dotés d’un nouvel uniforme, sans col de loutre, comme l’ancien. Le marché des fourrures du Pacifique périclite. En 1842, Fort Ross est vendu à John Satter, qui a trouvé de l’or en Californie. Le différend surgi entre la Compagnie russo-américaine et celle de la baie d’Hudson est résolu par le biais d’une location à bail du territoire litigieux aux Américains. « À chaque fois, écrit un spécialiste français de la politique russe dans le Pacifique, l’empire perdait un peu de sa souveraineté, de son territoire et de sa force dans cette région17. »
La situation est bien différente en Sibérie orientale et dans la partie est du Pacifique. Le traité de Nankin, signé en 1842 par l’Angleterre et la Chine, après la victoire anglaise dans la guerre de l’Opium, donne l’impulsion au déploiement d’une activité russe énergique dans la région. Les Anglais ont obtenu le droit d’importer librement de l’opium en Chine, ils peuvent faire du négoce dans cinq villes portuaires, et Hong Kong leur appartient pour cent cinquante ans. C’est le premier accord inégal ouvrant aux puissances occidentales les portes de la Chine. Le traité de Nankin, qui leur offre l’accès aux voies maritimes du commerce avec la Chine, est un coup très dur pour la Russie, détenant jusqu’alors le monopole du transit terrestre des marchandises chinoises, par Kiakhta. D’un autre côté, l’accord passé avec l’Angleterre crée un précédent, il démontre la faiblesse de l’Empire céleste.
Une seconde impulsion va être donnée à la politique russe par la nomination, en 1847, au poste de gouverneur-général de Sibérie orientale, d’un administrateur énergique, Nikolaï Mouraviev, qui jouit de l’appui du fils cadet de l’empereur, le grand-duc Constantin, amiral, futur ministre de la Flotte. Plus important encore est le fait que Nicolas Ier témoigne d’un intérêt considérable pour l’Asie d’Orient. Dans son message d’adieu à Nikolaï Mouraviev qui se prépare à partir pour ces terres lointaines, Nicolas lui déclare que l’Amour et les territoires bordant ses rives doivent entrer dans la composition de l’Empire de Russie.
Le programme de Mouraviev consiste à se rendre maître de la voie menant d’Irkoutsk, capitale de Sibérie orientale, au Pacifique. Ce projet se heurte à des résistances dans les cercles diplomatiques russes, où l’on tient pour assuré que l’Amour se jette dans la mer d’Okhotsk et est impropre à la navigation. Sakhaline est en outre considérée comme une presqu’île, barrant l’accès à l’océan. Sur son brick, le
En 1851, à Kuldja, la Russie passe avec la Chine le premier d’une série de « traités inégaux » : la province chinoise du Hsin-Chiang est pratiquement placée sous protectorat russe.
En 1853, le capitaine Nevelskoï prend la tête d’une nouvelle expédition, sur l’ordre personnel de l’empereur. Il s’acquitte de sa mission, rattachant à l’Empire russe l’île Sakhaline. La Russie entre en contact avec le Japon, contraint, à la même époque, par les États-Unis, l’Angleterre et la Hollande, d’ouvrir ses portes au commerce. La Russie se joint à leur pression et obtient elle aussi un port pour son négoce.
Le spécialiste de la politique russe dans le Pacifique durant la première moitié du XIXe siècle, pose une question qui, à la fin du XXe siècle, semble paradoxale : qui, au bout du compte, a le plus gagné à la guerre de l’Opium, des Anglais qui l’ont menée et ont obtenu Hong Kong jusqu’en 1997, ou des Russes qui ont inclus définitivement dans leur territoire des centaines de milliers de kilomètres carrés sur les rives de l’Amour, plus de deux mille cinq cents kilomètres du littoral pacifique et quatre mille kilomètres de voies navigables18 ? On pourrait ajouter que tout ce territoire a été acquis sans coup férir.
Le traité d’Unkiar-Skelessi garantissait à la Russie le rôle de protecteur de l’Empire ottoman. Émigré et adversaire de la Russie, Adam Czartoryski écrit, exagérant quelque peu : « La Turquie est aujourd’hui devenue une province russe – que demander de plus19 ? » La question d’Orient n’en est pas réglée pour autant. Elle se pose à nouveau de façon aiguë en 1839, quand le sultan Mahmud déclare la guerre à son vieil ennemi, le pacha d’Égypte Mehmet Ali. La Russie se prépare à intervenir à Constantinople, mais toutes les puissances européennes prennent des mesures pour l’en empêcher.
Dans le concert européen, chacun joue sa partition. L’Angleterre ne veut pas que s’effondre l’Empire ottoman et soutient le sultan ; la France, elle, appuie le pacha d’Égypte. L’Autriche redoute qu’un conflit ne fasse vaciller l’empire des Habsbourg sur ses bases. Nicolas Ier, quant à lui, en vient à la conclusion que les intérêts de la Russie et de l’Angleterre concordent, en l’occurrence, et qu’un rapprochement avec Londres ruinerait l’alliance antirusse conclue entre l’Angleterre et la France. La Russie et l’Angleterre acceptent la proposition de Metternich, soutenue par la Prusse, de substituer au protectorat russe exclusif sur la Turquie une garantie collective européenne. L’accord donné par Nicolas Ier s’explique par son désir de préserver l’Empire ottoman et de repousser les prétentions de la France où des voix s’élèvent, appelant à la revanche pour 1815. En outre, la France demeure, pour l’empereur russe, un foyer de sédition révolutionnaire.
Le baron Brunnov, ambassadeur à Londres, explique la position de Nicolas Ier à Palmerston : l’empereur ne tient pas la France pour un État normal sur lequel on puisse s’appuyer. Avec l’Angleterre, en revanche, on peut mener des pourparlers, car c’est une puissance fondée sur le droit, qui remplira toujours ses obligations. « Mes propres paroles », note Nicolas Ier, en marge du rapport de Brunnov20. En novembre 1850, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire du règne de Nicolas, Nesselrode présente à l’empereur une liste de victoires remportées sur le plan diplomatique. Le renoncement de la Russie au traité d’Unkiar-Skelessi et la signature, en 1840, de la convention de Londres sur la garantie des Détroits, sont qualifiés par le ministre des Affaires étrangères de succès magnifiques, car ils ont permis de briser l’« entente anglo-française, hostile à nos intérêts politiques ».
Quatre ans ne se seront pas écoulés, que l’« entente anglo-française » sera restaurée, transformée en union militaire contre la Russie. En sacrifiant le traité qui donne à la Russie des privilèges particuliers en Turquie, Nicolas Ier sait ce qu’il veut : instaurer des rapports d’union avec l’Angleterre. Avec la résolution qui le caractérise, l’empereur se rend à Londres pour tenter de s’entendre avec les Anglais. Le voyage est organisé dans le plus grand secret et Nicolas Ier, imitant en cela Pierre le Grand, part, en juin 1844, sous le pseudonyme de « comte Orlov ». Le tsar séjourne une semaine en Angleterre, s’entretenant avec la reine Victoria, les leaders tories alors au gouvernement – Robert Peel et Lord Aberdeen –, et ceux de l’opposition, Palmerston et Melbourne. La « question d’Orient » est au centre des conversations. Nicolas réitère sa promesse : il ne veut pas un pouce de terre turque, mais il ne tolérera pas que quiconque en ait un seul pouce. Il le répète : la Turquie est un être mortellement malade, il fera tout pour la maintenir en vie, mais il faut aussi compter avec son décès.
Nicolas Ier et ses conseillers prennent leurs entretiens de Londres pour des engagements politiques, tandis que les Anglais n’y perçoivent qu’un échange de vues sur des questions concernant les deux parties. Ce malentendu sera l’une des causes du conflit armé à venir.
Entre le voyage de Nicolas Ier en Angleterre et le début de la guerre de Crimée, dix ans s’écoulent. À mi-chemin, des événements surviennent, qui attisent le feu couvant de la politique européenne. Rappelons les propos de Fiodor Tiouttchev à Nicolas Ier, après la révolution de février 1848, à Paris : « Il y a beau temps qu’il n’existe plus, en Europe, que deux forces agissantes : la révolution et la Russie. Ces deux forces sont désormais opposées et il se peut que, demain, elles engagent la lutte. » Le renversement de Louis-Philippe est accueilli avec satisfaction par Nicolas Ier qui l’a toujours tenu pour un usurpateur. En même temps, l’empereur s’alarme : la France révolutionnaire peut devenir un point d’appui de la révolution en Italie et en Allemagne. Les pressentiments les plus noirs ne tardent pas à se réaliser : le roi de Prusse accepte les exigences des révolutionnaires et Metternich perd le pouvoir en Autriche. En mars 1848, l’Europe centrale est aux mains des révolutionnaires. Le 14 mars, Nicolas Ier, relevant le défi, promulgue un manifeste : « À l’exemple sacré de nos pères orthodoxes et en appelant au soutien du Dieu tout-puissant, nous sommes prêts à rencontrer nos ennemis, où qu’ils paraissent… Dieu est avec nous ! Oyez, païens, et courbez la tête, car Dieu est avec nous ! » Le caractère archaïque de la langue employée est destiné à renforcer la solennité de la déclaration, son importance.
Les armées étrangères ne viennent pas jusqu’aux frontières de l’Empire de Russie, qui n’en est pas moins menacé – Nicolas en est convaincu – par « l’esprit révolutionnaire ». C’est à lui que l’empereur déclare la guerre.
Nicolas Ier n’a pas l’intention d’envoyer ses troupes à Paris. « Pas une goutte de sang russe ne sera versée pour ces misérables Français », dit-il. Il n’est pas décidé, non plus, à prêter main-forte à l’Autriche dans ses possessions italiennes, en y expédiant des soldats : son soutien est strictement financier et diplomatique. L’empereur s’inquiète de l’Europe centrale, de la Prusse et de l’Autriche qui barrent à la révolution le chemin de la Russie. Il a quelques raisons de se faire du souci : la propagande révolutionnaire, également antirusse, commence à semer le trouble parmi les populations des provinces baltes, de Biélorussie et d’Ukraine, mais, plus encore, parmi les Polonais.
Le manifeste rendu public, des troupes sont envoyées dans les provinces occidentales, prêtes à écraser toute agitation au sein de la Russie et – en cas de nécessité – à intervenir au-delà de ses limites. En mai 1849, l’empire austro-hongrois demande officiellement à Nicolas Ier de l’aider à mater la révolte qui a éclaté en Hongrie. L’empereur de Russie n’attendait que cette invite. Le soulèvement hongrois l’indispose d’autant plus que les insurgés sont commandés par des Polonais, acteurs de la révolte polonaise de 1830-1831.
Conduite par le feld-maréchal Paskievitch l’armée russe entre en Hongrie en juin 1849 et, en neuf mois, écrase la révolte, au prix d’un nombre relativement peu élevé de victimes : sept cent huit tués, deux mille quatre cent quarante-sept blessés, plus deux cent soixante-dix-huit autres qui ne survivront pas à leurs blessures. L’intervention de Nicolas Ier sauve l’empire austro-hongrois, dont le jeune François-Joseph ceint la couronne. Soixante-cinq ans plus tard, il occupera toujours le trône et commencera la Première Guerre mondiale, conséquence lointaine, peut-on supposer, de l’écrasement de la révolte hongroise par l’armée russe.
Au nombre des occasions manquées dont regorge le passé, se trouve la proposition transmise de Paris à Pétersbourg par l’agent russe Iakov Tolstoï. En octobre 1848, ce dernier informe, par une dépêche secrète, qu’un Anglais, Forbes Campbell, directeur de la Banque coloniale de Londres et ancienne relation de Louis Bonaparte, s’est adressé à lui, lors d’un séjour à Paris, pour suggérer l’idée de remettre au prince Louis, candidat au poste de président de la France, un million de francs. À ce prix, affirme Mister Campbell, « la Russie achètera le chef de la République ». Iakov Tolstoï met son interlocuteur à l’épreuve : « S’engagera-t-il [
Pas un contemporain, pas un historien ne saurait mettre en doute l’attachement de Nicolas Ier aux principes, à une loyauté sans faille. En revanche, on peut émettre quelques réserves sur les chances réelles qu’il aurait eues de « s’affranchir » de la guerre de Crimée.
La guerre, qui commence en 1854, est dite d’« Orient ». La campagne de Crimée n’en est qu’un épisode. La dénomination en précise la cible : c’est l’héritage de l’« homme malade » – l’Empire ottoman. L’historien soviétique Evgueni Tarlé, auteur d’une
Evgueni Tarlé, qui élabore l’histoire soviétique officielle du conflit de 1854-1855, tente de démontrer que deux guerres se déroulent en même temps : celle de la Russie tsariste contre la Turquie, et celle de l’Europe unie contre la Russie. Il reconnaît que la Russie tsariste engage contre la Turquie une « guerre pillarde », mais aussi que la Turquie « contribua à ce déclenchement, par son attitude agressive, revancharde – désireuse qu’elle était de retrouver ses terres perdues : le littoral septentrional de la mer Noire, le Kouban, la Crimée ». En conséquence, selon l’historien soviétique, « la guerre fut pillarde de part et d’autre22 ». La deuxième guerre, elle, est agressive du côté des puissances occidentales, et héroïquement défensive de la part du peuple russe.
Le premier pas vers la guerre d’Orient est le voyage effectué par Nicolas Ier en Angleterre, en 1844. Le 9 janvier 1853, lors d’une soirée chez la grande-duchesse Elena, sœur de l’empereur, ce dernier franchit un second pas, en proposant à sir Hamilton Seymour, ambassadeur anglais, d’informer Londres de son désir d’entamer des pourparlers concernant l’avenir de l’Empire ottoman. Le gouvernement britannique refuse de s’engager sur ce terrain. L’empereur envoie alors à Constantinople le prince Menchikov, porteur d’une missive personnelle à l’adresse du sultan. Au nombre des exigences russes, on trouve : la remise à l’Église orthodoxe des clés du temple de Bethléem, à Jérusalem (Louis-Napoléon a obtenu qu’elles soient confiées aux catholiques), mais surtout, la confirmation du droit des sujets orthodoxes du sultan à en appeler au souverain russe, au cas où ils auraient à se plaindre des autorités turques. Quelque neuf millions d’orthodoxes établis dans les limites de l’Empire ottoman, se verraient ainsi dotés d’un second souverain auquel ils pourraient se plaindre du premier.
Le sultan donne facilement satisfaction à la première requête ; pour la seconde, il propose de poursuivre les pourparlers à Pétersbourg. Le prince Menchikov pose un ultimatum : réponse sous huitaine (par la suite, il ajoutera encore cinq jours). N’ayant pas de réponse dans le délai fixé, il rompt les relations diplomatiques et rentre à Pétersbourg. Le 14 juin 1853, Nicolas Ier signe un manifeste dans lequel il déclare : « Ayant épuisé tous les moyens de persuasion et, avec eux, toutes les mesures pour une satisfaction pacifique de nos justes revendications, nous avons jugé nécessaire d’envoyer nos armées dans les principautés danubiennes, afin de montrer à la Porte jusqu’où peut la mener son obstination. »
L’ambassadeur anglais Seymour note que Nicolas Ier a une foi absolue en trois choses : la force de son armée, l’aide des Autrichiens et des Prussiens, la justesse de sa cause. Cette « triade » est à l’origine de la guerre d’Orient. La foi dans la force militaire et la justesse de la cause défendue sont étroitement liées. Ivan Aksakov dira plus tard : « Comment pourrions-nous avoir tort, quand l’Europe elle-même nous contemple avec un mélange de peur et de ce qu’en anglais on appelle
Convié à des manœuvres à Berlin au début de 1851, le feld-maréchal Paskievitch décrit au tsar l’état de l’Europe, avec tristesse et regret : la politique malhabile de Palmerston conduit l’Angleterre à la catastrophe, en France la guerre civile est inévitable, la Suisse est le royaume du libéralisme, l’Italie est sous la coupe des démagogues, l’Allemagne est encore loin d’être paisible. On se demande, déplore le Prince Sérénissime de Varsovie, ce qu’il reste de la fameuse Europe éclairée24.
Une assurance sans borne dicte à Nicolas Ier la solution définitive de la question d’Orient : l’occupation des principautés du Danube, un débarquement de troupes russes sur les rives du Bosphore, la prise de
Nicolas Ier part de l’hypothèse que les puissances maritimes – l’Angleterre et la France – s’efforceront de faire obstacle à ses projets. Mais Paskievitch assure qu’elles agiront lentement et n’auront pas le temps d’empêcher les troupes russes de prendre le Bosphore. La position des fidèles alliés – la Prusse et l’Autriche –, sauvés de la révolution par la Russie, est une pénible déception. Le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume IV, ne veut pas se brouiller avec l’Angleterre ; en outre, il a peur de la France et déclare, au début de 1854, qu’il ne s’engagera pas dans une neutralité armée avec la Russie et l’Autriche. Plus dur encore est le coup porté par l’empereur d’Autriche François-Joseph. Envoyé à Vienne, le comte Orlov, ami personnel de Nicolas Ier, s’entend dire que le gouvernement autrichien ne soutiendra pas la Russie, si elle envoie ses troupes dans les provinces danubiennes.
Nicolas Ier est bouleversé par le refus de l’Autriche de le soutenir, au point de déclarer : « Je rendrai sa liberté à la Pologne, j’y renoncerai plutôt que d’oublier la trahison autrichienne. » Il ne pouvait imaginer preuve plus convaincante de son indignation. Les historiens russes font de la « trahison de l’Autriche » une des causes de la défaite russe dans la guerre d’Orient. Pourtant, dès 1850, aussitôt après l’écrasement de la révolte hongroise par Paskievitch, le Premier ministre autrichien, le prince Schwarzenberg, s’écriait : « Nous étonnerons le monde par notre ingratitude. » Les paroles de Schwarzenberg signifiaient que l’Autriche avait ses propres intérêts, qu’elle refusait d’être vassale de la Russie.
Les principautés danubiennes sont le lieu où se heurtent les intérêts des deux empires. L’Autriche craint que l’arrivée des troupes russes dans les Balkans ne sème l’agitation parmi les Slaves vivant dans les limites de l’empire des Habsbourg. Elle est en outre furieuse que l’embouchure du Danube, aux termes du traité d’Andrinople, appartienne à la Russie. Cela signifie, en effet, que le commerce de la mer Noire dépend désormais de la volonté du tsar russe.
L’Autriche a des raisons de s’inquiéter pour « ses » Slaves. À l’automne 1853, le feld-maréchal Paskievitch avertit l’empereur des difficultés de la guerre prochaine, mais aussi du fait que « l’Europe ne nous laissera pas mettre à profit nos conquêtes ». Il suggère donc de soulever les sujets chrétiens de Turquie contre le sultan. Le chef militaire rassure l’empereur par ce subtil raisonnement dialectique : « On ne saurait, me semble-t-il, confondre cette mesure avec les moyens révolutionnaires. Nous ne montons pas des sujets contre leur souverain ; mais si des chrétiens, sujets du sultan, veulent secouer le joug des musulmans en guerre avec nous, nous ne pouvons, sans injustice, refuser notre appui à nos coréligionnaires25. »
Le plan de Paskievitch présente d’autant plus d’intérêt que le feld-maréchal a quelques idées supplémentaires en réserve. Le 22 mars 1854, il écrit depuis Varsovie au commandant de l’armée du Danube, le prince Mikhaïl Gortchakov, pour lui proposer de commencer à monter les Turcs contre le sultan et ses conseillers, en les accusant de trahir l’islam par une trop grande proximité avec les « infidèles » : l’Angleterre et la France. Paskievitch se réfère à son expérience réussie pendant la guerre contre la Perse et fait cette recommandation : « Il ne faut pas hésiter à sacrifier dix, vingt, trente mille roubles26. » Le Prince Sérénissime prie instamment son correspondant de garder le plus grand secret sur ce plan.
L’idée de soulever les chrétiens contre le sultan est reprise par un historien, Mikhaïl Pogodine, éditeur de la revue conservatrice et anti-occidentaliste
Le 26 janvier 1853, les troupes russes pénètrent dans les principautés danubiennes. Dans un manifeste, le tsar informe ses fidèles sujets que la défense de l’orthodoxie a toujours été la mission de « nos ancêtres bénis ». La résistance inattendue des Turcs, l’indécision du commandant en chef, le feld-maréchal Paskievitch, alors âgé de quatre-vingts ans, qui a remplacé le prince Gortchakov, le parti pris ouvertement favorable à la Turquie de l’Angleterre et de la France, la concentration de troupes autrichiennes – l’armée d’Autriche est forte de quatre-vingt mille hommes – aux frontières de la Serbie, avec des intentions manifestement antirusses, contraignent Nicolas Ier à retirer ses troupes des principautés, au cours de l’été 1854. La campagne du Danube se solde par un échec complet.
La victoire remportée par l’escadre russe qui, placée sous le commandement de l’amiral Nakhimov, anéantit la flotte turque dans la baie de Sinope le 18 novembre 1853, est perçue par l’Angleterre et la France comme un coup dirigé contre elles. À l’ultimatum anglais, la Russie répond en rompant ses relations diplomatiques avec Paris et Londres. Le 9 février 1854, un manifeste du tsar est promulgué, dans lequel il est dit : « Ainsi, l’Angleterre et la France se dressent, aux côtés de l’ennemi de la chrétienté, contre la Russie qui lutte pour l’orthodoxie. » Le manifeste évoque le destin de Napoléon qui, défait en Russie, appelait les Russes à « se soulever pour leurs frères opprimés ».
La Russie commence la guerre dans un isolement absolu. Une note adressée à l’empereur par Mikhaïl Pogodine au début de 1854, tire le bilan de la politique russe : « Les gouvernements nous ont trahis, les peuples nous ont pris en haine… » L’historien moscovite constate un fait irréfutable. Contre la Russie, il n’y a pas seulement les gouvernements, mais aussi l’opinion publique dont l’influence est grande. Trente ans durant, les troupes russes ont réprimé les mouvements populaires en Pologne et en Hongrie, elles ont aidé les vieux régimes à se maintenir en Prusse et en Autriche. Il n’était pas même besoin d’envoyer une armée, écrit Mikhaïl Pogodine, la simple « crainte que la Russie était prête, là derrière, à faire pression de toute sa masse, suffisait à empêcher les républicains les plus acharnés d’adopter des mesures radicales et donnait au parti opposé le temps de reprendre son souffle, de se reposer, de se refaire une santé ».
Cela vaut en particulier pour les possessions italiennes de l’Autriche. Adam Czartoryski, qui prônait l’idée d’une fédération slave lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères d’Alexandre Ier, la prône encore dans les années 1840, où il est à la tête de l’émigration polonaise ; mais le prince perçoit désormais cette fédération slave comme une force antirusse. Aux projets russes de libérer les peuples slaves du joug turc, il oppose un plan d’autonomie slave sous l’autorité du sultan et le protectorat des puissances occidentales. Le leader de l’émigration polonaise salue les premiers signes de l’éveil du sentiment national ukrainien, ce qui ne l’empêche pas de considérer que la libération de l’Ukraine ne peut être que le résultat de son union avec la Pologne. La propagande des émigrés polonais trouve un écho favorable auprès des peuples slaves vivant sous le joug turc ou le gouvernement autrichien, ce qui contrecarre sérieusement les plans russes.
Les puissances maritimes tentent de porter des coups à l’Empire russe depuis la mer : elles bombardent Odessa, Cronstadt, Petropavlovsk au Kamtchatka, les îles Aland. Londres et Paris ont conscience qu’un heurt avec l’armée russe ne peut se produire que sur la terre ferme. En septembre 1854, l’armée alliée (Français, Anglais, Turcs) débarque en Crimée, aux environs de la ville d’Eupatoria. A. Kersnovski, qui écrit son
Les alliés débarquent soixante-deux mille hommes et deux cent sept pièces d’artillerie. Le prince Menchikov, qui commande en Crimée, dispose de trente-cinq mille baïonnettes et de quatre-vingt-seize canons. Les troupes russes se retranchent sur les bords de la rivière Alma. La première bataille de la guerre de Crimée s’achève par la victoire des alliés. Le maréchal de Saint-Arnaud, qui commande les troupes françaises, constate : « Leur tactique a un demi-siècle de retard. » Plus important encore est le fait que l’infanterie russe est armée (dans son écrasante majorité) de fusils à pierre à canon lisse, tandis que les alliés ont des canons rayés. « L’impression produite en Russie par la bataille de l’Alma, fut énorme, sans équivalent, écrit l’historien de la
Le prince Menchikov se replie avec son armée jusqu’à Bakhtchisaraï, laissant Sébastopol sans défense du côté terrestre. Le siège de la forteresse commence. Il durera onze mois. Le 15 février, Nicolas Ier relève Menchikov de ses fonctions et nomme le prince Mikhaïl Gortchakov commandant en chef de l’armée de Crimée. Ce sera la dernière instruction de l’empereur. Le 19 février, Nicolas Ier, qui n’a jamais été malade, meurt de la grippe. Il règne depuis si longtemps, si autocratiquement, sa mort est si brutale que la rumeur se répand aussitôt : l’empereur a été empoisonné. Les historiens, toutefois, n’établiront jamais la réalité d’un assassinat, ou d’un suicide. Le 18 février 1855, Alexandre Nikitenko note dans son journal intime : « Le souverain s’est éteint ! Cette nouvelle m’a surtout stupéfié par son caractère inattendu. J’avais toujours cru, et je n’étais pas le seul, que l’empereur Nicolas nous survivrait, à nous, à nos enfants, voire à nos petits-enfants. Et voici que cette guerre funeste l’a tué30. »
Tout permet de penser, en effet, que cette guerre malheureuse cause la mort de Nicolas Ier. Durant les presque trente années de son règne, son armée, dans laquelle il voit l’essence de la Russie, ignore la défaite. Une fois seulement, en février 1831, les insurgés polonais remportent une bataille. Mais Nicolas en rejette entièrement la responsabilité sur le feld-maréchal Dibitch. Et, soudain, les défaites se succèdent, les bâtiments ennemis sont dans le golfe de Finlande. Mourant, Nicolas Ier se repend devant son héritier : « Je te cède mon commandement, pas dans l’état, hélas, où je l’eusse souhaité, je te laisse bien des soucis et ennuis. »
CHAPITRE IV
Le tsar libérateur : l’ère des grandes réformes
15 février 1858.
Anatole LEROY-BEAULIEU.
1 L’héritage
Paul VALOUÏEV.
À l’annonce du décès de Nicolas Ier, la joie est unanime. Le 4 mars 1855, l’historien Constantin Kaveline, professeur à l’université de Saint-Pétersbourg, écrit à son collègue de Moscou, le professeur Timofeï Granovski : « Le demi-dieu kalmouk, passé tel un ouragan, un fléau, un rouleau compresseur, une râpe, par tout l’État russe, trente années durant, mutilant la pensée, causant la perte de milliers de caractères et d’esprits… cette créature de la culture en uniforme et de l’aspect le plus vil de la nature russe, a crevé… Si le présent n’était pas si terrible et si sombre, ni l’avenir si mystérieux et si énigmatique, il y aurait de quoi perdre la tête de joie, s’enivrer de bonheur1. » La lettre passe de main en main, relève un contemporain, suscitant l’adhésion de tous.
L’avenir, dit Kaveline, est mystérieux, énigmatique. Le nouvel empereur, il est vrai, inquiète. Nul n’ignore son attachement au servage, sa passion héréditaire pour les défilés militaires. Pourtant, Alexis Khomiakov tente de persuader ses amis slavophiles que le tsar sera un réformateur. Son optimisme se fonde sur l’expérience historique. En Russie, explique-t-il, plaisantant à moitié, bons et mauvais gouvernants se succèdent : Pierre III – mauvais, Catherine II – bonne, Paul Ier – mauvais, Alexandre Ier – bon, Nicolas Ier – mauvais, le nouveau sera donc bon. Le noyau rationnel de la théorie de Khomiakov se trouve dans cette vérité bien connue : chaque nouveau tsar commence son règne, en corrigeant la situation reçue en héritage. Tout changement sur le trône s’effectue dans des conditions de crise, engendrées par la politique précédente. Confirmant cette tendance, Nikolaï Boungué, éminent homme d’État qui prendra une part active aux « grandes réformes », écrira à propos d’Alexandre III : « L’empereur Alexandre III monta sur le trône en un temps de troubles2. » En d’autres termes, même Alexandre II qui, pour reprendre l’expression d’Anatole Leroy-Beaulieu, ne se contenta pas d’un « replâtrage de façade3 », laissera en héritage un « temps de troubles ».
Autrement plus lourd est l’héritage laissé par Nicolas Ier.
En 1854, Alexis Khomiakov, dans un poème intitulé
Le poète, qui est aussi l’un des grands idéologues du mouvement slavophile, affirme que Dieu aime la Russie : « Ô, indigne d’être élue, Tu l’es, pourtant ! » Il n’empêche que le visage présenté par l’Élue n’a rien de séduisant.
S’adressant à Nicolas Ier, Mikhaïl Pogodine cite Khomiakov, lorsqu’il dit : « Chasse le “mensonge délétère” loin de ton trône et appelle la vérité dure, nue. » Dans une lettre à Alexandre II, Constantin Aksakov constate : « Tous se mentent les uns aux autres, tous le voient et continuent de mentir, et l’on se demande jusqu’où ils iront. » Gouverneur de Courlande, puis ministre, Paul Valouïev, l’un des plus grands acteurs du temps des réformes, note, après la mort de Nicolas Ier, que le trait distinctif de l’organisation d’État en vigueur « consiste en un défaut de vérité à tous les niveaux… L’essence de l’action administrative prend chez nous une multitude de formes et assure un mensonge officiel général ». Et de résumer son point de vue par cette formule que nous avons déjà citée : « En haut l’éclat, en bas la pourriture4. »
Ce mensonge général entraîne, pour une grande part, la désagrégation morale de la classe dirigeante, ce qui ne peut rester sans influence sur la société. Le 29 septembre 1868, Vassili Klioutchevski note dans son journal : « Nous avons grandi sous le joug de l’humiliation politique et morale… Nous avons courbé le dos et nous sommes résignés5. » Mikhaïl Pogodine évoque la principale conséquence de ce mensonge généralisé : « Le souverain, envoûté par des rapports brillants, n’a pas une notion juste de la situation réelle en Russie. » Nikolaï Boungué renchérit : « … Malgré tout son désir de connaître la vérité, l’empereur n’avait qu’une inexacte notion de la situation de fait dans l’État et,
Nommé par Nicolas Ier chef d’état-major chargé des questions paysannes, le général Paul Kisselev, l’un des dignitaires les plus intelligents de son temps, appelé à devenir ministre, écrit en janvier 1828 : « Un État sans argent ni industrie… peut se mettre à ressembler à un colosse aux pieds d’argile7. » Il faut la guerre de Crimée pour que le retard économique de la Russie devienne évident. Paul Kisselev évoque l’héritage laissé par Alexandre Ier, au terme de vingt-cinq ans de règne. Sous Nicolas Ier, la situation se dégrade encore. Le déficit s’accroît imperturbablement. En 1849, il excède les vingt-huit millions de roubles et, en 1850, les trente-huit millions, sur un budget d’un peu plus de deux cents millions. Le Comité des Finances décide, cette année-là, de dissimuler le déficit au Conseil d’État lui-même, afin de « ne pas nuire au crédit de l’État ». Pendant la guerre d’Orient, l’augmentation du déficit prend des proportions jamais vues.
Une part considérable du budget (jusqu’à 42 %) est employée pour l’armée. La guerre montre que l’armée russe est dotée d’un armement incomparablement inférieur à celui de l’adversaire. La flotte se compose en grande partie de bateaux à voiles, impuissants face aux vapeurs anglais et français. La campagne de Crimée révèle un autre point faible de l’empire. Déjà, Custine notait que les distances étaient le fléau de la Russie. En réalité, le véritable fléau réside moins dans les distances que dans l’absence de routes. Sous le règne de Nicolas Ier, on construit neuf cent soixante-trois verstes de voies ferrées. À titre de comparaison, rappelons qu’à la même époque, les États-Unis en comptent huit mille cinq cents miles. La Russie possède cinq mille six cent vingt-cinq verstes de grandes routes, en excluant la Finlande, le
Le résultat est que le transport des vivres, de Perekop à Simferopol, prend plus d’un mois : les convois progressent à la vitesse de quatre verstes par vingt-quatre heures. Les renforts envoyés de Moscou en Crimée mettent parfois trois mois pour parvenir à destination, tandis que les renforts français et anglais arrivent au front par la mer, en trois semaines. Un chiffre terrible, celui des soldats morts de maladie, fourni par le ministre de la Guerre, Tchernychev, dans une note intitulée :
Sous le règne de Nicolas Ier, le développement économique de la Russie s’effectue avec une incroyable lenteur. Les chiffres font état d’une croissance, en valeur absolue ; ainsi la production du fer a-t-elle doublé. Mais les valeurs relatives révèlent l’insuffisance manifeste de cette croissance : dans le même temps, la production anglaise de fer a été multipliée par trente. Nikolaï Boungué explique au destinataire de sa note les raisons de ce retard : « Le gouvernement ne tolérait qu’à contrecœur l’initiative de la société dans les affaires de l’industrie et du commerce, lui préférant les entreprises d’État. À la fin du règne de l’empereur Nicolas Ier, on ne comptait que trente compagnies par actions9. »
Plus éloquent que toutes les données statistiques et les accusations portées contre Nicolas Ier et son action – un fait incontestable : la Russie a perdu la guerre. Elle n’est pas menacée d’occupation ni de voir son empire démembré : ses adversaires ne sont pas de taille et, au demeurant, cela n’entre pas dans leurs projets. La défaite, en d’autres termes la démonstration de la faiblesse de l’armée, unique attribut de l’immense puissance russe, représente un danger mortel pour le système.
« Mise en échec, l’autocratie perd sa légitimité10. » La remarquable formule de Vassili Klioutchevski – dont la justesse sera confirmée par les événements à venir dans l’histoire russe (et non russe) – explique le peu de bienveillance qui ressort généralement des appréciations du règne de Nicolas Ier, elle met en lumière les motivations profondes des réformes qui seront effectuées par Alexandre II.
Défait, le monarque absolu, modèle d’autocrate, perd sa légitimité. En 1831, Fiodor Tiouttchev, dans son poème
Nicolas Ier n’était certes pas un imbécile. Dans les paroles de Tiouttchev, résonne l’amertume de l’amour déçu. Monté sur le trône sous les coups de feu décembristes, l’empereur se fixait deux grands objectifs : la préservation du système politique en place, en étouffant au besoin toute manifestation d’autonomie de la société, et la préparation de la réforme paysanne, sans que la société y prît la moindre part. Ces deux tâches furent accomplies. Mais au cours de leur réalisation, on épuisa entièrement les ressources du système, de ce monde qui, selon Tiouttchev, s’était effondré.
L’héritage confié à Alexandre II ne lui laisse guère de choix : l’héritier doit absolument prendre des mesures pour remédier aux travers du système qui le mènent à sa perte. Nul ne peut dire ce que sera demain et rares sont ceux qui sentent que le temps presse. Le destin de la note trouvée dans les archives de Nikolaï Boungué, montre à quel point il reste peu de temps. La note est adressée à Alexandre III, que Boungué servira en qualité de ministre des Finances, puis au poste de président du Conseil des ministres. La mort soudaine d’Alexandre III empêchera le souverain de lire les remarques de son ministre. Nikolaï Boungué aménagera alors sa note et l’adressera au nouvel autocrate, Nicolas II, dont il aura, un temps, été le précepteur. Le dernier Romanov en prendra connaissance.
2 La révolution d’en haut
ALEXANDRE II.
30 mars 1856.
En disant ces mots, l’empereur évoque la libération des paysans. Il faudra attendre encore cinq ans l’abolition du servage en Russie. À la suite de l’émancipation paysanne, d’autres réformes seront accomplies, changeant la face de la Russie. Bien que reconnaissant unanimement l’importance des réformes, contemporains et historiens les apprécient diversement. Vassili Klioutchevski résume les reproches faits à Alexandre II : « Toutes ses grandes réformes, effectuées avec un impardonnable retard, furent conçues dans un esprit de générosité, élaborées à la hâte et réalisées sans grande conscience, à l’exception, peut-être, des réformes judiciaire et militaire1. » Klioutchevski consigne cette observation dans son journal, le 24 avril 1906, donc après la première révolution russe du XXe siècle.
Le plus grand historien de la seconde moitié du XIXe siècle voit parfaitement les défauts des réformes d’Alexandre II. À la fin des années 1980, un autre historien russe se concentre, lui, essentiellement sur les aspects politiques de ces transformations majeures. Nathan Eidelman écrit en effet : « Du point de vue révolutionnaire et démocratique, ainsi que du point de vue paysan, la réforme, indubitablement, pouvait, devait, être meilleure ; il convient toutefois de se représenter clairement qu’elle eût pu être également bien pire2. » Pour Nathan Eidelman, l’époque d’Alexandre II est le miroir dont il se sert pour entrevoir les perspectives de la
La mort de Staline conduit à évoquer celle de Nicolas Ier. De plus, le mot de « Dégel », qui définit le climat de l’ère poststalinienne, est emprunté aux propos de Herzen sur l’atmosphère régnant en Russie après le décès de Nicolas Ier. Le terme
Alexandre II monte sur le trône à l’âge de trente-sept ans, fermement persuadé que des transformations sont nécessaires. Reste, toutefois, à savoir lesquelles. Prenant la parole devant les maréchaux de la noblesse, à Moscou, le 30 mars 1856, l’empereur explique sa position : « Le bruit court que j’ai l’intention d’annoncer la libération de la paysannerie. Cette rumeur est sans fondement… Je ne vous dirai pas que j’y sois absolument opposé ; à l’époque qui est la nôtre, cela viendra avec le temps. Je pense que vous serez de mon avis : il apparaît qu’il vaut bien mieux que cela vienne d’en haut plutôt que d’en bas3. »
Alexandre II comprend que l’époque exige la libération des paysans. Il a reçu une formation assez large et diverse, sous la houlette du capitaine Moerder, considéré par ses contemporains comme un homme d’une haute moralité, doté d’un esprit clair et curieux et d’une ferme volonté4. La culture générale du futur empereur est confiée au poète Vassili Joukovski qui, en prenant ses fonctions, explique son programme : « Sa Majesté doit être, non point savante, mais éclairée… Au vrai sens du terme, cela signifie de vastes connaissances, alliées à un profond sens moral5. » Nicolas Ier, par ailleurs, avait accoutumé de confier à son fils des responsabilités d’État, le préparant ainsi à ceindre la couronne. L’héritier bénéficie donc d’une expérience de gouvernement.
Le 18 mars 1856, un traité de paix est signé à Paris, mettant un terme à la guerre d’Orient. Il enregistre la défaite de la Russie, porte un coup à son influence dans les Balkans et au Proche-Orient. Les articles concernant la neutralisation de la mer Noire, autrement dit l’interdiction d’y maintenir une flotte de guerre et des bases militaires, sont particulièrement durs pour les Russes.
Le manifeste d’Alexandre II annonçant la fin du conflit et les conditions de l’accord de paix, contient des allusions prudentes à la nécessité de résoudre des problèmes intérieurs qui ne souffrent pas de délais. Le programme des transformations a été formulé dans le poème
L’un des acteurs les plus éminents de la réforme paysanne, Iouri Samarine, étudie minutieusement les réformes effectuées en Prusse par Stein et Hardenberg, après la défaite de 1806. Vaincue par Napoléon, transformée en satellite de la France, la Prusse, écrit Samarine, entreprit « le difficile exploit de s’auto-amender6 ». Impossible, bien sûr, de comparer la défaite de Sébastopol avec celle d’Iéna. La Russie n’est pas la Prusse mais, pour Iouri Samarine, il y a une analogie dans le projet visant à surmonter les conséquences d’une guerre catastrophique.
Les analogies sont autrement plus grandes et plus nombreuses entre les réformes d’Alexandre II, et celles initiées dans l’Union soviétique des années 1950, poursuivies au milieu des années 1980 et demeurées inachevées dans la Russie postsoviétique. Des analogies d’autant plus convaincantes que l’orientation des réformes reste la même. On continue à tenter de résoudre la question paysanne (que faire, aujourd’hui, des kolkhozes et des sovkhozes ?), la manière de combiner pouvoir central et autogestion locale est encore à l’ordre du jour, de même que la réforme judiciaire, les limites de la liberté de parole, et bien d’autres choses. La comparaison de ces époques, séparées par un peu plus d’un siècle, donne aux historiens de notre temps une idée des difficultés que dut surmonter Alexandre II et de la stupéfiante rapidité des changements.
Le 19 février 1861, soit moins de six ans après son accession au trône, Alexandre II signe le Manifeste de libération des paysans, accomplissant ainsi, selon Boris Tchitcherine, « l’œuvre la plus grandiose de l’histoire russe7 ». Seule l’obstination – des contemporains parlent d’entêtement – de l’empereur permet d’achever le travail d’élaboration des réformes en un laps de temps aussi bref. Il convient cependant de ne pas minimiser non plus l’attention accordée au problème et les préparatifs effectués durant le règne précédent.
Une des grandes innovations consiste à associer la noblesse, groupe social qui résiste activement aux réformes proposées, pour résoudre la question paysanne. « Autoriser le ministère de l’Intérieur », lit-on dans la résolution du Comité secret du 18 août 1857, « à réclamer, non seulement des informations, mais aussi l’avis, des idées et des propositions aux responsables de
On reproche, à juste titre, à la loi de 1861, son caractère inachevé, son manque de cohérence et un certain nombre de faiblesses. Il ne pouvait, hélas, sans doute guère en être autrement, la loi étant le fruit d’un compromis, obtenu au prix d’efforts importants pour surmonter une très forte résistance. La réforme paysanne comprend quatre points fondamentaux. Le premier est la libération individuelle, sans droit de rachat, de vingt-deux millions de paysans. Selon la « révision » de 1858, la population de Russie est alors de soixante-quatorze millions de personnes. Le second point est le droit accordé aux paysans de racheter une
La préservation de l’
Karl Marx, qui ne met pas en doute les affirmations de ses correspondants russes, condamne les réformes d’Alexandre II : « Si la Russie continue sur la voie qu’elle suit depuis 1861, elle laissera échapper la plus belle chance jamais offerte à un peuple par l’histoire et subira toutes les mésaventures les plus funestes du régime capitaliste12. »
Si l’
La réforme de 1861 donne un statut particulier au paysan. La loi insiste en premier lieu sur le fait que les terres dont dispose le paysan (son enclos, sa part des domaines de la communauté) ne sont pas sa propriété personnelle. Il ne peut ni les vendre, ni les léguer, ni en hériter. D’un autre côté, il lui est impossible de renoncer à son « droit à la terre ». Il ne peut que refuser d’en jouir concrètement, par exemple, en s’installant en ville. On ne délivre un passeport au paysan que pour cinq ans, et l’
Le droit des paysans à la terre se distingue radicalement des droits à la propriété de la terre, dont bénéficient toutes les autres classes de la société. Cette conception est à l’origine du statut juridique particulier de la paysannerie russe. Cette dernière est ainsi soumise à des normes pénales différentes : les paysans sont punis moins sévèrement pour certains crimes que d’autres couches de la société ; à l’inverse, ils sont parfois châtiés pour des actes qui, par ailleurs, ne sont pas considérés comme repréhensibles. Les paysans doivent, par exemple, répondre pénalement pour des dépenses déraisonnables ou pour ivrognerie. Ils sont en outre soumis à des peines depuis longtemps abolies pour les autres états. Les juges de
Ce statut particulier s’explique par un rapport différent au paysan, par la conviction qu’il représente une valeur à part pour l’État. La terre qui lui est accordée est considérée comme « un bien lui permettant d’assurer sa subsistance dans l’intérêt de l’État14 ». De la même façon, il est indispensable – telle est du moins l’opinion de la société cultivée – de tenir en tutelle les paysans, individus proches de la nature et de Dieu. « À la base de ce désir d’instaurer une tutelle, se trouvait la conviction que le paysan était un être simple, autrement dit non corrompu, pur, qu’il était… porteur de valeurs spirituelles et morales particulières15 ». En conséquence, l’usage patriarcal du fouet par le maître, sur ses propres terres, a une signification morale et éducative.
En émancipant les paysans, l’État prend des mesures pour que ceux-ci restent des cultivateurs, mais aussi des paysans gardiens de valeurs spécifiques. Le paysan, c’est le peuple. La société cultivée, elle, se désigne comme étant « le public ». « L’idée que diverses couches d’un seul et même État, écrit l’auteur de l’
Le 22 décembre 1857, Alexandre Nikitenko (1804-1877) note dans son journal : « Le public redoute les conséquences du rescrit sur l’émancipation, à savoir des désordres parmi les paysans. Beaucoup n’osent pas aller dans leur campagne, cet été. » Ses remarques s’achèvent sur un ton angoissé : « … Nous sommes engagés sur la voie de réformes dont nul ne peut actuellement, avec une parfaite exactitude, mesurer l’ampleur. La force du flot dans lequel nous nous sommes précipités, nous entraînera vers des lieux que nous ne pouvons prévoir17. » Professeur libéral de l’université de Moscou, publiciste et censeur, fils de serf, Nikitenko trouve, avec ce mot de « flot », une expression plus qu’heureuse. Après la « stagnation » du règne de Nicolas Ier, la Russie est emportée par le flot.
Pour évaluer la réalité et l’importance des réformes engagées, il importe de les évoquer successivement, sans perdre de vue toutefois qu’elles ont toutes été préparées simultanément. À l’automne 1861, Alexandre II commande d’accélérer la réforme des tribunaux ; en janvier 1862, le ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine, présente un projet de réforme de l’armée ; le 1er janvier 1864, la réforme des administrations locales entre en vigueur ; le 20 novembre de la même année, c’est la réforme juridique ; le 6 avril 1865, les Lois provisoires sur la presse, qui changent la situation du mot imprimé dans le pays, sont promulguées.
La résolution relative aux institutions administratives des
La réforme de l’administration locale est critiquée, comme toutes les autres, en raison des limites imposées à la sphère d’influence du
Malgré les insuffisances et faiblesses de la réforme locale, le
En 1870, le
La réforme des tribunaux représente un pas capital sur la voie du renouveau du mécanisme d’État. Les historiens sont unanimes : la réforme judiciaire est la plus réussie et la plus cohérente. Il est vrai qu’elle n’est pas entravée, à la différence des autres réformes, par des conflits entre les différentes couches sociales ; elle est en outre la mieux, la plus systématiquement préparée. Le 20 novembre 1864, un rescrit du tsar annonce l’instauration d’une justice « rapide, équitable, bienveillante et égale pour tous ». Le pouvoir judiciaire est désormais distinct du pouvoir administratif, les juges sont déclarés inamovibles (leur traitement est considérablement augmenté, passant, annuellement, de deux mille deux cents à neuf mille roubles), la procédure écrite fait place à des débats publics et contradictoires, les accusés sont pourvus d’un avocat et un jury est institué pour les affaires criminelles. Dans les districts et les villes, des juges de paix, élus par les assemblées de
En proposant de mettre au point une réforme judiciaire, Alexandre II enjoint d’effectuer les transformations nécessaires dans ce domaine, « en se fondant sur l’expérience de la science et des États européens ». Dont acte. En 1969, évoquant, dans son journal, son travail de rédaction sur les articles et les Mémoires d’Anatoli Koni, éminente figure judiciaire de l’époque des réformes, Korneï Tchoukovski écrira : « Koni fut un juste et un martyr. Il combattit ces formes de tribunaux qui existent aujourd’hui, il combattit l’injustice pour le salut de l’État. L’ironie du destin veut que ses nobles ouvrages soient publiés aujourd’hui, pour l’enseignement de nos actuels juristes20. » Qu’on y voie une « ironie du destin » ou tout autre chose, il n’en demeure pas moins que les tribunaux soviétiques seront, à tous égards, inférieurs aux tribunaux russes instaurés en 1864.
En avril 1865, le joug de la censure, qui a pris des formes grotesques sous le règne de Nicolas Ier, se relâche. Alexis Nikitenko, qui sera par la suite censeur durant de longues années, raconte ce qui, dans son ouvrage
Le nouveau règlement de la censure prend en compte l’idée de Tiouttchev. On supprime la censure préalable pour les livres (mais non pour les brochures) et pour certaines éditions périodiques. On instaure en outre la fonction de « rédacteur responsable », censé répondre de toute publication.
Le nouveau règlement des universités, promulgué le 18 juin 1863, élargit considérablement les limites des libertés académiques, ainsi que les droits des étudiants à résoudre eux-mêmes les problèmes scientifiques, à former des cercles, des associations. Les examens d’entrée sont supprimés, mais ceux de fin d’études deviennent plus sévères. Le niveau universitaire s’en trouve relevé.
La réforme militaire, essentielle pour l’Empire russe, occupe une décennie entière. Nommé en 1861 au poste de ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine entreprend la réorganisation du système de l’armée, dont la guerre d’Orient a, nous l’avons vu, montré les vices de façon plus que convaincante. Avant même le début de la réforme, on ferme les colonies militaires et les écoles de cantons qui réquisitionnaient des enfants, juifs en majorité, à partir de douze ans, pour un service de vingt-cinq années. En 1859, le service obligatoire est ramené à quinze ans dans l’armée, et à quatorze dans la Flotte.
Dmitri Milioutine transforme aussi l’administration centrale : le ministère de la Guerre n’a plus à prendre en charge les détails de la vie de l’armée. Le pays est divisé en régions militaires, chaînons intermédiaires entre le centre et les troupes. Cette structure se maintiendra en Russie jusqu’à nos jours. L’instruction se voit aussi réformée : on instaure un système d’établissements spécialisés, pour l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie et le génie. Le couronnement de la réforme est l’introduction, le 1er janvier 1874, du service militaire obligatoire pour tous. Le temps de service est fixé à quinze ans, dont six dans l’active et neuf dans la réserve. Les peines corporelles les plus dures ont été, nous l’avons dit, abolies pour les civils par la réforme judiciaire. La réforme de l’armée supprime les verges, l’usage des « chats » (fouets à trois lanières) pour les militaires. Une cour martiale est créée, sur les principes de la réforme judiciaire de 1864.
3 Un mécontentement général
Extrait de la proclamation
Le soulagement unanimement éprouvé à la mort de Nicolas Ier naît de la certitude que la suite ne saurait être pire. On ne peut donc attendre qu’une amélioration. Vient ainsi le temps de l’espoir, le temps de la certitude que le « Dégel » apportera le printemps, puis l’été, regorgeant de fruits. Le XVIIIe siècle mesurait le temps en époques : époque de Pierre le Grand, de Catherine. Le règne d’Alexandre Ier fait encore, lui aussi, figure d’époque. Puis l’horloge s’accélère, et l’on commence à ne plus calculer le temps d’après les seuls changements sur le trône, mais aussi selon l’évolution des esprits dans la société éclairée. En d’autres termes, on commence à compter par générations. Les hommes des années 1820, qui aspiraient aux réformes, avaient subi une défaite en décembre 1825. Les générations des années 1830 et 1840 s’étaient plongées dans la philosophie, avaient élaboré des conceptions idéologiques, créé des mouvements intellectuels qui allaient devenir la base de débats politiques et moraux durant tout le XIXe et le XXe siècle. La génération des années 1850, qui voit culminer le système de Nicolas Ier et la censure la plus effroyable, a donné à la littérature russe ses plus grands représentants. C’est à ce moment-là que les Gogol, Dostoïevski, Tourgueniev, Saltykov-Chtchedrine sont entrés en littérature. Le choc paradoxal d’une censure impitoyable (souvent absurde) et du remarquable essor de la littérature (prose, mais aussi poésie et revues) nous permet aujourd’hui d’appréhender ce temps autrement que ne le faisaient les contemporains.
Les hommes des années 1860, eux, attendent le changement, ils savent que les réformes sont indispensables et participent à leur élaboration et à leur mise en place. La « génération 60 » sonne orgueilleusement, elle désigne des individus aux idées progressistes, désireux de faire bouger la Russie, de lui permettre de rejoindre le rang des puissances les plus évoluées. Cent ans après les réformes d’Alexandre II, la « génération 60 » soviétique se persuadera qu’elle poursuit l’œuvre de ses lointains ancêtres.
Les années enivrantes d’attente et de préparation des réformes font joyeusement tourner les têtes. Mais les premières réformes, y compris l’abolition du servage, engendrent la déception, puis un mécontentement qui, prenant de l’ampleur, finit par gagner tout un chacun. Les uns sont mécontents parce qu’ils y ont perdu – les propriétaires terriens –, les autres parce qu’ils ont reçu trop peu – les paysans – et pour trop cher. Une partie considérable de l’appareil bureaucratique estime que les changements viennent trop vite, tandis que beaucoup considèrent qu’ils vont trop lentement.
Les réformes donnent une puissante impulsion au développement économique du pays. C’est le début de la « fièvre des chemins de fer » : les neuf cent soixante-dix-neuf verstes de voies ferrées qui existaient en 1857, se transforment, en 1863, en trois mille soixante et onze verstes. En 1881, la Russie comptera vingt et un mille neuf cents verstes. On construit annuellement cinq cents verstes durant les années 1860, et mille quatre cents au cours des années 1870 ; des chantiers réalisés presque exclusivement par des entrepreneurs privés.
Le réseau télégraphique de l’État russe couvrait deux mille verstes au temps de la guerre de Crimée ; en 1880, il atteint soixante-quatorze mille huit cent soixante-trois verstes. En 1865, la Western Union Telegraph (États-Unis) passe un accord avec la Russie en vue d’installer une ligne télégraphique à destination de l’Europe, traversant l’empire par le détroit de Behring, le Kamtchatka, la Sibérie, jusqu’aux frontières occidentales. George Kennan, qui a suivi le tracé de la future ligne, rapporte que tout était prêt et que le projet ne fut pas réalisé pour la simple raison qu’une compagnie concurrente américaine réussit, auparavant, à installer le câble qui, par le fond de l’Atlantique, relia l’Amérique à l’Europe. Le voyageur américain atteste, en particulier, de la solidité des finances russes : pour onze dollars-or, on donne quinze roubles-argent1.
À compter de 1856, des compagnies de navigation apparaissent, d’abord sur la mer Noire et la mer d’Azov, puis sur d’autres mers intérieures de Russie. La production de fer et de fonte, l’extraction houillère sont en augmentation. Un quartier de fabriques et d’usines se crée à Saint-Pétersbourg.
Comparés aux pays occidentaux, ces réussites sont relatives. Il n’en demeure pas moins que, pour la Russie, l’impulsion économique est considérable. C’est le début de ce qu’on appellera au XXe siècle la modernisation de l’économie, conséquence directe de celle du système étatique. Vers la même époque, le Japon féodal entreprend lui aussi sa modernisation. La cause en est, là encore, comme en Russie, la défaite, la conscience de sa faiblesse. Dans la seconde moitié des années 1850, Américains, Anglais et Russes contraignent les Japonais à ouvrir leurs ports, à signer des traités inégaux. Conséquence de la guerre civile, les partisans de la modernisation renversent le régime absolutiste du
La grande différence réside dans le fait que la société japonaise n’oppose pas de résistance aux réformateurs. En Russie, en revanche, le mécontentement s’exprime concrètement et idéologiquement. L’insatisfaction de la grande masse de la population – les paysans – est loin d’être infondée. Les paysans attendaient l’« âge d’or », le manifeste impérial qui leur donnerait – gratuitement qui plus est – toute la terre qu’ils travaillaient. Le manifeste de 1861 est donc considéré comme un faux, un texte préparé par les propriétaires nobles et déformant la volonté du souverain. Le nombre des troubles paysans nécessitant l’intervention des troupes, est une preuve convaincante de la déception. En 1859, on en compte cent soixante et un, alors qu’on commence seulement à parler de la « liberté », en 1861, après la publication du Manifeste du 19 février, on dénombre mille huit cent cinquante-neuf soulèvements paysans, d’ampleur diverse. Ils sont moins nombreux ensuite, tombant à cinq cent neuf en 1863. Au total, les cinq années de l’émancipation sont marquées par trois mille cinq cent soixante-dix-neuf révoltes. Vingt ans plus tard – 1878-1882 –, on en dénombre seulement cent trente-six. L’historien soviétique qui a fait ces calculs, donne, à titre de comparaison, les chiffres des révoltes paysannes en Irlande, durant la même période (1878-1882). Un rapport spécial du Parlement britannique fait état de onze mille six cent vingt-quatre soulèvements2.
La paysannerie se résigne finalement à accepter les implications pratiques de la réforme ; mais le mécontentement laisse dans la conscience une empreinte qui jouera un rôle capital au début du XXe siècle.
Le mécontentement des propriétaires terriens n’est pas moins fondé. Ils ont touché de l’argent en échange de leurs terres (pour nombre d’entre eux, mauvais exploitants agricoles et appauvris, c’est une manne inattendue), mais ils ont perdu leur pouvoir et leur statut de seule catégorie sociale libre en Russie.
La bureaucratie n’est pas plus satisfaite, alors même qu’elle a (avec enthousiasme pour une minorité d’entre elle, à contrecœur pour l’écrasante majorité) préparé et réalisé les réformes. Les changements qui surviennent en Russie dans la seconde moitié du XIXe siècle, sont plus importants que les réformes de Pierre le Grand. Le premier empereur russe développait et renforçait le pouvoir absolu ; Alexandre II, lui, accepte l’affaiblissement fondamental de l’autocratie. Après la suppression du servage, l’autocratie est condamnée : elle peut se transformer en monarchie parlementaire, ou (comme cela se produira) périr. Vassili Klioutchevski écrit : « Paul, Alexandre Ier et Nicolas Ier étaient les maîtres de la Russie, mais ils ne la gouvernaient pas3… »
Il est autrement plus difficile de gouverner que de posséder en maître, tant pour l’empereur lui-même que pour l’appareil bureaucratique qui le sert. Alexandre II ne se sent pas très à l’aise dans son rôle de réformateur. Découvrant un jour, dans une note rédigée à son intention, l’expression « le progrès du développement de la société », l’empereur fait cette remarque en marge : « Parlez d’un progrès ! ! ! Je demande instamment que ce terme ne soit pas employé dans les documents officiels. » Aussitôt, le mot « progrès » est interdit dans la presse4. Douloureusement, surmontant sa résistance intérieure, Alexandre II s’engage sur la voie des réformes, parce qu’il y voit le seul moyen de restaurer la puissance de l’empire, après la lourde défaite qu’il a subie, de rétablir le prestige et la position de la Russie sur la scène internationale. Le sommet de l’appareil bureaucratique se plie à la volonté souveraine, comprenant que, ce faisant, il brise de ses mains le système autocratique modèle.
Plus encore qu’aux réalités concrètes, le mécontentement général s’alimente à l’idéologie.
Sous le titre
En 1856, le slavophile Sergueï Aksakov évoquait, dans une lettre à son fils Ivan, les tares de la civilisation occidentale et il parvenait à cette conclusion : « Nous, nous avons au moins un avenir, l’Europe, elle, n’en a plus. » En 1861, les révolutionnaires N. Chelgounov et M. Mikhaïlov écrivent : « Nous sommes un peuple retardataire et c’est là notre salut. Nous devons bénir le destin de n’avoir pas vécu la vie de l’Europe. Ses malheurs, la situation sans issue dans laquelle elle se trouve, nous sont une leçon. Nous ne voulons pas de son prolétariat, de son aristocratisme, de son principe étatique ni de son pouvoir impérial5. » De l’avis des auteurs d’
Le grand écrivain satirique Saltykov-Chtchedrine tire le bilan des réformes d’Alexandre, dans des essais intitulés
En janvier 1861, la revue populaire
L’intérêt pour les travaux de l’historien français des années 1860 s’explique en particulier par le fait que l’empereur semble trop faible pour réaliser des réformes. Cela paraît d’autant plus vrai que chacun garde le souvenir de son père. Secrétaire à l’ambassade de Prusse à Pétersbourg, Kurd von Schlözer note dans son journal, le 24 juin 1857 : « On dénigre l’empereur d’une façon inouïe… Nicolas Ier pouvait faire ce qu’il voulait ; il était, à tout le moins jusqu’en 1854, auréolé de son pouvoir, on admirait sa force, son énergie, on jugeait naturelles ses mesures les plus dures et les plus cruelles… Aujourd’hui, tout a changé. On parle à présent de douceur, d’affabilité, car l’empereur est en effet doux et affable. Mais il lui suffit de se montrer cassant une seule fois, de donner un ordre un peu rude, et tous se regardent, s’interrogent : quelle mouche le pique ? Le vieil empereur pouvait se conduire ainsi. Mais lui ? » Le 2 janvier 1858, Kurd von Schlözer consigne : « Le mécontentement est général. Privés d’un tsar énergique, cruel, les officiers surnomment l’actuel souverain : “La vieille femme”6. »
4 Les « Hommes nouveaux »
Tiré de la proclamation
En mai 1862, paraît, à Pétersbourg et dans les grandes villes de province, une proclamation intitulée
Depuis sa cellule, le jeune révolutionnaire exprime de façon concise et claire les idées débattues aux réunions d’un petit cercle d’étudiants, auxquelles assistait un certain Sergueï Netchaïev, appelé, quinze ans plus tard, à connaître une renommée mondiale. L’historien anglais Tibor Szamuely note que Zaïtchnevski ne pouvait sans doute prévoir l’effet sensationnel produit par sa proclamation sur les cercles radicaux de Russie et sa profonde influence sur l’évolution future du mouvement révolutionnaire. « Il créa la tendance révolutionnaire connue sous le nom de “jacobinisme russe”2. » Piotr Zaïtchnevski garde la mémoire des ancêtres révolutionnaires, mais il avertit : « … Nous serons plus cohérents, non seulement que les pitoyables révolutionnaires français de 1848, mais aussi que les grands terroristes de 1792. Nous ne prendrons pas peur si nous nous apercevons que, pour renverser l’ordre actuel, il nous faut verser trois fois plus de sang que ne l’ont fait les Jacobins français… » Les Jacobins russes promettent donc d’être au moins trois fois plus efficaces que leurs homologues français.
Un an plus tard, en 1863, la revue
Nikolaï Tchernychevski donne la réponse à la question posée dans son titre : il faut faire la révolution. Bien plus, il nomme ceux qui doivent s’y employer, la diriger. Le sous-titre du roman proclame :
Un mécontentement général règne en Russie. Toutes les couches de la population ont des griefs à l’égard des réformes, toutes veulent leur amélioration. Seul, un groupe les rejette entièrement, leur préférant la révolution. Il s’agit d’un nouveau groupe social, qui se cherche un nom. On voit d’abord apparaître le terme de
Le mot
Se rattachant à divers « grades »
En 1862, Ivan Tourgueniev dote le lexique russe d’un mot nouveau :
Dès le début du XIXe siècle, Joseph de Maistre avertissait que le principal danger pour la Russie n’était pas le soulèvement paysan, mais « les Pougatchev de l’Université ». Ces derniers font leur apparition dans la seconde moitié du siècle. Quittant violemment les structures étatiques, se libérant de l’État, les « Hommes nouveaux » se donnent pour mission de délivrer le peuple. Ils ne doutent pas un instant de leur droit à le diriger : d’une part, parce qu’ils veulent son bien, d’autre part, parce qu’ils savent comment donner au peuple ce dont il a besoin, même si ce dernier n’en est pas conscient.
Piotr Valouïev, alors gouverneur de Courlande, écrit dans
Le « Vissarion furieux », comme le nomment ses admirateurs, « précurseur », selon Lénine, « de l’évincement complet des nobles par les
Nekrassov traduit en vers la formule de Bielinski : « Tu peux ne pas être poète, Mais tu dois être citoyen. » Autrement dit : l’art est second, la juste orientation idéologique est première.
Cette conception esthétique confère aux critiques littéraires l’autorité sur les esprits des lecteurs ; eux seuls déterminent quel livre est bon, mauvais, nuisible. On en arrive ainsi à une situation unique en son genre : les guides de la pensée et du mouvement sociaux sont désormais les critiques littéraires. À Bielinski succède Pissarev, à Pissarev Tchernychevski, à Tchernychevski Dobrolioubov.
Nikolaï Tchernychevski établit, dans le roman
La présence de guides, de chefs, suppose l’existence d’une masse, d’un peuple, d’hommes à diriger. Mikhaïl Bakounine lance cet avertissement : « Il faut que notre esprit apprenne à comprendre l’esprit du peuple, et que nos cœurs s’accoutument à battre à l’unisson de son cœur grandiose, mais qui nous reste obscur. Nous devons voir en lui, non pas un moyen, mais une fin, ne pas le considérer comme un matériau de révolution conforme à nos idées, comme de la “chair à libération”8… » L’idée du peuple comme « chair à libération » est largement répandue parmi les « chefs ». Le 28 juin 1841, Vissarion Bielinski écrit dans une lettre à un compagnon de pensée : « Je commence à aimer l’humanité à la façon de Marat : pour faire le bonheur d’une minorité d’entre elle, il me semble que je serais prêt à exterminer tout le reste par le fer et le feu9… ». Vingt ans plus tard, les auteurs de la proclamation
La différence ne tient pas à une plus grande densité de la population russe. Le radicalisme de l’intelligentsia russe augmente de jour en jour. À dix-sept ans, Piotr Tkatchev, l’un des principaux créateurs de l’idéologie de « l’Homme nouveau », déclare que le succès de la révolution sera assuré, si l’on coupe la tête à tous les habitants de l’Empire russe, âgés de plus de vingt-cinq ans10. La littérature consigne l’image du révolutionnaire, qu’elle approuve ou dénonce. Nikolaï Tchernychevski fait de son Rakhmetov un modèle de « guide ». Dans son roman
Les années 1860, qui commencent par la suppression du servage et ouvrent la voie des réformes, apportent à la Russie le pressentiment d’une tempête imminente. Les « ultra-progressistes », pour reprendre l’expression de Nikitenko, les « impatients », comme les appelle Leskov, veulent la révolution. En septembre 1861, les étudiants de l’université de Saint-Pétersbourg se mettent en grève, pour protester contre le renvoi du professeur Pavlov dont les cours sur le millénaire de la Russie ont déplu à la censure. C’est la première grève étudiante dans l’histoire du pays. Elle est soutenue par l’écrasante majorité des professeurs.
Il est désormais à la mode de parler en mal du gouvernement, note Alexis Nikitenko dans son journal.
Les troubles estudiantins poussent l’exilé de Londres à écrire dans un article intitulé
Les villes russes, capitales comprises, sont souvent la proie des flammes, et chacun y est habitué. Mais quand, le 28 mai 1862, un incendie embrase le marché Apraxine, principal lieu commercial de Pétersbourg, tous sont persuadés que la révolution a commencé. Et cela d’autant plus que la proclamation
Le gouvernement prend des mesures. On juge les auteurs de proclamations, les nihilistes. Le procès politique le plus important de l’époque est celui de Tchernychevski, accusé d’avoir rédigé une proclamation intitulée :
Le 17 mai 1864, Nikitenko consigne dans son journal : « Aujourd’hui, on annonce dans le journal de la police
Les historiens considèrent aujourd’hui qu’on dispose de preuves suffisantes pour « estimer, avec une forte dose de probabilité, que l’auteur de la proclamation était bien Tchernychevski15. On est fondé à penser qu’il est aussi l’auteur d’une lettre anonyme adressée à Herzen et publiée dans
Le Conseil d’État, qui condamne Tchernychevski, manque de preuves, mais il a l’intime conviction de châtier le guide de ces « Hommes nouveaux » qui plongent le pouvoir dans l’effroi.
Les procès politiques, la fermeture de l’université de Saint-Pétersbourg jusqu’à l’instauration d’un nouveau règlement, la fermeture (temporaire) des écoles du dimanche pour les adultes, la suspension (pour huit mois) des périodiques radicaux,
Auteur d’une
Le 4 avril 1866, l’étudiant Dmitri Karakozov tire sur le tsar, en promenade au Jardin d’Été de Pétersbourg. « Il le manqua, malheureusement », écrira un historien soviétique16. Le terroriste rate son coup, un certain Komissarov, artisan de son état, qui se trouvait là par hasard, ayant fait dévier sa main. Un homme du peuple empêche ainsi un noble (ruiné) d’assassiner le tsar. L’impact sur le pays est immense. Alexandre II, devant lequel on traîne Karakozov, lui pose cette question éminemment logique : « Tu es sans doute polonais ? – Non, je suis absolument russe. – Alors, pourquoi avoir attenté à mes jours ? » demande l’empereur, incapable de comprendre qu’un Russe puisse tirer sur un tsar russe. Et il entend en réponse : « Quelle liberté as-tu donc donnée aux paysans17 ? » Le coup de feu de Karakozov inaugure une nouvelle phase du mouvement révolutionnaire en Russie.
Une semaine après l’attentat, Nikitenko note : « Le forfait qui a failli endeuiller la Russie… montre la profondeur de la corruption dans notre société. La monstrueuse atteinte aux jours du souverain est sans nul doute née et a mûri dans le nid du nihilisme, parmi ces gens qui, contaminés par l’enseignement destructeur du matérialisme exclusif, ont bafoué en eux-mêmes tout principe moral18… »
Professeur libéral à tendance conservatrice et censeur, Alexis Nikitenko se trompe : la jeunesse russe, venue grossir les rangs de l’intelligentsia, n’a bafoué que les principes moraux condamnés par ses chefs. La morale des
En 1861, Herzen appelait les étudiants à aller « dans le peuple, au peuple ! ». Piotr Lavrov donne un fondement théorique et scientifique au programme de l’intelligentsia. Il propose une définition de l’
Piotr Lavrov, lui, n’a rien d’un aventurier. Le mot clef de son programme est « propagande ». La jeunesse, avant tout estudiantine, entend son appel. Le succès des
Durant l’été 1874 – qualifié d’« été insensé » –, les jeunes vont « au peuple », ils partent pour les campagnes. N’ayant pas la moindre notion du peuple ni de la vie rurale (bien qu’il y ait parmi eux des enfants de propriétaires terriens), les propagandistes sont aussitôt livrés aux autorités par les paysans. Dans un rapport à l’empereur, le comte Pahlen, ministre de la Justice, donne des chiffres : sept cent soixante-dix personnes sont arrêtées, dont six cent douze jeunes gens et cent cinquante-huit jeunes filles. Deux cent soixante-cinq suspects sont gardés en détention, les autres sont relâchés contre le versement d’une caution. Seuls, cinquante-trois propagandistes parviennent à éviter l’arrestation20.
Piotr Lavrov a pour adversaires idéologiques Mikhaïl Bakounine qui, à la propagande à long terme préfère de beaucoup l’agitation visant l’action immédiate, et Piotr Tkatchev qui appelle à prendre le pouvoir. Lavrov les met en garde : il est possible de s’emparer du pouvoir, mais il ne s’agira alors que d’une révolution politique, inapte à réaliser la transformation sociale du pays.
L’échec de l’« aller au peuple » signe celui des idées de Piotr Lavrov. La jeunesse révolutionnaire revient à la tactique de l’action directe. Le noyau des organisations révolutionnaires naissantes – « Terre et Liberté », « La Volonté du Peuple » – est formé par les acteurs de la « croisade rurale ».
Le 24 janvier 1878, Vera Zassoulitch, âgée de vingt-sept ans, tire sur le gouverneur de Pétersbourg, le général Trepov, et le blesse. Elle est aussitôt arrêtée. Le 4 août 1878, Sergueï Kravtchinski (pseudonyme : S. Stepniak), vingt-sept ans lui aussi, tue d’un coup de poignard, dans une rue très animée de la capitale, le général Mezentsev, chef des Gendarmes, et parvient à s’enfuir.
Ainsi commence la terreur révolutionnaire. Dans plusieurs villes, on tire sur les gendarmes, les procureurs, les ministres, ou on tente – en y réussissant parfois – de les poignarder. Ensuite, viendront les bombes. Dmitri Karakozov était membre d’un groupe clandestin dirigé par Nikolaï Ichoutine et baptisé « L’Organisation ». Le noyau en était un parti intérieur, portant un nom aussi concis qu’expressif : « L’Enfer ».
Les années 1870 voient l’apparition d’organisations, appelées à se transformer en partis. Tout le temps que dure le processus de formation d’un mouvement terroriste organisé, ses acteurs sèment l’effroi par des noms fictifs, suivant en cela l’exemple de Netchaïev. Des proclamations annonçant des actions terroristes sont signées par un « Comité exécutif du Parti populiste révolutionnaire » et s’ornent d’un sceau représentant un revolver, un poignard et une hache. Le ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine, note dans son journal : « Le projet diabolique d’une société secrète visant à terroriser toute l’administration commence à être couronné de succès21. »
Vera Zassoulitch tire sur le général Trepov parce qu’il a ordonné de faire fouetter un étudiant arrêté, répondant au nom de Bogolioubov. La loi, on le sait, interdit l’usage des châtiments corporels pour les nobles. Le coup de feu est donc une façon de s’insurger contre cette violation de la loi. Vera Zassoulitch est jugée, mais le jury l’acquitte. Anatoli Koni, qui préside le tribunal, rapporte qu’à la veille du procès, le ministre de la Justice, le comte Pahlen, est stupéfait à l’idée que les jurés risquent d’acquitter une terroriste. « Le gouvernement est tout de même en droit d’attendre, dans cette maudite affaire, des services particuliers de la part du tribunal et de la vôtre. » Koni répond : « Comte, permettez-moi de vous rappeler les paroles d’Aguesseau au roi : “Sire, la Cour rend des arrêts et pas des services”22. »
Professeur de droit et l’un des plus brillants juristes russes, Koni n’ignore pas que la culpabilité de Zassoulitch « serait incontestable en Angleterre, où une vive conscience du droit est développée dans toute la population… ». La décision du jury est suscitée par le mécontentement de la société envers la politique gouvernementale. Ce dernier atteint de nouveaux sommets avec la fin de la lourde guerre contre la Turquie et la paix imposée à la Russie par les puissances européennes, la privant des fruits de la victoire. « Nos jurés, écrit Koni, se sont fait l’écho très sensible des tendances de la société23. » À l’annonce de l’acquittement, la salle du tribunal est transportée d’enthousiasme : « Bravo ! Hourra ! Fantastique24 ! » On parle même de « prise de la Bastille ».
L’explosion de l’action terroriste dans la seconde moitié des années 1870 est rendue possible car le mécontentement à l’égard de la politique étatique a pris le caractère d’un mouvement d’opposition actif, qui se traduit, entre autres, par une bienveillance certaine envers les terroristes. Pour reprendre une expression de Mao Zedong, ces derniers nagent dans l’opinion comme des poissons dans l’eau. Alors que les campagnes s’apaisent et s’adaptent à la vie de l’après-réforme, l’élite cultivée de la société, ainsi que l’indique Piotr Valouïev à l’empereur en juin 1879, n’apporte aucun soutien au gouvernement dans sa lutte contre un groupe criminel peu nombreux25.
Boris Tchitcherine évoque comme suit l’atmosphère du temps : « […] La pensée d’opposition peut toujours escompter être populaire. Chez nous, il faut de l’audace pour qu’un individu autonome soutienne, dans ses écrits, l’orientation gouvernementale. Car l’écrivain qui porte la marque officielle se prive instantanément de toute influence sur la société26. » Le professeur Tchitcherine sait de quoi il parle : ses points de vue qui prennent l’opinion publique à revers, suscitent l’indignation des « maîtres des âmes ». À côté de la censure gouvernementale apparaît, dit encore Boris Tchitcherine, la « gendarmerie libérale » qui condamne sans appel les idées pro-gouvernementales et antirévolutionnaires. En réponse à la naissance du nihilisme, on voit paraître des romans à tendance « antinihiliste ». Leurs auteurs, dont certains comptent parmi les plus grands écrivains de l’époque – Nikolaï Leskov, Alexis Pissemski, Paul Melnikov-Petcherski – sont pratiquement rayés de l’histoire de la littérature.
Directeur-propriétaire du très influent journal conservateur
Fiodor Dostoïevski n’évoque pas par hasard une éventuelle explosion au Palais d’Hiver. Le 5 février 1880, en effet, la salle à manger saute au moment où la famille impériale va y pénétrer. De nombreux soldats de la garde sont tués, et il y a encore plus de blessés. Le coup de feu de Karakazov a été le premier attentat à la vie du tsar libérateur. Le 8 juin 1867, à Paris, un Polonais, Alexandre Berezovski tire sur Alexandre II. La montée de l’action terroriste – après le coup de feu de Vera Zassoulitch et le coup de poignard de Sergueï Kravtchinski – conduit les groupes militants à décider d’accomplir, comme on dira au début du XXe siècle, un « acte central » : assassiner le tsar. Le 2 avril 1879, Alexandre Soloviev, trente ans, ancien instituteur déçu par l’échec de l’« aller au peuple », tire sur Alexandre II qui effectue sa promenade habituelle à travers Pétersbourg. Arrêté, le terroriste explique ainsi son geste : « Influencé par des réflexions à propos de livres que j’ai lus, de contenu purement scientifique, entre autres ceux de Buckle et Draper, j’ai renié jusqu’à la croyance en Dieu comme en un être surnaturel… L’idée d’attenter aux jours de Sa Majesté est née en moi sous l’influence des enseignements socialistes révolutionnaires ; j’appartiens au Parti socialiste révolutionnaire russe… »
En 1863, apparaît une « organisation antigouvernementale » (ainsi qu’elle se définit dans sa proclamation), baptisée « Société Terre et Liberté ». Elle ne dure que peu de temps, mais reprend ses activités en 1877. Au cours de l’été 1879, une scission se produit en son sein : les partisans de la propagande socialiste se rassemblent dans une organisation portant le nom de « Partage noir », les partisans de la terreur forment le parti « La Volonté du Peuple ». Le « comité exécutif » de ce parti condamne l’empereur à mort. À compter du 2 avril 1879 et jusqu’au 1er mars 1881, date de l’assassinat d’Alexandre II, c’est une véritable traque qui se déclenche contre le tsar. Peu nombreuse (une vingtaine de membres) mais fanatiquement dévouée à son idée, l’organisation terroriste multiplie les attentats : explosion au Palais d’Hiver, explosion dans le train impérial, mines placées sur le passage d’Alexandre – le tsar semble cerné de toutes parts, tel un ours auquel on donne la chasse.
Spécialiste de la police secrète russe, Ronald Hingley note qu’il est impossible d’expliquer clairement pourquoi « ces jeunes gens » se consacrent ainsi à l’assassinat du souverain. Certains pensent sans doute que le meurtre du tsar sera le signal du soulèvement populaire, d’autres espèrent naïvement que le successeur entreprendra des réformes libérales. Mais pour la majorité des terroristes, constate l’historien, le désir obsédant de tuer l’empereur n’est pas rationnel, c’est une impulsion émotionnelle, engendrée par l’incapacité des révolutionnaires à exercer une influence sur la société28.
Le programme du « comité exécutif » explique que « l’action terroriste… vise à saper le charme exercé par la force gouvernementale, à donner des preuves constantes qu’il est possible de lutter contre le gouvernement, à accroître ainsi l’esprit révolutionnaire dans le peuple, de même que la foi dans le succès de la cause, enfin à former des forces adaptées et habituées au combat29 ». Un point de vue que partagent entièrement, en l’exprimant de manière plus résolue, Marx et Engels, futurs maîtres spirituels de la révolution russe. « Les agents du gouvernement, écrit Friedrich Engels en 1879, se livrent en Russie à d’incroyables cruautés. Il faut se défendre contre ces bêtes sanguinaires de toutes les façons possibles, en employant la poudre et les balles. Le meurtre politique est, en Russie, le seul moyen dont disposent les hommes intelligents, audacieux et qui ont le respect d’eux-mêmes, pour se protéger des agents d’un régime despotique inouï. » Six ans plus tard, Karl Marx confirmera l’opinion de son ami, en déclarant que « la terreur des membres de “La Volonté du Peuple” est un moyen d’action spécifiquement russe, historiquement inéluctable, à propos duquel il convient aussi peu de moraliser, de se demander si l’on est pour ou contre, qu’au sujet du tremblement de terre de Chio30 ».
Le régime d’Alexandre II est incroyablement plus doux que celui de Nicolas Ier, mais cet adoucissement, confirmant les thèses de Tocqueville, engendre l’indignation croissante de ses adversaires. Dans l’atmosphère de réformes et de libéralisation du système, la Troisième Section perd son efficacité passée dans la lutte contre les forces antigouvernementales. Après l’attentat perpétré par Karakozov, le prince Dolgoroukov, chef des Gendarmes et de la Troisième Section, remet sa démission. Il est remplacé par le comte Piotr Chouvalov qui réussit à contenir la montée du terrorisme pendant quelques années. En 1874, toutefois, le tsar, mécontent de la trop grande influence sur les affaires de l’État acquise par le chef des Gendarmes que l’on surnomme Pierre IV, « exile » Chouvalov à Londres, en qualité d’ambassadeur. En quatre ans, la Troisième Section change trois fois de chef. La sécurité de l’État et de l’empereur est d’abord confiée au général Potapov – un homme au « cerveau de poulet », note Valouïev dans son journal. Lui succède peu après le général Mezentsev, qui commet une faute impardonnable pour un chef de la police secrète : il se fait poignarder dans la rue. Vient ensuite Alexandre von Drenteln, qui ne pourra empêcher ni le coup de feu de Soloviev, ni l’explosion au Palais d’Hiver. Les terroristes mettent à profit la présence de Drenteln pour infiltrer un agent, Nikolaï Kletotchnikov, dans la Troisième Section, ce qui leur permet d’obtenir les informations dont ils ont besoin, au cœur même de la police secrète. Kletotchnikov donne notamment aux révolutionnaires le nom des agents de la Troisième Section, qui se font invariablement tuer.
La Troisième Section ne reste pourtant pas inactive. Des procès politiques ont lieu. On en compte, par exemple, dix-sept en un an seulement, de septembre 1876 à septembre 1877. Le nombre des accusés ne cesse d’augmenter : ils sont cinquante en février 1877 et, le 18 octobre 1878, s’ouvre le « procès des cent quatre-vingt-treize ». Les accusés sont, en règle générale, jeunes (entre vingt et vingt-cinq ans) et ils comptent beaucoup de femmes. Au « procès des cinquante », on juge ainsi seize très jeunes femmes révolutionnaires, presque des gamines.
Le coup de feu de Vera Zassoulitch fait la preuve que les femmes russes sont résolues à ne pas se limiter à la propagande.
À la tête de « La Volonté du Peuple » qui a condamné Alexandre II à mort, se trouve un fils de serf, Andreï Jeliabov (1851-1881). Remarquable organisateur, il jouit d’une grande autorité parmi ses camarades. Lorsqu’il est arrêté, son amie, Sophie Perovskaïa (1853-1881), noble, fille de gouverneur, prend sur elle de mettre la sentence à exécution. Le 1er mars 1881, elle guide les lanceurs de bombes à travers les différents itinéraires potentiels de l’empereur, contrôlant l’opération jusqu’à la dernière minute.
Alexandre Soljénistyne rapporte une histoire authentique : en 1937, au musée de la Révolution, à Moscou, on retire les portraits de Jeliabov et Perovskaïa. Pour le vingtième anniversaire de la révolution, rapporte l’auteur du
Alexandre Soljénitsyne évoque à juste titre le fameux mot d’ordre : « Mort au tyran ! » L’impulsion pour la série d’attentats contre Alexandre II est l’assassinat du président des États-Unis, Abraham Lincoln, le 15 avril 1865. On n’ignore pas, en Russie, que le meurtrier, John Wilkes Booth, a crié, en tirant sur le président : «
Certes, Abraham Lincoln n’avait rien d’un tyran. Mais le monarque héréditaire Alexandre II non plus. Le sort, ou le hasard terroriste – sans la volonté de fer de Sophie Perovskaïa, l’attentat du 1er mars 1881 n’aurait sans doute pas réussi – empêche l’empereur de poursuivre les réformes qu’il a entamées un quart de siècle plus tôt, en montant sur le trône.
Après l’explosion du Palais d’Hiver (le 5 février 1880), Alexandre II fait venir à Pétersbourg Mikhaïl Loris-Melikov, gouverneur-général de Kharkov, héros de la dernière guerre russo-turque. Il préside d’abord la « Haute Commission exécutive », chargée de la sécurité du pays et du souverain, puis est nommé ministre de l’Intérieur. La Troisième Section dépend également de lui. Il concentre donc entre ses mains le contrôle de presque tous les aspects de la vie étatique, à l’exception de la politique étrangère. Il est aussitôt (20 février 1880) victime d’un attentat ; seul un hasard lui sauve la vie.
Alexandre II montre un courage hors du commun en confiant le pouvoir dans le pays à un noble russe mais de nationalité arménienne, homme d’une grande fermeté mais qui comprend la nécessité de réformes. Mikhaïl Loris-Melikov est d’emblée surnommé le « dictateur de velours » ; on dit qu’il propose la politique « de la gueule de loup et de la queue de renard ». Dans les plans du « dictateur de velours » entrent l’élargissement du
Ces visées rappellent extraordinairement le programme formulé dans la presse par Boris Tchitcherine et qu’il qualifie de « libéralisme de sauvegarde ». L’essence du « libéralisme de sauvegarde », écrit ce professeur de droit, consiste à « concilier les principes de liberté avec ceux du pouvoir et de la loi. Sur le plan politique, son mot d’ordre est le suivant : des mesures libérales et un pouvoir fort. Des mesures libérales permettant à la société une activité autonome, garantissant les droits et la personne des citoyens, et préservant la liberté de pensée et de conscience… Un pouvoir fort, inspirant aux citoyens la certitude qu’aux commandes de l’État se trouve une main ferme, sur laquelle on peut compter, mais également une force raisonnable, qui saura défendre les intérêts de la société contre la pression des forces anarchiques et les glapissements des partis réactionnaires32 ».
Le grand projet de Loris-Melikov est celui d’une représentation très limitée du
Le 1er mars 1881, l’empereur Alexandre II est assassiné. En saluant son épouse morganatique, la princesse Catherine Iourievskaïa-Dolgoroukaïa, qui le supplie de ne pas sortir ce jour-là, Alexandre II lui assure que rien ne saurait lui arriver, une Tzigane lui ayant prédit la mort au septième attentat ; or, cinq seulement ont eu lieu.
La première bombe lancée sur l’empereur éclate tout près de la voiture impériale. Des Tcherkesses de l’escorte sont blessés. Alexandre II descend de son carrosse pour leur adresser quelques paroles de réconfort. C’est alors qu’il est mortellement frappé par une seconde bombe.
Les terroristes ont atteint leur but. Le tsar qui a dirigé la « révolution d’en haut » est assassiné. La mort violente du tsar libérateur signe la victoire de deux forces antagonistes : la bureaucratie qui s’oppose obstinément aux réformes, et les « Hommes nouveaux », l’intelligentsia radicale, rêvant d’une révolution qui détruira le « vieux monde ». De part et d’autre, écrit Marc Raeff, « on ne souhaitait pas que la société se développât organiquement, par suite d’un accroissement de la production et du bien-être matériel ». Pour l’historien américain, « le motif profond de cette alliance inconsciente » se nichait dans la crainte de la « grande inconnue », la crainte du peuple34. L’assassinat du tsar n’est pas le signal du soulèvement populaire, ainsi que l’imaginaient les terroristes. Le régicide engendre l’horreur dans le peuple, qui vénère profondément le
L’assassinat d’Alexandre II est appelé à jouer un rôle important dans la formation de l’opinion publique mondiale. Quelques mois après la mort du souverain, le comité exécutif de « La Volonté du Peuple » fait une déclaration, à la suite à l’assassinat du président américain James A. Garfield. Au nom des révolutionnaires russes, le Comité exécutif proteste « contre les actions violentes, telles que l’attentat de Charles J. Guiteau. Dans un pays où la liberté individuelle permet une honnête lutte d’idées…, le meurtre politique comme moyen de combattre est la manifestation du même esprit de despotisme que nous nous donnons pour tâche d’anéantir en Russie… La violence ne se justifie que lorsqu’elle est dirigée contre la violence35 ».
En février 1882, Sergueï Kravtchinski écrit en Russie, depuis l’Europe : « Il nous faut enfin réconcilier l’Europe avec les mesures sanglantes des révolutionnaires russes, montrer, d’un côté leur caractère inéluctable dans les conditions russes, de l’autre les terroristes eux-mêmes, tels qu’ils sont, à savoir non pas des cannibales, mais des individus pleins d’humanité, d’une haute moralité et nourrissant une profonde aversion pour toutes les manifestations de violence auxquelles, seules, les mesures gouvernementales les contraignent36. »
L’exécution des organisateurs et acteurs de l’assassinat d’Alexandre II suscite la compassion de l’Occident envers les terroristes. Le procès des vingt membres du comité exécutif de « La Volonté du Peuple » et des principaux militants de l’organisation entraîne des protestations sans nombre. Dix des accusés sont condamnés à la peine capitale. Le plus célèbre écrivain de l’époque, Victor Hugo, lance un
Les arguments de Victor Hugo, qui ne voit pas une « force politique » dans les bombes des terroristes, parviennent à convaincre le fils de l’empereur assassiné : Alexandre III gracie neuf des dix condamnés à mort. Seul un officier, Nikolaï Soukhanov, fondateur d’une organisation terroriste militaire, est fusillé.
5 L’empire progresse à l’est
Evgueni TARLÉ, 1944.
Fiodor TIOUTTCHEV, 1844.
La politique étrangère d’Alexandre II se révèle très populaire et d’une fantastique actualité en Russie, à la fin du XXe siècle. La raison, évidente, nous en est fournie dans l’hymne enthousiaste chanté par l’historien préféré de Staline, Evgueni Tarlé, à la fin de sa monographie intitulée
La popularité de la politique étrangère d’Alexandre II est liée, comme cela arrive bien souvent, non pas à son analyse réelle, mais à la formule d’Alexandre Gortchakov, qui succède à Nesselrode au poste de ministre des Affaires étrangères. Exposant son programme de politique extérieure après la défaite dans la guerre d’Orient, le nouveau ministre écrit : « On prétend que la Russie est fâchée. Non, la Russie n’est pas fâchée, elle se recueille1. » Ce « recueillement » deviendra l’expression favorite des hommes politiques et des gouvernants russes dans les années 1990. Il traduit une volonté de s’occuper, d’abord, des affaires intérieures, de rassembler des forces, avant de se tourner vers les questions de l’étranger.
Formulé dans une circulaire adressée, le 21 août 1856, aux ambassades et missions russes dans les États européens, le programme d’Alexandre Gortchakov emprunte ses idées principales à la
Les « affaires intérieures » dont Nesselrode juge indispensable de s’occuper, et dont Alexandre II s’occupe effectivement en mettant en œuvre son programme de réformes, ne concernent pas les peuples allogènes entrant dans la composition de l’empire. En évoquant les « prétendues conquêtes », Fiodor Tiouttchev exprime le point de vue dominant dans la société cultivée. L’amère ironie du poète ukrainien Tarass Chevtchenko qui écrit : « Du moldave au finnois, dans toutes les langues, on se tait, si grande est la félicité ! », est perçue comme de la russophobie. L’un des penseurs russes les plus originaux du XXe siècle, Gueorgui Fedotov, écrira en 1947, dans l’émigration : « Nous n’avons pas voulu voir toute la complexité du multi-ethnisme de la Russie… Ainsi l’idée naïve selon laquelle l’État russe, à la différence des États occidentaux, s’était édifié, non par la violence mais par une expansion pacifique, non par la conquête mais par la colonisation, s’est-elle ancrée dans les esprits de l’intelligentsia libérale et aussi, pour partie, révolutionnaire3. »
En 1858, la Russie compte soixante-quatorze millions d’habitants. Les démographes divisent l’État en six grandes régions : la Russie d’Europe, les
Un point attire immédiatement l’attention : l’absence, dans le tableau proposé, des Ukrainiens et des Biélorusses. Le premier recensement russe de 1897 constate que les « régions de Petite-Russie » comptent onze millions neuf cent vingt et un mille quatre-vingt six habitants, et les « régions biélorusses » six millions neuf cent dix-huit mille cent quarante-huit personnes. Les populations orthodoxes sont automatiquement identifiées aux Russes.
À la fin du XIXe siècle, partant de l’idée que « la nationalité ne réside ni dans la race ni dans la langue, mais dans la conscience populaire », Anatole Leroy-Beaulieu juge que « vis-à-vis de l’Occident », « le Petit-Russe » est sans conteste « aussi russe que le Grand-Russe5 ». L’historien français relève toutefois une différence de caractère : « Moins éprouvés par le climat et par le despotisme oriental, le Petit-Russien et le Russien-Blanc ont plus de dignité, plus d’indépendance, plus d’individualité, que le Grand-Russien ; ils ont l’esprit moins positif, plus ouvert aux sentiments et à l’imagination, plus rêveur, plus poétique6. » Mais il se dit fermement convaincu que les rêves de transformer la Petite-Russie en État indépendant, à l’instar de la Russie ou de la Pologne, « n’ont pas trouvé beaucoup plus d’écho chez les Petits-Russiens » que des rêves semblables « n’en ont rencontré, en 1870-1871, dans le sud de la France ». Et d’ajouter : « Les plus déterminés des ukrainophiles ne vont pas au-delà de rêves fédéralistes, soutenant que le fédéralisme seul peut donner satisfaction aux nombreuses populations d’origine diverse d’un vaste empire7. »
L’absence de mouvement en faveur de l’indépendance n’empêche pas les autorités pétersbourgeoises d’interdire la langue et la littérature ukrainiennes, ainsi que le souvenir du passé. En 1863, le ministre des Affaires étrangères enjoint à la censure de ne pas autoriser la publication en langue ukrainienne d’ouvrages « pour le peuple », et avant tout de manuels scolaires. Ces instructions sont supprimées quelques années plus tard, mais en 1876, un
Centre de l’empire, la Russie d’Europe en est aussi le rempart. Le calme règne en Finlande, dont les habitants sont satisfaits de leur sort et de leur Diète, ainsi qu’en Sibérie où les populations autochtones, peu nombreuses, ne peuvent opposer de résistance à la colonisation. Dans le Caucase, en revanche, la guerre se poursuit bien après la reddition de Chamil, en août 1859. Reste le Caucase occidental, où les Tcherkesses continuent à résister et où, au début de 1864, les Tchétchènes, qui semblaient soumis, reprennent les armes. En mai 1864, les troupes russes célèbrent toutefois, nous l’avons dit, la conquête définitive de la région. Les montagnards rebelles gagnent la Turquie, ceux qui se soumettent sont déportés des montagnes vers les plaines. « Dès lors, constate avec satisfaction un historien russe du XIXe siècle, si des explosions de révolte se produisaient de temps à autre en divers points du Caucase, il ne fallait ni temps ni efforts particuliers pour en venir à bout8. »
Les régions d’Asie centrale ne causent, elles, aucun souci à l’empire. Elles constituent une base pour l’extension des possessions russes dans la région, durant les années 1860-1880.
Sur les six régions démographiques entre lesquelles est partagée la Russie (et que l’on peut considérer comme autant de zones géopolitiques), les
L’insurrection polonaise réconcilie soudain l’ensemble de la société cultivée avec le gouvernement : occidentalistes et slavophiles, libéraux et réactionnaires sont unanimes à condamner les « traîtres » et à approuver l’action des autorités. On reproche avant tout aux Polonais leur ingratitude. « Je n’ai jamais été l’ennemi de la Pologne », écrit le libéral et occidentaliste Boris Tchitcherine. Il reconnaît qu’en prenant part au partage de l’État polonais, « la Russie a fait montre d’une révoltante injustice ». Mais, estime cet historien du droit, Alexandre Ier, désireux d’« atténuer l’injustice commise par sa grand-mère », a accordé aux Polonais l’autonomie politique, une armée et une administration indépendante : « De tous les peuples environnants, eux seuls avaient des institutions libres. » Or, « plutôt que d’apprécier ce qui leur était offert et de consolider leurs acquis par une conduite raisonnable, ils rêvaient de plus… ». Le résultat fut l’insurrection de 1831 et le retrait des « cadeaux d’Alexandre Ier » par Nicolas Ier. « Un joug de trente ans, estime Boris Tchitcherine, fut le châtiment mérité de leur orgueilleuse légèreté10. »
Le second péché capital des Polonais – du point de vue des Russes – est leur refus d’accepter le « verdict de l’Histoire », d’admettre leur défaite, la perte de leur indépendance et leur place au sein de l’Empire de Russie. Fiodor Tiouttchev recourt à une image poétique pour traduire ses sentiments : « Dans le sang jusqu’aux chevilles, nous livrons bataille à des morts, ressuscités pour de nouvelles funérailles11. » Iouri Samarine dit la même chose sous la forme plus froide et lucide de l’analyse politique. Pour lui, il ne fait pas de doute que, dotés de toutes les caractéristiques d’un peuple, avec son individualité, les Polonais ont droit à laisser librement s’exprimer cette vie populaire dans tous ses aspects : liberté de foi, usage de la langue nationale pour les affaires relevant de l’administration intérieure, us et coutumes. Mais il n’en ressort pas – Samarine en est convaincu – que la « Pologne doive nécessairement constituer un État à part… L’État polonais a péri, parce qu’il était l’expression de la polonité, des principes catholiques agressifs. Pour complaire à la latinité, la Pologne a sacrifié les éléments slaves nationaux de sa nature ; la latinité lui a inculqué le virus d’une lutte non naturelle contre le reste des Slaves, et celle-ci a conduit l’État polonais à sa perte12 ». L’Histoire a rendu son verdict, définitif, qui ne saurait faire l’objet d’une grâce.
Le troisième péché, qui découle directement des deux autres, est la trahison. Toujours enflammé, Fiodor Tiouttchev écrit à propos des Polonais : « Nos Judas13. » Les Polonais insurgés ont trahi les Slaves, trahi la Russie dont le
La trahison la plus impardonnable des Polonais est d’avoir fait appel à la compassion et au soutien de l’Occident. Les contemporains de la révolte polonaise ne peuvent ignorer que les notes de protestation des ambassadeurs anglais, français et autrichien, réclamant l’amnistie pour les Polonais, la restauration de la Constitution de 1815 et bien d’autres choses encore, sont l’expression de vœux pieux des puissances occidentales, ces dernières n’ayant pas la moindre intention d’obtenir satisfaction par les armes. La Russie n’en redoute pas moins une nouvelle « guerre de Crimée » – une nouvelle coalition des armées occidentales contre l’empire orthodoxe. On tient Louis-Napoléon pour le principal instigateur de la campagne antirusse. N’assure-t-il pas à qui veut l’entendre, comme le note Nikitenko dans son journal, le 1er avril 1863, « qu’il faut anéantir la Russie pour la sécurité de l’Europe15 ». Le 21 mai, Alexis Nikitenko rencontre le poète – et, surtout, diplomate – Fiodor Tiouttchev et lui pose cette question essentielle : « Guerre ou paix ? – La guerre, sans aucun doute », répond Tiouttchev16.
Libéral modéré, le professeur Nikitenko ne parvient pas à comprendre l’acharnement antirusse de l’Occident. « Si l’on va par là, la Russie est plus nécessaire à l’humanité que la Pologne17. »
Alexandre Herzen, nous l’avons dit, va à contre-courant en prenant la défense de la Pologne dont il perçoit la lutte comme un combat pour la liberté. Ses articles de
Le gouvernement russe prend des mesures radicales pour écraser l’insurrection, mais il ne tarde pas à s’apercevoir qu’elles ne suffisent pas. Nikolaï Milioutine, qui avait joué un rôle essentiel dans la préparation de l’émancipation payanne, est rappelé de l’étranger à Pétersbourg. Alexandre II lui fait part de son point de vue sur la situation en Pologne : les classes supérieures de la nation polonaise sont impossibles à mater, la seule chose réalisable, dans l’intérêt de la Russie, consisterait à tenter d’attirer vers elle les couches inférieures de la population par une large vague de réformes paysannes19. Appelé à participer à l’élaboration d’une loi allant dans ce sens, Iouri Samarine estime qu’elle sapera « l’influence de la
Le 19 février 1864, pour le troisième anniversaire du Manifeste de libération des paysans, Alexandre II signe la loi relative à la distribution gratuite de terres aux paysans polonais. À la différence de la paysannerie russe, les paysans de Pologne n’ont pas à racheter leurs lopins (leur seule obligation est de s’acquitter d’un impôt sur la terre). L’État se charge de régler les comptes avec les propriétaires nobles polonais, « sur une base plutôt défavorable pour eux », souligne Iouri Samarine.
La mesure est également révolutionnaire par son origine : la loi est fondée, en effet, sur une décision du « gouvernement révolutionnaire » des insurgés, décision demeurée sans effet en raison des opérations militaires. Reprenant l’idée, le gouvernement du tsar la met à profit pour créer une paysannerie libre (le fameux « élément conservateur ») et affaiblir la
La Pologne restera tranquille quarante ans durant, jusqu’à la Première Guerre mondiale. Toutefois, ainsi que l’avait prédit Nikolaï Milioutine, il sera impossible de « l’attacher à la Russie ». Sapant le pouvoir des propriétaires nobles polonais en Ukraine, le gouvernement tsariste accorde aux paysans ukrainiens le droit de racheter la terre à un taux considérablement plus bas que celui fixé par le manifeste de 1861. L’objectif, comme l’indique Iouri Samarine, est de « trancher, dans les
Les mesures militaires et sociales se complètent d’une autre, administrative : le
Un autre problème est lié, d’une certaine façon, à la Pologne, rompant l’unité de l’Empire russe : la « question juive ». La Russie en a hérité en sus du territoire polonais saisi au cours des partages. En 1791, nous l’avons dit, Catherine II restreignait le nombre des régions où les juifs, devenus sujets de l’impératrice, étaient autorisés à vivre, en instaurant la Zone de Résidence. Son ministre, Gavriil Derjavine, proposait un projet de résolution de la « question juive », suggérant en particulier de transformer les juifs en laboureurs. Mais il leur était bientôt interdit de posséder des terres. Durant la première période des réformes libérales d’Alexandre II, la situation des juifs, très difficile sous Nicolas Ier, devient un peu plus légère. L’insurrection de 1863 fournit cependant un prétexte pour renforcer les mesures restrictives à leur endroit, mais dans les années 1870, le retour aux réformes a un impact bienfaisant sur le statut des juifs. L’accession d’Alexandre III au trône marquera le début d’un nouveau train de mesures antijuives, qui resteront en vigueur jusqu’en 1906.
Les modifications de la politique à l’égard des juifs ne changent rien à l’essentiel. Seuls, deux groupes nationaux sont officiellement qualifiés d’étrangers dans l’Empire russe : les populations autochtones du Grand-Nord et les juifs. La stricte limitation de leurs droits – Zone de Résidence,
En 1877, Fiodor Dostoïevski note, offensé, dans son
La haine des juifs, l’antisémitisme ne sont pas dictés par les seules considérations religieuses. Ouvrant la voie du capitalisme, les réformes d’Alexandre II entrouvrent les portes de la Zone de Résidence, en échange d’espèces sonnantes et trébuchantes. Les marchands, en Russie, sont répartis en trois guildes, selon l’importance de leur capital. Les juifs membres de la première guilde sont autorisés à vivre hors de la Zone de Résidence, sans être obligés pour autant de se convertir à l’orthodoxie. L’effritement du monde juif clos – habitants de petites villes dans les
L’apparition, parmi les capitalistes et les révolutionnaires, de représentants d’un peuple redouté parce qu’étranger – et méprisé pour son étrangeté –, suscite une vague croissante d’antisémitisme, particulièrement forte dans les régions où les juifs sont les plus nombreux. Dans les
La « question polonaise » exceptée, la situation à l’intérieur de l’empire ne suscite aucune inquiétude sérieuse du côté des autorités. Le cadre solide de l’État russe garantit la tranquillité. La grande orientation des réformes consiste à améliorer le fonctionnement de l’administration de l’empire, dans le nouveau contexte engendré par l’émancipation paysanne. Les réformes sont nécessaires avant tout pour restaurer la puissance de la Russie qui, par sa position géopolitique, ne peut pas ne pas jouer un rôle influent dans le concert des puissances mondiales.
Le « recueillement », pierre angulaire de la politique étrangère russe depuis Gortchakov – qui juge indispensable un répit pour reprendre des forces – est de courte durée. La puissance et le prestige de l’empire ne peuvent être rétablis qu’avec l’aide d’alliés. Leur recherche entraîne la Russie dans le système complexe des intérêts internationaux. En 1799, le comte Fiodor Rostoptchine, qui dirigeait les affaires étrangères sous le règne de Paul Ier, formulait ainsi sa vision des choses : « La Russie ne doit avoir, avec les puissances étrangères, aucun lien, autre que commercial. Les circonstances, si souvent changeantes, peuvent engendrer de nouvelles relations et de nouveaux liens, mais tout cela ne peut être que le fruit du hasard et doit demeurer temporaire. » En marge, l’empereur avait noté : « Vérité sacrée26. » Le fils de Paul, Alexandre Ier, ne partageait pas ce point de vue sur les missions de l’empire : après sa victoire sur Napoléon, il mena une politique de défense des « principes éternels de la morale et de l’ordre », qui s’étendit à toute l’Europe, y compris la péninsule Ibérique. Le rayon d’action de la politique extérieure de Nicolas Ier fut, lui, un peu moins large. En Europe, cette politique consista à remettre de l’ordre et à liquider les foyers de révolution sur les marches lointaines de la Russie.
En démontrant la faiblesse de la Russie, la défaite dans la guerre de Crimée définit une zone d’intérêt encore plus étroite en Europe : les Balkans. Les possessions européennes de l’Empire ottoman représentent sa partie la plus vulnérable. Les populations des Balkans, slaves et orthodoxes dans leur immense majorité, semblent l’allié naturel de l’empire slave orthodoxe. Défaite par la coalition de Crimée, la Russie a perdu, avec la neutralisation de la mer Noire ses positions dans les Balkans.
À la recherche d’alliés, la Russie se tourne vers la France, instigatrice du conflit de Crimée, pendant lequel elle fut le principal adversaire militaire des Russes. Paris manifeste également un désir de rapprochement. Sébastopol réduit en cendres, la communauté d’intérêts des deux parties est évidente. Le prétexte de la guerre d’Orient – la polémique sur la détention des clés du temple de Bethléem – n’était sérieux ni pour la France ni pour la Russie. Après la guerre, Paris et Pétersbourg se mettent aussitôt d’accord pour une possession commune des funestes clés. L’Angleterre est en revanche le véritable adversaire de la Russie dans la lutte pour l’influence en Orient. Quant aux relations entre Pétersbourg et Vienne, elles sont marquées au coin d’une méfiance mutuelle : la Russie a gardé un souvenir cuisant de « l’ingratitude » de l’Autriche, de sa « trahison » pendant la guerre de Crimée. De son côté, l’Autriche-Hongrie, dont la moitié de la population est constituée de Slaves, préfère voir son « sauveur » en position de faiblesse.
Le rapprochement russo-français s’édifie sur la base solide de la rivalité avec l’Angleterre et d’intérêts mutuels dans les Balkans. La politique de soutien aux mouvements nationaux, menée par Napoléon III qui souhaite affaiblir les empires multi-ethniques – Autriche-Hongrie et Empire ottoman – correspond parfaitement aux intérêts de la Russie. Le prince Gortchakov, qui déteste l’Autriche-Hongrie, est un ardent partisan de l’union avec la France.
Le premier résultat tangible de la politique commune dans les Balkans est la réunion, en 1859, de deux principautés : la Moldavie et la Valachie. Alexandre Cuza en devient le prince. En 1861, le sultan est contraint de donner son accord pour la formation d’un unique gouvernement. Ainsi naît la Roumanie. Elle reste sous protectorat turc, mais celui-ci est purement formel. En Serbie, la France soutient la dynastie des Obrenovic et obtient la reconnaissance de ses droits héréditaires au trône. En 1858, des navires français et russes font leur apparition dans l’Adriatique et obligent la Turquie à cesser sa guerre contre le Monténégro et à accepter que ce dernier étende son territoire. Une rencontre entre Alexandre II et Napoléon III à Stuttgart, en septembre 1857, démontre à l’ensemble de l’Europe l’entente cordiale des deux ennemis de naguère.
Alexandre II est nettement moins francophile que son ministre des Affaires étrangères. L’empereur s’inquiète de la politique italienne de Napoléon III, qui, vue de Pétersbourg, paraît attiser l’incendie révolutionnaire. Le fils de Nicolas Ier a toujours préféré les États « bien-pensants » : la Prusse et, en dépit de sa trahison, l’Autriche. Il n’en est pas moins évident que l’alliance avec la France aide la Russie à retrouver une part considérable de son prestige dans les Balkans.
La révolte de Pologne fait exploser l’accord franco-russe. Les « puissances de Crimée » soutiennent les Polonais insurgés. La France entière est de leur côté : les démocrates défendent « la malheureuse Pologne » au nom de la liberté, les cercles cléricaux soutiennent les Polonais catholiques au nom de la religion. L’Angleterre prend également le parti de la Pologne dont la révolte affaiblit la Russie, rompt l’entente franco-russe, mais aussi parce que les Polonais sont populaires au Royaume-Uni, particulièrement en Irlande. Le gouvernement autrichien qui, en 1846, écrasait sans pitié le soulèvement polonais de Galicie, encourage presque ouvertement les insurgés.
Les « puissances de Crimée » ne visent pas la restauration de la Pologne. Londres n’ignore pas qu’une Pologne ressuscitée ferait immédiatement alliance avec la France, ce qui conférerait à cette dernière un trop grand poids en Europe. L’Autriche, elle, comprend que le rétablissement de l’État polonais serait un exemple détestable pour ses populations slaves. La France, enfin, sait qu’elle n’est pas en mesure, seule, de restaurer la Pologne. En outre, aucun partisan des révoltés n’a l’intention de les aider vraiment. En juin 1863, les puissances s’adressent à la Russie pour lui proposer de cesser ses opérations militaires, de déclarer une amnistie pleine et entière pour les insurgés, de restaurer la « Charte constitutionnelle » de 1815. Le prince Gortchakov répond que la condition préalable aux pourparlers est la capitulation des émeutiers. Ne participeront, en outre, aux discussions que les trois puissances se partageant la Pologne.
La France et l’Angleterre se voient ainsi exclues des pourparlers sur la Pologne, mais pas la Prusse. La Russie, nous l’avons dit, a été la grande vaincue de la guerre de Crimée. Mais les vainqueurs n’en sont apparus que plus tard. L’un d’eux est le Piémont, qui avait pris part au conflit : l’Italie se réunit autour de lui. La Prusse en est un autre, bien qu’elle n’ait pas combattu. Son alliance avec la Russie lui permet de former l’Empire germanique, de la même façon que le soutien des tsars russes avait permis, autrefois, de créer la Prusse, à partir du Brandebourg.
La Prusse est la seule puissance européenne à soutenir le gouvernement russe dans sa lutte contre les insurgés polonais. Pendant la guerre de Crimée, elle a adopté une politique de neutralité bienveillante. Mais la défaite de la Russie donne naissance, dans les cercles gouvernementaux prussiens, à des projets de démantèlement de l’Empire russe : les provinces baltes (avec Pétersbourg) seraient partagées entre la Prusse et la Suède, on restaurerait la « grande Pologne » d’une mer à l’autre, le reste serait réparti entre la Grande et la Petite-Russie. La justification de ces projets est l’ouvrage très érudit du baron Haxthausen dont s’inspirent les slavophiles. L’auteur y évoque les perspectives de développement d’une Russie comptant une population de cent millions de personnes. La Prusse, alliée à l’Angleterre, prendrait sur elle d’écarter ce danger pour l’Europe27.
Le programme de démantèlement de la Russie est intéressant en ce qu’il révèle des tendances constantes dans la politique prussienne, puis dans celle de l’Allemagne, jusqu’à ce que cette dernière tente de les réaliser, au cours des années 1940. Ces tendances donnent également une idée du degré de résistance à une autre politique, celle proposée, puis mise en pratique par Otto von Bismarck. Le projet de faire l’unité de l’Allemagne, « par le fer et le sang », autour de la Prusse implique, selon Bismarck, l’instauration de liens d’amitié avec la Russie. « Avec la France, écrit-il, nous n’aurons jamais la paix ; avec la Russie, il n’y aura jamais besoin d’une guerre, si les fadaises libérales ou les sottises dynastiques ne viennent pas fausser le jeu28. »
Les deux conceptions de politique étrangère se heurtent aussi à Pétersbourg. Évoquant le temps où il était ambassadeur de Prusse en Russie (1859-1862), Bismarck souligne les « tendances anti-allemandes de la jeune génération », autrement dit des diplomates de l’après-Nicolas Ier, et en particulier du prince Gortchakov. Ces sentiments anti-allemands ne viennent pas seulement du fait que, comme le note Saltykov-Chtchedrine, « la moitié des fonctionnaires russes et tous les apothicaires sans exception sont allemands ». Les slavophiles répètent avec une insistance croissante que les Allemands sont ennemis des Slaves. Cela concerne principalement l’Autriche, mais l’augmentation de la puissance prussienne commence à inquiéter sérieusement diplomates et militaires.
Alexandre II, en revanche, est – même au temps du rapprochement avec la France – fermement partisan de la vision « pro-allemande ». Lorsque, en 1860, le comte Kisselev, ambassadeur russe à Paris, présente à l’empereur un projet d’alliance formelle avec la France, Alexandre II note en marge : « Contre qui ? » La Prusse et l’Autriche-Hongrie semblent le rempart de la tranquillité en Europe. En outre, le tsar russe nourrit un immense respect pour son oncle, le
Le débat sur l’orientation de la politique étrangère russe prend fin en 1863. Seule la Prusse, alors, soutient la Russie qui entreprend d’écraser l’insurrection polonaise. Témoin privilégié des événements, Otto von Bismarck considère comme l’une de ses missions à Pétersbourg la nécessité de lutter contre ce qu’il appelle la politique « polonophile » de Gortchakov. Le tsar explique à l’ambassadeur de Prusse qu’il existe un projet de rétablir la situation de 1815, la Pologne, foyer de révoltes, bénéficiant du soutien des États européens. Il est au demeurant impossible de russifier les Polonais, en raison de leur catholicisme et du manque d’expérience de l’administration russe. « Je ne puis juger, commente Bismarck dans quelle mesure ce projet a été bien pensé30. » L’ambassadeur de Prusse évoque très simplement les raisons de son action contre la normalisation des rapports russo-polonais : de bonnes relations entre Russes et Polonais entraîneraient un renforcement des liens russo-français.
Au début de 1863, le général prussien Gustav von Alwensleben signe, à Pétersbourg, une convention aux termes de laquelle la Prusse s’engage à n’apporter aucune aide, directe ou indirecte, aux insurgés polonais et, en cas de nécessité, à participer activement à l’écrasement des rebelles, de part et d’autre de ses frontières. Pour Bismarck, la convention d’Alwensleben – c’est le nom qu’elle prend finalement – a une valeur moins militaire que diplomatique. Les troupes russes, reconnaît le « chancelier de fer », sont capables de venir à bout des émeutiers polonais, sans l’aide prussienne. Cela, les adversaires d’un rapprochement avec la Prusse au sein du gouvernement russe – avant tout, le prince Gortchakov et le grand-duc Constantin – le comprennent parfaitement. La décision de signer la Convention est prise par Alexandre II. Bismarck conclut : « La Convention fut un coup d’échec réussi qui permit de gagner la partie. » Le heurt des deux tendances dans le gouvernement russe – monarchique antipolonaise et panslave polonophile – s’achève par la victoire de la première31.
L’armée russe écrase la révolte polonaise sans l’aide de la Prusse. Mais cette dernière obtient – comme rétribution pour la convention d’Alwensleben – l’accord de la Russie pour la prise du Schleswig et du Holstein, deux provinces danoises. En 1864, les troupes prussiennes font irruption au Danemark, tendant une main fraternelle et secourable à la minorité allemande qui peuple le Schleswig et le Holstein. Il y a bien longtemps que la Prusse ne fait plus mystère de ses prétentions sur ces provinces danoises. Gortchakov, lui, est catégoriquement contre. Il ne cesse de répéter : « Jamais la Russie ne tolérera que le Belt32 devienne un second Bosphore33. » Mais il ne peut aller contre la volonté de l’empereur. De la même façon, les liens – très anciens – d’amitié et de parenté avec le Danemark ne feront pas obstacle au développement de relations étroites avec la Prusse.
En 1864, la Prusse l’emporte sur le Danemark, effectuant un premier pas sur la voie de l’empire. En 1866, un deuxième pas est franchi : l’armée prussienne défait les Autrichiens. Cette fois, en plus de la neutralité bienveillante de la Russie, la Prusse a bénéficié de celle de la France dont elle fera sa victime en 1870. La victoire sur l’Autriche donne à la Prusse la possibilité de créer la Confédération de l’Allemagne du Nord, qui inclut tous les États situés au nord de la ligne du Main. Le découpage de l’Europe, auquel avaient procédé les vainqueurs de Napoléon en 1815, s’en trouve changé. Cela signifie, entre autres, qu’un puissant voisin est apparu aux frontières occidentales de la Russie. Beaucoup, dans les cercles russes dirigeants, en sont effrayés. Mais un petit groupe influent de diplomates et de militaires voit dans le rapprochement avec la Prusse une garantie de tranquillité aux frontières russes, permettant de mener une politique active à l’est.
Établie à la fin du XIXe siècle, la chronologie des événements majeurs du règne d’Alexandre II, retient, après 1856 (date de la signature du traité de Paris, consignant la défaite de la Russie) : 1858 – annexion de la région de l’Amour ; 1859 – conquête de l’est du Caucase ; après la césure de l’insurrection polonaise de 1863, conquête de l’Ouest caucasien en 1864. Viennent ensuite les dates de la progression victorieuse en Asie centrale : 1865 – prise de Tachkent ; 1868 – prise de Samarkand et Boukhara ; 1873 – conquête de Khiva ; 1876 – annexion du
La politique de « recueillement » décrétée par le ministre des Affaires étrangères, Gortchakov, rencontre une sérieuse résistance au département Asie du ministère, chargé de la politique russe dans les Balkans, en Asie et en Extrême-Orient, ainsi qu’au ministère de la Guerre. L’Asie centrale retient l’attention des partisans d’une politique expansionniste. Cette orientation intéresse la Russie depuis longtemps, sans être pour autant jugée de première importance.
À la fin des années 1850, néanmoins, le rôle accordé à l’Asie centrale se trouve considérablement accru. Dans les années 1859-1861, plusieurs conseils gouvernementaux ont lieu à Pétersbourg, consacrés aux questions de politique moyen-orientale. En 1861, Nikolaï Ignatiev, diplomate de vingt-huit ans ayant rang de général-major, est nommé directeur du département Asie. Occupant (à partir de 1856) le poste d’attaché militaire à Londres, Nikolaï Ignatiev acquiert la conviction que l’Angleterre est l’ennemi numéro un de la Russie. En portant un coup à la Grande-Bretagne dans ses colonies d’Asie, la Russie sera en mesure de résoudre ses problèmes dans les Balkans. Jusqu’à la fin des années 1870, Ignatiev jouera un rôle important – au titre d’ambassadeur à Constantinople, à compter de 1864 – dans la définition de la politique étrangère russe.
Soutenu par les gouverneurs militaires d’Orenbourg et de Sibérie orientale, le directeur du département Asie propose de lancer sans délai l’offensive en Asie centrale. Le plan d’Ignatiev s’inscrit dans la continuité des projets d’Ivan Kirillov qui, sous le règne d’Anna Ioannovna, avait fondé Orenbourg (1736) et rêvait de « réunir les provinces morcelées de Boukhara et Samarkand ».
Un siècle durant, la Russie déferle sur l’Asie centrale. En 1853, après la conquête de la grande forteresse du
Au début du XIXe siècle, des États se sont créés en Asie centrale : Boukhara, Kokand, Khiva. Ils deviennent la cible de l’expansionnisme russe. On prend comme prétexte les attaques des caravanes russes et des tribus autochtones vivant en territoire russe, par des « pillards ». Deux motivations fondent la politique de la Russie : l’une, politique, consiste à faire obstacle aux projets de l’Angleterre en Asie ; l’autre est d’ordre économique : ce sont les intérêts de l’industrie russe en développement et du négoce.
Au début des années 1860, Alexandre II soutient le prince Gortchakov qui fait de l’Europe le grand front diplomatique et se refuse à envenimer les rapports avec l’Angleterre. L’insurrection polonaise de 1863 change la situation. L’Angleterre prend résolument – au niveau diplomatique – le parti des insurgés. En novembre 1864, l’empereur signe un plan de progression en Asie centrale, préparé conjointement par le ministère des Affaires étrangères et celui de la Guerre. Entre-temps, les opérations militaires ont commencé. De juillet à septembre 1864, les troupes russes portent un coup très dur à l’armée du Kokand, adversaire le plus irréductible de la Russie. Après un premier assaut manqué, le général Tcherniaïev s’empare de la ville de Tachkent, en juin 1865. Il s’agit, avec une population de cent mille personnes, de la ville la plus importante d’Asie centrale. Le
Ces victoires faciles, qui s’expliquent par la supériorité colossale de l’armée russe, ralliée, une fois achevée la conquête du Caucase, par les vétérans des guerres contre les montagnards, et équipée de fusils à canon rayé, viennent à bout des dernières résistances des cercles gouvernementaux pétersbourgeois. Mal équipées, mal entraînées, les armées du Kokand, Boukhara et Khiva ne sont pas en mesure de faire obstacle aux troupes du « Tsar Blanc », ainsi qu’elles nomment l’empereur de Russie. Les troupes russes, toutefois, sont freinées dans leur progression par le désert, la chaleur, les maladies. En 1867, est créé le gouvernorat militaire du Turkestan, qui inclut des territoires garantissant l’autorité de la Russie dans les vallées des deux grands fleuves d’Asie centrale : le Syr-Daria et l’Amou-Daria. À sa tête, est nommé, concentrant entre ses mains les pouvoirs militaire et civil, l’un des meilleurs administrateurs russes de ce temps, le général Kaufman.
Après avoir consolidé son pouvoir au cœur de l’Asie centrale, le gouverneur Kaufman, en plein accord avec le ministère de la Guerre, lance l’offensive sur Khiva et le territoire des tribus turkmènes. En 1869, Krasnovodsk est prise. En 1873, les troupes russes marchent sur Khiva ; le
Au milieu des années 1870, une part considérable de l’Asie centrale est, sous une forme ou une autre, dépendante de la Russie : certains territoires sont devenus partie intégrante de l’empire, d’autres ont été temporairement vassalisés. Les victoires de la Russie, écrit dans un rapport le ministre de la Guerre Milioutine, « eurent un retentissement bien au-delà des limites de l’Asie centrale. Les Anglais, qui ne supportaient pas le moindre de nos succès dans cette région du monde, s’en inquiétèrent particulièrement34 ».
La Grande-Bretagne s’alarme, en effet, voyant « l’ours russe » se rapprocher des frontières de l’Inde. La Russie s’inquiète aussi, constatant l’inquiétude des Anglais. Pétersbourg se cherche des alliés. Et lorsqu’aux États-Unis, éclate la guerre entre nordistes et sudistes, la Russie soutient résolument le gouvernement de Lincoln. En gage des chaleureux sentiments qui animent la Russie impériale envers les États-Unis républicains, Pétersbourg envoie une escadre militaire. L’Angleterre, qui soutient ouvertement les États esclavagistes, perçoit ce geste comme l’expression du mécontentement russe à l’égard de sa politique. Après le coup de feu de Karakozov, le Sénat américain adresse en Russie, en avril 1866, un message spécial dans lequel il dit quelle fut la joie du peuple américain d’apprendre que la vie d’Alexandre II avait été préservée. L’envoyé spécial du Sénat se rend à Pétersbourg, afin de remettre la missive en main propre à l’empereur.
C’est l’époque où des pourparlers intensifs ont lieu concernant la vente de « l’Amérique russe » – l’Alaska – aux États-Unis. Après la vente, en 1842, de Fort Ross à John Satter par la Compagnie russo-américaine, se pose la question de l’Alaska. En 1858, l’ambassadeur russe à Washington reçoit pour instructions de laisser prudemment entendre aux Américains qu’il ne serait pas impossible de convaincre la Russie de se séparer de l’Alaska. Les pourparlers prennent un caractère plus concret, une fois terminée la guerre civile aux États-Unis.
Une série de motifs poussent Alexandre II à se persuader de la nécessité de renoncer à ce lointain territoire d’outre-mer. Le premier est la certitude que la Russie est une puissance continentale. C’était aussi l’avis d’Alexandre Ier. Lorsqu’en 1812, les îles Hawaii lui avaient proposé de se placer sous protectorat russe, le vainqueur de Napoléon avait refusé. La Russie n’avait pas de flotte apte à sillonner les océans et elle était loin de songer à en construire une. La progression victorieuse de l’Empire en Extrême-Orient déplace le centre des intérêts russes, des rivages américains vers l’Asie orientale et la Manchourie.
Les États-Unis comptent de nombreux opposants à l’acquisition de l’Alaska, terre de glace qui semble absolument inutile (on n’y découvrira de l’or qu’en 1896). L’idée elle-même est qualifiée de « folie de Seward », du nom d’un secrétaire d’État qui insiste obstinément pour que l’affaire soit conclue. Le baron de Stockle, ambassadeur russe, demande dix millions de dollars, William Seward en propose cinq. En 1867, les États-Unis acceptent de verser sept millions deux cent mille dollars pour « l’Amérique russe ».
La vente s’effectue alors que la Russie progresse rapidement en Asie centrale. Alexandre II « se recueille » pour consolider l’essentiel de son programme d’élargissement des frontières continentales. Visant à stabiliser la position de la Russie en Extrême-Orient, Pétersbourg normalise, en 1875, ses relations avec le Japon. En 1855, le général Poutiatine, en mission au Japon – après la « découverte » de ce pays, à l’aide des canonnières américaines du commodore Perry –, signait un traité, fixant la frontière des deux États entre les îles Kouriles d’Itouroup et d’Ouroup. En conséquence, le Japon obtenait les îles Khaboman, Chikotan, Kounachir et Itouroup. Sakhaline était déclarée « indivise ». Vingt ans plus tard, la Russie accepte de céder au Japon l’ensemble des îles Kouriles, à condition qu’il renonce à ses prétentions sur la partie méridionale de Sakhaline.
L’opinion russe désapprouve ces accords qui réduisent le territoire de l’empire.
Historien émigré, Gueorgui Vernadski écrit en 1927 : « Stupéfiante fut la légèreté avec laquelle le gouvernement d’Alexandre II céda à ses voisins une partie du territoire de l’État russe. Une légèreté qui en dit long sur l’effondrement de la notion de puissance au sein du gouvernement russe et dans l’opinion. » L’historien imagine que le gouvernement et la société étaient trop occupés par les affaires intérieures36. En 1995, toutefois, alors que les mêmes affaires intérieures continueront de retenir l’attention de la société et du gouvernement, un spécialiste de la politique extrême-orientale de la Russie écrira, convaincu : « Tout comme la vente aux Américains, en 1867, de l’Alaska et des îles Aléoutiennes, la cession des Kouriles au Japon fut une lourde erreur de la diplomatie tsariste, qui fit grand tort aux intérêts étatiques de la Russie dans l’océan Pacifique37. » La question des Kouriles continue, à la fin du XXe siècle, de faire obstacle à la normalisation des relations entre la Russie et le Japon.
L’élargissement du territoire de l’empire est systématiquement perçu comme un mouvement naturel, sans rien de commun avec la politique de conquêtes des États européens. « Si l’on examine la chose en toute conscience et justice », écrit Nikolaï Danilevski dans l’ouvrage
Les succès remportés en Europe permettent d’atténuer la douleur causée par la perte de « l’Amérique russe ». L’abolition du traité de Paris, qui fixait la défaite russe de 1855, est la grande tâche de la politique étrangère russe, après l’avènement d’Alexandre II. Il y faudra quinze ans. Pour y parvenir, et pour s’assurer la bienveillance de son seul « allié fidèle », la Russie aidera la Prusse à devenir un empire puissant.
La guerre menée par la Prusse contre la France semble à la Russie le moment opportun pour annoncer son refus de respecter les articles du traité de Paris limitant ses droits dans la mer Noire. Une circulaire d’Alexandre Gortchakov est adressée aux puissances européennes en octobre 1870, après que l’armée française a capitulé à Metz, reconnaissant la défaite de la France. L’Angleterre et l’Autriche-Hongrie protestent violemment contre cette décision unilatérale de la Russie, mais elles n’ont aucun moyen de s’y opposer. Les États-Unis soutiennent la Russie. Beaucoup plus important est le soutien de la Prusse. Bismarck explique ainsi sa position : « Nous prîmes volontiers le parti de la Russie en 1870, afin de la délivrer des restrictions imposées par le traité de Paris. Elles n’étaient pas naturelles et l’interdiction de circuler librement près de son propre littoral était, pour une puissance comme la Russie, insupportable à long terme, parce qu’humiliante. » Et le chancelier allemand ajoute sans ambiguïté : « En outre, il n’était pas dans nos intérêts d’empêcher les forces immenses de la Russie de marcher vers l’est39. » En d’autres termes : il est plus rentable pour l’Allemagne que la Russie progresse à l’est, plutôt qu’à l’ouest.
Au début de 1871, une conférence des puissances européennes se réunit à Londres, à l’initiative de Bismarck. Elle accepte la levée de toutes les restrictions concernant la Russie, la Turquie et les autres États du littoral. La Russie peut donc avoir sa flotte dans la mer Noire et installer des bases militaires. De fait, la Russie était en mesure, auparavant déjà, de construire des navires de guerre. Après la signature de la convention de Londres, elle n’en mettra pourtant aucun en chantier pendant sept ans, bien qu’une circulaire de Gortchakov affirme notamment que l’apparition d’un nouveau type de bâtiments militaires – des cuirassés – rend les restrictions du traité de Paris particulièrement pénibles pour la Russie. Mais l’important, ici, n’est pas les cuirassés (dont l’absence se fait durement sentir au cours du conflit contre la Turquie), c’est le prestige de la grande puissance. Ce prestige est restauré. Dans une adresse au prince Gortchakov, Fiodor Tiouttchev exprime sa joie de cette victoire majeure de la diplomatie russe : « Oui, vous avez tenu parole, Sans montrer un canon ni un rouble, Notre terre russe bien-aimée Rentre à nouveau dans ses droits. »
Il s’agit effectivement d’une victoire diplomatique : sans combattre, en mettant simplement à profit une situation favorable pour elle en Europe, la Russie reprend ce qu’elle avait perdu après sa défaite de 1855. Mais, en quinze ans, la situation a changé en Europe. La Prusse est devenue un empire. La conférence de Londres se tient durant les jours où le roi Guillaume de Prusse est proclamé « empereur germanique » à la Galerie des Glaces du palais de Versailles. Bismarck rapporte que Guillaume voulait être « empereur d’Allemagne ». Mais le chancelier, redoutant le mécontentement des innombrables monarques allemands, le persuada d’opter pour « Guillaume Ier, empereur germanique ».
Au début de septembre 1872, Alexandre II se rend à Berlin où Bismarck a également convié l’empereur d’Autriche, François-Joseph. Projetant une alliance avec l’Autriche-Hongrie, vaincue de fraîche date, le chancelier veut y associer la Russie. Les trois puissances signent un pacte que l’Europe baptisera : « l’Entente des trois empereurs ». De fait, les empereurs ne signent pas vraiment de pacte, ils se contentent d’échanger (en 1873) des notes concernant trois questions : le maintien des frontières de l’Europe ; la question d’Orient ; l’adoption de mesures communes contre la révolution qui menace tous les trônes. On revient, semble-t-il, aux traditions de la Sainte-Alliance, avec, cette fois, le rôle prédominant de l’Allemagne qui lie entièrement l’Autriche-Hongrie à sa politique. Commentant, en 1949, la rencontre des trois empereurs à Berlin, Evgueni Tarlé qualifiera « l’Entente » de « subterfuge et tromperie parfaitement réussis pour Bismarck, et entièrement dirigés contre les intérêts de la Russie40 ».
Le point de vue de l’historien soviétique, exprimé dans l’ivresse de la victoire sur l’Allemagne, fût-elle nazie, est partagé par de nombreux contemporains de « l’Entente des trois empereurs ». Alexandre Gortchakov, qui dirige officiellement la politique étrangère russe, voit dans la transformation de la Prusse en puissant empire, une menace pour la Russie. Mais Alexandre II, qui prend les décisions en dernier ressort, perçoit dans l’empire de son oncle sous le charme duquel il est tombé à Berlin, un fidèle allié contre la révolution et dans la résolution de la question d’Orient.
La guerre de Crimée suscite, dans la société russe, le plus vif intérêt pour la politique étrangère. Les réformes libérales permettent de formuler des opinions qui ne concordent pas obligatoirement avec le point de vue officiel, et cela concerne avant tout les affaires extérieures. Les périodiques et les journalistes qui analysent la situation internationale deviennent influents. Confirmant le nouveau rôle de la presse russe, l’ambassadeur de France se plaint (c’est du moins ainsi que la chose est perçue à Pétersbourg) d’un article de
Mikhaïl Katkov devient un fervent partisan de l’enseignement classique (il milite en faveur de l’augmentation des heures de latin et de grec) qu’il oppose aux sciences naturelles, génératrices de « révolutionnaires » ; il se prononce pour la monarchie autocratique, se fait slavophile et voit dans la libération des frères slaves la mission de la Russie. Jamais, auparavant, la Russie n’a connu de publiciste exerçant une aussi grande influence sur la politique du pays et elle connaîtra par la suite peu de journalistes ayant un tel impact. Engagé dans une dispute avec le ministre Valouïev, Katkov annonce qu’il cesse la publication des
L’influence de Mikhaïl Katkov s’explique par le fait que, soutenant la politique d’Alexandre II dans ses grandes lignes, le publiciste la critique dès qu’elle lui semble s’éloigner des intérêts de la Russie, tels qu’il les comprend. Cela touche avant tout la politique étrangère. De ce point de vue, l’opinion est majoritairement de son côté. Cela apparaît clairement en 1863, lorsque Mikhaïl Katkov appelle, dans ses éditoriaux, à briser l’insurrection polonaise et dénonce Herzen qui, nous l’avons dit, soutient, depuis Londres, dans
L’orientation slavophile de Mikhaïl Katkov naît de sa critique de la politique étrangère russe. Le rédacteur des
Le renforcement de la Prusse, sa transformation en empire ajoutent à la vieille hostilité russe un sentiment de peur. Des tendances anti-allemandes sont exprimées par les tenants des opinions politiques les plus diverses. Mikhaïl Bakounine stigmatise les « tsars allemands », la dynastie Holstein-Gottorp des Romanov. Il parle de « joug allemand bicentenaire », considère qu’il serait « bon de faire la guerre aux Allemands » et, plus encore, que c’est « une nécessité pour les Slaves44 ». Le général Mikhaïl Skobelev (1843-1882), héros le plus glorieux de la guerre en Asie centrale et contre les Turcs, ne met pas moins de passion à exprimer les mêmes points de vue. Des portraits du « général blanc », jeune commandant en uniforme blanc, chevauchant un blanc destrier, orneront l’intérieur des maisons russes jusqu’en 1917. La popularité de ce héros donne un poids tout particulier à ses opinions. Or, pour le général Skobelev, tout est clair : « Oui, l’étranger est partout chez nous ! Sa main apparaît en toutes choses. Nous sommes les jouets de sa politique, les victimes de ses intrigues, les esclaves de sa force… Et si vous me demandez quel est cet étranger, ce roublard, cet intrigant, cet ennemi si dangereux pour les Russes et les Slaves, je vous le nommerai… C’est l’Allemand. Je vous le répète et vous prie de ne pas l’oublier : notre ennemi c’est l’Allemand45 ! »
Au printemps 1875, le jeune empire allemand, inquiet de la rapidité avec laquelle la France se relève, entreprend de se préparer à un nouveau conflit, afin, dit Bismarck, que « la France malade ne recouvre pas la santé46 ». Bismarck s’informe confidentiellement auprès des Grandes Puissances de leur position en cas de guerre entre l’Allemagne et la France. L’Autriche, qui ne voit rien de bon à un renforcement supplémentaire de l’empire de Guillaume Ier, est de toute façon trop faible pour aller contre les plans de Berlin. Faible, l’Italie l’est plus encore. Ne restent que la Russie et l’Angleterre. Le chancelier russe Alexandre Gortchakov est résolument opposé à une guerre préventive contre la France. Il est soutenu sur ce point par le ministre de la Guerre, Milioutine, que les cercles de la Cour ont surnommé le « germanophobe ». En mai 1875, Gortchakov adresse aux ambassadeurs russes une circulaire, dans laquelle il déclare que, grâce aux efforts de la Russie, la menace de guerre a disparu en Europe. L’Angleterre, qui ne veut pas laisser au gouvernement de Pétersbourg la gloire de la paix, exprime à son tour sa désapprobation des projets de guerre préventive.
Analysant les causes de son échec, Bismarck en rejette toute la faute sur Gortchakov qui, comme l’écrit le chancelier allemand, lui a imputé sans raison l’intention de faire la guerre à la France. Bismarck explique que « la seule garantie de solidité de l’amitié russe réside dans la personne de l’empereur régnant47 ». Quand Gortchakov réussit à persuader Alexandre II du danger de la politique allemande, la politique russe se met à changer. Le prince Bismarck ne cache pas sa déception et lance à Gortchakov cet avertissement : « Je vous le dirai franchement : je suis le bon ami de mes amis et l’ennemi de mes ennemis. »
Gortchakov compte parmi les ennemis de Bismarck. Alexandre II, lui, est un allié potentiel. Le chancelier allemand déploie tous ses efforts pour orienter la politique russe vers l’est. « L’intelligent Bismarck, note Evgueni Tarlé, aspirait aussi avidement à allumer une guerre russo-turque que, par la suite, le stupide et inapte Guillaume II aspirerait à déclencher une guerre russo-japonaise48. » La stratégie orientale de la politique russe, non seulement détourne l’attention de Pétersbourg des affaires européennes, mais elle met la Russie aux prises avec l’Autriche que Bismarck oriente également vers l’est, lui promettant de l’aider à acquérir des territoires dans les Balkans, en guise de consolation pour la perte de ses possessions italiennes. L’homme qui a orchestré « l’Entente des trois empereurs » monte deux de ses membres l’un contre l’autre, en se tenant à l’écart et en assurant de son soutien tant la Russie que l’Autriche. L’habileté diplomatique de Bismarck lui permet de faire en sorte que le mot « Allemand » finisse par désigner principalement, dans la bouche des Russes, les Autrichiens, rivaux directs de la Russie dans les Balkans.
L’opinion russe est l’alliée inattendue de Bismarck. L’idée d’une guerre contre la Turquie gagne les masses. Ces dernières se la représentent comme une guerre de libération, apportant la liberté aux Slaves opprimés par les musulmans. Mais, vus du côté slavophile, les objectifs du conflit sont incomparablement plus vastes. Auteur, dans la seconde moitié des années 1860, de l’ouvrage
L’idéologue des slavophiles pose clairement le problème : il est indispensable de résoudre la question d’Orient, donc de libérer les Slaves vivant sous le joug turc et de prendre Constantinople. Puisque l’Europe ne veut pas d’une telle solution, la guerre est inéluctable. Pour Danilevski et les autres slavophiles, la résolution de ce problème géopolitique a une valeur mystique : c’est l’accomplissement de la « mission historique » de la Russie. Sergueï Soloviev considère la question d’Orient comme la lutte de l’Europe et de l’Asie, du littoral et de la steppe. Mais Nikolaï Danilevski réfute cette interprétation. Il affirme qu’il s’agit d’une lutte, non pas entre l’Est et l’Ouest, mais entre les mondes romain-germanique et gréco-slave. La prise des Détroits et de Constantinople fera de la Russie le centre de la future « Union fédérative panslave », appelée à combattre la civilisation romano-germanique « en décomposition ». La Russie a vocation à créer la nouvelle et jeune civilisation des peuples slaves. En leur temps, note Danilevski, les Turcs, en s’emparant de territoires peuplés par des Slaves, ont joué un rôle important, défendant ces derniers contre la « pression romano-germanique » et « l’hérésie occidentale ». L’Empire ottoman a été utile, jusqu’à ce qu’apparaisse un défenseur naturel des Slaves : la Russie.
La « Grande et libre Fédération panslave » dont rêve Mikhaïl Bakounine, englobe les peuples libres de Pologne, de Lituanie et d’Ukraine, mais son objectif est le même que celui de « l’Union fédérative panslave » de Nikolaï Danilevski : c’est « l’aide à nos frères slaves qui languissent aujourd’hui sous le joug du royaume de Prusse et des empires autrichien et turc ». Nous ne remettrons pas le glaive au fourreau, écrit Mikhaïl Bakounine en 1862, « tant qu’un seul Slave demeurera dans l’esclavage allemand, turc ou autre50 ».
Émissaire russe à Constantinople à partir de 1864 et ambassadeur à dater de 1867 (au total, près de treize ans passés dans la capitale de l’Empire ottoman), Nikolaï Ignatiev représente la version réaliste du programme slavophile. Il voit l’importance pratique – stratégique et économique – de la prise des Détroits et de Constantinople : elle permettra de garantir la frontière russe méridionale et de développer le commerce dans la mer Noire. Le diplomate russe perçoit les peuples slaves de la Péninsule balkanique comme des alliés sûrs dans la politique visant à affaiblir l’Empire ottoman. En arrivant à Constantinople, Nikolaï Ignatiev sait ce qu’il veut. Les grands points de son programme sont : restauration du prestige de la Russie, renforcement de son influence sur les chrétiens de l’Empire ottoman, lutte contre l’influence anglaise, mais aussi française et autrichienne, sur la Sublime Porte, relâchement de l’alliance passée par la Russie avec l’Autriche et la Prusse51.
Le programme de Nikolaï Ignatiev va à rebours de la politique russe officielle menée par le ministre des Affaires étrangères, Gortchakov, et que soutient le tsar. Nikolaï Ignatiev n’en conserve pas moins son poste. Cela s’explique par les appuis dont il bénéficie à la Cour, au ministère de la Guerre, ainsi que dans la presse.
L’heure de gloire de Nikolaï Ignatiev sonne au milieu des années 1870. Durant l’été 1875, les Balkans s’embrasent. Une révolte populaire éclate en Bosnie-Herzégovine, province située au nord-ouest de l’Empire ottoman. L’année suivante, celle-ci gagne la Bulgarie. En 1877, la Serbie et le Monténégro entrent en guerre contre la Turquie.
Chaque foyer de l’incendie qui embrase les Balkans est allumé pour des raisons spécifiques. En Bosnie-Herzégovine, la terre appartient à des Slaves, convertis à l’islam après l’arrivée des Turcs. Les paysans qui la travaillent sont, eux, orthodoxes ou catholiques. Les musulmans représentent un tiers environ de la population. La révolte est donc avant tout à caractère social, c’est un soulèvement contre le poids des redevances exigées par les propriétaires terriens. Un nouvel impôt, introduit par le sultan, met le feu aux poudres. La révolte des Bulgares du Rhodope, écrasée avec une brutalité qui stupéfie l’Europe, est de même nature. C’est alors que le mot
Le Comité slave créé à Moscou au début des années 1860 est une organisation publique se fixant pour but de promouvoir les idées du panslavisme. Son action contredit maintes fois la politique officielle, mais elle a le soutien des cercles slavophiles gouvernementaux. Les troubles des Balkans, les atrocités commises par les Turcs en Bulgarie, la guerre de la Serbie et du Monténégro contre l’Empire ottoman donnent une remarquable impulsion à l’action du Comité slave. Dénonçant « la bestialité, les horreurs, le déchaînement enragé des passions les plus sauvages, les jeunes filles brûlées vives » – autant de forfaits des
Les dons commencent à affluer au Comité slave, alimentant le fonds d’aide aux Slaves des Balkans. Interdiction est cependant faite aux
La Russie est toujours en paix avec la Turquie, mais un bureau de recrutement est ouvert à Moscou, auprès du Comité, où des volontaires (essentiellement des militaires à la retraite) s’enrôlent dans l’armée serbe. Leur nombre sera de six mille. Le général Mikhaïl Tcherniaïev, héros des campagnes d’Asie centrale, part lui aussi pour la Serbie. Le prince Milan de Serbie lui confie le commandement de l’armée. Il apparaît bien vite que les troupes, peu nombreuses, mal entraînées (la Serbie n’a pas d’armée permanente), mal équipées, ne sont pas en mesure de résister aux soldats turcs expérimentés. Il devient indispensable de sauver la Serbie.
La « révolte des Balkans » se compose de divers foyers qui ne parviendront pas à n’en former qu’un seul. Les slavophiles russes se trompent, en se figurant qu’il existe un mouvement national orthodoxe unanime contre l’oppresseur turc. Les deux principaux peuples slaves de la Péninsule balkanique – Bulgares et Serbes – ont parfois entre eux des relations non moins hostiles qu’avec les Turcs. Les Bulgares haïssent les Grecs beaucoup plus que les Turcs. En 1873, Constantin Leontiev (1831-1891), qui se veut le continuateur de Danilevski, relate, dans un article intitulé
Les troubles des Balkans ouvrent un nouveau chapitre de la « question d’Orient » : une fois encore, apparaît la menace d’un effondrement de l’Empire ottoman, qui engendre inévitablement le problème du partage de l’héritage. L’intense activité diplomatique des puissances européennes, dans les années 1875-1876, vise à maintenir l’Empire ottoman, tout en imposant des réformes en faveur des populations chrétiennes, autrement dit en relâchant le pouvoir de la Sublime Porte dans les Balkans. On exige des Turcs qu’ils accordent plus d’autonomie aux populations locales, qu’ils agrandissent le territoire de la Serbie et du Monténégro. Un projet de création d’une Bulgarie indépendante est à l’étude. Nikolaï Ignatiev se montre particulièrement actif : il représente la Russie à la conférence de Constantinople, sillonne l’Europe pour tenter de convaincre les puissances occidentales de la nécessité de « brider » la Turquie.
Le « concert des États européens » – six « grandes puissances » (Grande-Bretagne, Russie, Allemagne, France, Autriche-Hongrie, Italie) – soutient majoritairement la politique de pression sur la Turquie, la contraignant à effectuer des réformes dans les Balkans. La France, elle, a trop à faire avec les convulsions de sa République naissante. L’Italie n’a pas de politique orientale propre. La Prusse soutient la Russie. Alexandre II, enfin, s’est entendu avec l’Autriche-Hongrie, en rencontrant François-Joseph à Reichstadt, durant l’été 1876.
La Grande-Bretagne, en revanche, est opposée à la politique russe. L’opinion de Russie s’en indigne. « L’aspect le plus délicat de cette tâche », note Alexis Nikitenko le 25 août 1876, « est de dompter l’Angleterre qui, tel un chien enragé, veut se jeter sur la Russie54. » Voyageant en Suisse aux jours où s’aggrave la crise des Balkans, Nikitenko voit des ennemis partout : « Le nom de l’Anglais se fond aujourd’hui à ce point avec celui du Turc, que lorsque je vois beaucoup d’Anglais à la fois, ce qui m’arrive sans cesse, la peur me prend. Je me dis : un
Le mécontentement de la Russie envers l’Angleterre est fondé. Le leader des tories, Disraeli, fait tout, à travers son ambassadeur à Constantinople, pour s’opposer à l’affaiblissement de l’Empire ottoman. Le sultan Abdül-Aziz, sur lequel l’ambassadeur russe Ignatiev a beaucoup d’influence, est déposé et tué. L’organisateur du coup d’État est le leader des nationalistes, Midhat Pacha, qui rejette toute concession en faveur des chrétiens. Porté sur le trône en mai 1876, Murat V est renversé en août de la même année. Le nouveau sultan est Abdül-Hamid, adversaire des réformes. Nommé grand vizir, Midhat Pacha élabore une Constitution, promulguée en décembre 1876. Au grand étonnement de l’Europe, la Turquie devient une monarchie parlementaire. Cela rend donc sans objet, comme le souligne le gouvernement du sultan, les discussions sur un élargissement des droits des populations chrétiennes : tous les peuples de l’empire jouissent désormais des mêmes droits.
Au début du mois de mars 1877, le général Ignatiev effectue une tournée en Europe, qui le conduit à Berlin, Vienne, Rome, Paris. Ses propositions sont accueillies partout avec bienveillance. Londres, pourtant, n’est pas d’accord. Mais, ayant de son côté la majorité des puissances, Ignatiev obtient la tenue d’une conférence. Le programme de réformes proposé à la Turquie est de nouveau adopté. Soutenu par son Parlement, le sultan le rejette. Alexandre II réplique en lui déclarant la guerre, affirmant, dans son manifeste, qu’il juge de son devoir de prendre en main la cause des chrétiens opprimés.
La Russie s’engage seule dans la guerre, ne disposant que d’un traité d’alliance avec la Roumanie. Vingt-deux ans se sont écoulés depuis la fin de la guerre de Crimée. Durant tout ce temps, l’armée russe s’est réformée, sous la direction du ministre de la Guerre, Dmitri Milioutine. Sa réorganisation (en 1874, le service militaire de six ans, obligatoire pour tous, a été instauré), un armement moderne, de nouveaux uniformes sur le modèle européen permettent de croire en la possibilité d’une victoire facile sur les Turcs. Bien des choses demeurent cependant inchangées, en particulier la conviction que les armes blanches, la baïonnette restent le principal armement de l’infanterie. Célèbre chef de guerre et théoricien militaire, le général Mikhaïl Dragomirov affirme que « l’arme à feu répond aux besoins de l’autoconservation, tandis que l’arme blanche correspond au sacrifice personnel… Le symbole du sacrifice est la baïonnette, et elle seule. » Sous l’influence de cette conception très répandue, on estime généralement qu’enseigner à un soldat à tirer loin et vite revient à le corrompre moralement.
L’intervention militaire de la Russie est accueillie avec satisfaction par la Prusse et sans crainte particulière par l’Autriche. Elle n’effraie pas non plus l’Angleterre qui, inquiète de la conquête du Kokand par les Russes, estime que la guerre contre la Turquie détournera la Russie de l’Asie centrale. La guerre contre les Turcs reçoit l’ardente approbation de la société russe. La défense de Sébastopol demeure un épisode héroïque de l’histoire russe, mais le sens de cette guerre d’Orient, déclenchée par Nicolas Ier, reste obscur. Les objectifs de la guerre de 1877, eux, sont nobles : l’armée russe va sauver les frères slaves. Nikolaï Danilevski qualifie la guerre de « nationale », affirmant que, « du côté de la Russie, le soudain intérêt national slave l’emporte sur tous les intérêts purement politiques…56 ».
À la radio, le 9 mai 1945, Staline annoncera la victoire sur l’Allemagne, déclarant en particulier : « La lutte séculaire des peuples slaves pour leur existence et leur indépendance s’est achevée par la victoire sur l’envahisseur allemand et la tyrannie allemande57. » La Grande Guerre patriotique sera ainsi, non seulement décrétée nationale, mais elle se verra placée sur un pied d’égalité avec les guerres de libération des Slaves, menées au XIXe siècle. En 1995, l’idéologue communiste numéro un de la
En déclenchant les hostilités contre l’Empire ottoman, le commandement russe et l’opinion sont convaincus que le conflit sera de courte durée et s’achèvera par une victoire fracassante. On ne prend pas l’armée turque au sérieux. La guerre est menée sur deux fronts : dans le Caucase et dans les provinces danubiennes. Dans le Caucase, l’armée, commandée par Loris-Melikov, s’empare, en mai 1877, de la forteresse d’Ardagan qui barre la voie de l’Arménie turque, et marche sur Erzeroum. En juillet, elle subit une défaite et est contrainte de reculer, levant le siège de Kars. À la fin du mois de juin, la principale armée russe a franchi le Danube, traversé en hâte le nord de la Bulgarie et s’est enlisée dans les cols des Balkans, livrant contre les Turcs des batailles sanglantes.
L’obstination des Turcs n’est pas le seul sujet d’étonnement des soldats russes. La rencontre avec les Bulgares, paysans cossus, repus, vivant nettement mieux que leurs libérateurs, est également une surprise. L’armée russe traîne avec elle – dans une région montagneuse difficile – d’énormes convois, supposant que dans une Bulgarie ruinée par les Turcs (c’est ce qu’affirme la propagande officielle), il sera impossible de rien trouver. Or, il apparaît que le pays à libérer possède suffisamment de blé et de bétail pour assurer le ravitaillement des troupes. Après cela, comment s’étonner que les Bulgares ne se dressent pas comme un seul homme (ce que l’on croyait fermement en Russie, avant la guerre), pour se battre contre les Turcs ? Ils sont en effet peu nombreux à se porter volontaires dans l’armée russe.
Le général Hasenkamp note dans son journal : « On était convaincu, dans les hautes sphères, que les volontaires afflueraient en masse de partout : tout juste trouverait-on le temps de former de nouveaux détachements. Cependant, pas un seul homme n’est venu à ce jour, de chez les Bulgares, compléter les six existants59. »
En juin, les armées russes progressent rapidement, mais en août et septembre, elles sont stoppées dans les montagnes. La Russie apprend les noms des forteresses turques – Chipka, Plevna – auxquelles son infanterie donne l’assaut, au prix de lourdes pertes. L’information officielle – « Au col de Chipka, tout est calme » – semble un commentaire ironique. En janvier, la situation change : dans des conditions hivernales rigoureuses à l’extrême, les soldats russes prennent Plevna, au terme d’un troisième assaut, et contraignent l’armée turque d’Osman Pacha à capituler. Les sommets des Balkans sont désormais loin derrière. Devant les soldats russes, s’ouvre la voie qui mène tout droit à
L’historien militaire A. Kresnovski constate, effectuant le bilan de la guerre : « La conduite des troupes russes fut lamentable pendant six mois, et brillante le septième60. » La victoire, brillante en effet, apporte un traité de paix qui ne l’est pas moins. Il est signé par Nikolaï Ignatiev. La carte des Balkans change. La Serbie, le Monténégro et la Roumanie obtiennent leur complète indépendance et élargissent leurs frontières. La Bulgarie acquiert la Macédoine et devient principauté autonome : elle paie un tribut à la Turquie, mais les armées turques quittent son territoire. La Turquie s’engage à effectuer des réformes administratives en Bosnie-Herzégovine. La Russie retrouve la Bessarabie méridionale qu’elle avait perdue après la guerre de Crimée ; dans le Caucase, elle obtient les villes de Batoum, Kars, Ardagan et Bajazet.
Un coup terrible est porté à l’Empire ottoman : le traité coupe quasiment ses possessions européennes des territoires qu’il détient en Asie. Les provinces européennes qui restent sous son autorité voient leurs perspectives de développement national considérablement accrues. La victoire est cependant payée au prix fort par la Russie : l’armée russe a perdu au combat plus de vingt mille hommes, et elle compte près de soixante mille blessés61. Si l’on ajoute ceux qui mourront de leurs blessures ou de maladies, les pertes s’élèvent à près de deux cent mille hommes.
L’ampleur de la victoire russe, les conditions du traité de San Stefano qui résout la « question d’Orient » en faveur de Pétersbourg, ne peuvent que susciter le mécontentement des puissances européennes. L’Angleterre proteste avec une vigueur toute particulière : après la signature de l’armistice d’Andrinople, des navires anglais entrent dans la mer de Marmara, avec pour mission d’empêcher les troupes russes de prendre Constantinople. L’Autriche s’alarme, voyant que les Balkans et le Danube risquent de passer sous protectorat exclusif de la Russie. Cette dernière se trouve donc complètement isolée sur la scène internationale. Son seul allié, la Roumanie, s’élève en outre vigoureusement contre la perte de la Bessabarabie méridionale. La Russie lui offre une compensation, en lui cédant la Dobroudja, trois fois plus grande. Il n’y a qu’un problème : cette région est bulgare.
Bismarck offre ses services d’« honnête courtier » et convie à Berlin les représentants des grandes puissances européennes et de la Turquie. Le congrès de Berlin (juin-juillet 1878) révise les conditions de l’accord de San Stefano.
Aux termes du traité de Berlin, la Russie conserve ses conquêtes dans le Caucase (ne rendant à la Turquie que Bajazet) et les bouches du Danube. La Bulgarie est divisée en deux : le nord devient principauté autonome, le sud demeure partie intégrante de la Turquie, mais jouit de l’autonomie administrative. Le territoire de la Serbie est considérablement réduit. En même temps, l’Angleterre et l’Autriche-Hongrie, qui n’ont pas participé à la guerre, sont récompensées : Londres reçoit Chypre, Vienne gère administrativement la Bosnie-Herzégovine. Les émissaires russes à Berlin sont Gortchakov et Chouvalov, opposé à tout compromis ; Ignatiev n’a pas été inclus dans la délégation.
L’opinion de Russie est scandalisée par les conditions du traité de Berlin, que les journaux présentent comme une défaite honteuse de la Russie, trahie par les Allemands. Le cri du cœur du général Skobelev : « Je vous le répète et vous prie de ne pas l’oublier : notre ennemi c’est l’Allemand ! La lutte entre Slaves et Teutons est inéluctable… », exprime les sentiments de ce héros, dont il fait part à des étudiants serbes qui lui rendent visite à Paris, en février 1882. Un demi-siècle plus tard, l’auteur de l’histoire de l’armée russe accusera la diplomatie de Russie qui, « craignant de dresser par son audace l’Europe contre la Russie, l’a finalement dressée contre elle par sa timidité… La Russie s’en fut à Berlin s’excuser de sa victoire62 ».
Alexandre II comprend que, seule contre toutes les puissances européennes, la Russie ne peut préserver ses conquêtes de San Stefano. Le pays est épuisé par la guerre. Les finances, dont le ministre Reitern dénonçait l’état déplorable à la veille de la guerre, ont atteint un seuil critique. Mais une autre circonstance explique également l’attitude conciliante de la diplomatie russe.
Les possibilités d’acquérir des territoires au terme d’une guerre contre l’Empire ottoman, sont en fait limitées pour la Russie, avant même le début du conflit. On reproche particulièrement aux diplomates russes qui signent le traité de Berlin de céder, de fait, la Bosnie-Herzégovine, terre slave, aux Allemands, c’est-à-dire à l’Autriche-Hongrie. Nul ne sait qu’en 1876, Alexandre II, rencontrant François-Joseph à Reichstadt, s’est entendu avec lui sur un partage de l’« homme malade » : la Turquie. Nikolaï Ignatiev, en particulier, ignore tout de cet accord. Son contenu ne sera connu qu’en 1887, lors de débats au Parlement de Budapest. À la veille d’entreprendre les opérations militaires, Pétersbourg a accepté les conditions de Londres : ne pas toucher à l’Égypte ni au canal de Suez, ne pas occuper Constantinople ni les Détroits.
La défaite de l’armée turque et la fulgurante progression des troupes russes en direction du Bosphore donnent le sentiment que s’ouvrent de fantastiques perspectives, confirmées par le traité de San Stefano. Avec le traité de Berlin, vient le dégrisement. La Russie n’obtient pas tout ce qu’elle veut, mais uniquement ce qu’elle peut. Furieux que son rôle d’« honnête courtier » soit perçu par la Russie comme un coup de poignard dans le dos, Bismarck accuse de propagande antiallemande les journaux russes – « tels que les
Pour Bismarck, jamais la Russie n’a, au terme d’une guerre contre la Turquie, obtenu des avantages équivalents à ceux fixés par le congrès de Berlin. En théorie, le chancelier allemand a raison. Mais les espoirs suscités par les victoires de l’armée russe étaient si gigantesques, Constantinople était si proche et les Turcs semblaient si faibles, que les résultats du congrès de Berlin sont perçus comme une défaite ; une défaite due aux intrigues diplomatiques de l’Europe, en premier lieu de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.
L’illusion de la défaite éclipse les réussites réelles de la Russie durant le règne d’Alexandre II. Héritant du pays après la guerre de Crimée, le fils de Nicolas Ier effectue un ensemble de réformes qui ouvrent à la Russie la voie royale de la modernisation de ses structures politiques, économiques et sociales. La victoire dans la guerre contre la Turquie témoigne de la réhabilitation de l’armée. Les frontières de l’empire continuent de s’étendre au sud et à l’est.
Mais une bombe terroriste vient mettre brutalement fin à l’action d’Alexandre II.
6 L’après-réformes
Sergueï WITTE.
Deux facteurs accompagnent constamment les changements sur le trône russe. Le premier est la difficile situation du pays que le nouveau tsar reçoit en héritage. Il en est ainsi avant le XIXe siècle mais, durant ce dernier siècle, la chose est particulièrement remarquable. En vingt-cinq ans de règne, Alexandre Ier épuise la Russie par des guerres incessantes, et son fils, Nicolas, prend les rênes dans les conditions les plus dures. Nicolas Ier, lui, règne trente ans, laissant à son fils un État qui a perdu la guerre et suffoque devant l’impossibilité d’effectuer des réformes dont la nécessité est perçue par tous. Après vingt-six ans sur le trône, Alexandre II, tué par une bombe terroriste, transmet à son successeur, malgré les réformes accomplies, un État à la croisée des chemins. « L’empereur Alexandre III accéda au trône en un temps de troubles », écrit son ministre des Finances, Nikolaï Boungué, qui propose un programme de réformes1.
Ce premier facteur en engendre un second : chaque nouveau tsar commence par défaire tout ce qui a été accompli par le précédent. Il suffit – là encore, en se limitant au XIXe siècle – de se rappeler quel brutal changement de politique décréta Nicolas Ier, puis de quelle façon aussi brutale Alexandre II abandonna la politique de son père.
En règle générale, la situation de la Russie se détériore rarement en fin de règne, au contraire. Mais les changements sur le trône permettent de tirer le bilan, révélant par là même au nouveau tsar des ouvertures pour tenter des améliorations.
Un troisième facteur doit être mentionné, que l’on peut également considérer comme une constante : l’impréparation de l’héritier qui, le plus souvent, se retrouve brusquement sur le trône. Alexandre Ier devient empereur après l’assassinat de son père, Nicolas Ier après le renoncement de l’héritier légitime – son frère Constantin –, Alexandre II après le décès subit de son père et Alexandre III après l’assassinat du sien.
Le pouvoir absolu dont jouit l’empereur russe donne à chaque nouveau tsar la possibilité de gouverner comme il l’entend, de voir la Russie par ses propres yeux (ou ceux de ses hommes de confiance). La personnalité du nouveau tsar compte donc parmi les facteurs déterminants pour le destin du pays.
7 La réaction
Définition du dictionnaire.
Alexandre III monte sur le trône à l’âge de trente-six ans. Fils cadet d’Alexandre II, il ne songe pas à la couronne jusqu’à l’âge de vingt ans, l’héritier légitime étant son frère aîné, Nicolas. Mais ce dernier meurt subitement, en avril 1865. Une fois devenu l’héritier en titre, le futur tsar ne s’attend pourtant pas à ceindre, un jour prochain, la couronne. Alexandre II, qui fête son soixante-troisième anniversaire en 1881, est en pleine possession de ses moyens ; il vient d’épouser morganatiquement la femme de sa vie (que l’héritier déteste cordialement) et s’apprête à régner longtemps encore.
Alexandre III a eu de bons maîtres : Sergueï Soloviev pour l’histoire, Constantin Pobiedonostev pour le droit, le général Dragomirov pour la stratégie, l’académicien Grot pour le russe. Durant la guerre contre la Turquie, l’héritier commande le détachement de Roustchouk. Il espère bien obtenir le commandement de l’armée tout entière, mais Alexandre II lui préfère son frère, le grand-duc Nicolas. Le détachement de Roustchouk ne joue pas un rôle essentiel dans les projets stratégiques de l’armée russe, mais il permet à son commandant de découvrir la réalité de la guerre, son « cauchemar », ainsi que le futur tsar l’écrit dans ses lettres. Tout laisse penser que les impressions éprouvées durant la campagne de 1877-1878 seront en partie à l’origine du refus d’Alexandre III d’entraîner la Russie dans des conflits militaires. Son règne ne comptera pas de grande guerre.
Alexandre III est couronné en 1883. Son apparence produit sur tous un effet fracassant. Gigantesque – il dépasse tout le monde d’une tête –, les cheveux et la barbe d’un blond tirant sur le roux, les yeux bleus, il apparaît au peintre Vassili Sourikov comme « un authentique représentant du peuple ». Et l’artiste d’ajouter : « Il y avait du grandiose en lui1. » Notant l’aspect imposant de l’empereur, Sergueï Witte fait remarquer que « si Alexandre III avait paru dans une foule ignorant qu’il fût l’empereur, tous eussent prêté attention à son apparence ». Le même Witte rapporte que Guillaume II fut profondément frappé par sa rencontre avec le tsar russe et dit : « Voilà bien, en effet, un empereur autocrate2. »
Les qualités intellectuelles du jeune empereur ne font pas la même unanimité. En décembre 1865, Constantin Pobiedonostsev consigne dans son journal : « Aujourd’hui, après les premières leçons avec le tsarevitch Alexandre, j’ai voulu questionner le grand-duc sur ce que nous avions étudié, pour voir ce qui lui était resté dans la tête. Mais il n’est rien resté du tout, et l’indigence de ses connaissances, ou plutôt, de ses idées, est stupéfiante3. » Ce jugement est d’autant plus intéressant que Constantin Pobiedonostsev fournira les grandes idées du règne d’Alexandre III.
Sergueï Witte, ministre d’Alexandre III, connaît également bien l’empereur et écrit à son propos : « … C’est incontestablement un esprit ordinaire, ses facultés sont elles aussi des plus ordinaires qui soient… » Il va plus loin encore : « … On pourrait dire que son esprit est inférieur à la moyenne, et il en est de même pour ses facultés et son instruction4. » Toutefois, tirant le bilan du règne d’Alexandre III, Witte complète son portrait : « … C’était un homme relativement peu instruit, un homme, peut-on dire, doté d’une instruction très ordinaire. Il est cependant une chose avec laquelle je ne puis être d’accord et qu’il m’a souvent été donné d’entendre, à savoir que l’empereur Alexandre n’était pas intelligent… Peut-être l’empereur Alexandre III n’avait-il pas une grande intelligence du raisonnement mais, pour l’intelligence du cœur, il était remarquable ; or, il s’agit d’une forme d’intelligence dont la présence, surtout chez les personnages officiels qui doivent prévoir, pressentir, prédéterminer par l’intelligence, est incomparablement plus importante que l’intelligence du raisonnement5. »
Différente est l’opinion du ministre de la Guerre, le général Vannovski, qui, en vrai soldat, dit simplement : « C’était Pierre, avec sa matraque. Non, pour être exact, c’était la matraque sans Pierre le Grand6. » La biographe la plus récente d’Alexandre III parvient à la conclusion que, « malgré un défaut d’instruction, (il) était incontestablement doué d’une intelligence naturelle, pratique, saine, bien que peu développée et assez limitée7 ».
La situation économique du pays est difficile. Elle s’explique par les énormes dépenses engagées pour la guerre contre la Turquie et par la famine qui sévit dans la région de la Volga (1880). Mais la population et le gouvernement ont l’habitude des « difficultés temporaires ». On connaît des moyens de les surmonter. Le choix d’une voie est incomparablement plus délicat. En montant sur le trône, Alexandre III se trouve, comme la Russie, à la croisée des chemins : ou il poursuit l’œuvre de son père, dont les réformes, malgré toutes leurs insuffisances, ont transformé la Russie, ou il rejette l’héritage. L’assassinat d’Alexandre II, le tsar libérateur, est, pour le nouvel empereur, le signe que la politique de son père était erronée.
Les doutes sur l’utilité des réformes, les craintes que les changements effectués ne restreignent le pouvoir du tsar, se font jour chez le tsarévitch avant même 1881. Il est vrai que son ancien précepteur, Constantin Pobiedonostsev (1827-1907), professeur de droit civil, nommé en 1880 au poste de Haut-Procureur du Saint-Synode (qu’il gardera jusqu’en 1905), exerce sur lui une immense influence. Le Haut-Procureur du Saint-Synode n’est pas seulement le chef administratif de l’Église orthodoxe russe, il est pratiquement le ministre des Cultes. Toutes les religions, toutes les croyances représentées sur le territoire de l’empire, se trouvent sous sa juridiction. Dans d’interminables lettres, au cours d’entretiens personnels, Constantin Pobiedonostsev explique au tsarévitch que toutes les difficultés du pays proviennent de « l’intrigue polonaise », dont les juifs, qui s’immiscent partout et sapent les fondements du monde russe, sont le meilleur instrument.
Jugeant ses collègues de travail, Sergueï Witte écrit à propos de Pobiedonostsev (nommé membre du Cabinet des ministres, ce que n’implique pas le statut de Haut-Procureur du Saint-Synode) : « De tous les hommes d’État auxquels j’ai eu affaire… Constantin Petrovitch Pobiedonostsev fut le plus remarquable par le talent ou, disons, moins par le talent que par l’intelligence et l’instruction8. » Witte se souvient qu’après sa nomination au poste de ministre des Finances, il eut un entretien avec Alexandre III qui l’avertit de ne pas céder à l’influence de Pobiedonostsev. Witte résume les propos que lui a tenus l’empereur : « Dans l’ensemble, Pobiedonostsev est un homme très bien et très érudit, il est son ancien professeur, et néanmoins une expérience de longues années l’a convaincu que Pobiedonostsev était un excellent critique qui ne saurait jamais rien créer par lui-même. » Le tsar reconnaît que « Pobiedonostsev lui a apporté beaucoup, en l’aidant à mettre un terme provisoire aux troubles de 1881 et en laissant la Russie reprendre ses esprits » ; mais, ajoute Alexandre III, « j’ai depuis longtemps cessé de prendre ses avis en considération9 ».
L’entretien mentionné ci-dessus a lieu en 1892. Durant la période de troubles qui suit l’assassinat d’Alexandre II, le nouvel empereur choisit, sans grande hésitation, la voie recommandée par Constantin Pobiedonostsev. À la séance du Conseil des ministres qui se tient une semaine après le 1er mars, Alexandre III déclare que la question de convoquer les représentants des
Après le Conseil du 21 avril, Alexandre III écrit à Pobiedonostsev, montrant par là qu’il a assimilé les leçons et théories de son professeur : « Notre conseil d’aujourd’hui m’a produit une pénible impression. Loris-Melikov, Milioutine et Abaza poursuivent positivement la même politique et veulent, d’une façon ou d’une autre, nous mener à un gouvernement représentatif. Néanmoins, tant que je ne serai pas convaincu que la chose est nécessaire au bonheur de la Russie, cela ne se produira pas, je ne le permettrai pas. Et il y a peu de chances que je me persuade jamais de l’utilité de cette mesure, tant je suis convaincu de son caractère néfaste10. »
Le 29 avril, un manifeste est promulgué, rédigé par Pobiedonostsev et signé, sans aucune modification, par Alexandre III. Les ministres en ignorent la teneur. Le nouvel empereur y déclare : « La voix de Dieu Nous commande de Nous engager vivement sur le chemin du gouvernement, en plaçant Notre espoir en la divine Providence, avec une foi inébranlable dans la force et la justice du pouvoir autocratique que Nous sommes appelé à affermir et à protéger contre toute atteinte pour le bien du peuple. »
Le choix est fait : Alexandre III rejette l’héritage de son père et s’engage dans la voie opposée. L’empereur donne connaissance à Pobiedonostsev d’une lettre anonyme qui a produit sur lui un effet fracassant : « Ton père n’est ni un martyr ni un saint, écrit le correspondant inconnu, parce qu’il a souffert, non pour l’Église ou pour la croix, non pour la foi chrétienne ou l’orthodoxie, mais pour le simple fait qu’il a donné licence au peuple, et que ce peuple corrompu l’a tué11. »
L’installation à Gattchina devient la marque du nouveau règne : Alexandre III choisit pour résidence le château où Paul Ier se cachait de ses ennemis et où il fut assassiné. L’exécution des cinq terroristes responsables de la mort d’Alexandre II, leurs cinq potences, rappellent les débuts du règne de Nicolas Ier.
La politique de réformes d’Alexandre II avait été, nous l’avons dit, qualifiée de « révolution d’en haut ». La politique d’Alexandre III n’est pas une « contre-révolution d’en haut », car elle ne touche pas au changement fondamental survenu en Russie dans les années 1860-1870 : l’abolition du servage. On pourrait éventuellement parler de « contre-réforme d’en haut », mais si les révolutions peuvent également provenir de la base, les réformes, elles, de même que les « contre-réformes » ne sont initiées que par le « sommet ». Le règne d’Alexandre III est un temps de réaction, au sens où la politique du nouvel empereur est une réplique à l’action d’Alexandre II. Le fils du tsar assassiné a, de son point de vue, suffisamment de preuves que l’autocratie a perdu le contrôle du pays et que le pouvoir échappe au tsar.
En annonçant, dans son manifeste, son intention d’« affermir et protéger » l’autocratie, Alexandre III déclare sa volonté de reprendre le contrôle absolu de l’État. Saluant, en 1884, le premier acte caractéristique du nouveau règne – le remplacement du règlement des universités datant de 1863 –, Mikhaïl Katkov résume la grande orientation de la politique d’Alexandre III : « Debout, Messieurs, voici le Gouvernement ! Le gouvernement est de retour. »
Partisans de la poursuite des réformes, Loris-Melikov et d’autres ministres comprennent, après la publication du manifeste, que leur temps est révolu et donnent leur démission. Nikolaï Ignatiev succède à Loris-Melikov au poste de ministre de l’Intérieur. L’énergie, « le vif-argent de l’instinct russe » caractérisant l’ancien diplomate – pour reprendre les propos de Pobiedonostsev – en imposent à Alexandre III. Le nouveau ministre entreprend tout d’abord de réorganiser l’appareil policier. En août 1881, paraît un
Le premier coup frappe la réforme judiciaire : le
Alexandre III, qui entérine sans hésitation les mesures visant à renforcer le maintien de l’ordre, est moins catégorique quant à la solution qu’il convient d’apporter à la grande question politique qui hante le pays. Après avoir proclamé sa ferme volonté de préserver le pouvoir autocratique, l’empereur réunit à Pétersbourg, en septembre 1881, une commission composée de trente-deux personnes, pour la plupart des représentants des institutions du
Partant de cette hypothèse, le comte Ignatiev reprend l’idée émise par l’idéologue slavophile Ivan Aksakov de convoquer un
Alexandre III rejette le projet de Manifeste de convocation du
Le comte Ignatiev est contraint de présenter sa démission. Le temps des hésitations a pris fin. Le comte Dmitri Tolstoï devient ministre de l’Intérieur, presque chef du gouvernement.
Sergueï Witte souligne le fait qu’Alexandre III nomme lui-même chaque ministre. Dans la première moitié de son règne, période durant laquelle l’empereur subit la forte influence de Pobiedonostsev, la décision finale lui appartient toujours. C’est donc lui qui choisit le comte Dmitri Tolstoï (1823-1889). « Le nom du comte Tolstoï, écrit Mikhaïl Katkov dans les
La nomination de Dmitri Tolstoï au ministère de l’Intérieur marque son retour au service de l’État. En 1866, après le coup de feu de Karakozov, Dmitri Tolstoï avait occupé le poste de ministre de l’Instruction, tout en devenant Haut-Procureur du Saint-Synode. Il avait fallu attendre 1880 pour que Loris-Melikov parvînt à persuader Alexandre II de renvoyer le comte Tolstoï dans ses domaines. Alexandre III sait qu’il trouvera en lui un homme capable de « débrouiller le nœud des réformes » dont il a hérité. L’empereur peut désormais s’appuyer sur une «
Le 30 mai 1882, Dmitri Tolstoï est convié au palais par l’empereur qui lui annonce sa nomination. De retour chez lui, le comte Tolstoï relate l’entrevue. Majesté, a-t-il répondu à la proposition d’occuper le poste de ministre de l’Intérieur, ce qui revient à dire de diriger le gouvernement, je suis déjà vieux, mes opinions sont faites et je ne saurais en changer. Et quand le tsar lui demande quelles sont ces opinions, Tolstoï se déclare convaincu que l’histoire de la Russie s’est constituée autour de la noblesse, mais que tous les efforts ont été déployés, durant les vingt-cinq dernières années, pour saper le rôle de cette classe. Alexandre III réplique qu’il est entièrement de cet avis16.
Une autre version de l’entretien est rapportée dans ses Mémoires par le comte Valouïev, qui la tient de Dmitri Tolstoï lui-même. Je ne reconnais pas « la Russie paysanne », aurait dit le comte Tolstoï au tsar. Et il aurait ajouté : « Vos ancêtres ont créé la Russie, mais ils l’ont fait de nos mains. » À ces mots, le tsar se serait empourpré et aurait répondu qu’il ne l’oubliait pas17.
La personnalité de Dmitri Tolstoï, habile courtisan « portant l’obséquiosité et la servilité à des sommets qui, d’ordinaire, plaisent aux tsars mais suscitent la répulsion chez toute personne convenable18 », laisse supposer que la première version de l’entretien est la plus proche de la vérité. Il ne fait pas de doute, en tout cas, que la conversation porte sur la noblesse russe, point essentiel dans le programme du nouveau tsar. Retrouvée dans les archives en 1993, une note adressée à Alexandre III par le général-aide de camp Otton Richter qui, de longues années durant, commanda les quartiers impériaux et vécut donc dans l’entourage proche de l’empereur, évoque le même sujet. Le général Richter – militaire et non chargé des affaires de l’État – se permet, en mars 1883, de présenter un programme d’action gouvernementale, mettant trois questions en exergue : économique, administrative, et le problème des différents ordres de la société. Sa note fait cette instante recommandation : « Il est indispensable de ménager la noblesse, en tant qu’appui le plus proche du trône, il faut la rehausser à ses propres yeux… »
Le général Richter souligne la grande conséquence des réformes du « dernier règne », qu’il juge au demeurant « bienfaisantes » et dictées par « les exigences profondes de la vie » : elles ont induit un « amoindrissement, pour ne pas dire un anéantissement, des privilèges dont jouissait la noblesse ». Il ne s’agit pas seulement des changements survenus dans la situation matérielle des propriétaires terriens privés de leurs serfs. La noblesse n’a plus le sentiment d’être la classe principale, dominante. En se brisant, la « grande chaîne » qui retenait la Russie a frappé, selon l’expression de Nekrassov, « à un bout le barine, à l’autre le moujik ». Les moujiks avaient l’habitude des coups ; les propriétaires terriens, eux, les ont douloureusement subis. Mais le problème n’est pas là. Il réside dans l’autocratie. « La conception du régime étatique, explique le général Richter, s’était coulée dans la formule “le tsar et le peuple”, autrement dit, si l’on en fait une représentation graphique : “une haute colonne, au sommet de laquelle se trouve le tsar, tandis que sa base repose sur une force immense, élémentaire, que l’on nomme le peuple”. Pour l’instant, la masse est paisible, tout va bien, mais qui peut garantir qu’elle ne se mettra jamais en mouvement ? » Otton Richter propose une autre figure géométrique pour représenter le régime étatique en Russie : une pyramide. « Au sommet, le tsar, et, couches intermédiaires entre lui et le peuple : la noblesse (l’armée), le clergé et les marchands19. »
Le général ne fait certes pas une découverte. Sa note montre simplement combien, alors, est répandue l’idée que les réformes d’Alexandre II étaient dirigées contre les nobles.
À la fin de sa vie, Vassili Klioutchevski parvient à cette formule : « À compter du 25 février 1730, chaque règne fut un contrat passé avec la noblesse, et si le contrat venait à être rompu, la partie responsable était soumise aux persécutions par l’autre partie, à travers l’exil, des complots et des attentats20. » La biographe moderne d’Alexandre III estime que ce dernier avait, dès le début de son règne, un plan de contre-réformes, « ayant vocation à éliminer les contradictions induites dans la monarchie absolue par les institutions et les décisions des années 186021 ». Les grandes lignes de ce « plan d’ensemble » d’Alexandre III sont : un contrôle exercé par le pouvoir autocratique et un contrat avec la noblesse, pilier de l’autocratie. Sur la note du général Richter l’empereur écrit, à l’attention du comte Tolstoï : « Lisez cette note et, quand vous me rendrez compte, je vous en toucherai deux mots. »
Le nouvel empereur veut tout refaire. Les changements concernent en premier lieu l’armée. Un nouvel uniforme est institué au cours de l’été 1882. « Les élégants uniformes de la belle armée du tsar libérateur ne convenaient pas à la silhouette massive du nouveau souverain. Alexandre III ne se souciait pas d’esthétique, seuls importaient pour lui le côté pratique et une coupe nationale. » L’historien de l’armée russe constate, chagrin : « L’armée devint méconnaissable… Les officiers se mirent à ressembler à des chefs de gares, les fusiliers de la Garde à des inspecteurs de police22… » Modifier l’uniforme de l’armée n’est pas compliqué. Les grandes contre-réformes vont nécessiter plus de temps.
L’action des contre-réformateurs se déploie dans trois directions : système d’enseignement,
En données absolues, les universités russes dépassent tous les autres pays, excepté les États-Unis, par le nombre d’étudiants. En dix ans – de 1875 à 1885 –, ce dernier a plus que doublé, passant de cinq mille six cent soixante-dix-neuf à douze mille neuf cent trente-neuf25. Le règlement de 1863 donnait aux universités une « organisation républicaine », en d’autres termes une large autonomie. Celui de 1884 supprime l’autogestion des universités, soumet l’enseignement à la direction de l’établissement et au ministère de l’Instruction publique, renforce le contrôle exercé sur les étudiants par les inspecteurs : l’introduction de l’uniforme obligatoire, en 1885, permet de surveiller aussi leur comportement hors des locaux de l’université. Les amicales sont interdites, la censure est considérablement renforcée, en particulier sur les ouvrages des bibliothèques.
Homme politique libéral très connu, Vassili Maklakov entre à l’Université après 1884 : il porte déjà l’uniforme, alors que ses condisciples plus âgés y échappent. « Ainsi se mêlaient et se distinguaient par leur vêtement, écrit-il dans ses Mémoires, les pupilles de l’époque des “réformes” et ceux de la “réaction”. » Le règlement de 1884, indique Maklakov, « frappa plus douloureusement les professeurs, leur autonomie, que les étudiants ».
« L’Université, particulièrement celle de Moscou, se souvient encore Vassili Maklakov, semblait, pour ma génération, une terre promise, une oasis dans un désert de mort26. » L’Université paraît une oasis après le collège. Le système d’enseignement secondaire est l’œuvre de Dmitri Tolstoï. À partir de 1871, le fondement en est constitué par les langues anciennes. 41 % du temps sont consacrés à l’étude des grammaires latine et grecque. Les partisans de ce système arguent que les écoles de Prusse et de Saxe accordent 47-48 % du temps d’enseignement aux langues anciennes. L’apprentissage de la grammaire (« gymnastique intellectuelle », selon le comte Tolstoï) ne suscite pas, on le comprendra, l’enthousiasme des élèves. La Russie manquant d’enseignants dans ces disciplines, elle en recrute dans les pays slaves, sans tenir compte du fait que ces professeurs ont, en règle générale, une connaissance insuffisante du russe. Le résultat est que, dans les années 1872-1890, sur cent élèves, seuls huit ou neuf terminent leurs études secondaires à l’âge requis, soit au bout de huit ans. Au demeurant, ils ne sont pas plus de 37 % à les achever vraiment. « Il apparaissait, résume Paul Milioukov, que l’école n’existait pas pour les élèves, mais les élèves pour l’école27. »
Outre les collèges qui ouvrent les portes de l’Université, il existe, sur le modèle allemand, des écoles techniques où la durée du cursus est de six ans. Les quatre premières années sont consacrées à l’étude de la religion (la Loi divine), du russe, des mathématiques, de la géographie, de l’histoire, de la calligraphie, du dessin technique, ainsi que de deux langues étrangères ; les deux dernières le sont aux sciences naturelles, à la physique, à la chimie et à la mécanique. Les élèves formés dans ces écoles se préparent à travailler activement dans l’industrie, le commerce, etc.
En 1875, au temps des réformes, le comte Tolstoï affirmait : « Notre gouvernement n’établit aucune distinction de croyance ni de condition sociale au sein de ses établissements… Nos collèges doivent produire des aristocrates, mais lesquels ?… des aristocrates de l’esprit, des aristocrates du savoir, des aristocrates du travail28. » En 1885, le successeur de Dmitri Tolstoï au poste de ministre de l’Instruction publique, Ivan Delianov, parle le langage de la contre-réforme : l’enseignement des collèges est néfaste pour les « classes inférieures ». En juin 1887, Delianov signe une circulaire qui assurera la célébrité de son nom : elle recommande aux directeurs de collèges de « respecter sans faillir la règle » de non-acceptation des enfants dont les parents ne présentent pas « suffisamment de garanties d’une bonne surveillance familiale ». La liste des « indésirables » comprend « les enfants de cochers, de laquais, de cuisiniers, de blanchisseuses, de petits boutiquiers et autres gens du même ordre ». Les résultats ne se font pas attendre. Les chiffres reflètent un changement dans la composition des effectifs scolaires, conséquence de l’« action volontaire » du gouvernement. En 1833, 78 % des élèves de collèges étaient nobles, 17 % représentaient les citadins, 2 % les ruraux, 2 % le clergé. En 1884, l’évolution est sensible : 49,2 %, 33,1 %, 6,9 %, 1,5 %. En 1892, la tendance s’est renversée : les nobles forment 56,2 %, les citadins 31,3 %, les ruraux 5,9 %, le clergé 1,9 %. Parallèlement, après les contre-réformes, le nombre des enfants nobles diminue dans les établissements techniques, tandis qu’augmente celui des représentants des couches urbaines et rurales29.
Le 22 mars 1881, trois semaines après l’avènement d’Alexandre III, Pobiedonostsev exprime son point de vue sur l’instruction. Évoquant la nécessité de créer une école moyenne où les « gens de classe inférieure pourraient recevoir une formation simple mais solide, utile pour la vie et non pour la science », le Haut-Procureur du Saint-Synode juge indispensable de rechercher à cette fin « un appui fondamental auprès du clergé et de l’Église, pour l’enseignement primaire populaire ».
Les
Les écoles de paroisses sont instaurées pour concurrencer celles des
La concurrence favorise l’augmentation du niveau des écoles de paroisses : dans les années 1890, le cursus passe à trois ans (il était d’abord de deux ans). L’attention constante que leur porte les autorités n’est pas négligeable : en 1885, cinquante-cinq mille roubles leur sont attribués, en 1896 trois millions quatre cent cinquante-quatre mille six cent quarante-cinq30.
Le programme présenté par le général Richter dans sa note à l’empereur comprend, nous l’avons dit, trois questions de premier plan : après la question économique, viennent celles de l’administration et des ordres sociaux. Au centre de la politique de contre-réformes, se trouve le problème des
L’existence des institutions du
Élaboré par le comte Tolstoï, le projet de loi relative aux
Le
L’administrateur rural a le droit de châtier les paysans : il peut rendre des jugements, imposer des amendes (cinq roubles), mettre aux arrêts pour sept jours. Les peines, on le voit, ne sont pas très sévères. Elles sont d’ailleurs qualifiées de « paternelles ». « Vous êtes nos pères, nous sommes vos enfants » – ainsi les auteurs du
Dictant ses Mémoires dans les années 1910 – donc, après la révolution de 1905 –, Sergueï Witte qualifie le
Les paysans – autrement dit, l’écrasante majorité de la population – sont placés dans une situation particulière, leurs droits sont limités. La ligne de partage entre les « pères » et les « fils », entre les nobles et les paysans devient plus manifeste, l’abîme entre eux se creuse encore. Contemporain des contre-réformes, l’historien français Anatole Leroy-Beaulieu note que le « secret de l’avenir » réside dans une « lutte ouverte » entre propriétaires terriens et paysans33.
La troisième grande orientation des contre-réformes – après le système d’enseignement et le
Constantin Pobiedonostsev est fermement convaincu de la nécessité de « contre-réformer » les tribunaux. Il informe un de ses correspondants qu’il a reçu une note (en 1881) lui disant : « Pour nous, tous ces “champions des spectacles de foire” sont des traîtres : Koni, le président qui juge Zassoulitch, Alexandrov qui la défend, le procureur aux accusations si prudentes, les jurés qui la disculpent36. » Le Haut-Procureur du Saint-Synode partage entièrement ce point de vue.
La réforme judiciaire était, nous l’avons dit, la plus cohérente et la plus réussie de toutes celles entreprises par Alexandre II. Sa refonte (sa «
La majorité du Conseil d’État vote constamment contre ces restrictions, tandis que l’empereur rallie systématiquement la minorité, conduite par Pobiedonostsev.
Le coup le plus dur contre le système judiciaire mis en place par la réforme de 1864, est porté par le
Constantin Pobiedonostsev critique avec vigueur et talent les jugements rendus par les jurés : il raille leur impréparation, leur ignorance, l’absence de principes des avocats, la démagogie des procureurs, il stigmatise l’impunité de certains crimes. Il tente, en vain, d’obtenir la suppression des tribunaux sans distinction de classes sociales, indépendants de l’administration, publics et garantissant le droit à la défense. En conséquence, on assiste à une augmentation brutale des répressions hors-jugement et, en premier lieu, à un élargissement considérable des condamnations à la relégation en Sibérie, par simple décision administrative.
L’accroissement de ces mesures arbitraires s’accompagne d’une accalmie des actions terroristes. Après l’assassinat d’Alexandre II, le choc est tel que des pourparlers secrets sont entamés avec les terroristes, en vue d’une trêve. Mais le gouvernement ne tarde pas à comprendre que la « Volonté du Peuple », affaiblie par l’arrestation de ses chefs, a cessé d’être un partenaire réel pour des négociations. Les nouvelles structures de la police permettent d’améliorer grandement la lutte contre le mouvement révolutionnaire. Les
Dans les années 1880-1890, dix-sept procès de membres de « La Volonté du Peuple » ont lieu, cent cinquante-quatre personnes sont jugées. Dans les années 1870, un seul de ces procès regroupait cent quatre-vingt-treize accusés. Au plus fort du terrorisme – d’avril 1879 à l’assassinat d’Alexandre II en mars 1881 –, quarante procès politiques sont organisés. Les procès des années 1880 débouchent sur soixante-quatorze sentences de mort, dont dix-sept exécutions. Le dernier procès de « La Volonté du Peuple », qui est aussi le dernier procès politique important du XIXe siècle, a lieu en septembre 1890. La dernière exécution publique à Pétersbourg est celle des cinq participants à l’assassinat d’Alexandre II, le 3 avril 188138.
Un rôle capital est joué dans l’anéantissement de « La Volonté du Peuple » par une arme toute nouvelle, magistralement utilisée par le lieutenant-colonel Grigori Soudeïkine, chargé des enquêtes politiques à Pétersbourg : la provocation. Soudeïkine recrute un des chefs de « La Volonté du Peuple », Sergueï Degaïev, ce qui lui permet de porter un coup sérieux aux révolutionnaires, en procédant à des arrestations massives. Il planifie l’assassinat du directeur du département de la police, Plehwe, du ministre de l’Intérieur, Tolstoï, afin de prendre les terroristes sur le fait. En 1883, toutefois, Degaïev se repent et organise l’assassinat de Soudeïkine. Chagriné par cette nouvelle, Alexandre III note sur le rapport qui lui est présenté : « Une perte positivement irréparable ! Qui acceptera, à présent, d’occuper pareille fonction ? »
L’empereur a tort de se faire du souci, car les volontaires ne manquent pas. Sergueï Zoubatov se montre ainsi un provocateur de talent. Révolutionnaire dans sa jeunesse, il passe dans le camp adverse après son arrestation et fait carrière dans la police, allant jusqu’à occuper le poste de chef de la section moscovite de l’
Au bout du compte, les sections de l’
Les révolutionnaires « laissés comme combustible » forment le noyau de nouvelles organisations qui fournissent de l’ouvrage aux as de la provocation.
L’une des manifestations les plus frappantes de la contre-réforme judiciaire est, nous l’avons dit, le renforcement des répressions hors jugement et, en premier lieu, des exils administratifs. On commence à recourir largement à cette mesure de lutte contre le terrorisme, après l’attentat perpétré par Alexandre Soloviev contre Alexandre II, en avril 1879. À compter du début des années 1880, les prétextes à relégation ne sont plus seulement la propagande antigouvernementale, la diffusion ou la détention de littérature interdite, le recel ou la non-dénonciation, mais aussi un « mode de pensée nuisible », des « relations douteuses », « l’appartenance à une famille néfaste », etc. Vladimir Bourtsev a vingt-deux ans lorsqu’il est arrêté. Il est alors étudiant à l’Université et se retrouve sur une liste de suspects. Une perquisition permet de découvrir chez lui des ouvrages sur les écoles et l’enseignement populaires, sur les
En 1885, un voyageur américain, George Kennan, effectue un périple à travers la Sibérie, visitant ses prisons, ses transits, ses lieux de relégation. Il se met en route, persuadé que les révolutionnaires émigrés russes, Stepniak-Kravtchinski, Piotr Kropotkine, exagèrent les horreurs du système pénitentiaire sibérien et que les nihilistes méritent un châtiment sévère. Familiarisé avec la situation locale, il comprend qu’il se trompait et que les émigrés avaient raison. Il est particulièrement frappé par les exilés, condamnés sans jugement. Sa stupéfaction se comprend aisément : d’une part, il rencontre des gens cultivés, des
George Kennan poursuit la liste des actions illégales perpétrées par les autorités. Il ne se contente pas d’exprimer ses sentiments, il donne des chiffres, se fondant sur des documents officiels auxquels il a eu accès. Chaque année, arrivent en Sibérie entre dix et treize mille personnes, criminels de droit commun, relégués, déportés (des paysans, exilés par décision du
La biographe moderne d’Alexandre III parvient à la conclusion que, sous le règne de ce dernier, le régime politique se rapproche inéluctablement du totalitarisme, avec lequel elle trouve des points de comparaison, moins dans le degré de cruauté du système répressif que dans certains de ses principes fondamentaux. Pour l’historienne, le grand principe du totalitarisme est « l’intolérance à toute forme de pensée dissidente », et elle compare « l’État autocratique, autoritaire par nature, à la dictature du prolétariat »44.
L’intolérance à la dissidence est en effet l’un des principes du régime totalitaire, mais ce n’est pas le principe de base. Le totalitarisme est un système qui enfreint ses propres lois, vit sans lois, selon le bon vouloir de l’Instance suprême, le Parti et son Guide. Le système d’Alexandre III, dont la pierre angulaire est un contrôle absolu de la société et de l’État, et qui se donne pour tâche première de préserver l’autocratie, est bel et bien sur la voie du totalitarisme. L’ordre favori des officiers russes était : « salve ! » Une salve unanime montrait en effet la maîtrise et le bon entraînement d’une unité militaire. Un spécialiste fait remarquer : « La précision de ce feu “décoratif” était, bien sûr, infime45. » Les armées européennes, elles, étaient depuis longtemps passées au tir individuel.
8 Sur la voie du capitalisme
Fiodor DOSTOÏEVSKI.
Historien et contemporain du temps des contre-réformes, Anatole Leroy-Beaulieu compare deux événements concomitants : la libération des Noirs aux États-Unis et celle des paysans en Russie. « En Amérique, écrit-il, la libération des esclaves, achetée au prix d’une guerre meurtrière et conduite par la violence, sans arbitre ni pouvoir médiateur, a temporairement jeté l’ancien maître blanc aux pieds de l’affranchi noir, et établi au bord du golfe du Mexique, un état de choses presque aussi attristant, aussi périlleux, que l’esclavage même. » En Russie, au contraire, constate l’historien, « l’émancipation n’a amené aucune lutte de classes et il n’en pouvait sortir de luttes de races ; elle n’a engendré ni animosité ni rivalité, la paix sociale n’a pas été troublée, et cependant des deux pays, le plus satisfait, le plus content de son œuvre n’est peut-être pas l’empire du Nord ». Anatole Leroy-Beaulieu donne à l’insatisfaction générale qui règne dans « l’empire du Nord » presque la même explication que Dostoïevski, mais en mettant l’accent sur le caractère russe. Tout vient, pour lui, de « l’excès même des espérances qui, chez le Russe plus qu’en tout autre peuple, dépassent la réalité », de « l’ardeur des désirs, toujours trompés par la possession. Comme le serf ignorant, le politique et l’écrivain, le public et l’opinion avaient, eux aussi, nourri des illusions ».
La conclusion tirée par l’historien français s’applique à toute la période de l’après-réforme : « Les Russes cultivés avaient entrevu dans leurs songes un Éden terrestre presque aussi chimérique que l’Eldorado rêvé du moujik ; ils avaient vu une Russie libre, toute nouvelle, toute différente de la Russie du servage. Or, le changement n’a été ni aussi rapide, ni aussi profond qu’on l’avait présumé ; la métamorphose soudaine n’a pas eu lieu1. »
Ces observations reflètent parfaitement les tendances de la société russe dans les années 1880. Elle a vécu les années 1860, époque de rêves engendrés par les réformes, puis les années 1870, temps de terreur, à la fois effrayant et séduisant par la possibilité de changements radicaux. Les années 1880 s’ouvrent, elles, par des contre-réformes qui semblent justifier le mécontentement suscité par les grandes réformes d’Alexandre II : il apparaît en effet que tout dépend du bon vouloir ou du caprice de l’empereur. Hier les réformes, aujourd’hui les contre-réformes – tout est mouvant, instable, inauthentique.
Les contemporains, puis les historiens, parlent en chœur des années 1880 comme d’un temps « mort ». Alexandre Blok écrit : « En ces années lointaines, mortes, sommeil et ténèbres régnaient dans les cœurs : Pobiedonostsev sur la Russie étendait ses ailes de chouette2. »
La censure, la politique de répression, les contre-réformes n’expliquent pas totalement la vision négative des années 1880, d’autant qu’en dépit des obstacles créés par le gouvernement, les résultats des réformes se font sentir. Les activités du
Les années 1880 se caractérisent par la perte de toute grande idée, d’un but suprême à atteindre. Le populisme est épuisé. Le peuple, sur lequel l’intelligentsia révolutionnaire concentrait son action, refuse de la suivre. Il reste indifférent à ses appels du temps de l’« aller au peuple », condamne avec horreur l’assassinat de l’empereur qui, dans l’esprit des terroristes, devait donner le signal de la révolution. Effrayés par les événements du 1er mars 1881, les conservateurs rallient le camp du gouvernement, à la recherche d’une protection contre « les forces populaires élémentaires » qui continuent de faire peur, en dépit de leur loyauté confirmée de la façon la plus éclatante au temps où l’on traquait le tsar.
L’intrusion active du capitalisme en Russie dans les années 1880 devient un moyen de souder la société russe. Les occidentalistes, qui savent quelles inégalités sociales engendre le capitalisme, s’élèvent contre ce nouveau danger ; les slavophiles les imitent, y voyant une menace contre l’« esprit russe », le sens de la collectivité.
La société cultivée, l’élite intellectuelle rejettent le capitalisme en tant que civilisation « détruisant les idéaux agraires » pour des raisons éthiques – car il « anéantit l’intégrité et l’harmonie de la personne humaine » – mais aussi esthétiques. Connu pour sa fameuse recette : « Il faut geler la Russie afin qu’elle ne pourrisse pas », Constantin Leontiev (1831-1891) s’y oppose également, souhaitant que le « train furieux et tonitruant de l’Occident nous contourne, dans sa course vers l’abîme de l’anarchie sociale ». L’immense écrivain satirique Mikhaïl Saltykov-Chtchedrine en est un autre adversaire. Un historien de la littérature fait ce constat : « S’il fallait nommer le pire réactionnaire de tous les écrivains russes de la deuxième moitié du XIXe siècle, il serait sans doute impossible de disputer cette place à Constantin Nikolaïevitch Leontiev4 ». Saltykov-Chtchedrine, lui, auteur de l’
Les voix qui s’élèvent timidement pour prôner la nécessité des « petits pas » et donnent la préférence au « mouvement progressif » plutôt qu’au « bond révolutionnaire » sont étouffées par la pire des accusations qui soient : celle d’être « petit-bourgeois ». Auteur, avant la révolution, d’une
La petite-bourgeoisie (les
L’irruption du capitalisme dans les campagnes est accueillie avec hostilité par l’écrasante majorité de la paysannerie. Les paysans les plus actifs, énergiques, téméraires et entreprenants, s’enrichissent vite au détriment des autres villageois, ils s’intègrent à la classe des marchands, deviennent des capitalistes, suscitant par là même l’envie et la haine. On les affuble de surnoms méprisants : Koloupaïev, Razouvaïev (« l’Écorcheur », le « Faiseur de Gueux »), le mot « ploutocrate » est prononcé en accentuant la première syllabe, traduisant l’idée communément admise selon laquelle la richesse ne peut être atteinte que par la fourberie (en russe :
Dans les années 1990, la Russie, après avoir vécu la période de construction du socialisme, revient à l’édification du capitalisme. L’attitude négative de l’opinion à cet égard rappelle beaucoup les années 1880.
Le gouvernement d’Alexandre III a un programme de développement économique du pays. Il se donne pour tâche centrale de remettre de l’ordre dans les finances qui doivent garantir la protection et le contrôle de l’État. Les départements des chemins de fer, du commerce et de l’industrie sont soumis au ministre des Finances. Ce dernier détient ainsi toute l’économie du pays. Trois ministres vont diriger les finances sous le règne d’Alexandre III. Personnalités très différentes, d’opinions diverses, ils vont cependant tous mener la même politique.
En 1881, l’empereur nomme aux Finances un éminent économiste, Nikolaï Boungué, membre de l’Académie des sciences de Pétersbourg, recteur de l’université Saint-Vladimir de Kiev. Tandis que le gouvernement de Dmitri Tolstoï prépare et applique un programme de contre-réformes, le ministre des Finances entreprend des réformes. Il accorde une attention toute particulière à la fiscalité. L’
Pour faciliter les crédits, le ministre des Finances crée, nous l’avons dit, une Banque paysanne (1883) qui doit aider les paysans à racheter des terres, et une Banque de la Noblesse (1885) qui accorde des prêts très avantageux aux aristocrates.
La deuxième grande orientation de l’action de Nikolaï Boungué se traduit par des mesures visant à protéger l’industrie, en augmentant les tarifs douaniers. Les taxes douanières doivent, non seulement aider l’industrie russe, mais aussi être une source de revenus.
Enfin, Nikolaï Boungué entame une nouvelle politique d’État dans le domaine des chemins de fer. Dans les années 1860-1870, leur construction est anarchique, effectuée par d’innombrables entrepreneurs qui se font souvent mutuellement obstacle. En 1882, le ministère des Finances achète sur le compte du Trésor une première ligne de chemin de fer. L’État se met ensuite à racheter les lignes non rentables et à en construire de nouvelles.
Ivan Vychnegradski (1831-1895) prend la tête du ministère des Finances en 1882 et occupe ce poste jusqu’en 1889. Mathématicien connu, professeur à l’Institut polytechnique, Vychnegradski est en même temps le fondateur d’une série de sociétés par actions. Poursuivant la politique protectionniste de son prédécesseur – en soutenant l’industrie et en augmentant les tarifs douaniers –, le nouveau ministre des Finances s’attache essentiellement à remédier au déficit du budget et à consolider le rouble, en se fixant pour objectif de stabiliser le cours du rouble-papier – celui-ci équivalant aux deux tiers du rouble-or – et d’instaurer la parité de la monnaie.
Le renforcement des exportations de la denrée russe par excellence, le blé, permet à Ivan Vychnegradski d’obtenir une balance commerciale nettement excédentaire et d’augmenter fortement les réserves d’or, en achetant de ce précieux métal à l’étranger. La récolte catastrophique de 1891 porte un coup sérieux au système du ministre des Finances. Les paysans se trouvent dans l’incapacité de payer leurs impôts et le gouvernement se voit contraint de recourir à des mesures très dures pour recouvrer les arriérés, ce qui suscite le mécontentement croissant des campagnes. C’est le revers de la politique initiée par Vychnegradski. Ses aspects positifs sont l’absence de déficit et un rouble fort. Le ministre des Finances réussit à se faire consentir d’importants crédits à l’étranger. Pour la première fois, la Russie se tourne vers un nouveau marché financier : le marché français. C’est le signal d’un changement de la politique extérieure russe.
En 1885, Ivan Vychnegradski entreprend une réforme qui ne sera achevée qu’en 1902 : il introduit un monopole d’État sur la vodka. Le premier pas dans cette direction marque un changement des habitudes instaurées depuis des siècles. Pour commencer, le
Sergueï Witte (1849-1915), qui succède à Vychnegradski, est, à la différence de ses prédécesseurs, un spécialiste des chemins de fer. Après des études à l’université d’Odessa, il commence sa carrière dans ce domaine. Alexandre III le remarque, alors que, responsable des chemins de fer du Sud-Ouest, il accompagne l’empereur durant ses voyages dans le sud. En 1888, Sergueï Witte attire l’attention du ministre des Voies de Communication, qui se trouve dans le train impérial, sur le fait que l’on transporte trop rapidement le souverain : un accident pourrait survenir. L’empereur, qui aime à se déplacer vite, se fâche : « J’ai voyagé sur d’autres lignes et personne n’a songé à limiter ma vitesse ; si l’on ne peut pas circuler chez vous, c’est tout bonnement parce que votre ligne est juive. » L’empereur, explique Witte, rappelait ainsi que le président de la société gérant cette voie était le juif Bloch6.
Witte reste néanmoins ferme sur ses positions. Sur une autre voie de chemin de fer, dont le responsable a moins d’audace, le train impérial déraille : seul un miracle sauve l’empereur et sa famille. Peu après l’accident, Sergueï Witte est nommé ministre des Voies de Communication et, quelques mois plus tard, ministre des Finances.
Reprenant, dans les grandes lignes, la politique financière de ses prédécesseurs, Witte abandonne toutefois les tendances économes de Vychnegradski, qu’il juge excessives. Non seulement, affirme le nouveau ministre, la politique financière ne doit pas perdre de vue les conséquences indésirables d’une modération trop grande dans la satisfaction des besoins croissants, mais il lui faut, au contraire, se donner pour tâche de concourir raisonnablement aux progrès économiques et au développement de la productivité du pays.
La politique de soutien au développement économique exige des moyens considérables. Witte note dans ses Mémoires qu’Alexandre III lui assigne d’emblée deux missions : achever la construction du transsibérien, en menant la voie jusqu’à Vladivostok ; instaurer un « monopole des boissons », autrement dit remettre aux mains de l’État tout le commerce de la vodka. L’empereur estime que cette second mesure réduira l’ivrognerie. Le monopole que Witte entreprend d’imposer sur l’alcool à toute la Russie, fournit une partie des moyens nécessaires à la construction intensive de voies ferrées.
Les prédécesseurs de Witte s’accordaient sur un point : les taxes douanières constituaient une importante source de revenus. À partir de 1891, Vychnegradski instituait un tarif douanier rigoureusement protectionniste. Le nouveau ministre des Finances déclenche une guerre des douanes contre l’Allemagne. Les relations entre la Russie et l’Allemagne sont alors à ce point excellentes que les deux pays n’ont pas même d’accords commerciaux. Mais quand les Allemands imposent des taxes douanières pour toutes les céréales et autres denrées agricoles, fixant simultanément deux tarifs – maximum/minimum –, les Russes se retrouvent dans une situation difficile. En l’absence d’accord de négoce, l’Allemagne leur applique en effet le tarif maximal. Contre l’avis de tous les autres ministres (hormis celui de la Guerre), Witte obtient d’Alexandre III l’autorisation d’appliquer un tarif douanier supérieur pour les produits allemands. Le calcul de Sergueï Witte est simple, comme il l’explique lui-même : une nation moins développée économiquement subit moins de pertes et de gêne dans une guerre des douanes, qu’une nation plus industrialisée, avec des relations économiques de haut niveau7. L’Allemagne accepte d’appliquer à la Russie un tarif extrêmement favorable : le premier accord de négoce est signé entre les deux pays, fixant toutes les relations économiques et commerciales.
La Russie d’Alexandre III appartient indubitablement au club très fermé des grandes puissances. Ses dimensions (elles s’agrandiront encore sous le règne de ce tsar épris de paix), sa population (de cent vingt-neuf millions de personnes selon le premier recensement général de 1897), en sont des preuves convaincantes. Dans la période qui suit les réformes, le pays se développe rapidement sur le plan industriel. Entre 1860 et 1913, l’augmentation de la production est de 5 % en moyenne, et dans les années 1890, elle atteint presque les 8 %. L’essor économique, fortement stimulé sous le règne d’Alexandre III, se poursuivra, à une cadence non moins rapide sous celui de son fils, Nicolas II. En 1914, la Russie sera la quatrième puissance industrielle, son commerce extérieur la placera au sixième rang mondial.
Les chiffres montrant le développement de l’économie russe à la fin du XIXe siècle sont impressionnants. Production de fonte : soixante-dix-neuf millions de tonnes en 1894, cent treize millions en 1898 ; extraction du pétrole à Bakou : deux cent quatre-vingt-dix-sept millions de pouds en 1894, sept cent millions de pouds en 1897 et la même quantité en 1901. La production de charbon passe de soixante-cinq millions de pouds à cent soixante-dix-sept millions entre 1892 et 1900, celle de l’acier de soixante et un millions de pouds à cent vingt-quatre millions. En 1886, on compte quatre cent soixante-deux sociétés par actions, représentant un capital de cinq cent quatre-vingt-quatorze millions de roubles ; en 1898, elles sont neuf cent quatre-vingt-dix, avec un capital d’un milliard six cent quatre-vingt-six millions de roubles.
Ce réjouissant tableau a son revers. Les chiffres globaux du développement ne montrent pas le retard accusé par la Russie, en comparaison des autres puissances. La Russie est un pays agricole. En 1897, 12,9 % seulement de la population vivent dans les villes, et les produits agricoles représentent 77,7 % des exportations. Les branches principales de l’industrie sont le textile et l’agro-alimentaire. La différence entre les données absolues et relatives apparaît avec les chemins de fer. Dans les années 1890, le réseau double, par rapport à la décennie précédente. C’est là un succès remarquable. Mais à la fin du XIXe siècle, la Russie d’Europe occupe la vingtième place mondiale (sur vingt-sept), pour le kilométrage de voies ferrées par million d’habitants.
L’économie russe a pour particularité que ses marges se développement plus rapidement : le sud – la Petite-Russie – devient un centre important de l’industrie houillère ; les voies ferrées y augmentent le rôle de ses terres fertiles dans les exportations de céréales. Dans le Caucase (Bakou), naît une industrie du pétrole. Le Turkestan fournit, à la fin du siècle, un tiers des matières premières pour l’industrie textile. Les chemins de fer, enfin, transforment la Sibérie en gros exportateur de beurre et d’autres produits laitiers.
Les régions centrales de l’empire demeurent en retrait. Apparaît alors le problème de « l’appauvrissement du centre », toujours pas résolu à la fin du XXe siècle.
Le développement, rapide mais inégal, de la Russie reflète les possibilités d’un pays qui, à peine quelques décennies plus tôt, s’est engagé sur la voie de la « modernisation » et a entrepris d’« instaurer le capitalisme ». Il reflète en particulier l’existence d’un programme réalisé par Nikolaï Boungué, Ivan Vychnegradski et – en toute conscience – par Sergueï Witte. Ce dernier sait pertinemment que, même jouissant de leur pleine souveraineté, les pays agricoles sont voués, sur le plan économique, à demeurer les colonies des pays industrialisés qui deviennent, en quelque sorte, leurs métropoles. « Créer notre propre industrie, affirme Witte, est une tâche fondamentale, économique et politique, c’est le fondement, la pierre angulaire de notre système de défense8. »
Sergueï Witte sert dans le gouvernement d’Alexandre III plus de deux ans, jusqu’à la mort de l’empereur, mais il sera encore, neuf ans durant, ministre des Finances de Nicolas II. Pendant toutes ces années, se heurtant à une résistance acharnée, il tente d’appliquer son programme. Un programme que l’on comparera à la politique d’industrialisation rapide menée dans la France de Napoléon III. La transformation de la Russie agraire en Russie industrielle, qui s’effectuera sous Staline, devra beaucoup aux idées du comte Witte.
9 « La Russie aux Russes »
Sergueï WITTE.
L’amour tout particulier qu’Alexandre III voue aux Russes s’explique aisément : ces derniers constituent l’écrasante majorité de la population de l’empire. Le tsar, en outre, se sent profondément russe, bien qu’il n’ait pas une goutte de sang russe dans les veines. Toutefois, cette préférence marquée pour le peuple impérial signifie que l’empereur aime moins les autres peuples. Apprenant que le prince de Battenberg, candidat de la Russie au trône bulgare, opte, après son élection, pour une politique pro-allemande, Alexandre III saisit aussitôt la raison de cette perfidie : « Une mère polonaise1. » La mère de Battenberg est polonaise, en effet, mais il est, par son père, le neveu de l’impératrice Maria, autrement dit le cousin germain d’Alexandre III. La chose n’est pas sans importance au moment où Alexandre lui accorde son soutien ; mais, finalement, le « mauvais sang » l’emporte sur le bon.
Alexandre III aime encore moins les juifs que les Polonais. Il montre également de la méfiance envers les Petits-Russiens et méprise les étrangers. Léon Tolstoï écrit que Nicolas Ier tenait tous les Polonais pour des gredins et que sa haine à leur égard était « à la mesure du mal qu’il leur avait fait2 ». Alexandre III cause moins de tort aux Polonais que son grand-père ; aussi ne voit-il en eux qu’un élément de désordre, qui s’efforce d’échapper au contrôle de Pétersbourg.
Le 30 janvier 1911, peu avant sa mort, Vassili Klioutchevski, le grand historien russe, consigne dans ses carnets le résultat de ses réflexions sur la question nationale : « La contradiction dans la composition ethnographique de l’État russe gît sur les marches européennes occidentales et asiatiques orientales : là, sont englobés des régions et des peuples, dotés d’une culture bien supérieure à la nôtre, tandis qu’ici, tout se situe à un niveau nettement plus bas ; là, nous ne parvenons pas à nous entendre avec ceux que nous avons soumis, parce que nous sommes incapables de nous hisser à leur niveau, et ici, nous ne voulons pas nous entendre avec eux, parce que nous les méprisons et que nous sommes incapables de les mettre à notre niveau. Là-bas comme ici, ils ne sont pas nos égaux, et de ce fait, ils sont nos ennemis3. »
Le règne d’Alexandre III voit culminer l’hostilité du centre envers les marches. À l’aversion de l’empereur pour les peuples non russes qu’abrite la Russie, s’ajoutent le nationalisme messianique de Pobiedonostsev, le rationalisme de Dmitri Tolstoï qui veut préserver l’intégrité de l’empire, et le développement rapide des marches, surtout occidentales. Le comte Tolstoï étend aux provinces de la Baltique le système judiciaire russe, supprimant les tribunaux locaux ; il mène une politique de russification intensive dans les administrations et les écoles, afin de lutter contre la germanisation et les privilèges dont bénéficient les nobles d’origine allemande : les barons baltes. La russification est plus intensive encore sur les rives de la Vistule. L’une de ses grandes orientations est la lutte contre l’influence du clergé catholique, dans laquelle le ministre de l’Intérieur voit la principale source du nationalisme polonais. Le comte Tolstoï connaît bien le problème : dans sa jeunesse, il a écrit (en français) un ouvrage intitulé
Le Concordat entre la Russie et le Vatican, décidé lors de la rencontre entre Nicolas Ier et le pape Grégoire XVI à Rome, en décembre 1845, traverse une période difficile après l’insurrection polonaise de 1863. En 1864, cent quatorze des cent quatre-vingt-dix-sept monastères catholiques de Russie sont fermés, sous prétexte qu’ils cachent des insurgés. Un Collège spirituel est créé, dirigé par des hiérarques catholiques dévoués à Pétersbourg, pour s’occuper des affaires de l’Église catholique au sein de l’empire. En 1866, le pape Pie IX fournit à la Russie une raison de rompre ses relations diplomatiques avec le Vatican.
Élu en 1878, le pape Léon XIII entame une politique de rapprochement avec la Cour de Pétersbourg. Alexandre Izvolski, l’un des diplomates russes les plus brillants de ce temps, est envoyé au Vatican. S’entretenant avec lui, Léon XIII lui explique que, pour lutter contre l’offensive des théories destructrices, le Vatican « a besoin de l’aide des puissances conservatrices ». Et il souligne : « J’accorde un grand prix à un soutien moral de la Russie. » Izvolski rapporte à Pétersbourg que, « désireux de nous démontrer la valeur de son amitié durant les périodes de tension en Europe, Léon XIII songe en particulier à la question polonaise, dans laquelle son autorité spirituelle peut, selon lui, avoir un impact précieux ». Les mots sont suivis d’effet : en mars 1889, Léon XIII adresse un message aux évêques polonais, les appelant à coopérer avec les autorités de Russie, d’Allemagne, d’Autriche-Hongrie. Le pape recommande spécialement aux catholiques de Russie de s’engager sur la voie de cette coopération4. Membre des partis sociaux-démocrates de Russie, de Pologne et Lituanie, ainsi que d’Allemagne, Rosa Luxemburg commente le message du pape : « Désormais, le véritable représentant de Dieu en Pologne est le
L’avènement d’Alexandre III est marqué par un pogrom à Kiev. Selon le témoignage rapporté par le chef des Gendarmes du lieu dans ses Mémoires, le pogrom se déroule avec la complaisance et le soutien du gouverneur-général, Drenteln6. Le ministre de l’Intérieur Ignatiev montre de la sympathie pour les prises de position antijuives. Le comte Tolstoï, qui lui succède, n’aime pas les juifs, mais il hait plus encore le désordre. Les manifestations antisémites spontanées se voient considérablement réduites. La machine administrative s’enclenche. En mai 1882, des lois sont adoptées, rétrécissant la Zone de Résidence et restreignant le droit des juifs à se déplacer hors de ses limites ; en 1887, un
L’antisémitisme devient une des idéologies les plus populaires en Europe, à la fin du XIXe siècle. Il explose en Allemagne, après la crise financière de 1873 et, dès lors, ne cesse de s’amplifier. La vague d’antisémitisme frappe la France en 1894, avec le procès du capitaine Dreyfus.
L’antisémitisme russe attire l’attention de l’étranger, car il s’agit d’une politique d’État. Désireux de complimenter le ministre de l’Intérieur, Sergueï Witte dit de lui : « Le comte Tolstoï n’est jamais tombé dans l’extrémisme, ni sous le rapport des brimades contre les juifs, ni sous celui des persécutions contre les Polonais et l’ensemble des étrangers7. » Dans le même temps, le ministre de la Justice, Manasseïne, « faisait montre de ce qu’on nomme des tendances nationalistes, qui consistaient… en pressions injustifiées et dans le fait que les intérêts des étrangers n’étaient pas pris en compte8 ». Les persécutions et brimades sont la politique en vigueur, dont les formes concrètes dépendent du tempérament du ministre, et avant tout de l’empereur. La législation antijuive d’Alexandre III est perçue comme particulièrement inique, car elle supprime des droits accordés à la population juive sous le règne d’Alexandre II.
À la fin du XIXe siècle, l’antisémitisme ouest-européen se dote d’un « fondement scientifique », sous la forme de théories raciales. Le Français Gobineau, l’Anglais Houston Stewart Chamberlain élaborent la théorie de la « supériorité » de la race aryenne. En Russie, ces idées n’ont aucun succès. L’antisémitisme russe est d’ordre religieux : la conversion à l’orthodoxie supprime les obstacles, les interdits. Changer de race, en revanche, est impossible. Comme il sera impossible, après la révolution communiste, de changer d’origine sociale. Embrasser une autre foi est, néanmoins, envisageable. Certes, des doutes subsistent sur les nouveaux convertis. Mais ils sont psychologiques, et non juridiques. La fille préférée d’Alexandre III, Xenia, s’éprend du grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, fils de l’oncle favori de l’empereur. L’obstacle, pour le père de la jeune fille, réside dans l’origine incertaine de la mère du promis, la grande-duchesse Olga Fiodorovna, princesse de Bade. « En effet, précise Sergueï Witte, grand amateur de ragots, elle avait le type juif… et des liens de parenté assez proches avec un banquier juif de Karlsruhe9. » L’amour triomphe cependant : Alexandre III donne son accord pour le mariage.
En 1903, Theodor Herzl se rend à Pétersbourg pour présenter aux ministres du tsar le programme du sionisme. Son entretien le plus intéressant est celui qu’il a avec Sergueï Witte. Se déclarant « ami des juifs », le ministre des Finances explique à son interlocuteur que les juifs sont eux-mêmes responsables de l’animosité qu’ils suscitent : tout vient de leur « morgue ». Majoritairement pauvres, ils sont donc sales, exercent des professions méprisables, etc. En outre, ils sont nombreux au sein du mouvement révolutionnaire. « Comment l’expliquez-vous ? » demande Herzl. Je pense, répond Sergueï Witte, que « la faute en revient à notre gouvernement. On brime trop les juifs. J’ai souvent dit au défunt empereur Alexandre III : “Majesté, si l’on pouvait noyer six ou sept millions de juifs dans la mer Noire, je serais entièrement pour. Mais si cela est impossible, il faut leur permettre de vivre.” » « Qu’attendez-vous du gouvernement russe ? » demande Witte au leader sioniste. « Quelque encouragement », répond Herzl. « Mais nous encourageons les juifs, acquiesce volontiers Witte. Nous les encourageons à émigrer. À coups de pieds dans le derrière, par exemple10. » Theodor Herzl commente : avec de tels amis, qu’aurait-on à faire d’ennemis ?
Les pogroms de 1881-1882 entraînent une première vague d’émigration. Entre cinquante et soixante mille personnes partent chaque année. En 1891, après l’expulsion des artisans juifs de Moscou, cent dix mille personnes émigrent, et en 1892 – cent trente-sept mille11. L’autre moyen de résoudre la question juive est la conversion à l’orthodoxie. Dans ce deuxième cas de figure, les résultats sont modestes : durant la seconde moitié du XIXe siècle, ils sont en moyenne neuf cent trente-six juifs à embrasser le christianisme12.
L’immense majorité de la population de Russie professe l’orthodoxie. Mais l’empire compte également des musulmans (ils sont près de douze millions à la fin du siècle), des catholiques (près de onze millions), des luthériens (près de 4,5 millions), des juifs (près de quatre millions), des païens (près de sept millions) et des représentants d’autres confessions. Les brimades auxquels sont soumis (à des degrés divers) les non-orthodoxes, sont la conséquence de la politique de centralisation et de renforcement de l’unité de l’empire.
La meilleure illustration de cette politique est l’attitude à l’égard des « vieux-croyants », officiellement qualifiés de schismatiques
Nettement plus dure est la situation des autres groupes de « vieux-croyants ». Les innombrables sectes sont soumises à des persécutions particulières. Les sectes « apocalyptiques » (flagellants,
L’émancipation des paysans donne une puissante impulsion à la quête spirituelle – une façon comme une autre d’apporter des réponses aux questions suscitées par les changements socio-économiques. Ne trouvant pas satisfaction au sein de l’Église orthodoxe officielle, de nombreux Russes rejoignent les sectes, ou en créent de nouvelles. L’État réplique par des répressions administratives, censées aider l’Église à combattre « les ferments religieux non conformes aux principes de l’orthodoxie », qui, comme le note le Saint-Synode, se manifestent « dans une partie assez considérable du peuple russe ».
Deux zèles s’affrontent. Préoccupés par les questions spirituelles, les croyants veulent croire à leur manière et conservent leur foi, malgré la répression. Les autorités, elles, qui voient dans chaque foi « erronée » une menace pour l’État et l’intégrité de l’empire, renforcent la répression.
10 Vers l’« Entente cordiale »
ALEXANDRE III.
Dans son manifeste d’avènement au trône, Nicolas II nomme son père, l’empereur Alexandre III, le « pacificateur ». Tous les contemporains et les historiens s’accordent sur ce point. D’ordinaire réservé, Anatole Leroy-Beaulieu parle d’Alexandre III comme de l’« ange de la paix1 ». Cent ans plus tard, le dernier idéologue en chef soviétique, révisant ses points de vue, écrit, enthousiaste : « Durant les treize années de son règne, Alexandre III vécut en paix avec tous, il mourut, conservant le titre de “pacificateur”2. » Difficile de contester ce jugement : « l’ange de la paix » ne vécut peut-être pas en paix avec tout le monde, mais la Russie ne mena pas de grande guerre sous son règne. Néanmoins, comme l’indique sa biographie officielle, « ne souhaitant ni conflit ni acquisition quelconque, l’empereur Alexandre III se vit contraint, lors d’affrontements à l’est, d’agrandir les possessions de l’Empire russe de 214 854,6 verstes carrées (soit 429 895,2 kilomètres carrés), le tout sans guerre… ».
Ces territoires, que le souverain est « contraint » d’acquérir se trouvent en Asie centrale. Après la victoire de Skobelev sur les tribus turkmènes (1881-1882), celles-ci deviennent sujets russes. La prise de l’oasis de Merv ouvre un immense territoire, jusqu’au fleuve Piandj qui marque la frontière avec l’Afghanistan. C’est là un bond fantastique : en 1880, l’Empire russe était encore séparé de l’Afghanistan par un millier de verstes. Le vide – les tribus locales ayant perdu toute volonté de résistance – semble aspirer la Russie. Le rêve du secrétaire général du Sénat, Ivan Kirillov, qui, en 1728, présentait à l’impératrice Anna Ioannovna un plan de conquête de l’Asie centrale, est désormais réalisé. L’armée d’Alexandre III campe aux frontières de l’Afghanistan. Les Anglais s’en alarment et un conflit sérieux se déclenche entre les deux grands empires coloniaux.
La Russie n’a alors ni l’intention ni les moyens de franchir le Piandj. De son côté, la Grande-Bretagne ne forme pas le projet de conquérir l’Asie centrale. Le conflit se solde par une délimitation pacifique des territoires de chacun : l’Afghanistan reste dans la zone d’influence de la Grande-Bretagne, et l’Asie centrale dans la composition de l’Empire de Russie. En 1892, des heurts ont lieu dans la région du Pamir, également pacifiquement partagé entre la Russie, l’Angleterre, l’Afghanistan et la Chine. La Russie possède désormais des frontières naturelles au Moyen-Orient. Il faudra attendre décembre 1979 pour que l’Union soviétique envahisse l’Afghanistan, violant ainsi la tranquillité des frontières établies sous le règne du tsar « pacificateur ».
La diplomatie anglaise, la littérature (il suffit de songer aux œuvres de Rudyard Kipling), les éditorialistes dénoncent énergiquement les tendances impérialistes de l’« ours » russe. Non sans raison. Mais on est au moins aussi fondé à parler de l’impérialisme de la Grande-Bretagne, de la France ou de l’Italie. L’Allemagne se hâte également de se tailler un empire colonial. Au cours de l’hiver 1885, une conférence réunit à Berlin un ensemble de puissances, avec pour but principal de se partager l’Afrique. La Russie n’a pratiquement pas d’intérêts sur ce continent mais, présente au titre de grande puissance, elle assiste à la concurrence acharnée que se livrent les pays colonialistes. Elle soutient globalement la France, dans la querelle qui l’oppose à l’Angleterre.
En Asie centrale, l’unique rivale potentielle de la Russie est l’Angleterre qui, en 1885, annexe la Birmanie mais proteste avec la dernière énergie contre l’arrivée des troupes russes sur le Piandj. La différence fondamentale entre les conquêtes coloniales russes et la politique de conquêtes menée par les États ouest-européens réside dans le fait que l’Empire de Russie s’étend sur le continent eurasien. Les autres grandes puissances vont se chercher des colonies au-delà des mers et des océans.
Les Balkans sont depuis longtemps une orientation importante de l’expansion russe. La paix de Berlin, sans répondre à toutes les attentes de la diplomatie pétersbourgeoise, en satisfait cependant quelques-unes. La Bulgarie est, nous l’avons dit, divisée en deux : le Nord et le Sud (la Roumélie). Dans la partie nord, le favori russe, Alexandre de Battenberg, prince de Hesse, qui a pris part à la guerre contre les Turcs dans un régiment de uhlans russes, est élu. Le congrès de Berlin établit aussi que la principauté de Bulgarie (la partie nord, la Roumélie demeurant province de l’Empire ottoman) sera dotée d’une Constitution et jouira de la liberté de la presse et autres « âneries », pour reprendre l’expression d’un diplomate russe présent.
La Constitution promise est élaborée par une commission que dirige le commissaire suprême – russe – de la principauté, Dondoukov-Korsakov. L’Assemblée populaire se réunit à Tarnovo et, bien que le gouvernement soit présidé par des généraux russes, le prince de Battenberg rencontre de sérieuses difficultés, partagé qu’il est entre sa loyauté à son cousin Alexandre III et ses sujets parmi lesquels l’idée d’une « Bulgarie aux Bulgares » gagne en popularité. Le prince Alexandre de Battenberg dissout l’Assemblée populaire, mais celle qui lui succède (le prince n’est pas en mesure d’abolir la Constitution, garantie par les puissances) n’est pas meilleure.
Le chemin de fer devient une source de conflit entre Russes et Bulgares. Sa nécessité n’est pas contestable. Il y a deux projets : l’un, « occidental », relie les régions centrales, agricoles, de Bulgarie à la mer Noire ; l’autre, « nordique », va du centre du pays vers le Danube. Le projet « nord » a le soutien de la Russie, bien qu’il soit nettement plus onéreux. L’article biographique consacré à Alexandre de Battenberg par le
La Russie rompt ses relations diplomatiques avec la Bulgarie. Malgré la victoire remportée sur la Serbie et la Grèce qui exigeaient des compensations pour la réunification bulgare, le prince Alexandre quitte le trône et le pays. « Ayant perdu la protection de l’empereur russe, Alexandre jugea nécessaire de renoncer à son trône… », explique le
La rupture avec la Bulgarie signe la chute de l’influence russe dans les Balkans. Les Anglais font la loi en Turquie. En 1881, la Serbie signe un traité secret d’union avec l’Autriche. En 1883, la Roumanie rallie la « Triplice » (Allemagne, Autriche, Italie), clairement antirusse. La situation des Balkans déçoit amèrement les slavophiles et confirme la sombre conclusion de Constantin Leontiev : « Tous les Slaves du Sud et de l’Ouest sans exception, sont des démocrates et des constitutionnalistes4. »
La leçon tirée par Alexandre III n’est pas moins pessimiste. En 1899, l’empereur porte un toast au « seul ami fidèle de la Russie, le prince Nicolas de Monténégro ». Au demeurant, en d’autres circonstances, le tsar-pacificateur parle des deux seuls amis de la Russie : son armée et sa flotte. Le petit Monténégro est un allié fidèle dans les Balkans ; l’armée et la flotte sont le fondement de la politique extérieure russe, toujours et partout.
En janvier 1887, une délégation de l’Assemblée bulgare se rend à Paris pour demander de l’aide contre les Russes et soutenir la candidature de Ferdinand de Saxe-Cobourg au trône de Bulgarie. Le prince Ferdinand a l’appui de l’Autriche et de l’Angleterre, mais il a contre lui Alexandre III. Le ministre français des Affaires étrangères, Flourens, rappelle aux Bulgares qu’ils doivent être reconnaissants aux Russes de les avoir libérés du joug turc, et refuse son aide. La France, qui cherche à se rapprocher de la Russie, insiste sur le fait que la gratitude peut être le fondement d’une politique. Bismarck est d’un avis radicalement contraire. « La politique russe traditionnelle, écrira le chancelier allemand à la fin de sa vie, qui se fondait sur une parenté de religion et de sang, qui partait de l’idée qu’il fallait libérer du joug turc Roumains, Bulgares, Grecs, voire les Serbes catholiques romains, vivant sous des noms divers de part et d’autre de la frontière austro-hongroise, et, ce faisant, les attacher à la Russie, ne s’est pas justifiée5. » Le prince Bismarck formule une vérité dont la justesse se confirmera un siècle plus tard : « Les peuples libérés ne sont pas reconnaissants, ils sont exigeants6. » Mais la diplomatie russe (puis soviétique) ne parvient pas à abandonner son point de vue traditionnel, elle attend invariablement la reconnaissance des « peuples libérés ».
L’échec des Balkans souligne l’isolement diplomatique de la Russie. Ses alliés traditionnels – l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie – mènent une politique que l’on ne peut certes pas – surtout dans le cas de l’Autriche-Hongrie – qualifier d’amicale. Alexandre III entérine l’« Union des Trois Empereurs », mais il n’a plus la même confiance. La « Triplice » – la « Ligue de la Paix », comme elle se nomme – insiste clairement pour avoir une voix déterminante dans les affaires européennes. Bismarck, qui prétend qu’il faut toujours avoir deux fers au feu, propose, en 1887, à la Russie, un « accord de garantie mutuelle » : les deux parties s’engagent à observer une « bienveillante neutralité », en cas de guerre de l’une d’elles avec une troisième. La Russie signe cet accord – pour trois ans –, bien qu’elle en perçoive toute l’ambiguïté. Protégée d’une éventuelle attaque de la Russie, alliée à Vienne et à Rome, l’Allemagne se « garantit » également d’une attaque française, en accord avec la Russie. De son côté, Pétersbourg n’obtient du chancelier allemand que de bons conseils.
Les conseils de Bismarck visent à détourner l’attention de la Russie des frontières occidentales. Le chancelier redoute par-dessus tout, pour l’Allemagne, une guerre sur deux fronts. Il ne cesse de mettre en garde les hommes politiques allemands contre ce danger. Tenant la France pour l’ennemi numéro un, Bismarck juge indispensable de persuader Pétersbourg que ses intérêts se trouvent à l’est. La clé de la maison russe, écrit-il, ce sont Constantinople et les Détroits. Une fois fermés, la Russie, si besoin était, serait une forteresse inexpugnable7.
Le ministre des Affaires étrangères d’Alexandre III est alors Nikolaï von Giers (1820-1895). Nommé à ce poste en mars 1882, il en est de fait le maître depuis 1878, Gortchakov étant gravement malade. « Giers était un homme prudent, un diplomate, un fonctionnaire de moyennes capacités, sans largesse de vues, mais expérimenté », écrit Witte. Et il ajoute : « Il convenait au mieux pour être le ministre des Affaires étrangères d’un souverain tel que feu l’empereur Alexandre III… qui devait dire un jour : “Je suis mon propre ministre des Affaires étrangères8.” »
La conception de la diplomatie de Giers se fonde sur une conviction : « Il est avant tout nécessaire d’éviter les décisions inutiles et déplacées9. » Pour lui, le principal objectif de la politique extérieure russe est de garantir un répit au pays. Après la lourde guerre contre les Turcs, la Russie a besoin de retrouver un équilibre financier et d’achever la réorganisation de son armée. Il perçoit également la menace qui grossit aux frontières de l’Ouest. Witte se souvient : « Depuis que j’ai terminé mes études à l’Université…, puis en qualité de… ministre des Voies de Communication, de ministre des Finances, enfin comme président du Comité des ministres, je n’ai cessé d’entendre parler de la guerre que nous aurions à mener contre l’Allemagne dans les prochaines années, sinon les prochains mois. Vingt ans durant, nous avons pris nos décisions, aux chemins de fer, aux finances, aux affaires militaires, en songeant essentiellement à une guerre à l’ouest10… »
Sergueï Witte achève ses études en 1870. Il apparaît donc que la création de l’Empire germanique, après la victoire remportée par la Prusse sur la France, est perçue en Russie comme le signe de l’apparition d’un ennemi dangereux aux frontières occidentales.
L’avènement, en 1888, de Guillaume II, jeune (vingt-neuf ans), hautain, avide de gloire militaire, donne l’impulsion pour une révision des orientations fondamentales de la politique étrangère russe. La nécessité en paraît évidente, lorsqu’en 1890, Guillaume II écarte Bismarck. Le nouveau chancelier, Caprivi, ne juge pas utile de prolonger « l’accord de garantie mutuelle ».
La France est alors la seule puissance d’Europe à rechercher un rapprochement avec la Russie, considérant que les deux pays ont un ennemi commun : l’Allemagne. La Russie s’engage prudemment dans cette voie. À la fin des années 1880, elle se tourne vers le marché financier français qui ne tarde pas à devenir sa principale source de prêts et de crédits. Les obstacles, toutefois, ne manquent pas à Pétersbourg, sur le chemin qui mène à Paris. La France est une république et la Russie autocratique est longue, dans ce contexte, à se faire à l’idée d’un rapprochement. Mikhaïl Katkov, dont les éditoriaux des
On exige de Paris des gages de loyauté. La République les donne. Le 29 mai 1890, la police française effectue, sur l’ordre du ministre de l’Intérieur Constant, des perquisitions chez vingt émigrés russes. Elle y découvre des bombes et des moyens d’en fabriquer – tout ce qu’il faut pour démasquer les « nihilistes » russes, préparant un attentat contre Alexandre III. Les conspirateurs et la police française ignorent que l’affaire a été fabriquée de toutes pièces par le provocateur Piotr Ratchkovski, qui, en 1885-1902, dirige les services étrangers du département de la police, à Paris.
La République française prouve donc qu’on peut compter sur elle dans les questions politiques délicates. La « Ligue de la Paix », de son côté, confirme ses intentions belliqueuses : en avril 1891, on apprend, à Pétersbourg, que la « Triplice » a été renouvelée prématurément. La Russie et la France entreprennent de mettre au point un accord d’obligations mutuelles, pour le cas où l’une des puissances de la « Triplice » décréterait la mobilisation. Paris et Pétersbourg s’alarment particulièrement d’un possible – c’est du moins ce que l’on croit, à l’époque – ralliement de l’Angleterre à la « Ligue ». En août 1891, un accord politique est conclu entre la Russie et la France, sorte de pacte consultatif. Les gouvernements de Russie et de France, y lit-on, « en vue de définir et d’instaurer une entente cordiale les unissant, et avec le souhait de favoriser de conserve le maintien de la paix », sont convenus de « se consulter mutuellement sur chaque question susceptible de menacer la paix générale ». L’accord est strictement confidentiel, mais avant même la signature du texte, une escadre française arrive à Cronstadt. Oubliée, la guerre de Crimée ! La population acclame les marins français. L’empereur Alexandre III se découvre pour entendre
La France veut aller plus loin et conclure une alliance. Le ministre russe des Affaires étrangères, Giers, considérant l’accord passé comme un mariage de raison, juge indésirable un plus grand rapprochement, notamment l’idée d’une convention militaire, en vue de laquelle les chefs des états-majors généraux ont entamé des pourparlers. D’une part, Giers redoute la venue au pouvoir, en France, d’un gouvernement revanchiste qui entraînerait la Russie dans une guerre inutile pour elle, d’autre part, il lui paraît indispensable de préserver des relations aussi bonnes que possible avec l’Allemagne, ce qu’un trop grand rapprochement avec la France pourrait empêcher. Les sentiments anti-allemands d’Alexandre III, encouragés par son épouse danoise, déterminent la fermeté de sa politique d’élargissement et de consolidation de l’« Entente cordiale ».
En août 1892, les généraux Obroutchev et Boisdeffre mettent au point une convention militaire, approuvée par Alexandre III. « Si la France, y lit-on, devait subir une offensive de l’Allemagne, ou de l’Italie soutenue par l’Allemagne, la Russie emploierait toutes les troupes dont elle peut disposer pour attaquer l’Allemagne. Si la Russie devait subir une offensive de l’Allemagne, ou de l’Autriche soutenue par l’Allemagne, la France emploierait toutes les troupes dont elle peut disposer pour attaquer l’Allemagne. » L’article 2 garantit la mobilisation immédiate et simultanée des forces armées de Russie et de France, en cas de mobilisation des forces de la « Triplice » ou d’une seule des puissances la composant. Vingt-deux ans plus tard, en 1914, cet article – comme d’autres – sera d’actualité. Une convention militaire similaire lie, depuis 1888, les États signataires de la « Triplice ».
Le chef de l’état-major russe, le général Obroutchev, est un ardent partisan d’un accord militaire avec la France. En 1863, Obroutchev, alors capitaine, avait refusé de « prendre part à une guerre fratricide », à l’époque où la division d’infanterie de la garde dans laquelle il servait, avait été envoyée écraser l’insurrection polonaise. Sa force de caractère, l’indépendance de ses jugements, ses talents militaires lui permettent cependant de faire une brillante carrière. Alexandre III a confiance en lui, bien qu’il n’ignore pas ses penchants « libéraux ». Le général Obroutchev considère que, dans le règlement des grandes questions de la politique étrangère russe (la Galicie et le Bosphore), les principaux ennemis de la Russie seront l’Angleterre, l’Autriche-Hongrie et l’Allemagne qui lui est liée. De son point de vue, la solution ne pourra être que militaire. Aussi convient-il de se préparer au prochain conflit, en rééquipant l’armée, en entraînant la Flotte, en construisant des forts et des voies ferrées. Des alliances sont également indispensables ; or, l’alliée logique de la Russie est la France. Alexandre III partage ce point de vue.
Les préparatifs intensifs de l’Allemagne à la guerre – augmentation des effectifs militaires, agrandissement du réseau ferroviaire, adoption, en février 1893, d’une loi prévoyant en particulier une mobilisation accélérée de toutes les troupes, « afin de porter au plus vite, à l’aide de toutes les forces, un coup décisif à l’ennemi » – confirment les craintes russes.
Durant l’automne 1893, une escadre russe arrive à Toulon – réponse à la visite des Français à Cronstadt. Les marins russes ont droit, en France, au même accueil enthousiaste qu’avaient eu les marins français.
La visite de Toulon fait publiquement la démonstration que les deux pays continuent de se rapprocher. Dans le monde secret des chancelleries diplomatiques, on met alors au point les conditions d’une alliance défensive entre la Russie et la France. L’« Entente cordiale » est confirmée par un traité, signé au printemps 1894.
La Russie sort de son isolement politique. Elle est désormais membre d’une alliance, qui veut faire obstacle, en Europe, à la « Triplice ». Mais en octobre 1894, Alexandre III meurt. Malgré une santé qui semblait de fer, il n’a pas cinquante ans. C’est donc son fils, Nicolas II, qui devra faire entrer la Russie dans un nouveau siècle.
11 Le dernier empereur
Anatole LEROY-BEAULIEU.
L’effondrement d’un grand empire suscite d’abord une question : celle du pourquoi de son effondrement. L’Empire russe fête, en 1913, le tricentenaire de la maison Romanov et semble se trouver dans la plénitude de ses forces ; il occupe une digne place parmi les grandes puissances, connaît un remarquable essor économique et culturel. En février 1917, Nicolas II abdique pourtant et la Russie devient une république. Les contemporains des événements et leurs descendants, les historiens et les auteurs de romans historiques donnent une multitude de réponses à la question des causes de la chute de l’Empire russe.
Ces réponses sont divergentes. Vainqueurs et vaincus ne voient pas les choses de la même façon. Il en est de même pour les contemporains et leurs descendants, ou pour les habitants de l’empire et ceux qui considèrent les événements de l’extérieur. Il ne s’agit pas là, bien sûr, d’un phénomène spécifiquement russe. Pierre Menard, le héros du récit de Jorge Luis Borges, n’estime-t-il pas que la vérité historique est, non pas ce qui advient, mais ce que nous jugeons comme étant advenu1 ? Cette idée, qui sape les prétentions de nombreux historiens à découvrir la vérité absolue, sera confirmée par l’effondrement de l’empire soviétique, en 1991.
On discute encore à ce jour, soit plus de deux cents ans plus tard, des causes de la chute de l’Ancien Régime en France, du rôle de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans les événements. On imagine donc que le débat sur l’Ancien Régime russe, ainsi que sur le rôle du tsar et de la tsarine, présente un caractère nettement plus actuel : d’une part, il s’agit d’événements plus récents ; d’autre part, et surtout, dans le système soviétique, le passé appartenait à l’État dont le jugement sur l’histoire était péremptoire.
La soudaineté de l’effondrement de l’empire soviétique entraîne un retournement imprévu et général de la situation : on se met à percevoir différemment ce qui s’est passé sous le règne de Nicolas II. On se met à « juger autres » les événements. Le dernier grand ouvrage consacré au règne de Nicolas II et publié durant la période soviétique s’intitule :
L’exécution sans jugement, sur ordre du Kremlin, du tsar et de sa famille est jugée légitime par l’historien soviétique. L’auteur de la première biographie du dernier empereur parue après la chute de l’Union soviétique, évoque ainsi la catastrophe survenue le jour du couronnement de Nicolas II (deux mille personnes écrasées dans une bousculade, sur le grand champ de la Khodynka, à Moscou, lors de la cérémonie de remise des présents au peuple) : « On emporta, à l’aube, sur des télègues, les corps des victimes. Vingt-deux ans plus tard, à l’aube, sur des télègues, on emporterait leurs propres corps3. » La mort de la famille impériale semble, ici, racheter tout les événements survenus durant les années du règne.
12 Sur les traces du père
La Khodynka devient un nom funeste, le signe maléfique du règne qui commence. Les amateurs de coïncidences irrationnelles tiennent le compte : 17 octobre (1888), Nicolas manque périr, avec son père et d’autres membres de sa famille, suite au déraillement du train impérial ; 17 mai (1894), la foule se presse à la Khodynka pour saluer le couronnement du jeune tsar ; 17 octobre (1905), signature du manifeste restreignant l’autocratie ; 17 décembre (1916), assassinat de Raspoutine ; année 1917, fin de l’empire ; enfin, dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, assassinat de la famille impériale.
Aucun règne n’a connu autant de signes, prophéties et prédictions, aucun n’a été enveloppé d’un voile aussi opaque de mysticisme, jamais on n’a tenté aussi désespérément de percer l’avenir. En 1897, a lieu le premier (et dernier) recensement général de la population de l’empire. À la question : « activité exercée », Nicolas II répond : « Maître de la terre russe ». Le fils d’Alexandre III n’a aucun doute sur ce point. Pas plus qu’il n’en a sur le fait qu’il faut poursuivre la politique paternelle. Remplaçant la plupart des anciens ministres – le jeune tsar n’apprécie guère leurs airs de mentors –, Nicolas II maintient toutefois à son poste le ministre des Finances, Sergueï Witte. Le ton cassant de ce dernier, ses jugements sans ambiguïté, son assurance ne plaisent pas à l’empereur, mais il approuve sa politique de développement économique intensif de la Russie. Witte veut achever la réforme financière qu’il a commencée sous le règne d’Alexandre III et assurer la parité de la monnaie. Il rapporte dans ses Mémoires que « toute la Russie pensante, ou presque, était opposée à cette réforme : d’abord, par ignorance en la matière, ensuite par habitude, enfin, en raison des intérêts particuliers présumés de certaines classes de la population1 ». Witte n’a qu’une force de son côté, mais « la plus forte de toutes : la confiance de l’empereur ». Et le ministre de conclure : « La Russie doit la parité de la monnaie au seul Nicolas II2. »
Le 3 janvier 1897, le rouble-or est instauré. La principale pièce d’or est l’impérial (quinze roubles) ; on frappe aussi un demi-impérial (sept roubles cinquante kopecks). Les billets de crédit s’échangent librement contre de l’or. Les assignats s’ornent de cette inscription : « La Banque d’État change en pièces d’or les billets de crédit, sans limitation de sommes. Le change des billets de crédit officiels est garanti par tout l’avoir de l’État. »
La remise en ordre du système financier donne une nouvelle impulsion au développement de l’industrie. Le ministre des Finances place au tout premier plan la croissance de l’industrie lourde, y voyant le gage de l’indépendance de l’État. À Pétersbourg et dans ses environs, poussent les géants de la métallurgie, les usines Poutilov, Oboukhov, et les chantiers navals de la Neva. Les
Les progrès réalisés dans le domaine du développement économique entraînent des mouvements sociaux, ainsi qu’un essor de la culture russe qui connaît, dans la première décennie du XXe siècle, son « Âge d’argent ». Refusant de voir les conséquences d’une politique économique qu’il soutient par ailleurs, Nicolas II fait tout pour que les fondements du pouvoir absolu demeurent intangibles.
Les cibles ne changent pas : les
La politique de contre-réforme d’Alexandre III avait pu être menée sans rencontrer de résistance : toutes les couches de la société étaient sous le choc de l’assassinat d’Alexandre II et l’anéantissement de la « Volonté du Peuple » avait porté un coup sérieux au mouvement révolutionnaire. La société russe commence à reprendre ses esprits en 1891. La terrible famine qui sévit dans le
La première déclaration publique de Nicolas II avait anéanti d’un coup l’espoir (le « rêve insensé ») d’un élargissement du rôle joué par les institutions du
En 1898, Nicolas II nomme gouverneur-général de Finlande Nikolaï Bobrikov qui, non seulement viole la Constitution accordée, mais entreprend de russifier la population : « Imposer la langue russe, inonder la Finlande d’agents russes, renvoyer les sénateurs et les remplacer par des hommes n’ayant rien à voir avec la Finlande, et puis expulser du territoire finlandais ceux qui, d’une façon ou d’une autre, s’élevaient contre pareil arbitraire5. » La Finlande entre en ébullition. Witte tente de persuader Nicolas II qu’il est « au plus haut point dangereux de créer une seconde Pologne aux portes de Pétersbourg…6 ». L’assassinat du gouverneur-général Bobrikov par un nationaliste finlandais en 1904, montre l’échec de la politique de russification.
En 1897, le général G. Golitsyne est nommé commandant en chef du Caucase. Il « partit en guerre contre toutes les nationalités vivant dans le Caucase, car il voulait russifier tout le monde7 ». Le commandant en chef se montre particulièrement hostile aux Arméniens – une politique qui jouit du soutien absolu de Pétersbourg. En juin 1903, le gouvernement promulgue un décret, confisquant tous les biens mobiliers et immobiliers de l’Église arménienne. Un coup est par là même porté à la culture arménienne, l’Église employant une partie des moyens dont elle dispose à des fins d’instruction et de bienfaisance. Dans une série de villes – dont Etchmiadzine, résidence du
Suivant, là encore, les traces de son père, Nicolas II intensifie considérablement la politique antijuive. Sergueï Witte relève cette particularité de la législation antijuive sous le règne de Nicolas II : toutes les lois limitant les droits des juifs passent, non par le système législatif en vigueur et le Conseil d’État, mais par le Cabinet des ministres, comme autant de dispositions d’exception. Cela vient de ce que la volonté de transformer les juifs en citoyens de troisième ordre rencontre de sérieux adversaires. Comme l’écrit Witte : « Ces lois sont fondamentalement nuisibles aux Russes et à la Russie ; or j’ai toujours considéré – et je continue de considérer – la question juive, non du point de vue agréable aux juifs, mais du point de vue de ce qui est utile à nous autres, Russes, et à l’Empire de Russie. »
Homme d’État le plus éminent de Russie – avec Stolypine – au temps du dernier empereur, Sergueï Witte est un monarchiste fervent ; il estime que des réformes urgentes s’imposent en Russie et que, pour cela, un pouvoir autocratique est nécessaire. Il est aussi un partisan convaincu de l’empire. Un empire qu’il appréhende pourtant autrement que les « vrais Russes », comme il aime à dire ironiquement. Witte critique la politique menée depuis de nombreuses années envers les nationalités. Son erreur fondamentale, estime-t-il, est que « nous n’avons pas encore pris conscience de ce que, depuis le temps de Pierre le Grand et de Catherine la Grande, il n’y a pas la Russie, mais l’Empire russe. Quand des étrangers forment près de 35 % de la population et que les Russes se divisent en Grands-Russes, Petits-Russes et Biélorusses, il est impossible, aux XIXe et XXe siècles, de mener une politique qui ignore ce fait d’une importance historique capitale, qui ignore les particularités des autres nationalités entrant dans la composition de l’Empire russe – leur religion, leur langue, etc. La devise d’un tel empire ne saurait être : « Je ferai de tous des Russes8. »
La clairvoyance de Sergueï Witte ne tarde pas à se confirmer : la question nationale est une des deux grandes causes – avec la question agraire – de la chute de l’empire.
À la veille du XXe siècle, rares sont les hommes politiques russes qui voient le passé – et l’avenir – de l’Empire russe aussi lucidement que le voyait le ministre des Finances d’Alexandre III et de Nicolas II. Mais les inégalités dont sont victimes les « étrangers » de l’empire ne constituent qu’une partie des problèmes. Plus grave est l’absence de droits civiques pour les paysans qui forment l’écrasante majorité de la population. Au début du XXe siècle, ayant épuisé toutes les possibilités offertes par la réforme de 1861, la paysannerie commence à s’agiter ; elle est aussitôt en butte à une répression au moins aussi dure que celle appliquée aux « étrangers ». Lorsque, en 1902, des troubles paysans éclatent dans les
La résistance à la politique héritée d’Alexandre III ne fait que croître. Toute la société se radicalise. Le 14 février 1901, le premier coup de feu retentit à Pétersbourg, après une longue accalmie. Piotr Karpovitch, ancien étudiant de l’université de Moscou, se rend à l’audience du ministre de l’Instruction publique Bogoliepov et le tue ; il entend protester ainsi contre les châtiments infligés à des étudiants coupables d’avoir pris part à une manifestation. Ex-ministre de la Guerre, Vannovski, connu pour ses positions conservatrices à l’extrême, est nommé à l’Instruction publique. Un an plus tard, le 2 avril 1902, le ministre de l’Intérieur, Dmitri Sipiaguine, est assassiné à son tour, par un ancien étudiant, Stepan Balmachev.
Nicolas II nomme à l’Intérieur Viatcheslav von Plehwe (1846-1904) et lui confie la tâche de remettre de l’ordre au sein de l’empire. Directeur du département de la police au temps de Loris-Melikov, Plehwe a de la sympathie pour les idées constitutionnelles. Mais, devenu par la suite un proche collaborateur du comte Ignatiev, il mène une politique des plus conservatrices. Il y demeure fidèle, tandis qu’il sert sous les ordres de Dmitri Tolstoï. Sergueï Witte, qui estime que le souverain doit s’appuyer sur le peuple (sur la noblesse, selon Plehwe), voit un défaut majeur au nouveau ministre de l’Intérieur, nommé, pour un bref laps de temps, dictateur de Russie : c’est un « renégat ». Witte est convaincu que Plehwe, Polonais d’origine, catholique, s’est converti à l’orthodoxie « pour des avantages matériels ».
Witte explique la politique de Plehwe par le fait que, « renégat et non russe, il était prêt, bien sûr, afin de se montrer un Russe et un orthodoxe authentiques, aux mesures les plus contraignantes envers tous les sujets non-orthodoxes de Sa Majesté ». Peu avant sa mort, Lénine parviendra à la même conclusion, considérant que les « étrangers » – il songera alors à Staline – ont souvent tendance à « en rajouter » sur le plan du patriotisme russe.
Paul Milioukov dit à propos de la première décennie du règne de Nicolas II : il y a deux Russie, celle de Léon Tolstoï et celle de Plehwe. On peut ajouter qu’il y a aussi deux lignes gouvernementales : celle de Witte et celle de Plehwe. Nicolas II donne à Witte la possibilité de « danser sur une jambe », en prenant des mesures pour favoriser le développement économique du pays. Plehwe, cependant, « danse sur l’autre jambe », prenant les mesures les plus radicales pour remettre de l’ordre dans l’Empire en ébullition.
Après la mort de Nicolas Ier, Alexis Khomiakov, nous l’avons dit, persuadait ses amis que le prochain tsar serait meilleur. Le poète et philosophe avait découvert ce qu’il tenait pour une loi : l’alternance des bons et mauvais souverains. Alexandre II devait confirmer la théorie de Khomiakov. Il en fut de même pour Alexandre III, contre-réformateur, succédant à un réformateur. Nicolas II rompt d’emblée la tradition, respectée par tous les souverains russes et sans doute à la base du « système » de Khomiakov. Chacun (ou chacune) abolit ce qu’a fait son prédécesseur, le corrigeant, l’améliorant. Nicolas II, lui, ouvre son règne par cette déclaration : « Que tous sachent que, consacrant toutes mes forces au bien de mon peuple, je maintiendrai les principes de l’autocratie de façon aussi ferme et inébranlable que les maintenait feu mon inoubliable père. » Dans le même discours – le jeune tsar s’adresse aux représentants de la noblesse, des
Dans la bonne tradition russe, l’avènement de Nicolas II est inattendu. Nicolas est l’héritier en titre. Sur ce plan, aucun doute possible. Mais Alexandre III est encore jeune et plein de forces. Nul ne s’attend à ce qu’il meure, et encore moins Nicolas, mal préparé à assumer le fardeau de la conduite de l’empire.
Nicolas II reçoit une remarquable formation ; son instruction dure treize ans. Les langues anciennes, les rudiments de gymnastique y sont remplacés par des rudiments de sciences naturelles, et au français et à l’allemand vient s’ajouter l’anglais. Ses trois dernières années d’études sont consacrées à l’apprentissage de l’art militaire ainsi que des grands principes des sciences juridiques et économiques. Ses maîtres comptent parmi les meilleurs spécialistes de Russie. Le savoir, toutefois, n’intéresse que modérément l’héritier. Sergueï Witte qui, de nombreuses années durant, sera le ministre de Nicolas II, dit de lui : « Incontestablement, c’est un homme à l’esprit vif et aux capacités rapides : il saisit et comprend tout très vite9. » En même temps, se souvient l’ancien ministre des Finances, « l’empereur Nicolas II a, pour notre temps, l’instruction moyenne d’un colonel de la garde de bonne famille »10. Le problème n’est évidemment pas celui de l’instruction. Sergueï Witte reconnaît que, pour les capacités, Nicolas II « dépasse largement son auguste père. Mais Alexandre III avait d’autres facultés, qui faisaient de lui un grand empereur11 ».
Nicolas II a une constitution d’athlète, mais il n’est pas très grand et ne ressemble en rien aux magnifiques géants qui se sont succédé sur le trône russe depuis Alexandre Ier. Le nouvel empereur tient beaucoup de sa mère. Ce qui permet à Vassili Klioutchevski cette terrible prédiction : « Les Varègues ont fondé notre première dynastie, une Varègue a gâté la dernière. Cette dynastie ne tiendra pas jusqu’à sa mort politique, elle s’étiolera avant de cesser d’être utile et sera chassée12. » L’auteur du
Les discussions sur la personnalité du dernier empereur n’ont pas cessé à ce jour. Pour les contemporains, il ne fait aucun doute que Nicolas II est un homme faible, sans volonté, subissant constamment l’influence de l’un ou de l’autre, en particulier celle de son épouse à laquelle il voue un amour ardent et sans faille. L’historien américain Marc Raeff, qui analyse sans la moindre idée préconçue le passé russe, adopte le point de vue des contemporains des événements et parle d’un « Nicolas II, d’une faiblesse et d’une absence de volonté presque pathologiques13 ». Le biographe le plus récent du dernier empereur estime, quant à lui, que le grand trait de caractère de Nicolas II est l’entêtement. « Ce fut sa tragédie : entêté, il ne savait lancer un “non” clair au visage de ses solliciteurs. Il était trop délicat et bien élevé pour se déterminer grossièrement. Plutôt que de refuser, il préférait se taire et, en règle générale, ses solliciteurs prenaient son silence pour un assentiment. Nicolas attendait alors le visiteur suivant, celui qui partagerait son point de vue. Et il imposait aussitôt sa décision14. »
La personnalité de l’empereur, son caractère jouent un rôle capital, car il est un monarque absolu. Manque de volonté ou délicatesse, l’incapacité de Nicolas II à « se déterminer grossièrement » crée une impression de faiblesse ou de perfidie. Au bout du compte, ce qui importe, ce n’est pas l’homme qu’est Nicolas II dans la réalité, mais la façon dont il est perçu et se présente. Ses relations avec l’impératrice illustrent bien cet écart entre la réalité et l’idée qu’on s’en fait. Tout jeune, Nicolas s’éprend d’Alice de Hesse et l’épouse, après une longue attente. Le célèbre faux testament de Pierre le Grand, que nous avons évoqué, était intéressant par le conseil matrimonial que le premier empereur russe y donnait prétendument à ses descendants : « Prenez toujours pour femmes des princesses allemandes. » C’est ce que font tous les empereurs russes, à l’exception d’Alexandre III. Nicolas II est lui aussi fidèle à la tradition. Alice, toutefois, devenue Alexandra Fiodorovna après sa conversion à l’orthodoxie, est au moins autant anglaise qu’allemande. Sa mère est fille de la reine Victoria, à la Cour de laquelle la princesse de Hesse a passé toute son enfance.
Répondant au constat des historiens selon lequel, au terme d’une série de mariages dynastiques, les Romanov n’ont pratiquement plus de sang russe dans les veines, le biographe de Nicolas II déclare : « “Tsar russe” – c’est en soi une nationalité15. » On peut tomber d’accord avec lui. Après tout, c’est ce que pensèrent les boïars moscovites, en plaçant sur le trône russe, au début du XVIIe siècle, l’héritier de Pologne. Et Catherine II fut bien une tsarine russe. Mais la chose vaut pour le tsar, pas pour son épouse. L’impératrice est perçue comme allemande, et peu importe quel pourcentage de quel sang coule dans ses veines. L’essentiel est ailleurs : Nicolas II ne pourra rien changer à l’image d’Alexandra Fiodorovna qui domine à la Cour et gagne bientôt la totalité de la société russe.
La première épreuve, pour le nouveau tsar, advient lors des cérémonies de couronnement. Par une négligence des pouvoirs publics, à la Khodynka, grand terrain vague servant de lieu d’entraînement à la garnison de Moscou, des trous, des tranchées, des fossés ont été laissés béants. Quand le peuple assemblé – plusieurs centaines de milliers de personnes – s’élance pour recevoir les présents du couronnement, la bousculade est telle que des gens tombent dans les fossés. Selon les chiffres officiels, mille trois cent quatre-vingt-neuf personnes meurent écrasées, et mille trois cent une sont blessées. L’empereur note dans son journal : « 18 mai 1896. Tout allait jusqu’à présent comme dans du beurre, mais aujourd’hui un grand péché a été commis… quelque mille trois cents personnes ont été piétinées. Je l’ai appris à neuf heures et demie. Cette nouvelle m’a laissé une impression effroyable… Avons déjeuné chez maman. Sommes allés au bal chez Montebello16. » Le bal de l’ambassadeur français Montebello entre dans le programme des fêtes du couronnement. Beaucoup, toutefois, conseillent à Nicolas II de prier le comte d’annuler ce bal ou, à tout le moins, de ne pas y paraître. « Le souverain n’était absolument pas d’accord », rapporte le grand-duc Sergueï Alexandrovitch, gouverneur-général de Moscou, à Sergueï Witte. Pour lui, « cette catastrophe était un immense malheur qui ne devait pas assombrir les fêtes du couronnement ; il convenait, de ce point de vue, d’ignorer la catastrophe de la Khodynka17 ».
La mère de Nicolas II, qui sait comment gouvernait Alexandre III, recommande à son fils un châtiment exemplaire pour les responsables du drames, et en premier lieu le gouverneur-général de Moscou. Mais la jeune tsarine intercède résolument en faveur de ce dernier : le grand-duc Sergueï a épousé sa sœur préférée. Le nouveau tsar obéit à sa femme.
13 La première guerre
Viatcheslav VON PLEHWE.
L’idée n’est pas neuve. Déjà, Catherine II, sous une forme plus élégante que celle employée par le ministre de Nicolas II, conseillait à Louis XVI, aux prises avec des problèmes intérieurs, de « relâcher les cordes trop tendues à l’extérieur du pays ». Le désir d’organiser une « petite » guerre, bien évidemment « victorieuse », surgit inévitablement, face aux problèmes intérieurs trop difficiles à résoudre. Plehwe exprime un souhait qui s’impose de plus en plus nettement à l’entourage de Nicolas II.
La mort inopinée d’Alexandre III met le monde en émoi. Les journaux écrivent qu’il s’agit de l’événement le plus grave survenu en Europe depuis 1870, que l’empereur russe était le grand pilier de la paix sur le continent. La presse internationale exprime l’espoir que le jeune monarque, en succédant à son père, poursuivra sa politique pacifique. Le premier acte de politique étrangère de Nicolas II confirme sa volonté de suivre les traces paternelles. En août 1898, il propose aux puissances étrangères de participer à une conférence de désarmement. En mai 1899, la première conférence internationale se tient à La Haye et évoque les bienfaits d’un désarmement ne fût-ce que partiel.
Cette notion est une véritable nouveauté. Toutefois, elle n’occupe, dans la politique extérieure de la Russie – comme de toutes les autres puissances – qu’une place de troisième ordre. Le premier projet concret soumis à Nicolas II reste dans le cadre traditionnel de la politique étrangère russe. À la fin de 1896, l’ambassadeur de Russie à Constantinople, Nelidov, adresse une note sur les catastrophes qui menacent, dans un avenir très proche, l’Empire ottoman et recommande, en conséquence, de prendre sans délai le Bosphore. Le ministre de la Guerre, Vannovski, et le chef de l’état-major général, Obroutchev, sont prêts à mener l’opération. Le général Obroutchev va même jusqu’à mettre au point un plan d’attaque, prévoyant un débarquement de troupes dans le Bosphore, sur des radeaux. Les minutes officielles du conseil au cours duquel la question est examinée, rapportent « l’opinion du secrétaire d’État Witte » qui fait cette mise en garde : « La prise du Bosphore, sans l’accord des grandes puissances est, aujourd’hui et dans les circonstances actuelles, extrêmement risquée et peut avoir les conséquences les plus funestes1. » On renonce à progresser vers le sud. En 1897, N. Leontiev, officier russe en retraite et conseiller militaire du négus Ménélik II, rentre d’Abyssinie à Pétersbourg. Un projet se fait jour, celui de prendre l’Abyssinie sous la protection de la Russie. Une première mission diplomatique russe officielle est envoyée en Éthiopie.
L’engouement pour des projets souvent irréalistes est un trait de caractère de Nicolas II. Il s’intéresse ainsi à l’idée de construire un pont sur le détroit de Behring, ou à celle d’installer une sorte de barrière électrique aux frontières de l’empire. L’orientation générale de sa politique étrangère met quelque temps à se cristalliser. La ronde des ministres des Affaires étrangères, inhabituelle pour la Russie, est la preuve même de ces hésitations. Entre 1816 et 1895, trois ministres ont dirigé (sous le contrôle méticuleux des différents empereurs) les affaires extérieures de l’empire. Ils seront également trois entre 1895 et 1900.
Quand Plehwe parle d’une « petite guerre victorieuse », il connaît déjà parfaitement l’ennemi : c’est le Japon. Ce choix ne s’explique pas seulement par l’aisance de la victoire, qui ne fait pas le moindre doute. Nommé ministre de la Guerre, le général Kouropatkine n’est en désaccord avec son prédécesseur, le général Vannovski, que sur un point. Kouropatkine estime que la proportion, au front, doit être d’un soldat russe pour un soldat japonais et demi. Vannovski, lui, est partisan d’un Russe pour deux Japonais.
L’Extrême-Orient reste la seule frontière ouverte de l’empire, depuis que la frontière méridionale a atteint l’Afghanistan. En outre, la question des Détroits est un nœud trop embrouillé, liant toutes les puissances occidentales, pour qu’on puisse le rompre d’un coup. En Extrême-Orient, les perspectives d’expansion sont immenses.
En 1891, Alexandre III envoyait l’héritier en voyage au Japon. Un séjour qui fallit se terminer tragiquement : un policier japonais fou blesse Nicolas d’un coup de sabre. Le futur empereur ne l’oublie pas. Dans son journal, il ne nomme pas les Japonais autrement que « les macaques ». On peut toutefois penser qu’en envoyant le grand-duc héritier au pays du Soleil Levant, Alexandre III ne se souciait pas seulement d’élargir les connaissances géographiques de son fils. À partir de 1891, la construction du chemin de fer de Sibérie est fortement accélérée. En 1894, il atteint Omsk, et l’année suivante, Krasnoïarsk.
« Sur le tranchant de sa voie ferrée », dira un historien russe, la Russie pénètre dans « la zone de concurrence économique et politique internationale, dans le Pacifique2 ». En 1894, le Japon entre en guerre contre la Chine – un conflit qu’il termine l’année suivante, par une fracassante victoire. Par le traité de Shimonosaki, il obtient la presqu’île de Liao-tung, avec Port-Arthur. En d’autres termes, le Japon a désormais un accès sur le continent et il devient un voisin terrestre de la Russie. Le traité enregistre également la reconnaissance, par la Chine, de l’indépendance de la Corée et les intérêts particuliers du Japon en Manchourie.
Le traité de Shimonosaki, écrit ouvertement Witte, « me paraissait au plus haut point défavorable à la Russie… Le Japon arrivait sur le continent où nous avions des intérêts considérables, aussi la question se posait-elle de l’attitude que nous devions adopter ». Deux solutions sont possibles : partager la Chine avec le Japon, ou forcer ce dernier à quitter le continent. Sergueï Witte est partisan de la seconde solution. Pour lui, « la Russie a plus intérêt à avoir comme voisine une Chine forte, mais immobile ». En conséquence, « il importe de défendre par tous les moyens le principe d’intégrité et d’inviolabilité de l’empire chinois3 ». Comme tous les auteurs de Mémoires, Witte a tendance à embellir quelque peu ses points de vue. Il ne veut pas que le Japon ait sa part de Chine, considérant que la Russie est en mesure d’infiltrer pacifiquement l’Empire céleste.
Avec le soutien de la France et de l’Allemagne, la Russie contraint le Japon à renoncer à la presqu’île de Liao-tung. En décembre 1903, Nicolas II évoque ces événements vieux de huit ans : « La Russie, alors, dit fermement au Japon : “Arrière”, et il obtempéra4. » En 1896, la politique de Witte porte ses fruits : en mai, un accord secret est passé entre la Russie et la Chine ; les deux parties s’engagent à se porter assistance, « par toutes leurs forces maritimes et terrestres », en cas d’agression du Japon. En août, un contrat est signé pour la construction et l’exploitation d’une ligne de chemin de fer d’Orient et de Chine, passant par la Manchourie et raccourcissant considérablement la distance jusqu’à Vladivostok. Ce gain en kilomètres permet notamment d’accélérer la construction de la voie ferrée. Mais, plus importante encore est l’intégration pacifique de la Manchourie dans la zone d’influence russe, ce qui ouvre des perspectives de développement économique du territoire. Pour financer la construction du chemin de fer, une banque russo-chinoise est créée : les cinq huitièmes du capital sont fournis par un groupement de banques françaises, et le reste par la Banque internationale de Pétersbourg. Toutefois, les Français n’ont que trois sièges au conseil d’administration, alors que les Russes en détiennent cinq. Les membres russes du conseil sont nommés par le ministre des Finances qui, de fait, dirige toute l’activité de la banque.
Pour le contre-amiral Abaza, chargé des affaires du Comité d’Extrême-Orient, « le chemin de fer russe de Manchourie est une sorte de drapeau national solennellement déployé, précédant la progression triomphale de la Russie à travers un territoire étranger en passe d’être conquis ».
Outre la Manchourie, la Corée est l’objet d’un intérêt aigu de la Russie. En 1896, des représentants russes et japonais signent le Mémorandum de Séoul, qui reconnaît la position dominante des Russes en Corée. Le roi de Corée, surveillé de près par les Japonais, se place sous la protection de la mission russe. La Russie refuse de partager la péninsule coréenne en zones d’influence. En effet, argue le ministre des Affaires étrangères Lobanov-Rostovski, « en cédant au Japon, par traité, l’extrémité sud de la péninsule coréenne, la Russie renonçait formellement, une fois pour toutes, à la partie de la Corée la plus importante sur le plan de la stratégie et de la flotte militaire, liant par là même volontairement, dans l’avenir, sa liberté de mouvement5 ».
L’abandon de la « ligne Witte » de progression pacifique en Chine, par le biais du chemin de fer, est impulsé par la prise de la baie de Chiao-chou, dans la province du Shan-Tung, par les Allemands. Au lieu de protester contre cette agression dirigée contre la Chine avec laquelle elle a un traité d’alliance, la Russie décide de mettre à profit ce précédent.
Un spécialiste contemporain des causes de la guerre russo-japonaise note : « Le tsar était mû par une sorte de désir incontrôlé de progresser vers l’Extrême-Orient et de s’emparer des pays qui s’y trouvaient, afin que la Russie dominât le Pacifique6. » La formule « désir incontrôlé » retient l’attention. On peut dire que Nicolas II est en quelque sorte possédé par l’Extrême-Orient. Aux conseils, dans les entretiens avec ses ministres et ses hommes de confiance, l’empereur ne cesse de répéter : « La Russie a incontestablement besoin, tout au long de l’année, d’un port libre et ouvert. » Il en fait mention pour la première fois en marge d’une note de Lobanov-Rostovski, à propos du traité de Shimonosaki. Nicolas II est favorable au partage de la Chine et de la Corée. Ayant contraint le Japon à renoncer à la presqu’île de Liao-tung, il n’en réaffirme pas moins sa résolution : « Faire en sorte, autant que possible, d’acquérir un port qui ne soit pas pris par les glaces, dans la mer de Chine ou du Japon7 ». Kouropatkine rapporte à Witte ses entretiens avec l’empereur : « Notre souverain a des projets grandioses en tête : offrir à la Russie la Manchourie, aller vers un rattachement de la Corée à la Russie. Il rêve également de prendre le Tibet sous son autorité. » Le général Kouropatkine évoque d’autres « projets grandioses » de Nicolas II : « Il veut prendre la Perse, s’emparer, non seulement du Bosphore, mais également des Dardanelles. »
L’histoire russe a suffisamment démontré l’utilité des rêves pour les bâtisseurs de grands empires. Le rêve, le projet fantastique qui s’insinue dans l’esprit d’un souverain, demeure en héritage à ses successeurs, même si lui n’arrive pas à le réaliser. Les rêves de Nicolas II concernant le Pacifique ne s’éteindront pas avec lui ni avec l’Empire de Russie. On notera que le partage de la Corée, au milieu du XXe siècle, au niveau du trente-huitième parallèle, sera la concrétisation des plans débattus par la Russie et le Japon à l’extrême fin du XIXe siècle.
Compagnon de voyage du futur empereur Nicolas II, lors de son séjour au Japon, le prince Oukhtomski se montre d’une éloquence pleine de hauteur dans le second volume de ses carnets de route : « Les ailes de l’aigle russe se sont déployées trop loin au-dessus de l’Asie pour qu’on nourrisse le moindre doute à cet égard : c’est dans notre lien organique avec tous ces pays qu’est le gage de l’avenir, et la Russie d’Asie y sera la simple dénomination de l’Asie8 tout entière. »
L’ouvrage paraît en octobre 1900. On le lit non sans angoisse en Angleterre, y percevant en particulier une invite pour les Anglais à quitter l’Inde. Mais la cible du livre est le Japon.
L’obtention, par l’Allemagne, d’un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans sur le port de Ch’ing-tao et certains territoires environnants de la baie de Chiao-chou, ainsi que de concessions pour construire des chemins de fer dans le Shan-tung, persuade Nicolas II de la nécessité de se hâter. Witte, opposé à une intrusion directe en territoire chinois, rappelle le traité signé. Mais, ministre docile, il parvient (en distribuant tous les pots-de-vin qu’il faut aux fonctionnaires chinois) à la conclusion d’un accord cédant à bail à la Russie, pour vingt-cinq ans, la presqu’île de Liao-tung (que le Japon a perdue) et élargissant la concession accordée à la société du chemin de fer d’Orient et de Chine, en vue de construire une ligne vers les ports libres de Danlanvan et Port-Arthur.
Après l’Allemagne et la Russie, l’Angleterre et la France se précipitent vers la Chine, obtenant des baux pour « leurs » ports et concessions ferroviaires. Les acquisitions russes engendrent de vives tensions avec le Japon. Les diplomates du tsar font des concessions sur la Corée, renonçant à de précédents avantages russes. En 1899, la Russie et l’Angleterre s’entendent sur une répartition des constructions ferroviaires en Chine : au nord de la Grande Muraille, les concessions sont russes, et dans le bassin du Yang-Tsê, anglaises.
Au cours de l’été 1900, un soulèvement anti-impérialiste éclate en Chine, gagnant rapidement tout le nord du pays et la Manchourie. L’armée rallie les insurgés qui assiègent le quartier étranger de Pékin : les bâtiments des ambassades et des missions se transforment en forteresse, en prévision de l’assaut et dans l’attente de secours. À l’origine de cette révolte, la secte de Lotus Blanc des « Poings de justice ». Le poing qui orne son drapeau conduit les étrangers à parler de « Révolte des Boxers ». Les « Boxers » poussent instantanément les puissances concernées par le partage de la Chine déjà entamé, à faire front commun. Les troupes envoyées par les pays européens, l’Amérique et le Japon, comptent, dans la première moitié de juin, trente-cinq mille hommes et cent six pièces d’artillerie. Le noyau de cette armée internationale est constitué par les troupes russes ; elle est placée sous le commandement du général russe Linevitch. Elle a tôt fait de battre les unités chinoises et les insurgés mal entraînés, et s’empare de Pékin, libérant les Européens et pillant impitoyablement la capitale chinoise.
En Manchourie, les « Boxers », alliés aux soldats, prennent des postes russes et des colonies le long de la voie ferrée en construction, mais ils sont vite défaits par l’armée russe qui reste en Manchourie. La Russie reçoit sa part des énormes contributions que la Chine se voit contrainte de verser aux vainqueurs, aux termes du traité de 1901. Occupant la Manchourie, elle ne se hâte pas de la quitter. Le ministre des Affaires étrangères, Lamsdorf, met en garde contre les intentions belliqueuses du Japon et suggère d’évacuer la Manchourie, ce qui, de son point de vue, apaiserait Tokyo. À l’inverse, le ministre de la Guerre, Kouropatkine, prône une occupation à long terme, puis le rattachement de la partie nord à la Russie, ou sa vassalisation, à l’instar de Boukhara.
Sachant parfaitement ce qu’il veut et préparant avec soin la concrétisation de ses plans, le Japon signe, en janvier 1902, un traité avec l’Angleterre. La diplomatie russe répond en acceptant un retrait de Manchourie, en trois temps. L’accord est signé en mars 1902. À l’automne, la première étape de l’évacuation est réalisée. La résistance obstinée du ministre de la Guerre stoppe le départ des troupes russes. La tension se renforce avec le Japon. Mais, à Pétersbourg, on se refuse à le voir. « Il n’y aura pas de guerre », explique Nicolas II à l’empereur germanique, « parce que je ne le veux pas ».
L’isolement diplomatique de la Russie s’accroît. Guillaume II ne ménage pas ses efforts pour encourager les projets de l’empereur russe en Extrême-Orient. Dans ses lettres, il s’adresse à Nicolas II en l’appelant « l’amiral de l’océan Pacifique », et signe : Guillaume II, « amiral de l’océan Atlantique ». Mais en 1902, après la signature du traité anglo-japonais, Berlin informe le Japon que la situation de 1895 ne se reproduira pas. En d’autres termes, l’Allemagne n’empêchera pas le Japon d’acquérir des territoires sur le continent. La France, au contraire, désapprouve formellement la politique de conquêtes menée par la Russie en Extrême-Orient, car elle détourne Pétersbourg de l’essentiel – du point de vue de Paris –, les frontières allemandes, et permet à Guillaume II d’imposer son hégémonie en Europe.
Parmi les facteurs poussant la Russie à une guerre contre le Japon, il y a l’action des « Biezobrazoviens », membres d’un groupe fondé par un officier de cavalerie en retraite, Alexandre Biezobrazov. Présenté à Nicolas II par le grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch, Alexandre Biezobrazov réussit à passionner le tsar pour un projet absolument fantastique qui permettrait à la Russie de se rendre maîtresse de la Manchourie et de la Corée, « sans verser une goutte de sang ». Le général Kouropatkine note dans son journal que Biezobrazov a littéralement « hypnotisé » le tsar9.
À la fin du XXe siècle, en Russie postsoviétique, le mot « mafia » connaît une vogue inouïe. Sans doute la mafia existe-t-elle. Mais le terme est employé pour expliquer tous les problèmes, répondre à toutes les questions. La « mafia » est synonyme de conspiration (sa composition change selon les opinions de ceux qui en parlent), visant à anéantir la Russie. Au début du siècle, l’explication la plus populaire est, non la « mafia », mais la « camarilla ». À l’origine, on désigne ainsi un groupe de conseillers secrets du roi d’Espagne Ferdinand VII (1784-1833), exerçant une influence sur lui par leurs dénonciations et leurs intrigues. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’historien libéral Constantin Kaveline (1818-1859) écrit à propos de la Cour de Russie. « La franchise est allée jusqu’à ce qu’on prononce le mot de “camarilla”, celle-ci faisant obstacle à tout et écartant du trône les gens honnêtes et raisonnables10. » À cette époque, le mot s’écrit encore en caractère latins. Sous le règne de Nicolas II, on commence à l’écrire en cyrillique, et chacun sait parfaitement de quoi il retourne. La composition de la « camarilla » à la Cour de Nicolas II est mouvante, mais l’essentiel reste intangible : une forte et secrète influence exercée sur la politique par des gens dont la valeur tient au seul fait que l’empereur les a rapprochés de lui.
En principe, la Russie renonce à ses prétentions sur la Corée, lorsqu’elle signe son traité avec le Japon. Alexandre Biezobrazov, toutefois, met au point un plan de pénétration « non officielle ». En 1897, il acquiert, auprès du gouvernement coréen, des concessions forestières, sur les rives du fleuve Yalu. En janvier 1903, sur l’ordre de Nicolas II, un crédit de deux millions de roubles est accordé à Biezobrazov, pour créer une compagnie d’exploitation du bois. Une brigade de « bûcherons », composée de six cents sous-officiers en retraite, est envoyée sur le Yalu. Le bruit court que Maria Fiodorovna, la mère de Nicolas II, et le grand-duc Alexandre Mikhaïlovitch comptent parmi les actionnaires.
En mai 1903, l’empereur démontre que la concession forestière n’est qu’un détail et qu’il s’agit bien, en réalité, du choix d’une ligne politique. Alexandre Biezobrazov est en effet nommé secrétaire d’État. Lors d’un conseil extraordinaire – Nicolas II en convoque, parfois, pour les décisions les plus graves –, malgré les protestations de Lamsdorf et de Witte, on décide d’inclure la Manchourie dans la zone d’influence politique et économique russe, et d’intensifier la capacité de combat de la Russie en Extrême-Orient. Lamsdorf et Witte refusent de signer le registre officiel où sont consignés les résultats du conseil. La politique extrême-orientale est désormais du ressort de Biezobrazov. Sa position se renforce dès lors que le ministre de l’Intérieur, Plehwe, prend le parti de la « camarilla ». En juin 1903, l’amiral Alexeïev est nommé gouverneur général d’Extrême-Orient, commandant de toutes les forces armées (maritimes et terrestres).
En août 1903, Sergueï Witte perd le ministère des Finances ; on lui confie le poste honorifique de président du Comité des Ministres. Lamsdorf se plaint, dans une lettre au tsar : « Si Biezobrazov déplace et nomme désormais les ministres, il devient tout bonnement infamant d’être ministre en Russie. » Et il exprime le vœu de se retirer des affaires. L’empereur lui répond : « Nous vivons en Russie, et non à l’étranger… Je ne tolère donc pas la simple idée d’une démission, d’où qu’elle vienne11. » Lamsdorf reste, mais les affaires d’Extrême-Orient ne sont dorénavant plus de la compétence du ministère des Affaires étrangères.
Nicolas II va vers une guerre contre le Japon, persuadé qu’elle n’aura pas lieu, puisqu’il ne le veut pas. Tout comme ses généraux, l’empereur est fermement convaincu que l’armée japonaise « n’est malgré tout pas une véritable armée et si nous devions en découdre avec elle, alors, pardonnez l’expression, nous la réduirions en bouillie12 ». Ainsi le tsar rassure-t-il son ministre des Affaires étrangères. Le prince Oukhtomski, qui se pique d’être un connaisseur de l’Extrême-Orient, explique à l’écrivain allemand Paul Rorbach : « On a surévalué le Japon en Europe, du point de vue de sa capacité militaire, depuis sa victoire sur la Chine. Les Japonais n’ont pas encore eu une seule fois affaire aux armées européennes13. »
Les événements s’accélèrent, sans que Pétersbourg en ait le moins du monde conscience. Le 31 décembre 1903, le Japon exige, dans une note impérieuse, le retrait des troupes russes de Manchourie. Pétersbourg ne répond pas. Le 24 janvier, Tokyo rompt ses relations diplomatiques avec la Russie. L’amiral Alexeïev télégraphie à Pétersbourg, demandant l’autorisation de commencer la mobilisation et d’instaurer l’état de guerre. On lui enjoint de poursuivre les « échanges de vues » avec le gouvernement japonais. Le lendemain, le comte Lamsdorf adresse un télégramme au gouverneur-général, lui expliquant que « la rupture des relations diplomatiques n’implique absolument pas le début d’une guerre… ».
Le Japon voit la situation autrement. Dans la nuit du 26 au 27 janvier, des torpilleurs japonais attaquent l’escadre russe de Port-Arthur. Le 26 janvier, Nicolas II note dans son journal : « À huit heures, sommes allés au théâtre ; on donnait la
Comme toujours dans son journal, Nicolas II se montre efficace et d’une extrême retenue. Il pourrait, en effet, évoquer l’authentique enthousiasme suscité par son apparition à la fenêtre ouverte du Palais d’Hiver. L’explosion de patriotisme déclenchée par l’attaque des « perfides Japonais », par l’insolence des « macaques » agressant la Russie, dépasse – au dire des journaux de l’époque – tout ce que le pays a connu jusqu’alors : jamais on n’avait vu une telle exaltation de toutes les couches de la population, ni au commencement de la guerre de Crimée, ni pour les guerres contre les Turcs.
Puis, vient l’annonce des défaites. Défaites sur terre et sur mer. Le général Kouropatkine commande l’armée. Avant de partir pour le front, il rend visite à Witte qui lui donne ce conseil : en arrivant à Moukden où se trouve le commandant en chef, l’amiral Alexeïev, le faire aussitôt arrêter et l’envoyer à Pétersbourg. « L’assurance de tous nos revers militaires se trouve dans le double pouvoir qui se fera jour dès votre arrivée15. »
Witte a raison et Kouropatkine ne tarde pas à se convaincre du caractère néfaste d’un « double pouvoir » à la guerre. Cependant, la situation ne change pas, même après la nomination du général Kouropatkine au poste de commandant en chef. La guerre contre le Japon est d’emblée vouée à l’échec. La dédaigneuse sous-estimation de l’ennemi, le flou des visées, l’absence de conception stratégique pour les opérations militaires (remplacée par l’idée de réitérer la « débâcle de Napoléon », en attirant les armées japonaises en Manchourie), la faible préparation des officiers, un armement inférieur à celui des Japonais – autant de conditions qui assombrissent la joie des premiers jours. Durant l’automne 1904, l’armée de Kouropatkine perd les batailles de Liao-lang et de Shakhe. La Russie entonne des chants emplis de mélancolie à propos des collines de Manchourie, où l’on verse le sang russe. À la bataille décisive de Moukden, en février 1905, Kouropatkine subit à nouveau une défaite retentissante. Il est remplacé à son poste de commandant en chef par le général Linevitch qui entraîne l’armée russe vers des positions fortifiées et attend la suite des événements. En mai 1905, la Russie et le monde apprennent que l’escadre de l’amiral Rojdestvenski, partie de Libava et ayant coutourné l’Europe, l’Afrique et l’Asie pour venir au secours de Port-Arthur, a été anéantie par les Japonais dans le détroit de Tsou-shima. Port-Arthur se rend en décembre 1904, après deux cent trente-neuf jours de siège. Reste, en mémoire de cette défaite, la chanson du
Les batailles perdues – en territoire étranger – ne signifient pas que la guerre l’est aussi. Des convois de soldats et d’armements partent par le transsibérien. Le puissant empire a des moyens de battre son adversaire. Mais l’empire est malade de l’intérieur. Le combustible accumulé dans la première décennie du règne de Nicolas II, s’enflamme en troubles révolutionnaires, en diverses régions du pays. Les défaites jouent le rôle de détonateur.
Faut-il continuer la guerre, puisque les moyens matériels existent ? Ou faut-il conclure la paix, en reconnaissant la victoire des « Asiates », de ces « macaques » qui n’avaient jamais combattu contre des Européens ? Nicolas II choisit la deuxième solution. Il ne voulait pas de guerre, il voulait une victoire et un agrandissement de l’empire. « Nous n’avions pas assez des Polonais, des Finlandais, des Allemands, des Lettons, des Géorgiens, des Arméniens, des Tatars, etc., etc. », se plaint Sergueï Witte, « nous avons voulu nous adjoindre encore un territoire peuplé de Mongols, de Chinois, de Coréens. À cause de cela, nous avons connu une guerre qui a ébranlé l’Empire de Russie…16 ».
Mettant à profit la proposition du président des États-Unis, Theodore Roosevelt, de jouer les « honnêtes courtiers », Nicolas II accepte d’engager des pourparlers de paix. Le choix de son émissaire témoigne de son désir de conclure la paix : le soin de mener les discussions est confié à Sergueï Witte, adversaire d’une guerre contre le Japon. Les instructions qu’il reçoit comportent « quatre non », quatre conditions inacceptables, tout le reste pouvant être discuté. La Russie se refuse à : céder de son territoire ; verser des contributions de guerre ; supprimer son chemin de fer jusqu’à Vladivostok ; liquider sa flotte dans le Pacifique.
Au terme d’un marchandage diplomatique acharné, le traité de paix est signé, le 23 août 1905. La Russie perd ses zones d’influence en Chine et en Corée, elle reconnaît la prédominance des intérêts japonais dans ce second pays. Pétersbourg cède au Japon ses droits de bail sur la presqu’île de Liao-tung, avec la puissante base militaire de Port-Arthur et le port commercial de Dalni, de même que ses concessions et ses biens. Le Japon obtient gratuitement la voie ferrée de Manchourie méridionale, branche de la voie de Sibérie menant à Port-Arthur. Enfin, la Russie cède au Japon la partie sud de Sakhaline (la partie nord reste russe).
Le traité de Portsmouth enregistre un affaiblissement considérable des positions de la Russie en Extrême-Orient, ainsi que l’apparition du Japon, en tant que puissant rival sur le continent, en Corée et en Chine. La Russie est dans l’obligation de signer rapidement la paix : sans traité, les puissances financières étrangères refusent de lui consentir un prêt important dont elle a absolument besoin, les dépenses de la guerre ayant épuisé ses réserves. La révolution, en outre, embrase l’empire : la paix est nécessaire pour en venir à bout.
L’émissaire de l’empereur, Sergueï Witte, reçoit, en récompense des talents diplomatiques dont il fait montre (il sauve tout ce qui peut l’être et engage les négociations pour l’obtention du prêt), le titre de comte de Sakhaline. Aussitôt, les esprits forts le surnomment : le comte de Demi-Sakhaline. La partie méridionale de Sakhaline est l’unique territoire russe perdu en raison de la guerre. Cela, on ne l’oubliera pas.
Quarante ans plus tard, presque jour pour jour – le 2 septembre 1945 –, Staline annonce à ses compatriotes la capitulation du Japon et rappelle : « La défaite des troupes russes en 1904, au temps de la guerre russo-japonaise, a laissé de pénibles souvenirs dans la conscience du peuple. Elle a marqué notre pays d’une tache noire. Notre peuple a toujours cru qu’un jour viendrait – et il attendait ce jour – où le Japon serait défait et la tache effacée. Quarante ans, nous avons attendu ce jour, nous, gens de la vieille génération17. »
Staline se garde bien de rappeler que, comme tous les membres du jeune Parti social-démocrate, il était opposé à la guerre et se réjouissait des défaites. L’écrasante majorité des habitants de l’empire éprouve de la honte et de la colère envers les responsables de la guerre. L’amertume des défaites militaires alimente encore le mécontentement à l’égard du gouvernement et conduit à s’interroger : qui est coupable du conflit ? qui est coupable des défaites ?
14 La première révolution
Vassili KLIOUTCHEVSKI.
Sergueï WITTE.
La défaite militaire prive le monarque absolu de légitimité. Par sa situation de protecteur unique de l’État, il n’a pas le droit de perdre une guerre. Nicolas l’avait compris et il était mort, conscient de son inadéquation, quelle que fût la cause physique de sa mort.
Nicolas II ne se sent pas responsable de la défaite, parce qu’il croyait ne pas vouloir la guerre. L’explication communément admise est la suivante : le tsar, faible, y a été poussé par des aventuriers tels que Biezobrazov et ses amis. On trouve un écho de cette interprétation dans le jugement de Witte sur le « régime policier, de Cour et de camarilla » instauré en Russie. Il est à noter que la formule de Witte, se rapportant à la guerre russo-japonaise et à la première révolution, s’applique tout aussi parfaitement à la seconde révolution qui suit la Première Guerre mondiale, cette dernière méritant plus encore l’appellation de « plus funeste des guerres les plus funestes ».
Le complot est une merveilleuse explication des événements. Il ne nécessite pas de précisions supplémentaires, puisque l’action des forces obscures est, par nature, secrète, invisible, et qu’elles sont invulnérables. L’atmosphère dans laquelle vivent Nicolas II, sa famille, son entourage, le caractère de l’empereur, l’apparition à la Cour de mages et de guérisseurs, le rôle joué dans le pays par la police secrète, fournissent les éléments rêvés pour les rumeurs de complots. Witte parle d’un complot de la « camarilla ». Mais il y aussi le « complot révolutionnaire », soigneusement entretenu par la police. En « dénonçant » une politique économique fatale pour l’État, inventée par des « conspirateurs juifs », les
Les rumeurs, les conversations sur les complots, sur les forces secrètes et diaboliques menaçant l’empire et l’autocratie, ne font que croître et se répandre, sur le fond des problèmes réels que la défaite militaire a poussés à la limite de l’explosion.
Tous savent où est le problème principal. « L’avenir de la Russie est étroitement lié à l’avenir de l’agriculture russe… L’avenir de la Russie se trouve dans les campagnes2 », affirme l’auteur allemand d’un livre fortement antirusse, intitulé
En 1898, Sergueï Witte adressait au jeune tsar une note dont le sujet tenait en deux phrases : « La question paysanne est aujourd’hui, j’en suis profondément convaincu, une question de premier plan dans la vie de la Russie. Il est indispensable d’y mettre de l’ordre4. »
Le ministre des Finances emploie une formule prudente : « mettre de l’ordre ». Il ne veut pas effrayer l’empereur par des propositions révolutionnaires. Il rappelle la grande réforme de 1861, qui a libéré les paysans russes du servage, et évoque la nécessité de remettre de l’« ordre » dans les campagnes, de résoudre les problèmes accumulés durant les décennies qui ont suivi l’émancipation. Sergueï Witte argumente en financier : avant la libération, le budget était de trois cent cinquante millions de roubles ; l’émancipation a permis de le porter à un milliard quatre cents millions. La population de Russie est de cent trente millions de personnes. En France, cependant, le budget équivaut à un milliard deux cent soixante millions de roubles, pour trente-huit millions d’habitants, et celui de l’Autriche à un milliard cent millions de roubles pour quarante-trois millions de personnes5.
La Russie, explique le ministre des Finances, a besoin de moyens pour une industrialisation intensive du pays. L’agriculture, principale source de revenus pour l’État, n’en fournit pas assez.
L’énergie impulsée par 1861 s’est épuisée. Les paysans intéressent Witte principalement en tant que contribuables. Il ne cesse d’augmenter le poids des impôts, mais l’État a des besoins de plus en plus importants. L’appauvrissement des paysans met un terme à la pression fiscale, le mécontentement grandit dans les campagnes, se transformant en révolution. Aux années 1880 et 1890, plutôt paisibles, succèdent les turbulentes années 1900. Parmi les principales causes de cette agitation, se trouvent l’accroissement de la population rurale et la venue d’une nouvelle génération, postérieure à l’abolition du servage.
Les troubles paysans, la révolution de 1905-1906 sont placés sous un grand mot d’ordre, traduisant la principale visée de la population rurale : plus de terre ! En 1917, les bolcheviks l’emporteront parce qu’ils choisiront pour slogan, outre l’arrêt immédiat de la guerre : la terre aux paysans ! Dans les premières années du XXe siècle, la vie politique se développe en Russie à une vitesse fulgurante : une multitude de partis apparaît, reflétant les tendances les plus diverses. Dans leur immense majorité – tous les partis révolutionnaires et de nombreux mouvements libéraux ou centristes –, ils soutiennent la revendication paysanne.
Le manque de terre dont souffrent les paysans et la possibilité d’y remédier en la retirant aux propriétaires nobles est l’un des premiers mythes russes du XXe siècle. Un mythe qui perdure, malgré tous les faits le réfutant. Comme toujours, les arguments rationnels ne parviennent pas à ébranler la représentation mythique de la réalité. Et cela d’autant moins que le mythe est utile aux partis politiques qui l’exploitent dans leurs intérêts.
1906 voit la parution d’un ouvrage de P. Maslov, intitulé
Le caractère mythique de la principale revendication paysanne soutenue par les partis politiques, ne change rien à un fait bien réel : la pauvreté d’une partie considérable de la paysannerie. « À peine plus de la moitié vivent, les autres ne font que survivre », déclare Witte à Nicolas II9. Le retard de l’agriculture russe s’explique par son rendement extrêmement faible. Les paysans produisent de deux à quatre fois moins que leurs homologues des pays européens. « Le paysan allemand, annonce fièrement Rudolf Martin, tire aujourd’hui de sa terre un revenu trois fois supérieur à celui du moujik russe10. » Pour produire la quantité de grain que le paysan russe tire d’une terre de 2,6
Rudolf Martin note qu’en 1800, la différence n’était pas grande entre paysans russes et allemands. « Aussi primitifs que fussent les outils du paysan russe, ils ne pouvaient être très inférieurs à ceux du paysan allemand12. »
Un siècle passe et, selon S. Prokopovitch, le paysan russe a conservé les techniques agricoles du XVIe siècle13. L’araire est toujours largement utilisée au début du XXe siècle. L’assolement triennal est le système dominant.
Dans sa note à Nicolas II, Sergueï Witte justifie la nécessité de « mettre de l’ordre » dans la question paysanne par des considérations financières ; toutefois, il rejette la grande responsabilité du retard agricole de la Russie sur un facteur idéologique : l’existence de l’
L’impact négatif de l’
Dans son adresse à Nicolas II, Witte suggère de « faire du paysan un individu véritablement libre », de lui permettre de quitter l’
La réforme effectuée en 1906 se fonde sur le programme proposé en 1898. Witte estime, d’ailleurs, que Stolypine lui a « volé » son projet. On peut considérer que Piotr Stolypine passe dans le camp de ceux qui voient dans la propriété commune des terres (à travers l’
L’apparition de partis politiques, engendrés par le mécontentement général qu’ils tentent de maîtriser et de diriger, est l’expression de la crise croissante qui affecte le pays. Jusqu’au début du XXe siècle, la Russie ignore les partis au sens moderne du terme. Il y a, bien sûr, des sociétés secrètes, des organisations clandestines. « La Volonté du Peuple » est la première à s’imposer en « parti ». Ses membres se qualifient parfois de « partions »
En mars 1898, les cercles sociaux-démocrates surgis dans diverses villes de Russie, font une première tentative pour s’unir. À Minsk, se tient le premier Congrès de leurs représentants, qui annonce la création d’un Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR). Neuf personnes participent au Congrès, aussitôt arrêtées par la police. Durant l’été de la même année, Gueorgui Plekhanov (1856-1918), l’un des fondateurs de la social-démocratie russe, qui a participé à la création de la Deuxième Internationale, évoque la situation du mouvement révolutionnaire en Russie et fait cette prédiction : « Le mouvement révolutionnaire ne peut triompher en Russie que comme mouvement révolutionnaire ouvrier. Nous n’avons d’autre issue et il ne peut y en avoir. » En juillet 1903, à Bruxelles, les sociaux-démocrates, réunis en Congrès – qu’ils qualifient de « deuxième » – décident pour de bon la création du POSDR. Lénine, présent, propose son « plan d’organisation » du parti sur le modèle de l’armée, avec un objectif clair : le renversement de l’autocratie. Il formule ce plan dans une brochure intitulée :
À cette époque, fonctionne déjà un Parti socialiste-révolutionnaire, issu de divers groupes et unions poursuivant la tradition de « La Volonté du Peuple ». Les socialistes-révolutionnaires (SR) misent sur la paysannerie dans laquelle ils voient la grande force de la révolution à venir. La solution qu’ils proposent pour la question paysanne est la suivante : la « socialisation de la terre ». Ils veulent anéantir complètement la propriété privée de la terre et mettre cette dernière à la disposition de toute la société. Pour les socialistes-révolutionnaires, l’instrument privilégié de l’action sur les masses est la terreur. L’assassinat du ministre de l’Instruction publique Bogoliepov par l’étudiant Piotr Karpovitch est toutefois un acte solitaire, une vengeance pour la loi autorisant à enrôler dans l’armée, comme simples soldats, les étudiants prenant part aux « désordres », ou à les renvoyer définitivement de l’Université. Un historien du mouvement révolutionnaire russe note que les troubles estudiantins des années 1899-1902, contre lesquels luttait Bogoliepov, ont fourni nombre de martyrs : il y eut en effet quantité d’étudiants exclus. Le résultat est que les anciens participants à ces troubles constituent bientôt le « corps des officiers de toutes les organisations révolutionnaires de la période de la révolution de 1905, tant socialistes-révolutionnaires que sociaux-démocrates »19.
Piotr Karpovitch est exécuté et la loi relative aux étudiants n’est pas abolie. La même année 1901, le Saint-Synode excommunie Léon Tolstoï, lançant l’anathème sur cet apôtre de la non-résistance.
En avril 1902, Stepan Balmachev, enrôlé un an comme soldat pour avoir pris part aux troubles, tue de deux coups de revolver le ministre de l’Intérieur Sipiaguine. C’est la première opération de l’Organisation de combat des socialistes-révolutionnaires. La cour martiale condamne le terroriste, qui vient d’avoir vingt et un ans, à la mort par pendaison. L’Organisation de combat réplique par de nouveaux assassinats, que le parti qualifie d’« exécutions ». Le prince Obolenski est ainsi tué pour avoir durement réprimé les paysans de Poltava, et le gouverneur d’Oufa, Bogdanovitch, pour avoir donné l’ordre de tirer sur les ouvriers en grève de Zlatooust.
La Russie revient trente ans en arrière. Cette nouvelle vague de terrorisme est perçue comme une réponse à la politique sans pitié menée par les autorités. L’éditeur du
Cette nouvelle spirale du terrorisme en Russie a pour particularité d’être étroitement liée à la police.
Après l’assassinat de Sipiaguine, Viatcheslav Plehwe devient ministre de l’Intérieur. Alexandre Guerassimov, nommé par Plehwe à la tête de la section pétersbourgeoise de l’
Le programme de Sergueï Zoubatov (1863-1917), chef de la section moscovite de l’
La grande idée de Zoubatov est de considérer la révolution, non comme un problème policier, mais comme une affaire politique. Sa mission, telle qu’il se la représente, consiste à rallier les ouvriers à l’autocratie, en les aidant à défendre leurs intérêts économiques contre les capitalistes. Piotr Zavarzine, l’un des gendarmes russes les plus fameux, successeur de Zoubatov à la section moscovite de l’
Le programme de « socialisme policier » élaboré par Sergueï Zoubatov, est plus vaste que ne l’indique Zavarzine. En 1901, sous l’égide secrète de l’
Le programme politique de Sergueï Zoubatov est une des facettes de son combat contre la révolution. Il accorde une attention toute particulière à la lutte contre les partis révolutionnaires. Zoubatov est avant tout un excellent policier. Il apporte des innovations techniques, permettant bientôt à la police russe de rattraper son retard sur ses homologues d’Europe de l’Ouest : photographies de toutes les personnes appréhendées, étude des empreintes digitales, enregistrement systématique de tout individu mis en état d’arrestation, etc. Il dépasse même, et de beaucoup, les polices des autres pays dans le domaine de l’infiltration des organisations, groupements et unions révolutionnaires. Les agents secrets – voilà, de son point de vue, la clef de la réussite. Ses agents, qu’il envoie dans les organisations révolutionnaires, ne se bornent pas à être des observateurs. « Nous vous lancerons sur la piste de la terreur, explique-t-il aux prévenus qu’il recrute, et nous l’écraserons. » Zoubatov est un grand recruteur et il enseigne son art aux jeunes gendarmes : « Vous devez, messieurs, considérer votre collaborateur comme une femme aimée avec laquelle vous auriez une liaison secrète. Prenez-en soin comme de la prunelle de vos yeux. Un pas imprudent, et vous la couvrez d’opprobre25. »
Le terme de « collaborateur » ou « collaborateur secret » (en abrégé
Les succès de Sergueï Zoubatov, qui se heurte à des résistances dans les cercles conservateurs de l’
Infiltrées par deux provocateurs, agents secrets de la police, les organisations révolutionnaires, fournissent d’immenses possibilités aux organisateurs de provocations. Les terroristes, qui exécutent les ordres de leurs chefs au service de l’
L’assassinat de Plehwe, deuxième ministre de l’Intérieur en deux ans, ébranle l’opinion, la convainc de la toute-puissance des terroristes et de la faiblesse du pouvoir. La nomination à la tête du ministère de l’Intérieur du prince Sviatopolk-Mirski, qui déclare que le gouvernement veut instaurer des relations de « confiance » avec la société, est accueillie comme le début du « printemps », et semble prouver que le gouvernement, effrayé, est prêt à faire des concessions.
Le nouveau ministre présente à Nicolas II un projet de décret en faveur « d’importantes transformations intérieures ». Il prévoit, entre autres, d’accorder aux paysans l’ensemble des droits dont jouissent les autres couches sociales, de supprimer toutes les restrictions frappant les « vieux-croyants ». Évoquant la convocation par l’empereur, en novembre 1904, d’un conseil pour débattre du projet de Sviatopolk-Mirski, Witte souligne les progrès accomplis par le souverain dans sa « vision politique ». En effet, lorsque, auparavant, Witte disait à l’empereur : « Telle est l’opinion de la société », il entendait en réponse : « Mais qu’ai-je à faire de l’opinion de la société26 ? ».
Le tsar ne parvient à admettre la nécessité de prendre en considération l’opinion publique qu’au prix d’un immense effort. Le 9 décembre 1904, le
Le contexte change cependant, et Nicolas lui-même est contraint de l’admettre. Les journaux débattent de projets de réformes radicales. En octobre 1904, à Paris, se réunissent les délégués des mouvements libéraux et des partis révolutionnaires, qui décident de coordonner leur action contre le régime autocratique. En novembre de la même année, a lieu, à Pétersbourg, un congrès des acteurs les plus modérés des
Contemporains des événements et historiens s’accordent sur un point : la révolution commence le 9 janvier 1905. Après la prise du pouvoir par les bolcheviks, le 9 janvier (22 février, selon le nouveau calendrier) sera férié. Il faudra attendre que Staline décide que la révolution n’est plus à la mode, pour que le peuple soviétique cesse de célébrer l’anniversaire du « Dimanche sanglant ».
Au matin du dimanche 9 janvier 1905, les ouvriers de Pétersbourg, porteurs d’une pétition, partent en cortège vers le Palais d’Hiver, pour prier le tsar de satisfaire leurs revendications : journée de travail de huit heures et augmentation de salaire. L’organisateur de la manifestation est l’« Union des ouvriers russes des fabriques et usines », dirigée, nous l’avons dit, par le pope Grigori Gapone, agent de l’
Le « Dimanche sanglant » semble grossir, comme une loupe, les particularités de l’époque : un mouvement de protestation organisé par l’
À la fin de décembre 1904, est tombée l’annonce de la chute de Port-Arthur, renforçant les tendances antigouvernementales. 1905 s’ouvre sur le « Dimanche sanglant » et, le 4 février, à Moscou, le grand-duc Sergueï Alexandrovitch (oncle de Nicolas II) est assassiné par un membre de l’Organisation de combat. Le terroriste, Ivan Kaliaev, est jugé rapidement et sans pitié : il est pendu le 10 mai. L’assassin de Plehwe, Iegor Sazonov, est condamné, non à mort, mais aux travaux forcés à perpétuité. Ces écarts entre les châtiments trahissent l’incapacité du pouvoir à choisir une politique de résistance à la révolution.
Après le 9 janvier, le ministre de l’Intérieur, le « libéral » Sviatopolk-Mirski, est « remercié » et remplacé par Alexandre Boulyguine. Simultanément, « aux fins de préserver l’ordre étatique et la sécurité publique », on crée un poste de gouverneur-général de Saint-Pétersbourg, doté de pouvoirs extraordinaires. Nicolas II le confie à l’ancien chef de la police de Moscou, le général Dmitri Trepov. Toute la police de l’empire se trouve entre ses mains. Le général Trepov entrera dans l’histoire par un ordre qu’il donnera à la police chargée de disperser les manifestations d’ouvriers : « Ne pas ménager les cartouches32 ! »
Le choix du général Trepov s’explique par la confiance qu’il inspire à l’empereur. Mais l’important, ici, tient moins à la personnalité de l’homme chargé de remettre de l’ordre, qu’à la nomination simultanée, de fait, de deux ministres de l’Intérieur ; ou, selon l’interprétation des contemporains, d’un ministre et d’un dictateur. En une journée, le 18 février 1905, sont promulgués trois actes gouvernementaux contradictoires : un manifeste impérial appelant les « bonnes volontés de toutes les couches de population et de tous les ordres » à favoriser l’anéantissement de la sédition et à s’opposer aux troubles ; un
Dans ce rescrit, la Couronne donne publiquement, pour la première fois, son accord pour la convocation d’une assemblée représentative. Le manifeste, cependant, affirme l’intangibilité du pouvoir autocratique. À la fin de février, vient la nouvelle de la lourde défaite subie par l’armée russe à Moukden.
La révolution ne cesse de rallier de nouvelles couches de la population.
Les paysans incendient les propriétés nobles – c’est ce que l’on appelle les « désordres agraires ». Les ouvriers organisent des grèves, accompagnées de manifestations de rues qui dégénèrent en heurts avec la police. Au cours de l’été 1905, a lieu la mutinerie du cuirassé
Les marches – royaume de Pologne,
La grande différence entre les marches occidentales et orientales, dans la nature du mouvement révolutionnaire, réside dans le fait ce qu’en Pologne, en Finlande et, pour partie, dans les
L’une des grandes techniques de lutte contre la révolution consiste à attiser les querelles nationales. La police organise des pogroms. En août 1905, un véritable massacre a lieu à Bakou et à Choucha. On compte des centaines de morts de part et d’autre, dans cet affrontement entre Arméniens et Azéris – ces derniers étant alors qualifiés de Tatars. Ces heurts sanglants, qui frappent les contemporains par le nombre de tués, méritent également l’attention des historiens par le fait qu’un des premiers signes annonciateurs de l’effondrement de l’Empire soviétique sera les massacres d’Arméniens à Bakou et à Stepanakert (nom soviétique de l’ancienne Choucha). En trois quarts de siècle, le pouvoir communiste se révélera incapable de remédier aux maux de la Russie. Lui aussi, aura ses « experts », convaincus que les affrontements des diverses nationalités ne peuvent qu’aider le centre à conserver son pouvoir.
L’arme essentielle de lutte contre la révolution sur les marches demeure, comme au centre, la force militaire. Le calme ne revient qu’en Finlande, après que la Grande-Principauté a recouvré son autonomie. Brossant un tableau de la situation dans le pays, Sergueï Witte énumère : « Les
L’homme d’État en conclut : là où le pouvoir est aux mains d’un gouverneur résolu, qui ne vacille pas, le mouvement révolutionnaire ne s’étend pas ; là où le pouvoir est détenu par un représentant indécis du pouvoir, des soulèvements se produisent. « Ainsi, dans le Caucase, où le comte Vorontsov-Dachkov mène une politique qui se traduit par une alternance constante de mesures réactionnaires et des plus libérales34. »
En octobre 1905, partis révolutionnaires et unions professionnelles organisent la première grève politique générale de l’histoire de Russie, à laquelle s’associent les chemins de fer. Nicolas II écrit à sa mère, le 19 octobre : « … Tu as, bien sûr, le souvenir de ces jours de janvier que nous avons passés ensemble à Tsarskoïé… Or, ils ne sont rien, en comparaison des jours d’aujourd’hui. Les grèves des voies ferrées, commencées aux environs de Moscou, ont aussitôt gagné toute la Russie. Pétersbourg et Moscou se sont retrouvés coupés des
Nicolas II pourrait ajouter la naissance, à Pétersbourg, pour conduire la grève générale, d’un Soviet des députés ouvriers, embryon de deuxième pouvoir. C’est alors qu’on voit apparaître, dans le lexique politique, le mot « Achéron », emprunté à la mythologie grecque. Hommes politiques et publicistes russes voient dans le mouvement révolutionnaire un fleuve infernal, dont les vagues menacent de submerger tout et tout le monde. La révolution se transforme en confrontation de deux forces terribles : l’autocratie et l’« Achéron ». Tout en craignant que les vagues de ce dernier ne viennent les frapper, les courants libéraux n’en tiennent pas moins l’autocratie pour leur principal ennemi. « Le libéralisme, se souvient Vassili Maklakov, se crut donc obligé de s’appuyer sur… l’Achéron36. »
Évoquant, en émigration, les événements de 1905, le libéral Iossif Hessen brosse un terrible tableau du chaos révolutionnaire : « Des troupes démobilisées, rentrant en désordre d’Extrême-Orient, saccageaient tout sur leur passage. Des gibiers de potence, commandités par l’administration locale, organisaient, dans les villes, des massacres de juifs et d’intellectuels. Les partis révolutionnaires attaquaient la police et les gendarmes à coups de bombes et de revolvers, et, sous la conduite du Soviet des députés ouvriers et paysans, qui venait de se former, forçaient la population à une deuxième, puis une troisième grève générale, manifestement vouée à l’échec. Aujourd’hui qu’est révélé le rôle immense joué par la provocation dans les mouvements sociaux, on a peine à imaginer que l’organisation de ces grèves, comme de l’insurrection armée de décembre à Moscou, ait pu – contre tout bon sens – s’effectuer sans qu’elle y mît la main37. »
L’insurrection armée, déclenchée à Moscou en décembre 1905, est le point culminant de la révolution qui agitera le pays encore de longs mois, mais en perdant implacablement de sa vigueur. Deux jours après avoir pris une décision qui lui coûte terriblement, Nicolas II écrit à sa mère : « Durant ces effroyables journées, j’ai vu constamment Witte. Nos entretiens commençaient le matin et s’achevaient le soir, dans la complète obscurité. Il fallait choisir entre deux voies : nommer un militaire énergique et s’efforcer, de toutes les forces, d’écraser la sédition ; ou bien, accorder les droits civiques à la population – liberté de parole, de la presse, de réunions, d’unions, etc. Avec, en outre, l’obligation de faire passer tous les projets de loi par une Douma d’État… Il ne s’agit rien moins que d’une Constitution. Witte défendait ardemment cette voie. Et tous ceux auxquels je m’adressais me répondaient comme Witte38. » Le 17 octobre 1905, Nicolas II signe le manifeste marquant formellement la fin du pouvoir absolu en Russie.
Nicolas II formule dans sa lettre le contenu du manifeste : droits civiques et convocation d’un Parlement : la Douma. Après une explosion de joie, vient aussitôt la déception. Les révolutionnaires trouvent qu’ils ont obtenu trop peu, les partisans de l’autocratie s’indignent des concessions démesurées faites au « parlementarisme ». Nicolas II, lui, est furieux de cette « Constitution » qu’on lui a arrachée.
15 Une monarchie avec Douma
Vassili MAKLAKOV.
Le premier parti politique russe légalement enregistré en octobre 1905 est le Parti constitutionnel-démocrate (KD), à tendance libérale. Il ne tarde pas à changer son nom en Parti de la Liberté du Peuple, mais on continue à parler du Parti KD, ou cadet – des « Cadets ». Le leader des « Cadets » est l’historien Paul Milioukov. Le juriste Vassili Maklakov en conduit l’aile droite. Tandis que, pour Milioukov, les révolutionnaires sont, en 1905, des « alliés de gauche », Maklakov juge nécessaire et possible une transformation pacifique, non révolutionnaire, de la Russie en monarchie constitutionnelle. Ils ne sont pas nombreux à partager ce point de vue dans le pays.
Le manifeste promulgué, Nicolas II accepte la création d’un Conseil des ministres. Le président en est le comte Witte, qui devient ainsi le premier Premier ministre de l’histoire russe. Le gouvernement Witte se donne pour tâche principale de préparer les élections à la Douma et d’écraser les « troubles », à l’aide de l’armée. On recourt à la force militaire pour mater l’insurrection de Moscou, des détachements punitifs opèrent en Sibérie, le long de la voie ferrée et dans les grandes villes, ainsi que dans les pays Baltes. En Pologne, Witte juge indispensable d’instaurer l’état de guerre, car il estime le Royaume « en situation d’anarchie ».
La conjoncture paraît explosive au Premier ministre : la guerre contre le Japon a imposé une concentration de troupes en Extrême-Orient, et s’il y a encore quelques forces sur les marches, le centre, lui, en est complètement dépourvu. Il faut d’urgence transférer des unités de Transbaïkalie dans les
Modéré mais très alarmé par l’insurrection de Moscou, Sergueï Witte prône le recours à des mesures radicales à l’égard des insurgés. Le 23 janvier 1906, il rapporte au tsar : « Votre Majesté Impériale, le général Meller-Zakomelski fait dire que Tchita s’est rendue sans combattre. Pouvons-nous penser, cependant, que l’affaire s’arrêtera là ? Je me permets de vous informer humblement que, pour moi, il est essentiel de traduire sans délai tous les coupables devant la cour martiale2… »
L’insistance du Premier ministre plonge Nicolas II dans la perplexité. Il écrit à sa mère : « Depuis les événements de Moscou [
Sergueï Witte veut mater la révolution là où il le juge nécessaire, et effectuer des réformes quand il l’estime possible, pour moderniser le pays. Une Commission gouvernementale prépare une réforme agraire, qui ne sera effectuée que par le Premier ministre suivant. Le gouvernement de Witte élabore également la loi électorale, adoptée le 11 décembre 1905. La nouvelle loi élargit quelque peu la « représentation populaire », en comparaison, du moins, de la loi du 6 août 1905. Le manifeste du 17 octobre promettait « d’amener à prendre part à la Douma… les classes de la population qui, actuellement, sont complètement privées de droits électoraux ». La nouvelle loi tient cette promesse, en instaurant, outre les curies des propriétaires, des villes et des paysans, une curie pour les ouvriers. Le suffrage n’est ni direct, ni égalitaire, ni universel. Cependant, pour la première fois, une part considérable de la population envoie ses représentants à l’assemblée législative.
Pour Sergueï Witte, le texte de loi préparé par son gouvernement ne corrige en rien le grand « défaut » – c’est le terme qu’il emploie – de la loi du 6 août : son caractère paysan. Les législateurs ont saisi le désir de Nicolas II, selon lequel « la puissance ne peut reposer que sur la paysannerie, traditionnellement fidèle à l’autocratie4 ». Une Douma très « à gauche » est finalement élue. Le 15 avril 1906, le tsar reproche à Witte : « J’ai le sentiment que si la Douma est aussi extrême, ce n’est pas par suite des mesures répressives du gouvernement, mais grâce… au fait que les autorités se sont complètement abstenues de prendre part à la campagne électorale, ce qui serait impensable dans les autres États5. »
En ce qui concerne la « campagne électorale », Nicolas II a parfaitement raison. Mais les reproches qu’il adresse à Sergueï Witte masquent sa déception du « peuple » et une irritation contre son Premier ministre, qui atteint le point de rupture. Le 16 avril, Witte reçoit une lettre rédigée de la main de l’empereur, l’informant qu’il est « libéré de ses présentes fonctions ». Witte a été à la tête du le gouvernement pendant six mois et suscité le mécontentement de tous. Les « cercles » dirigeants le tiennent pour un « franc-maçon », un protecteur des juifs. L’opinion s’en prend à lui parce qu’il a employé la force contre les révolutionnaires et parce qu’il n’a rien fait contre les groupuscules réactionnaires dont l’importance s’est accrue durant les années troublées.
Mais la grande raison du renvoi de Witte est que Nicolas II est mécontent de lui. Le comte Witte n’est pas un libéral. C’est un homme d’État qui comprend la nécessité de certaines réformes, mais qui est aussi partisan d’un pouvoir ferme. « Rien de tout cela n’aurait lieu, dit-il, évoquant la situation du pays, si Alexandre III était encore vivant6. » Nicolas II s’était adressé à Witte, après son renvoi du ministère des Finances, parce qu’il avait besoin de lui. Pourtant, il ne supporte pas le ton docte et condescendant de son ministre, lors de leurs entretiens. Quand Witte entreprend de donner des conseils au tsar, ce dernier lui répond : « Vous oubliez, Sergueï Ioulievitch, que j’ai trente-huit ans7. »
La tension dans les relations entre l’empereur et son Premier ministre excède largement la simple antipathie personnelle. Piotr Dournovo, ministre de l’Intérieur dans le gouvernement Witte, monarchiste convaincu et homme de droite, qualifie Nicolas II de « despote impuissant8 ».
Quelques jours après le renvoi de Witte, le tsar signe les « Lois fondamentales de l’État », entérinées le 27 avril 1906. Elles représentent, de fait, une Constitution, bien que le terme ne soit pas employé, parce qu’il implique une limitation du pouvoir autocratique. Les « Lois » proclament que le « pouvoir autocratique suprême » est détenu par l’empereur, mais elles évoquent aussi les droits et les devoirs des citoyens, ainsi que l’instauration d’un Conseil et d’une Douma d’État. Selon l’article 44, « aucune loi nouvelle ne peut entrer en vigueur sans l’approbation du Conseil d’État (qui devient ainsi une sorte de “Chambre Haute”) et de la Douma ».
Les « Lois fondamentales » transforment la Russie en monarchie dotée d’une Douma, où le pouvoir autocratique doit apprendre à vivre avec un Parlement. L’existence de ce dernier est ressentie on ne peut plus péniblement par l’empereur. L’historien américain Martin Malia qualifie Sergueï Witte et son successeur, Piotr Stolypine, de « mini-Bismarck », ou de « Bismarck sans Guillaume Ier ».
Dans sa lettre d’adieu à Witte, l’empereur ne retient qu’une victoire de son Premier ministre : « L’heureuse conclusion de l’emprunt. » C’est, écrit Nicolas II, la « plus belle page de votre action. C’est une grande victoire morale du gouvernement, le gage de la tranquillité future et du paisible développement de la Russie9 ».
La guerre contre le Japon et les secousses révolutionnaires portent un coup très dur aux finances russes. Il faut de l’argent. Le grand marché, pour la Russie, est la France. Sergueï Witte s’adresse au « groupe chrétien » de banques, dirigé par la Banque de Paris et des Pays-Bas, qui a à sa tête E. Neitzlin. Le second groupe, « juif », commandé par les Rothschild, est prêt à concéder un emprunt à la Russie, à la condition que les juifs y voient leur situation s’améliorer. Witte ne veut pas lier les négociations financières à la « question juive », connaissant la position de Nicolas II sur ce sujet. Le banquier français, lui, attire au « syndicat des banques » des financiers étrangers, anglais, néerlandais, autrichiens, allemands, américains et russes.
L’obtention d’un crédit est un problème qui ressortit, certes, au domaine financier, mais aussi, et surtout, à celui de la politique extérieure. À la conférence sur le Maroc, qui se tient à Algésiras (Espagne), en janvier 1906, la Russie soutient résolument la France contre l’Allemagne. En représailles, et sur l’injonction de Guillaume II, les banques allemandes refusent de prendre part à l’emprunt. Elles sont suivies par l’Américain Morgan. L’ouvrage du statisticien allemand Rudolf Martin, qui prédisait la défaite de la Russie dans la guerre contre le Japon et la faillite inévitable de l’Empire russe, sert de fondement théorique au refus des banquiers allemands.
Les arguments de Rudolf Martin se déploient dans deux directions. Il rappelle tout d’abord le point de vue du fondateur de l’école historique allemande en économie politique, Wilhelm Roscher, pour lequel les emprunts étrangers ne servent qu’à augmenter la puissance du pays emprunteur. « Dans le cas d’emprunts extérieurs, écrit-il en 1894, l’État a déjà l’avantage que tout son capital intérieur lui demeure, sous forme de réserve intacte. » Roscher ajoute que la Russie, dont les créditeurs sont, pour la plupart, hors de ses frontières, a la possibilité, en cas de difficultés financières, de se déclarer en faillite, portant par là même un coup très dur à ceux qui lui ont consenti des prêts10. Le second argument de Martin, convaincu de la banqueroute inévitable de la Russie, est le coup qui frappera la France, où plus de dix milliards de francs sont garantis par l’État russe.
Rudolf Martin fait sa démonstration : que la France consente donc des emprunts à la Russie ! Ce sera tant pis pour les Français et pour les Russes, et tant mieux pour l’Allemagne11.
Sergueï Witte visait un crédit de deux millions sept cent cinquante mille francs, mais, « conséquence de la perfidie de l’Allemagne et de Morgan12 », il ne sera que de deux millions deux cent cinquante mille francs (843 750 000 roubles), au taux annuel de 6 %. C’est pourtant, note fièrement Witte, « le plus gros emprunt jamais obtenu dans un État étranger, de toute l’histoire des peuples… Il donna au gouvernement impérial la possibilité de survivre à toutes les péripéties des années 1906-1910, en le dotant d’une réserve qui, s’ajoutant au retour des troupes de Transbaïkalie, restaurait l’ordre et la confiance du pouvoir dans ses propres actes13 ».
Après sa nomination aux fonctions de Premier ministre en remplacement de Witte, Ivan Goremykine, âgé de soixante-sept ans, fait, durant deux mois et demi, la démonstration de son incompétence. Nicolas II confie alors le « rétablissement de l’ordre » au gouverneur de Saratov, Piotr Stolypine. Pendant cinq ans, Stolypine habituera progressivement la Russie à un nouveau système étatique : la monarchie avec Douma.
Le nouveau président du Conseil est nettement plus jeune que ses précédesseurs : il a tout juste quarante-quatre ans. Issu d’une ancienne famille noble, il fait, à la différence de Witte, partie du sérail bien qu’il passe pour « libéral », et il prend la tête du gouvernement, sans avoir derrière lui une carrière dans la bureaucratie pétersbourgeoise. Après des études à la faculté de mathématiques et de physique de l’université de Pétersbourg, et une thèse consacrée à l’agriculture, Stolypine entre au ministère de l’Intérieur. Treize ans durant (1889-1902), il est maréchal de la noblesse et président du Congrès des Médiateurs à Kovno, sur les marches occidentales de l’empire. En 1902, il est nommé gouverneur de Grodno, puis, un an plus tard, de Saratov. Il devient ainsi le plus jeune gouverneur du pays.
Le
On prête à Stolypine des propos qu’il n’a pas tenus : « D’abord l’apaisement, puis la réforme. » Cette formule traduit, en effet, le programme du nouveau chef du gouvernement, mais en le simplifiant à l’extrême. La révolution est déjà vaincue, même si elle n’en a pas conscience. Dans sa première déclaration publique, Stolypine évoque la situation du pays : « Au cours des deux dernières années, le mouvement révolutionnaire se manifeste avec une force extraordinaire. Il s’est particulièrement renforcé depuis ce printemps. » Le président du Conseil énumère : « Mutineries à Sébastopol, à Sveaborg, dans le port de Reval, à Cronstadt, assassinats de personnages officiels et d’officiers de police, agressions et pillages se succèdent14. » Il ne s’est pas écoulé un mois depuis la nomination de Stolypine, que, déjà, les « maximalistes15 » font sauter la
On entreprend donc d’écraser la révolte. La simplification de la formule : « D’abord l’apaisement, puis la réforme », réside dans le fait qu’en réalité, Stolypine conjugue les deux : la lutte contre la révolution s’accompagne de la mise au point d’un programme de réformes et d’un début de réalisation.
La plupart des contemporains jugent négativement la politique de Piotr Stolypine. On voit en lui, tantôt – l’aile gauche de la société – un ennemi de la révolution, tantôt – l’aile droite – un réformateur radical. Vassili Maklakov, l’un des plus brillants orateurs des Deuxième et Troisième Doumas, qui prône les idées des « Cadets » et apparaît donc comme un adversaire idéologique de Stolypine, reviendra sur ses positions, de nombreuses années plus tard : « Pour parler la langue d’aujourd’hui, écrira-t-il en 1954, Stolypine incarnait la politique que l’on qualifie d’ordinaire de “politique de gauche faite de la main droite”16. »
La politique de « gauche » dont parle Maklakov est une politique de réformes. Toutefois, le nom de Stolypine sera très longtemps assimilé à la terreur contre-révolutionnaire. L’action de son gouvernement est décrite comme une « tornade sanglante ». Le nom de Stolypine est principalement lié à la promulgation, le 19 août 1906, d’une loi sur les tribunaux militaires, permettant aux gouverneurs-généraux, dans le cas « où le crime est si patent, si évident qu’il n’est nul besoin d’enquêter, de déférer les prévenus devant une cour martiale d’exception, en appliquant les lois valables en temps de guerre ».
Les tribunaux spéciaux vont fonctionner pendant sept mois et marquer très profondément les contemporains. Témoin des guerres paysannes et des révolutions prolétariennes, Vassili Maklakov note : « En 1906, les gens n’étaient pas encore revenus à l’état sauvage, comme aujourd’hui, et les exécutions émouvaient17. » À la fin du XXe siècle, le nombre des victimes de la « tornade sanglante », de la « réaction stolypinienne », n’étonne plus que par sa – relative – insignifiance.
Un historien soviétique dresse la liste de tous les condamnés à mort – et exécutés – en Russie pour raisons politiques, entre 1824 et 1917. Il calcule ainsi que « Stolypine et sa clique » – le chapitre s’intitule « Le Ministre-Pendeur » – « ont exécuté plus de cinq mille personnes (entre 1906 et 1911)18 ». Mais il existe un autre chiffre à prendre en considération : en 1906-1907, les terroristes tuent et mutilent quatre mille cinq cents personnes. Le nombre total des victimes de la « terreur de gauche », entre 1905 et 1907, excède neuf mille19.
La situation est encore aggravée dans le pays par la « terreur de droite ». Fondée en octobre 1905 et dirigée par le docteur Doubrovine, l’Union du Peuple russe organise des pogroms et pratique l’assassinat politique contre les « ennemis de la Russie » : les députés « cadets » de la Première Douma, Herzenstein et Iollos, sont assassinés, un attentat est perpétré contre Witte.
Les nombreuses victimes ne rafraîchissent en rien l’espoir que l’opinion place dans la révolution : cette dernière ne manquera pas de satisfaire les moindres revendications de toutes les couches de la société. La révolution est perçue comme un bienfait, un bien, la mort des révolutionnaires comme un sacrifice nécessaire pour que l’avenir soit rose, et la confirmation du mal immanent que représente la réaction. L’héroïsme révolutionnaire est dans l’air du temps. Le
Un autre écrivain, le plus populaire de son temps, Maxime Gorki, parle à son tour de l’héroïsme et des héros. Partout, on répète les paroles de la
Ouverte le 27 avril 1906, la Première Douma trahit les espoirs des auteurs de la loi électorale, qui avaient cru, à la suite du tsar, que les paysans constituaient le grand point d’appui de la monarchie. La Douma se révèle tellement « à gauche » que la presse progressiste la baptise : « Douma de la vindicte populaire. » Le parti de Lénine boycotte les élections (le « Guide » reconnaîtra plus tard que c’était une erreur). Le parti vainqueur est le Parti constitutionnel-démocrate (les « Cadets »), avec cent soixante-dix-neuf députés sur quatre cent soixante-dix-huit, suivi de la Fraction paysanne : quatre-vingt-dix-sept députés.
Iossif Hessen rapporte que la presse « cadet » évoque en ces termes l’ouverture de la Douma : « L’histoire gardera le souvenir radieux d’une heure radieuse de l’histoire du peuple russe… Ce sera la première heure d’une ère nouvelle dans la vie de notre pays21. » Mais, « dès le lendemain », reconnaît le mémorialiste, « une guerre ouverte, à mort, se déclara entre la Douma et le gouvernement22 ». Les « Cadets », qui ont remporté une victoire convaincante aux élections, sont persuadés qu’ils triompheront tout aussi aisément du pouvoir. Dans le programme qu’ils adressent à Nicolas II, ils exigent la suppression de la « Deuxième Chambre » (le Conseil d’État) et la création d’un gouvernement responsable devant la Douma qu’ils baptisent, non pas « chambre législative », mais « pouvoir législatif ».
Évaluant l’action de ses camarades de parti, Vassili Maklakov constate que, dans la Première Douma, celle-ci est dirigée contre la Constitution (les « Lois fondamentales »). Plaçant avec insistance la « volonté du peuple » au-dessus de la loi, les « Cadets » acceptent néanmoins le principe de l’autocratie, qui place la volonté du tsar au-dessus de la loi. Ces deux tendances se trouvent alors en passe de créer en Russie un État de droit23. Toutefois, au printemps 1906, lorsque Nicolas II tente, comme dit Maklakov, de « jouer loyalement son nouveau rôle de monarque constitutionnel », les « Cadets », éperonnés par leur victoire, surestiment leurs forces et leurs possibilités. Au nom du gouvernement Goremykine, Piotr Stolypine négocie avec le leader « cadet », Paul Milioukov. On propose à des députés de la Douma d’entrer au gouvernement, mais la nomination des ministres de la Guerre, de la Marine, de la Cour et de l’Intérieur, reste du ressort de l’empereur. Stolypine ne cache pas qu’il aura la charge des affaires intérieures. Milioukov répond par un refus catégorique.
L’ancien ministre de l’Intérieur, Trepov, nommé maréchal du palais, négocie de son côté, dans le but de saper le crédit de Stolypine et sa proposition. Il accepte l’idée d’un gouvernement entièrement composé de députés de la Douma. Le plan retors du général Trepov se fonde sur la certitude qu’un cabinet « cadet » entrera forcément en conflit avec l’empereur, lequel se verra dans l’obligation de nommer un dictateur militaire. L’auteur de la formule : « Ne pas ménager les cartouches ! » est prêt à assumer cette fonction.
L’échec des négociations, l’incapacité de la Douma et du gouvernement à coopérer, conduisent à la dissolution de l’assemblée, moins de trois mois après sa création. Jetant un regard en arrière, Vassili Maklakov résume ainsi la situation : les « Cadets » étaient venus en vainqueurs, ils exigeaient la capitulation du gouvernement. La dissolution de la Douma et la nomination de Piotr Stolypine au poste de Premier ministre constituent la réponse du pouvoir. Il apparaît que les « Cadets » ne disposaient pas d’une force réelle dans le pays. Privés de leur mandat, les députés se réunissent à Vyborg où ils rédigent « l’Appel de Vyborg », conviant le peuple à la « résistance passive ». On ne pouvait, écrit Maklakov, « imaginer démarche plus malheureuse et inutile. Elle n’enthousiasma ni n’effraya personne…24 ».
De nouvelles élections mettent en place une Douma encore plus à gauche que la première. Les sociaux-démocrates se présentent et emportent soixante-cinq sièges ; les « travaillistes », proches des socialistes-révolutionnaires (qui ont eux-mêmes trente-sept représentants), se retrouvent avec cent quatre députés. Le « bloc de gauche » acquiert une immense influence au sein de la Douma, qui compte cinq cent dix-huit députés. C’est un revers, en revanche, pour les « Cadets » qui n’obtiennent que quatre-vingt-dix-neuf mandats. Le « bloc de droite » – Parti conservateur des « Octobristes » et organisations « Cent-Noir » – a cinquante-quatre députés. Les sièges restants sont occupés par les délégués de petits partis et groupuscules, changeant d’opinion au gré de leur humeur.
On peut trouver de nombreuses explications rationnelles au profil « de gauche » de la Deuxième Douma. Un fait étrange, toutefois, retient l’attention de l’historien : après l’effondrement de l’Empire soviétique, tous les pays postcommunistes (à l’exception de la République tchèque et, plus récemment, de la Roumanie) porteront au pouvoir, lors des deuxièmes élections, la « gauche », autrement dit les Partis communistes qui semblaient à jamais discrédités par des décennies de gouvernement totalitaire. Là encore, les explications rationnelles ne manquent pas. Mais il y a sans doute, aussi, des causes irrationnelles, mettant en évidence un lien mystérieux, incompréhensible au premier abord, entre ces « deuxièmes élections » et les opinions de « gauche » des électeurs.
La Deuxième Douma, comme la Première, piaffe d’impatience. Elle reprend la confrontation avec le gouvernement, persuadée qu’elle est de représenter la « volonté populaire ». Alexis Souvorine consigne dans son journal, sous un chiffre connu de lui seul : « Il n’y a personne à la Douma. Beaucoup de bandits, une nuée de destructeurs, mais personne qui puisse gouverner… » Et l’éditeur du
La dissolution de la Première Douma et l’élection de la Deuxième placent sur le devant de la scène russe Piotr Stolypine. D’une part, il obtient le poste de président du Conseil ; d’autre part, et peut-être surtout, il est le seul ministre russe à faire preuve d’un remarquable talent d’orateur, ce qui le rend capable de défier les plus beaux parleurs de la Douma. Sentant la pression du « bloc de gauche », que renforce la fraction « cadet », et comprenant le désir des députés de faire peur aux sergents de ville et aux ministres, Stolypine réplique avec assurance et audace : « Vous ne nous intimiderez pas ! »
L’avertissement du Premier ministre est dirigé contre la majorité de centre gauche de la Douma, qui tente de toutes ses forces de contrecarrer les réformes, les jugeant trop tardives et insuffisantes. Mais les réactionnaires radicaux mènent aussi une campagne effrénée contre la politique de Stolypine et l’homme lui-même. L’un de leurs organes de presse est le journal
Les attaques de
Ce texte est si inattendu, les louanges adressées à l’organisation « Cent-Noir » si outrancières qu’Alexis Souvorine, convaincu qu’il s’agit d’un faux, refuse de faire paraître le télégramme dans son
Nicolas II envoie son télégramme à Doubrovine après la dissolution de la Deuxième Douma. Cette dernière ne siège pas plus longtemps que la précédente : le 3 juin 1907, violant le manifeste du 17 octobre, le gouvernement l’interdit. D’emblée, elle avait déplu à Nicolas II. De son côté, Piotr Stolypine avait cherché des modes de coopération, dont les « Cadets » ne voulaient pas. La majorité des députés refusait ainsi de condamner la terreur révolutionnaire, tout en condamnant volontiers celle de droite, ou la « terreur gouvernementale ». Le prétexte invoqué pour la dissolution est le refus de la Douma de livrer à la police des députés sociaux-démocrates, appréhendés tandis qu’ils rencontraient les représentants d’organisations politiques au sein de l’armée. De tels liens existaient dans la réalité, mais pour faciliter le travail de la police, la section pétersbourgeoise de l’
Député de la Deuxième Douma, Vassili Maklakov donne une autre explication du « coup de force » – la dissolution – perpétré par le pouvoir : le refus de l’Assemblée de traiter le grand problème de la Russie, la question paysanne, comme le veut Stolypine.
La dissolution de la Deuxième Douma ne signifie pas pour autant la fin du « parlementarisme » russe. L’élection d’une Troisième Douma est fixée. La nouvelle assemblée doit être convoquée le 1er novembre 1907. Mais l’expérience des deux premières Doumas a servi de leçon au gouvernement qui modifie la loi électorale. On s’adapte peu à peu au système parlementaire, on tente de trouver des modes de collaboration entre pouvoirs exécutif et législatif. Au sein de la Troisième Douma, l’aile droite – depuis les représentants des gros propriétaires terriens jusqu’aux nationalistes les plus extrémistes – obtient 33,2 % des suffrages ; le Parti du 17 Octobre, qui défend les intérêts de la bourgeoisie industrielle et commerçante, 34,8 % ; les « Cadets » perdent la place de leader qui était la leur dans les deux précédentes assemblées. La nouvelle loi électorale restreint considérablement les droits des minorités nationales. Les partis révolutionnaires sont représentés à la Troisième Douma, et parmi eux les bolcheviks (quatre d’entre eux entrent dans la fraction social-démocrate).
Martin Malia résume ainsi la situation : « Après 1907, il existe en Russie un Parlement – ou une assemblée – de type prussien, dirigé par les éléments conservateurs et capable d’œuvrer avec l’autocratie qui demeure relativement ouverte28. » Les prédictions d’un contemporain malveillant ne se réalisent pas. L’auteur de
La Troisième Douma ira jusqu’au bout de son mandat, puis une Quatrième lui succédera, élue jusqu’en 1917. La suivante ne sera formée qu’en 1993.
Auteur, avec les dix volumes de sa
Dans sa première allocution gouvernementale, Stolypine présente un vaste programme de réformes – depuis la levée des restrictions et brimades infligées à divers groupes de population, jusqu’à la transformation du
Mettant à profit le répit entre la dissolution de la Première Douma et l’élection de la Deuxième, Stolypine prend une série de mesures (l’article 87 des Lois fondamentales lui en donne le droit), modifiant la situation des paysans en Russie. Le 5 octobre 1906, un
Membre de la Commission agraire à la Douma, le « Cadet » Tchelnokov rapporte aux députés de son parti, après un entretien avec Stolypine : « Stolypine a complètement perdu la tête avec la question agraire. Il dit : “Avant, je croyais seulement que le salut de la Russie résidait dans la suppression de l’
La loi sur la propriété paysanne de la terre ne sera adoptée que par la Troisième Douma et entérinée par Nicolas II, le 14 juin 1910. Les députés de gauche, les « Cadets » et une grande partie de la droite se prononceront contre. La majorité qui permettra de faire passer la loi se formera autour des « Octobristes », soutenus par la droite modérée et des groupes nationaux (le « Kolo » polonais, par exemple).
Les documents de l’époque, les témoignages des contemporains, l’analyse des historiens permettent de percevoir le caractère incroyablement complexe de la « question paysanne » en Russie. Les événements de la fin du XXe siècle en révéleront brutalement toute l’actualité et aideront à mieux comprendre les événements du début du siècle. La décennie 1906-1916 montre qu’une partie considérable des paysans veut se libérer du cocon de l’
Au début des années 1990, après l’effondrement du système soviétique, les kolkhozes et les sovkhozes ne disparaissent pas, comme on pouvait s’y attendre. En effet, le pouvoir qui succède aux autorités communistes ne fait rien pour faciliter l’entrée des agriculteurs dans le monde de l’exploitation individuelle. Un puissant
En 1995, les adversaires de la propriété privée de la terre reprennent mot pour mot les arguments des innombrables ennemis de Piotr Stolypine, il y a quatre-vingt-dix ans. Le 16 novembre 1907, présentant sa réforme agraire à la Douma, Stolypine répond à tous les partisans (quelle que soit l’époque) de la « conception russe » : « Tant que le paysan sera pauvre, tant qu’il ne jouira pas de la propriété individuelle de la terre, tant qu’il se trouvera pris de force dans l’étau de l’
Monarchiste et conservateur, Piotr Stolypine voit la « vraie liberté » dans la conjugaison des libertés civiles, du sens de l’État et du patriotisme ; et cette « liberté authentique » a pour vecteur le « petit propriétaire terrien… travailleur, ayant le sens de sa dignité personnelle » et apportant au village « la culture, l’instruction et la satiété34 ».
L’organisation du transfert des paysans qui manquent de terre (pour ceux qui le souhaitent) au-delà de l’Oural (en Sibérie, Extrême-Orient, Asie centrale) constitue une part importante du programme de réforme agraire de Stolypine. Entre 1906 et 1913, quelque trois millions et demi de paysans franchissent ainsi l’Oural.
Le Premier ministre est en butte aux attaques de droite et de gauche, parce que son programme « mise sur les forts ». Les adversaires de Stolypine citent le discours qu’il a prononcé à la Douma le 5 décembre 1908, répondant à ceux qui tentaient de semer l’affolement par des descriptions de paysans ivrognes, buvant la totalité de leurs terres : « Quand nous rédigeons des lois pour tout le pays, il nous faut songer aux forts et aux sages, non aux faibles et aux ivrognes35. » La gauche prétend donc que Stolypine mise sur les «
Piotr Stolypine se défend, en soulignant que « les forts sont la majorité en Russie ». Il ne fait aucun doute que les possibilités offertes par la réforme agraire séduisent avant tout les plus actifs, ceux qui ont le sens de l’initiative, les paysans les plus « forts » : il faut en effet être résolu, avoir une certaine force de caractère pour s’arracher à la chaude étreinte du
Il n’est pas exclu qu’Edmond Théry ait eu vent des célèbres paroles de Piotr Stolypine : « Donnez-moi vingt ans, et je transfigurerai la Russie. »
L’action déployée par Stolypine porte ses fruits. La révolution est écrasée ; en 1907, les derniers foyers s’en éteignent ; la Troisième Douma adopte la loi agraire et assimile les règles de la vie parlementaire ; la Russie commence à panser ses plaies, après la guerre contre le Japon et la révolution. Parallèlement, Piotr Stolypine perd peu à peu la confiance et le soutien de Nicolas II. En 1909, en réponse au Premier ministre qui, se référant au général Guerassimov, déclare : la révolution est écrasée et le souverain peut se déplacer où il veut, Nicolas lance, irrité : « Je ne comprends pas de quelle révolution vous parlez… Nous avons eu, il est vrai, des désordres, mais ce n’est pas une révolution… D’ailleurs, les désordres eux-mêmes ne seraient pas possibles, s’il y avait au pouvoir des hommes plus énergiques et audacieux. Si, dans ces années-là, j’avais eu près de moi des individus de la trempe du colonel Doumbadze, les choses auraient tourné autrement37. »
Commandant de Yalta, résidence d’été de l’empereur, le colonel Doumbadze s’est rendu célèbre par ses monstrueuses persécutions contre les juifs. La comparaison ne peut qu’offenser Stolypine. « Combien rapidement, dit-il au général Guerassimov, le souverain oublie tous les dangers encourus et tout ce qui a été accompli pour les écarter, pour tirer le pays de la pénible situation dans laquelle il se trouvait38. »
Le 1er septembre 1911, Piotr Stolypine est mortellement blessé au théâtre de Kiev. Nicolas II assiste à la représentation. Le 5 septembre, le Premier ministre s’éteint. L’assassin, Dmitri Bobrov, est membre du Parti socialiste-révolutionnaire et agent de l’
Paul Milioukov n’évoque le chancelier anglais (1118-1170), tué après que le roi Henri II, irrité, se fut étonné que nul ne voulût le débarrasser d’un conseiller trop remuant, qu’après la révolution de 1917. Mais l’idée que l’empereur ait pris quelque part à l’assassinat du ministre, se fait jour aussitôt après le coup de feu de Bobrov, bien qu’aucune preuve ne vienne l’étayer. Il y a simplement des doutes, des soupçons.
La réévaluation du rôle joué par Piotr Stolypine traduit une volonté manifeste de comprendre l’histoire russe du XXe siècle. Polissant sans fin le miroir de la révolution, Alexandre Soljénitsyne découvre Stolypine et en fait le symbole des possibilités cachées de ce grand pays. L’écrivain brosse le portrait de son héros, favori du destin : « La redingote noire boutonnée jusqu’au menton, droit comme le marbre et tendu d’assurance mystique, insupportable justement parce que ni déchéant vieillard naphtaliné, ni monstre, ni crétin, mais beau, conscient de sa force40… »
L’historien américain Richard Pipes est catégorique : « Stolypine… est l’homme d’État le plus remarquable de la Russie impériale. En dépit de leurs talents hors du commun, ses deux rivaux potentiels, Speranski et Witte, ne possédaient pas ce qu’avait Stolypine : cette combinaison d’intelligence étatique et de savoir-faire politique. » Pipes cite l’ambassadeur anglais à Pétersbourg, Arthur Nicholson, qui tient Stolypine pour « la figure la plus remarquable d’Europe41 ».
Vassili Maklakov trouve la meilleure formule – et la plus laconique – pour caractériser les facultés des deux grands ministres de Nicolas II : « Witte pouvait sauver l’autocratie, Stolypine la monarchie constitutionnelle42. »
Peu avant sa mort, Stolypine élabore un programme de réformes visant à instaurer les fondements solides d’un État de droit, d’une monarchie constitutionnelle. Ce programme prévoit des lois garantissant les droits des citoyens (abolition de l’exil administratif), une réforme de la police, du
16 À la croisée des chemins
Mikhaïl LERMONTOV.
1830.
Le jeune poète fait sa terrible prédiction à l’époque romantique : pressentiments et sombres prophéties ont alors cours en littérature. Au début du XXe siècle, la « décadence » est en vogue et tous regardent l’avenir d’un œil désabusé. Tout annonce une issue fatale : la révolution de 1905, avec le « Dimanche sanglant », le tremblement de terre qui, en 1908, anéantit Messine, les assassinats terroristes, les exécutions. Alexandre Soljénitsyne est catégorique : l’assassinat de Stolypine est la ligne de démarcation ; dès cet instant, la Russie marche inéluctablement vers la révolution.
Les historiens soviétiques, convaincus que Marx leur a donné la clef permettant de comprendre le passé, le présent et l’avenir, l’affirment : la révolution d’Octobre était inéluctable, ainsi le veulent les lois de l’histoire.
Impossible de démontrer ni de réfuter pareille assertion. Les considérations sur ce qui aurait pu advenir ou non, sont de peu d’intérêt. Les faits, seuls, méritent l’attention. Ils indiquent qu’à compter de 1908, la Russie, sortie de la crise révolutionnaire, connaît une période remarquablement florissante.
Ce temps est aujourd’hui considéré comme l’« Âge d’argent » de la culture russe. Un historien américain constate : « Pour la première fois, le monde occidental suivait la Russie, lui empruntant son style, ses goûts et ses valeurs spirituelles1. »
Dans les beaux-arts, en musique, en littérature, en peinture, au théâtre, on explore de nouvelles voies, on expérimente de nouvelles formes. Témoin des changements en préparation, Vassili Klioutchevski se plaint de la « baisse du niveau de la morale publique » ; il déplore la « soif de spectacles et d’émotions fracassantes qui a saisi les masses, les théâtres de quatre sous, les tripots qui se sont multipliés dans les grandes villes2 ». C’est un signe des temps et la conséquence d’une augmentation du niveau de vie. Le salaire des ouvriers et des employés connaît une hausse considérable ; les salariés ont nettement plus de possibilités de défendre leurs intérêts, à travers les syndicats, la coopération, les caisses d’assurance, etc.
L’instruction fait également de grands progrès. La meilleure preuve en est fournie par les nouvelles recrues de l’armée. En 1875, 21 % des soldats savaient lire et écrire ; en 1913, ils sont 73 %.
L’économie continue de se développer. Certes, la Russie a toujours du retard sur les plus grands États européens. Mais en levant le principal obstacle, la réforme agraire a ouvert de nouvelles perspectives économiques.
La vie russe surprend ses propres adversaires par son dynamisme. L’Autrichien Hugo Ganz publie, en 1904, un livre intitulé
Le Français Edmond Théry évalue tout autrement l’avenir de la Russie. Prenant pour hypothèse de départ que le développement « des grands peuples européens » sera, entre 1912 et 1950, analogue à celui des années 1900-1912, il en déduit que « vers le milieu du présent siècle, la Russie dominera l’Europe, sous le rapport tant politique qu’économique et financier4 ».
À tous les niveaux et dans tous les domaines, les statistiques font état de l’immense dynamisme de la Russie. Contentons-nous de donner un chiffre : en dix ans (1902-1912), la population du pays est passée de cent trente-neuf millions trois cent mille habitants à cent soixante et onze millions cent mille. Occupant la première place en Europe par le nombre d’habitants et la superficie (54,1 % de l’Europe, sans compter les possessions d’Asie), l’Empire russe est, aux yeux du monde, une grande puissance, promise à un grand avenir. L’horizon, toutefois, est assombri par les problèmes politiques.
Il y a, bien sûr, les difficultés naturelles d’un État effectuant des réformes radicales et passant de l’« ancien régime » à une ère nouvelle. Mais la Russie a aussi un problème spécifique, la Cour, qui résiste aux changements et s’appuie sur les cercles les plus conservateurs de la noblesse terrienne, sentant le pouvoir lui échapper.
Karl Popper reprochait aux philosophes – de Platon à Rousseau et Marx – de mal poser la question essentielle. Le penseur anglais estimait en effet qu’il convenait de se demander, non pas « qui doit gouverner ? », mais « comment mettre en place des institutions politiques telles, qu’elles ne donneront guère de possibilité aux hommes politiques les plus incompétents et les plus malhonnêtes de causer trop de tort ? ».
Ces institutions politiques n’existent pas en Russie. Le gouvernement fonctionne, dirigé, après l’assassinat de Stolypine, par Vladimir Kokovtsev qui, auparavant, a occupé pendant dix ans le poste de ministre des Finances. S’il n’a pas l’envergure d’un Witte ou d’un Stolypine, c’est un fonctionnaire expérimenté, qui s’entend magnifiquement à gérer l’appareil bureaucratique. La Douma fonctionne également. On lui reproche, à juste titre, son conservatisme et de compter pléthore de députés de droite. Mais elle ne sert pas seulement à restreindre l’autocratie, elle forme aussi la conscience politique des citoyens.
La place centrale, au sein du système de gouvernement, est occupée par le tsar. Le manifeste qu’il a signé a modifié la nature du pouvoir qui a cessé d’être absolu. Au fond de lui, Nicolas II se refuse à l’admettre. L’impératrice, elle, rejette catégoriquement toute limitation de l’absolutisme. La personnalité du tsar, celle de la tsarine qui se sent constamment étrangère à la Cour, les poussent tous deux à chercher conseil et réconfort hors du monde réel.
Alexandre Ier se passionnait pour les doctrines mystiques et le spiritisme. Nicolas Ier s’intéressait énormément aux prophéties mystiques sur les grandioses perspectives de la Russie, que lui avait exposées, dans une lettre, le mathématicien et illuminé polonais Hoene-Wronski (1778-1853). Alexandre II consacrait beaucoup de temps au spiritisme et à l’astrologie. Son intérêt pour le baron Lamsdorf, médium allemand, fut partagé par Alexandre III et l’impératrice Maria, mère de Nicolas II. Au début du XXe siècle, l’intérêt pour les astres prend un tour passionné, frénétique. On y voit un signe des temps, on rappelle les triomphes de Cagliostro, à la veille de la Révolution française. Tous veulent jeter un coup d’œil du côté de l’avenir, demander conseil aux défunts, percer les secrets que – chacun, alors, en est convaincu – recèle avant tout l’Orient.
Nicolas II et Alexandra sont engoués du guérisseur et hypnotiseur français Philippe. Alexis Souvorine évoque leur rencontre : « Anastasie de Monténégro5 s’était passionnée, à Nice, pour les tables tournantes. Elle recommanda Philippe à la souveraine. On le manda, on fit tourner les tables, on entreprit de faire venir le spectre d’Alexandre III qui se mit à conseiller Nicolas II6. » L’ironie du ton reflète l’opinion de Souvorine sur les tables tournantes ; l’allusion aux « conversations » de l’empereur avec l’esprit de son père montre qu’il y a, dans l’entourage proche du tsar, des gens prêts à initier le large public aux secrets de la Cour.
Souvorine rédige cette note le 3 juin 1907, après la dissolution de la Douma, alors qu’il est de bon ton pour tout le monde de dénigrer le monarque. La rencontre de Philippe avec Nicolas II et Alexandra a eu lieu en septembre 1901, à Compiègne, durant le séjour du couple impérial en France. La Cour de Russie a déjà entendu vanter les extraordinaires pouvoirs de Philippe7, guérisseur et sage, par le fameux mage Papus8, auteur d’innombrables traités ésotériques. À Pétersbourg, Papus a un succès fou et il fait l’apologie de son maître, Philippe.
La rencontre avec Philippe, qui dure presque une soirée entière, produit une profonde impression sur le couple impérial. Apprenant les ennuis de Philippe avec la Justice française, parce qu’il exerce illégalement la médecine, Nicolas II prie le ministre français des Affaires étrangères, Delcassé, de délivrer un diplôme au faiseur de miracles. Le ministre, qui veut être en bons termes avec la Russie, s’adresse au président de la République, Loubet. Il apparaît toutefois qu’on ne peut devenir médecin sans passer les examens et concours indispensables, même avec la protection du président de la République.
Qu’à cela ne tienne ! Nicolas II invite Philippe à Tsarskoïé Selo. Le guérisseur français se voit octroyer un titre de médecin militaire, avec le grade de colonel. Le réconfort et l’apaisement qu’il apporte au couple impérial sont sans prix. L’impératrice a une foi illimitée dans le mage. Lorsqu’il lui annonce qu’elle est enceinte, elle ne met pas un instant sa parole en doute et commence même à grossir. Neuf mois plus tard seulement, il apparaît qu’il n’en était rien. Mais cela n’ébranle pas la confiance dans les pouvoirs magiques de Philippe.
Les réactions du pays à l’engouement du tsar et de la tsarine reflètent la situation de Nicolas II en Russie. La police secrète est contre Philippe. Le représentant de l’
L’indignation est telle que Philippe ne peut effectuer de nouveaux séjours à Pétersbourg. Cependant, jusqu’à sa mort en 1905, il entretient une correspondance assidue avec l’impératrice qui, dans ses lettres, l’appelle : « Cher ami. » La perte du consolateur français est bientôt compensée ; un consolateur russe fait son apparition, Grigori Raspoutine, qu’Alexandra appelle aussi : « Cher ami. »
Il n’est sans doute pas de nom plus célèbre dans l’histoire russe, que celui de Raspoutine. Seuls, peut-être, Ivan le Terrible et Pierre le Grand sont en mesure de rivaliser avec lui. Tous les éléments de la tragédie sont réunis dans ce personnage : un paysan sibérien qui s’élève jusqu’au trône, le pouvoir, le sexe, les intrigues, la mort violente du héros et, peu après, la chute de la dynastie Romanov. Des centaines de livres, des films ont été consacrés à Raspoutine, à son secret, ses dons, ses orgies. Et, malgré tout, le mystère demeure.
Le biographe le plus récent de Nicolas II écrit à son sujet : « Sorcier du XXe siècle, il use déjà du téléphone et du télégraphe9 » ; et d’ajouter : « Il possédait incontestablement quelque don surhumain10. »
Le 1er novembre 1905, Nicolas II consigne dans son journal : « Avons fait la connaissance d’un homme de Dieu, Grigori, du
L’une des explications de la place prise par Raspoutine dans la vie du couple impérial est la satisfaction qu’en tire Nicolas II, qui trouve en lui l’incarnation de son rêve d’un lien direct entre le tsar et son peuple. Le moujik sibérien aux dons magiques est le symbole même du peuple russe, dévoué sans limite au tsar et constituant la grande force du monarque.
Nicolas II explique à son ministre de la Cour, le comte Fredericks, le motif de l’apparition de Raspoutine : « Ce n’est qu’un simple Russe, fort religieux et croyant, il plaît à l’impératrice par sa sincérité, elle croit en la force de ses prières pour notre famille et pour Alexis… » Et l’empereur ajoute : « Cependant, tout cela relève entièrement de nos affaires privées. Il est étonnant de voir à quel point les gens aiment à se mêler de ce qui ne les concerne point12. »
L’empereur fait exactement la même réponse à Stolypine qui présente au tsar une note sur les aventures de Raspoutine : « La souveraine m’a rapporté que c’était… un homme très intéressant ; un pèlerin qui a beaucoup parcouru les lieux saints, qui connaît bien les Saintes Écritures et, en général, mène la vie d’un saint. » L’empereur rejette toutes les accusations formulées contre Raspoutine et déclare à son Premier ministre : « Mais, au fond, en quoi cela vous intéresse-t-il ? Après tout, cela me regarde personnellement, cela n’a rien à voir avec la politique. Mon épouse et moi-même ne pouvons-nous avoir de relations qui nous soient personnelles ? Ne pouvons-nous fréquenter les gens qui nous intéressent13 ? »
Jusqu’au bout, Nicolas II et Alexandra garderont la ferme conviction que Raspoutine est « leur affaire personnelle ». Psychologues et psychiatres, spécialistes en occultisme évoquent les prédispositions mystiques de l’impératrice, la nervosité de son caractère, expliquant ainsi sa mystérieuse attirance pour le mage sibérien. Les lettres qu’Alexandra adresse à Nicolas II durant la guerre de 1914, montrent qu’elle trouve en Raspoutine, comme naguère en Philippe, un conseiller politique dont les avis lui paraissent les seuls justes. Raspoutine est pour elle le sauveur de l’empire. Le 10 juin 1915, elle écrit au tsar : « Ils doivent apprendre à trembler devant toi. Souviens-toi de M. Philippe. Grigori dit la même chose. » Invoquant Philippe et Raspoutine, l’impératrice exige que son mari fasse montre de fermeté. Elle rappelle au tsar que Philippe affirmait, en son temps : il ne faut pas accorder de Constitution, elle serait fatale au tsar et à la Russie. Le 4 décembre 1916, Alexandra revient à la charge : « Montre-leur que tu es le maître. » Elle exige de Nicolas II qu’il soit Pierre le Grand ! Ivan le Terrible ! L’empereur Paul !
Le mage français, puis le sorcier russe donnent à l’impératrice l’assurance que sa conception politique – la monarchie absolue – a l’approbation des puissances mystérieuses qui protègent la Russie. Imposant sa volonté à son époux, elle se réfère à l’autorité des mystiques, ambassadeurs du monde astral : « Grigori t’a toujours dit, Philippe te le disait aussi : je peux te prévenir à temps, si je suis tenu informé de tes affaires. » Et de nouveau : « Souviens-toi des paroles de M. Philippe [
Le biographe de Nicolas II avance une explication originale des célèbres débauches de Raspoutine, de ses scandales d’ivrogne dans les restaurants de la capitale, de ses orgies auxquelles, tous le prétendent, prennent part des dames de la Cour. « Le mystère Raspoutine : ses orgies, son ivrognerie, les rumeurs infamantes sur la famille impériale, tout cela ne fut qu’une fantastique provocation. Raspoutine semblait mettre lui-même des armes entre les mains de ses ennemis. Mais à peine les employaient-ils qu’ils disparaissaient du palais14. » La gouvernante des jeunes grandes-duchesses, Mme Tiouttcheva, petite-fille du grand poète, est remerciée : elle a eu le tort de s’opposer aux visites de Raspoutine dans les chambres des fillettes. L’une des causes du désaccord entre Nicolas II et son Premier ministre Stolypine est la violente animosité de ce dernier à l’égard du «
Le « mystère Raspoutine » dont parle le biographe de Nicolas II réside dans le fait qu’il est parvenu à persuader l’impératrice qu’il prend sur lui tous les péchés de l’univers et se purifie dans la chute. Cette explication mystique, tirée de l’arsenal de la secte des
La Commission d’enquête du Gouvernement provisoire, chargée de faire le point sur les circonstances de la « chute du régime tsariste », étudiera avec le plus grand soin le « dossier Raspoutine ». Quantité de témoins seront interrogés. On examinera à la loupe les rapports des policiers ayant pour mission de veiller, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à la sécurité du « saint diable », comme on nomme le «
Cependant, les liens véritables unissant ces différents personnages intéressent peu. En 1912, toute la Russie entend dire que Raspoutine est l’amant de la tsarine. En 1914, le pays le « sait ».
Le vrai rôle de Grigori Raspoutine demeure mystérieux. Dès le début de la guerre, son influence à la Cour devient immense. Sur un billet de lui ou une recommandation verbale, les ministres sont nommés (et tombent). Le Saint-Synode se scinde en « raspoutiniens » et « antiraspoutiniens ». Mais Raspoutine n’a pas de politique propre. Il méprise indifféremment, élève tout soudain, puis rejette aussi brutalement les innombrables quémandeurs de richesses, ou d’une situation, qui se pressent dans son antichambre. Son choix des ministres se fait à l’intuition, à la suite d’un généreux présent, ou au terme d’une prière. Les gens qu’il recommande ont des caractères, des opinions, des modes de vie et des mœurs différents. Leur seul point commun est qu’à un moment, ils ont attiré l’attention de Raspoutine.
Le monstrueux pouvoir du «
L’impératrice, elle, a une politique. Son objectif principal est la préservation de l’autocratie et sa transmission à l’héritier. Enfermée dans le palais et dans la foi mystique qu’elle porte au « saint moujik », garantie d’un lien direct avec le peuple et l’avenir, Alexandra écoute les conseils de l’« Ami » et les inspire. C’est elle qui le prie de trouver des hommes loyaux pour aider au gouvernement de l’État, en assumant la lourde tâche de renforcer l’esprit de décision du tsar. La tsarine, elle, est résolue. Ayant connaissance du nombre de personnes arrêtées et exécutées au plus fort de l’écrasement de la révolution de 1905, l’impératrice note dans son journal : « Une goutte de sang royal vaut plus que des millions de cadavres de serfs16. »
Nicolas II, fermement convaincu que ses relations et celles de son épouse avec Raspoutine sont une affaire personnelle, sans lien avec la politique, et, plus encore, Alexandra, avec sa vision de la Cour et du monde, laissent passer l’essentiel. Quand le général Guerassimov présente à Stolypine les premiers rapports de police concernant Raspoutine, le Premier ministre, qui ignore alors l’existence du « saint
La Russie a connu des favoris qui, mettant à profit les bonnes dispositions du monarque à leur endroit, dirigeaient la politique du pays. Raspoutine, lui, « fait » parfois les ministres. Mais son vœu principal est d’aider la tsarine et le tsar, perdus dans un monde effrayant. Le mythe d’un Raspoutine tout-puissant, détenant les rênes du pays et poursuivant d’obscures visées, d’un Raspoutine agent des Allemands, ou des juifs, ou de Satan, est solide et irréfutable, comme tous les mythes. On qualifiait, récemment encore, le chef de la garde de Boris Eltsine, le général Korjakov, de nouveau « Raspoutine », faisant par là allusion à sa puissante influence sur les affaires de l’État. Si Korjakov avait une telle influence, Raspoutine, lui, n’en jouissait pas.
L’apparition de Raspoutine à la Cour au moment de la première crise – la première révolution – est le signe de la faiblesse interne du régime et – point essentiel dans le contexte de la Russie autocratique – de la faiblesse psychologique du couple impérial. « Raspoutine », la « clique Raspoutine »
Nicolas II a hérité de son père la politique extérieure. L’instrument de cette politique est l’entente avec la France. Le rapprochement entre Pétersbourg et Paris correspond à l’aveu d’une réalité : l’ennemi de la Russie est l’Allemagne. D’un point de vue psychologique, Nicolas II a beaucoup de peine à l’admettre. Toutes les traditions de la politique étrangère russe s’y opposent, de même que les liens de famille et la proximité politique des deux monarques, adversaires des régimes démocratiques.
En juillet 1905, aux environs de l’archipel de Björkö, dans les eaux finlandaises, a lieu la rencontre des deux empereurs. Nicolas II se repose sur son yacht,
Après sa rencontre avec l’empereur d’Allemagne, Nicolas II consigne dans son journal : « Je suis rentré, encore tout plein de l’impression si favorable que m’ont produite les heures passées avec Guillaume20. » En 1916, au plus fort de la guerre, Nicolas expliquera à Sazonov, son ministre des Affaires étrangères du moment : « Je m’efforce de ne m’appesantir sur rien et trouve que c’est la seule façon de gouverner la Russie21. » Pour certains historiens, l’empereur se calomnie : Björkö serait un hasard, une ruse de Guillaume, trompant son naïf cousin. Nicolas II, toutefois, ne se sent pas dupé.
En janvier 1906, le comte Lamsdorf remet à l’empereur un mémorandum secret, avec une description détaillée – effectuée sur la base des informations réunies par les diplomates russes – d’un « complot judéomaçonnique mondial », ayant pour but le « triomphe universel de la juiverie antichrétienne et antimonarchique ». Soulignant que le centre du « complot » se trouve en France, le ministre des Affaires étrangères suggère la création d’une « Triple Alliance » : Russie, Allemagne et Vatican. L’idée d’une nouvelle « Sainte Alliance » est liée au conflit qui oppose, alors, Paris et le Vatican. Sur le mémorandum, Nicolas II note cette résolution : « Engager immédiatement des pourparlers. Je partage entièrement le point de vue que vous formulez ici. » Le rêve d’une alliance avec l’Allemagne reste vivace.
Le mémorandum sera le dernier document élaboré par le comte Lamsdorf. Le poste de ministre des Affaires étrangères, au sein du gouvernement de Piotr Stolypine, est occupé par un diplomate de carrière, Alexandre Izvolski (1856-1919), qui ne partage pas l’opinion de son prédécesseur sur la nécessité d’une alliance avec l’Allemagne. Le mémorandum de Lamsdorf demeurera dans les archives secrètes jusqu’en 1918, date à laquelle les bolcheviks, désireux de démasquer les puissances impérialistes, publieront plusieurs volumes de « documents secrets » trouvés dans les archives du ministère des Affaires étrangères. Le mémorandum de Lamsdorf paraîtra dans le tome VI et ne retiendra quasiment pas l’attention des historiens22. Il présente pourtant un intérêt, parce qu’il reflète les positions de Nicolas II.
En janvier 1907, l’empereur revient sur la question du « complot mondial » dans un entretien avec le général Guerassimov. « Il a entendu dire » – ainsi le chef de la section pétersbourgeoise de l’
Au début du XXe siècle, la Russie est, en matière de politique étrangère, dans une situation très enviable. Ne ressentant aucune menace sérieuse à ses frontières, elle apparaît comme l’alliée des blocs antagonistes qui ont commencé à se former en Europe, à la fin du XIXe siècle. En même temps, affaiblie par une guerre manquée et une révolution, elle a perdu une part considérable de son prestige de grande puissance. Après sa nomination, Izvolski se plaint qu’on « s’adresse à lui [
Une fois ministre des Affaires étrangères, Alexandre Izvolski constate l’existence de points de tension dans les relations avec une série de pays. Un traité de paix a été signé avec le Japon, mais les rapports sont loin d’être harmonieux ; après l’abandon de l’accord de Björkö, la situation se détériore avec l’Allemagne qui, en outre, manifeste un vif mécontentement du soutien de la Russie à la France, à Algésiras ; l’Autriche-Hongrie redouble d’activité dans les Balkans, soutenant l’Allemagne et élargissant son influence dans l’Empire ottoman ; enfin, les relations avec l’Angleterre, inquiète de la progression russe en Asie centrale et passant à l’offensive sur les positions russes, principalement en Perse, sont loin d’être au beau fixe.
Une politique consistant à louvoyer entre les deux blocs ne serait possible que si la Russie réglait ses problèmes intérieurs et retrouvait son statut de grande puissance. Le choix d’une ligne de politique étrangère implique donc, dans le contexte du moment, le choix de tel ou tel bloc.
Izvolski propose une ligne s’inscrivant dans le « Grand Projet national » élaboré par Stolypine. Pour le Premier ministre, la Russie a besoin d’un « répit » de vingt ou vingt-cinq ans. Alexandre Izvolski voit une possibilité de préserver la paix pour dix ans. Son programme de politique extérieure propose avant tout d’admettre l’impossibilité, pour la Russie, de mener une politique active, à la fois en Extrême-Orient, en Asie centrale et en Europe. Il est essentiel de choisir. Dans la mesure où, estime le diplomate, la politique extrême-orientale est « en avance d’une cinquantaine d’années25 », il convient à présent de choisir une orientation européenne. La Russie, désormais, doit affronter l’Europe.
Izvolski est nommé aux Affaires étrangères, parce qu’il porte à Nicolas II une lettre de l’impératrice douairière qui passe le plus clair de son temps dans son Danemark natal, où le futur ministre est ambassadeur. Nicolas II a confiance en lui, d’autant plus que sa propre action « diplomatique » – guerre contre le Japon, accord de Björkö – a démontré le caractère néfaste de décisions non professionnelles.
L’une des principales décisions d’Izvolski consiste à tenter de conclure une alliance avec l’Angleterre, ce qui donnerait par ailleurs la clef d’un règlement des problèmes avec le Japon. Dans un entretien avec Alexis Souvorine, le ministre des Affaires étrangères, premier responsable de la politique extérieure russe à avoir compris l’importance de la presse, explique sa politique, en août 1907 : « Le Japon ne nous touchera pas pendant une dizaine d’années. Au demeurant, nous ne pouvons pas nous battre là-bas… Des événements se préparent en Europe. Nous devons être libres de ce côté-là et, pour ce faire, il nous faut garantir nos arrières. » À une question de Souvorine concernant les Détroits, le ministre répond, s’adressant « à Alexis Sergueïevitch, et non au journaliste » : « L’Angleterre nous soutiendra. » Souvorine ajoute dans ses notes : « Ment-il ? Et il reste l’Allemagne26. »
Izvolski ne ment pas. En août 1907, une Convention est signée avec l’Angleterre. Les pourparlers s’étendent sur plus d’une demi-année. La Perse est divisée en trois zones d’influence : le nord (« russe »), le sud (« anglais ») et une zone neutre, avec des possibilités égales pour les deux pays. La Russie admet que l’Afghanistan se trouve hors de sa zone. En échange de cette concession, elle obtient la promesse des Britanniques qu’ils la soutiendront lors du règlement de la question des Détroits.
Izvolski doit vaincre les résistances des innombrables adversaires d’une alliance avec l’Angleterre, à la Cour et dans les cercles gouvernementaux. Il a contre lui les partisans de la ligne allemande et tous ceux qui s’opposent à la moindre concession à l’Angleterre. L’idée même de « concessions », de « zones d’influence » est nouvelle pour la diplomatie russe. Les adversaires de la politique d’Izvolski affirment que la Russie ne doit pas accepter de lignes de démarcation, dans la mesure où « elle peut étendre son influence bien au-delà de toutes les lignes et zones…27 ».
L’accord avec l’Angleterre détermine la place de la Russie dans le bloc anti-allemand, lui rendant son prestige perdu.
Un an après ce succès diplomatique, le ministre russe des Affaires étrangères subit un échec que les journalistes de l’époque qualifient de « Tsou-shima diplomatique ». Rencontrant son homologue autrichien au cours de l’été 1908, Izvolski donne son accord pour une éventuelle annexion de la Bosnie-Herzégovine que l’Autriche administre depuis la guerre russo-turque. Pour Izvolski, il s’agit d’un accord temporaire – jusqu’à la réunion d’une conférence des grandes puissances. L’Autriche-Hongrie, elle, y voit du définitif et annonce l’intégration de la Bosnie-Herzégovine à l’empire.
De fait, la situation de la population de Bosnie-Herzégovine ne change pas. Formellement, pourtant, tout est bouleversé : l’Empire austro-hongrois effectue une percée décisive dans l’élargissement de son territoire. 75 % de la population sont serbes, et quelque 23 % croates. Les divisions religieuses ont aussi leur importance : 44 % environ sont des Serbes orthodoxes, 30 % environ des Serbes musulmans, les Croates, eux, sont catholiques.
L’absorption de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche-Hongrie implique également une intensification des efforts viennois en vue de s’emparer de territoires appartenant à l’Empire ottoman et sur lesquels la Russie a des visées. La Bulgarie, nous l’avons vu, s’est déclarée indépendante de la Turquie, et Ferdinand de Cobourg s’est proclamé roi de Bulgarie, sans chercher à dissimuler son orientation pro-autrichienne.
La Russie se voit contrainte de « digérer » cette défaite diplomatique, car elle n’est pas prête à une confrontation militaire avec l’Autriche-Hongrie, que soutient fermement l’Allemagne. La réponse aux succès de Vienne est une flambée du sentiment national dans les Balkans. Un « mouvement néoslave » se fait jour, qui se traduit dans les congrès slaves de Prague (1908) et de Sofia (1910). Leur principal organisateur est le leader politique tchèque Karel Kramarj. Son mouvement bénéficie du soutien énergique de la Russie, les tendances « néoslaves » suscitent un intérêt dans la société russe.
L’occupation de la Bosnie-Herzégovine, la flambée des sentiments nationaux chez les peuples slaves – qui sont aussi des sentiments anti-allemands – forment le terreau sur lequel, en 1912, naît le bloc des peuples slaves. La diplomatie russe joue un rôle important dans sa création. En mars 1912, une union est conclue entre la Serbie et la Bulgarie, et en mai de la même année, entre la Bulgarie et la Grèce. À la fin de septembre, le Monténégro déclare la guerre à l’Empire ottoman et reçoit aussitôt le soutien du « bloc slave ». La Turquie subit une défaite écrasante. Aux termes du traité conclu en mai 1913, à Londres, l’Empire ottoman perd ses territoires européens (à l’exception de Constantinople et d’un petit bout de la Thrace), partagés entre les peuples des Balkans. Aussitôt, les alliés d’hier se jettent les uns sur les autres, pour arracher une plus grosse part de butin. En juin 1913, le tsar bulgare Ferdinand engage, avec le soutien de l’Autriche, une guerre contre la Serbie et la Grèce. La Roumanie et la Turquie entrent en conflit contre la Bulgarie. À la fin de juillet 1913, la Bulgarie, vaincue, reconnaît la perte des territoires conquis et de quelques anciennes possessions.
Ni les vaincus – ce qui est naturel – ni les vainqueurs ne sont satisfaits. La Bulgarie rêve de revanche, la Serbie d’élargir son territoire, en englobant les Croates, les Slovènes et les Serbes bosniaques, sujets de l’Autriche-Hongrie. La Macédoine redoute les prétentions de la Grèce. Le cliché journalistique le plus populaire de l’époque est celui des Balkans, « poudrière de l’Europe ». Il ne faudra que très peu de temps pour que la « poudrière » explose.
La diplomatie russe recourt volontiers à l’arme « nationale » pour affaiblir ses adversaires – les Empires ottoman et austro-hongrois, abritant une multitude de peuples. L’orthodoxie des Grecs, les origines slaves des Serbes ou des Bulgares, les prétentions nationales des Macédoniens ou des Roumains – on trouve toujours un prétexte pour stimuler le sentiment national, dont le rôle dans la vie des peuples ne cesse de croître tout au long du XIXe siècle, pour se manifester avec une force toute particulière au XXe siècle.
La diplomatie russe met d’autant plus volontiers à profit toutes les occasions de réveiller les sentiments nationaux dans les États ennemis, qu’elle ne voit pas la « question nationale » comme une menace sérieuse à l’intérieur de l’empire. La Russie aborde le XXe siècle avec une conception inchangée de sa vocation, de sa mission historique : être « le rempart de la civilisation occidentale contre les peuples sauvages et les sables de l’Asie…28 ». Prenant la parole devant la Troisième Douma, le 16 novembre 1907, Piotr Stolypine réplique aux députés polonais qui se plaignent de leur état de « citoyens de second ordre », en formulant la politique nationale de la Russie : « Commencez par envisager les choses de notre point de vue, reconnaissez que le bien suprême est d’être un citoyen russe, portez ce titre aussi haut que l’on portait, aux temps anciens, celui de citoyen de Rome, alors vous vous qualifierez vous-mêmes de citoyens de premier ordre et vous obtiendrez tous les droits. »
Les Polonais déplorent qu’il y ait, proportionnellement, moins d’écoles en 1900 dans le royaume de Pologne, qu’il n’y en avait en 1828. Piotr Stolypine ne le nie pas. Il va jusqu’à ajouter : vous n’avez pas même un établissement d’enseignement supérieur. Mais c’est parce que vous ne voulez pas « parler, dans les établissements d’enseignement supérieur, la langue russe, commune à l’État tout entier ».
La décentralisation, déclare le président du Conseil « ne peut partir que d’un trop-plein de forces ». L’Empire de Russie répond par la négative à ceux qui voudraient « couper à la racine », rompre les fils qui lient l’empire, le centre et les marches29.
Piotr Stolypine est fondé à affirmer le caractère intangible de l’unité de l’empire, puisque la « question nationale » ne se pose pas en Russie – hormis les quelques soucis causés par les Polonais et les juifs. Durant le demi-siècle écoulé depuis les réformes, le mouvement social a pris de l’ampleur. Il s’exprime à travers les organisations clandestines et leur action. Grand spécialiste de la lutte contre la révolution, ancien responsable des sections de l’
Il n’y a pas de mouvement national vraiment sérieux dans les pays Baltes : les sentiments traditionnellement anti-allemands des Lettons et des Estoniens sont, en quelque sorte, une garantie de calme dans la région. En 1900, paraît, à Lvov, une brochure (en ukrainien) de Mikola Michnowski, intitulée
En 1863, Piotr Valouïev, alors ministre de l’Intérieur, affirmait, se référant à « l’opinion de la majorité des Petits-Russiens », qu’il n’y avait pas de langue petite-russienne autonome et qu’il ne saurait y en avoir. L’interdit sur la langue ukrainienne n’est levé qu’en 1906, mais la langue officielle de l’enseignement reste le russe.
L’acuité de la question juive est liée, dans la période qui suit la promulgation du manifeste de 1905, au fait que les restrictions imposées à la population juive sont perçues comme une injustice. Évoquant dans ses Mémoires l’action de Piotr Stolypine, Vassili Maklakov fait remarquer : « Pour comprendre plus complètement ce que visait Stolypine, il est utile d’avoir également présentes à l’esprit les lois en préparation qui ne virent pas le jour. » Le mémorialiste en cite une, qui eût pu atteindre son but et annoncer une ère nouvelle. Au demeurant, le gouvernement l’adopta et la porta pour signature au souverain ; c’était la loi « sur l’égalité des juifs31 ». Vladimir Kokovtsev, qui participe au débat sur la loi, se souvient que la plupart des ministres étaient favorables à l’abolition des « restrictions, dans l’ensemble superflues, à l’égard des juifs, car elles irritaient particulièrement les populations juives de Russie et n’étaient d’aucun bénéfice réel pour la population russe32. »
La loi préparée par le gouvernement lève une partie des restrictions (mais pas toutes). En présentant le projet à Nicolas II, Piotr Stolypine construit son argumentation sur le fait qu’après le manifeste du 17 octobre, les « juifs sont parfaitement fondés à exiger une complète égalité des droits ». Il avance l’explication habituelle : offensés, brimés, les juifs rallient la révolution. Si l’on compare avec les années 1860, période durant laquelle la « question juive » était devenue un problème de la politique russe, un nouvel aspect est venu s’ajouter : la Russie a besoin de crédits étrangers et en obtient. Le rôle du capital juif dans le monde financier n’est certes pas négligeable. Les banquiers juifs (aux États-Unis, en France) soutiennent les revendications des juifs russes, qui veulent arracher l’égalité.
Nicolas II rejette le projet de loi. Il écrit à Piotr Stolypine : « En dépit des arguments les plus convaincants en faveur d’un règlement positif de cette affaire, une voix intérieure me souffle avec une insistance croissante de ne pas assumer cette décision33. » L’empereur explique au président du Conseil qu’il obéit à la voix de sa conscience, laquelle lui interdit d’accorder l’égalité des droits aux juifs. Le caractère mystique et irrationnel de ce rapport à la « question juive » transparaît dans le débat autour de l’accord de commerce russo-américain. Signé en 1832, il prévoyait en particulier que les Américains puissent se rendre librement en Russie. Les Américains acceptent certaines limitations, durant leur séjour dans l’empire, mais ils refusent que ces dernières soient liées à la confession. Le gouvernement russe, en effet, n’accorde pas de visas aux juifs américains. Après des années de négociations, les États-Unis dénoncent, en 1911, l’accord de commerce avec la Russie.
Un demi-siècle passera et la « question juive » renaîtra dans le contexte des rapports entre l’Union soviétique et les États-Unis. Les Américains conditionneront l’instauration de relations plus favorables à l’autorisation d’émigrer pour les juifs d’URSS. À la séance du Politburo du 20 mars 1973, consacrée à l’examen de ce problème, le président du Conseil des ministres, Alexis Kossyguine, conclura : « Nous nous fabriquons nous-mêmes une question juive. » À quoi le secrétaire général du Comité central, Leonid Brejnev, répondra : « Le sionisme nous abêtit34. » Il voulait parler, sans doute, de l’antisionisme.
Principal publiciste russe conservateur de la seconde moitié du XIXe siècle, Mikhaïl Katkov était partisan de l’égalité des juifs, estimant qu’ils ne représentaient pas un danger pour la Russie, car ils ne pouvaient se séparer de l’empire. La situation est bien différente avec les Polonais. Deux partis se forment en Pologne au début du siècle, représentant deux grands courants de la pensée politique. Ils sont dirigés par les deux plus éminentes figures polonaises du XXe siècle. À la tête du Parti socialiste polonais, se trouve, nous l’avons dit, Jozef Pilsudski (1867-1935), à la tête du Parti des nationaux-démocrates – Roman Dmowski (1864-1939).
On attribue à Jozef Pilsudski l’autobiographie la plus brève qui soit : « J’ai quitté le train du socialisme pour descendre à la station “Indépendance”. » Roman Dmowski, lui, a toujours été nationaliste. Tous deux sont d’ardents patriotes polonais. Leur principale divergence apparaît au moment de la révolution de 1905. Jozef Pilsudski conduit son parti sur les barricades ; suivant l’exemple des socialistes-révolutionnaires, il crée des groupes de combat qui commettent des actes terroristes. En 1908, sous la direction personnelle de Pilsudski, un wagon postal transférant des fonds de Varsovie à Pétersbourg, est attaqué à la gare de Bezdana (près de Wilno).
L’attitude de Roman Dmowski envers la révolution est absolument négative. Il voit dans l’action des socialistes de Pilsudski une terrible menace pour l’« organisme national » polonais qu’il veut créer. Il attribue l’anarchisme révolutionnaire des socialistes à l’influence des juifs sur Pilsudski et ses plus proches compagnons d’armes. L’hostilité de Dmowski envers la révolution est si forte que, se rendant à Pétersbourg avec une délégation, il propose au gouvernement russe de l’aider à réprimer les troubles qui ont éclaté dans les «
Député des Deuxième et Troisième Doumas (leader de la fraction polonaise « Kolo »), Roman Dmowski formule sa conception géopolitique dans un ouvrage intitulé
Roman Dmowski en déduit qu’il faut s’appuyer sur l’alliance franco-russe, et avant tout se rapprocher de la Russie.
À compter du début du siècle, d’abord lentement, puis de plus en plus rapidement, l’Europe, et avec elle l’ensemble du monde, glisse vers le précipice de la guerre. Mais les hommes politiques polonais sont les seuls à le comprendre. Au milieu du XIXe siècle, Adam Mickiewicz prédisait que les aigles des trois empires ayant déchiré la Pologne, tomberaient et que cette dernière ressusciterait. En règle générale, on ne prend pas au sérieux les prédictions apocalyptiques des poètes. Roman Dmowski et Jozef Pilsudski, eux, croient à la réalité d’une guerre prochaine, ils l’attendent et commencent à s’y préparer. Chacun choisit son camp. Roman Dmowski renonce à son mandat de député de la Troisième Douma et se rend à Paris, afin de mener une action contre l’Allemagne, au profit de la Russie et de la France. Jozef Pilsudski entrevoit l’avenir de l’Europe, avec une stupéfiante perspicacité. Prenant la parole à Paris, le 14 janvier 1914, il déclare que la guerre débutera par un conflit entre la Russie et l’Autriche dans les Balkans, que l’Allemagne prendra fait et cause pour l’Autriche, et la France pour la Russie, que la Grande-Bretagne, enfin, ne laissera pas la France livrée aux caprices du destin. Et si leurs forces ne suffisent pas à vaincre l’Allemagne, l’Amérique entrera dans la guerre. À la question : quelle sera l’issue du conflit ?, Pilsudski répond : la Russie sera vaincue par l’Autriche et l’Allemagne, qui, à leur tour, seront vaincues par les Anglais et les Français (ou par les Anglais, les Américains et les Français)38.
Partant de ce scénario, comme on dirait aujourd’hui, Pilsudski entreprend de former des légions de combat sur le territoire de l’Autriche et avec l’accord des Autrichiens eux-mêmes, qui ne dédaignent pas la possibilité d’opérations militaires contre l’armée russe où se trouvent des soldats polonais. Pour Pilsudski, l’essentiel est d’avoir le noyau d’une armée polonaise indépendante qui, calcule-t-il, quand la Russie sera défaite par les troupes austro-allemandes, récupérera la « Pologne russe », puis, après la défaite des puissances centrales, réunira toutes les terres polonaises.
Un émissaire de Pilsudski rencontre à Paris le leader des socialistes-révolutionnaires russes, Viktor Tchernov, et lui propose une alliance pour combattre la Russie. Viktor Tchernov rejette l’idée d’une alliance antirusse et avertit que la participation des Polonais à la guerre du côté allemand, déclenchera chez les Russes une nouvelle explosion de sentiments antipolonais. L’ambassadeur des socialistes polonais réplique que la Pologne ne peut « laisser échapper l’occasion – une de ces occasions qui ne se présentent qu’une fois par siècle – de recouvrer indépendance et liberté39 ».
Iossif Hessen, l’un des deux rédacteurs (le second est Paul Milioukov) du journal
« On est toujours plus malin après coup », pourrait-on dire aux mémorialistes et aux historiens. La connaissance de l’issue finale colore le souvenir du passé. En 1914, éclate la guerre mondiale, puis, en février 1917, Nicolas II abdique. Il est aisé de trouver les causes de l’effondrement de l’Empire russe au début du XXe siècle. Elles sont très nombreuses et variées, il y en a pour tous les goûts. Beaucoup entendent craquer le gigantesque édifice de l’empire. Mais son éclat, sa puissance, ses immenses possibilités de développement sont tout aussi évidents. Le « Nouveau Cours », ainsi qu’on nomme le vaste programme économique élaboré avec l’efficace participation d’Alexandre Krivocheïne, l’un des réformateurs les plus éminents de l’économie russe, prévoit un « plan quinquennal » de construction de voies ferrées, augmentant de 50 % le réseau existant. Des crédits sont accordés pour l’édification d’un barrage et d’une centrale hydro-électrique sur le Dniepr (le Dnieprostroï deviendra l’un des fleurons du plan stalinien d’industrialisation). On projette également la construction d’une centrale hydro-électrique sur le Volkhov (elle sera réalisée à l’époque soviétique)41.
Les observateurs étrangers voient les transformations en cours en Russie mieux que les intéressés eux-mêmes, ou, à tout le moins, autrement. La chose vaut, bien sûr, pour Edmond Théry, et tout autant pour Roman Dmowski qui recherche une alliance avec la Russie, non parce qu’il aime les Russes, mais parce qu’il juge cette entente profitable aux Polonais. Roman Dmowski va à contre-courant de l’opinion polonaise, très majoritairement hostile à la Russie, car il estime que la Russie a changé. Elle est devenue un État moderne, membre à part entière du concert des nations européennes et alliée de la France. « Aussi l’existence d’une
Les observateurs étrangers perçoivent aussi les faiblesses. Diplomate, Edmond Théry écrit : « La situation économique et financière de la Russie est excellente à l’instant présent. Il dépend toutefois du gouvernement de la rendre meilleure encore42. » On peut évidemment dire la même chose de n’importe quel gouvernement. Roman Dmowski va beaucoup plus loin dans sa critique : la Russie, « dans les dimensions que lui a données l’histoire des deux cents dernières années », a devant elle une unique voie de salut, une seule possibilité d’assainir sa politique extérieure et de restaurer sa puissance intérieure : transformer radicalement son caractère et son évolution. Elle ne peut être l’État du seul peuple russe, imposant à tous les autres sa culture et ses institutions : elle doit faire appel aux forces des autres peuples, et avant tout des Polonais, à côté de celles des Russes, afin que toutes puissent créer de façon autonome43.
À l’instar de nombreux autres économistes, Théry perçoit la nécessité de réformes administratives. Dmowski, lui, est un des rares à juger indispensable une réforme des relations entre les peuples de l’empire. La possibilité même des réformes, d’une transformation progressive, n’est réfutée que par la minorité révolutionnaire.
17 La chute de la maison Romanov
Vassili CHOULGUINE.
La seconde décennie du XXe siècle s’ouvre par des festivités. En 1912, on célèbre le centenaire de la victoire sur Napoléon, en 1913 le tricentenaire de la maison Romanov. Des « obstacles » viennent entraver le bon déroulement des fêtes. En 1912, dans les lointaines mines d’or de la Lena, l’armée mitraille une manifestation d’ouvriers – la vague révolutionnaire déferle à nouveau. En 1913, trente-cinq jours durant, l’attention du pays est retenue par un procès qui se déroule à Kiev. On juge le juif Mendel Beïlis, accusé de meurtre rituel. Il y a eu des précédents en Russie : à deux reprises, des juifs ont ainsi été accusés et, une fois, des Votiaks (ancien nom des Oudmourtes) ont été poursuivis pour avoir procédé à des sacrifices humains. Dans les trois cas, il y avait eu relaxe.
Le procès Beïlis connaît une résonance mondiale parce qu’il est entièrement monté par les organisations « Cent-Noirs » de Kiev, avec l’ardent soutien du gouvernement. Malgré de grossières pressions des ministres de la Justice et de l’Intérieur, les jurés, spécialement choisis parmi des paysans ukrainiens illettrés, innocentent Beïlis.
Le pays va simultanément dans deux directions : d’un côté, la Russie se développe, elle se renforce et devient, comme le dit Dmowski, un État normal ; de l’autre, la société russe se désagrège, s’atomise, l’appareil bureaucratique gouvernemental fait obstacle au développement de l’économie, parce qu’il est désespérément désuet. La Douma a toutes les peines à trouver des modes de coopération avec le tsar qui, lui, ne veut pas en entendre parler. La noblesse, jadis fondement de l’autocratie et du système étatique, a perdu toute sa force, la paysannerie s’est scindée, en s’engageant sur la voie du capitalisme. Une multitude de partis politiques, qui se livrent une lutte constante, proposent divers projets visant à propulser la Russie en avant ou, au contraire, à freiner le mouvement.
Les contradictions, les conflits, les exigences de réformes et la résistance aux changements constituent le mode d’existence de tout État normal. En Russie, toutefois, conflits et contradictions prennent parfois un caractère plus aigu qu’ailleurs, car le pays est en train de changer de mode de gouvernement. L’« ancien régime » est moribond, mais il continue de résister. La faiblesse du tsar est une forme supplémentaire et particulière du déclin. L’une des plus remarquables figures de droite à la Douma, Vassili Choulguine, monarchiste convaincu, résume ainsi la situation : « Une autocratie sans autocrate. » Il ne fait qu’exprimer l’opinion générale : Nicolas II n’est pas capable d’être un monarque absolu, alors même que l’autocratie, fût-elle limitée par une Douma, reste le système étatique de la Russie.
L’inquiétude des contemporains, les prophéties apocalyptiques, si populaires dans la société, sont sucitées, tant par les changements en cours que par la crainte d’une épreuve que tous attendent. La Russie, en effet, va vers la guerre. L’Europe aussi, mais tous les pays affirment que personne ne veut d’un conflit. Ces déclarations recèlent, au demeurant, une part de vérité. Il y a plus de deux mille ans, le célèbre philosophe et guerrier chinois Sun Tzu formulait le principe fondamental de la stratégie : « Il est préférable de vaincre sans combattre1. » Nul ne veut la guerre, mais tous veulent la victoire. Chaque grande puissance poursuit ses propres visées, qui se heurtent sans cesse à celles des autres grandes puissances.
Les décennies qui suivront la Première Guerre mondiale, avec la césure du second conflit, n’apporteront pas de réponse définitive à la question : qui a tiré le premier en août 1914, et pourquoi ?
Tous ont des prétentions territoriales, le désir d’agrandir leur empire, tous ont des appétits économiques. Les intérêts de la Russie vont dans le sens traditionnel, séculaire : vers Tsagrad, en direction de la mer Noire. Parmi les multiples intérêts de l’Allemagne, apparue relativement tard – pour citer Lénine – sur « le chemin du banditisme impérialiste » et particulièrement avide de proies, il y a la Russie. En 1906, dans son
En août 1914, les plans de Bartels semblent une innocente fantaisie d’intellectuel nationaliste. Mais en 1916-1917, ils apparaissent soudain sur les cartes d’état-major des généraux allemands, entrés sur le territoire de la « Russie occidentale » : le royaume de Pologne.
En novembre 1909, le poste de ministre des Affaires étrangères est occupé par un diplomate expérimenté, Sergueï Sazonov (1860-1927). Il a travaillé six mois comme adjoint d’Izvolski et il poursuit sa politique. Alexis Izvolski, lui, est nommé ambassadeur à Paris où il continue de jouer un rôle important dans la définition de la politique étrangère russe. Monarchiste et libéral modéré, proche des vues de Stolypine (proche, aussi, familialement, les deux hommes ayant épousé deux sœurs), Sazonov est considéré, dans les cercles de la Cour, comme un « parlementariste ». La politique de la Russie à la veille de la guerre se caractérise par l’appartenance à l’Alliance tripartite que Sazonov, à la suite d’Izvolski, tente de consolider, de transformer en alliance militaire et politique forte, et par le désir de préserver des relations de bon voisinage avec l’Allemagne. L’Autriche-Hongrie fait figure d’ennemi numéro un.
L’état-major général russe, placé, à la veille de la guerre, sous la houlette du général Iouri Danilov, élabore de son côté ses plans stratégiques, sans tenir compte le moins du monde de la politique étrangère. L’historien de l’armée russe constate : « On eût pu croire que la place du Palais [
L’état-major général se prépare à une agression du côté de la Suède, étroitement liée à l’Angleterre ; il redoute la Roumanie, bien que les diplomates n’ignorent pas qu’elle attend de savoir qui l’emportera. Le Japon et l’Italie sont aussi au nombre des ennemis (ils prendront le parti des alliés). Les stratèges russes, en revanche, comptent fermement sur la Bulgarie, qui ralliera la coalition adverse.
Piotr Stolypine voyait la guerre comme le plus grand des malheurs pour la Russie. « De quelle guerre peut-il être question », demandait-il au plus fort de la crise déclenchée par l’annexion autrichienne de la Bosnie-Herzégovine, « alors que nous ne sommes parvenus, à l’intérieur, qu’à un apaisement superficiel, que nous n’avons pas encore formé de nouvelle armée, que nous ne disposons pas même de nouveaux fusils5 ? » Le successeur de Stolypine, le comte Kokovtsev met aussi en garde contre le danger d’une guerre. À ces arguments rationnels, Nicolas II réplique : « Il en sera selon la volonté de Dieu6. » Dans l’atmosphère mystique qui règne à la Cour impériale, les prédictions directement puisées à la « source de toutes les connaissances », semblent plus convaincantes : Grigori Raspoutine est catégoriquement opposé à la guerre, il annonce la perte de la Russie et de la dynastie, pour le cas où l’on ferait fi de ses avertissements. Piotr Dournovo, ministre de l’Intérieur dans le cabinet de Witte, puis membre du Conseil d’État, adresse à l’empereur un mémorandum dans lequel il fait cette mise en garde : « Une guerre mondiale générale serait un danger mortel pour la Russie et pour l’Allemagne, quel qu’en fût le vainqueur7… » Le mémorandum sera découvert dans les papiers du tsar après la révolution, sans la moindre note : manifestement, il n’avait pas été lu. Des rumeurs courent cependant à ce sujet dans la capitale, renforçant encore l’atmosphère d’angoisse.
Le 28 juin 1914, l’étudiant serbe de Bosnie Gavrilo Princip tue de deux coups de revolver, à Sarajevo, l’archiduc François-Ferdinand, héritier de la couronne austro-hongroise, et son épouse. La réalité des faits ressemble à tragi-comédie, inventée par un auteur sans talent. La décision prise par l’archiduc d’effectuer des manœuvres militaires en Bosnie, aux frontières de la Serbie, est perçue à Belgrade comme une provocation. Une organisation secrète d’officiers serbes, la « Main Noire », manipulée par les services secrets serbes et russes, envoie à Sarajevo des terroristes – sept jeunes gens, mauvais tireurs et souffrant tous de tuberculose. Ils ont pour modèle les terroristes russes. Armés de bombes et de revolvers, ils se tiennent tous les sept sur le trajet que doit emprunter la voiture découverte de l’archiduc et de son épouse.
La Serbie n’aime pas l’héritier du trône de Vienne. On lui attribue l’idée de transformer la double monarchie en triple monarchie, intégrant, à part égale avec les Autrichiens et les Hongrois, les Slaves. Belgrade voit dans ce projet un obstacle à la création d’une Grande Serbie.
Le premier lanceur de bombes, désorienté, laisse passer la voiture sans rien entreprendre ; le second jette sa bombe, mais l’archiduc la renvoie d’un revers de main et elle explose dans la rue. Des éclats blessent la grande-duchesse. La voiture croise encore quatre terroristes, qui ne bronchent pas. Seul, le septième et dernier tire par deux fois, blessant mortellement François-Ferdinand et Sophie.
La suite des événements est rapportée dans tous les manuels d’histoire : l’ultimatum autrichien à Belgrade, son acceptation par le gouvernement serbe, à l’exception d’un point. Le ministre des Affaires étrangères autrichien, Erenthal, est si désireux de commencer la guerre, que ce point sert de prétexte pour adresser un nouvel ultimatum à la Serbie. L’Allemagne soutient l’Autriche-Hongrie. La Russie juge impossible de ne pas défendre ses frères serbes. La mobilisation générale décrétée un peu partout rend toute négociation superflue. Le mécanisme de la guerre est enclenché et commence à s’emballer.
La déclaration de guerre aux Allemands suscite l’enthousiasme en Russie. On accueille avec le même enthousiasme l’annonce du début du conflit à Berlin, Paris, Londres, Belgrade, Vienne. Les représentants des « marches » affirment leur loyauté. À la séance d’un jour qui se tient à la Douma, le député du
Bismarck, nous l’avons vu, est convaincu que l’Empire allemand et la Russie ne se dresseront pas l’un contre l’autre, « à condition, toutefois, que les fadaises libérales ou les sottises dynastiques ne viennent pas fausser le jeu ». En 1914, ces motifs d’une guerre entre la Russie et l’Allemagne sont eux-mêmes inexistants.
Le revers subi dans l’élargissement des frontières en Extrême-Orient conduit la Russie à revenir à sa visée traditionnelle : Constantinople.
L’Empire ottoman choisit finalement l’Allemagne. Sazonov déclare alors que le règlement de la « question fondamentale de la politique russe », celle des Détroits de la mer Noire, pourrait justifier, aux yeux de l’opinion, les immenses sacrifices de la guerre.
Les opérations militaires s’ouvrent sur l’offensive des troupes russes en Prusse-Orientale et en Galicie. Après quelques beaux succès, la IIe armée, commandée par le général Samsonov, est encerclée et défaite. Les deux parties apprécient diversement et de façon contradictoire ce que les journaux russes appellent la « bataille des marécages de Mazurie », et la presse allemande la « revanche pour Tannenberg ». Alexandre Soljénitsyne commence sa
La victoire des troupes russes en Galicie atténue la douleur de la défaite en Prusse-Orientale. Sur le front Sud, la Russie se bat contre son ennemi habituel, les Turcs, et remporte d’assez beaux succès. 1915 est une année de lourdes défaites en Pologne. Le commandement allemand a conçu un plan visant à prendre les armées russes en tenaille, à en anéantir le noyau et à pousser la Russie à sortir du conflit. La
Les pertes de l’armée russe en 1915 dépassent les deux millions et demi d’hommes – tués, blessés ou faits prisonniers. La Pologne, la Lituanie, la Courlande échappent à la Russie. Mais le plan allemand – en finir d’un seul coup avec la Russie – ne réussit pas. L’armée allemande enregistre, elle aussi, d’énormes pertes qui la laissent exsangue. Elle est entraînée vers les espaces russes sans fin, découvre des routes – ou plutôt une absence de routes – dans un état tel que jamais les généraux, les officiers et les soldats allemands n’auraient pu l’imaginer.
« À l’automne 1914, conclut un historien militaire, il devint clair pour l’Allemagne que, même à l’est, elle ne pourrait mettre rapidement un terme au conflit11. » Une guerre prolongée s’annonce, dans laquelle l’Allemagne a moins de chances de l’emporter, car, comparée aux pays de l’Entente, elle manque de ressources.
La situation de la Russie se complique encore du fait qu’à l’intérieur, tout devient de plus en plus vacillant, à chaque nouveau mois de guerre. Pour les alliés, la Russie est un membre absolument indispensable de l’Union, qui lui garde sa confiance, en dépit de ses revers militaires. Le ministre des Affaires étrangères, Sazonov, mène sa guerre sur le front diplomatique, s’efforçant d’arracher à l’Angleterre et à la France la promesse d’une « grande récompense » pour la Russie. Des pourparlers intensifs sont menés, au cours desquels il apparaît que l’Angleterre accepte beaucoup plus vite et plus facilement que la France les revendications russes. En mars 1915, Nicolas II déclare à l’ambassadeur de France, Maurice Paléologue : « Ma décision est prise. Je trancherai radicalement le problème de Constantinople et des Détroits… La ville de Constantinople et la Thrace méridionale doivent être rattachées à mon empire12. » Le tsar russe, quant à lui, se montre généreux envers son alliée : « Prenez, dit-il aux Français, la rive gauche du Rhin, prenez Mayence, Coblence, allez plus loin encore, si vous le jugez nécessaire. Je serai heureux et fier pour vous. »
En avril 1915, la France donne son accord pour les projets russes. En octobre 1916, l’Angleterre et la France déclarent publiquement accepter que la Russie réalise son rêve séculaire.
1916 est une année particulièrement difficile, mais la cause n’en est pas une nouvelle série de défaites militaires. Le Front s’est stabilisé et, dans le sud, les armées russes remportent des victoires. En janvier 1916, la plus puissante des forteresses turques, Erzeroum, est prise d’assaut. Les difficultés s’amoncellent, en revanche, à l’intérieur du pays. La crise du pouvoir s’aggrave. On s’en prend ouvertement à Raspoutine, à la tsarine, donc, au tsar. L’hostilité croît entre l’empereur et la Douma. Le chassé-croisé ministériel donne l’impression – ce qui, au demeurant, est l’exact reflet de la réalité – que le pouvoir est faible et incapable de diriger le pays.
En août 1915, Nicolas II prend ce qui constitue – si l’on exclut son abdication – la plus grande décision de sa vie. Il remercie le grand-duc Nikolaï Nikolaïevitch et lui succède aux fonctions de commandant en chef des forces armées de Russie. Deux ancêtres de l’empereur – Pierre Ier le Grand et Alexandre Ier – avaient recouru à cette mesure exceptionnelle. Cela ne leur avait pas porté chance.
La décision de Nicolas II est expliquée de diverses manières : volonté de galvaniser les troupes ; d’écarter Nikolaï Nikolaïevitch qui ne supporte pas Raspoutine, ce qui lui vaut l’hostilité de l’impératrice ; le bruit court, en outre, d’un complot visant à placer le grand-duc sur le trône. Mais il est, manifestement, une autre raison. En partant pour la
En partant pour Moghilev, Nicolas II laisse, de fait, le pouvoir entre les mains de la tsarine et de Raspoutine. Nommé Premier ministre après le début du conflit, Ivan Goremykine, qui a alors atteint l’âge respectable de soixante-quinze ans, est remercié en 1916, remplacé, sur les conseils de Raspoutine, par Boris Sturmer, lui-même âgé de soixante-huit ans, auprès duquel Goremykine fait figure de Bismarck. En pleine guerre, on ne pouvait trouver pire candidature que celle d’un Premier ministre au nom allemand. Le pays se pose fiévreusement cette question fondamentale : qui dirige la Russie ?
Après les victoires russes de Galicie, la question polonaise prend un tour tout à fait nouveau. Il semble désormais possible de réunir la Pologne. En 1915, le grand-duc Nikolaï Nikolaïevitch lançait, nous l’avons dit, un appel aux Polonais, leur promettant la restauration de leur État. « Des rives du Pacifique jusqu’aux mers du Septentrion, lit-on dans l’appel, marchent les braves troupes russes. L’aube d’une vie nouvelle se lève pour vous. » Tant de « pathos » veut en réalité masquer le flou des plans russes, toujours en discussion et qui, dans le meilleur des cas, prévoient une autonomie pour le royaume de Pologne. On escompte également en agrandir le territoire en récupérant les terres polonaises « libérées » des Autrichiens et des Allemands.
La question polonaise, toutefois, a au moins le mérite d’être examinée. La question ukrainienne, elle, « n’existe pas ». Au début de la guerre, sur ordre du gouverneur-général de Kiev, le seul quotidien de Russie en langue ukrainienne,
Jusqu’à la révolution de 1917, les leaders ukrainiens de Russie rejettent les programmes séparatistes des Ukrainiens de Galicie, soulignant le fait qu’ils ne veulent ni se détacher de la Russie ni détruire l’Empire russe. Ils revendiquent des possibilités particulières de développement pour le peuple ukrainien, dans les limites de l’empire.
Maurice Paléologue consigne le contenu d’un entretien qu’il a avec Sazonov. C’est un tête-à-tête « cordial », sans rien d’une rencontre officielle entre l’ambassadeur de France et le ministre russe des Affaires étrangères. Paléologue parle en ami de la Russie et en politologue. Le diplomate français reconnaît que, dès son arrivée à Pétersbourg, il a perçu ce que, d’ordinaire, on ne voit pas en Occident : l’importance des peuples non russes pour l’empire ; leur importance, numérique, bien sûr, mais aussi morale, leur individualisme ethnique, leur désir d’avoir une vie nationale, distincte de la vie russe. Tous les peuples soumis – Polonais, Lituaniens, Lettons, Estoniens, Géorgiens, Arméniens, Tatars et autres – « souffrent de votre centralisation administrative ». Tôt ou tard, estime Maurice Paléologue, la Russie devra instaurer une autonomie régionale. Si elle ne le fait pas, elle sera confrontée au danger du séparatisme.
Sazonov admet qu’il s’agit du problème le plus épineux et le plus complexe de la politique intérieure. En théorie, le ministre russe partage l’avis du diplomate français. En pratique, explique-t-il, il ne faut pas oublier que l’autonomie est incompatible avec le tsarisme. Pour moi, souligne Sazonov, la Russie n’existe pas sans le tsarisme.
Maurice Paléologue ne cesse d’évoquer ces questions avec les figures les plus influentes de la politique russe et il obtient toujours la même réponse : l’autonomie d’une partie de l’empire, quelle qu’elle soit, est inconciliable avec le principe sacré de la monarchie absolue.
Les monarchistes sont encore nombreux en Russie, mais le nombre des partisans du monarque qui occupe le trône chute brutalement et rapidement. L’atmosphère de suspicion s’épaissit. Partout, on recherche des espions. On arrête et on juge comme tel le ministre de la Guerre, Soukhomlinov. Chacun soupçonne Raspoutine et l’impératrice d’espionnage au profit de l’Allemagne. La tsarine, de son côté, est convaincue qu’elle est entourée de comploteurs, et elle écrit à la
La Douma exige un « ministère responsable ». Le Bloc progressiste – Union des principales fractions, de la droite à la gauche modérée – défend le droit de la représentation populaire à prendre part, en temps de guerre, au gouvernement de l’État. En novembre 1916, la famille Romanov se rend à Kiev, pour assister au mariage de la sœur du tsar. Un « conseil de famille » décide d’obliger Nicolas à donner satisfaction à la Douma, en lui accordant le droit de nommer les ministres. Que les Romanov se montrent ainsi favorables à la Douma s’explique par le fait qu’elle leur semble un moindre mal, comparée à un pouvoir presque entièrement détenu par l’impératrice et Raspoutine qui nomment tous les ministres. Ces deux-là, les Romanov les haïssent plus encore que les « libéraux ».
Tous parlent de complots. On évoque notamment le « complot de l’impératrice ». Plus sérieuse semble la « conspiration » que l’on prétend dirigée par Alexis Goutchkov, entrepreneur de Moscou et l’un des organisateurs de l’« Union du 17 Octobre » ; il est, peu de temps, président de la Troisième Douma et député de la Quatrième. Homme de talent, aimant l’aventure, Alexis Goutchkov a de nombreuses relations parmi les militaires, les industriels et les cercles de la Douma. Il se passionne pour le coup d’État effectué par les « Jeunes Turcs », en 1908. Afin de se familiariser avec leurs méthodes, Alexis Goutchkov se rend à Constantinople. Si Goutchkov a de nombreux talents, il lui manque, toutefois, celui de conspirateur et, peut-être, d’homme d’État.
L’air du temps n’épargne pas le Saint-Synode. Gueorgui Chavelski, qui y siège un an et demi, écrit : « Les membres du Synode avaient peur les uns des autres. Une atmosphère de méfiance y régnait. Les membres du Synode se divisaient en raspoutiniens, antiraspoutiniens et neutres15. »
On parle également beaucoup des francs-maçons, de leur travail de sape. On range parmi les « maçons » tous les adversaires de l’autocratie. La théorie d’un « complot maçonnique », ayant causé la perte de Nicolas II et de l’empire, aura cours parmi les historiens russes de l’émigration. Il est vrai qu’elle permet d’expliquer la facilité avec laquelle la maison Romanov est tombée. En 1974, un historien soviétique, N. Iakovlev, réussira le tour de force de réunir en un même livre une condamnation sans appel de la maçonnerie, un éloge du pouvoir absolu exercé par Nicolas II et une louange effrénée de la révolution conduite par Lénine. Pour l’historien soviétique, l’ennemi numéro un de la Russie de Nicolas II aura été la « grande bourgeoisie » qui voulait instaurer le « totalitarisme dans le pays », avec la maçonnerie pour arme principale. Seule la révolution socialiste avait empêché l’avènement du « totalitarisme16 ».
En 1990, Aron Avrech, observateur attentif, utilise, dans un ouvrage intitulé
En mai 1914, le Département de la Police envoie une circulaire à quatre-vingt-dix-huit départements de gendarmerie, sections de l’
Les activités des organisations révolutionnaires clandestines, elles, sont bien connues de la police et ne suscitent guère d’inquiétude.
Les complots sans nombre qui, selon la rumeur, s’ourdissent et se préparent à passer à l’action, ne produisent qu’un résultat : le 16 décembre 1916, le prince Felix Ioussoupov et Pourichkievitch, député d’extrême droite de la Douma, réussissent, sans préparation spéciale, à assassiner Grigori Raspoutine. Peu avant sa mort, le «
Le 10 février 1917, le président de la Douma, Mikhaïl Rodzianko présente un rapport à Nicolas II. L’empereur est rentré de la
Rodzianko repart, sans avoir obtenu de réponse. Un peu plus tard, seulement, on apprend que Nicolas II a décidé de céder. Le tsar fait venir son Premier ministre, le prince Piotr Golitsyne et l’informe de sa volonté de former un gouvernement « responsable devant le Parlement russe ». Au soir du même jour, le Premier ministre est à nouveau convoqué : l’empereur a changé d’avis. Il reprend aussitôt le chemin de la
Disraeli estimait que les assassinats n’avaient jamais bouleversé le cours de l’histoire mondiale. Peut-être avait-il raison. Mais il est incontestable que, sans changer radicalement la marche de l’histoire, les assassinats politiques accélèrent ou freinent le cours des événements. Entre ses deux décisions, Nicolas II s’est entretenu avec la tsarine. Or, parmi les assassins de l’« Ami », se trouvait un membre de la Douma. Cela ne peut que renforcer la haine que l’impératrice voue à une institution visant à limiter le pouvoir du tsar.
Aux jours décisifs où des manifestations éclatent à Petrograd21, suscitées par une soudaine pénurie – de « pain blanc », souligne Soljénitsyne, Nicolas II se trouve loin des événements, dans la paisible atmosphère de la
Durant la guerre, la Russie a subi bien des défaites, elle a perdu des territoires, mais elle n’était aucunement vaincue. Le pays avait connu des conflits plus pénibles. En 1812, Napoléon n’était-il pas à Moscou ? De plus, en 1917, la Russie entre dans une coalition qui est assurée – ce n’est qu’une question de temps – de remporter la victoire sur l’Allemagne. Les États-Unis se préparent activement à prendre part aux combats. À Petrograd, les troubles sont spontanés, inorganisés ; les innombrables groupements révolutionnaires qui œuvrent alors dans la ville, sont pris au dépourvu. Une direction énergique des opérations de police permettrait de rétablir l’ordre. Rien de comparable, en un mot, à la révolte de 1916 à Dublin. Le gouvernement anglais avait alors jugé nécessaire, et moralement soutenable, d’envoyer l’artillerie contre les insurgés irlandais.
Les historiens démontrent de façon convaincante que toutes les conditions étaient réunies en Russie pour une révolution : refus de poursuivre la guerre, désagrégation de la Cour impériale, accroissement du prolétariat et de ses exigences, rigidité de l’ancien régime, faisant obstacle à la jeune bourgeoisie. Nul, toutefois, n’a prouvé que l’autocratie devait s’effondrer sans résistance, en février 1917.
La monarchie disparaît parce qu’elle n’a plus la volonté de se battre. Dans le train impérial, dérouté sur Pskov, une délégation de la Douma vient trouver le tsar. Elle se compose de deux monarchistes, Alexandre Goutchkov, auquel l’impératrice voue une animosité particulière, et Vassili Choulguine.
Nicolas sait déjà que tous les commandants en chef des armées et celui de la flotte de la Baltique se sont prononcés en faveur de son abdication. Seul le corps de cavalerie de la garde, commandé par le khan de Nakhitchevan se dit prêt à mourir pour le souverain. Et quand le docteur Botkine, médecin privé de la famille impériale, déclare qu’Alexis, définitivement malade, ne peut espérer régner, Nicolas II abdique pour lui-même et pour l’héritier, en faveur de son frère, le grand-duc Mikhaïl Alexandrovitch.
Ce dernier renonce à son tour au trône, au profit du Gouvernement provisoire, créé par la Douma.
La maison Romanov est tombée. La Russie devient une république.
CONCLUSION
De l’Empire à l’empire
Andreï AMALRIK.
En 1969, le jeune historien moscovite Andreï Amalrik écrit un court ouvrage intitulé :
L’Empire de Russie, lui, ne s’effondre pas dès la proclamation de la République. Le Gouvernement provisoire accorde la liberté à la Pologne, mais toutes les autres « marches » accueillent avec joie la disparition du tsar, attendant de la Russie révolutionnaire et républicaine une complète autonomie, l’égalité des droits, le bonheur.
Les sentiments nationaux, la radicalisation des revendications se renforcent et s’accentuent au fur et à mesure que s’affaiblit le pouvoir central. Après la disparition de l’Union soviétique, une expression fera son apparition dans le lexique politique : on parlera d’une « euphorie de souveraineté », pour traduire le désir fébrile de toutes les Républiques, des régions, des districts, parfois des villes, de se transformer en États souverains. La désagrégation de l’Empire de Russie est plus lente, car les idées nationales et républicaines sont plus nouvelles, moins familières. Le processus s’accélère cependant après le début de la guerre civile.
Le Gouvernement provisoire qui fait de la Russie le « pays le plus libre du monde » – ainsi que le souligne Lénine, grand adversaire de la liberté –, se révèle dans l’incapacité de gouverner le pays. Le précepteur de l’héritier, le Suisse Giliard, rapporte que lorsqu’il annonça au tsarévitch Alexis l’abdication de Nicolas II, puis le renoncement de Mikhaïl Alexandrovitch, l’enfant demanda : « S’il n’y a plus de tsar, qui va diriger la Russie ? »
Les volontaires ne manquent pas. Mais il apparaît bien vite qu’il ne suffit pas de vouloir. Le Gouvernement provisoire, qui vire de plus en plus à gauche, est incapable de résoudre le problème majeur : la guerre continue, bien que la « grande récompense » –
Peu nombreux lors de la prise du pouvoir, jouant un rôle négligeable dans la vie révolutionnaire de la Russie, les bolcheviks disposent cependant d’un atout qui leur permet de l’emporter. Leur parti est dirigé par Vladimir Lénine, qui sait parfaitement ce qu’il veut et est fermement convaincu qu’il peut, à la tête de « la dernière classe à apparaître sur la scène de l’histoire », le prolétariat, construire le paradis sur terre : le socialisme. Cette absolue certitude d’avoir raison, fondée sur la conviction d’incarner l’enseignement de Marx, donc, de détenir la clef de l’avenir, libère le « Guide d’Octobre » de tout « préjugé ».
Les slogans de l’époque – « Pillez les pillards » (Lénine), « Passons d’un bond du règne de la nécessité à celui de la liberté » (Engels) –, ajoutés au bref programme politique des bolcheviks – la paix aux peuples, la terre aux paysans, les fabriques aux ouvriers – anéantissent l’empire. La décision prise par Lénine d’assassiner le tsar et toute sa famille vise à augmenter le chaos, à priver la contre-révolution d’un pôle d’attraction.
Des mots d’ordre démagogiques, un système de terreur rapidement mis en place sont un des aspects du pouvoir bolchevique. L’autre est constitué par les idées explosives de la révolution socialiste, qui visent à réaliser le rêve utopique de justice universelle. Ces idées assurent à la Russie soviétique le soutien de l’humanité souffrante.
Après la révolution de Février et l’arrestation de l’empereur, on songe tout naturellement à transférer Nicolas II et sa famille en Angleterre, pays allié sur le trône duquel se trouve un proche parent du souverain déchu. Au premier télégramme de l’ambassadeur britannique à Petrograd, Londres donne une réponse que l’on peut considérer comme tout simplement « humaine » : qui va financer le séjour du tsar russe en Angleterre ? Les inquiétudes du gouvernement de Grande-Bretagne sont vite apaisées : le tsar russe a des comptes dans les banques anglaises. Vient alors la réponse politique. La venue de Nicolas II n’est pas souhaitable, « radicaux et socialistes étant, en Angleterre, catégoriquement opposés au séjour de la famille impériale… ». Telle est la réponse, résolue, définitive, du ministre des Affaires étrangères, Lord Hardinge, à l’ambassadeur Buchanan2.
La popularité de Lénine grandit encore, au niveau international, lorsqu’il se déclare partisan du droit des peuples à l’autodétermination, jusques et y compris l’indépendance. C’est la condamnation de l’Empire de Russie. Rappelons toutefois que le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est inclus dans les quatorze points du programme de paix du président américain Wilson.
La guerre civile qui se déchaîne dans l’immensité russe, de l’été 1918 à la fin de 1921, achève de détruire l’empire mais crée aussi les conditions de sa reconstruction.
Le Parti communiste est à la fois le squelette, le système nerveux et sanguin du nouvel organisme qui, à compter de juillet 1918, prend le nom de RSFSR. Prônant le « droit des peuples à l’autodétermination, jusques et y compris l’indépendance », Lénine n’en précise pas moins que les membres du Parti communiste doivent s’opposer aux tendances nationalistes, au profit d’un État fort, centralisé.
Lénine n’a rien contre l’empire, il n’était l’ennemi que de l’empire tsariste au sein duquel il n’avait pas le pouvoir. Car pour mettre en application les « idées socialistes », pour réaliser l’utopie, il faut le pouvoir. Et plus un État est fort, plus puissant est celui qui le dirige, quel que soit le nom de ce dernier.
Durant la guerre civile, on détruit les anciennes institutions, on dénonce bien des convictions du passé. De nouvelles idées leur succèdent (souvent puisées dans les anciennes, mais portant de nouveaux noms) : il y a d’abord le Parti communiste, puis la police politique qui dépend directement du chef du Parti, enfin l’armée, les transports, le système monétaire. Ces institutions garantissent l’unité de l’organisme qui se constitue peu à peu, au terme de la guerre civile, sur le territoire de l’ex-Empire de Russie. Le territoire de l’État qui, en 1924, prend le nom d’URSS, est réduit, par rapport à 1913. La Pologne, la Finlande, la Bessarabie n’en font plus partie.
Staline hérite les grandes idées et les méthodes de Lénine. Les années 1924-1941 peuvent être considérées comme la première période d’édification de l’empire soviétique. Le « socialisme en un seul pays », qui se met en place sous la direction de Staline, revient à construire une grande puissance industrielle, ayant pour mission historique de concrétiser les idées communistes dans le monde. En 1920, Lénine testait, pour la première fois, la possibilité de concilier idéologies nationaliste et internationaliste. La marche de l’Armée rouge sur Varsovie (l’étape suivante était Berlin) s’effectuait au nom de la révolution « mondiale » et de la guerre contre « l’ennemi russe de toujours » : les
Staline améliore considérablement ce cocktail magique : il bâtit une Russie puissante – la première parmi les « égales », en URSS –, afin qu’elle convertisse toute la planète au communisme. Dotée, tel Janus, de deux visages – l’un tourné vers l’intérieur du pays, l’autre vers l’extérieur –, l’idéologie national-communiste de l’Union soviétique est ce qui distingue avant tout l’empire soviétique de l’Empire russe. L’Empire russe, nous l’avons vu, ne disposait pas d’une idée universelle, qui lui eût attiré des fidèles. La Russie avait des alliés politiques, militaires, des partenaires économiques, elle n’avait pas de partisans idéologiques prêts à lui apporter un soutien sans faille.
À la différence de la Russie, l’Union soviétique est la Patrie et le rempart du mouvement communiste mondial, puis ceux de toute l’humanité progressiste. La Russie impériale n’eût pas osé rêver de jouer un tel rôle.
La victoire remportée sur l’Allemagne nazie permet à l’Union soviétique de restaurer les frontières de l’Empire russe en 1913 et, çà et là, de les élargir. Bien plus, l’Union soviétique crée un « bloc des pays socialistes », sorte de deuxième cercle de l’empire. Le « bloc » protège les frontières de l’URSS et représente une place d’armes permettant de poursuivre l’élargissement de la zone communiste.
Au milieu des années 1970, les régimes communistes, liés par de nombreux fils à Moscou, se montrent très actifs sur tous les continents, hormis l’Antarctique.
En 1975, les chefs d’État de trente-deux pays européens, des États-Unis et du Canada se réunissent à Helsinki pour signer l’Acte final du Conseil de Sécurité et de Coopération en Europe. En 1648, après la guerre de Trente Ans, le traité de Westphalie entérinait ce principe : « Celui qui détient le pouvoir, impose sa religion. » En 1975, trente-deux États reconnaissent les frontières de l’empire soviétique – le premier comme le second cercles.
En décembre 1979, le petit cénacle des dirigeants soviétiques – Leonid Brejnev, Iouri Andropov, Andreï Gromyko, Dmitri Oustinov – parvient à la conclusion que l’empire soviétique doit effectuer un nouveau bond en avant. Les troupes soviétiques entrent en Afghanistan, violant, en particulier, l’accord signé par le gouvernement du tsar, en 1907.
Certains y voient un premier pas vers la chute de l’empire soviétique. Il est difficile de partager ce point de vue, car l’ensemble du monde, au bout du compte, accepte cette agression. Rares sont les pays à refuser de prendre part aux Jeux Olympiques de Moscou, en 1980. Les États-Unis entreprennent d’armer les Afghans qui luttent contre l’envahisseur, mais les relations entre les deux États restent normales.
La guerre d’Afghanistan crée une certaine tension, sans rien de comparable, bien sûr, à celle de la Première Guerre mondiale. On justifie l’agression par la nécessité, pour Moscou, de répondre à Ronald Reagan et à sa « guerre des étoiles ». Il y a là une part de vérité, mais cela n’explique pas la chute de l’empire soviétique. À la fin de 1995, les Américains découvrent qu’un agent soviétique de la CIA livre des informations sur les armements de l’URSS, soigneusement préparées par les désinformateurs de Moscou. Il apparaît, au bout du compte, que les services secrets soviétiques contrôlent le programme américain de « guerre des étoiles ».
En août 1990, j’achevais mon livre
L’empire soviétique s’effondre encore plus facilement que l’Empire russe, parce que son chef a décidé de remédier à quelques défauts mineurs du système communiste, tout en le préservant. Comme en 1917, les ambitions personnelles, les conflits entre individus jouent, en 1991, un rôle fatal. Comme en 1917, il semble absolument indispensable, en 1991, de se défaire, non plus du tsar, mais du président en place. Comme Nicolas II, Mikhaïl Gorbatchev a atteint le fond de l’impopularité. L’atmosphère dans laquelle se déroule la chute de l’empire soviétique aide à mieux comprendre les sentiments qui l’emportent aux jours où tombe la maison Romanov.
Pour se débarrasser du président Gorbatchev, ses adversaires liquident l’URSS. Il n’est sans doute pas d’autre cas dans l’histoire, où une nation impériale sorte de l’Empire, avec, en l’oocurrence, l’accord des deux Républiques-sœurs slaves. La « première parmi les égales » part avec la seconde et la troisième, les autres restent seules.
Étant la plus grande et la plus puissante, la Russie se décrète l’héritière de l’Union soviétique. Toutefois, la Russie, ou la « Fédération de Russie », ainsi que se nomme ce nouvel État, ne veut pas se qualifier de « Seconde République » de l’histoire russe. Les huit mois d’existence de la République de Russie créée en 1917 – un laps de temps bien trop court pour instaurer un État démocratique – sont vécus comme un échec, voire la préparation consciente et volontaire de la prise du pouvoir par Lénine. Les arguments en faveur de cette affirmation sont toutefois peu nombreux. Il est clair que le Gouvernement provisoire péchait surtout par excès de faiblesse et d’indécision. La Russie nouvelle ne veut pas de cet héritage.
Mais que veut la Russie nouvelle ? Ses frontières, à l’exception de la Sibérie conquise plus tardivement, rappellent celles de l’État moscovite au XVIe siècle. À l’ouest, la frontière passe non loin de Smolensk. Les rives de la Baltique et de la mer Noire ont été perdues – hormis, dans les deux cas, une minuscule bande –, la Crimée aussi, pour laquelle la Russie s’était battue durant plus de deux siècles. D’un autre côté, les lignes de chemin de fer, le réseau des gazoducs et des oléoducs, les liens économiques reliant des régions lointaines ont été préservés, comme autant de vaisseaux sanguins d’un même organisme. L’héritage de l’empire reste bien vivant, alors même que ses formes politiques ont été anéanties.
L’avenir devrait fournir des réponses à plusieurs questions essentielles : la Russie instaurera-t-elle le capitalisme et quel rôle y jouera l’État ? En d’autres termes, quel degré de démocratie le pays atteindra-t-il ? Autre question majeure : la Russie peut-elle exister dans ses frontières actuelles ou devra-t-elle immanquablement, pour des motifs géopolitiques et psychologiques, les élargir ? L’histoire connaît de nombreux exemples d’empires déchus. Elle a vu aussi renaître des puissances. Qui eût pu prévoir, en 1945, que l’Allemagne et le Japon deviendraient des grandes puissances ? De la même façon, il y a tout lieu de penser qu’au XXIe siècle, la Turquie, héritière de l’Empire ottoman, jouera un rôle considérable.
Au seuil du XXIe siècle, la Russie se cherche une visée nationale. Par deux fois, au cours du XXe siècle, elle aura perdu son empire. Quelles leçons tirera-t-elle du passé ? Quelle réponse donnera-t-elle au défi de l’Histoire ?
Paris, mars 1992-novembre 1995.
Notes
Introduction
1. Bibliographie complémentaire :
Jane BURBANK (dir.),
Jane BURBANK et Frederick COOPER,
Dominic LIEVEN,
Martin MALIA,
Georges NIVAT (dir.),
Vadim PARSAMOV,
Richard PIPES,
Marie-Pierre REY,
Nikolaj TROICKIJ,
Richard WORTMAN,
Première partie
1. Ancien nom de la Russie.
2. B. Grekov, « Kievskaja Rus’ i problema proisxoždenija russkogo feodalizma u M.N. Pokrovskogo », in
3. B. Grekov, « Pervyj trud po istorii Rossii »,
4. Vladimir Dal’,
5. N. Kostomarov, « Ličnost’ carja Ivana Groznogo », in
6. E. Tarle,
Chapitre premier
L’EMPIRE DES RURIK
1. Georgij Florovskij, « Evrazijskij soblazn »,
2. Karl Radek,
3. G.V. Vernadskij,
1. Dimitrij Lixačev,
2. Omeljan Pritsak,
1. Cité d’après Henryk Paszkiewicz,
2. V. Ključevskij,
3. J.V. Got’e, « Xazarskaja kul’tura »,
4. L.N. Gumilev,
5.
6. L.N. Gumilev,
7.
8. Omeljan Pritsak,
9.
1. N.K. Gudzij,
2.
3. G.V. Vernadskij,
4. L.N. Gumilev,
5. V. Ključevskij,
6. René Grousset,
7. A. Artamonov,
8. G. Vernadskij,
9. Lev Gumilev, « Knjaz’ Svjatoslav Igorevič »,
10. Lev Gumilev,
11. Lev Gumilev, « Knjaz’ Svjatoslav Igorevič »,
12. Lev Gumilev,
13.
14.
1. Vladimir Volkoff,
2.
3. Le trône de Byzance était alors occupé par deux frères, Basile II et Constantin VII, mais seul le premier se souciait des affaires de l’État.
4. Cité d’après Henryk Paszkiewicz,
5. Cité d’après Norman Davies,
6. V. Ključevskij,
7. Cité d’après
8. Gans Del’brjuk,
9. Lev Gumilev,
10. G. Vernadskij,
11. N.K. Gudzij,
12. L.N. Gumilev,
13. Mihajilo Grušev’skij,
14. Henryk Paszkiewicz,
15. D. Ciževskij, « Evgemerizm v staroslavjanskix literaturax »,
16. V. Ključevskij,
17. L.N. Gumilev,
1. Cf. Apollon Kouz’min,
2.
3. Lev Gumilev,
4. Anatole Leroy-Beaulieu,
5. K.D. Kavelin, « Mysli i zametki o russkoj istorii »,
6.
7. Anatole Leroy-Beaulieu,
8. V. Ključevskij,
9. Anatole Leroy-Beaulieu,
10. Marx-Engels,
11. A.P. Novosel’cev, interview accordée à la
1. N.K. Gudzij,
2. A.S. Orlov, « Slovo o polku Igoreve kak literaturnyj pamjatnik », in
3. Cf. L.N. Gumilev,
4.
5. Henryk Paszkiewicz,
1. V. Ključevskij,
2. « Andrej Bogoljubskij »,
3. Trois candidatures étaient soumises à l’assemblée populaire.
Chapitre deuxième
LE JOUG MONGOL
1. René Grousset,
2.
3. N. Veselovskij, « Zolotaja orda »,
4. Ernst Kantorowicz,
5. N.M. Karamzin,
6. Vasilij Ključevskij,
7. A. Kizevetter, « Rossija. Istoričeskij očerk »,
8. M. Nečkina, « Tatarskoe “igo” »,
9. L.N. Gumilev,
10.
11. G. Vernadskij, « Dva podviga sv. Aleksandra Nevskogo »,
12. L’historien G.M. Proxorov devait démontrer que trois pages de la
13. V. Pašuto,
14. Sergej Ejzenštein,
15. Piotr Pavlenko en est le coscénariste.
16. V. Pašuto,
17. Brokgauz, Efron,
18. Lev Gumilev,
19. René Grousset,
20. A.N. Nasonov,
21. V. Ključevskij,
22. G. Vernadskij, « Dva podviga Aleksandra Nevskogo »,
23. « “Slova” Serapiona Vladimirskogo »,
24. « Žitie Aleksandra Nevskogo »,
25. L.N. Gumilev,
26. S.M. Solov’ev,
27. Cité d’après V. Pašuto,
28.
29. L.N. Gumilev,
30. L.N. Gumilev,
1. I.E. Zabelin, « Moskva (istorija) »,
2. G.V. Vernadskij,
3.
4. V. Ključevskij,
5.
6. V. Ključevskij,
7. Siège de la police politique dans la période soviétique.
8. Anatole Leroy-Beaulieu,
9. David Samojlov,
1. H. Towmianski,
2. Tribu vivant sur le cours inférieur du Niemen et apparentée aux Lituaniens.
3. «
4. Mikhaïlo Gruševs’kij,
5. Cité d’après Henryk Paszkiewicz,
6. V.O. Ključevskij, « Značenie prepodobnogo Sergija dlja russkogo naroda i gosudarstva »,
7. Brokgauz-Efron,
1. V. Ključevskij,
2.
3. L.N. Gumilev,
4. K. Bestužev-Rjumin, « Dimitrij Ivanovič Donskoj »,
5.
6.
7. G.V. Vernadskij,
8. V.O. Ključevskij,
9.
10. L.N. Gumilev,
11.
12.
13.
14. L.N. Gumilev,
15. René Grousset,
16. L.N. Gumilev,
17. G. Vernadskij,
18. L. Čerepnin, « Dogovornye i duxovnye gramoty Dmitrija Donskogo kak istočnik izučenija političeskoj istorii velikogo knjažestva Moskovskogo »,
19. K. Bestužev-Rjumin, « Dmitrij Donskoj »,
20.
21. V. Ključevskij,
22. Isidore réussit toutefois à s’enfuir à Rome.
23. V. Ključevskij,
Chapitre troisième
L’ÉTAT MOSCOVITE
1. « Sud’ba imperij »,
2. V. Ključevskij,
1. Rudolf Martin,
1. E. Golubinskij,
2. V. Malinin,
3. N. Vasilenko, « Monastyrskie votčiny i doxody »,
4. Ja. S. Lur’e, « Iosif Volockij kak publicist i obščestvennyj dejatel », in
5. V. Mjakotin, « Židovstvujuščie »,
6. S. Ursynovič, « Židovstvujuščie »,
7. V. Žmakin,
8. I.U. Budovnic,
9. A.F. Zamaleev,
10. I.P. Eremin, « Iosif Volockij kak pisatel’ », in
11. Cf. N.K. Gudzij,
12. I.I. Lažečnikov,
13. Cf. « Židovstvujuščie »,
14. V. Žmakin,
15. V. Žmakin,
16. A.N. Pypin,
17. N. Kostomarov, note dans
18. N. Gudzij,
19. A. Arxangel’skij, « Nil Sorskij »,
20.
21.
22.
23. V. Žmakin,
24. V. Malinin,
25. Ja.S. Lur’e, « Iosif Volockij kak publicist i obščestvennyj dejatel », in
26. M. D’jakonov,
1. Oswald Spengler,
2. La traduction du premier tome, intitulé
3. Paris, 1938.
4. G. Fedotov,
5. S.A. Levickij,
6. «
7. «
8. Cf. V. Ključevskij,
9. Cf. V. Galkin,
10. L.N. Gumilev,
11. V. Ključevskij,
1. S. Gerberštein,
2. A.K. Tolstoj,
3.
4. Aleksej Šišov, Vladimir Urban, « God 1514-j. Bitva pri Orše »,
5.
6. G. Vernadskij,
7. Ja.S. Lur’e,
Pour fonder les théories des « thésauriseurs », Joseph de Volok utilise les textes d’un dominicain d’origine croate. Gennade, qui semble détester les « hérétiques » plus encore que les « Latins », apprécie hautement la « fermeté » de Ferdinand II d’Aragon et l’action de l’Inquisition, qui a « purifié » le pays, ainsi qu’il l’écrit au métropolite de Moscou, en 1490.
8. Grigorij Palama,
9. Cf. N.K. Gudzij,
10. Cf. James H. Billington,
11. Vasilij Ivanov,
12. S.B. Veselovskij,
13. A.F. Zamaleev,
14. Cf. V. Ključevskij,
15. S. Veselovskij,
16. V. Ključevskij,
1. V.O. Ključevskij,
2. Norman Davies,
3. V.O. Ključevskij,
1.
2. R.G. Skrynnikov,
1.
2.
3.
4. V. Ključevskij,
5. I.T. Pyžov,
6. Une
7. V. Ključevskij,
8.
9. N.M. Karamzin,
1.
2. Cf. Aleksandr Bennigsen, « Ekumenizm Ivana Groznogo »,
3. N.A. Smirnov,
4.
5. Aleksandr Bennigsen,
6. Cité d’après A. Bennigsen,
7.
8. Ju. Gerasimov, Z. Skverčinskaja,
9. A. Belinkov,
10. Cité d’après
11. Le message d’Ivan à l’empereur Ferdinand Ier n’est connu que par ses traductions (latine et allemande). En évoquant la correspondance d’Ivan le Terrible, il convient de garder présent à l’esprit qu’aucun document écrit de la main du tsar n’est conservé dans les archives. Cela explique qu’une théorie ait été développée, selon laquelle les lettres d’Ivan seraient des faux.
1.
2. A.K. Tolstoj,
3.
4. Albert Šlixting,
5.
6. S.B. Veselovskij,
7. K. Bestužev-Rjumin, « Ioann »,
8.
9. V. Ključevskij,
10. I.I. Smirnov,
11. Les deux citations sont extraites de la première lettre d’Ivan le Terrible à Kourbski.
12. R.G. Skrynnikov,
13. N.A. Dobroljubov,
14. A.N. Pypin,
15. A.F. Zamaleev,
16. R.G. Skrynnikov,
17. Les documents concernant les pourparlers, inédits à ce jour, se trouvent aux archives de Vienne. Cf. A.S. Lur’e, « Voprosy vnesnej i vnutrennej politike v poslanijax Ivana IV », in
18. Cf. N.I. Kostomarov,
19. R.G. Skrynnikov,
20. S.B. Veselovskij,
1. Genrix Staden,
2. « Poslanie Ioganna Taube i Elerta Kruze »,
3. Albert Šlixting,
4. S.B. Veselovskij,
5. K.D. Kavelin,
6. A.K. Tolstoj,
7. S.B. Veselovskij,
8. R.G. Skrynnikov,
9.
10. Ju. Gerasimov, Ž. Škvercinskaja, Čerkasov,
11. Genrix Štaden,
12. S.B. Veselovskij,
13. R.G. Skrynnikov,
14. N.K. Gudzij,
15. Malet et Isaac,
1. Cité d’après : Ja.S. Lur’e, « Voprosy vnešnej i vnutrennej politiki v poslanijax Ivana IV »,
2. « Poslanie anglijskoj koroleve Elizavete (1570) »,
3. R.G. Skrynnikov,
4.
5.
6. Cf. G.V. Vernadskij,
7. K. Vališevskij,
8. K. Vališevskij,
9. Norman Davies,
10.
11. Alain Besançon,
12. D. Flečer,
13. Vasilij Ključevskij,
14. Ju. Gerasimov, Ž. Škvercinskaja,
15. L’historien américain James Billington analyse en détail les relations russo-espagnoles au fil des siècles. Cf. James H. Billington,
16.
17. V. Ključevskij,
Chapitre quatrième
LE TEMPS DES TROUBLES
1. N.I. Kostomarov,
2. V. Ključevskij,
3. N.M. Karamzin,
4. N.I. Kostomarov,
5.
6. N. Gogol’, « Taras Bul’ba »,
1.
2. V. Ključevskij,
3. R.G. Skrynnikov,
4. V. Ključevskij,
5.
6. Cf. R.G. Skrynnikov,
7. V. Ključevskij,
8. N. Kostomarov,
9. Cf. R.G. Skrynnikov,
10. N.I. Kostomarov,
11. R.G. Skrynnikov,
12. R.G. Skrynnikov,
13. Cf. M. Geller, A. Nekrič,
14. Pawel Jasienica,
15. « Ermak »,
16. Alexandre Bennigsen,
17. A.S. Puškin, « Boris Godunov »,
18. R.G. Skrynnikov,
19. Pawel Jasienica,
20. Norman Davies,
21. James H. Billington,
1. Cf. S.F. Platonov,
2. Džerom Gorsej,
3. N.I. Kostomarov,
4. Lieu des exécutions sur la place Rouge, à Moscou.
5. N.M. Karamzin,
6. V. Ključevskij,
7. Džerom Gorsej,
8. Guglielmo Ferrero,
1. Prosper Mérimée,
2. N. Kostomarov,
3. S. Platonov,
4. Grigorij Kotošixin,
5. Capitaine Jacques Margeret,
6. V.I. Buganov,
7. R.G. Skrynnikov,
8. S.F. Platonov,
9. R.G. Skrynnikov,
10. Prosper Mérimée,
11.
12. V. Ključevskij,
13.
14. R.G. Skrynnikov,
15. R.G. Skrynnikov,
16. R.G. Skrynnikov,
17. A. Hirschberg,
18. Arius, prêtre d’Alexandrie (256-336), est le fondateur de l’arianisme. Après quelques succès, le mouvement est condamné par l’Église, mais en dépit des persécutions, il compte encore des partisans au XVIe siècle.
19. N. Kostomarov,
20. Pawel Jasienica,
21. Pawel Jasienica,
22. R.G. Skrynnikov,
23. Pawel Jasienica,
24. N. Kostomarov,
25. S. Platonov,
26.
27. R.G. Skrynnikov,
28. Mihajlo Gruš’evskij,
29. Otec Pirling,
30. V. Ključevskij,
31. Otec Pirling,
32. Otec Pirling,
33. Otec Pirling,
34. R.G. Skrynnikov,
35. Otec Pirling,
36. R.G. Skrynnikov,
37. V. Ključevskij,
38. K. Busov,
39. R.G. Skrynnikov,
40.
41.
42. N. Kostomarov,
43. N. Kostomarov,
44. S.F. Platonov,
45. V. Ključevskij,
46. Pawel Jasienica,
47. Prosper Mérimée,
48. A.S. Puškin,
49. R.G. Skrynnikov,
50. N.I. Kostomarov,
51. Cf. Otec Pirling,
52. Jacques Margeret,
1. V. Ključevskij,
2. V. Ključevskij,
3. S.F. Platonov,
4. N.M. Karamzin,
5. Avraamij Palicin,
6. V. Ključevskij,
7. V. Ključevskij,
8. K.V. Čistov,
9. Cité d’après K. Čistov,
10. I.V. Stalin,
11. Cf. V.I. Buganov,
12. Avraamij Palicin,
13. Avraamij Palicin,
14. V. Ključevskij,
15. N.M. Karamzin,
16. Pawel Jasienica,
17. Avramii Palicin,
18.
19. L’histoire de ce meurtre est aussi peu claire que tout ce qui concerne le personnage du « Brigand ». Des contemporains devaient rapporter que ce dernier ordonna de tuer le tsar de Kassimov, Uraz-Muhammed, venu à Touchino avec son armée, et accusé par son fils de vouloir assassiner « Dmitri ». Désireux de venger la mort d’Uraz, le Tatar converti Piotr Ouroussov, tua l’imposteur.
20. Pawel Jasienica,
21. Avramii Palicin,
22. V. Klioutchevski,
23. S.F. Platonov,
1. N.I. Kostomarov,
2. V. Ključevskij,
3. N.I. Kostomarov,
4. N.M. Karamzin,
5. L.N. Gumilev,
6. S. Platonov,
7. N.M. Karamzin,
8.
9. V. Ključevskij,
10. Arnold J. Toynbee,
1. K. Vališevskij, « Načatki sovremennoj Rossii. Pervye Romanovy »,
2. N.I. Kostomarov,
3. L.N. Gumilev,
4. Grigorij Kotošixin,
5. Cité d’après N.I. Kostomarov,
6. Cf. I.T. Pyžov,
7. Džerom Gorsej,
8. L.N. Gumilev,
9. Al. Kizevetter, « Istorija Rossii »,
10. Ce nom, qui désigne une monnaie d’argent, provient d’une déformation du mot
11. Cité d’après V.O. Ključevskij,
12. V.O. Ključevskij,
13. Grigorij Kotošixin,
14.
15. Cf. Alexandre Bennigsen,
16. V. Ključevskij,
1. Nikolaj Berdjaev,
2.
3. Ivan Zabelin,
4. Ivan Zabelin, p. 73.
5.
6.
7.
8. Ivan Zabelin,
9.
1. I.T. Pyžov,
2. V.V. Poxlebkin,
3. Cité d’après I.T. Pyžov,
4. K. Vališevskij,
5. V. Ključevskij,
6. B. Čičerin,
1. V. Ključevskij,
2. N. Kostomarov,
3. Anatole Leroy-Beaulieu,
4. N. Kostomarov,
5. V. Ključevskij,
6. V. Ključevskij,
7. Anatole Leroy-Beaulieu,
8. K.V. Čistov,
9. N. Kostomarov,
10. A.I. Solženicyn, « Raskajanie i samoograničenie »,
11. Nikolaj Berdjaev,
12.
13. « Nikon. Biografičeskij očerk »,
14. N. Kostomarov,
15. D.S. Mirskij,
16. N.I. Kostomarov,
17. P. Miljukov,
18. Iourij Sergeev, « Naslednica »,
1. V. Ključevskij,
2. A. Leroy-Beaulieu,
3. L.N. Gumilev,
4. «
5. N. Kostomarov,
6. Léon Poliakov,
7. Mihajlo Gruševs’kij,
8. L.N. Gumilev,
9. « Ordyn Naščokin »,
10. V. Ključevskij,
11. V. Ključevskij,
12.
13. Norman Davies,
14. Capitaine Jacques Margeret,
15. N. Kostomarov,
16. P. Miljukov,
17. N. Kostomarov,
18. Nicolas Bantych-Kamenskiy,
19. Norman Davies,
20. P. Miljukov,
1. Cf. Al. Markevič,
2. O. A. Deržavina, « Kotošixin »,
3. Al. I. Markevič,
4.
5. Al.I. Markevič,
6. G. Lučinskij, « Skazanija inostrancev »,
7.
8. Cf. Al.I. Markevič,
9. Vsevolod Saxarov, « Vernetsja li nasledie ? »,
10. Ja.K. Grot,
11. P. Miljukov,
12. V. Ključevskij,
13. Jurij Križanič,
14. Mark Raev,
15. S.F. Platonov,
16. Jurij Križanič,
17.
18.
19.
20.
21.
22.
23. N.I. Kostomarov,
24. P. Miljukov,
1. N. Kostomarov,
2. P. Miljukov, troisième partie,
3. V. Berx,
4.
5. V. Berx,
6. V. Berx,
7. S.F. Platonov,
8. A.G. Brikner,
9. N.M. Karamzin,
10. I. Zabelin,
11. V. Ključevskij,
12. I. Zabelin,
13. A. Brikner,
14. N. Kostomarov,
15. N.Ja. Danilevskij,
16. G. Vernadskij,
17. L.N. Gumilev,
18. P. Miljukov,
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre premier
NAISSANCE DE L’EMPIRE DE RUSSIE
1. Voltaire,
2. N.M. Karamzin,
3. N.M. Karamzin,
4. A.S. Puškin,
5. V. Ključevskij,
6.
7.
8. Aleksej Tolstoj,
9.
10. Boris Pil?ʼnjak,
11. Allusion à la statue de Pierre le Grand, à Saint-Pétersbourg.
12. Boris Pil?ʼnjak, « Golyj god », in
13. Boris Pil?ʼnjak,
14. I. Stalin,
15. Ju. Gerasimov, Z. Skverčinskaja,
1. V. Ključevskij,
2. A.G. Brikner,
3. En français dans le texte.
4. S.M. Solovev,
5. A.G. Brikner,
6. S.F. Platonov,
7. P. Miljukov, « Petr Ier »,
8. S.F. Platonov,
9. Cf. Reinhard Wittram,
10. Cf. A. Brikner,
11. Aleksandr Arossev,
12. Cf. A. Brikner,
13. Thomas Babington Macaulay,
1. E.V. Tarle,
2. S.M. Solov’ev,
3. E.V. Tarle,
4. Le général Karlowicz répéta fidèlement le contenu de son entretien avec Pierre à l’émissaire du Danemark, qui en fit part à son roi. Cf. R. Wittram,
5. S.M. Solov’ev,
6.
7.
8. Cité d’après Pawel Jasienica,
9. Thomas Carlyle,
10. Cf. A.G. Brikner,
11. N. Pavlenko,
12. Reinhard Wittram,
13. Pawel Jasienica,
14. E.V. Tarle,
15. Reinhard Wittram,
16. A.G. Brikner,
17. Gans Del’brjuk,
18. Gans Del’brjuk,
19. Cf. Pawel Jasienica,
20. Cf. Boris Nolde,
21. Cité d’après A. Brikner,
22. Natan Ejdel’man, «
23. N. Pavlenko,
24. A.P. Korelin (sous la direction de),
25. Pawel Jasienica,
26. Cf. Theodor Mackiw,
27. N.I. Kostomarov,
28. N.I. Kostomarov,
29. Reinhard Wittram,
30. Cité d’après E.V. Tarle,
31. Pawel Jasienica,
32. V. Vejdle,
33. Cf. E.V. Tarle,
34. Voltaire,
35. Henri Barbusse,
36. Pawel Jasienica,
1. V. Ključevskij,
2. P. Miljukov,
3.
4. Mark Raev,
5. Natan Ejdelman,
6. N. Karamzin, « O ljubvi k otečestvu i narodnoj gordosti »,
7. L.N. Gumilev,
8. V. Ključevskij,
9. Mark Raev,
10. Mark Raev,
11. Mark Raev,
12. Reinhard Wittram,
13. N.M. Karamzin,
14. Georgij Vernadskij,
15. V. Ključevskij,
16. V. Ključevskij,
17. Stalin,
18. Al. Kizevetter, « Rossija »,
19. V. Vejdle,
20. P. Miljukov,
21. A.G. Brikner,
22. Alain Besançon,
23. Cité d’après A.G. Brikner,
24. P. Miljukov,
25. Nikolai Tolstoy,
26. N. Pavlenko,
27. N. Kostomarov,
28. A. G. Brikner,
29.
30. S. Solov’ev,
31. S. Solov’ev,
32. Voltaire,
33. V. Ključevskij,
1. G.V. Vernadski,
2. Al. Kizevetter, « Rossija »,
3. N. Kostomarov,
4. N. Pavlenko,
5. Henri Rollin,
Chapitre deuxième
LE TEMPS DES IMPÉRATRICES
1. Nikolay Tolstoy,
2. N.I. Kostomarov,
3. P. Miljukov,
1. John P. Le Donne, « The Eighteenth Century Russian Nobility : Bureaucracy or ruling Class ? »,
2. Apollon Kouz’min,
3. Apollon Kouz’min,
4. N. Kostomarov,
5. V. Ključevskij,
1. N. Kostomarov,
2. V. Ključevskij,
3. N. Kostomarov,
4. Apollon Kouz’min,
5. P. Miljukov,
6. N. Kostomarov,
7. Apollon Kouz’min,
8. Cf. P. Miljukov,
9. Jacques Jubé,
10. N. Kostomarov,
11.
12. John P. Le Donne, « The Eighteenth-Century Russian Nobility »,
13. V. Ključevskij,
14. V.V. Poxlebkin,
15. Pawel Jasienica,
16. Cf. Boris Nolde,
17. Cf. Boris Nolde,
18. V. Ključevskij,
19. V. Ključevskij,
20. Cf. P. Miljukov,
21. Apollon Kouz’min,
22. Cf. Boris Nolde,
1. V. Ključevskij,
1. V. Ključevskij,
2. Le « Français » auquel N. Karamzine fait allusion ici, est le médecin personnel d’Élisabeth, Lestocq.
3. N.M. Karamzin,
4. V. Ključevskij,
5. V. Ključevskij,
6. V. Ključevskij,
7. M.M. Boguslavskij,
8. V. Vejdle,
9. V. Ključevskij,
10. V. Ključevskij,
1. A. Kizevetter, « Rossija »,
2. N. Vasilenko, « Istorija Malorossii »,
3. N. Kostomarov,
1. Vladimir Vejdle,
2. Équivalent russe de l’« image d’Épinal ».
3. V. Vejdle,
4. Cf. P. Miljukov,
5. Cf. P. Miljukov,
6. Tarte au fromage blanc.
7. V. Vejdle,
8. Oswald Spengler,
9. D.S. Mirskij,
10. M.V. Lomonosov,
11. P. Miljukov,
12. N. Kostomarov,
13. N. Kostomarov,
14. N. Kostomarov,
1.
2. V. Ključevskij,
3.
4. Une
5. Gilles Perrault,
6. Gans Del’brjuk,
7. B.C. Urlanis,
1. E.R. Daškova,
2. V. Ključevskij,
3.
4. K. Vališevskij,
5. B. Čičerin,
1. K. Vališevskij,
2. E.P. Daškova,
3. Rulhière,
4. Équivalent d’
5. M.E. Saltykov-Ščedrin,
1.
2. V.O. Ključevskij,
3. V.O. Ključevskij,
4.
5.
6. A.S. Puškin, « Kapitanskaja dočka »,
7. « Nravstennye idealy imperatricy Ekateriny II », Publikacija S. Sobolevskogo,
8. Cité d’après
9. Cité d’après P. Miljukov,
10. Isabel de Madariaga,
1. Anatole Leroy-Beaulieu,
2. Knjaz’ M.M. Ščerbatov,
3. Knjaz’ M.M. Ščerbatov,
4. Knjaz’ M.M. Ščerbatov,
5. Mark Raev,
6. V. Ključevskij,
7. Aleksandr Axiezer, « Specifika istoričeskogo puti Rossii »,
8. Aleksandr Axiezer,
9. D.S. Mirskij,
10. D.I. Fonvizin,
11. Ivan Boltin,
12. Le Clerc,
13. A.S. Radiščev,
14. A.S. Radiščev,
15. James H. Billington,
16. Cité d’après Franco Venturi, « Préface », in Alexandre Radichtchev,
17. V. Ključevskij,
18. Mark Raev,
19. V. Ključevskij,
20. Cf.
21. Cf. P. Miljukov,
22. A. Kizevetter, « Rossija »,
23. V. Ključevskij,
24. V. Vejdle,
25. Natan Ejdel’man, «
26. William Coxe,
27. En français dans le texte.
28. D.I. Fonvizin,
29. L.N. Gumilev,
1. E. Tarle, « Česmenskij boj i pervaja russkaja ekspedicija v Arxipelag (1769-1774) »,
2. V.O. Ključevskij,
3. S. Solov’ev,
4. V.O. Ključevskij,
5. V. Ključevskij,
6. G.I. Gerasimova, « Severnyj akkord grafa Panina. Proekt i realʼnost’ »,
7. N.K. Sil’der,
8. E. Tarle,
9. K. Vališevskij,
10. G.I. Gerasimova,
11. V. Ključevskij,
12. Pawel Jasienica,
13.
14. G.V. Vernadskij,
15. « Pis’mo grafa Voroncova Aleksandru I, London, 27 sen. (8 okt.) 1801 g. »,
16. Malet et Isaac,
17. Cité d’après Boris Nolde,
18. Cf. Ulrich Klever,
19. Cf. K. Vališevskij,
20. Cf. K. Vališevskij,
21. Cf. K. Vališevskij,
22. Boisson, alcoolisée ou non, faite par les paysans à base de céréales.
23. I.T. Pyžov,
24. V. Ključevskij,
25. Lettre du comte de Ségur au comte de Vergennes, du 5 mai 1786. Archives « Russie » du ministère français des Affaires étrangères. Cité d’après K. Vališevskij,
26. V. Ključevskij,
27. Cf. A. Kizevetter,
28. Cf. B. Nolde,
29.
1. Deržavin,
2.
3. P. Miljukov,
4.
5. Cf. P. Miljukov,
6.
7. P. Miljukov,
8. T.A. Bakunina,
9. T.A. Bakunina,
10. P. Miljukov,
11. T.A. Bakunina,
12. James H. Billington,
13. Proche, par la sonorité, du mot « martiniste »,
14. Isabel de Madariaga,
15.
16. Cf. Leonid Heller, Michel Niqueux,
17. L.N. Engel’gardt,
18. E. Tarle,
19. A.M. Gribovskij,
20. Cf. N. Ejdel’man,
1.
2. « 7 nojabrja. Anekdoty i fakty », édité par A.M. Peskov,
3. N.K. Šil’der,
4. Cf. Georgij Čulkov,
5.
6. I.V. Stalin, « Marksizm i voprosy jazykoznanija »,
7. Cf. A.M. Peskov,
8. Pawel Jasienica,
9. N.Ja. Ejdel’man,
10. V. Ključevskij,
11. « Aleksandr Pavlovič V.P. Kočubeju, 10 maja 1796 », cf. A.M. Peskov,
12. V. Ključevskij,
13. Natan Ejdel’man,
14. N.M. Karamzin,
1.
2.
3. Karion Istomin,
4. Cf. K. Vališevskij,
5. G. Vernadskij,
6. E.V. Tarle,
7. G. Vernadskij,
8. Toutes les dates sont ici données selon l’ancien calendrier russe.
9. Cité d’après E.V. Tarle,
10. Cité d’après N. Ejdel’man,
1. N.M. Karamzin,
2. N. Ejdel’man,
3. N. Ejdel’man,
4. N. Ejdel’man,
5. A.G. Brikner,
6.
7.
Chapitre troisième
LE SIÈCLE DES EMPEREURS
1. « Jozef de Mestr o Rossii », Édition et traduction de V.A. Mil’čina,
2. Natan Ejdel’man, «
3. A.N. Saxarov, « Aleksandr I (K istorii žizni i smerti) », in
4. A.N. Saxarov,
5. V. Ključevskij,
6. V. Ključevskij,
7. V. Ključevskij,
8. Cf. N.Ja. Ejdel’man,
9. V.A. Fedorov, « Aleksandr I »,
10. A.N. Saxarov,
1. Deržavin,
2.
3. Cf. V.V. Leontovič,
4.
5.
6.
7.
8. A.N. Saxarov,
9. A. Kizevetter,
10. Cf. Natan Ejdel’man,
11. N. Karamzin,
12. V. Ključevskij,
13. Natan Ejdel’man,
14. Mark Raev,
15. Georgij Čulkov,
16.
17.
1. Cf. M. Kukiel,
2. Lettre à Alexandre du 15 avril 1806, cf. M. Kukiel,
3. M.N. Pokrovskij,
4. Robert E. Jones, « The Nobility and russian Foreign Policy »,
5. Aleksandr Solženicyn, « “Russkij vopros” k koncu XIX veka »,
6. G.A. Kuznecov, « Diplomatičeskij debjut Aleksandra I. Til’zitskij mir »,
7. Evgenij Tarle, « Ekspedicija admirala Senjavina v Sredizemnoe more (1805-1807) », in Akademik Evenij Viktorovič Tarle,
8. M.N. Pokrovskij,
9. A. Solženicyn, « “Russkij vopros” k koncu XX veka »,
10. Georgij Vernadskij,
11. G.A. Kuznecova,
1. Mark Raev,
2. V. Ključevskij,
3. M.M. Speranskij,
4. Natan Ejdel’man,
5. V.V. Leontovič,
6. Cité d’après A.N. Saxarov,
7. N. Karamzin,
8. Cf. V.V. Leontovič,
9. V. Ključevskij,
10. A. Kizevetter,
11. N.M. Karamzin,
12. B. Čičerin,
13. N.M. Karamzin,
14. V. Ključevskij,
15. S.V. Mironenko,
16. Cf. S.V. Mironenko,
17. S.V. Mironenko,
1. M.N. Pokrovskij,
2. M. Kukiel,
3. M. Kukiel,
4. N.M. Karamzin,
5. Malet et Isaac,
6. Cf. M. Kukiel,
7. M.N. Pokrovskij,
8. I. Stalin, « Otvet t-šču Razinu. 23 fevralja 1946 g. »,
9. Ingeborg Fleischhauer,
10. B.C. Urlanis,
11. B.C. Urlanis,
12. M.N. Pokrovskij,
13. Mixajlovskij-Danilevskij,
14. Cité d’après Ingeborg Fleischhauer,
15. N.Ja. Danilevskij,
1. N.Ja. Danilevskij,
2. A.A. Kersnovskij,
3. A.A. Kersnovskij,
4. V. Ključevskij,
5. F.I. Tjutčev,
6. A.N. Saxarov, « Aleksandr I (K istorii žizni i smerti) », in
7. A.N. Saxarov,
8.
9. On entreprend alors la construction de la cathédrale Saint-Isaac, sur le site de l’ancienne église Saint-Isaac, détruite.
10. Cité d’après A.N. Saxarov,
1. Dans la première édition russe (1910) des
2. Cité d’après S.V. Mironenko,
1. Ivanov-Razumnik,
2. Cité d’après Ivanov-Razoumnik,
3. Mixail Bakunin,
4. Cité d’après N. Ejdel’man,
5. N.I. Lorer,
6. Leonid Heller, Michel Niqueux,
7. A.I. Gercen, « Zagovor 1825 g. », in
8. Cf. N. Ejdel’man,
9. M.N. Gernet,
10. Isabel de Madariaga,
11. A. Solženicyn,
12. Mixail Bakunin,
13. V. Ključevskij,
14.
1. Boris Pasternak,
2. V.S. Pečerin,
3. Marquis de Custine,
4.
5. F.I. Tjutčev,
6. Cité d’après P.A. Zajončkovskij,
7. A.F. Tjutčeva,
8. Mark Raev, « Carstvovanie Nikolaja I i osveščenie sovremennoj istoriografii »,
9. V. Ključevskij,
10. Cité d’après P.A. Zajončkovskij,
11. Cité d’après P.S. Squire,
12. Cf. P.S. Squire,
13. Cité d’après N.Ja. Ejdel’man,
14. Cité d’après P.A. Zajončkovskij,
15. Les employés des chancelleries gagnent, dans la première moitié du siècle, de un à quatre roubles par mois selon leur grade. Or, le sort d’un dossier dépend bien souvent d’eux. Les responsables de
16. V. Ključevskij,
17. Cité d’après S.A. Cibirjaev,
18. S.V. Mironenko,
19. Cité d’après S.V. Mironenko,
20. V. Ključevskij,
21. Cité d’après W. Bruce Lincoln,
22. V.S. Pečerin,
23. Ingeborg Fleischauer,
24. W. Laqueur,
25. P.A. Zajončkovskij,
26. A.V. Nikitenko,
1. F.I. Tjutčev,
2. A.I. Gercen, « Byloe i dumy »,
3. A.S. Puškin, « Klevetnikam Rossii »,
4. Cité d’après V. Veresaev,
5. A. Puškin,
6.
7. Cité d’après V. Veresaev,
8. Ju.M. Lotman,
9. M. Geršenzon,
10. M. Geršenzon,
11. M. Geršenzon,
12. M. Geršenzon,
13. M. Geršenzon,
14. M. Geršenzon,
15. Cité d’après S.P. Žaba,
16. I.S. Aksakov,
17. M. Geršenzon,
18. V.F. Odoevskij, « Russkie noči »,
19. Vladimir Odoïevski,
20.
21.
22.
23.
24. Brokgauz i Efron, « Gakstgauzen »,
25. K. Marks, F. Engel’s,
26. K. Marks, F. Engel’s,
27. Vladimir Odoïevski,
28. Ce dernier terme correspond à la fois aux notions de « sentiment d’appartenance à un peuple », de « nationalisme » et de « populisme », sans qu’aucune ne le traduise vraiment. Nous reviendrons par la suite sur sa définition.
29. Cité d’après
30. P. Miljukov,
31. Cité d’après M. Geršenzon,
32. A. Gercen,
33. A. Gercen,
34.
35. N. Pirumova,
36. Marquis de Custine,
37. I. Aksakov,
38. A.V. Nikitenko,
39. Tommaso Masaniello (1623-1647) prend la tête, en 1647, d’une révolte napolitaine contre l’autorité espagnole.
40. Cité d’après N. Pirumova,
41. Cité d’après Jan Kucharzewski,
42. M.N. Gernet,
43. Cité d’après S.V. Mironenko, « Nikolaj I »,
1. Paru pour la première fois dans le journal
2. Cf. S.S. Tatiščev,
3. A.V. Nikitenko,
4. A.V. Nikitenko,
5. E.P. Kudrjavceva, « Ljubimec imperatora Nikolaja I. A.F. Orlov i ego missija na Bližnem Vostoke »,
6. F.I. Tjutčev,
7. Cité d’après W. Bruce Linkoln,
8. Cité d’après E.P. Kudrjavceva,
9. F. Guizot,
10. Paul Kennedy,
11. Cité d’après Jan Kucharzewski,
12. Z. Avalov,
13. Z. Avalov,
14. A.A. Kersnovskij,
15. M.N. Pokrovskij,
16. A.A. Kersnovskij,
17. Ivan Staque,
18. Ivan Staquet,
19. M. Kukiel,
20. W Bruce Lincoln,
21. M.N. Pokrovskij,
22. E.V. Tarle,
23. Mélange de respect, de crainte et d’admiration.
24. Prince A. Ščerbatov,
25. Cité d’après M.N. Pokrovskij,
26.
27. A.A. Kersnovskij,
28. E.V. Tarle,
29. Cité d’après E.V. Tarle,
30. A.V. Nikitenko,
Chapitre IV
LE TSAR LIBÉRATEUR : L’ÈRE DES GRANDES RÉFORMES
1.
2. 1881-1894. Note trouvée dans les archives de N.X. Bunge, publication V. Stepanov,
3. Anatole Leroy-Beaulieu,
4. Cité d’après P.A. Zajončkovskij,
5. V.O. Ključevskij,
6. Note trouvée dans les archives de N.X. Bunge,
7. Cité d’après W. Bruce Lincoln,
8. Cité d’après P.A. Zajončkovskij,
9. Note trouvée dans les archives de N.X. Bunge,
10. V.O. Ključevskij,
11. Cité d’après Georgij Čulkov,
1. V.O. Ključevskij,
2. Natan Ejdel’man, «
3.
4. L.G. Zaxarova, « Aleksandr II »,
5. Cité d’après L.G. Zaxarova,
6. Baron B.E. Nol’de,
7.
8. Cité d’après B.E. Nol’de,
9.
10. A.N. Gercen,
11. Marks-Engel’s,
12.
13. S. Vitte,
14. V.V. Leontovič,
15.
16. V.V. Leontovič,
17. A.V. Nikitenko,
18. Natan Ejdel’man, «
19.
20. K. Čukovskij,
21. A.V. Nikitenko,
22. F.I. Tjutčev,
1. George Kennan,
2. P.A. Zajončkovskij,
3. V.O. Ključevskij,
4. Mixail Lemke,
5. Vl. Burcev,
6. Kurd von Schlözer,
1. Vl. Burcev,
2. Tibor Szamuely,
3. N. Šelgunov,
4. D.I. Pisarev,
5. Cité d’après M. Lemke,
6. Ivanov-Razumnik,
7. Cité d’après VI. Burcev,
8. Mixail Bakunin,
9. Ivanov-Razumnik,
10. A. Anenskaja, « Iz prošlyx let »,
11. N.S. Leskov, « Nekuda »,
12. P.A. Kropotkin,
13. Cité d’après VI. Burcev,
14. A.V. Nikitenko,
15. S.A. Rejser, « Proklamacija N.G. Černyševskogo ’Barskim krest’janam’ »,
16. N. Troickij, « Podvig Nikolaja Ključnikova »,
17. Franco Venturi,
18. A.V. Nikitenko,
19. Franco Venturi,
20. Franco Venturi,
21. D.I. Miljutin,
22. A.F. Koni,
23.
24.
25. Cité d’après Franco Venturi,
26.
27.
28. Ronald Hingley,
29. Vl. Burcev,
30. K. Marx, F. Engel’s,
31. Alexandre Soljénitsyne,
32.
33.
34. Mark Raev,
35. V. Burcev,
36. S.M. Stepnjak-Kravčinskij,
1. Cité d’après S. Tatiščev,
2.
3. Georgij Fedotov, « Sud’ba imperij »,
4.
5. Anatole Leroy-Beaulieu,
6. Anatole Leroy-Beaulieu,
7. Anatole Leroy-Beaulieu,
8. I.O., « Kavkazskie vojny »,
9. B.N. Čičerin,
10. B.N. Čičerin,
11. F.I. Tjutčev,
12. Baron B.E. Nol’de,
13. F.I. Tjutčev,
14. V.V. Krestovskij,
15. A.V. Nikitenko,
16. A.V. Nikitenko,
17.
18. N.S. Leskov,
19. B.N. Čičerin,
20. Baron B.E. Nol’de,
21. Baron B.E. Nol’de,
22. B.N. Čičerin,
23. B.N. Čičerin,
24. Baron B.E. Nol’de,
25. Daniel Beauvois,
26. N. Ja. Danilevskij,
27. Bismarck,
28. Bismarck,
29. Bismarck,
30. Bismarck,
31. Bismarck,
32. Deux détroits reliant la Baltique au Cattégat.
33. Cité d’après N.I. Xitrova, « Triumf A.M. Gorčakova. Otmena nejtralisacii Černogo morja »,
34. Cité d’après N.S. Kinjapina, « Diplomaty i voennye. General D.A. Miljutin i prisoedinenie Srednej Azii »,
35. Cité d’après A.A. Koškin, « Kurily : biografija ostrovov »,
36. G.V. Vernadskij,
37. A.A. Koškin,
38. N.Ja. Danilevskij,
39. Bismarck,
40. Evgenij Tarle,
41.
42. A.N. Nikitenko,
43. E.M. Feoktistov,
44. Mixail Bakunin,
45. Général M.D. Skobelev, « My ne xozjaeva v sobstvennom dome »,
46. Bismarck,
47. Bismarck,
48. Evgenij Tarle,
49. N. Danilevskij,
50. Mixail Bakunin,
51. N.P. Ignat’ev,
52. Cité d’après M.N. Pokrovskij,
53. Cité d’après M.N. Pokrovskij,
54. A.V. Nikitenko,
55.
56. N. Ja. Danilevskij,
57.
58.
59. Cité d’après M.N. Pokrovskij,
60. A.A. Kersnovskij,
61. B.C. Urlanis,
62. A.A. Kersnovskij,
63. Bismarck,
1.
1. M.A. Vološin,
2. S. Ju. Vitte,
3.
4. S.Ju. Vitte,
5.
6. V.N. Lamzdorf,
7. V.A. Tvardovskaja, « Aleksandr III »,
8. S. Ju. Vitte,
9. S.Ju. Vitte,
10.
11. Cité d’après V.A. Tvardovskaja,
12. L. Men’ščikov,
13.
14. 3 juin 1882.
15. Hugh Seton-Watson,
16.
17. P.A. Valuev,
18.
19.
20. V.O. Ključevskij,
21. V.A. Tvardovskaja,
22. A.A. Kersnovskij,
23. Bernhard Fürst von Bülow,
24. L. Men’ščikov,
25. P. Miljukov,
26. V.A. Maklakov,
27. P. Miljukov,
28.
29. P. Miljukov,
30. P. Miljukov,
31. S. Ju. Vitte,
32. S. Ju. Vitte,
33. Anatole Leroy-Beaulieu,
34. Cité d’après B.V. Vilenskij,
35. Vl. Burcev,
36.
37. Cité d’après L. Men’ščikov,
38. M. Gernet,
39. Cité d’après L. Men’ščikov,
40. Vl. Burcev,
41. George Kennan,
42. George Kennan,
43. M.N. Gernet,
44. V.A. Tvardovskaja,
45. A.A. Kersnovskij,
1. Anatole Leroy-Beaulieu,
2. Aleksandr Blok,
3. D. Mackenzie Wallace,
4. Konstantin Leont’ev,
5. Ivanov-Razumnik,
6. S. Ju. Witte,
7. S.Ju. Vitte,
8. S. Ju. Vitte,
1. Bismarck,
2. L.N. Tolstoj, « Xadži-Murat »,
3. V.O. Ključevskij,
4. Cité d’après I.R. Grigulevič,
5. R. Ljuksemburg,
6. V.V. Novickij,
7. S.Ju. Vitte,
8.
9. S. Ju. Vitte,
10. Cité d’après Paul Johnson,
11.
12. P. Miljukov,
1. Anatole Leroy-Beaulieu,
2.
3. V.A. Tvardovskaja,
4. Konstantin Leont’ev,
5. Bismarck,
6.
7. Bismarck,
8. S.Ju. Vitte,
9. Cité d’après I.S. Rybačenok, « Brak po rasčetu. N.K. Girs i zaključenie russko-francuzskogo sojuza »,
10. S.Ju. Vitte,
1. Jorge Luis Borges,
2. M.K. Kasvinov,
3. Edvard Radzinskij, «
1. S. Ju. Vitte,
2.
3. Anatolij Ivanskij,
4. S. Ju. Vitte,
5.
6.
7. S. Ju. Vitte,
8. S. Ju. Vitte,
9. S. Ju. Vitte,
10. S. Ju. Vitte,
11. S. Ju. Vitte,
12. V.O. Ključevskij,
13. Mark Raev,
14. Edvard Radzinskij,
15. Edvard Radzinskij,
16. Cité d’après Edvard Radzinskij,
17. S. Ju. Vitte,
1. S. Ju. Vitte,
2. B.A. Romanov,
3. S. Ju. Vitte,
4. « Dnevnik A.N. Kuropatkina »,
5. B.A. Romanov,
6. I.S. Rybačenok, « Nikolaj Romanov i K°. Put’ k katastrofe »,
7.
8. Cité d’après Rudol’f Martin,
9.
10. K.D. Kavelin,
11. Cité d’après I.S. Rybačenok,
12. Cité d’après I.S. Rybačenok,
13. Rudol’f Martin,
14.
15. S. Ju. Vitte,
16. S. Ju. Vitte,
17.
1. Henri Rollin,
2. Rudol’f Martin,
3. V.T. Čentulov,
4. S. Ju. Vitte,
5. S. Ju. Vitte,
6. P. Maslov,
7. Alec Nove,
8. S.N. Prokopovič,
9. S. Ju. Vitte,
10. Rudol’f Martin,
11. Cité d’après S.G. Puškarev,
12. Rudol’f Martin,
13. S.N. Prokopovič,
14. S. Ju. Vitte,
15.
16. S. Ju. Vitte,
17.
18.
19. B. Nikolaevskij,
20. A.S. Suvorin,
21. I.V. Gessen,
22. A.V. Gerasimov,
23. A.V. Gerasimov,
24. P.P. Zavarzin,
25. B. Nikolaevskij,
26. S. Ju. Vitte,
27. A.S. Souvorine,
28. P.P. Zavarzin,
29.
30. Edvard Radzinskij,
31. V.A. Maklakov,
32. A.V. Gerasimov,
33. V. Ključevskij,
34. S. Ju. Vitte,
35. Cité d’après E. Radzinskij,
36. V.A. Maklakov,
37. I.V. Gessen,
38. Edvard Radzinskij,
1. S. Userovič,
2.
3. S. Userovič,
4. S. Ju. Vitte,
5.
6. I.V. Gessen,
7. A.S. Souvorine,
8.
9. S. Ju. Vitte,
10. P.N. Miljukov,
11. Rudol’f Martin,
12. S. Ju. Vitte,
13.
14.
15. Groupe de socialistes-révolutionnaires séparé du Parti et conduit par Mikhaïl Sokolov (« L’Ours »). Ils sont également responsables de nombreuses attaques de banques.
16. V.A. Maklakov,
17. V.A. Maklakov,
18. S. Userovič,
19. Cité d’après Richard Pipes,
20. A.V. Gerasimov,
21. I.V. Gessen,
22.
23. V.A. Maklakov,
24. V.A. Maklakov,
25. A.S. Souvorin,
26. Cité d’après V.A. Maklakov,
27. A.S. Suvorin,
28. Martin Malija,
29. Rudol’f Martin,
30. Alexandre Soljénitsyne,
31. V.A. Maklakov,
32. Vasilij Starodubcev, « “Zemlja naša !” Beseda Aleksandra Proxanova, Vasilija Starodubceva i Valentina Cikina »,
33. Cité d’après,
34.
35.
36. Edmon Teri,
37. A.V. Gerasimov,
38.
39. P.N. Miljukov,
40. Alexandre Soljénitsyne,
41. Richard Pipes,
42. V.A. Maklakov,
43. A.V. Zenkovskij,
44. Alexandre Soljénitsyne,
1. Mark Raev,
2. V.O. Kljucevskij,
3. Rudol’f Martin,
4. Edmon Teri,
5. Fille du prince Nicolas de Monténégro qu’Alexandre III avait qualifié de « seul ami fidèle de la Russie ». Épouse du prince de Liechtenberg, puis du grand-duc Nikolaï Nikolaïevitch. Sa sœur est alliée au grand-duc Piotr Nikolaïevitch. Toutes deux sont appelées à la Cour « Les Monténégrines » et cordialement détestées.
6. A.S. Suvorin,
7. Philippe, Nisier, Anthelme Vachod (1849-1905).
8. Pseudonyme de Gérard Encausse (1865-1916).
9. Edvard Radzinskij,
10.
11.
12. Cité d’après Edvard Radzinskij,
13. A.V. Gerasimov,
14. Edvard Radzinskij,
15. Georgij Šavel’skij,
16. Cf.
17. A.V. Gerasimov,
18. G. Šavel’skij,
19. Cité d’après S. Ju. Witte,
20.
21. G. Šavel’skij,
22. Henri Rollin,
23. A.V. Gerasimov,
24. A.S. Suvorin,
25. V.A. Marinov,
26. A.S. Suvorin,
27. Cité d’après V.A. Emets, « A.P. Izvol’skij i perestrojka vnešnej politiki Rossii (soglašenija 1907 g.) »,
28.
29. Cité d’après
30. P.P. Zavarzin,
31. V.A. Maklakov,
32. Cité d’après
33. Cité d’après
34. « Sekretnye dokumenty iz Arxiva Prezidenta RF »,
35. Roman Dmowski,
36. Andrzej Micewski,
37.
38. V.M. Černov,
39. V.M. Černov,
40. I.V. Gessen,
41. K.A. Krivošein,
42. Edmon Teri,
43. Andrzej Micewski,
1. Sun Tzu,
2. Rudol’f Martin,
3.
4. A.A. Kersnovskij,
5. A.V. Gerasimov,
6. V.N. Kokovcev,
7.
8. Wiktor Sukiennici,
9. Cité d’après V.S. Vasjukov, « ’Glavnyj priz’. S.D. Sazonov i soglašenie o Konstantinopole i prilivax »,
10. A.A. Kersnovskij,
11. A.A. Kersnovskij,
12. Cité d’après V.S. Vasjukov,
13. G. Šavel’skij,
14. Cité d’après Edvard Radzinskij,
15. G. Šavel’skij,
16. N. Jakovlev,
17. A. Ja. Avrex,
18. A.Ja. Avrex,
19.
20.
21. Nom russe de Saint-Pétersbourg donné à la ville en 1914.
22. « Dno » signifie : le fond.
Conclusion
1. Cf. M. Heller, A. Nekritch,
2. William Clarke,
3. Michel Heller,
Remerciements
Le travail sur
Chronologie
Russie
Étranger
IXe SIÈCLE
732 – À Poitiers, Charles Martel repousse les Arabes, stoppant leur progression en Europe.
771 – Les Arabes conquièrent l’Espagne. Leur empire englobe la Palestine, la Syrie, l’Arménie, la Perse, l’Égypte et l’Afrique du Nord.
800 – Charlemagne, roi des Francs, est sacré empereur à Rome. C’est la première fois que ce titre est décerné en Europe depuis 496.
845 – Les Normands pillent Paris.
862 – Appel au prince varègue Rurik.
870 – Conversion des Bulgares au christianisme.
882 – Oleg fait de Kiev la capitale de sa principauté.
Xe SIÈCLE
907 – Oleg marche sur Constantinople.
911 – Nouvelle campagne et signature du premier traité.
915 – Les Pétchénègues font irruption dans la
965 – Campagne victorieuse de Sviatoslav contre les Khazars.
967 – Le prince Mieszko de Pologne se convertit au christianisme.
Hugues Capet fonde la dynastie royale en France.
987 – Le roi Étienne Ier de Hongrie se convertit au christianisme.
988 – Baptême de la
XIe SIÈCLE
1015-1019 – Luttes entre les princes. Boris et Gleb sont tués ; ils seront les premiers saints de l’Église russe.
1019 – Iaroslav le Sage (907-1054) ceint la couronne de grand-prince.
1036 – Défaite des Pétchénègues lors du siège de Kiev.
1051-1055 – Hilarion, auteur du Sermon sur la Loi et la Grâce, devient le premier métropolite d’origine russe.
1054 – Schisme de l’Église chrétienne.
1056-1057 – Réalisation du manuscrit russe le plus ancien conservé à ce jour, l’
1061 – Les Polovtsiens envahissent la Rus.
1066 – Conquête de l’Angleterre par le prince normand Guillaume.
1096 – Première croisade.
XIIe SIÈCLE
1077 – À Canossa, l’empereur germanique Henri IV se soumet aux exigences du pape Grégoire VII.
1111 – Les Pétchénègues attaquent Kiev et sont défaits.
1113-1125 – Vladimir Monomaque.
1136 – Les habitants de Novgorod chassent leur prince. La ville devient, de fait, une république. Le
1147 – Première mention de Moscou dans la
1157-1174 – Andreï Bogolioubski règne sur Vladimir.
1169 – Campagne du prince Igor contre les Polovtsiens.
1176-1212 – Vsevolod la Grande-Nichée est grand-prince de Vladimir.
1198 – Création de l’Ordre des Chevaliers teutoniques.
1199 – Le prince Roman de Volhynie rattache la principauté de Galicie à ses possessions.
XIIIe SIÈCLE
1202 – Création de l’Ordre des Chevaliers Porte-Glaive.
1204 – Quatrième Croisade. Les croisés prennent et pillent Constantinople.
1206 – Temüjin se proclame Gengis Khan.
1221 – Fondation de Nijni-Novgorod.
1223 – Bataille contre les Mongols sur les bords de la Kalka. L’armée russe est défaite.
1227 – Mort de Gengis Khan.
1236 – Invasion de Batou.
1238 – Défaite des troupes russes sur les bords de la Sita.
1240 – L’armée de Batou s’empare de Kiev.
Victoire d’Alexandre Nevski qui défait les Suédois sur la Neva.
1242 – « Bataille de glace » sur le lac Peïpous : Alexandre Nevski défait les Chevaliers Porte-Glaive.
1252-1263 – Alexandre Nevski est grand-prince de Vladimir.
1254 – Le prince David de Galicie-Volhynie reçoit du pape le titre de roi.
1261 – Michel Paléologue reprend Constantinople aux croisés.
1279 – Khoubilaï, descendant de Gengis Khan, achève la conquête de la Chine ; sa dynastie prend le nom de Yüan.
1290 – Osman Ier fonde la dynastie ottomane.
1299 – Le siège du métropolite est transféré de Kiev à Vladimir.
XIVe SIÈCLE
1313-1391 – Saint Serge de Radonège.
1315-1341 – Le grand-duc Guédimine règne sur la Lituanie.
1325-1341 – Ivan Kalita est prince de Moscou. Il en devient le grand-prince à partir de 1328.
1328 – Le siège du métropolite est transféré de Vladimir à Moscou.
1337 – Guerre de Cent Ans entre la France et l’Angleterre.
1341-1377 – Olgerd, grand-duc de Lituanie conquiert Volhyne, Kiev, Tchernigov.
1349 – La Pologne annexe la Galicie.
1362-1389 – Dmitri Donskoï est grand-prince de Moscou.
1365 – Les sultans ottomans franchissent les Dardanelles et entreprennent la conquête de l’Europe.
1380 – Bataille du Champ-des-Bécasses : l’armée de Dmitri Donskoï défait l’armée tataro-mongole de Mamaï.
1382 – Le khan Toqtamich met à sac Moscou.
1386 – Le grand-duc de Lituanie, Jagellon, se convertit au catholicisme et conclut une union personnelle avec la Pologne.
1393 – Moscou rattache Nijni-Novgorod à ses possessions.
1395 – L’icône de la Vierge de Vladimir est transférée à Moscou. Le même jour, l’armée de Tamerlan, aux portes de la ville, tourne soudain les talons pour se diriger vers le sud.
XVe SIÈCLE
1410 – Renforcée par des régiments tchèques et de Smolensk, l’armée polono-lituanienne défait l’Ordre des Chevaliers Teutoniques à Grunwald.
1432 – Vassili II (qui règne à partir de 1425) prend le titre de grand-prince de Moscou.
1439 – Vassili II prive Isidore, qui a accepté l’Union, de son titre de métropolite.
1448 – Le métropolite est nommé par le Concile des Évêques. L’Église russe devient, de fait, autocéphale.
1439 – Le concile de Florence décide la réunion des Églises catholique et orthodoxe.
1450 – Gutenberg crée la première imprimerie.
1452 – Création d’un
1453 – Chute de Constantinople.
Les Ottomans s’emparent de la Carinthie, de Trébizonde et de la Crimée.
1455-1485 – Guerre des Deux-Roses en Angleterre.
1462-1505 – Règne d’Ivan III (né en 1440).
1463 – Rattachement de Iarovslavl à Moscou.
1471 – Ivan III marche sur Novgorod.
1472 – Mariage d’Ivan III avec Sophie Paléologue.
1475-1479 – Construction de la cathédrale de l’Assomption au Kremlin (par l’architecte Aristote Fioravanti).
1478 – Rattachement de Novgorod à Moscou.
1480 – Fin du joug tatar : Ivan III refuse de payer le tribut.
1485 – Rattachement de Tver à Moscou.
1492 – Découverte de l’Amérique. Les Espagnols chassent les Arabes de Grenade. Fin de la domination musulmane.
1497 – Parution du premier
XVIe SIÈCLE
1502 – Un concile de l’Église tranche, en faveur de Joseph de Volok, la querelle entre « thésauriseurs » et « non-thésauriseurs »
1505 – Vassili III monte sur le trône en qualité de grand-prince de Moscou et de « toute la Russie ».
1510 – Rattachement de Pskov à Moscou.
1511 – Dans une lettre à Vassili III, le moine de Pskov Philothée qualifie Moscou de « Troisième Rome ».
1514 – Prise de Smolensk.
1517 – Luther proclame ses 95 « thèses ».
1519 – Charles Quint est élu sur le trône du Saint-Empire germanique.
L’empire des Hasbourg réunit les territoires espagnols et autrichiens.
1519-1522 – Tour du monde de Magellan.
1520 – Rattachement de Riazan à Moscou.
1521 – Cortès conquiert le Mexique.
Les Turcs s’emparent de Belgrade.
1526 – Les Turcs envahissent la Hongrie.
1532 – Pizzaro conquiert le Pérou.
1533-1538 – Régence d’Elena Glinskaïa, mère du jeune Ivan.
1543 – Copernic publie son traité démontrant que la Terre gravite autour du Soleil.
1547 – Ivan IV le Terrible (1530-1584) est couronné tsar de Moscou et de toute la Russie.
1549 – Le
1550 – Nouveau
1551 – Concile du
1552 – Conquête de Kazan.
1553 – Le navigateur Richard Chancellor ouvre la route de la Moscovie par la mer Blanche. Des relations commerciales et diplomatiques s’instaurent avec l’Angleterre.
1555-1560 – Édification de la cathédrale de Basile le Bienheureux, en mémoire de la prise de Kazan.
1558 – Début de la guerre de Livonie.
1559 – Campagne de Crimée sous le commandement d’Alexis Adachev.
1560 – Mort de la tsarine Anastassia.
1564 – Débuts de l’imprimerie à Moscou. Ivan Fiodorov fait paraître l’
1565 – Création de l’opritchnina.
1569 – Union de Lublin : la Pologne et la Lituanie s’unissent pour former la
1570 – Ivan IV le Terrible met à sac Novgorod.
1571 – Le khan Devlet livre Moscou aux flammes.
1571 – La flotte turque est anéantie à Lépante.
1572 – Nuit de la Saint-Barthélemy. Ivan IV le Terrible condamne ces violences.
La Diète de la
1574 – Ivan Fiodorov imprime à Lvov le premier abécédaire.
1581-1582 – Bathory assiège Pskov.
1582 – Fin de la guerre de Livonie. Moscou perd toutes ses conquêtes sur le territoire livonien.
Début de la conquête de la Sibérie.
1584 – Fondation d’Arkhanguelsk.
1586 – Fondation d’Oufa. Les Bachkirs font allégeance à la Russie.
1582 – Le pape Grégoire XIII réforme le calendrier.
La Russie conserve le calendrier julien.
1588 – Défaite de la Grande Armada.
1589 – Création du patriarcat de Moscou.
1591 – Assassinat du tsarévitch Dmitri.
1596 – Au Concile de Brest-Litovsk, une partie des évêques russes accepte l’Union avec l’Église catholique.
1597 – Promulgation de l’
1598 – Mort du tsar Fiodor. Avec lui s’éteint la dynastie des Rurik.
1598 – L’édit de Nantes clôt les guerres de Religion en France.
Au Japon, la guerre civile s’achève par la domination des shoguns du clan Togugawa.
1598-1605 – Règne de Boris Godounov.
XVIIe SIÈCLE
1605 – Le Faux-Dmitri est couronné à Moscou.
1606 – Assassinat du Faux-Dmitri. Vassili Chouïski est élu tsar.
1608 – Apparition du Second Faux-Dmitri – le « Brigand de Touchino ».
1609 – Smolensk est assiégé par l’armée polonaise de Sigismond.
1610 – Vassili Chouïski est renversé et l’héritier de Pologne, Ladislas, est élu par les Boïars sur le trône de Russie.
1611 – Prise de Novgorod par les Suédois.
Création de l’armée populaire
1613 – L’armée populaire russe libère Moscou.
Le Zemski Sobor choisit pour tsar Michel Romanov.
1618 – Début de la guerre de Trente Ans.
1619-1633 – Patriarcat de Philarète.
1633 – Pierre Mohila, métropolite de Kiev, crée l’Académie théologique.
1636 – Arrêt des constructions navales au Japon. Le pays se ferme aux étrangers.
1645 – Règne d’Alexis Mikhaïlovitch (1629-1676).
1646 – Révolte en Ukraine, sous la conduite de Bogdan Khmelnitski.
1648 – Les traités de Westphalie mettent un terme à la guerre de Trente Ans.
Indépendance des Pays-Bas (Hollande, Zelande).
1649 – Le
1652-1666 – Patriarcat de Nikone.
1654 – L’Ukraine fait allégeance à Moscou.
Un concile de l’Église décide d’apporter quelques modifications aux livres liturgiques.
Débuts du Schisme
1666-1667 – Deux conciles condamnent le Schisme et destituent Nikone.
1668-1671 – Révolte de Stepan Razine.
1649 – Exécution du roi d’Angleterre.
1679 – Le parlement anglais adopte le
1682 – Abolition du
1682-1689 – Régence de Sophie.
Campagnes de Crimée.
1683 – Défaite des Turcs à Vienne.
1686 – Paix perpétuelle avec la Pologne.
1687 – Création, à Moscou, de l’Académie gréco-latino-slave.
1687-1689 – Révolte des
1689 – Pierre Ier (1672-1725) écarte Sophie du pouvoir.
1699 – La Hongrie se libère des Turcs et devient partie intégrante de l’Empire d’Autriche.
XVIIIe SIÈCLE
1700 – La Russie s’engage dans la Guerre du Nord. Défaite de Narva.
1701 – Frédéric-Guillaume devient roi de Prusse sous le nom de Frédéric Ier.
1703 – Fondation de Saint-Pétersbourg.
1705-1711 – Révolte des Bachkirs.
1709 – Victoire de Poltava.
1713 – La capitale est transférée à Saint-Pétersbourg.
1717 – Le prince Eugène de Savoie chasse les Turcs de Belgrade.
1721 – Fin de la Guerre du Nord. Paix de Nystadt.
Pierre prend le titre d’empereur
Suppression du Patriarcat et création du Très-Saint-Synode.
1722 – Instauration de la « Table des Rangs ».
1726 – Ouverture de l’Académie des sciences.
1730 – Anna Ioannovna renie sa promesse de limiter l’autocratie.
1740 – Une révolte de palais place sur le trône la fille de Pierre, Élisabeth.
1754 – Création de la première banque de Russie.
1755 – Fondation de l’université de Moscou.
1756 – Création, à Pétersbourg, du premier théâtre public.
1756-1763 – Guerre de Sept Ans.
1760 – Les troupes russes prennent Berlin.
1762 –
1762 – Révolte de palais. La Garde place Catherine II (1729-1796) sur le trône.
1764 – Suppression de l’
1768-1774 – Première guerre (sous le règne de Catherine II) contre la Turquie.
1772 – Premier partage de la Pologne.
1773-1774 – Révolte d’Emelian Pougatchev.
1775 – Suppression de la Sietch zaporogue.
1776 – Déclaration d’Indépendance des États-Unis d’Amérique.
1781 – L’empereur d’Autriche Joseph II abolit le servage dans ses possessions.
1783 – Rattachement de la Crimée.
Le servage est étendu à l’Ukraine.
Le tsar Irakli de Géorgie fait allégeance à la Russie.
1787 – Les treize États-Unis d’Amérique adoptent la constitution fédérale.
1787-1791 – Deuxième guerre contre la Turquie.
1788-1790 – Guerre contre la Suède.
1789 – Début de la Révolution française.
1793 – Second partage de la Pologne.
1794 – Fondation d’Odessa.
1795 – Troisième partage de la Pologne.
1799 – Campagne de Souvorov en Italie.
1793 – Louis XVI est guillotiné.
XIXe SIÈCLE
1800 – Révolte de palais. Paul Ier est assassiné, Alexandre Ier (1777-1825) monte sur le trône.
1801 – Rattachement de la Géorgie.
1804 – Napoléon est sacré empereur.
1807 – Paix de Tilsitt.
1809 – Rattachement de la Finlande, après la victoire sur la Suède.
1812 – Les troupes de Napoléon Ier entrent en Russie. Début de la « Guerre patriotique ».
1814 – L’armée russe à Paris.
1815 – La Sainte-Alliance
Rattachement du grand-duché de Varsovie à la Russie, sous le nom de
1819 – Création de l’université de Saint-Pétersbourg.
1814 – Abdication de Napoléon Ier.
1821 – Mort de Napoléon Ier à Sainte-Hélène.
1825 – Révolte des Décembristes.
Nicolas Ier (1796-1855) monte sur le trône.
1826-1828 – Guerre de Perse.
Paix de Tourkmantchaï.
1828-1829 – Guerre contre la Turquie. Paix d’Andrinople.
1830 – Fin de l’élaboration du
1830-1831 – Insurrection de Pologne.
1833 – Édition du Code des Lois.
1839 – Rattachement des uniates à l’Église orthodoxe.
1840 – Révolution de Juillet en France.
1841-1842 – La Grande-Bretagne mène la première guerre de l’Opium contre la Chine.
1842 – Signature du traité de Nankin, premier des « Traités inégaux » conclut par les États européens avec la Chine.
1848 – « Printemps des Nations ».
1849 – Les troupes russes écrasent l’insurrection de Hongrie.
1851 – L’Angleterre et la France mènent la seconde guerre de l’Opium contre la Chine.
1855-1856 – Guerre de Crimée.
1855 – Alexandre II (1818-1861) monte sur le trône.
1856 – Paix de Paris.
1858 – Paix d’Aigun. La Russie annexe la région de l’Amour.
1859 – Conquête du Caucase oriental. Chamil est fait prisonnier.
1861 – Manifeste de libération des paysans.
1861 – Guerre civile aux États-Unis. La Russie prend le parti des Nordistes.
1862 – La France annexe la Cochinchine. En 1863-64, le Cambodge et l’Annam deviennent des protectorats français.
1863 – Insurrection de Pologne.
1864 – Réforme judiciaire.
Soumission du Caucase occidental.
1865 – Prise de Tachkent. Début de la conquête de l’Asie centrale.
1866 – Karakozov tire sur Alexandre II.
1867 – Vente des possessions russes en Amérique du Nord.
1864-1876 – Première Internationale.
1865 – Abolition de l’esclavage aux États-Unis d’Amérique.
1870 – Unification de l’Italie. Avènement de Victor-Emmanuel Ier.
Guerre entre la France et la Prusse.
1871 – Commune de Paris.
Le roi de Prusse se proclame empereur germanique.
1872 – Échange des îles Kouriles contre Sakhaline.
1877-1878 – Guerre contre les Turcs.
1878 – Congrès de Berlin.
1881 – Assassinat d’Alexandre II.
Alexandre III (1845-1894) monte sur le trône.
1882 – Suppression de la capitation.
1885 – La bataille de Kouchka conclut la conquête de l’Asie centrale.
1886 – La Grande-Bretagne s’empare de la Birmanie, possession chinoise.
1887 – Accord avec la Grande-Bretagne sur la frontière afghane.
1889 – Deuxième Internationale.
1891 – Début de la construction du Transsibérien.
1891-1892 – Famine.
1894 – Début du règne de Nicolas II (1868-1918).
1897 – Premier recensement général de la population.
1897-1898 – Réforme financière de Sergueï Witte. Instauration de la parité de la monnaie.
Prise de Port-Arthur.
1899 – Convocation, à La Haye, à l’initiative de Nicolas II, d’une conférence internationale sur le désarmement.
XXe SIÈCLE
1904-1905 – Première révolution russe.
1904 – Union de la France et de l’Angleterre – « Entente cordiale ».
Un Manifeste du tsar proclame les libertés civiques et l’élection d’une Douma.
1906 – Insurrection armée à Moscou.
1906-1911 – Piotr Stolypine est Premier ministre.
1908 – Annexion de la Bosnie-Herzégovine par l’Autriche.
1911 – Révolution chinoise. Renversement de la monarchie et instauration de la République.
1912 – Première guerre balkanique.
1913 – Procès Beïlis à Kiev. Les jurés innocentent le prévenu, accusé de crimes rituels.
1914 – Première Guerre mondiale.
Février 1917 – Révolution à Petrograd.
1913 – Deuxième guerre balkanique.
Avril 1917 – Les États-Unis entrent en guerre contre l’Allemagne.
Octobre 1917 – Le parti de Lénine prend le pouvoir à Petrograd.
11 novembre 1918 – Armistice sur le front de l’Ouest. Fin de la Première Guerre mondiale.
Juillet 1918 – La Constitution de RSFSR conclut formellement l’histoire de l’Empire russe.
Glossaire
BASKAK : représentant du khan mongol.
BATOG : badine souple, utilisée pour les châtiments corporels.
BOUNT : soulèvement.
DIADKA : sorte de précepteur.
DIKOÏÉ POLIÉ : littéralement : « champ sauvage » ; territoire situé au sud du cours moyen de l’Oka.
DOUMA : conseil du prince, puis assemblée.
DOUMNYÏÉ LIOUDI : personnages occupant les plus hautes fonctions de l’État et siégeant à la Douma (conseil du prince).
DROUJINA : troupe, truste.
DVORIANIÉ : gentilshommes.
HETMAN : chef cosaque.
TARLYK : charte d’investiture accordée par les Mongols aux princes russes.
IASSAK : impôt en fourrures.
KABAK : estaminet.
KHOLOP : paysan esclave.
KORMLENIÉ : possibilité, pour le seigneur, de se nourrir sur la région dont il a la charge.
MIESTNITCHESTVO : lutte pour les places au sein de la noblesse.
OBCHTCHINA : commune villageoise.
OKOLNITCHI : conseillers privés du prince.
OPRITCHNINA : troupe d’Ivan IV le Terrible.
OUDIEL : domaine attribué à un prince, à titre héréditaire.
OUKAZE : décret.
OULOUS : territoire conquis par les Mongols.
POMIESTIÉ : domaine inaliénable.
POSSADNIK : personnage principal de la ville de Novgorod.
POSSOLSKI PRIKAZE : ancêtre du ministère des Affaires étrangères.
PRAVDA : vérité ; justice.
PRIKAZES : ancêtres des ministères.
QOURILTAÏ : assemblée des guerriers mongols.
RASKOL : schisme.
RASKOLNIK : schismatique.
ROD : famille, lignée.
RZECZPOSPOLITA : union de la Lituanie et de la Pologne.
SAMODERJETS : autocrate.
SAMOZVANIETS : imposteur, usurpateur.
SIETCH : République franche cosaque.
SLOBODA : faubourg.
SOBOR : conseil ou concile.
SOUBBOTNIKS : hérétiques qui voulaient faire du samedi (
SOUDIEBNIK : Code des Lois.
STARETS : sage.
STAROVIERY ou STAROOBRIADTSY : vieux-croyants.
STRELTSY : arquebusiers.
SVOBODA : liberté.
SZLACHTA : noblesse polonaise.
TEREM : gynécée.
VIÉTCHÉ : assemblée populaire.
VOÏEVODE : chef d’armée ; gouverneur d’une province.
VOLIA : liberté de faire ce qu’on veut.
VOLOST : district rural.
VOTCHINA : domaine patrimonial.
ZEMSKI SOBOR : assemblée des délégués des principaux groupes de population, désignés par le gouvernement.
Sommaire
Titre
Du même auteur
Copyright
En guise d’introduction à l’ouvrage
PREMIÈRE PARTIE
Avant-Propos
Chapitre premier - L’EMPIRE DES RURIK
1 - L’Eurasie
2 - Le temps et le lieu
3 - Les voisins : les Khazars, Byzance et les autres
4 - Les premiers pas
5 - Vladimir le Soleil Rouge : le baptême de la Russie
6 - Apogée et décadence
7 - Le Dit de l’ost d’Igor
8 - Sur les ruines
Chapitre deuxième - LE JOUG MONGOL
1 - L’invasion
2 - Naissance de Moscou
3 - L’essor de la Lituanie
4 - Le Champ-des-Bécasses
Chapitre troisième - L’ÉTAT MOSCOVITE
1 - Souverain de toute la Russie
2 - La « Troisième Rome »
3 - Moscou et le monde
4 - Le tsar terrible
5 - La régence des Sept-Boïars
6 - Les années de réformes
7 - Le temps des succès
8 - Vers l’est et vers l’ouest
9 - Apologie de la Moscovie
10 - L’opritchnina
11 - La fin du règne
Chapitre quatrième - LE TEMPS DES TROUBLES
1 - Le régent et le tsar
2 - Le tsar Boris
3 - Les imposteurs
4 - Tsars et imposteurs
5 - Le bilan du Temps des Troubles
6 - Un pénible rétablissement
7 - Alexis le Très-Paisible
8 - L’automne de la Moscovie
9 - Le Schisme
10 - Au sud et au nord
11 - Deux observateurs : Grigori Kotochikhine et Iouri Krijanitch
12 - Dans l’attente de Pierre
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre premier - NAISSANCE DE L’EMPIRE DE RUSSIE
1 - Pourquoi fallait-il que Pierre vînt ?
2 - Les années de formation
3 - La Guerre du Nord
4 - Réformes ou révolution ?
5 - Le testament de Pierre le Grand
Chapitre deuxième - LE TEMPS DES IMPÉRATRICES
1 - « Les oisillons du nid de Pierre »
2 - Cinq semaines de monarchie constitutionnelle
3 - L’impératrice et le favori
4 - À la recherche d’un héritier
5 - La fille de Pierre le Grand
6 - De nouvelles terres
7 - L’esprit du temps
8 - La guerre au centre de l’Europe
9 - Un empereur excentrique
10 - Une souveraine éclairée
11 - La technique du pouvoir
12 - Un État réglementé
13 - La politique extérieure de Catherine II
14 - De vastes projets
15 - Grand-Maître de l’Ordre de Malte
16 - De nouvelles frontières
17 - Le régicide
Chapitre troisième - LE SIÈCLE DES EMPEREURS
1 - La réalité et les rêves d’Alexandre Ier
2 - Un Comité intime
3 - La carte de l’Europe
4 - Un second train de réformes
5 - Les « petites guerres »
6 - La Guerre patriotique et étrangère
7 - Le « sauveur de l’Europe »
8 - Nicolas Ier : un monarque absolu
9 - Le 14 décembre 1825
10 - L’édification d’un système
11 - Naissance des idéologies
12 - Les guerres de Nicolas Ier
Chapitre IV - LE TSAR LIBÉRATEUR : L’ÈRE DES GRANDES RÉFORMES
1 - L’héritage
2 - La révolution d’en haut
3 - Un mécontentement général
4 - Les « Hommes nouveaux »
5 - L’empire progresse à l’est
6 - L’après-réformes
7 - La réaction
8 - Sur la voie du capitalisme
9 - « La Russie aux Russes »
10 - Vers l’« Entente cordiale »
11 - Le dernier empereur
12 - Sur les traces du père
13 - La première guerre
14 - La première révolution
15 - Une monarchie avec Douma
16 - À la croisée des chemins
17 - La chute de la maison Romanov
Conclusion
Notes
Remerciements
Chronologie
Glossaire
DU MÊME AUTEUR
Secrétaire générale de la collection :
Marguerite de Marcillac
Titre original :
Ouvrage publié avec le concours du Centre national du livre
© Plon, 1997
et Perrin, un département d’Édi8, 2015
pour la présente édition revue et augmentée
12, avenue d’Italie
75013 Paris
Tél. : 01 44 16 09 00
Fax : 01 44 16 09 01
Troïka dans une rue de Saint-Pétersbourg, peinture de Carl von Hampeln, XIXe siècle.
State History Museum, Moscou. © FineArtImages/Leemage
EAN : 978-2-262-06435-8
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tempus est une collection des éditions Perrin.